Le crépuscule de l'art - Sarah Simon-Bottarel - E-Book

Le crépuscule de l'art E-Book

Sarah Simon-Bottarel

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Beschreibung

2037. Dawn arrive en Arténie pour étudier. Elle l'ignore encore, mais elle vient de mettre les pieds dans une dictature où le système de répression est terrible, où chaque citoyen est tracé méthodiquement à l'aide d'une puce implantée dans le corps et où la capacité de rêver, d'imaginer et de créer n'existe plus.

La mystérieuse Arakné, qui a pris le pouvoir, a fait bannir l'Art de son pays. Afin d'échapper au Gouverneur d'esprit qui la qui la traque, Dawn entreprend un périple à la recherche de l'Art en personne. Au cours de son voyage, elle rencontrera de célèbres personnages, tel Léonard De Vinci ou Molière, qui l'aideront à affronter la tyrannie, mais dans l'ombre, une menace plane. Malheur à celui qui transgresse les lois édictées par Arakné, il sera lapidé en place publique. Dawn réussira-t-elle à surmonter les terribles épreuves qui l'attendent et à sauver l'Art avant sa destruction totale ?

À PROPOS DE L'AUTRICE

Née en 1998, Sarah Simon-Bottarel écrit depuis ses 14 ans. Aussi comédienne et passionnée d'histoire du cinéma, elle exprime sur scène et à l'ecrit les histoires qui tournent dans sa tête. Son roman "Le Crépuscule de l'Art" mêle dystopie fantastique et hommage au monde des arts.

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Veröffentlichungsjahr: 2025

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Sarah Simon-Bottarel

 

 

 

Le Crépuscule de l’Art

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Créer, c’est résister. Résister, c’est créer.

(Stéphane Hessel)

 

 

Prologue

 

 

2037 -Arténie, petit pays coincé entre la France et l’Allemagne.

État des lieux, rédigé par le journaliste autorisé Percy Daavross :

 

Autrefois, les médias prenaient tellement d’importance dans la vie des jeunes qu’ils passaient tout leur temps devant les écrans, de télévisions, d’ordinateurs ou de téléphones, face à des séries télé, à regarder des idioties sur Internet ou à épier et commenter la vie des autres sur les réseaux sociaux.

Le ministère de l’Éducation fit parvenir un constat déplorable. De moins en moins d’élèves obtenaient de diplômes et de plus en plus de chômeurs arpentaient les rues du pays. Parmi ceux interrogés, nombre d’entre eux répondaient qu’ils voulaient devenir artistes ou faire « comme à la télé ». Les élèves rêvaient trop, au lieu de vivre.

Persuadé que les arts étaient la cause de cette déchéance qui précipitait le pays dans la faillite économique, le Premier Ministre nomma Arakné, Ministre des Arts, dans un gouvernement qui ne comptait déjà plus de Ministre de la Culture.

À  coup de nouvelles lois, Arakné espérait redresser l’Arténie. Par la même occasion, elle fit voter une motion drastique pour enrayer toute délinquance et prévenir le crime. Depuis, à la naissance, une puce d’identification et de géolocalisation est implantée dans le corps de chaque individu, ainsi répertorié dans la matrice.

 

Voici plus de treize ans que son règne a commencé. Malheur à celui qui transgresse les lois édictées par Arakné, il sera lapidé en place publique.

1.Dawn

 

 

Dawn marche dans les rues le nez en l’air. Elle vient d’arriver en Arténie, avide de découvrir ses paysages. Pour l’instant, elle ne voit que des immeubles de verre et de béton peu esthétiques, mais elle sait que le pays renferme de grandes forêts et des lacs majestueux. Elle les a vus avant l’atterrissage. Dawn vient passer l’année ici pour ses études. En Europe, l’Arténie est réputé pour son éducation stricte et les résultats brillants de ses étudiants. Ce n’est pas elle qui a choisi cette destination, mais ses parents. Dawn a toujours été une bonne élève et pour ne pas les contrarier, elle a accepté. Comme beaucoup de jeunes gens, elle ignore encore ce qu’elle veut faire plus tard comme métier. Alors en attendant, elle s’est inscrite pour poursuivre des études de droit, après avoir déjà acquis un diplôme en psychologie.

Dawn est une belle jeune femme de 23 ans. La blondeur de ses cheveux et ses grands yeux bruns ne laissent pas les garçons indifférents. Il arrive que certains hommes se retournent sur elle dans la rue. Mais pas ici, pas en Arténie, car il n’y a personne dans les rues. C’est étrange car c’est le matin, la ville devrait se réveiller et être en effervescence. Peut-être qu’ils sont tous déjà au travail…

Intriguée, Dawn reporte son attention sur Faz, son guide. Comme elle ne connaît rien de ce pays et n’y a aucune connaissance, ses parents ont tenu à ce qu’elle prenne un guide pour venir la chercher à l’aéroport et la conduire jusqu’à la pension où une chambre lui est réservée. Faz est un grand homme d’une trentaine d’années, aux traits taillés à la serpe. Il n’est pas très bavard et n’a presque pas décroché un mot de la route. Faz et Dawn font le chemin à pied, car seul le gouvernement peut se déplacer en voiture. Cette idée ne dérange pas Dawn, car en marchant, elle pourra mieux apprécier le paysage et sentir l’atmosphère de la ville. Sauf qu’à présent, le silence et l’absence de population la consterne. Elle est d’autant plus étonnée que Faz ne soit pas le moins du monde perturbé par cette situation.

