La Petite Roque - Guy de Maupassant - E-Book

La Petite Roque E-Book

Guy de Maupassant

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Beschreibung

La Petite Roque est le onzième recueil de nouvelles de l'écrivain Guy de Maupassant |1886|.

Guy de Maupassant était un maître de la nouvelle. Cette collection affiche sa diversité vivante, avec des contes qui varient en thème et en ton, allant de la tragédie et de la satire à la comédie et à la farce. Dans un style lucidement direct, il offre un réalisme sans faille et une ironie sceptique. Il dépeint les tromperies, les hypocrisies et les vanités à différents niveaux de la société. La prostitution est décrite avec franchise, tandis que la dureté de la guerre est habilement exposée.
Ses contes ont été télévisés et ont influencé les films, les opéras et la musique rock. Sans illusion mais humain, Maupassant reste notre contemporain.
| Source Introduction par Cedric Watts, M.A., Ph.D. |

Histoires courtes :
La Petite Roque
L’Épave
L’Ermite
Mademoiselle Perle
Rosalie Prudent
Sur les Chats
Sauvée
Madame Parisse
Julie Romain
Le Père Amable
La Peur (inédit)
Les Caresses (inédit)

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SOMMMAIRE

RECUEIL |11| - LA PETITE ROQUE (1886)

LA PETITE ROQUE

L’ÉPAVE

L’ERMITE

MADEMOISELLE PERLE

ROSALIE PRUDENT

SUR LES CHATS

SAUVÉE

MADAME PARISSE

JULIE ROMAIN

LE PÈRE AMABLE

LA PEUR (inédit)

LES CARESSES (inédit)

GUY DE MAUPASSANT

LA PETITE ROQUE

RECUEIL |11|

COLLECTION COMPLÈTENOUVELLES

GUY DE MAUPASSANT

Louis Conard, libraire-éditeur,  1909

Raanan Editeur

Livre 828 | édition 1

RECUEIL |11| - LA PETITE ROQUE (1886)

La Petite Roque

L’Épave

L’Ermite

Mademoiselle Perle

Rosalie Prudent

Sur les Chats

Sauvée

Madame Parisse

Julie Romain

Le Père Amable

La Peur (inédit)

Les Caresses (inédit)

LA PETITE ROQUE

je

 

Le piéton Médéric Rompel, que les gens du pays appelaient familièrement Méderi, partit à l’heure ordinaire de la maison de poste de Roüy-le-Tors. Ayant traversé la petite ville de son grand pas d’ancien troupier, il coupa d’abord les prairies de Villaumes pour gagner le bord de la Brindille, qui le conduisait, en suivant l’eau, au village de Carvelin, où commençait sa distribution.

Il allait vite, le long de l’étroite rivière qui moussait, grognait, bouillonnait et filait dans son lit d’herbes, sous une voûte de saules. Les grosses pierres, arrêtant le cours, avaient autour d’elles un bourrelet d’eau, une sorte de cravate terminée en nœud d’écume. Par places, c’étaient des cascades d’un pied, souvent invisibles, qui faisaient, sous les feuilles, sous les lianes, sous un toit de verdure, un gros bruit colère et doux ; puis plus loin, les berges s’élargissant, on rencontrait un petit lac paisible où nageaient des truites parmi toute cette chevelure verte qui ondoie au fond des ruisseaux calmes.

Médéric allait toujours, sans rien voir, et ne songeant qu’à ceci : « Ma première lettre est pour la maison Poivron, puis j’en ai une pour M. Renardet ; faut donc que je traverse la futaie. »

Sa blouse bleue serrée à la taille par une ceinture de cuir noir passait d’un train rapide et régulier sur la haie verte des saules ; et sa canne, un fort bâton de houx, marchait à son côté du même mouvement que ses jambes.

Donc, il franchit la Brindille sur un pont fait d’un seul arbre, jeté d’un bord à l’autre, ayant pour unique rampe une corde portée par deux piquets enfoncés dans les berges.

