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À la fois victime du syndrome de la page blanche et d'une rupture amoureuse mal digérée, un auteur de best-sellers doit désormais affronter un cambriolage qui, s'il l'ignore encore, va bouleverser toute sa vie.
Accompagné d'une mystérieuse inconnue, il se retrouve en cavale, forcé de prendre la fuite, de Biarritz à Venise, pour un voyage plein de surprises, d'illusions et de secrets.
Qui est véritablement la jeune femme à ses côtés ? Que cache-t-elle derrière ses yeux insensés et son tempérament imprévisible ?
À PROPOS DE L'AUTRICE
Née en 1998, Sarah Simon-Bottarel écrit depuis ses 14 ans. Aussi comédienne et passionnée d'histoire du cinéma, elle exprime sur scène et à l'ecrit les histoires qui tournent dans sa tête. Son roman "Le Crépuscule de l'Art" mêle dystopie fantastique et hommage au monde des arts.
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Veröffentlichungsjahr: 2025
Sean Frost
— Écoute, ce n’est pas difficile, tu t’assois derrière ton ordinateur et tu m’écris une histoire ! Tu as jusqu’aux fêtes de fin d’année, c’est bien compris ? Allez, Sean, ressaisis-toi, insista Louis Delorme avant de raccrocher.
Sans aucun égard pour son téléphone, Sean lâcha brutalement ce dernier, qui tomba avec fracas sur sa table basse.
Certaines personnes pensaient qu’il était facile d’écrire. Mais écrire n’avait rien de facile, surtout lorsque c’était demandé en série comme l’exigeait le contrat de son éditeur. Il fut un temps où Sean écrivait parce qu’il avait des choses à raconter. Puis il avait écrit parce qu’il fallait écrire et tout le principe avait perdu de son intérêt.
Foutu clause de contrat ! Au lieu de surveiller les chiffres des ventes, Louis Delorme n’a qu’à écrire lui-même, ça lui changera un peu, pensa-t-il, agacé.
Louis Delorme était l’éditeur de Sean depuis ses débuts. Rangé, prévoyant, ponctuel, il avait une vie carrée, ne laissait jamais rien au hasard et planifiait tout à l’avance. C’était lui qui avait demandé à Sean de s’inventer un nom de plume. Il trouvait qu’un pseudonyme aux consonances anglaises tel que Sean Frost permettrait plus facilement de toucher le jeune public visé par ses romans fantastiques et horrifiques que son véritable patronyme, Samuel Ferrand. À l’époque, Sean n’avait pas hésité un instant et n’avait conservé de son identité passée que ses initiales.
L’écrivain se laissa tomber dans son canapé et se massa les tempes. Une forte douleur lui vrillait le crâne. Depuis quand n’avait-il plus écrit une ligne ? Cinq, six, peut-être sept mois ? L’angoisse de tout auteur – le syndrome de la page blanche – l’avait frappé de plein fouet et ne le quittait plus. Il avait tout essayé et il n’y avait rien à faire. L’inspiration ne venait plus et il ne savait plus la chercher.
Il se leva, traversa son salon épuré et meublé avec goût, et atteint sa cuisine au comptoir en marbre, où il se servit un verre d’eau qu’il accompagna d’une barrette d’anxiolytiques. En déglutissant, il releva la tête et son regard tomba sur la plaquette peinte à l’aquarelle de la couverture de son premier roman. Encadrée au mur, elle semblait le narguer. Sur l’image, une fillette se tenait face à un miroir déformé et le fixait de ses grands yeux sombres avec un air de défi.
Elle était loin l’époque du succès du Miroir à deux faces. Sa publication remontait à une quinzaine d’années. Sean était alors un tout jeune homme qui aimait écrire et ne savait pas dans quoi il s’embarquait. À l’époque, son roman young adult fut un véritable phénomène, adapté au cinéma et en roman graphique. Sa carrière d’écrivain était lancée. Le roman devint une saga et connut des spin-offs littéraires en tous sens. Le succès était fulgurant, mais bien vite, Sean se retrouva sous la pression du lectorat, qui voulait toujours des histoires du même style que son premier roman. Après s’être longtemps plié à ce type d’exigence, il avait commencé à se lasser. Lui-même avait grandi et mûri. Il voulait que ses personnages grandissent aussi. Les histoires qu’il aurait aimé raconter n’étaient tout simplement plus les mêmes. Mais comme dans la vie, il était difficile de sortir de la case dans laquelle il s’était laissé enfermer. Les étiquettes étaient dures à décoller. Sean n’ignorait pas non plus qu’il était son propre ennemi. Après tant d’années passées à écrire des histoires d’horreurs, il ignorait s’il était capable d’écrire autre chose.
Il avait bien fait une tentative, Louis Delorme avait accepté de le suivre dans cette transition, mais lorsque le roman s’était avéré être un échec total, l’éditeur était reparti immédiatement en arrière. Sean Frost savait faire frissonner les gens, qu’il continue donc à le faire plutôt que d’essayer de les attendrir.
Sean se sentait désormais la proie de ses personnages, soumis à leurs récits fantastiques, écrasé par un monde dans lequel il ne voulait plus aller. La haine qu’il commençait à ressentir pour ses propres personnages se ressentait dans son écriture. Il devenait mauvais. Très mauvais. Il le savait, et le reconnaître, en avoir conscience, était pire que tout. Mieux valait qu’il n’écrive plus du tout, même s’il ne savait rien faire d’autre que ça.
