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"Ils ont toujours prononcé mon prénom comme si j'étais espagnol. Ils disaient "Ron". Jon, c'est le diminutif de Jonathan. C'est un prénom juif. Je suis juif. Ma mère était juive. Grand-père était juif. On dit que cette origine marque pour toujours une identité particulière. On porte en soi un poids , une histoire sombre. Cela donne une responsabilité à laquelle il est difficile de se soustraire. Lorsque ses parents ont payé de leur vie leur appartenance à ce peuple, le poids que l'on doit supporter est en grande partie insoutenable" Jon va devoir endurer plus que cela. Son grand-père, à ses derniers souffles, lui a confié une mission. Un devoir de mémoire dans lequel le bonheur qu'il vit va nécessairement être englouti. Faut-il trahir cet héritage légué par son grand-père? Ou plutôt préserver cette famille qui l'a tendrement accueilli? Et qui est-il pour prononcer une sentence. Ne faudrait-il pas laisser la place au doute?
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Seitenzahl: 196
Veröffentlichungsjahr: 2020
Claire
Gilles
Luc
Jon
Marie
Épilogue
Lyon, été 1961
Je me le rappelle. C’était il y a 4 ans. Nous partions en week-end dans la vallée de la Loire. En voiture. Les portières ont claqué, les unes après les autres. A la quatrième, je me suis dit : on vient d’enfermer le bonheur. On l’a mis en sécurité dans la voiture, on est tous serrés autour. Je ne sais pas du tout d’où m’est venue cette idée, mais elle a tout à coup pris beaucoup d’importance. Comme si je venais de comprendre une chose essentielle. Soudainement, elle éclairait ma vie, notre vie, d’une lumière nouvelle et douce. Nous étions une famille heureuse. Nous étions si bien, tous ensemble. Mais cette idée portait en elle le reflet d’un péril. Comment penser au bonheur sans craindre son anéantissement ?
De cette époque date pour moi la conviction qu’hors la voiture ce jour-là, et bientôt hors le cocon familial, il existait probablement une menace qui, en se développant, viendrait saper tout cela. Enfant, comme tout le monde, je construisais face à la marée montante des châteaux de sable. J’avais beau surélever constamment leurs murailles, j’avais beau m’acharner à les protéger par de multiples contreforts, la mer finissait toujours par les encercler, par attaquer les constructions à la base, par les creuser, les extruder et obtenir enfin l’écroulement de tout un pan du système défensif. Bientôt les murailles cédaient et je voyais avec rage la mer s’engouffrer dans la première brèche et remplir le centre de l’ouvrage pour poursuivre, là aussi, son travail ravageur. Cette idée m’a presque torturée au long du voyage. A l’instant où je prenais pleinement conscience de mon bonheur, où je réalisais à quel point ma vie était douce, je n’ai plus pensé qu’au jour où la mer s’acharnerait à tout détruire.
Jon n’était pas encore là. Il ne rentrerait dans notre vie que deux ans plus tard. Il n’y avait que Luc et nos deux enfants. Une famille a priori au complet qui n’attendait plus rien de personne sinon que de continuer son bonhomme de chemin. Paisiblement, en grandissant, en s’étoffant plus tard quand les enfants auraient à leur tour fondé leur propre existence autonome. Pour le week-end, Luc nous avait réservé une très grande chambre dans l’annexe d’un château hôtel. Nos moyens nous permettaient ce genre d’escapades. Nous ne roulions pas sur l’or, comme on dit, mais mon Dieu, on ne se refusait pas des plaisirs raisonnables comme celuilà, ou d’aller à l’étranger pour plusieurs semaines lors des grandes vacances. Outre le plaisir que nous en tirions nous-mêmes, les parents, il nous semblait bien d’ouvrir l’esprit des enfants à d’autres horizons que celui dans lequel ils évoluaient tous les jours. Pour ma part, notamment depuis ce jour dont je viens de parler, depuis le claquement de cette portière de voiture, je me disais aussi que ces bons moments seraient un socle solide pour l’équilibre de la famille. Et aussi que l’avenir se révélerait peut-être parfois plus compliqué et qu’il serait bien qu’il y ait ce passé auquel on pourrait toujours se référer avec tendresse quoi qu’il advienne.