La futaie, appartenant à M. Renardet, maire de Carvelin et le plus gros propriétaire du lieu, était une sorte de bois d’arbres antiques, énormes, droits comme des colonnes, et s’étendant sur une demi-lieue de longueur, sur la rive gauche du ruisseau qui servait de limite à cette immense voûte de feuillage. Le long de l’eau, de grands arbustes avaient poussé, chauffés par le soleil ; mais sous la futaie, on ne trouvait rien que de la mousse, de la mousse épaisse, douce et molle, qui répandait dans l’air stagnant une odeur légère de moisi et de branches mortes.

Médéric ralentit le pas, ôta son képi noir orné d’un galon rouge et s’essuya le front, car il faisait déjà chaud dans les prairies, bien qu’il ne fût pas encore huit heures du matin.

Il venait de se recouvrir et de reprendre son pas accéléré quand il aperçut, au pied d’un arbre, un couteau, un petit couteau d’enfant. Comme il le ramassait, il découvrit encore un dé à coudre, puis un étui à aiguilles deux pas plus loin.

Ayant pris ces objets, il pensa : « Je vas les confier à M. le maire » ; et il se remit en route, mais il ouvrait l’œil à présent, s’attendant toujours à trouver autre chose.

Soudain, il s’arrêta net, comme s’il se fût heurté contre une barre de bois ; car, à dix pas devant lui, gisait, étendu sur le dos, un corps d’enfant, tout nu, sur la mousse. C’était une petite fille d’une douzaine d’années. Elle avait les bras ouverts, les jambes écartées, la face couverte d’un mouchoir. Un peu de sang maculait ses cuisses.

Mederic se mit à avancer sur la pointe des pieds, comme s'il avait peur de faire du bruit, craignant un danger; et il écarquilla les yeux.

Qu’était-ce que cela ? Elle dormait, sans doute ? Puis il réfléchit qu’on ne dort pas ainsi tout nu, à sept heures et demie du matin, sous des arbres frais. Alors elle était morte ; et il se trouvait en présence d’un crime. À cette idée, un frisson froid lui courut dans les reins, bien qu’il fût un ancien soldat. Et puis c’était chose si rare dans le pays, un meurtre, et le meurtre d’une enfant encore, qu’il n’en pouvait croire ses yeux. Mais elle ne portait aucune blessure, rien que ce sang figé sur sa jambe. Comment donc l’avait-on tuée ?

Il s’était arrêté tout près d’elle ; et il la regardait, appuyé sur son bâton. Certes, il la connaissait, puisqu’il connaissait tous les habitants de la contrée ; mais ne pouvant voir son visage, il ne pouvait deviner son nom. Il se pencha pour ôter le mouchoir qui lui couvrait la face ; puis s’arrêta, la main tendue, retenu par une réflexion.

Avait-il le droit de déranger quelque chose à l’état du cadavre avant les constatations de la justice ? Il se figurait la justice comme une espèce de général à qui rien n’échappe et qui attache autant d’importance à un bouton perdu qu’à un coup de couteau dans le ventre. Sous ce mouchoir, on trouverait peut-être une preuve capitale ; c’était une pièce à conviction, enfin, qui pouvait perdre de sa valeur, touchée par une main maladroite.

Alors, il se releva pour courir chez M. le maire ; mais une autre pensée le retint de nouveau. Si la fillette était encore vivante, par hasard, il ne pouvait pas l’abandonner ainsi. Il se mit à genoux, tout doucement, assez loin d’elle par prudence, et tendit la main vers son pied. Il était froid, glacé de ce froid terrible qui rend effrayante la chair morte, et qui ne laisse plus de doute. Le facteur, à ce toucher, sentit son cœur retourné, comme il le dit plus tard, et la salive séchée dans sa bouche. Se relevant brusquement, il se mit à courir sous la futaie vers la maison de M. Renardet.

Il allait au pas gymnastique, son bâton sous le bras, les poings fermés, la tête en avant ; et son sac de cuir, plein de lettres et de journaux, lui battait les reins en cadence.

La demeure du maire se trouvait au bout du bois qui lui servait de parc et trempait tout un coin de ses murailles dans un petit étang que formait en cet endroit la Brindille.

C’était une grande maison carrée, en pierre grise, très ancienne, qui avait subi des sièges autrefois, et terminée par une tour énorme, haute de vingt mètres, bâtie dans l’eau.