Le problème était ce fichu contrat qui le liait à Louis Delorme. Il n’avait ni la tête ni la force de se lancer dans d’infinies négociations pour le rompre. En ne produisant pas le moindre chapitre, en faisant patienter l’éditeur encore et encore, c’était presque comme s’il attendait que ce dernier annule le contrat pour non-respect d’une quelconque clause. Sauf qu’il le savait, s’il perdait son contrat, il ne resterait plus rien à Sean Frost.
Dans sa vie, il n’avait que ses livres, dont il ne voulait même plus entendre parler ! Et cette grande et belle maison vide…
Vide depuis sept mois. Depuis, finalement, le jour où il n’avait plus écrit une ligne. La coïncidence ne lui était pas apparue avant. Elle le frappait désormais, en même temps que cet élan de conscience : ce n’était pas une coïncidence.
Le goût d’écrire, il l’avait perdu en même temps que le goût d’aimer. Il le devait à une femme, la belle et insaisissable Lucie Renoir, la femme de sa vie. Ou plutôt, celle qu’il croyait être la femme de sa vie. Car Lucie avait largué les amarres en plein vol, sans crier gare.
Elle s’ennuyait d’attendre que quelque chose se passe.
Cette explication à sa rupture soudaine avait laissé Sean sur les rotules. Était-il si fade et assommant que cette phrase le laissait penser ?
Avec Lucie, il s’était laissé aller à rêver. Rêver de s’installer, rêver de se marier, rêver de fonder une famille. Au lieu de cela, Lucie s’affichait sur les réseaux sociaux au bras d’un chanteur qui venait de sortir le tube de l’année. Et, lui, Sean Frost, n’avait plus aucun rêve du tout.
Driiing !
Sean fut tiré de ses pensées par la sonnerie de la porte d’entrée. Il partit l’ouvrir et croisa le regard d’Arthur.
Si Sean n’avait plus ni rêve, ni passion, ni amour dans sa vie, au moins il avait Arthur. Arthur Caron, son meilleur ami, celui qui ne le laisserait jamais tomber.
Après sa dévastatrice rupture avec Lucie, Arthur avait été d’un grand soutien. Depuis le début, il avait eu des réserves concernant la jeune femme, mais Sean n’avait rien voulu entendre.
Ah Lucie… rien que d’y penser, il la revoyait dans ce salon, si belle, si magnétique, avec son allure gentiment rétro de femme fatale à la Rita Hayworth dans Gilda.
Lucie…qui faisait chavirer le cœur des hommes et que jalousaient les femmes mariées.
Elle ne reviendrait plus. Peut-être que s’il la détestait, il parviendrait à l’oublier.
Il devinait cependant qu’il lui faudrait un choc plus important que cela pour la faire sortir de son esprit.
— Samuel ? Samuel, tu es là ?
Sean revint à lui. Arthur était le seul qui l’appelait encore par son véritable prénom.
— Excuse-moi, j’avais la tête ailleurs. Qu’est-ce que tu fais ici ? Tu vas bien ?
— Moi oui je vais bien, mais toi non, inutile de le nier. Qu’est-ce que tu as pris ?
— Un anxiolytique.
— Un seul ?
— Oui, un seul.
— Avec de l’alcool ?
— Non, avec de l’eau. Il va continuer longtemps cet interrogatoire ?
Arthur s’excusa. Il voulait seulement s’assurer que Sean ne fasse pas de bêtise. Ne fasse plus de bêtise serait plus juste. Alcool et médicaments n’avaient jamais fait bon ménage, ils s’en étaient aperçus tous les deux lorsqu’Arthur avait conduit Sean à l’hôpital après un malaise particulièrement inquiétant. Sean bousillait sa santé. Il ne sortait plus, ne voyait plus personne, ne faisait plus rien et restait à errer dans sa grande maison avec pour seule compagnie ses pensées les plus noires.
Sans Arthur pour le surveiller, il aurait déjà coulé.
— Allez, viens, je t’emmène faire un tour.
— Non merci, je n’ai pas très envie.
— Il faut que tu te remettes en selle, Samuel. C’est le seul moyen de sortir du gouffre. Et ce n’est pas en restant chez toi que tu vas trouver l’inspiration, si seulement tu la cherches encore.
Sean se rembrunit aussitôt. Arthur se plaçait du côté de Louis Delorme ! Ils s’étaient donnés le mot ou quoi !
— Qu’est-ce que tu veux dire par là ? répliqua-t-il. Que je n’essaie pas d’écrire ? Je n’y arrive plus. Ce n’est pas difficile à comprendre. Écrire, pour moi, c’est fini.
— Tu laisses tomber ?
— Oui. Je n’écrirai plus.
Arthur le dévisagea avec une lueur particulière dans le regard.
— Tu n’as pas le droit de dire ça.
— Ah oui ? Et pour quelle raison ? s’insurgea-t-il.
— Parce qu’écrire, c’est ta vie, c’est toi, c’est ce que tu es. Tu es un raconteur d’histoire. C’est le cas depuis que tu es tout petit. C’est un don que tu possèdes. Tu n’as jamais cessé de faire rêver les autres.
— Mais moi j’ai fini de rêver.
Son ton était dur, cassant, mais l’ombre de tristesse qui passa sur le visage d’Arthur lui fit regretter sa rudesse. Son ami croyait en lui et ne souhaitait que l’aider. En retour, quel piètre ami faisait-il lui-même !
— Très bien, je te suis. On va prendre l’air, accepta-t-il pour se faire pardonner.
Il fit un pas à l’extérieur avant d’ajouter :
— À une condition. C’est moi qui conduis.