Ce week-end-là, comme pour fêter ce bonheur dont je prenais soudain conscience, ou comme pour oublier ce qu’il contenait de menaces dans sa face cachée, nous avions si l’on peut dire brûlé la vie par les deux bouts.
Nous avions multiplié les excursions luxueuses, les restaurants hors de prix, ballade en ballon au-dessus des châteaux, visite privée d’une demeure d’exception. Rien ne semblait trop beau pour Luc. Comme s’il avait en même temps que moi pris conscience du bonheur qui était le nôtre, de la joie permanente et paisible de se trouver ainsi réunis. Comme s’il s’acharnait, comme moi avec mes châteaux de sable, à consolider cet édifice par de multiples défenses. Je crois que c'est au cours de ce week-end que Gilles, mon plus petit, m’a dit qu’il voulait se marier avec moi. Je ne suis pas vraiment sûre…Mais je me souviens que lorsqu’il m’a dit cela, j’ai souri. Comme font toutes les mamans lorsque, immanquablement, s’élève face à elle la volonté farouche de leur enfant de rendre définitif le lien qui les unit à leur mère. J’ai souri comme ma mère de nombreuses années auparavant avait souri à mon frère, face à cette immémoriale affirmation de l’amour. Je n’ai pas osé lui dire brutalement que cela ne serait pas possible. Il m’a semblé trop cruel de briser ce rêve comme cela, alors que lui avait sûrement longuement hésité avant de m’avouer son projet. Je lui ai dit pourquoi pas, peut-être, mais aussi qu’il trouverait un jour une femme de son âge qui aurait sans doute alors sa préférence. Toutes les mères ont eu ce dialogue avec leur enfant. Toutes l’auront un jour, jusqu’à la fin du monde. C’est ainsi. Mais ce petit souvenir, ces paroles secrètes, chuchotées en aparté, le regard en alerte pour mieux s’assurer de l’absence de témoin, tout cela restera au fond de moi aussi longtemps que je vivrai et donne à ce week-end aux châteaux de la Loire une douceur sans fin.
Un peu plus tard, nous sommes allés aux Etats Unis. Les enfants étaient encore jeunes, mais avaient déjà parfaite notion de ce dépaysement que nous leur proposions. Les USA étaient pour eux un pays fantastique. L’époque n’était plus aux cow-boys et aux indiens, mais de nouveaux mythes les avaient remplacés. Il y avait les Harley Davidson, Elvis Presley, James Dean, et déjà le premier Disneyworld de Californie, les premiers McDonald’s. Il y avait ces monstrueux sandwichs, ces gobelets de coca dont leurs mains faisaient à peine le tour. Il y avait ces chambres d’hôtel, d’un modèle immuable, avec ces lits immenses. Et aussi ces routes sans fin dans le désert, puis la stupeur du Colorado.
Il y avait également ces multiples aventures qui ponctuent nécessairement un tel périple et fondent au sein de la famille un socle commun, auquel on se référera toujours. Tout cela était notre richesse, notre défense contre le monde hors la famille. Plus tard, quand Jon est arrivé, il a fallu qu’il accepte d’être en dehors de ce passé. Bien que nous l’ayons à l’époque intégré du mieux possible. Bien que nous nous soyons attachés à ne pas faire de distinguo entre lui et nos propres enfants, cela, il n’a jamais pu le partager avec nous. C’était notre jardin à nous. Il avait le droit de nous écouter en parler. Nous pouvions rire ensemble de nos aventures, mais jamais il ne pourrait nous dire, comme le faisaient nos enfants : « Et Maman, tu te souviens quand… ». J’ai longtemps souffert de ce gouffre, de cette faille que nous imposions dans sa vie. J’aurais tant voulu qu’il soit pleinement des nôtres. C’est peut-être à cause de cela que petit à petit les choses ont changé. Mais au fond, je ne suis pas coupable. C’était inévitable. Il n’était pas de notre sang, il est arrivé alors que notre cercle était déjà refermé. Nous lui avons tout ouvert, tout donné. Enfin le croyions-nous. Mais jamais il n’aura pu être vraiment un membre à part entière de notre famille.