Du haut de cette citadelle, on surveillait jadis tout le pays. On l’appelait la tour du Renard, sans qu’on sût au juste pourquoi ; et de cette appellation sans doute était venu le nom de Renardet que portaient les propriétaires de ce fief resté dans la même famille depuis plus de deux cents ans, disait-on. Car les Renardet faisaient partie de cette bourgeoisie presque noble qu’on rencontrait souvent dans les provinces avant la Révolution.

Le facteur entra d’un élan dans la cuisine où déjeunaient les domestiques, et cria : « Monsieur le maire est-il levé ? Faut que je li parle sur l’heure. » On savait Médéric un homme de poids et d’autorité, et on comprit aussitôt qu’une chose grave s’était passée.

M. Renardet, prévenu, ordonna qu’on l’amenât. Le piéton, pâle et essoufflé, son képi à la main, trouva le maire assis devant une longue table couverte de papiers épars.

C'était un homme grand et grand, lourd et rouge, fort comme un bœuf, et très aimé à la campagne, bien que trop violent. Agé d'environ quarante ans et veuf depuis six mois, il vécut sur ses terres en gentilhomme des champs. Son tempérament fougueux l'avait souvent attiré vers des affaires pénibles dont il était toujours tiré par les magistrats de Roüy-le-Tors, en amis indulgents et discrets. N'avait-il pas un jour jeté le conducteur de diligence du haut de son siège parce qu'il avait failli écraser son chien d'arrêt micmac? N'avait-il pas coulé les côtes d'un garde-chasse qui verbalisait contre lui, parce qu'il traversait, un fusil au bras, un terrain appartenant au voisin? N'avait-il même pas surpris le sous-préfet qui faisait escale dans le lors d' village une tournée administrative qualifiée par M. Renardet de tournée électorale; car il était en opposition au gouvernement par tradition familiale.

Le maire demanda : « Qu’y a-t-il donc, Médéric ?

— J’ai trouvé une p’tite fille morte sous vot’ futaie. »

Renardet se dressa, le visage couleur de brique :

— Vous dites… Une petite fille ?

— Oui, m’sieu, une p’tite fille, toute nue, sur le dos, avec du sang, morte, bien morte.

Le maire jura : « Nom de Dieu ; je parie que c’est la petite Roque. On vient de me prévenir qu’elle n’était pas rentrée hier soir chez sa mère. À quel endroit l’avez-vous découverte ? »

Le facteur expliqua la place, donna des détails, offrit d’y conduire le maire.

Mais Renardet devint brusque : « Non. Je n’ai pas besoin de vous. Envoyez-moi tout de suite le garde champêtre, le secrétaire de la mairie et le médecin, et continuez votre tournée. Vite, vite, allez, et dites-leur de me rejoindre sous la futaie. »

Le piéton, homme de consigne, obéit et se retira, furieux et désolé de ne pas assister aux constatations.

Le maire sortit à son tour, prit son chapeau, un grand chapeau mou, de feutre gris, à bords très larges, et s’arrêta quelques secondes sur le seuil de sa demeure. Devant lui s’étendait un vaste gazon où éclataient trois grandes taches, rouge, bleue et blanche, trois larges corbeilles de fleurs épanouies, l’une en face de la maison et les autres sur les côtés. Plus loin, se dressaient jusqu’au ciel les premiers arbres de la futaie, tandis qu’à gauche, par-dessus la Brindille élargie en étang, on apercevait de longues prairies, tout un pays vert et plat, coupé par des rigoles et des haies de saules pareils à des monstres, nains, trapus, toujours ébranchés, et portant sur un tronc énorme et court un plumeau frémissant de branches minces.

À droite, derrière les écuries, les remises, tous les bâtiments qui dépendaient de la propriété, commençait le village, riche, peuplé d’éleveurs de bœufs.

Renardet descendit lentement les marches de son perron, et, tournant à gauche, gagna le bord de l’eau qu’il suivit à pas lents, les mains derrière le dos. Il allait, le front penché ; et de temps en temps il regardait autour de lui s’il n’apercevait point les personnes qu’il avait envoyé quérir.