— Où sont les gens ? finit-elle par demander.

— Sur la grand-place.

— Tous réunis ? C’est un jour particulier ?

Faz hausse les épaules.

— Il y a une attraction.

Dawn reprend sa marche silencieuse. Faz ne semble pas excité par la présence de cette attraction, quelle qu’elle soit. Dawn s’imagine une belle place remplie de monde venu assister à un spectacle fascinant, comme un funambule qui aurait décidé de traverser les lieux sur un fil à une hauteur vertigineuse, ou encore un magicien qui réaliserait des tours improbables. Un murmure parvient à ses oreilles. Enfin, c’est le signe qu’une présence humaine n’est plus très loin ! Dawn sent l’excitation grandir en elle. Accompagnée de son guide, elle débouche sur la grand-place de la ville, où une foule se concentre en trépignant autour de quelque chose qu’elle ne distingue pas encore. Dawn voudrait les rejoindre et partager leur effervescence. Elle est prête à se lancer, lorsqu’elle est frappée par deux choses. Premièrement, toutes les personnes, sans distinction de genre, sont habillées de façon identique, portant un uniforme sombre. Deuxièmement, les éclats de voix poussés par la population ne semblent pas être des cris de joie. Attentive à ce qu’elle entend, Dawn comprend que ces hommes et ces femmes crachent des insultes. Méfiante, elle s’approche. Faz la laisse faire sans la retenir, ni la prévenir de ce qu’elle va voir.

Avec horreur, Dawn distingue enfin l’objet de tant de haine. Un homme, portant le même uniforme que les autres, est attaché à un poteau. La foule autour de lui, lui jette des pierres et des fruits pourris. Dawn prend peur mais ne s’enfuit pas. Elle a entendu des choses sur l’Arténie, mais elle ne pensait pas que ce puisse être vrai. Lorsqu’elle se détourne, elle est surprise de buter contre Faz, qui l’a suivie.

— Qu’est-ce qui se passe ? C’est ça l’attraction ?

— Un criminel est exécuté. C’est une bonne chose de punir les criminels.

— De les punir en les envoyant en prison, peut-être. Qu’est-ce que cet homme a fait pour mériter de mourir ?

— Il a bougé son corps.

Dawn ne comprend pas. Faz semble chercher ses mots, comme s’il avait du mal à retrouver le bon terme à employer.

— Il a dansé, oui, voilà, c’est le mot. Il a dansé.

Faz sourit pour la première fois, fier d’avoir pu répondre avec exactitude, tandis que Dawn est figée d’effroi. Encore une fois, elle ne comprend pas. Ou elle refuse de comprendre. Comment peut-on mettre à mort un homme parce qu’il a dansé ?

— Qu’est-ce que vous avez contre la danse ?

— C’est inconvenant, c’est incorrect et c’est mal.

— Qui a dit une chose pareille ?

Faz la regarde avec une lueur d’étonnement mêlée de méfiance.

— Arakné, bien sûr.

— Arakné ? Qui est-ce ?

À quelques pas de Dawn et Faz, à l’extrémité de la foule pressante d’en découdre, une très jeune femme se retourne. Intriguée d’entendre quelqu’un demander qui est Arakné, elle dévisage Dawn, qui croise son regard. La très jeune femme est soudain bousculée par un individu qui prend son élan pour jeter une pierre. Perdant l’équilibre, elle bascule vers l’avant. Dawn se précipite pour la rattraper avant qu’elle ne s’écroule. Elle la redresse et lui demande si ça va, mais la jeune femme ne l’entend pas à cause du brouhaha ambiant. Avec ses cheveux et ses yeux aussi noirs que son uniforme, elle fixe Dawn sans cacher son animosité.

— Tu n’es pas d’ici, affirme-t-elle.

Faz intervient pour ajouter que Dawn ne sait pas qui est Arakné. Dawn se sent soudain bête de son ignorance. Elle s’est visiblement mal préparée à affronter ce pays et aurait dû s’informer avant d’y mettre les pieds. Mais l’Arténie est un territoire enfermé derrière un mur de cinq mètres de hauteur, qui reste un mystère pour beaucoup.

— Je n’avais pas vu d’étrangère depuis longtemps, déclare la jeune femme.

— Arakné est notre sauveuse, explique Faz. Elle nous montre la voie de ce qui est bon pour nous.

— Arakné est la Ministre des Arts de l’Arténie, poursuit la jeune femme. C’est elle qui décide de notre c… de notre cult…

Le mot échappe à la très jeune femme, qui semble avoir oublié comment le prononcer.

— De votre culture ? suggère Dawn.

