La Mort ne résout rien - Pierre Ménard - E-Book

La Mort ne résout rien E-Book

Pierre Ménard

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Beschreibung

Antoine Bressac a un passé douteux qu'il tente d'oublier, mais il fait une rencontre envoûtante d'une femme mystérieuse...

Elle pousse la porte de cette agence immobilière pour louer un appartement. Le patron est hypnotisé par la beauté de la cliente, nouvellement nommée guide au gouffre de Padirac. Si Lydie montre à son interlocuteur qu’elle n’est pas indifférente à son charme, elle lui fait également comprendre qu’il lui faudra se montrer patient.
Qu’importe le temps pour Antoine Bressac ! Établi dans cette région depuis deux ans, il s’évertue à effacer de sa mémoire une autre vie, à la fois trouble et frénétique, où les relations, les amours et les affaires fleurissaient grâce au réseau, au détriment de certaines valeurs. Aujourd’hui, il se jure d’arriver à ses fins avec cette envoûtante mais indéchiffrable Lydie. Il a juste oublié que, pour gagner, il faut connaître son partenaire en tout point.

Plus qu’un thriller effrayant, Pierre Ménard décortique la société et ses excès pour mieux interroger le lecteur. Le cheminement des personnages sera long et tortueux, jusqu’à ce que les masques tombent… cruellement.

Un polar cruel et terrifiant qui amènera le lecteur à décortiquer la société, l'humain et leurs vices !

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Très belle écriture, rythmée, ciselée, pour des personnages remarquablement campés, cet opus présente en plus l'avantage de nous faire voyager dans certaines des plus belles régions de France, ce qui n'est pas négligeable! Agréable moment de lecture et un très grand merci aux éditions Lucien Souny car, c'est un polar que je n'attendais pas du tout, a fortiori dans le contexte actuel. -  Polarmaniaque

À PROPOS DE L'AUTEUR

Journaliste spécialisé dans le sport automobile historique, Pierre Ménard est l’auteur de La grande encyclopédie de la Formule 1 ainsi qu’une série de biographies sur certaines légendes de F1, Fangio, Moss, Ascari, Lauda, Prost, Senna et d'autres encore. Après avoir écrit les histoires des autres, il a voulu raconter "ses" histoires, via le roman policier. Son premier "rampol" Le rodeur de minuit (Atelier de presse, 2007) est nominé au Festival du premier roman policier de Lens en 2008, où il
atteint la finale et est battu par Michel Bussi et son Omaha crimes ! Né dans le Lot, le mystère dégagé par les concrétions et anfractuosités du gouffre de Padirac a toujours impressionné Pierre Ménard. La majesté de ce lieu s'est imposée à lui pour y situer cette seconde histoire.