Lorsqu’il fut arrivé sous les arbres, il s’arrêta, se découvrit et s’essuya le front comme avait fait Médéric ; car l’ardent soleil de juillet tombait en pluie de feu sur la terre. Puis le maire se remit en route, s’arrêta encore, revint sur ses pas. Soudain, se baissant, il trempa son mouchoir dans le ruisseau qui glissait à ses pieds et l’étendit sur sa tête, sous son chapeau. Des gouttes d’eau lui coulaient le long des tempes, sur ses oreilles toujours violettes, sur son cou puissant et rouge, et entraient, l’une après l’autre, sous le col blanc de sa chemise.

Comme personne n’apparaissait encore, il se mit à frapper du pied, puis il appela : « Ohé ! ohé ! »

Une voix répondit à droite : « Ohé ! ohé ! »

Et le médecin apparut sous les arbres. C’était un petit homme maigre, ancien chirurgien militaire, qui passait pour très capable aux environs. Il boitait, ayant été blessé au service, et s’aidait d’une canne pour marcher.  

Puis on aperçut le garde champêtre et le secrétaire de la mairie, qui, prévenus en même temps, arrivaient ensemble. Ils avaient des figures effarées et accouraient en soufflant, marchant et trottant tour à tour pour se hâter, et agitant si fort les bras qu’ils semblaient accomplir avec eux plus de besogne qu’avec leurs jambes.

Renardet dit au médecin : « Vous savez de quoi il s’agit ?

— Oui, un enfant mort trouvé dans le bois par Médéric.

— C’est bien. Allons. »

Ils se mirent à marcher côte à côte, et suivis des deux hommes. Leurs pas, sur la mousse, ne faisaient aucun bruit ; leurs yeux cherchaient, là-bas, devant eux.

Le docteur Labarbe tendit le bras tout à coup : « Tenez, le voilà ! »

Au loin, sous les arbres, on pouvait voir quelque chose de clair. S'ils n'avaient pas su ce que c'était, ils ne l'auraient pas deviné. Il avait l'air brillant et si blanc qu'il aurait été pris pour un linge tombé; car un rayon de soleil glissé entre les branches éclairait la chair pâle d'une grande ligne oblique à travers le ventre. En approchant, ils progressivement distinguèrent la forme, la tête voilée face à l'eau et les deux bras écartés comme par une crucifixion.

— J’ai rudement chaud, dit le maire.

Et, se baissant vers la Brindille, il y trempa de nouveau son mouchoir qu’il replaça encore sur son front.

Le médecin hâtait le pas, intéressé par la découverte. Dès qu’il fut auprès du cadavre, il se pencha pour l’examiner, sans y toucher. Il avait mis un pince-nez comme lorsqu’on regarde un objet curieux, et tournait autour tout doucement.

Il dit sans se redresser : « Viol et assassinat que nous allons constater tout à l’heure. Cette fillette est d’ailleurs presque une femme, voyez sa gorge. »

Les deux seins, assez forts déjà, s’affaissaient sur sa poitrine, amollis par la mort.

Le médecin ôta légèrement le mouchoir qui couvrait la face. Elle apparut noire, affreuse, la langue sortie, les yeux saillants. Il reprit : « Parbleu, on l’a étranglée une fois l’affaire faite. »

Il palpait le cou : « Étranglée avec les mains sans laisser d’ailleurs aucune trace particulière, ni marque d’ongle ni empreinte de doigt. Très bien. C’est la petite Roque, en effet. »

Il replaça délicatement le mouchoir : « Je n’ai rien à faire ; elle est morte depuis douze heures au moins. Il faut prévenir le parquet. »

Renardet, debout, les mains derrière le dos, regardait d’un œil fixe le petit corps étalé sur l’herbe. Il murmura : « Quel misérable ! Il faudrait retrouver les vêtements. »

Le médecin tâtait les mains, les bras, les jambes. Il dit : « Elle venait sans doute de prendre un bain. Ils doivent être au bord de l’eau. »

Le maire ordonna : « Toi, Principe (c’était le secrétaire de la mairie), tu vas me chercher ces hardes-là le long du ruisseau. Toi, Maxime (c’était le garde champêtre), tu vas courir à Roüy-le-Tors et me ramener le juge d’instruction avec la gendarmerie. Il faut qu’ils soient ici dans une heure. Tu entends. »

Les deux hommes s’éloignèrent vivement ; et Renardet dit au docteur : « Quel gredin a bien pu faire un pareil coup dans ce pays-ci ? »

Le médecin murmura : « Qui sait ? Tout le monde est capable de ça. Tout le monde en particulier et personne en général. N’importe, ça doit être quelque rôdeur, quelque ouvrier sans travail. Depuis que nous sommes en république, on ne rencontre que ça sur les routes. »

Tous deux étaient bonapartistes.

