La rose oubliée - Alexandre Geoffroy - E-Book

La rose oubliée E-Book

Alexandre Geoffroy

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Beschreibung

Quand on traque le Diable, jusqu'où faut-il aller ?

Quand le Diable en personne vous a choisie, faisant de vous sa petite poupée, que feriez-vous si vous parveniez à vous échapper ? Mélanie, elle, a décidé de revenir en Enfer et de détruire ces hommes, ces démons qui ont volé et souillé son enfance. Mais quand on traque le Diable, jusqu’où faut-il aller ? Maintenant, imaginez un instant que celui-ci ait changé de visage… 

Plongez dans thriller haletant et découvrez le parcours de Mélanie, qui retourne en Enfer pour détruire ceux qui ont souillé son enfance.

EXTRAIT

Après quelques pas fragiles dans les cailloux, elle s’écroula dans l’herbe, sur un petit talus, surplombant parfaitement la scène de crime. Renversée sur le dos, elle tâcha de reprendre son souffle, carbonisé par l’effort violent qu’elle avait dû accomplir, puis elle fixa le ciel, étoilé pour un soir.
Elle y vit un signe, le signe de sa victoire. De sa revanche conquise au prix fort. Et pour se féliciter, elle s’alluma une cigarette, bien méritée. Elle pompa sur le petit cylindre de papier avec une profonde inspiration, s’étirant ainsi de tout son long sur le sol humide et glacé, sa tête plantée en arrière profitant de cette fraîcheur inespérée.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Alexandre Geoffroy est diplômé de l’École Hôtelière de Bordeaux, ancien restaurateur dans le Lot-et-Garonne, il est aujourd’hui exilé au Pays basque, partageant son temps entre l’amour de la gastronomie, et l’écriture du Noir.
Son premier roman, Les Roses Volées, paru en 2014 aux Éditions Ex Aequo, a remporté le Prix du « Balai de la Découverte 2015 », Meilleur Premier Roman — Concierge Masqué.
La Rose oubliée est un thriller sombre et éprouvant, dont vous ne ressortirez pas indemne.

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Veröffentlichungsjahr: 2017

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Table des matières

Résumé

La rose oubliée

Dans la même collection

Résumé

«Quand le Diable en personne vous a choisie, faisant de vous sa petite poupée, que feriez-vous si vous parveniez à vous échapper?

Mélanie, elle, a décidé de revenir en Enfer et de détruire ces hommes, ces démons qui ont volé et souillé son enfance.

Mais quand on traque le Diable, jusqu’où faut-il aller?

Maintenant, imaginez un instant que celui-ci ait changé de visage…»

Alexandre Geoffroy est diplômé de l’École Hôtelière de Bordeaux, ancien restaurateur dans le Lot-et-Garonne, il est aujourd’hui exilé au Pays basque, partageant son temps entre l’amour de la gastronomie, et l’écriture du Noir.

Son premier roman, «Les Roses Volées», paru en 2014 aux Éditions Ex-Aequo, a remporté le Prix du « Balai de la Découverte 2015 », Meilleur Premier Roman — Concierge Masqué.

La Rose oubliée est un thriller sombre et éprouvant, dont vous ne ressortirez pas indemne.

Alexandre Geoffroy

La rose oubliée

Thriller

ISBN : 978-2-35962-812-8

Collection Rouge

ISSN : 2108-6273

Dépôt légal mars 2016

©Ex Aequo

©2016 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays. Toute modification interdite.

PROLOGUE — 1

Après quelques pas fragiles dans les cailloux, elle s’écroula dans l’herbe, sur un petit talus, surplombant parfaitement la scène de crime. Renversée sur le dos, elle tâcha de reprendre son souffle, carbonisé par l’effort violent qu’elle avait dû accomplir, puis elle fixa le ciel, étoilé pour un soir.

Elle y vit un signe, le signe de sa victoire. De sa revanche conquise au prix fort. Et pour se féliciter, elle s’alluma une cigarette, bien méritée. Elle pompa sur le petit cylindre de papier avec une profonde inspiration, s’étirant ainsi de tout son long sur le sol humide et glacé, sa tête plantée en arrière profitant de cette fraîcheur inespérée.

Il s’en était fallu de peu, de très peu. Quelques secondes de plus et elle embrassait le Diable. Au lieu de ça, elle profitait de l’air pur, du silence de cette campagne oubliée, elle était peut-être seule, mais elle était vivante. La jeune femme réalisa sa chance et ria de bon cœur. À pleins poumons, presque à s’étouffer avec la fumée de sa clope. Mais qu’importe, plus que jamais, elle était libre.

Sur sa peau trop pâle dansait une lumière hypnotisante. Et dans ses yeux clairs, luisaient de foudroyantes flammes. Elle tira plus fort encore sur sa cigarette, rouge dans le noir. À ses pieds, quelques dizaines de mètres plus bas, le feu et sa colère ravageaient tout le bâtiment. Et elle était idéalement placée pour profiter du spectacle. Se délectant de chaque explosion et de chaque craquement, témoins de la destruction inéluctable de cette demeure maudite.