Arthur eut une moue préoccupée, puis lâcha un profond soupir en lui tendant les clés. Très bien, il avait gagné.
Sean retrouva le sourire et s’installa derrière le volant de la vieille Rolls-Royce bleu nuit que l’oncle d’Arthur lui avait léguée. Sa voiture de collection, il y tenait comme à la prunelle de ses yeux.
Côte à côte, ils roulèrent jusqu’au front de mer où ils trouvèrent une place pour se garer. Les deux amis firent ensuite quelques pas sur la plage et prirent leur repas du soir assis sur les rochers. Ils dégustèrent des sandwichs et un sachet de crevettes qu’ils avaient achetés à un Food truck. Sean était silencieux. Alors Arthurparlait pour deux.
Ils se connaissaient de longue date. Depuis l’école primaire, très exactement. C’était une école privée, relativement chère, dans le budget des parents de Sean, mais loin de la bourse que possédait la mère d’Arthur. Cette dernière étant dame de cantine dans l’établissement, il avait cependant pu bénéficier d’un traitement de faveur.
Immédiatement, Sean et Arthur étaient devenus d’insépa-rables complices. À leur âge, peu leur importait les différences de milieux sociaux, ce qui n’était pas l’avis de Richard et Lilah Ferrand, les parents de Sean. Ces derniers n’appréciaient pas vraiment que leur fils côtoie celui d’une simple dame de cantine et d’un père absent, qui avait abandonné le foyer sans reconnaître l’enfant.
Leurs cadres de vie étaient on ne peut plus éloignés. Sean provenait indubitablement d’un milieu privilégié, élevé dans une belle demeure de la Côte Basque, avec son frère, ses parents, une femme de ménage et deux jardiniers, là où Arthur avait grandi dans un petit appartement entouré de sa mère et de sa grand-mère.
Arthur ne connaissait pas son père et n’avait jamais cherché à le connaître. Il était très attaché à sa mère, une femme aimable et douce, qui s’était plusieurs fois cassée en quatre pour inviter à dîner la famille de Sean. Les Ferrand, eux, avaient rarement rendu la pareille aux Caron. Ils étaient extrêmement fortunés et ne frayaient d’habitude qu’avec des individus de leur propre rang social.
Dans les moments où la fracture de son mode de vie et de celui d’Arthur était flagrante, Sean avait honte du comportement de ses parents. Ces derniers restaient hautains et ne fournissaient pas le moindre effort pour mettre la mère de son ami à l’aise. Les Ferrand étaient des gens riches, proches de leur argent, même s’ils ne savaient qu’en faire. Pour Sean, c’était aberrant. À quoi servait-il de posséder une telle fortune si c’était pour qu’elle dorme au fond d’un coffre à la banque au lieu de profiter aux plus démunis ? D’un autre côté, il ne crachait pas non plus sur les ressources dont ses parents l’avaient fait bénéficier... Jeune adulte qui entrait dans la vie active, il n’avait jamais eu à craindre la précarité et avait tranquillement pu se contenter des recettes des droits d’auteurs de ses livres pour vivre correctement, s’acheter une belle maison, de l’alcool et tout un tas de médicaments.
La mère d’Arthur, elle, avait dû batailler et se tuer à la tâche pour offrir de grandes études à son fils. Il lui en était reconnaissant et avait maintenant une excellente place d’ingénieur et un salaire supérieur à tout ce que sa mère avait jamais connu.
— Tu ne penses pas ?
Sean regarda son ami avec effarement. Il n’avait pas la moindre idée de ce dont il parlait.
— Si, si, si complètement, répondit-il quand même.
Arthur voyait bien que son ami ne l’écoutait pas. Leur sachet de crevettes terminé, il décida de passer à l’étape suivante.
— Suis-moi.
— Encore ?
— Il faut que tu t’amuses. Sans alcool, précisa-t-il, mais il faut que tu t’amuses quand même. Je t’emmène avec moi, laisse-toi guider, reste ouvert à l’imprévu et je t’assure que cette nuit va bouleverser ta vie.
Quand il était comme ça, si sûr de lui, si prompt à faire la fête, Sean savait qu’il ne servait à rien de retenir Arthur. Il se leva alors docilement pour le suivre, sans soupçonner que son ami avait entièrement raison lorsqu’il affirmait que cette nuit bouleverserait sa vie à jamais.
La nuit qui bouleversa sa vie
Il y avait trop de bruit, trop de lumière et trop d’obscurité en même temps.
Sean se faisait l’effet d’être un vieux grincheux râleur, mais c’était un fait. Le bourdonnement sourd provoqué par les basses des enceintes du DJ cognait les murs avant de percuter ses tympans avec violence. Les voix des clients s’entremêlaient, les éclats de rire le chahutaient, les verres qui s’entrechoquaient derrière le comptoir l’agaçaient. La lumière trop crue d’un néon qui grésillait accrochait les surfaces métalliques. L’air, épais, était chargé d’un mélange de bière et de sueur. Au milieu de ce trop-plein de sensations repoussantes, Sean, un soda en main, s’ennuyait.
Arthur, lui, n’avait pas mis longtemps à trouver son compte. Le patron était un de ses amis, il connaissait une serveuse et était actuellement en grande discussion avec une jeune femme assise au bar.
Sean porta son verre à sa bouche. Une gorgée plus tard et Arthur se trémoussait sur la piste de danse avec sa nouvelle amie. L’écrivain restait imperméable à toute cette effervescence, à croire qu’il n’était pas fait pour s’amuser. À une époque pourtant, consécutive à son premier succès, il sortait beaucoup, rencontrait du beau monde, creusait sa place et n’hésitait pas à flirter quand l’occasion se présentait. Désormais, ses anciens comportements le répugnaient.