— C’est ça ! C’est elle qui décide de notre culture.

Faz se lance dans des précisions, haussant la voix pour être correctement entendu.

— Danser est interdit. Faire du bruit sur des appareils pour produire du son aussi.

— Vous voulez dire… de la musique ? traduit Dawn. Il n’y a pas de musique chez vous ? Et le cinéma et les livres ?

— Arakné sélectionne les films à regarder et les livres à lire. S’ils ne sont pas subversifs, elle nous les autorise et si elle juge qu’ils sont mauvais pour nous, elle nous les interdit. C’est simple.

Faz semble être en pilote automatique, comme s’il récitait une leçon apprise par cœur. Quand la jeune femme brune prend la parole, c’est le cas pour elle aussi. Dawn ne sait plus quoi penser.

— Vous n’avez pas le droit de choisir ?

— Bien sûr que non. Nous suivons le code d’Arakné.

— Arakné décide à votre place, résume Dawn.

— Exactement, affirme l’arténienne. Ce n’est pas le cas d’où vous venez ?

— Non ! Dans mon pays, si un livre me plaît, je le lis et si un film m’attire, je le regarde. Si j’ai envie d’apprendre à jouer du violon, j’apprends et si j’ai envie de danser, je danse.

— Même au milieu de la rue ? s’enquiert Faz.

— Partout où j’en ai envie.

L’arténienne aux cheveux sombres paraît troublée.

— Je croyais que c’était partout pareil…

Sentant la confusion de la jeune bousculée, Faz rétablit l’ordre des choses.

— Faut pas l’écouter, c’est une étrangère. Dans leurs pays, ils ont des coutumes barbares et étranges. Il ne faut pas juger.

Au lieu de reprendre du poil de la bête et d’acquiescer, la très jeune femme a le regard ailleurs. Elle ne semble plus disponible pour écouter.

En arrière-fond, les cris de la population font bourdonner la tête de Dawn, qui n’ose pas imaginer quelles horreurs subit le pauvre homme qui voulait juste danser.

— Tout le monde se souvient du jour où tout fut interdit, laisse soudain échapper la jeune femme en uniforme noir.

 

2.Gian Janville

 

 

2024 - terre d’Arténie.

État des lieux, rédigé par le journaliste libre Percy Daavross :

 

Hier, l’Arténie a changé de visage.

Face au bâtiment présidentiel, une grande estrade prenait place. La foule réunie était immense et s’étendait sur des kilomètres. De chaque côté de l’estrade étaient hissés des drapeaux aux couleurs de notre pays, le rouge et le noir. Des soldats en uniforme sécurisaient le périmètre et veillaient à ce qu’aucun débordement ne vienne entraver le discours que s’apprêtait à prononcer Arakné et son bras droit, dont le nom venait d’être dévoilé : Gian Janville. Ainsi nommé, ce dernier devenait notre Gouverneur d’esprit.

Un pupitre surmonté d’un micro se dressait sur l’estrade. Nous découvrions à cette occasion notre nouvel emblème, représentant un aigle majestueux portant un baudrier duquel pendait une épée à la lame noire. Prenez le temps d’observer attentivement l’emblème chez vous, vous remarquerez alors que la pupille de l’aigle est en réalité une araignée. Cet écusson fut choisi par Arakné en personne. Il représente les valeurs symboliques attribuées à l’aigle, c’est-à-dire la force, le prestige, la puissance et la magnificence. Ce que beaucoup ignorent encore est que l’aigle peut aussi être un rapace cruel, un ravisseur orgueilleux et un synonyme d’oppression. Quant à l’araignée, on raconte qu’elle personnifie la femme, car elle tisse sa toile dans laquelle elle attire tout ce qu’elle désire.

Après l’arrivée du Gouverneur d’esprit, un coup de trompette retentit, annonçant celle d’Arakné. Aussitôt le murmure de la foule cessa et des dizaines de caméras s’allumèrent, afin de retransmettre le discours en direct sur toutes les chaînes du pays. Soudain, des gardes s’avancèrent et les spectateurs de cette journée devinèrent qu’ils masquaient la Ministre. Encouragés par les forces de l’ordre, ces derniers se mirent à applaudir. Les gardes s’espacèrent enfin, mais au grand désespoir de tous, ce ne fut pas Arakné qui approcha du pupitre, mais son Gouverneur d’esprit.

Un sourire aux lèvres, il prit place derrière le pupitre et salua la foule.