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Seitenzahl: 318

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Contenu

Page de titre

Première partie

Viroflay, novembre 2010

Martel, mars 2018

Lydie range ses quelques verres…

Viroflay, novembre 2011

Martel, avril 2018

Paris, janvier 2012

Delphine a garé sa Fiat 500…

Durant les jours et les semaines qui suivent…

Paris, juin 2012

Martel, avril 2018

Viroflay, juillet 2012

Toulon, juillet 2012

Versailles, juillet 2012

Montvalent, avril 2018

Toulon, septembre 2012

Quelque part entre Toulon et Paris, octobre 2012

Deuxième partie

Giverny, septembre 2018

Asnières, septembre 2018

Linas, septembre 2018

Martel, septembre 2018

Martel, septembre 2018

Padirac, vendredi 21 septembre 2018

— Je veux que tu saches…

Les façades des bâtiments…

Remerciements

Le mot de l'éditeur

Bonus littéraire

Dans la même collection

Copyright

Première partie
Viroflay, novembre 2010
Les façades des maisons de la petite rue de cette banlieue aisée de l’Ouest parisien sont zébrées d’une lumière bleue intermittente.
Une fine pluie humecte le trottoir et pénètre froidement les vêtements des badauds, contenus par le cordon de police déployé sur les lieux. La lumière blafarde du jour peine à traverser la couche nuageuse, également striée de bleu.
Le bleu des gyrophares tourne inlassablement sur les toits des camions rouges et des véhicules blancs. Il illumine de façon stroboscopique le visage en pleurs de Delphine Lacour, qui fixe, comme une somnambule, la jolie maison aux volets vert céladon, où toutes les fenêtres et portes sont grandes ouvertes.
Elle assiste à la sortie, par les hommes en blanc, de la dernière civière. La quatrième. Prestement enfournée dans l’une des ambulances, laquelle démarre aussitôt sans pour autant brancher la sirène d’urgence. Un peu plus loin, les pompiers rangent méthodiquement leur matériel dans le camion – des bouteilles d’oxygène, des masques de protection ainsi que des caisses de matériel de détection et de premiers secours.
Elle lève les yeux au ciel, et les gouttes d’eau se mêlent à ses larmes sur ses joues rougies.
— Madame, vous voulez me suivre, s’il vous plaît ?
Une gardienne de la paix de forte corpulence vient de l’interpeller doucement et la guide vers l’entrée de cette maison qu’elle connaît bien. Elle pénètre dans le petit hall, où le moindre objet lui rappelle douloureusement les habitants du lieu, puis elle est introduite dans la cuisine. Il y fait anormalement froid, et pour cause : la baie vitrée est grande ouverte.
Elle remarque alors des plastiques transparents posés sur la plaque de cuisson, maintenus par des scellés.
Un homme d’une petite quarantaine d’années, au visage dur et basané, engoncé dans un gros blouson de cuir marron, est assis à la table et pianote sur son smartphone. Il lui fait signe de s’asseoir à son tour.
Une fille, elle aussi en blouson, entre alors dans la cuisine et s’adresse à l’homme.
— Bruno, les gars de l’IJ ont fini. On a tout ce qu’il faut nous aussi, on rentre à la maison. On t’attend ?
— Non, j’ai mon scoot’. Je vous rejoindrai en fin de mat’.
L’homme pose son téléphone sur la table et dévisage la femme d’un air un peu las.
— Capitaine Lauvergeat, SRPJ de Versailles, fait-il sans pour autant lui tendre la main. D’après le rapport, je vois que c’est vous qui avez prévenu les pompiers. Vous connaissiez bien les victimes ?
— Oui, je n’habite pas loin et je suis amie avec Martine Ercolani. Nos enfants vont au même collège. Enfin, mes filles et leur fille cadette…
— Sophie, c’est ça ? laisse négligemment tomber l’OPJ en consultant des indications sur son mobile.
— Oui. Parce que leur aînée, Laura, elle va au lycée toute seule. Mais les plus jeunes, on les emmène encore à l’école. C’est comme ça. On s’arrange avec Martine : elle fait le lundi, mardi et vendredi, je fais les autres jours.
Delphine Lacour sort son mouchoir pour essuyer furtivement ses yeux et son nez.
Ceux qui la connaissent décrivent invariablement Delphine comme une « belle femme » à la mine resplendissante. Une femme qui pourrait être l’incarnation de la joie de vivre. Ce matin, avec ses cheveux châtain foncé plaqués sur son front par la pluie, son visage hâve et ses yeux rougis, elle a plutôt la tête de quelqu’un qui cherche à se mettre sous le train qu’autre chose.
Elle prend le temps de replier son mouchoir et de le remettre dans l’intérieur de la manche de son pull. Le policier la regarde avec une imperceptible pointe d’agacement.
— Et donc…
— Normalement, quand je sonne au portail, Sophie est prête et sort tout de suite de la maison. Là, j’ai sonné deux fois. Rien. Tous les volets étaient fermés, ce qui n’est pas habituel. Je suis allée frapper à la porte d’entrée. Toujours rien. J’ai tenté d’ouvrir la porte, elle était verrouillée. Les téléphones ne répondaient pas, fixe ou portables. Alors, j’ai… j’ai paniqué et j’ai composé le 18.
— OK. Ils s’entendaient bien ?
— Qui ? Les Ercolani ?
— Ben oui, les parents. Je veux dire, pas de problème particulier entre eux ?
L’amie de Martine dévisage de longues secondes l’officier de police. Puis elle parvient à articuler :
— Pourquoi vous dites « s’entendaient » ? Ils…
— Je ne suis théoriquement pas en droit de vous informer sur le sujet, réplique-t-il en soufflant et en rangeant son téléphone dans la poche de son blouson. Mais vous devez vous douter qu’une baraque remplie à ras bord de propane ne laisse guère de chances à ceux qui dorment dedans. Désolé de vous brusquer, mais là je dois aller vite. Leurs relations étaient comment ?