Soudain, la totalité du plancher du premier étage s’écroula sous les gifles incessantes des flammes, dans un boucan d’enfer qui fit trembler le sol. La fin était proche, mais le brasier grandissait encore, avalant tout sur son chemin. À présent, toutes les fenêtres s’ouvraient sur un rouge moqueur, et la jeune femme riait plus fort.

Elle se releva finalement, et frotta des mains son pantalon de cuir pour se débarrasser des restes de braise, sans jamais quitter des yeux son feu d’artifice. Elle jeta son mégot dans l’herbe et l’écrasa violemment avec le talon de sa botte. Il était temps de partir, car des lumières bleues s’invitaient à la fête. Au loin, des gyrophares tournoyaient dans la cime des arbres, et se rapprochaient dangereusement. La jeune femme remonta la fermeture éclair de sa veste jusqu’au col et ajusta les écouteurs de son iPod au creux de ses oreilles.

Elle dévala la pente et sauta dans les cailloux, vers la fournaise étouffante qui dégueulait de la façade. Elle enfourcha sa moto et enfila son casque, sans même prêter attention aux explosions et étincelles qui mourraient au pied de ses roues. Il ne lui restait que quelques secondes avant d’être vue, un temps précieux qu’elle dépensa en cherchant une chanson de circonstance sur l’écran de son baladeur dernier cri. Balayant l’écran de haut en bas avec son index jusqu’à la délivrance, jusqu’à la mélodie parfaite.

La jeune fugitive démarra son monstre d’acier et dérapa sans attendre les sirènes qui déboulaient dans le parc. Tandis que les premiers accords des guitares de Joy Division déchiraient ses tympans, et que la voix désespérément épileptique de Ian Curtis s’incarnait sous son casque, elle se demanda si elle aimait ce morceau pour son esprit mélancolique, ou pour son furieux sentiment de délivrance.

«But Love, love will tear us apart, again

Love, love will tear us apart, again»

«Mais l’Amour, l’amour nous séparera, de nouveau

L’Amour, l’amour nous séparera, de nouveau»

PROLOGUE — 2

Je suis né à 62 ans. Oui, sexagénaire. Dans une clinique suisse. De père et mère connus. J’en ai la preuve sous les yeux. Mais c’est de moi qu’il s’agit : Jean-François Latour. À peu près 1m80 et 90 kg, type caucasien, pas de cicatrice, ni tatouage, chevelure blanche mi-longue. Silhouette encore sportive. Montre de luxe et fringues de marque dans le placard. Nouveau-né amnésique, capable de parler et de marcher, mais dans l’incapacité de se souvenir de sa vie antérieure.

Dans cette chambre médicale, décorée telle une suite de grand palace, la seule fenêtre ouvre sur un immense lac, des collines désertiques et inhabitées, presque la Lune.

Je dois croire le chirurgien à mon chevet. Il n’y a que lui qui me connaît, enfin, d’après ce qu’il me raconte. Pourtant, j’ai trouvé plusieurs passeports dans mon sac, tous à des noms différents. Le médecin déroule ma vie comme une bobine de cinéma en accéléré, en résumé. Accablante.

Dans sa bouche, je suis recherché par la Police française, car je suis l’instigateur d’un réseau pédophile. En fuite au pays helvète, pour refaire mon visage et récupérer de l’argent sur mes comptes secrets. D’ailleurs, il me répète que je dois le payer rapidement, car il s’absente plusieurs jours. L’opération s’est bien passée, alors je dois partir d’ici.

Mais je ne sais où aller. Je ne suis pas l’homme qu’il décrit. C’est un cauchemar. Il a beau m’expliquer les causes probables de cette amnésie, et essayer de me rassurer, j’ai la sensation d’être passé sous un train. Lancé à pleine vitesse.

Je me rappelle tous les évènements du siècle dernier, mais aucun me concernant. On m’a volé la totalité de ma vie. 62 ans et une mémoire vierge de tout souvenir. Pas une once, une bribe, une trace de détail. Rien. Le vide de la page blanche. Et le chirurgien y projette plusieurs grosses taches d’encre. Indélébiles.

Maintenant, il me présente une pile de papiers. Des journaux français. Amusé, il dit que tout redeviendra vite comme avant. Que le beau salaud que j’étais va réapparaître. Pendant ce temps, je lis. Et je découvre que je suis le meurtrier de mon fils, Marc. Assassiné devant une prison, une balle dans la tête. Même ce prénom ne me rappelle rien.

Ma «nouvelle» vie commence ainsi. Un criminel fugitif, le visage tuméfié et la mémoire nettoyée. Peut-être devrai-je lui demander une injection létale.

Comment vivre avec cette terrible vérité? Comment devient-on une telle pourriture? Que feriez-vous à ma place?

Je ressens une terrible injustice. Je n’ai rien fait. Je ne suis pas cet homme qu’ils décrivent dans les journaux. Cet être abject, froid et répugnant, prédateur de la pire espèce. Certes les photos me ressemblent. Mais comment être sûr? Un as du bistouri vient de me charcuter le visage. Ce chirurgien ne peut pas être mon ami. Je n’aime pas sa gueule. Aucune confiance.