Pour en revenir à nous, je veux dire nous avant Jon, évidemment il y a quand même eu des difficultés à surmonter. Avec les enfants, malgré tout. Ils grandissaient. Leurs centres d’intérêt se sont ouverts à d’autres horizons, à d’autres regards. Il ne s’agissait pas de renier leur famille ou de la rejeter. Non, simplement de découvrir de nouveaux territoires dont ils ressentaient bien qu’ils constitueraient leur avenir. Tous les parents ont connu cela. Ce n’est pas si grave après tout. C’est un mouvement nécessaire qui perdra progressivement de sa force. On a trop de choses en commun pour que tout cela porte vraiment à conséquence. Des difficultés, il y en a eu aussi dans notre couple, bien sûr… Je sais qu’un jour Luc a failli me quitter. Je ressens que c’est peut-être à cause de la force du cercle que nous formions qu’il n’a pas eu le courage d’aller au bout. J’étais sûre qu’il avait une liaison. Je n’en ai jamais eu la preuve, mais, vous le savez bien, les femmes sentent ces choses-là. A quoi ? Je ne sais pas. A rien. A des riens. Les gens, les hommes, disent souvent, parait-il, que les femmes sont stupides. C’est le dire qui est stupide. Elles ne sont ni plus ni moins bêtes que les hommes. C’est vrai, souvent, les femmes, leur truc ce n’est pas la politique, ni le sport. Mais la question, là, n’est pas celle de l’intelligence. C’est de manque d’intérêt ou même de défiance dont il s’agit. Par contre, les femmes ont cette intuition, cette sensibilité quasi surnaturelle qui les dispense souvent d’avoir trop à justifier leurs actes. Cette force-là surpasse tout. Elle cache le reste. On ne voit plus qu’elle et on en déduit une faiblesse de la raison. Mais c’est que face à cette intelligence des sens, l’autre, celle du raisonnement, n’a plus d’intérêt. Et tout cela est beaucoup plus tangible que ce que l’on peut croire. Je pense avoir su très rapidement que Luc avait cette liaison et que le sentiment qui prenait naissance en lui était en train de le submerger. Je l’ai peut-être su avant lui. Je n’ai pourtant rien tenté. J’ai laissé faire. Je savais inutile d’essayer de lutter tant j’étais sûre que la vague qui l’emportait était puissante. Il fallait attendre qu’elle perde en vigueur. Et que justement tous les liens tissés au fil des années au sein de notre groupe familial finissent par lui paraître le seul élément stable sous ses pieds face à cette tempête qui le soulevait.
Cela a duré quand même un peu. Plusieurs mois, je le sais. Mais ce n’était plus pareil. La menace s’éloignait doucement. Nous avions gagné, même si, là non plus, Luc n’en avait pas encore conscience. Probablement continuait-il de promettre à cette femme qu’il nous quitterait bientôt. Peut-être même y croyait-il encore. Beaucoup d’hommes ont cette aptitude aux chimères. Mais non, alors même sans doute qu’il disait cela, nous ne risquions plus rien. Un jour, tout a été fini. L’usure du temps ? Une dispute due à l’impatience de cette femme ? Je ne sais pas, mais peu importe. Ses pensées sont revenues vers nous. Nous n’avions plus en face de nous un corps vide de substance, une enveloppe de mari ou de père. Nous avions retrouvé, après une trop longue absence, le Luc que nous connaissions, que nous chérissions. Le nôtre. Il était entré de nouveau dans notre cercle.