Une jeune femme survoltée, sortie de nulle part, se pendit soudain à son cou. Elle était entièrement vêtue de rose et portait des lunettes en forme de flamants roses à travers les verres desquelles elle ne devait rien voir.
— Vous ne seriez pas Sean Frost, pas hasard ?
— Non, vous devez confondre, lança-t-il en la repoussant.
— Pourtant j’aurais cru.
— Eh bien vous vous trompez.
D’un geste, il l’orienta vers ses camarades, toutes habillées de la même façon et qui célébraient dignement l’enterrement de vie de jeune fille de l’une d’elles.
En s’éloignant, la jeune fêtarde renvoya ses cheveux en arrière. L’odeur de son shampoing parvint jusqu’aux narines de Sean. Rose de Damas et fleur d’oranger. L’odeur de Lucie.
Lucie qui revenait hanter ses pensées.
Il l’avait séduite la première fois en lui offrant des fleurs. Rien de très original, sauf qu’elles provenaient du bouquet composé qu’il venait d’acheter pour une autre femme qu’il venait de rencontrer.
Lucie était entrée chez la fleuriste en demandant des œillets roses – symbole de fascination et d’admiration – pensées que Sean avait immédiatement ressenties à l’égard de la jeune femme.
La fleuriste ne pouvait satisfaire à son désir. Une maman avec poussettes avait pris les dernières. Sauf que les désirs de Lucie n’étaient pas de ceux que l’on ne pouvait se permettre de satisfaire. Sean s’était approché, avait retiré de son bouquet les quelques œillets qui le composaient et les avait offert à Lucie, avant de lui tendre finalement le bouquet tout entier. Tant pis pour son rendez-vous avec l’autre femme.
Lucie avait souri, de son sourire bien à elle, et Sean s’était laissé ensorceler.
La jeune femme au parfum de Lucie quitta précipitamment ses amis en courant vers les toilettes. Le charme était rompu.
Sean asséna le verre de soda sur le comptoir. Arthur ne le regardait pas. Tant mieux.
Il commanda un Scotch, glissa un comprimé dans sa bouche et l’avala vite fait bien fait. Puis il héla le patron du bar et désigna Arthur.
— Vous lui direz que je suis parti.
Sans plus attendre, il quitta l’établissement et appela un taxi qui le déposa chez lui. Il régla sa course, le chauffeur s’éloigna, puis il poussa enfin le portillon de son jardin. Autrefois, ce dernier était bien entretenu. À l’heure actuelle, il ne ressemblait à rien. L’herbe avait poussé en tous sens, les arbustes étaient défraîchis et les plantes, mortes.
Sean secoua la tête. Cette grande bâtisse blanche qu’était sa maison avait fait sa fierté, avec ses deux étages, ses quatre chambres, son vaste bureau, ses trois salles de bain, son séjour ouvert et lumineux et ses grandes palissades qui la protégeaient comme un écrin. À présent c’était une fierté dont personne ne profitait. Pas même lui.
Il emprunta le petit sentier de cailloux blancs envahis de mauvaises herbes, direction la porte d’entrée, lorsque quelque chose le chiffonna.
À l’étage, de la lumière filtrait par les volets entrouverts. Il avait quitté la maison en plein jour, sûr de n’avoir rien laissé allumé. Personne n’avait la clé de chez lui, à part Lucie. Se pouvait-il que ce soit elle qui soit revenue ? Peut-être voulait-elle lui parler, lui dire qu’elle était désolée, lui proposer une seconde chance ?
Sans perdre un instant, il ouvrit la porte, courut jusqu’aux escaliers et gravit les marches à toute vitesse. La lumière provenait de la chambre du fond. Il s’y rendit précipitamment, prêt à se jeter aux pieds de Lucie en lui promettant qu’il allait changer, qu’il s’intéresserait davantage à elle, qu’il cèderait aux moindres de ses caprices, tout pour qu’elle ne le quitte plus jamais.
Mais en pénétrant dans la chambre, tout ce qu’il vu fut une ombre s’échappant par la fenêtre brisée.
Ce n’était pas Lucie.
En voyant les morceaux de verre éparpillés au sol, il comprit. L’ombre qui s’enfuyait était celle d’un cambrioleur, qui avait eu l’astucieuse idée de grimper sur le toit du cabanon où étaient remisés les outils de jardinage pour atteindre la fenêtre de l’étage dont les volets étaient restés ouverts.
Sean se pencha à l’extérieur et vit le voleur se réceptionner sur le toit du cabanon avant de sauter à terre.
Son jugement altéré par l’alcool, il ne se sentait pas d’humeur à parler, ni à dégainer son téléphone pour prévenir la police, juste à cogner. Se défouler. Une bonne bagarre. C’était ça qu’il voulait. L’esprit embrumé, pas un instant il ne s’imagina que partir à la poursuite d’un cambrioleur était un acte irréfléchi et dangereux. Pas une seconde il ne pensa que le malfaiteur pouvait être armé. Sean n’était plus en état de réfléchir. Quelqu’un avait violé son domicile, quelqu’un qui n’était pas Lucie et qui allait le payer.