J’ouvre mon sac, et extirpe des liasses de billets, cachées sous des vêtements. Je les jette à cette personne, la première rencontre de mon existence. Une belle ordure lui aussi.

Quitter cet endroit au plus vite. Construire mon avenir. Loin de ce mauvais rêve. Tout faire pour que Jean-François Latour ne revive jamais.

Fin de Règne

La belle vie. Sans amour, sans souci, sans problème.

Les flammes crépitent dans l’immense cheminée de pierres blanches, et le grand écran de la télévision diffuse un opéra de Verdi. Les volutes de mon cigare stagnent au-dessus de ma tête en jolis nuages bleus. Sonia, agenouillée entre mes jambes me remercie à sa façon, goulument, profondément. Et mon cardiologue est formel, c’est bon pour ma santé. Belle métisse plantureuse, 22 ans à peine, avec une poitrine à faire rougir un jeune garçon, Sonia s’évertue donc à me faire jouir de ce moment particulier. Elle que j’ai récupérée il y a quelques années dans un bar d’hôtel en Belgique. Call-girl toxico, je l’ai prise sous mon aile, éduquée aux bonnes manières, habillée et hébergée. Je lui fournis sa dose d’héroïne quotidienne, histoire de la garder plus dépendante de moi. Je ne touche pas à cette saloperie, encore moins à mon âge. Et cette année, je lui ai même payé sa nouvelle paire de seins, fiers et exubérants. Alors, elle me remercie encore, Sonia. Ma marionnette, ma belle marionnette.

Nous sommes perchés dans cette demeure depuis de longs mois. Au milieu des vallées du Médoc. Isolés des tumultes de mon passé. J’ai bien failli tout perdre. Ma réputation, et surtout ma fortune.

Tout se déroulait bien dans le meilleur des mondes. Héritier d’un patrimoine conséquent, j’ai su faire fructifier pendant quarante ans ce que mes parents m’avaient gracieuse-ment laissé, après s’être tués dans un banal accident de la route.

Mon cher paternel fut un pionnier de l’industrie aéronautique française. Grâce à lui mon nom est inscrit sur la plupart des carlingues d’avions survolant le pays et le globe, une célébrité en héritage. Et ma chère mère, issue d’une lignée d’aristocrates, propriétaires de châteaux dans le Bordelais, avait accumulé une fabuleuse collection d’œuvres d’art. Alors, autant vous le dire, j’ai jamais eu à m’inquiéter du lendemain. Jamais. Sauf il y a quelques années. Mon crétin de fils unique, Marc, s’est fait prendre la main dans le sac. Une fois de plus.

Chez les Latour, on s’ennuie vite. Surtout des femmes. Et moi, je les préfère jeunes. Très jeunes. Mieux : avant qu’elles ne le deviennent. Encore innocentes et douces, de belles gamines.

Au fil de mes années de débauche, par la force des choses, une occasion en entraînant une autre, et l’argent coulant à flots, j’avais donc érigé ma petite lubie au rang de véritable business. Un harem, un réseau, forcément secret, de jeunes filles sous ma coupe, que je partageais volontiers avec des amis, puis les amis des amis. Mais voilà, Marc est comme sa mère : instable. Judicieusement, elle s’était suicidée, et cela m’avait épargné ainsi quelques tracas logistiques pour la faire disparaître. Soit, mon fils n’a jamais su se contenter de ce que je lui offrais. Toujours plus. J’ai dû passer derrière lui maintes fois pour effacer ses conneries. Incapable de jouir sans en mettre partout. Un idiot, gâté pourri. Je ne lui demandais pas grand-chose en échange. Simplement de se tenir à carreau et d’être discret. Faire ce qu’il veut, mais sans se faire prendre. Peine perdue.

Un soir, un pauvre gars dont il avait malencontreusement tué la petite fille s’était pointé dans notre repère, et avait foutu le feu. Oui, le feu! Il avait réussi non seulement à libérer les gamines, mais avait surtout racolé les autorités et les médias sur ma petite attraction juvénile dans les caves de mon château, Les Roseaux, au fin fond des Landes. Et une partie de mon empire, et de mon emprise, s’effondra.

Fort heureusement, tout était au nom de Marc. Il a fui aussitôt après cette fichue histoire. J’ai été longuement interrogé par les forces de l’ordre. Mais j’étais blanc comme neige, j’avais tout prévu. Bien entendu, mon blaze a été sali, mais je m’en sors bien. L’affaire s’est tassée d’elle-même avec l’aide de mon carnet de chèques. Déjà six ans. Je continue de faire profil bas. M’octroie encore quelques faiblesses, mais pas en France. Je mène depuis une vie plus sage, et oui, le temps passe et ne s’achète pas. Je me contente alors de moins d’adrénaline. Et Sonia s’occupe bien de moi.

Je côtoie encore certains de mes vieux amis, quand nous descendons dîner en ville. Mais quelque chose a changé, ils se méfient. Je dois être plus généreux avec eux si je veux rester dans la partie. Et qu’ils continuent de me protéger.