Il demeurait malgré tout un autre problème avec Luc. Une chose que, comme pour sa liaison, je ressentais sans vraiment la comprendre, sans être totalement sûre qu’elle fût importante. Cette impression curieuse n’était pas survenue brutalement. Ce n’était pas une révélation. C’était quelque chose que j’avais toujours éprouvé face à lui. Au début de notre liaison, il y a maintenant seize ou dix-sept ans, je ne savais pas si cette sensation tenait au caractère de Luc ou à son histoire, avant moi. Je me disais que peut-être aussi j’étais sans le vouloir la cause de cette réserve que je ressentais. Nous ne nous connaissions pas encore assez. Chaque rencontre apporte son lot de découvertes. Finalement, la personne que plus tard on épouse n’a que peu de rapport avec celle que l’on a connue au début. Elle s’est construite des relations tissées au fil du temps, s’est bonifiée ou dégradée. Je dirais qu’à l’inverse pour Luc, le mystère s’est un peu épaissi. Au début, il était bien naturel que je ne connaisse pas tout de lui. Je ne voyais que ce qu’il montrait aux autres, surtout aux femmes. Mais normalement petit à petit les barrières s’abaissent, qui donnent accès à un être plus complet. Touche par touche, on rembourre l’enveloppe initiale, pour en avoir finalement une connaissance assez exacte. Peut-être est-ce d’ailleurs la certitude d’avoir acquis un jour l’image complète de celui dont on a commencé de partager la vie qui fait que l’on accepte de s’engager et enfin de fonder une famille. Eh bien dans le cas de Luc, j’ai peut-être eu un moment ce sentiment de plénitude. J’ai cru que tout était transparent. Mais je me trompais. Encore maintenant il me manque des pans entiers de sa vie, de sa jeunesse précisément. Il y a des choses, ou plutôt des périodes dont il ne faut pas parler à Luc. C’est comme cela. Je l’ai découvert au fil du temps, puis il m’a fallu faire avec. Faut-il lui reprocher ? N’a-t-il pas en fin de compte le droit à son jardin secret ? Sans doute si. J’en retire malgré tout un regret au fond de moi, comme si je devais accepter comme un mensonge permanent. Luc ne nous appartenait pas vraiment. Pas complètement en tous cas.
Un jour, c’était il y a quelques mois, dans un grand magasin, nous sommes tombés sur un ami à lui qui l’a reconnu. Lui à coup sûr ne connaissait pas cette réserve de Luc concernant son passé. Il l’a interpellé joyeusement. Comme on retrouve un ami d’enfance après de longues années. Il pensait qu’à la joie de ses retrouvailles celle de Luc ferait écho. Moi, dès que je l’ai vu surgir face à nous, j’ai instantanément su ce qu’il allait se passer. Evidemment, Luc n’a manifesté aucune joie. Il a feint de ne pas le reconnaitre. J’ai parfaitement vu que c’était Luc qui mentait. Le ton de l’autre ne laissait pas place au doute. Il avait reconnu celui avec qui il avait passé plusieurs années. Cet épisode semble avoir tourmenté Luc plus que ce que j’avais imaginé. Après tout, croiser un ami d’enfance… Et alors ! Mais non. Pour lui cela devait être grave, à en juger par sa réaction et son comportement les jours qui ont suivi. Il s’est fermé comme une huître. Il s’est pendant plusieurs jours muré dans un silence pesant. Personne n’a vraiment aimé cette rencontre. Elle a suscitée de la gêne. Il y a même eu une dispute entre Jon et Luc dont j’ai entendu les échos depuis ma chambre.
Au sein de la famille, cette réserve de Luc concernant sa jeunesse entraînait en retour une réserve de notre part. Enfin plutôt une réserve de ma part. Une sorte de réticence que, pour être franche, les enfants ne partageaient pas. Sans doute parce qu’ils n’éprouvaient pas le besoin de mieux connaitre leur père. L’image qu’ils en avaient leur suffisait. Jon, lorsqu’il est venu chez nous, ou plus précisément après le décès de son grand-père, a eu une conscience beaucoup plus nette de ce problème. C’était logique. Lui devait en quelques mois intégrer une nouvelle famille qui lui était il y a peu totalement inconnue. Il devait donc nous apprendre à marche forcée. Mettre les bouchées doubles. Il nous interrogeait continuellement, croisait les témoignages, menait une quasi enquête de police pour pouvoir bientôt, comme nous lui en laissions le loisir, être assimilé au mieux par « notre groupe ».