— B… bonnes. Enfin, je crois. Nous n’étions pas intimes, je fréquentais surtout Martine. Patrick, je le voyais de temps en temps, notamment le samedi matin, quand c’était lui qui venait chercher les gamines. À vrai dire, c’était pas souvent parce qu’avec le boulot de fou qu’il avait…
— Il faisait quoi ?
— Il bossait dans la com’. Il était directeur commercial dans une petite boîte, à Paris… ou à Issy, peut-être.
— Issy-les-Moulineaux ou Paris ? demande Lauvergeat tout en entrant les informations dans son téléphone.
— Il me semble que c’était plutôt Issy.
— OK, on vérifiera de toute façon. Martine Ercolani ne vous a jamais fait part de craintes ou de menaces reçues ? Quelqu’un qui leur en aurait voulu, ou bien qui les harcelait ?
— Non… On parlait de la vie des enfants, de l’école. De nos vies aussi. C’est…
Delphine Lacour s’arrête net et fixe avec terreur le capitaine Lauvergeat dans les yeux.
— Mais… si tout était fermé et que… que la maison était remplie de… gaz… c’est que…
— N’allez rien vous imaginer. L’enquête se chargera des conclusions qui s’imposent, coupe de façon péremptoire le policier en se levant. Je vous demanderai, par contre, de venir déposer officiellement dans nos bureaux. Le plus tôt sera le mieux. Voilà ma carte : il y a le numéro du service et mon portable. Je vous raccompagne dehors.
Delphine marche d’un pas mécanique, sous la pluie, vers sa voiture. Dans sa tête, les mêmes images terrifiantes qui s’entrechoquent : des civières, intégralement recouvertes d’un drap blanc, que l’on sort une par une de la jolie maison aux volets verts. Lentement, sans presse particulière. Comme si plus rien n’avait d’importance maintenant.
Une forte douleur étreint brusquement son cœur à la pensée des filles et de Martine. Et de Patrick, naturellement. Elle ralentit le pas et s’appuie contre un réverbère. Des larmes de tristesse sortent d’un coup et coulent abondamment sur ses joues, puis sur son pull. Les gens passent sans la regarder. Ou alors discrètement, histoire de voir à quoi ça ressemble, le malheur.
Elle réussit alors à maîtriser l’étau qui compresse sa poitrine, sort ses clés, s’assoit dans la voiture et met le contact. Mais elle ne démarre pas. Elle reste prostrée sur son siège. Aux images macabres succèdent les questions angoissantes.
« Est-ce qu’il faut que je lui en parle quand je le reverrai ? Aimable comme un dogue dressé à coups de bâton, ce foutu flic, entre parenthèses. Mais si c’est lui qui mène l’enquête, il faut peut-être tout lui dire. En même temps, qu’ai-je le droit de dire ?
Leurs relations n’étaient pas bonnes. Enfin si… ou plutôt non… leurs relations étaient devenues quasiment inexistantes. C’est ça, inexistantes. Ce ne sont que des ressentiments personnels, basés sur ce que m’a confié Martine une ou deux fois. Mais ça crevait les yeux qu’ils partaient à la dérive tous les deux ! La faute à Patrick, principalement. À son travail, surtout.
Martel, mars 2018
— Monsieur Bressac, votre rendez-vous est arrivé.
— Merci, Noémie. Dites-lui juste de patienter quelques petites minutes, le temps que je finisse de classer les dernières photos dans le dossier de la maison sur la Dordogne.
Noémie Salacroux opine obséquieusement de la tête et ferme doucement la porte du bureau de son patron. Antoine Bressac achève de renommer les photos qu’il a prises ce matin de la belle demeure à vendre. C’est un gros coup, un bon gros coup à venir. Certainement le plus gros qu’il ait à assurer depuis qu’il a ouvert son agence immobilière dans cette petite ville de Martel, voici maintenant deux ans et demi. Rien que la commission sur ce produit peut débloquer bien des choses. Comme de pouvoir enfin s’acheter une jolie maison, une bien à lui, en lieu et place de la bicoque qu’il est obligé de louer depuis son installation dans le Lot.
L’économie de guerre va bientôt laisser place à un standing plus en rapport avec ses aspirations et son style de vie. Il serait quand même temps !
Bressac enregistre le dernier cliché dans le dossier et contemple, assez content de lui, la grande bâtisse à la pierre chaude se reflétant dans la Dordogne, au pied des falaises calcaires surplombant Gluges. Il a réussi à redresser la tête après des périodes difficiles et il est normalement fier de cette résurrection. Il s’est placé sur un créneau où il se sent à l’aise et où il possède certains repères, celui de la vente de maisons de charme à une clientèle principalement étrangère. Les riches Anglais, surtout, qui trouvent nettement plus exotique de manger du foie gras sous le beau climat du sud-ouest de la France plutôt que de boire du thé insipide sous la bruine du Norfolk ou du Yorkshire. Bressac maîtrise relativement bien la langue de Shakespeare et de Lennon réunis, suffisamment pour s’avérer être un interlocuteur efficace face aux visiteurs venus d’Albion. Afin que les choses soient bien claires, il a baptisé son agence : AB Estate.
Antoine Bressac est non seulement fier du chemin parcouru en un peu plus de deux ans, mais est également heureux de travailler essentiellement avec des gens qu’il a toujours admirés, pour ne pas dire plus. Ça le change enfin de ces Français jamais contents de ce qu’ils ont, toujours à regarder avec convoitise chez le voisin et à compter leurs sous de peur de dépenser trop. Là, il s’adresse à des personnes qui savent vivre, qui savent profiter de l’existence et qui savent ce que raffinement et politesse veulent dire.