D’ailleurs, pas plus tard que ce soir, lors d’un gala au Grand Hôtel, j’ai remis une épaisse enveloppe de billets à un juge d’instruction chargé d’enquêter sur une de mes sociétés. Trop facile.

La retraite approche. Je me vois bien dans une île du Pacifique avec ma métisse. Solder tout ça. Mais tout ce cirque m’amuse encore… J’y pense, mais je ne suis pas encore prêt.

Sonia a enfin fini sa besogne. Elle est courageuse, car les pilules bleues me rendent indestructible. Allégé de cette tension sexuelle, je me sers un dernier verre de scotch, celui à deux mille la bouteille, même si à cette heure tardive, ce n’est pas très raisonnable. L’opéra est terminé, un flash info commence.

Boum!

J’aurais vraiment préféré ne plus revoir le visage de mon fils! Encore moins sur l’écran de ma télévision. Ne pouvait-il pas se cacher jusqu’à la fin de sa vie? Et profiter tranquillement… Non! Fallait que celui-ci se fasse encore remarquer, alors que la justice et tous les flics de France le recherchent.

Mon nom fait encore la Une du journal télévisé. Là, devant mes yeux. Car Marc s’est rendu à la Police.

— Quoi? Pourquoi?

Il s’est offert à l’ambassade française à New-York. Depuis le temps, j’osais espérer ne plus jamais le revoir. Qu’il avait fini par trouver sa place. Loin de moi. Les images le montrent escorté sur une piste d’aéroport.

— Merde. Chut! Tais-toi Sonia!

La voix du journaliste précise maintenant que mon fils est en vol. Direction Le Bourget. Tout bascule.

Ce petit merdeux va tout foutre en l’air. Je le sais. Je le sens. Sinon, il ne se serait pas constitué prisonnier. Il veut en finir. Qu’à cela ne tienne.

Je fracasse mon verre contre la télévision, j’en ai assez vu. Ma colère n’est plus sourde. Je saccage tout ce que je croise. Y compris la petite gueule de Sonia. Il me faudra plusieurs minutes pour me calmer et retrouver raison. Se concentrer sur l’essentiel : éliminer Marc, mon fils, avant qu’il ne parle.

La nuit a été courte, bordée de cauchemars, je n’ai plus l’âge pour ces conneries. Sonia m’amène mon café, elle porte un coquard à son œil. Ça fait longtemps que les remords ne me touchent plus. D’ailleurs, elle non plus. Et elle sait bien qu’il faut me laisser seul dans mes moments de rage. Planté devant le téléviseur de la cuisine, je contemple abasourdi les bandeaux d’alertes infos, Marc a demandé à être entendu par le juge dès son arrivée sur le plancher des vaches.

Je sens tourner le vent. Gronder l’orage. Il me faut prévoir un parapluie. Mais lequel?

Le téléphone sonne et gronde sur le bar de la cuisine.

C’est mon avocat surpayé. Un de ses amis l’a prévenu de la rencontre du juge avec mon fils. Et surtout, du pourquoi. Ma progéniture compte tout me mettre sur le dos. Avouer tous les délits commis par la famille. La liste est longue, je sais. En échange d’un traitement spécial en prison, isolé des autres détenus. La rencontre est prévue dans la journée.

Je me doutais bien que mon petit bâtard allait finir par me mordre. Mais là, c’est trop. Pas question de finir comme ça, et de tout perdre. Je veux bien reconnaître et être blâmé pour la corruption, l’extorsion, le blanchiment… Les conneries de bas étage. Mais surtout ne pas avouer les crimes sexuels sur les gamines. Ceux-là sont lourdement condamnés. À mon âge, je n’ai plus le luxe d’être incarcéré.

J’imagine déjà le dossier du procureur, épais comme une encyclopédie universelle en dix volumes, qui depuis 6 ans réunit les preuves contre mon fils. Les témoignages des petites victimes, et de mes clients pédérastes, sous les verrous depuis. On se dirige vers un procès à charge, sans aucune chance d’y échapper. Dans mes plans, je devais uniquement être jugé par le Saint Pierre. En espérant que sa loi à lui soit plus permissive que la nôtre et que sa sentence soit plus clémente. Après tout, j’y peux rien, moi, si j’aime les petites filles. Depuis toujours. Je suis comme ça.

Faut prendre une décision Jean-François! Le téléphone va de nouveau sonner. Ce sera le juge, pour une convocation. Ou les flics devant la porte. Barre-toi ou tue ton connard de fils!

Marc est incarcéré au centre de détention de Gradignan, à une heure d’ici, sans compter les sempiternels bouchons sur la rocade. Le juge l’attend dans l’après-midi. La seule occasion de décrocher ce spectre au-dessus de ma tête.

Je donne l’ordre à Sonia de préparer nos valises, au cas où. Sans lui dire pourquoi, seulement en lui promettant un joli voyage. Je ne sais pas encore si je l’amènerais avec moi. Peu de chance de finir ma vie, au soleil, avec elle, seuls au monde.