Au début, je me suis interrogée. Qu’avait-il avec toutes ces questions ? Qu’est-ce que cela pouvait bien lui faire de savoir notre vie avant lui. Nous, nous savions à peine la sienne. Il aurait dû lui suffire de s’occuper du présent, de se construire un avenir avec nous. Et puis j’ai compris. C’était pour lui le moyen le plus efficace d’entrer dans notre famille. Je me suis attachée à lui. J’ai fait mienne sa quête. Je lui ai ouvert tous mes souvenirs de sorte que lui dont le passé était à l’évidence empreint de douleurs puisse se reconstruire une enfance et une adolescence digne de ce nom, digne de nous. Il m’en a été reconnaissant. En tous cas, cela m’a semblé être le cas au début. Les enfants de leur côté se sont en quelque sorte pris au jeu. Initialement, avant qu’il n’entre complètement dans notre famille, ils ont vu en Jon un nouveau copain, arrivé un beau matin dans leur environnement et désireux de nouer avec eux des liens de camaraderie. Puis les choses ont évolué. L’histoire, celle de Jon, s’est accélérée. Il a fallu trouver une solution. On n’allait pas le laisser comme cela. Il était déjà trop proche. Maintenant, je dirais peut-être il était déjà trop tard.
Je revois aujourd’hui notre première rencontre, il y a un peu plus de deux ans. Oui, c’est cela, vers la fin du mois de mai 59. Les enfants étaient au collège. On a sonné à la porte. Devant moi, un vieux monsieur assez réservé et un adolescent d’une quinzaine d’années. Je me rappelle son regard, interrogateur et pourtant confiant. C’est cela, j’ai eu l’impression que dès l’abord, il a eu confiance en moi. Le vieux monsieur, en fait le grand-père de Jon, m’a expliqué qu’ils venaient tous les deux d’emménager dans une maison proche et qu’ils souhaitaient se présenter au voisinage. Le vieil homme avait appris qu’il y avait chez nous un garçon et une fille pas très éloignés en âge de celui de son petit-fils, et comme ils ne connaissaient personne, ils s’étaient permis de venir en premier lieu sonner à notre porte. Mais ils ne voulaient pas déranger. Ils auraient été heureux de nous recevoir un jour prochain pour l’apéritif. Ses paroles étaient empreintes de douceur, de calme. On aurait dit que la sérénité avait irrigué le vieillard. Pendant que celui-ci me parlait, son petit-fils ne me quittait des yeux que pour scruter goulûment le décor à l’intérieur de la maison. Son regard allait de moi à la pièce d’entrée où je me tenais, avec en enfilade le salon. Comme s’il avait cherché à faire coïncider les deux. Comme s’il cherchait à avoir dans l’un la confirmation de l’autre. J’ai proposé, en vain un café ou quelque chose à boire à ces visiteurs inattendus. Le grand-père a décliné ma proposition, ne souhaitant surtout pas me déranger à cette heure de la journée où, il le savait bien, les mères de famille ont bien d’autres occupations. Alors je lui ai dit que je parlerai de son invitation à mon mari, mais qu’il serait sans aucun doute heureux de faire leur connaissance. Nous sommes convenus que sauf contre-ordre, nous viendrions samedi en fin de matinée. Et bien sûr a-t-il ajouté, venez avec vos enfants, s’ils le veulent bien. Je me rappelle qu’il a même dit savoir parfaitement que des parents ne pouvaient pas dicter leur conduite aux enfants de cet âge. Il espérait que je saurai les convaincre de venir faire la connaissance de son petit-fils. C’était il y a si peu de temps. C’est déjà si loin. Comme les choses ont changé depuis. Mon Dieu, que cette époque-là était douce !