Pour tout dire, Antoine Bressac voue une vraie passion à l’Angleterre, et se serait bien vu naître dans une belle et grande famille de l’autre côté du Channel pour y jouir de tous les charmes que la gentry sait offrir à ses âmes les mieux nées.
De belle prestance, malgré quelques kilos superflus – passé quarante ans, il devient de plus en plus difficile de garder la ligne, essaie-t-il de se rassurer à bon compte –, Antoine Bressac aime à s’habiller de manière élégante et distinguée. Il déteste par-dessus tout la vulgarité et le laisser-aller. Il choisit toujours ses costumes, ses chemises et ses chaussures parmi ce que certains magasins correctement typés Old England proposent de plus raffiné. Enfin… il s’efforce de choisir : les temps étant devenus durs, il a fallu s’adapter, sans pour autant tomber dans le n’importe quoi. Il ne l’aurait pas supporté. L’époque des vaches maigres s’éloignant petit à petit, une ou deux paires de Church’s ou de Loake viennent à présent snober, dans le placard à chaussures, les vulgaires Eram qu’il a bien fallu enfiler pendant ces années noires.
Antoine Bressac revient subitement à la réalité, ferme le dossier de la maison sur la Dordogne et regarde le Post-it sur lequel il a griffonné le nom de cette femme qui l’attend dans l’antichambre de l’agence, certainement bercée par le cliquetis du clavier d’ordinateur de Noémie. Lydie Grondin. Ce nom ne lui dit absolument rien. Pourtant, lorsqu’elle l’a appelé la semaine dernière, elle se disait « recommandée » par une personne qui savait qu’AB Estate était la bonne porte à laquelle frapper.
Bressac appuie sur l’interrupteur du petit interphone qui lui permet de donner ses ordres à sa secrétaire, via une oreillette qu’elle est censée ne jamais quitter de la journée.
— Noémie, pouvez-vous faire entrer Mlle Grondin, je vous prie ?
L’agent immobilier s’est naturellement levé pour accueillir sa visiteuse et se dégage de derrière son bureau de manière altière, en triturant de façon calculée ses boutons de manchette, juste au moment où la porte s’ouvre. Il marque une seconde d’arrêt en voyant la jeune femme s’avancer vers lui : Lydie Grondin illumine de toute sa beauté la pièce aux dimensions modestes et au décor sobre.
Ce n’est pas une beauté tapageuse à l’allure ostentatoire. C’est une beauté naturelle, sans fards ni détours. Cette fille resplendit de toute la fraîcheur de sa jeunesse et son regard bleu turquoise plonge instantanément dans celui d’Antoine. La peau de son visage, exempt de tout maquillage, est naturellement éclatante, légèrement saupoudrée de subtiles taches de rousseur et encadrée par des cheveux de couleur auburn à la coupe mi-longue, descendant jusqu’à la naissance des épaules. Une mèche est négligemment passée derrière une oreille, laissant voir, sur le lobe, un minuscule oiseau en métal argenté.
Elle porte une petite veste vert pistache sur un fin pull à col roulé prune, passé sur un jean gris, et reste timidement sur le pas de la porte. Bressac s’avance en souriant.
— Antoine Bressac, heureux de vous accueillir. Asseyez-vous, je vous en prie.
Il tire courtoisement l’une des deux chaises réservées à la clientèle et fait asseoir sa visiteuse, puis regagne son fauteuil.
— Mademoiselle, si je me rappelle bien, vous m’avez parlé de votre intention de vous établir dans notre région et de trouver un petit meublé ici, à Martel. C’est bien de cela qu’il s’agit ?
— Oui, c’est ça. Je viens d’obtenir un travail pas très loin. Je commence lundi, et j’ai donc besoin en urgence d’un appartement, de petite taille de préférence. Je pourrai éventuellement me contenter d’un studio s’il n’y a pas d’appartement.
— Hm… bien sûr. Mais… comment vous dire… Voyez-vous, AB Estate est plus précisément spécialisée dans la demeure de qualité, de charme. Et donc, je ne vous le cache pas, de prix. Où se situe votre travail exactement ?
— Au gouffre de Padirac. Je viens d’y être nommée guide.
— Guide ? s’étonne Bressac, légèrement amusé. C’est drôle, je voyais les guides de ce genre de sites plus… comment dire… plus chenus, plus rocailleux, plus locaux. Pardonnez-moi.
La jeune femme regarde l’agent immobilier en lui décochant un petit sourire ironique.
— Je pense que vous ne fréquentez peut-être pas suffisamment les sites et monuments de France. La profession a bien évolué depuis des années, et l’on ne trouve plus guère trace de ces guides qui récitaient mécaniquement leur texte, avec un accent du terroir incompréhensible pour une partie des visiteurs. On a maintenant besoin de personnes qui savent faire revivre un lieu et rendre une visite interactive.
— Certainement, certainement, répond un Bressac vite conscient qu’il n’a peut-être pas fait preuve de la plus grande des finesses sur le coup. Je vais vous faire un aveu : depuis que je me suis installé ici, je n’ai pas encore trouvé le temps de visiter ce gouffre. Mais puisque vous me parlez de Padirac, si je puis me permettre, vous devriez chercher du côté de Gramat ou d’Alvignac. Ça serait plus près de votre travail.
— Non, je ne veux pas aller trop loin. Je… je veux pouvoir revenir facilement à Brive pour y prendre le train. Et puis… excusez ma franchise, mais je ne veux pas aller me perdre au fin fond d’un trou.
Antoine Bressac rit franchement.
— Excusez-moi à mon tour, mais comme trou, le Lot… vous avez bien choisi. Région sublime, mais où il n’y a pas grand-chose à faire en dehors d’y passer des vacances.