Une dernière chose à faire avant de quitter ma luxueuse tanière : mon coffre-fort personnel est plein à craquer. Des berlingots d’héroïne, du cash, mais aussi un magnifique calibre 11.43 et sa boîte de munitions. Terrible pistolet offert par un farfelu britannique, qui m’avait initié aux joies du tir sur son élevage de cochons nains, lâchés dans un jardin prétentieux. Une séance sanglante qui concluait un week-end de débauche, d’orgie et de pouvoir.

Je rejoins le garage, et avant de monter dans ma Mercedes Classe S, aux vitres fumées, je fais sauter les plaques d’immatriculation avec un tournevis. En démarrant, j’allume un cigare trouvé dans l’accoudoir. Possiblement le dernier. Je tape l’adresse de la prison dans le GPS, et lance mon opéra favori sur l’autoradio : La Chevauchée des Walkyries de Wagner. De circonstance.

Une heure plus tard, je suis planqué dans le quartier. Et je ne suis malheureusement pas le seul. Des dizaines de camions de CRS côtoient ceux des chaines de télévision, encore plus nombreux. Ça commence mal. Difficile de s’approcher plus. Un cordon de sécurité contrôle la circulation. Et je ne peux sortir à découvert, trop risqué. Je décide d’aviser le moment venu. J’attends dans mon carrosse, à l’abri des regards et des objectifs. Laissant une vitre entr’ouverte pour mieux respirer après mon interminable havane.

Deux heures s’écoulent. Je guette l’ouverture du grand portail. Les journalistes aussi. La foule stagnante s’impatiente. 15 heures sur ma Rolex Submariner édition limitée, l’héritier ne devrait plus tarder à montrer le bout de son nez. Sauf, que j’aperçois une silhouette qui ne m’est pas inconnue. Une voiture l’a déposée à quelques dizaines de mètres de moi. Décidée, elle fonce vers l’antre de la prison, à travers la nuée de curieux. S’arrête devant un CRS en faction, discute, puis se retourne.

Bordel! C’est Paul Gontrand! Celui par qui le scandale a été révélé. Le père de la gamine, celui qui a mis le feu à mon château. Le fouteur de merde! Qu’est-ce qu’il fait là? Ironie. Certainement la même chose que moi : dézinguer Marc!

Pourquoi parle-t-il alors à ce gendarme? La meilleure option, c’est la mienne. Il doit avoir autre chose en tête…

Enfin, le portail s’ouvre. Je démarre ma voiture, prêt à faire rugir le moteur V8. Le calibre est chargé et le cran de sûreté est levé. Un cortège d’uniformes s’élance, Marc est grossièrement dissimulé sous son blouson, entouré d’au moins quatre agents. Ils progressent difficilement à travers la foule. J’ai repéré leur voiture : un chauffeur patiente depuis une demi-heure dans le seul véhicule autorisé en double file. C’est le moment d’agir.

J’appuie sur le champignon, à fond. Trois secondes plus tard, je dérape devant Marc et son escorte. Ma vitre est baissée, je n’ai plus qu’à tirer pour l’atteindre. Trois balles. Une pour lui, en pleine tête. Il n’aura pas eu le temps de souffrir, son corps est projeté en arrière comme un pantin désarticulé. Les deux autres détonations pour les deux officiers qui avaient eu le réflexe de dégainer leur arme. Je n’ai pas tremblé.

Je décampe à toute vitesse, la gomme mord l’asphalte. Ils ne pourront pas me rattraper, le temps de comprendre, il sera trop tard. Coup d’œil dans le rétroviseur. Un homme désespéré me poursuit, à pied. Bonne chance, Paul Gontrand! Derrière lui, des flics, pensant viser un complice, arrosent l’avenue avec leurs pistolets. Ces cons vont finir par le toucher. Avant de prendre le virage serré au bout de la rue, je vois le pauvre gars écroulé sur la chaussée. Merci, messieurs, vous m’enlevez une belle écharde du pied!

Si Gontrand m’a reconnu, il ne doit pas être le seul…

J’ai l’opportunité de rentrer chez moi avant que ces toquards réunissent les témoignages, s’il y en a. Retrouver Sonia et prendre la fuite. Pour de bon. Laisser le temps tasser les choses, ça marche toujours.

La maison est vide. Personne. Je crie, j’appelle Sonia. Personne. Ni traces des valises. Où est-elle, bordel? Je déboule dans mon bureau, et constate que la porte blindée du coffre-fort est entrebâillée. Putain! L’avais-je laissé ouvert?

Je poursuis mes recherches après Sonia. Redescends vers le garage. Toutes les voitures sont présentes. Je ne comprends rien… Elle ne doit pas être loin. Éssoufflé par les efforts, je la retrouve finalement dans notre salle de bains, gisant sur le sol. Une seringue encore plantée dans l’avant-bras.

Elle ne respire plus. Terminus. La petite a trouvé ma réserve de poudre. Et a succombé à la tentation. Sauf, que d’ordinaire, je coupe la came de moitié, car beaucoup trop pure. Sonia l’ignorait.

Je calcule mes options. Que faire du corps? Encore un de plus à enterrer dans le jardin? Non, je la laisse ici pour l’instant. Réfléchir aux conséquences. À l’évidence, je dois me planquer quelque temps. Savoir si le juge va me convoquer. Que sait-il? Que lui a dit Marc? Prévoir le pire, anticiper, fuir.