 

Retranscription du discours du Gouverneur d’esprit :

 

Citoyens d’Arténie, au nom de la Ministre des Arts, je tiens à m’excuser de son absence. En effet, Arakné ne pourra malheureusement pas répondre présente à cette cérémonie. Comme vous le savez, le pays fut traversé de nombreuses crises, avec un taux assez élevé de chômeurs et au moins autant d’actes de délinquance, de la dégradation de biens publics aux crimes les plus atroces. Le pays va mal, et Arakné se désole de ne pouvoir être là. Mais nous n’avons pas à l’excuser et elle n’a pas à demander pardon, car si elle est dans l’impossibilité d’être parmi nous, c’est parce qu’elle se bat en ce moment même pour sauver l’Arténie. Pour vous sauver tous ! Elle prend des mesures qui vous sembleront strictes au premier abord, mais ensuite vous la remercierez. La grandeur revient à ceux qui la méritent. Nous sommes en pleine décadence et si nous voulons avoir une chance d’atteindre cette grandeur, c’est vers Arakné qu’il faut se tourner. Car c’est elle seule qui pourra relever le pays et faire de nous une autre race. Celle des puissants ! Les mots démocratie, égalité et liberté ne servent qu’à duper les peuples. Aucune nation ne progresse avec ces notions absurdes qui font de nous des êtres passifs. C’est pourquoi nous avons pris la décision de les abolir. À partir de maintenant, nous demandons aux citoyens de servir Arakné en vue de l’Arténie toute entière avec une obéissance aveugle. Nous n’accepterons pas la faiblesse de ceux qui refuseront de se soumettre. Et ne perdez jamais de vue qu’Arakné va guérir le pays. Alors en son nom, je vais tâcher de résumer les lois nouvelles qui entreront en vigueur sur tout le territoire dès ce soir.

À compter de ce jour, les cinémas et les théâtres seront fermés, afin d’éviter que ne soient diffusées ou montrées des histoires avilissantes. Les télévisions seront uniquement autorisées à diffuser les informations et les documentaires. Aucun film dont l’ancienneté dépassera l’année 2024 n’aura le droit d’être diffusé. De nouvelles productions pourront être tournées, à condition qu’elles respectent une charte qui sera publiée d’ici la semaine prochaine. Les dessins animés sont définitivement bannis des télévisions, car ils représentent des choses abstraites faites à partir de dessins et non pas la réalité, faisant croire à nos enfants que la vie est aussi simple qu’une esquisse colorée. Les livres seront soumis aux mêmes lois que les productions cinématographiques. Seuls ceux consacrés à l’éducation pourront perdurer. Citoyens, citoyennes, vous avez une semaine pour vous débarrasser de chaque ouvrage, DVD, CD ou copie téléchargée de films ou autres. Des poubelles particulières seront mises à disposition. Cet ordre doit être respecté à la lettre, des patrouilles inspecteront chaque foyer pour s’assurer de votre bonne coopération.

 

Fin de la retranscription.

 

Dans le lointain, une bousculade commença à remuer et des voix s’élevèrent pour manifester leur mécontentement. Mais la plupart des Arténiens ne bronchèrent pas, car ils savaient que le pays avait atteint un point de non-retour. Beaucoup d’adultes et de personnes âgées étaient partisans de la vision d’Arakné et du gouvernement. C’était les jeunes adultes et les adolescents qui posaient problème. Comme nous pouvons si bien l’envisager, ce sont eux qui manifesteront dans les rues pendant des semaines, peut-être des mois, avant de finir par se soumettre aux lois. Ainsi va la vie des manifestations. Alors, le pays pourra commencer sa reconstruction.

Sur l’estrade, deux gardes déposèrent une pile de livres et de DVD et installèrent une caisse à terre à côté. Le plus grand des deux ouvrit son briquet, d’où jaillit une flamme et le laissa tomber dans la caisse. Gian Janville attrapa alors le premier objet de la pile et l’yjeta. Puis il en attrapa un autre et continua le même manège, pour montrer l’exemple. Un crépitement odieux émana du cercueil de l’art.

Stephen King, clama-t-il en brandissant « Carrie », aux ordures ! George Sand, Victor Hugo, même sort !

Et « Les Misérables » partirent en cendres.

Molière, Shakespeare, Goldoni, effacés ! poursuivit-il en s’attaquant désormais aux pièces théâtrales.

Des gens se mirent à crier. Chez lui, le cas du déjà célèbre adolescent rebelle Grishkan Hanson s’écrivait. Pour rappel, Grishkan Hanson lança à toute vitesse la copie de dizaines de films et de livres numérisés vers une clé USB qu’il cacha sur lui. Immédiatement repéré par les nouvelles mesures de sécurité, un policier s’empressa de lui prendre la clé et de le jeter en prison en attente de son procès.

Et d’une main de maître, ce sont les artistes que Gian Janville jeta à la trappe :

Georges Méliès, Charlie Chaplin, Walt Disney, Frank Capra, Sergio Leone, Agnès Varda, Stanley Kubrick, Steven Spielberg, George Lucas, Tim Burton, Jane Campion, James Cameron, les sœurs Wachowski, Peter Jackson, Martin Scorsese !

« Le Voyage dans la Lune », « Les Temps Modernes », « Blanche-Neige et les Sept Nains », « La Vie est belle », « Il était une fois dans l’Ouest », « La Pointe courte », « 2001 l’Odyssée de l’espace », « E.T. l’extraterrestre », « Star Wars », « Edward aux mains d’argent », « La Leçon de piano », « Titanic », « Avatar », « Matrix », « Le Seigneur des Anneaux », « Le Loup de Wall Street »… des chefs-d’œuvre disparus pour toujours.