— Pourquoi y vivez-vous, alors ? lance la belle effrontée.
— Eh bien, voyez-vous, mademoiselle, quelque part je vends des vacances. Et de l’agrément. J’ai donc toute mon utilité ici. Comme vous, puisque vous allez, vous aussi, vendre une part de vacances. Vous me parlez de train à prendre à Brive : vous venez d’où, si je puis me permettre cette petite indiscrétion ?
— Ce n’est pas du tout indiscret. J’étais guide au château d’Anet, dans l’Eure-et-Loir…
— Le château d’Anet ?
— Vous connaissez ?
— Je l’ai visité, il y a… quelques années. Château sublime. Mais je n’ai pas eu le plaisir de vous y avoir comme guide.
— Nous étions quelques-uns là-bas. Et puis j’étais peut-être en repos lorsque vous êtes venu. C’est un château très intéressant, mais un jour j’en ai eu assez : j’avais fait le tour de la question. J’aime l’histoire et l’architecture, mais j’ai toujours été très attirée par les sites naturels. J’ai postulé dans tous les gouffres et grottes de la région : Lascaux, Cabrerets, Lacave, etc. Un poste s’est finalement libéré à Padirac, en février dernier, et voilà : ils m’ont engagée. Et ce, malgré mon absence totale d’accent quercynois, je vous ferai remarquer, dit-elle en décochant un petit regard narquois à son interlocuteur. Je dois suivre une formation spécifique au site, qui commence lundi, avant d’attaquer la saison.
Bressac se recule légèrement de son bureau tout en fixant Lydie Grondin.
— Je vais être franc, mademoiselle : je vous reçois, car c’est la moindre des politesses, mais je suis assez surpris que vous veniez me voir dans la mesure où, comme je vous l’ai dit, je vends et loue a priori de l’habitat haut de gamme. Et le budget mensuel que vous m’avez indiqué au téléphone n’est malheureusement pas de l’ordre de ce dont je dispose en agence…
Lydie Grondin baisse légèrement les yeux.
— Je sais. C’est ma tante, qui habite Souillac, qui m’a parlé de vous. Votre agence a, certes, la réputation de faire dans le haut de gamme, mais il paraît que vous avez parfois aidé des gens dans l’urgence à trouver quelque chose d’intéressant. Je pourrais évidemment m’adresser à l’un de vos confrères sur la place, mais bon, vous savez ce que c’est : lorsqu’on débarque en terrain inconnu, il est toujours bon de se rattacher à un lien, aussi mince soit-il.
Bressac fait un léger effort pour masquer sa fierté – et sa surprise – d’être reconnu pour ses qualités humaines. C’est un sentiment tellement nouveau pour lui !
— Eh bien… disons qu’il m’est effectivement arrivé, à quelques reprises, de solliciter certains confrères pour ce genre de requête. C’est bien naturel, vous savez.
Puis de façon plus intéressée :
— Votre tante me connaît donc ?
— Pas directement. En fait, elle connaît bien un couple à qui vous avez trouvé une petite maison sur le causse, au-dessus de Saint-Sozy ou de Meyronne.
— Saint-Sozy ou Meyronne ?
— Je ne sais plus… Vous savez, je débarque et ne connais pas trop la région. C’est elle qui m’a conseillé de venir vous voir, répond Lydie, le cœur battant.
— Laissons tomber, ce n’est finalement pas très important.
Il la fixe droit dans les yeux comme pour sonder la profondeur envoûtante de son regard.
— Bon, écoutez, je vais essayer de… faire honneur à une réputation que j’ignorais avoir jusqu’à présent. Je n’ai « rien en magasin », comme on dit un peu vulgairement, qui puisse convenir à vos desiderata, mais je vous promets de questionner un ou deux confrères à ce sujet. Ce n’est pas très conventionnel comme démarche, je le fais puisque vous êtes dans… l’urgence. Mais je ne vous garantis pas, pour autant, de vous trouver un petit nid douillet pour la semaine prochaine.
— Ça n’a pas d’importance. Ma tante, à Souillac, sera trop heureuse de me loger, même quelques mois s’il le faut. Cela dit, je vous avoue que je préférerais être indépendante le plus vite possible, ajoute-t-elle avec un beau sourire désarmant.
— Je peux tout à fait comprendre ce besoin.
Antoine Bressac sourit à nouveau à son interlocutrice. Un large sourire légèrement en coin, qui creuse une petite fossette sur sa joue et découvre des dents impeccablement rangées.
Puis il se lève, manière classique de signifier que l’entretien touche à sa fin.
Lydie se lève à son tour et tend sa main vers celle d’Antoine Bressac.
Elle ne peut que reconnaître que l’homme a de l’allure, malgré ce léger embonpoint qui alourdit quelque peu les traits du bas de son visage. La chevelure châtain à peine ondulée, coiffée avec une fausse négligence vers l’arrière, le front dégagé, des yeux sombres où brille une indéniable intelligence, la fine barbe savamment taillée, chemise lavande sobre et belle cravate jaune sous un costume gris anthracite impeccable : Bressac est le parfait exemple du quadra au zénith de sa forme. Et de son charme.
Charme – comme elle a immédiatement pu s’en rendre compte – dont il dispose un stock apparemment inépuisable, puisqu’il n’a pas hésité à s’en servir à la moindre aspérité dans l’entretien.
Lydie sent sa main retenue de façon imperceptible dans celle du fringant agent immobilier et esquisse un sourire un peu gêné tout en soutenant son regard inquisiteur. Elle ressent, à l’exact moment, un immense frisson lui parcourir la colonne vertébrale.
Antoine Bressac raccompagne Lydie Grondin dans le hall d’entrée. Tout en ouvrant la porte vitrée, il lui dit :
— Quoi qu’il arrive, je vous recontacte. Ne vous inquiétez pas.