Il se précipita en bas des escaliers et sortit dans le jardin pour en faire le tour. L’unique manière de s’enfuir était par le portail à l’avant de la maison, car la haute palissade qui en faisait le tour bloquait tout autre espoir d’évasion. Sean, jubilant presque de voir que le voleur, pris au piège, fuyait derrière la maison, pensa qu’il pourrait le coincer facilement. Très vite, il le rattrapa, mais fut surpris de voir que celui-ci essayait tout de même d’escalader la palissade. C’était stupide, il n’y avait pas la moindre encoche où prendre appui. Avec stupéfaction, il vit le cambrioleur prendre son élan, lancer un pied contre le mur et se propulser vers le haut de la palissade. Il s’y accrocha, mais rebondit durement contre la pierre et Sean crut même l’entendre gémir.
L’écrivain saisit l’occasion, bondit jusqu’au voleur, attrapa sa cheville et tira vers le bas de toutes ses forces. Entraîné vers le sol, sans plus aucun appui au mur, le vandale glissa, atterrit sur ses pieds et se tourna vers Sean. Ce dernier était prêt à l’envoyer au sol, le poing levé.
Il s’arrêta net.
Face à face, pendant un instant, chacun tenta de discerner les traits de l’autre dans l’obscurité de la nuit.
Sean dessoûla d’un seul coup.
Le cambrioleur était une cambrioleuse. Ses cheveux étaient relevés en un chignon dont s’échappaient quelques mèches et ses yeux étaient dotés d’une attraction incroyable. Ils donnaient l’impression de plonger dans un profond océan d’étoiles. Leur éclat se reflétait dans les iris de Sean, qui ne pouvait s’en défaire.
Captivé par ce regard, il ne put anticiper le magistral coup de genoux que la voleuse lui envoya entre les jambes, ni la douleur qui allait avec. Sous le choc, la respiration coupée, il sentit les veines de son cou se contracter et ses jambes se dérober. Il chuta lourdement sur les rotules, les mains sur son entrejambe, une décharge vive et aiguë se propageant dans tout son corps. Tandis que la voleuse en profitait pour le contourner et s’enfuir par le petit portillon devant la maison, Sean se laissa tomber sur le côté et roula par terre. Quel imbécile ! Se laisser avoir par des yeux insensés !
Trop médusé pour tenter de la rattraper, il resta allongé par terre, entendant la voleuse fuir à toute vitesse sur une moto qu’elle avait dû dissimuler contre le bosquet d’arbres au bord de la rue.
Il s’en souviendrait. Ne jamais poursuivre un cambrioleur. Ne jamais se laisser attendrir par un voleur, même si ce dernier estune femme.
Sean peina pour se relever. Il commença par un genou puis l’autre tout en s’appuyant contre la palissade, mais une fois debout, il fut pris d’un vertige qui le renvoya au sol. Il était extrêmement dangereux de mélanger alcool et médicament, il le savait, il connaissait les risques et c’était un miracle qu’il n’ait pas déjà connu plus de complications. Celles-ci semblaient désormais pointer le bout de leur nez.
Sentant que son corps avait besoin d’une pause, il resta étendu dans l’herbe haute de la pelouse non tondue, allongé sur le dos, les yeux tournés vers le ciel. Ce dernier, d’un bleu profond, était piqueté d’étoiles.
Ce ciel. C’était exactement le ciel qu’il avait vu dans le regard de la cambrioleuse.
Même à terre, dans la plus grande vulnérabilité, elle ne quittait pas ses pensées. Il se souvint alors vaguement d’un sac qu’elle portait sur son dos et qui devait contenir le fruit de son méfait. Que lui avait-elle dérobé ? Sans doute son ordinateur et ses disques durs. Si Louis Delorme, son éditeur, apprenait que non seulement il n’avait rien écrit depuis des lustres, mais qu’en plus ses ébauches de manuscrit venaient toutes de disparaître, il frôlerait l’apoplexie. Sean lâcha un éclat de rire rien qu’à l’idée d’y songer. Puis sa mine s’assombrit à la pensée que perdre tout son travail était en train de le réjouir au lieu de l’alarmer. C’était peut-être un signe. Écrire, c’était définitivement terminé pour lui. Que ferait-il d’autre de sa vie ? S’il pouvait rester allongé dans ce jardin en friche sans que personne ne vienne lui demander des comptes, il signerait tout de suite.
Sean songea à passer la nuit ainsi jusqu’à ce qu’une colonie de fourmis décide d’élire domicile sur sa jambe. Il secoua cette dernière et puisa dans cette action la force de se relever. À l’affut du moindre nouveau vertige, il se dirigea lentement vers la porte d’entrée de la maison et en traversa le seuil en s’agrippant à la poignée.
Ce ne fut qu’une fois à l’intérieur qu’il prit le temps d’observer son domicile. Il n’y avait pas de casse dans le salon, ni dans la cuisine ouverte. Au moins, la voleuse avait eu la délicatesse de ne rien saccager.
Sean tiqua en apercevant son ordinateur portable sur la table basse, à l’endroit où il l’avait abandonné. Ce dernier était à la portée du moindre intrus. Quel chapardeur se retiendrait de partir avec cette source de profit offerte gratuitement ? C’était un bon modèle et c’était presque un affront de voir que la voleuse ne l’avait pas emporté. Peut-être n’avait-elle pas eu le temps de faire le tour des lieux ? Sean était sans doute arrivé sur place une ou deux minutes à peine après elle. Si le raisonnement se tenait, elle n’avait donc pu mettre les pieds que dans la chambre inoccupée par laquelle elle était entrée dans la propriété.