Le Cinéma rayé de la carte.

 

Correspondant sur place, j’étais aux premières loges pour découvrir la réaction des citoyens. Certains étaient horrifiés, mais encore une fois, il ne s’agissait pas des adultes, ni des professeurs, mais des adolescents. Ils assistaient en direct à la destruction de tout un patrimoine culturel mondial et craignaient pour l’avenir. En cet instant, des milliers de petits garçons et de petites filles se virent privés de leur enfance. Qu’en sera-t-il de ceux qui ne sont pas encore nés ? Ils ne connaîtront rien de l’art, rien de l’amusement, rien.

Les musiques, les sculptures et les peintures ne sont pas en reste. Des partitions furent déchirées avec hargne par le Gouverneur d’esprit et jetées dans les flammes, où elles se consumèrent en un instant.

Les semaines prochaines, des patrouilles se chargeront de récolter tous les instruments de musique qu’ils trouveront et devront s’en débarrasser dans un terrain vague, que l’on nomme déjà « le cimetière des musiques brisées ». Dans les musées d’Arténie, les sculptures seront poussées à terre ou détruites à coups de marteau, et les peintures déchirées avec n’importe quelle lame tranchante. Telle est la nouvelle règle. La question des jeux vidéo ne se pose même pas, ils seront tout simplement bannis et prohibés, jugés beaucoup trop violents.

Il aura fallu moins de cinq minutes pour détruire ce que l’humanité a mis des siècles à bâtir.

Une émeute éclata dans les rangs des Arténiens.

La foule se bouscula, certains tombèrent, d’autres frappèrent. Les forces de l’ordre furent obligées d’intervenir et de procéder à plusieurs centaines d’arrestations. Les urgences durent même se frayer un chemin pour évacuer certains blessés, dont plusieurs qui ne reverraient jamais la lumière du jour. Il fallut un moment avant que le calme ne revienne. Une fois la révolte étouffée, les gardes laissèrent à nouveau le Gouverneur d’esprit retourner jusqu’au pupitre.

 

Retranscription de la suite du discours du Gouverneur d’esprit :

 

C’est pour empêcher ce genre d’émeutes que ces lois sont mises en place, chers concitoyens. En vous pliant aux règles, la paix reviendra et l’excellence avec. Arakné sait que vous obéirez. Mais comme nous ne sommes jamais à l’abri d’une éventuelle attaque de la part de groupes anarchistes, chaque être humain sera désormais doté d’une puce d’identification et de géolocalisation. Des centaines de centres ouvriront leurs portes pour vous accueillir et vous en ressortirez en sachant être enfin en sécurité. Cette pratique veille à endiguer le crime et permettre aux agents d’arriver plus rapidement sur les lieux d’un accident. De même, des frontières seront bâties tout autour du pays et nous ne laisserons pas entrer n’importe qui. Tous ceux qui ne se soumettront pas aux lois deviendront des parias. Ils seront dépossédés de leurs droits et il va de notre devoir à tous de pourchasser et de haïr ces rebuts de la société. Je vous remercie de m’avoir écouté.

 

Enfermée entre quatre murs, l’Arténie devient une prison à ciel ouvert, où la surveillance est poussée à son paroxysme. À partir de maintenant et à cause de ces puces obligatoires, chaque geste sera épié, chaque conversation étudiée. Les Arténiens ne pourront plus faire un pas sans que le gouvernement ne sache où ils se trouvent et ne pourront plus dire une phrase sans qu’il ne l’entende. En ce jour, en plus de l’Art, les citoyens perdent leur liberté et deviennent des pions pour Arakné. Insidieusement, son empire s’étendra et elle parviendra même à contrôler les ficelles du Président de l’Arténie sans qu’il ne s’en aperçoive. Il ne deviendra qu’un pion lui aussi et toutes les décisions qu’il croira prendre, c’est Arakné qui les prendra.

 

Alors que la caisse se consumait toujours, Gian Janville ajusta son uniforme et s’éclaircit la voix. Il avait une dernière sentence à faire tomber :

 

Aujourd’hui nous tirons un trait sur ces enfantillages qui n’ont fait que mettre des idées extrêmes dans la tête de nos enfants et qui leur ont fait perdre contact avec la réalité. Le rêve et l’imagination sont deux fléaux qui ont fait autant de victimes que certaines guerres et mené à la perte nos enfants.

 

Comme pour sonner le glas de ces annonces funestes, le ciel se couvrit et la pluie se mit à tomber. L’Arténie fut coupée du monde. Le Rêve et l’Imagination furent tués. Le pays changea à jamais.

 

Arakné veille sur nous.

 

Gian Janville s’écarta du pupitre et adressa un signe de tête au pays. Son discours était terminé. Aussitôt, un tonnerre d’applaudissements conclut le jour où tout fut interdit.

 

Fin du dernier reportage du journaliste libre Percy Daavross, avant qu’il ne soit forcé de se soumettre à la censure du nouveau régime.

3.Droit de culture

 

 

— Et voici comment meurt la liberté, sous un tonnerre d’applaudissements, murmure Dawn.