Abrité derrière les affichettes de vente alignées sur la vitrine, il suit des yeux la jeune fille à la démarche légère, qui s’éloigne sans se retourner sous le soleil timide de mars. Il la regarde disparaître à l’angle de la rue, bordée de platanes encore squelettiques, et se décide, après quelques secondes de réflexion, à retourner dans son bureau, où il se laisse choir dans son fauteuil en cuir beige.
Il pourrait éventuellement passer un coup de fil à Prunières, qui le bassine toujours avec ses théories sur le « social ». Un peu plouc et « radsoc », Prunières, mais bon, sur ce coup il pourrait servir. Il y a aussi Richard, qui vend du prêt-à-habiter à bas coût et loue du tout-venant. Bon Dieu, ça serait bien la déveine à trois balles si l’un des deux n’avait pas un petit deux-pièces-cuisine à lui refourguer ! Il se marre d’un seul coup.
C’est la première fois, en deux ans et demi, qu’il reçoit une aussi sublime personne qui ne soit pas accompagnée par son mari ou son papa. En plus, son visage lui dit quelque chose.
Et un aussi beau visage ne peut pas s’oublier.
***
— Holà, qu’est-ce qui vous arrive ?
Accoudé au bar, l’homme, qui était en train de décortiquer les résultats de la poule régionale de rugby dans les pages sportives de La Dépêche, vient de rattraper de justesse par le bras la jolie demoiselle à côté de lui, qui s’est effondrée sans crier gare.
Le patron sort en vitesse de derrière son zinc et aide son client à asseoir la fille à la table la plus proche.
— Vous êtes pas bien ? Vous voulez qu’on vous appelle un médecin ?
La fille les dévisage tous deux, un peu hébétée. Une femme d’âge mûr arrive, en blouse à fleurs, s’essuyant les mains sur son tablier.
— Eh bé, vous avez vu comme elle est pâle ? Et maigre, en plus. C’est pas un médecin qu’il lui faut, c’est un bon gigot avec des flageolets, moi, je vous le dis !
— Fais-moi passer la prune et un petit verre dessus le comptoir, toi, au lieu de raconter des bêtises, lui rétorque d’autorité le patron, qui semble bien être son mari.
Il emplit le verre du liquide délicatement ambré et le présente à la fille.
— Tenez, avalez ça… Si, si, avalez. Ça va pas vous tuer, mais ça va vous redonner des couleurs.
Elle attrape de façon mal assurée le petit verre, le porte à ses lèvres un peu sèches et en boit une gorgée. La puissance alcoolisée du breuvage lui fait froncer instinctivement les sourcils et plisser le nez. Elle repose le verre sur la table en Formica.
— Ça va mieux ? Vous feriez bien d’aller voir un docteur.
— Non, vous êtes gentils, ça va passer… Ça m’arrive parfois… juste un petit malaise vagal qui me tombe dessus de temps en temps. Rien de grave.
— Ah ? Bé, finissez quand même la prune. C’est la maison qui régale et ça vous requinquera, dit-il en collant une petite bourrade protectrice sur sa veste vert pistache.
Lydie Grondin absorbe par petites gorgées l’alcool parfumé, qui lui brûle les papilles et embrume sa vue. Elle fixe les nuages mouvants dans le ciel, au-dehors, et de grosses larmes dégoulinent sur ses joues.
Avant de regagner la cuisine, la femme au tablier à fleurs glisse à l’oreille de son mari :
— C’est un chagrin d’amour. Ça finit toujours mal, ces histoires-là.
***
Quelques jours plus tard, le miracle se produit.
Antoine Bressac téléphone à Lydie Grondin pour lui annoncer, de sa belle voix veloutée, qu’il a quelque chose de « très mignon » à lui montrer.
Elle arrive au rendez-vous, fixé devant l’agence, au volant de sa petite Twingo vert pomme un peu cabossée de partout. Il se tient à côté de sa Talisman gris métallisé, qui luit au soleil, prêt à ouvrir la portière du côté passager. Il l’emmène à la sortie ouest du bourg, sur la route de Souillac.
Lydie marche distraitement dans le petit séjour, modeste mais propret, de la maison. Elle regarde avec attention les jolies poutres du plafond, ouvre un placard au-dessus de la gazinière et écarte le rideau de la fenêtre qui donne sur le jardin baigné de soleil.
Bressac est appuyé dos au buffet, de l’autre côté de la pièce, bras croisés, l’air satisfait du vendeur qui n’a plus que l’estocade à porter.
— Ce n’est évidemment pas grand, mais… c’est une maison. Et avec jardin, qui plus est ! Le propriétaire la loue l’été comme gîte, et j’ai réussi à le convaincre qu’il valait mieux la rentabiliser durant le reste de l’année à moindres frais plutôt que de la laisser fermée sans rentrées d’argent. D’où le prix attractif – que j’ai, là encore, réussi à lui faire accepter. Pour un meublé, franchement, c’est donné ! Et les appareils de cuisine fonctionnent tous parfaitement : le frigo, le micro-ondes, la gazinière…
— Je vous remercie. Mais que va-t-il se passer lorsque l’été va arriver ? Je veux dire… j’imagine que le propriétaire va vouloir la louer au prix fort aux touristes, non ?
— On a le temps d’y réfléchir, n’est-ce pas ? D’ici là, vous avez tout le loisir de vous poser, de vous familiariser avec la région, et je me fais fort de vous dégoter quelque chose de plus définitif. Ou de persuader le propriétaire de vous garder toute l’année. Alors, ça vous plaît ? Dites oui !
— Oui, beaucoup.
Elle rit et lance un rapide regard panoramique sur le petit logement.
— C’est une vraie bonbonnière. Je ne m’imaginais pas trouver un endroit comme cela, surtout une maison, à un prix pareil.
— On trouve plein de choses insoupçonnables dans le Lot. Il suffit de savoir chercher.
Le sourire enjôleur vient à nouveau ponctuer l’imparable argumentaire. Lydie détourne son regard de façon pudique tout en tournant nonchalamment autour de l’agent immobilier. Son parfum volette dans la pièce et Antoine Bressac en hume délicatement les fragrances fleuries.