Le maire reprit : « Oui, ça ne peut être qu’un étranger, un passant, un vagabond sans feu ni lieu… »

Le médecin ajouta avec une apparence de sourire : « Et sans femme. N’ayant ni bon souper ni bon gîte, il s’est procuré le reste. On ne sait pas ce qu’il y a d’hommes sur la terre capables d’un forfait à un moment donné. Saviez-vous que cette petite avait disparu ? »

Et du bout de sa canne, il touchait l’un après l’autre les doigts roidis de la morte, appuyant dessus comme sur les touches d’un piano.

— Oui. La mère est venue me chercher hier, vers neuf heures du soir, l’enfant n’étant pas rentrée à sept heures pour souper. Nous l’avons appelée jusqu’à minuit sur les routes ; mais nous n’avons point pensé à la futaie. Il fallait le jour, du reste, pour opérer des recherches vraiment utiles.

— Voulez-vous un cigare ? dit le médecin.

— Merci, je n’ai pas envie de fumer. Ça me fait quelque chose de voir ça.  

Ils restaient debout tous les deux en face de ce frêle corps d’adolescente, si pâle, sur la mousse sombre. Une grosse mouche à ventre bleu qui se promenait le long d’une cuisse, s’arrêta sur les taches de sang, repartit, remontant toujours, parcourant le flanc de sa marche vive et saccadée, grimpa sur un sein, puis redescendit pour explorer l’autre, cherchant quelque chose à boire sur cette morte. Les deux hommes regardaient ce point noir errant.

Le médecin dit : « Comme c’est joli, une mouche sur la peau. Les dames du dernier siècle avaient bien raison de s’en coller sur la figure. Pourquoi a-t-on perdu cet usage-là ? »

Le maire semblait ne point l’entendre, perdu dans ses réflexions.

Mais, tout d’un coup, il se retourna, car un bruit l’avait surpris ; une femme en bonnet et en tablier bleu accourait sous les arbres. C’était la mère, la Roque. Dès qu’elle aperçut Renardet, elle se mit à hurler : « Ma p’tite, ous qu’est ma p’tite ? » tellement affolée qu’elle ne regardait point par terre. Elle la vit tout à coup, s’arrêta net, joignit les mains et leva ses deux bras en poussant une clameur aiguë et déchirante, une clameur de bête mutilée.

Puis elle s’élança vers le corps, tomba à genoux et enleva, comme si elle l’eût arraché, le mouchoir qui couvrait la face. Quand elle vit cette figure affreuse, noire et convulsée, elle se redressa d’une secousse, puis s’abattit le visage contre terre, en jetant dans l’épaisseur de la mousse des cris affreux et continus.

Son grand corps maigre sur qui ses vêtements collaient, secoué de convulsions, palpitait. On voyait ses chevilles osseuses et ses mollets secs enveloppés de gros bas bleus frissonner horriblement ; et elle creusait le sol de ses doigts crochus comme pour y faire un trou et s’y cacher.

Le médecin, ému, murmura : « Pauvre vieille ! » Renardet eut dans le ventre un bruit singulier ; puis il poussa une sorte d’éternuement bruyant qui lui sortit en même temps par le nez et par la bouche ; et, tirant son mouchoir de sa poche, il se mit à pleurer dedans, toussant, sanglotant et se mouchant avec bruit. Il balbutiait : « Cré… cré… cré… cré nom de Dieu de cochon qui a fait ça… Je… je voudrais le voir guillotiner… »  

Mais Principe reparut, l’air désolé et les mains vides. Il murmura : « Je ne trouve rien, m’sieu le maire, rien de rien nulle part. »

L’autre, effaré, répondit d’une voix grasse, noyée dans les larmes : « Qu’est-ce que tu ne trouves pas ?