La jeune femme émerge de ses pensées.

— Qu’est-ce que tu dis ?

— Non rien, c’est une phrase que prononce la sénatrice Padmé Amidala dans La Revanche des Sith, mais tu ne dois pas connaître.

— Non en effet… Oh non !

— Qu’est-ce qui se passe ?

Autour d’elle, la foule commence à se disperser. Des hommes en uniforme portant le blason d’Arakné détachent la victime de son poteau et l’emportent.

— Le lynchage est fini…

La fille à l’uniforme noir jette un regard mauvais à Dawn et s’éloigne en maugréant.

— Si seulement je ne m’étais pas laissée embrouillée par une étrangère…

Dawn est écœurée par cette inconnue attristée de n’avoir pas pu commettre un acte ignoble. Puis elle révise légèrement son jugement. Au vu de la jeunesse de son visage, elle doit avoir à peine 19 ans, ce qui signifie qu’elle n’était qu’une toute petite enfant lorsqu’Arakné a pris le pouvoir. Embrigadée dès le plus jeune âge… Dawn n’imagine pas vivre dans un monde où il n’y aurait pas de divertissement. Il est là pour s’évader du quotidien, participer au développement de l’imaginaire et faire rêver. Mais ici, il n’y a plus rien de tout ça. Mais surtout, elle n’imagine pas vivre dans un pays où la peine de mort est encore en vigueur. C’est contraire à ses valeurs.

Dawn se tourne vers Faz avec une question.

— Pourquoi la lapidation ? C’est terrible de mourir à coups de pierres. Pourquoi pas la pendaison ou la guillotine ou la chaise électrique, qui sont tout aussi horribles ?

— La lapidation est la seule de ces exécutions à pouvoir être administrée par le peuple. Ainsi, nous participons au système judiciaire.

— C’est ignoble.

Le guide ne peut s’empêcher de regarder Dawn de travers. Cette fois, il n’est plus seulement méfiant, il est soupçonneux.

Autour d’eux, les citoyens quittent la place et retournent à leurs occupations comme des robots. Faz se penche vers Dawn en lui attrapant le bras.

— Qu’est-ce que tu es vraiment venue faire ici ?

— Étudier !

— Pourquoi tu poses toutes ces questions ?

Dawn voulait juste savoir. Cette vie est tellement éloignée de la sienne…

Faz la relâche et lui demande d’attendre sans bouger.

Dawn reste seule un moment. Ses yeux tombent sur le corps que les soldats emportent. Elle ne veut pas voir ce triste spectacle et se force à chercher du regard l’inconnue de 19 ans, sauf qu’elle n’est plus nulle part.

Faz revient à ce moment. Il est accompagné d’un homme d’une quarantaine d’années aux cheveux blonds très clairs. Ce dernier est vêtu comme les soldats occupés avec le corps et arbore une rangée de médailles supplémentaire.

— C’est elle ? assène-t-il.

— Oui, Gouverneur d’esprit.

Gouverneur d’esprit ? Celui-là même qui a réduit en poussières tant de chefs-d’œuvre ? Le sang de Dawn se glace. Pourquoi Faz a-t-il ramené un tel personnage auprès d’elle ? Ce dernier lui apporte justement la réponse.

— Je sais qu’il ne faut pas juger les étrangers, mais quand ils viennent semer l’anarchie, je me dois de faire mon devoir.

— Et vous avez bien fait.

Gian Janville, le Gouverneur d’esprit en personne, exige de vérifier l’identité de Dawn, ainsi que son soi-disant statut d’étudiante.

— Vos papiers et votre droit de culture.

— Mon droit de quoi ?

— Ne me dites pas qu’ils vous ont laissé passer la frontière sans vérifier que vos papiers étaient en ordre ?

Dawn sent un flux de stress la traverser des pieds à la tête. Quoi qu’il arrive, le Gouverneur d’esprit ne pourra rien faire à part la renvoyez chez elle…n’est-ce pas ? Ses yeux tombent sur sa sacoche et c’est alors qu’elle se souvient d’un document qui lui a été remis à son arrivée. Elle ouvre son sac et en sort un papier sur lequel sont listés les droits de culture des arténiens sans casier judiciaire. En effet, chaque citoyen a un quota de temps devant la télévision à ne pas dépasser. Il en a aussi un sur l’ordinateur. À savoir que les sites web visitables doivent d’abord être approuvés par le gouvernement et que tout accès aux plateformes de streaming tel que Netflix ou aux plateformes de diffusion de vidéos du même acabit que YouTube, est strictement interdit. Le temps autorisé peut seulement être dépassé dans le cas où les émissions regardées ou recherches effectuées servent à la préparation d’un examen par un élève. Pour ce qui est des téléphones, les lignes ont été coupées depuis longtemps et plus aucun citoyen n’en possède. La liste précise aussi que seuls les livres portant la mention « approuvé par Arakné » peuvent être lus en toute sécurité.

Dawn commence à comprendre pourquoi elle a dû laisser son téléphone, ainsi que son livre de chevet Les Hauts de Hurlevent à l’aéroport.