Sean se tourna vers les escaliers en grimaçant. Avec son état encore instable, monter les marches était comme affronter un redoutable adversaire. Il approcha de la première avec précaution, passant ainsi devant le buffet qui ornait son couloir. Quelque chose clochait… Il recula d’un pas, puis d’un autre, et tourna la tête vers le meuble. Il manquait quelque chose.
Un cygne. En verre de Murano. Signé de la main du célèbre maître verrier Giancarlo Zanetti.
D’une hauteur de trente centimètres, le cygne se tenait droit, le cou arqué dans une élégance fière. Soufflé à la bouche, il avait pris forme grâce à la technique du Sommerso, qui consistait à enfermer plusieurs couches de verre coloré dans une couche extérieure transparente, sans jamais mélanger les couleurs. Cette technique très complexe, nécessitant une précision chirurgicale,donnait au résultat des effets de profondeur uniques.
À qui prenait le temps de regarder le cygne se révélait un cœur de rose tendre, ceint de bleu lagune et enveloppé dans une couche cristalline d’une pure limpidité. Les teintes flottaient sans jamais se mêler les unes aux autres. Ses reflets irisés étaient l’expression parfaite du talent d’un grand maître. Le cygne en verre donnait ainsi l’impression d’être vivant.
De la précieuse sculpture ne restait plus qu’un socle en bois d’ébène.
Sean lâcha un juron. Le cygne était un cadeau offert par Arthur en signe de leur amitié à toute épreuve. L’écrivain s’était renseigné. L’œuvre, dont il n’existait que trois exemplaires au monde, coûtait entre vingt-cinq et trente-cinq mille euros. Arthur avait commis une véritable folie en se la procurant et Sean avait soupçonné qu’il n’avait dépensé cette somme que pour prouver qu’il avait basculé de l’autre côté du ruisseau, celui des nantis.
Sean comprenait désormais pourquoi la voleuse avait préféré s’emparer du cygne en verre en laissant derrière elle son ordinateur. Ce devait être une connaisseuse.
Hormis la sculpture, rien ne semblait avoir disparu. Encore qu’il lui restait l’étage à vérifier. Cette fois, il aborda les marches avec bravoure, tout en se tenant fermement à la rampe de l’escalier. Dans sa chambre, rien n’avait été touché. Pas plus que dans les autres pièces. La seule trace évidente du passage de la voleuse était les débris de verre de la fenêtre brisée. L’un d’eux brillait d’un étrange éclat. Sean s’en approcha et distingua mieux le morceau de verre. Ce dernier était teinté de rouge.
Du sang. La cambrioleuse s’était blessée.
Sean savait qu’il devait appeler la police. Si elle avait laissé du sang derrière elle, la voleuse avait aussi laissé de l’ADN. Et si elle était fichée, il ne faudrait pas longtemps aux forces de l’ordre pour lui mettre la main dessus. Sean retrouverait alors son précieux cygne, à moins qu’elle ne se soit empressée de le revendre – hypothèse hautement probable.
L’écrivain tâta ses poches à la recherche de son téléphone portable, sans le trouver. À coup sûr, il avait dû le faire tomber dans le jardin. Une grande lassitude s’empara de lui à l’idée de devoir descendre les escaliers, retraverser la maison et arpenter les herbes hautes sous la seule lumière de la lune. L’ampoule de l’éclairage extérieur était depuis bien longtemps à changer.
Faire venir les flics à cette heure-ci signifiait également de longues heures à poireauter debout pour effectuer un signalement, répertorier la liste du larcin, relever les traces ADN et peut-être même aller faire une déposition en bonne et due forme au poste de police. Sean ne tiendrait jamais le coup. Tout ce dont il avait besoin, c’était de trouver refuge dans son lit et d’y rester jusque tardivement. Les effluves de l’alcool et des médicaments devaient retomber. Si la police le voyait dans cet état, elle douterait peut-être même de son témoignage.
Sean renonça à partir à la recherche de son téléphone, éteignit toutes les lumières et rejoignit sa chambre. La voleuse pouvait s’estimer heureuse, il lui laissait quelques heures de répit avant de prévenir la cavalerie.
L’écrivain trouva à peine la force de retirer son pantalon, avant de s’affaler de tout son long en travers du lit. Le sommeil allait le saisir en un rien de temps.
Pourtant, une heure plus tard, Sean ne dormait toujours pas. Chaque fois qu’il fermait les yeux, il revoyait ceux de l’inconnue. Des belles femmes qui s’étaient pendues à son cou, il en connaissait, à commencer par la plus magnifique d’entre elles – Lucie. Pourquoi alors se retrouvait-il hanté par le visage d’une jeune femme qu’il avait à peine eu le temps d’apercevoir avant qu’elle ne lui fiche son genou dans ses bijoux de famille ?
Le mystère… il ne voyait que cela. L’attrait du mystère. Pourquoi une jeune femme serait-elle amenée à cambrioler la demeure d’un écrivain ? Qui était-elle ? Quelle était son histoire ? Son nom ? Sa raison d’être ?
L’inconscient de Sean avait envie d’avoir toutes les réponses à ces questions, mais l’autre partie de lui, plus lucide, le poussait à concevoir qu’il n’y avait rien de mystérieux à cette histoire.
Pourquoi une jeune femme serait-elle amenée à cambrioler la demeure d’un écrivain ? Parce que Sean Frost était riche et que sa maison devait renfermer un petit pactole.
Qui était-elle ? Une délinquante, une criminelle qui l’avait agressée après avoir pénétré chez lui par effraction.
Quelle était son histoire ? Une pauvre fille qui voulait se faire de la thune sans avoir à travailler.