Je réunis le contenu du coffre et le fourre à la hâte dans un bagage, et je vide la poudre dans les toilettes pendant que Sonia me fixe de ses yeux vides. Pauvre petite. Pauvre marionnette.

Ma valise, mes passeports et mon cash sont dans la voiture. Je m’apprête à démarrer et quitter ma maison, avec l’essentiel. Je suis certainement en train de tout perdre. Et tout ce que je possèderai à l’avenir se trouve dans cette voiture. Et dans mon carnet, dans ma poche. Quelques lignes. Quelques chiffres. Les plus importants : ceux qui identifient la totalité de mes comptes bancaires, synonymes de nouveau départ. Direction Genève. Première étape de la fuite, avant que les choses ne se gâtent.

Dernier regard en arrière : Sonia et son aiguille. Soit je reviens libre, soit je ne reviens plus jamais.

***

Le Chirurgien

Le système GPS m’indique sept heures de route pour rejoindre la frontière. Sept longues heures à travers l’interminable A89, qui coupe le pays en deux. Mon premier objectif est de rencontrer ce fameux Pierre Lemarque, chargé depuis des années de veiller sur mes liquidités. Qu’elles circulent à travers le globe, en toute discrétion. Je lui expliquerai la situation, et j’espère qu’il fera son job, qu’il orientera mes fonds là où j’en aurai besoin.

À la radio, on parle bien entendu de l’assassinat de mon fils. De cette exécution devant l’objectif des caméras. Le baratin habituel. L’interview du procureur ne donne aucun élément, du moins aux journalistes. Les flics, eux, doivent maintenant savoir que je suis derrière tout ça. Ils rassemblent tous les éléments à charge avant de citer mon nom. Classique. Mais trop tard, je suis déjà parti. Plus que quelques heures. J’ai passé Clermont-Ferrand, après je serai intouchable.

C’est quoi cette moto qui me suit depuis des kilomètres, peut-être même depuis le départ? La nuit est tombée depuis des lustres, mais je perçois son unique phare dans mon rétroviseur. Un cyclope à mes basques. Toujours dans ma roue, à la même allure que moi. Je décide de stopper dans une station. J’ai faim, j’ai soif, la voiture aussi. En plus j’ai besoin de pisser. Je verrai bien si la moto s’arrête aussi.

Après avoir fait le plein, je me dirige vers la boutique. La moto est garée au pied d’un réverbère, devant l’entrée. Sacrée coïncidence! Tous ces kilomètres et s’arrêter au même moment que moi? Je vais bientôt en avoir le cœur net.

Les allées ultra-lumineuses et blafardes du magasin sont presque désertes. Je distingue quelques têtes au-dessus des rayonnages. Tout le monde se fait discret dans ce type d’endroit, surtout la nuit. Je règle mon carburant avec des espèces. Jusqu’ici, je n’ai vu personne déguisé en motard. J’envisage enfin de me rendre aux toilettes, en prenant soin de parcourir le chemin le plus long entre les rayons, histoire de croiser tous les clients.

À l’instant où je pénètre dans l’espace réservé aux hommes, une silhouette enserrée dans une combinaison de moto s’éclipse des toilettes pour dames. Non sans me fixer droit dans les yeux, la démarche lente et assurée, comme un ralenti au cinéma.

C’est une jeune femme. La vingtaine fluette, la coupe garçonne. Des écouteurs plantés au creux de ses minuscules oreilles. On devine ses hanches et sa poitrine sous sa deuxième peau de cuir. Qu’est-ce qu’elle me veut cette salope? Au cours de ces longues secondes, je peux sentir toute son arrogance. Mais je ne suis pas du genre à trembler devant des gamines. Si elle savait, elle fuirait à toutes jambes. Connasse.

Je jette tout de même quelques regards furtifs par-dessus mon épaule tandis que j’inonde l’urinoir. Elle ne m’inspire pas confiance. Pourquoi me suit-elle? Une petite nana sur une grosse cylindrée, non sans déconner, pour qui elle se prend celle-là?

Je ne suis pas rassuré. Elle aggrave ma paranoïa, déjà ordinairement aigüe. Son visage me dit quelque chose. Mais qui? Où? Impossible d’y accrocher un quelconque souvenir. Je quitte la station-service rapidement. La moto est toujours à sa place. La pilote est derrière sa bécane, dans l’ombre. Je devine qu’elle ne me quitte pas des yeux, en tirant sur sa cigarette, rouge dans le noir.

Je suis à mi-distance de Genève, et j’accélère encore la cadence. Pas grand monde sur mon chemin nocturne. La moto est toujours derrière, à bonne distance. J’accélère encore, jusqu’à franchir les 250 au compteur. L’œil du cyclope et sa maudite lumière finissent par disparaître de mon rétroviseur.

La frontière virtuelle est déserte. Un simple péage. J’emprunte la file réservée aux véhicules disposant de la vignette magique, celle permettant de circuler sur le territoire suisse. Sans opposition, je poursuis ma route. Moins d’une demi-heure, et je serai à l’abri, dans cet hôtel Beau-Rivage, au bord du lac. Que de sublimes souvenirs. Les valises de billets, les putes de luxe. Un cliché qui me régale toujours. Ma vie! La belle vie! Sans souci. Sans problème.