En ces temps-là, nous avions pas mal d’amis. Nous ne sortions pas énormément pourtant. Nos relations étaient plutôt des relations de famille à famille. Ce n’étaient pas seulement les adultes qui se voyaient. C’était l’ensemble du groupe familial qui avait commerce avec un ou plusieurs autres groupes. Il faut dire que lorsque nous étions arrivés dans cette banlieue, venant de Paris, nous ne connaissions personne. Comme toujours alors, les relations s’étaient nouées au fil des sorties d’école, en semaine pour nous les femmes, le samedi en compagnie des maris. On se retrouvait là. Les enfants continuaient de discuter avec leurs camarades pendant que les parents établissaient entre eux les premiers contacts. Bientôt, nous allions nous retrouver chez les uns ou les autres pour prendre un verre, parce qu’après tout, nous habitions tous à côté, qu’il faisait beau et que nous étions heureux de nous retrouver ainsi. Les enfants quant à eux n’attendaient que cela et trouvaient assez magique et en même temps assez logique que leurs parents fraternisent comme eux-mêmes l’avaient fait quelques temps auparavant dans la cour de récréation. On en venait à attendre ces rencontres avec impatience. Elles finirent par inaugurer la plupart des week-ends.
Ainsi la vie s’écoulait-elle, avec ses amitiés de voisinage, ses vacances familiales, ses petits malheurs de tous les jours sans grande importance. Cette conviction aussi que nous étions forts, que nous étions ensemble. Mais quelqu’un avait dû retourner le sablier sans que nous nous en apercevions. Le sable s’enfuyait. Le temps avec lui, et la part d’insouciance qui deviendra un jour la part d’inconscience. Quelque chose a changé entre nous. Notre maison est devenue hostile. Je ne sais pas exactement quand cela a commencé. Je sais dater le moment où j’ai pris conscience de notre bonheur. Je sais dire que de là remonte la peur de le voir s’évanouir. Tout cela, oui je le sais. Mais quand exactement ai-je ressenti non pas en intuition, non pas en crainte, mais réellement, sans que le doute fût possible, que l’heure était venue du basculement ?
Peut-être il y a quelques mois, ce jour où notre maison a été cambriolée. Le sentiment d’un viol. Quelqu’un, quelqu’un d’hostile était entré chez moi, en moi. C’est dans ma vie qu’on avait pénétré. Et cette intrusion a semé le doute et la suspicion. Je ne sais comment expliquer, mais j’ai eu la certitude que tout venait de changer. Cela s’est passé une nuit. Luc n’était pas là. Il était à Nice pour un séminaire avec les gens de son bureau. Les enfants dormaient dans leurs chambres. Marie, Gilles et aussi Jon, qui était déjà là. J’ai entendu un bruit de verre brisé en bas, du côté de la cuisine. C’était stupide, mais j’ai voulu descendre voir. Je savais que cela pouvait être dangereux, mais je ne m’imaginais pas rester dans mon lit tandis que quelqu’un en bas fouillait ma maison et risquait monter à tout moment. Je voulais prendre les devants. C’était à moi de le surprendre. J’ai descendu l’escalier sans bruit. Au passage, j’ai attrapé une statuette de bronze sur le palier. C’était sans doute dérisoire, mais cette arme m’a fait du bien. J’ai vu de la lumière dans le salon, qui filtrait sous la porte. J’avais une peur infinie. J’ai tout doucement appuyé sur la clenche. Pourtant j’aurais dû savoir que cette porte, on n’a jamais pu l’ouvrir sans la faire affreusement grincer. Luc disait toujours qu’il allait arranger cela, mais il y avait chaque fois plus urgent. A tel point qu’entre nous c’était presque devenu un jeu, cette clenche. Mais cette nuit-là, j’avais l’esprit ailleurs bien sûr. Et lorsque j’ai fini par entrouvrir la porte, j’ai juste eu le temps de voir une silhouette sauter par la fenêtre dans le jardin en contrebas. Je suis restée tétanisée. Après un long moment, j’ai fermé tous les volets du rez-de-chaussée. Après, je me suis sentie plus en sécurité. J’ai fait le tour des pièces, et de la cave aussi pour voir si rien n’avait disparu. En fait je crois que c’était surtout pour vérifier qu’il n’y avait plus personne.