—Vous devez parler de ça ? interroge-t-elle en agitant le bout de papier.

Le Gouverneur le lui arrache des mains et lit.

— Alors, vous pouvez quitter votre domicile à partir de 7h du matin et devez le regagner avant 20h. Vous pouvez vous connecter à Internet quatre heures par semaine sur les serveurs en libre-service dans leurs espaces dédiés et vous avez droit à trente minutes de télévision par jour, à condition d’avoir un poste à usage personnel. Des questions ?

— Et les musées ? balance-t-elle. Il y a aussi un quota de musée que j’ai le droit de visiter par mois ? Ou de spectacles que je peux voir à l’année ?

— Il n’y a plus de musées en Arténie. Ni de salles de spectacle, assène le Gouverneur. Avez-vous compris vos droits de culture, l’étrangère ?

Dawn a toujours récolté de bonnes appréciations de la part de ses professeurs, jamais un retard, jamais une heure de colle. Mais Dawn n’a jamais eu la langue dans sa poche. Aussi s’offusque-t-elle des ordres indiqués sur le papier et ne peut s’empêcher de lâcher un commentaire à voix haute.

— Je comprends surtout que je ne peux pas me cultiver comme je le souhaite. Vos règles sont ridicules !

— Je vous l’avais bien dit, intervient Faz. C’est une anarchiste.

Gian Janville pose la main sur son arme de service, rangée dans son étui.

— Vous êtes en état d’arrestation. Nous vérifierons tous vos dires au poste de justice.

Une alarme se déclenche soudain, faisant vibrer toute la place. Les personnes encore présentes cessent immédiatement leurs activités pour mettre un genou à terre.

— Qu’est-ce qui se passe ?

— Taisez-vous, jeune fille. À genoux.

La situation échappe tellement à Dawn qu’elle ne comprend pas qu’il s’agit d’un ordre. Elle voit Faz, puis Gian Janville s’agenouiller à leur tour. Le guide attrape son chemisier et la tire brutalement vers le bas. Dawn se retrouve à genoux comme les autres.

L’alarme cesse et une cloche commence à tinter. Comme un seul homme, toute la place commence à réciter une litanie. Dawn réalise que tous ces gens sont en train de prier.

Au bout de quelques minutes, lorsque Faz et Gian Janville ont les yeux fermés, tout absorbés à leurs dévotions, Dawn rampe sur quelques mètres, avant de se relever et de s’éclipser tout à fait dans les rues d’Arténie.

 

 

 

 

 

 

 

4.Yorick

 

 

Yorick rase les murs avec la plus grande discrétion. Son uniforme a une allure étrange, comme si le corps qu’il cache était difforme. En réalité, Yorick a dissimulé quelque chose sous ses vêtements. Il arrive dans une rue où toutes les maisons se ressemblent, collées les unes aux autres. Pour encore plus de discrétion, Yorick passe par la porte de derrière pour entrer dans la sienne. Une fois chez lui, il épie chaque recoin, pour être sûr que les lieux soient vides. Puis il se dirige d’un bon pas vers une petite table. Dans sa précipitation, il trébuche et sent tout son grand corps échapper à son contrôle. Au dernier moment, il parvient à pivoter pour atterrir sur le dos et ainsi protéger ce qu’il tient contre lui. Se redressant, il avise le coupable de sa chute : un livre de sciences naturelles emprunté à la bibliothèque. Yorick se demande pourquoi il s’y rend encore de temps en temps. Il n’y a jamais de nouveaux livres. On y trouve que des manuels scolaires. Yorick, comme tant d’autres jeunes adultes de son âge, est condamné à étudier sans cesse, ne pouvant faire autre chose si ce n’est s’ennuyer.

Si les autorités pensent que supprimer tous les loisirs permet de devenir plus intelligent, ils se trompent. Certes, le nombre de diplômes obtenu par les élèves a augmenté, mais le chiffre du chômage n’a pas diminué pour autant. Ce résultat est notamment dû au fait que des tas de professions ont été supprimés suite aux lois votées il y a presque quatorze ans. Plus de métiers dans l’art, plus de professeurs de musique, d’arts plastiques ou d’histoire de l’art. Plus d’employés de cinéma, de théâtre ou de musée. Seuls subsistent une cinquantaine d’employés à la production de films de propagande approuvés par Arakné.

De ce fait, Yorick s’ennuie beaucoup. À vingt-six ans, il ne fait encore rien de sa vie.

Ce n’est pas sa faute, il ne se passionne pour rien. Construire des bâtiments, vendre des appareils, réparer des objets, aucun métier ne l’attire. Il est intelligent, là n’est pas le problème, mais il ne raisonne pas comme tout le monde, et n’être pas comme tout le monde effraie bien des gens. Yorick ne possède aucun filtre et dit tout haut ce qu’il pense tout bas. À cause de ses petites particularités, personne ne veut l’employer, par crainte qu’il ne crée des scandales. Et les rares qui lui ont proposé un poste se sont vu attribuer un refus de sa part. Soit on ne veut pas de lui, soit il n’est pas intéressé.