Le voiturier me reconnaît. Le réceptionniste aussi. Malgré l’heure tardive, je bénéficie d’une des plus somptueuses suites du palace. Dans l’ascenseur qui me monte sur le toit de l’immeuble, je me félicite. Je suis bien mieux à ma place ici, plutôt que derrière les barreaux.

Avant de savourer un verre de bourbon bien mérité, j’envoie un texto à Lemarque, lui demandant de me rejoindre demain matin au restaurant de l’hôtel. J’ai à lui parler. Il doit bien savoir pourquoi.

La nuit est paisible, assis sur la terrasse je profite du panorama et apprécie le calme après la tempête. J’ai fait le plus dur. Pris la bonne décision. Je laisse derrière moi la dépouille de mon traitre de fils. J’aurais pu le laisser vivre après tout. Ce chien galeux. Mais c’était une question d’honneur. Foutu pour foutu… Plus rien ne me retient. Tout le monde me pourchasse, ou cela ne devrait plus tarder. J’imagine aisément le reste de ma vie. Seul, mais libre.

Au lever du jour, j’enfile une tenue de camouflage et descends dans l’arène. Lemarque est à l’heure, suisse. Je nous commande un petit-déjeuner continental, un vrai délice. Le banquier est sur son 31. Costume trois-pièces sur mesure. Bottines vernies. Raie sur le côté gominée. James Bond à la quarantaine éclatante. Sûr de lui et arrogant, deux qualités nécessaires dans la finance.

Il a une surprise pour moi. Il la dépose lentement entre mon café et moi : le journal du matin. Avec mon visage en première page. Petit encart certes, mais en première page. J’abaisse un peu plus la visière de ma casquette.

Je n’imaginais pas que cela arriverait aussi vite. Heureusement que j’ai déjà quitté la ville et le pays. Cependant, cette exposition médiatique n’est pas faite pour faciliter mon départ définitif. J’annonce à Lemarque qu’il ne doit pas s’en inquiéter. Que je serai parti dès qu’il aura fait le nécessaire. À savoir, transférer mes fonds dans une banque du Panama. Ce sera ma prochaine destination. Si Dieu le veut. Et je trouverai ensuite une petite île dans les Caraïbes. J’aviserai après, les pieds dans l’eau. Sans souci. Sans problème.

Mon banquier a définitivement l’envie de me contrarier. Avant de partir, il m’annonce avec quelques hésitations qu’il lui faudra plusieurs jours pour orienter mon argent vers l’Amérique Centrale. Et que je ne devrai pas oublier mon carnet, annoté de tous mes codes d’accès.

Je ne lui en tiens pas rigueur. Il sait ce qu’il fait. Et puis, j’ai de quoi m’occuper d’ici là. Une rencontre avec Helmut Hansen, chirurgien de son état. Expert en esthétique pour vieilles peaux fripées et friquées. Je vais lui demander de m’esquisser une nouvelle gueule. Me tirer un portrait moins voyant. Quelques lignes en moins ou en plus, qui m’éloigneraient de ce visage en première page des journaux. Je remonte tel un pacha dans ma suite, et contacte le cabinet du docteur Hansen. Un rendez-vous est pris dans la journée. Il me doit bien ça le toubib.

Oui, car je sais beaucoup de choses sur lui. Et pas des moindres si vous voyez ce que je veux dire. C’est un de mes anciens «clients». Pas un des plus assidus, mais un des plus vicieux. Comme quoi, les vautours grandissent aux quatre coins du monde.

À la ville, Helmut est donc un brillant chirurgien, un peu plus jeune que moi, je dirai la cinquantaine. Physique d’athlète aux épaules carrées. Un presque double-mètre qui en impose. Sa famille scandinave avait fait fortune dans l’industrie pharmaceutique, et il n’avait pas besoin de suivre de longues études et de s’imposer une vie professionnelle harassante. Pourtant, le grand blond, aux traits aryens, est devenu un cador dans sa catégorie. J’en avais conclu qu’Helmut opérait par pur plaisir. Un ponte du bistouri, dont le montant des honoraires limite l’accès à son savoir-faire. Seulement pour les gens appartenant à sa classe sociale : des nantis, mais complexés. Prothèses mammaires par-là (comme ceux de Sonia), botox par-ci, lifting par-derrière… À chacun et chacune sa petite modification.

Notre première rencontre remonte à une petite vingtaine d’années, en Italie. Mon harem n’existait pas encore, alors je cherchais, où je pouvais, des petits plaisirs que je ne trouvais pas chez moi. C’est lors d’une soirée insensée, chez un riche politicien bien connu, que nous avions croisé nos sexes sur de belles amazones. Autour de la piscine, dans les chambres, une orgie intégrale et participative, où Helmut n’était pas le dernier. Et dans les deux sens… Là, dans cette soirée «bunga bunga», héritée des ancêtres romains, le chirurgien laissait exploser ses fantasmes les plus tordus. Jusqu’à ce que l’hôte décide d’y mettre un bémol, quand le toubib à la sexualité intarissable sodomisait les petites putes à coups de bouteilles de champagne.