— Votre stage de mise à niveau – ou de formation, devrais-je dire –, ça se déroule bien ? lance-t-il soudain, histoire de désamorcer l’imperceptible gêne qui l’envahit.
— Top ! Je crois que je suis vraiment faite pour ça. Et puis j’avais tout de même potassé la question avant de venir. Sans compter que j’ai déjà visité le site à deux reprises, avec ma tante, dans un passé récent.
Antoine regarde Lydie en frottant sa barbe avec son index et son pouce.
— « Faite pour ça » : vous voulez dire plus que pour Anet, par exemple ?
— Oui, répond-elle gravement. Je me sens maintenant beaucoup plus attirée par le mystère géologique de ces cavités naturelles que par celui des vieilles pierres. Mais attention, je ne regrette rien. J’ai passé d’excellents moments à Anet, comme je vous l’ai déjà dit.
Bressac reste silencieux un instant et lance à brûle-pourpoint :
— Vous faisiez les groupes étrangers à Anet ?
Elle marque une légère surprise.
— Un guide qui ne parle pas au moins une langue étrangère a désormais peu de chances de faire carrière dans ce métier. Pourquoi vous me demandez ça ?
— Oh, comme ça. Bon, d’accord, je reconnais : c’est idiot, comme question.
Lydie s’appuie, bras tendus, sur le rebord de la fenêtre ouverte et contemple le jardin encore vierge de fleurs, au fond duquel s’élève la grosse maison du propriétaire des lieux. Bressac se tient à quelques mètres derrière elle. Il ne peut faire autrement qu’admirer, lui, la silhouette harmonieuse qui se découpe dans la lumière encore un peu froide de cette belle journée de fin d’hiver.
— Ma formation à Padirac implique la pratique courante de l’anglais, dit-elle en fixant le muret de pierre calcaire qui délimite le terrain de la maison.
Elle se retourne soudain vers lui.
— Vous-même parlez anglais, je suppose, monsieur Bressac ?
— Bien entendu. Vous le savez, je traite particulièrement avec une clientèle britannique. Sans négliger les Allemands ainsi que les Néerlandais, qui parlent aussi l’anglais. Comment pourrais-je exercer ce métier sans cela ?
— Voilà, vous en conviendrez donc : comment pourrions-nous pratiquer notre profession sans l’apport des langues étrangères ?
— J’en conviens, chère mademoiselle, j’en conviens. Alors, donc, comment dire… does this charming place agree to you ?
Antoine Bressac ressent un curieux mélange d’impressions en marchant à quelques centimètres de cette jeune femme aussi délicieuse que mystérieuse tandis qu’ils rejoignent sa Talisman. Elle paraît se mouvoir avec une lenteur irréelle, comme si le temps autour d’elle n’avait plus d’importance. Son indéniable beauté le captive comme rarement il l’a été auparavant. Et Dieu sait qu’il a eu le luxe suprême de toujours pouvoir choisir la belle qu’il pourrait tenir entre ses bras ! Mais Antoine Bressac a aussi appris à réfréner ses pulsions et à maîtriser ses attirances.
Sans pouvoir expliquer pourquoi, il sent qu’il ne faut en rien brusquer les choses avec cette fée venue d’il ne sait où. Il doit apprendre à la connaître, à l’approcher. Son expérience certaine dans l’appréciation de la gent féminine lui signale l’exception chez cette jeune femme hautement désirable. À lui, ensuite, de se faire désirer.
Pour, plus tard, la désirer lentement et pleinement.
Lydie range ses quelques verres et assiettes dans le placard au-dessus du plan de travail du coin-cuisine, situé à droite en entrant dans le salon. Elle a ouvert en grand l’unique fenêtre donnant sur le jardin pour laisser pénétrer le soleil – qui, décidément dans cette région, semble ne jamais vouloir cesser de briller – et redonner un peu de vie et de fraîcheur à ce logis bouclé depuis l’été dernier. L’endroit sent encore le renfermé et elle ne supporte en aucune façon les pièces hermétiquement closes.
Elle entreprend ensuite de placer les couverts et ustensiles de cuisine dans le tiroir prévu à cet effet, ainsi que sa serviette de table. Vivant seule, elle n’a que peu d’affaires, et la taille restreinte ainsi que l’aspect meublé de cette petite maison lui conviennent finalement parfaitement.
Elle sort d’un carton les livres qu’elle a apportés et les dispose sur les petites étagères surplombant un canapé un peu décrépit, dans l’angle de la pièce.
Elle pose ensuite, sur la table basse, le manuel qu’on lui a remis au début de son stage. La formation de guide polyvalent est intensive et inclut, en plus, le maniement délicat de la lourde barque sur la rivière souterraine, qui serpente sous les voûtes luisantes, à une centaine de mètres de profondeur sous la surface du causse. De belle stature et avec un solide passé sportif qu’elle a bien mis en valeur lors de l’entretien d’embauche, Lydie s’accoutume assez rapidement au pilotage de cette embarcation pouvant contenir jusqu’à onze personnes, pour la plus grande satisfaction de son tuteur. Parallèlement à cette épreuve physique, elle doit préparer la partie théorique – à commencer par la connaissance parfaite de l’historique de la découverte du gouffre, de son équipement progressif au fil des ans, des caractéristiques de toutes les salles, des concrétions notoires, de la géologie du calcaire environnant, et enfin du trajet de cette rivière glacée qui renaît à quelques kilomètres de là, au bas du cirque de Montvalent, dans la vallée de la Dordogne, au lieu-dit de la Fontaine Saint-Georges. Une grosse période de travail en perspective, mais le jeu en vaut la chandelle.