— Les hardes de la petite.

— Eh bien !… eh bien !… cherche encore… et… et… trouve-les… ou… tu auras affaire à moi.

L’homme, sachant qu’on ne résistait pas au maire, repartit d’un pas découragé en jetant sur le cadavre un coup d’œil oblique et craintif.

Des voix lointaines s’élevaient sous les arbres, une rumeur confuse, le bruit d’une foule qui approchait ; car Médéric, dans sa tournée, avait semé la nouvelle de porte en porte. Les gens du pays, stupéfaits d’abord, avaient causé de ça dans la rue, d’un seuil à l’autre ; puis ils s’étaient réunis ; ils avaient jasé, discuté, commenté l’événement pendant quelques minutes ; et maintenant ils s’en venaient pour voir.

Ils arrivaient par groupes, un peu hésitants et inquiets, par crainte de la première émotion. Quand ils aperçurent le corps, ils s’arrêtèrent, n’osant plus avancer et parlant bas. Puis ils s’enhardirent, firent quelques pas, s’arrêtèrent encore, avancèrent de nouveau, et ils formèrent bientôt autour de la morte, de sa mère, du médecin et de Renardet, un cercle épais, agité et bruyant qui se resserrait sous les poussées subites des derniers venus. Bientôt ils touchèrent le cadavre. Quelques-uns même se baissèrent pour le palper. Le médecin les écarta. Mais le maire, sortant brusquement de sa torpeur, devint furieux et, saisissant la canne du docteur Labarbe, il se jeta sur ses administrés en balbutiant : « Foutez-moi le camp… foutez-moi le camp… tas de brutes… foutez-moi le camp… » En une seconde le cordon de curieux s’élargit de deux cents mètres.

La Roque s’était relevée, retournée, assise, et elle pleurait maintenant dans ses mains jointes sur sa face.

Dans la foule, on discutait la chose ; et des yeux avides de garçons fouillaient ce jeune corps découvert. Renardet s’en aperçut, et, enlevant brusquement sa veste de toile, il la jeta sur la fillette qui disparut tout entière sous le vaste vêtement.

Les curieux se rapprochaient doucement ; la futaie s’emplissait de monde ; une rumeur continue de voix montait sous le feuillage touffu des grands arbres.

Le maire, en manches de chemise, restait debout, sa canne à la main, dans une attitude de combat. Il semblait exaspéré par cette curiosité du peuple et répétait : « Si un de vous approche, je lui casse la tête comme à un chien. »

Les paysans avaient grand’peur de lui ; ils se tinrent au large. Le docteur Labarbe, qui fumait, s’assit à côté de la Roque, et il lui parla, cherchant à la distraire. La vieille femme aussitôt ôta ses mains de son visage et elle répondit avec un flux de mots larmoyants, vidant sa douleur dans l’abondance de sa parole. Elle raconta toute sa vie, son mariage, la mort de son homme, piqueur de bœufs, tué d’un coup de corne, l’enfance de sa fille, son existence misérable de veuve sans ressources avec la petite. Elle n’avait que ça, sa petite Louise ; et on l’avait tuée ; on l’avait tuée dans ce bois. Tout d’un coup, elle voulut la revoir, et, se traînant sur les genoux jusqu’au cadavre, elle souleva par un coin le vêtement qui le couvrait ; puis elle le laissa retomber et se remit à hurler. La foule se taisait, regardant avidement tous les gestes de la mère.

Mais, soudain, un grand remous eut lieu ; on cria : « Les gendarmes, les gendarmes ! »

Deux gendarmes apparaissaient au loin, arrivant au grand trot, escortant leur capitaine et un petit monsieur à favoris roux qui dansait comme un singe sur une haute jument blanche.

Le garde champêtre avait justement trouvé M. Putoin, le juge d’instruction, au moment où il enfourchait son cheval pour faire sa promenade de tous les jours, car il posait pour le beau cavalier, à la grande joie des officiers.

Il mit pied à terre avec le capitaine et serra les mains du maire et du docteur en jetant un regard de fouine sur la veste de toile que gonflait le corps couché dessous.