Alors Yorick continue à s’ennuyer. Mais aujourd’hui, tout va peut-être changer. Lors de sa promenade quotidienne, il a fait un détour par la décharge, juste comme ça, et il ne le regrette pas. Au milieu des débris de meubles et autres ordures, il a mis la main sur une antiquité plus précieuse que tout l’or du monde : une radio.

À présent, il entend bien la faire fonctionner pour essayer de capter une fréquence clandestine. Selon les rumeurs, une chaîne de radio pirate existerait sur la fréquence 481.51.

Yorick s’attelle à la réparation de la vieille radio. Il manque de crier de joie lorsqu’il capte des grésillements et tourne le bouton pour capter des fréquences.

— Le théorème de Pythagore énonce une relation entre les longueurs des trois côtés d’un triangle rectangle. Ainsi, dans un triangle rectangle, le carré de la longueur de l’hypoténuse est égal à la somme des carrés des longueurs des deux autres côtés, débite la télé.

Yorick soupire et tourne un peu plus le bouton.

— Conjugaison du verbe obéir au plus-que-parfait, j’avais obéi, tu avais obéi…

Le jeune homme change de fréquence, encore et encore.

— Rappelez-vous ce jour d’avril 2024 où Arakné a sauvé le pays.

Yorick laisse échapper un juron et balance son poing contre la table. Sentant la colère l’envahir, il se lève, marche rapidement en cercles plusieurs fois, puis revient s’assoir, prêt à tenter sa chance une dernière fois. Il tourne le bouton doucement… jusqu’à la fréquence 481.51. Les yeux brillants, il entend les bribes d’une discussion. Enfin il va entendre quelque chose d’intéressant ! Mais le son se coupe, en même temps que la porte d’entrée claque.

— Yorick, t’es là ?

Yorick bondit sur ses pieds et cherche du regard un drap, une serviette ou quelque chose qui pourrait dissimuler sa trouvaille. Ne voyant rien, il dégrafe rapidement son uniforme, prêt à enfoncer la radio contre lui, mais il est trop tard. Sa sœur, Amy, avec ses cheveux et ses yeux aussi noirs que son uniforme, vient d’arriver.

— Qu’est-ce que tu caches ?

— Rien !

— Yorick ! Qu’est-ce que c’est ?

— Rien !

Les répliques fusent.

— C’est une radio ?

— Ce n’est rien d’important. Elle ne fonctionne pas.

— C’est une radio ! Tu l’as allumée ?

— Elle ne fonctionne pas, j’ai dit !

— Donne-la-moi.

— Non, Amy.

— Donne-la-moi.

— Non !

— Donne !

— Non !

Amy se jette sur son frère, tentant de lui arracher la radio des mains. Les deux jeunes gens se battent, jusqu’à ce que la radio tombe à terre avec un bruit sinistre. Elle est sans doute déjà fichue, mais Amy lui assène un coup de pied, pour être bien sûre qu’elle soit fracassée.

Yorick se laisse tomber dans un coin. Il a envie de hurler, mais le cri est bloqué dans sa gorge. Sa frustration se disperse dans son corps, qu’il commence à agiter d’avant en arrière, tout en se grattant les bras.

Amy sait que son frère est en crise. Dans ces moments, il n’y a rien à faire pour l’aider. Il doit se calmer tout seul. Mais Amy est soudain envahie par un sentiment de culpabilité. Elle ne voulait pas le faire souffrir, mais juste l’empêcher de tomber dans la délinquance en faisant quelque chose d’interdit.

Elle s’approche de lui et s’accroupit pour être à sa hauteur. Yorick est beaucoup plus grand qu’Amy et plus âgé de sept ans aussi, mais les rôles traditionnels sont inversés et c’est souvent elle qui doit prendre soin de lui. Elle lui demande doucement pourquoi il a fait ça. Pourquoi il a ramené cette chose à la maison.

Yorick redresse la tête.

— Amy… Pourquoi tout est interdit ?

— Parce que c’est mal.

— Amy… Tu te souviens du Temps d’Avant ?

— Non.

— Même pas un petit peu ?

— … Si, peut-être.

— C’était bien, non ?

— Je ne sais plus.

— Moi je crois que c’était bien.

Amy est catégorique.

— Tu te trompais forcément. Nous étions ignorants. Maintenant nous savons que c’était mal.

— Pourtant, quand j’étais petit et que je regardais des films, je ne sentais pas que j’étais une mauvaise personne. Au contraire, je crois que j’étais heureux. Aujourd’hui, on dirait que tous les films sont clonés sur le même modèle. Et je ne te vois jamais les regarder, pourquoi ?

— Ces programmes ne m’attirent pas.

— Pourquoi ?

— Je ne sais pas, tu m’embêtes avec tes questions !

— Pourquoi ? insiste-t-il.

— Eh bien, parce que tu l’as dit, on dirait des clones, ils leur manquent de la vie.

Yorick acquiesce en silence.

— Donc, tu reconnais que… c’était peut-être mieux avant.