Elle passe ensuite dans la petite chambre attenante au séjour pour sortir de sa grande valise ses vêtements entassés – des t-shirts, des tenues de sport, des sous-vêtements et ses quelques affaires un peu plus « habillées », comme la petite veste vert pistache et son pull prune. Elle les accroche dans la penderie, à côté d’un blouson, d’un manteau et de sa tenue réglementaire de guide. Une voix d’homme l’interpelle alors depuis le salon.
— Bon, bé, j’ai fini, moi.
Elle retourne voir l’électricien, qui travaillait dans la cuisinette et qui est en train de remiser ses outils dans la boîte contenant tout son matériel d’intervention.
— Alors, comme convenu, je vous ai installé le petit néon au-dessus de l’évier pour que vous y voyiez un peu mieux pour votre vaisselle. Et puis je vous ai installé une prise, comme vous me l’avez demandé, en bas de la gazinière.
— Merci, c’est parfait.
— Voilà. Bon, vous inquiétez pas pour la note : comme je vous l’ai dit, je fais au mieux. Quand c’est M. Bressac qui me recommande un client, je le soigne… Tiens, la prise, bé… je vais même pas vous la compter, voyez !
— C’est très gentil à vous. Vous n’aurez qu’à me déposer votre facture dans la boîte aux lettres.
Au moment où l’utilitaire de l’artisan démarre et s’éloigne de la maison, le portable sonne. Lydie regarde le nom du correspondant s’afficher : Antoine Bressac.
— Bonjour, je ne vous dérange pas, au moins ?
— Bonjour. Non, pas du tout. On peut même dire que vous tombez au bon moment : le plombier et l’électricien que vous m’aviez indiqués ont fini leur travail. L’électricien vient à l’instant de partir.
— Ils ont bien travaillé ? Vous êtes contente ?
— Aucun problème. Ils m’ont même fait tous les deux une fleur sur leur facture à venir. J’ai l’impression qu’être recommandée par vous est un sésame précieux ici, dites-moi ?
— Oh, ce n’est pas grand-chose, vous savez. Ce sont d’excellents professionnels que je place souvent sur des chantiers importants dans les maisons à rénover. Ils peuvent bien, en retour, accorder quelques petites largesses à mes clientes moins fortunées.
— À vos clientes seulement ?
— Façon de parler, bien entendu.
— J’entends bien.
— Bon, je voulais juste vérifier que tout se passait bien. Je vous laisse à votre installation. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, vous n’hésitez surtout pas. Je ferai tout ce qui est en mon modeste pouvoir pour vous rendre service.
— Je n’y manquerai pas. Et je vous remercie encore pour tout ce que vous avez déjà fait pour moi.
— Je vous en prie, c’est tout naturel.
Lydie éteint son mobile et le pose sur le petit bar séparant le coin-cuisine du reste du salon.
Antoine Bressac est décidément charmant et prévenant.
Elle attrape le long paquet cartonné qu’elle a acheté, il y a deux jours, dans un magasin discount d’électroménager, à Souillac. Elle coupe le Scotch à l’aide d’un cutter et extrait une double plaque de cuisson électrique, dont elle parcourt rapidement le mode d’emploi avant de la brancher à la prise nouvellement installée par l’électricien.
Elle pose alors directement la plaque électrique sur le couvercle fermé de la gazinière.
Viroflay, novembre 2011
Delphine Lacour rabat lentement Le Parisien, grand ouvert sur le plan de travail de sa cuisine. Elle boit la dernière gorgée de café tiédi dans le mug, qu’elle pose à côté du quotidien francilien. Elle fixe, d’un regard vide, la page du journal où s’étale la photo de la maison des Ercolani prise l’an passé, avec au-dessus le titre de l’article, qui danse devant ses yeux : La thèse du suicide finalement retenue dans l’enquête sur l’intoxication au gaz à Viroflay en 2010.
Delphine repasse le film dans sa tête : les ambulanciers sortant une à une les civières recouvertes d’une house blanche de la maison des Ercolani, la baie de la cuisine grande ouverte en ce matin froid et humide d’automne, le flic mal embouché qui l’interroge avec rudesse, et puis ses questionnements personnels sur la vie de son amie et de son mari.
« Comment il s’appelle, ce policier, déjà ? » Elle cherche dans l’article : capitaine Bruno Lauvergeat. Il l’a convoquée dans ses bureaux de Versailles l’an passé. À peine plus aimable que lors de leur première rencontre glauque. Elle a répondu docilement à ses questions, mais n’a pas voulu lui parler de ce que lui avait confié Martine à propos du travail de Patrick. Trop personnel, que du ressenti, rien de concret. Si elle avait livré ses impressions à ce type, elle se serait engagée personnellement. Elle a pesé le pour et le contre. Elle avait vu la santé de Patrick – et son aspect physique – se dégrader de semaine en semaine. Il semblait déjà parti dans un autre monde les derniers jours. S’était-il réellement retrouvé dans une situation tellement sans issue qu’il n’avait plus eu qu’un unique moyen de la quitter ? Martine lui avait confié combien elle sentait son mari démuni face à la pression collée par sa boîte, face aux échéances qu’il devait tenir. Les objectifs à atteindre, les résultats à obtenir coûte que coûte. Le stress, l’angoisse, les nuits blanches qui succèdent aux nuits blanches. La rentabilité maximale érigée comme une règle d’or. Une règle que l’on ne discute pas.
Delphine relit une partie précise de l’article, puis prend sa décision.
Elle compose le numéro du SRPJ de Versailles.
***
— Vous avez lu comme moi le journal, madame.
— Oui, et c’est pour ça que je viens vous voir.