Son nom ? Bientôt celui d’un numéro de procédure d’interpellation.
Sa raison d’être ? Voler, agresser et bouleverser à tout jamais la vie de Sean Frost.
Le cygne
Arthur poussa le petit portillon qui grinça sur ses gonds, puis s’approcha de la porte de la maison. Il s’apprêtait à y donner quelques coups lorsqu’il réalisa qu’elle n’était pas verrouillée. Il repoussa la porte de la main et entra dans le lumineux vestibule.
— Samuel ? appela-t-il en utilisant le véritable prénom de l’écrivain.
N’obtenant aucune réponse, il fit quelques pas jusqu’au salon. La veille, il avait cherché du regard son ami pour le pousser sur la piste de danse, sans parvenir à mettre la main sur lui. Voyant son air confus, le barman l’avait averti du départ de l’écrivain. Décidément, si même Samuel ne prenait plus plaisir à sortir avec son meilleur ami, c’est que l’heure était grave.
— Samuel, c’est Arthur ! Tu es là ?
Toujours pas de réponse.
Arthur se décida à monter voir à l’étage si la chance lui souriait et s’arrêta net face au cygne en verre. Ou plutôt face à son absence.
Qu’était-il arrivé à la sculpture ? Était-elle cassée ? Samuel l’aurait-il fait tomber ? Peut-être que ce dernier se cachait délibérément, honteux, pour ne pas avoir à affronter le regard de son ami.
Arrivé à l’étage, celui-ci ressentit un courant d’air, qu’il suivit jusqu’à déboucher dans la chambre à la vitre brisée. Des éclats de verre jonchaient le sol.
Arthur eut un mouvement de recul. Que s’était-il passé ici ? Un afflux de stress envahit son corps des pieds à la tête. Si son ami ne répondait pas, c’était qu’il lui était arrivé quelque chose. Il en était à se demander s’il devait appeler les secours tout de suite ou s’il devait ressortir de la maison pour le faire, surtout quand il nota la présence de sang sur un morceau de verre particulièrement affuté, lorsqu’une main se posa sur son épaule.
Un hurlement déchira l’air.
— Calme-toi ! Qu’est-ce qui te prend ?
— Samuel ?
Des cernes sous les yeux, les cheveux hirsutes, l’écrivain le regardait avec une expression hagarde sur le visage.
— Quoi ?
— Pourquoi tu ne répondais pas ? Qu’est-ce qui s’est passé ici ?
— Je ne t’ai pas entendu et il ne s’est rien passé d’important.
— Rien ? s’insurgea Arthur. Et cette fenêtre en morceaux, elle ne s’est pas brisée toute seule, si ? Et ce sang ? Tu es blessé ? Où es-tu blessé ? Montre.
Arthur approcha de Sean Frost jusqu’à le toucher, mais ce dernier recula et le repoussa légèrement.
— Je n’ai rien.
— Mais si, tu as dû te couper, et salement vu la taille du morceau de verre.
— Non, je te dis, je n’ai rien.
— Tu vas me faire croire que ce n’est pas ton sang ?
— Ce n’est pas mon sang.
La vague de sollicitude d’Arthur pour la santé de son ami s’évapora brutalement.
— Pas ton sang ? Mais c’est celui de qui ?
— De personne.
— Samuel…
Le regard d’Arthur était celui de l’intransigeance même. Sean ne pourrait pas lui cacher la vérité longtemps.
Redescendant avec lui jusqu’au salon, où ils prirent place sur le canapé en cuir blanc, Sean fit le récit de sa mésaventure nocturne, de la poursuite de la cambrioleuse jusqu’à la découverte du vol du cygne.
— Je suis désolé pour la sculpture, s’excusa Sean.
— Ce n’est pas ta faute. Tu as prévenu la police ?
Le silence de son ami manqua de le faire bondir.
— Attends, tu veux dire que tu n’as pas prévenu la police ? Mais qu’est-ce que tu attends pour le faire ?
— J’étais épuisé et…
Mais il ne trouva pas comment terminer sa phrase. Il ne pouvait décemment pas avouer qu’une force silencieuse le poussait à ne rien faire.
— Je sais que le cygne vaut une fortune et je sais combien tu as dû trimer pour m’offrir une œuvre d’art pareille, mais à l’heure qu’il est, la cambrioleuse a déjà dû le revendre à bon prix. On ne le retrouvera jamais. À quoi bon se lancer dans toutes ces plaintes et procédures ?
Arthur, qui avait détourné la tête sur le côté, releva les yeux vers Sean.
— Elle n’a rien volé d’autre ?
— Non, seulement le cygne.
— Si tu estimes qu’il ne sert à rien de se battre… capitula-t-il assez rapidement.
— Je n’ai plus la force, Arthur.
— Je n’aime pas te voir comme ça.
Sean se rembrunit.
— Comment, comme ça ?
En tant qu’ami d’enfance et plus proche personne de confiance de Sean, Arthur n’avait pas pour habitude de lui mentir, même si les mots devaient faire mal.
— Tu n’es plus le même. Avant tu étais habité par tes histoires. Tu prenais le parti contre tes parents qui voulaient que tu suives une voie plus traditionnelle. Tu leur as prouvé qu’ils avaient tort. Tu t’es fait un nom. Et maintenant, tu laisses tout tomber pour une femme qui n’en vaut pas la peine et qui t’a brisé le cœur. Lucie ne reviendra pas. Tu peux faire ce que tu veux, te laisser dépérir, boire tout ton soûl, te noyer dans les médocs, rien ne la fera revenir. Elle est passée à autre chose. Tu devrais faire pareil. Bouge-toi, Samuel. Trouve-toi un but, quelque chose à faire, peu importe quoi.
— Tu m’agaces, Arthur.
Sean savait très bien que son ami avait raison, mais il n’avait aucune envie de le lui entendre dire. En dépit des paroles motivantes qu’il pouvait avoir, malgré la vérité nue brandie face à lui, il n’avait plus envie de rien. C’était une question de volonté et il n’en avait plus aucune. Oui, il se complaisait dans son malheur. Oui, il avait perdu l’amour de sa vie et avec elle son inspiration. L’idée même d’écrire lui donnait envie de vomir. Quant à partir à la poursuite d’une voleuse… sans façon. Trop énergivore et totalement inutile. D’autant que si la police était mise au courant, la presse le serait dans la foulée. En quelques clics, son cambriolage serait affiché partout sur les réseaux sociaux et attirerait une attention sur sa personne qu’il cherchait à tout prix à fuir.
— Samuel, il faudrait quand même…
— Non, non et non. Si tu veux m’aider, emmène-moi au magasin de bricolage pour aller chercher de quoi remplacer la vitre.
— On ne prévient donc pas la police, c’est décidé et définitif ?
Sean poussa un profond soupir.
— Tu sais quoi ? Appelle si tu veux, je m’en fiche, mais s’ils débarquent, c’est toi qui te charges de tout.
Arthur prit la décision de garder le silence. Du moins pour le moment. À la place, il emmena Sean faire couper du verre sur mesure dans un magasin de bricolage, acheta du mastic et quelques outils puis revint l’aider à placer la nouvelle vitre en retirant chaque débris de l’ancienne. Trois heures plus tard, il repartait en laissant Sean face à une bouteille de bière à moitié vide, le tout sans avoir encore prévenu les forces de l’ordre.
L’écrivain déchu resta le regard dans le vide à descendre sa bière jusqu’aux dernières gouttes. Puis il se leva et se dirigea vers l’immense baie vitrée qui ornait tout un côté de la maison. Un sentier privé menait de sa propriété à la plage. Il suffisait juste de traverser un petit espace de verdure indocile pour déboucher sur le sable. L’océan était calme. Le va-et-vient des vagues était comme des bras qui voulaient l’attirer à lui.
Craignant une nouvelle nuit blanche, Sean pensa qu’aller nager aurait une chance de l’épuiser. Il se changea rapidement et partit en direction du sentier.
Mais au lieu de se jeter dans les vagues, il resta les pieds dans l’eau à fixer l’horizon, incapable d’avancer. Autrefois, il aurait sorti une planche de surf et n’aurait pas hésité un seul instant à défier l’océan. Autrefois, il aimait tout de ce Pays Basque dans lequel il avait grandi et élu domicile. Il aimait les couleurs typiques des maisons, aux façades blanches et aux poutres apparentes peintes en rouge ou en vert profond. Il aimait les vallons, les falaises, les pâtures où paissaientles brebis… Désormais, tout était devenu terne et plus rien ne l’émerveillait.
Trente-six ans et il avait déjà gâché sa vie. Il avait déçu tout le monde et hormis l’indéfectible Arthur, il n’avait plus personne autour de lui. Plus rien ne l’animait. S’il ne s’était pas senti trop lâche pour le faire, il serait monté en haut d’une falaise et se serait laissé tomber au milieu des rochers. Mais même cet acte irrémédiable lui demandait trop de force et de volonté.
L’envie de nager s’étant totalement dissipée, il retourna sur ses pas, au moment où quelques gouttes commençaient à délaver les couleurs du paysage. Le temps s’était rapidement couvert.
Pour ne pas finir trempé, il marcha vite et, à l’approche de sa maison, se mit à courir. La tête baissée pour ne pas laisser la pluie infiltrer ses yeux, il ne fit pas attention à ce qui l’entourait. Sinon, il aurait peut-être aperçu, dissimulée contre le bosquet d’arbres qui bordait la rue, une moto noire.
À l’abri dans son vestibule, il plaqua en arrière ses cheveux mouillés et déposa machinalement son trousseau de clés dans la petite soucoupe blanche qu’il prévoyait à cet effet sur son buffet, à une dizaine de centimètres environ du magnifique cygne en verre qui le dévisageait en retour avec orgueil.
Interloqué, Sean cligna des yeux. Certes, il avait bu une bière après le départ d’Arthur. Peut-être même deux. Mais il était certain d’être sobre et n’avait pas encore pris d’anxiolytique pour embrumer son esprit. Pourtant, il n’hallucinait pas. Le cygne disparu était bel et bien là, de retour. Un petit mot griffonné au crayon était posé en évidence à côté de la sculpture. Sean s’en empara.
Désolée de vous apprendre que votre sculpture ne vaut pas un clou. Piètre imitation. Celui qui vous a fait croire qu’elle était en verre de Murano s’est bien fout…
Il ne rêvait pas. La voleuse était revenue pour lui ramener son cygne et en plus, elle le narguait ouvertement. Cependant, Sean tiqua sur le dernier mot. De toute évidence, il était incomplet, de même que la phrase tout entière. Il lui était facile d’en deviner la fin « Celui qui vous a fait croire qu’elle était en verre de Murano s’est bien foutu de vous. ». Si la cambrioleuse avait bravé le risque de revenir sur les lieux de son délit, pourquoi donc n’avait-elle pas pris le temps de terminer son message ?