L’as du bloc opératoire se défoulait, des heures entières, sur les corps et leurs orifices. Sa manière à lui d’exorciser ses démons, bien plus qu’en charcutant et en plastiquant les épidermes. J’en ai vu un paquet, mais lui c’est un vrai malade je vous dis.

Après cela, à chacune de nos rencontres, j’avoue avoir eu quelques frissons en croisant son regard nordique. Et pourtant, je ne suis pas un petit garçon. Mais lui, il m’a toujours glacé le sang. Surtout lorsque j’imagine de quoi est capable le grand Viking, armé de son bistouri.

Mais il est ma seule chance de changer de gueule. Et d’avoir une possibilité d’attraper un vol pour l’Amérique. Alors, je fonce au rendez-vous, dans sa clinique, à couvert sous ma casquette et mes lunettes de soleil.

À un quart d’heure à peine de Genève, son temple médical se dresse sur une colline surplombant le lac Léman. De taille modeste, mais à l’architecture futuriste, le «centre de soins» s’ouvre sur une façade de verre et d’acier, perchée sur d’immenses pilotis, comme une navette spatiale posée sur la Lune.

En me garant, j’essaie de voir à travers les vitres, mais elles ne sont que miroirs. Pour mieux protéger tous les secrets en son sein. J’avance vers le hall. Je connais les lieux, et devance la réceptionniste en m’approchant de l’ascenseur, lui aussi paré de verre translucide, tel un sas de téléportation.

Le bureau d’Helmut est toujours impressionnant pour qui entre pour la première fois. Et même si j’y suis déjà venu, accompagnant Sonia, j’ai de nouveau la sensation de flotter dans le vide, face à ces grandes baies vitrées suspendues dans le ciel.

C’est un peu le bureau de Saint-Pierre. Tout de blanc vêtus, comme leur occupant, les murs et le sol réfléchissent la lumière aveuglante. Tout juste un tableau abstrait cloué au mur pour rappeler que nous sommes encore sur notre vieille Terre. Le chirurgien m’accueille chaudement, comme si j’avais les bras chargés de petites filles à lui offrir.

Il m’invite à m’assoir et à converser. Il aime bien discuter de tout et de rien. Ça doit lui remettre les pieds sur terre entre chaque intervention. J’ose lui couper la parole quand il engage la conversation sur les oiseaux posés sur le lac. Je m’en moque de ses piafs. Droit au but : mon visage!

Helmut a l’air désemparé quand je lui annonce les dernières nouvelles me concernant. Il semble sincère. Il constate surtout qu’il l’a échappé belle. Même s’il n’était pas aux Roseaux le fameux soir, il y venait régulièrement. Il a suivi l’affaire de loin, sans trop s’inquiéter. Il me questionne longuement, avec son accent ciselé au scalpel. Sur les preuves accablantes, les peines encourues, et mes projets. Son esprit est précis et rationnel, tel qu’on l’attend de la part d’un scientifique. Je lui expose enfin ma volonté de changer de tête, et de fuir le continent.

Il m’explique posément qu’à mon âge, à part un lifting classique, c’est difficile d’avoir de bons résultats. Mais il a une idée. Elle me coûtera la bagatelle de trente mille billets.

Cette histoire l’excite, je le vois bien. Plus pour pouvoir le mentionner dans ses éventuels mémoires, que pour l’argent. Il griffonne rapidement un croquis représentant mon visage. Un dessin précis du bout de son crayon, une œuvre d’art à main levée, scientifique, saupoudrée de pointillés. Une étude de de Vinci. Il décrit alors un amincissement de l’arête de mon nez, un détournement des sourcils et la création d’une pommette sur le menton. En plus d’un sacré lifting. Maintenant il se moque de mon silence et de ma stupeur face à son dessin surréaliste. D’un rire gras, celui que l’on entend généralement à la fête de la bière.

Par interphone, le chirurgien convoque une infirmière pour qu’elle m’accompagne dans mes quartiers. Je serai opéré dès demain matin. Il restera deux jours à mon chevet, ensuite il part pour un voyage en Indonésie. Clin d’œil. Cynique. Private joke.

La chambre ne ressemble pas du tout à celle d’une clinique. La vue est magnifique. Le confort et l’intimité sont dignes d’une suite d’hôtel. Pas la peine de décrire, je vous laisse imaginer le décor dans une clinique suisse où les interventions sont facturées à un tel tarif. Je préciserai seulement qu’en lieu et place des posters de coquelicots, se trouvent des œuvres d’art. Dans ma chambre de 90 m2, j’ai droit à un Basquiat.

J’installe mon seul et unique bagage dans un placard. Toute ma vie enfermée ici, et mon petit carnet.

Le plateau gastronomique que l’on dépose dans ma chambre est délicieux. Encore un avantage quand on met le prix. Fruits de mer et poisson fin. Je l’ai dévoré face à la vue magique. Le programme et les consignes pour ma journée de demain, sont enregistrés sur un iPad. Je fais défiler les pages une à une, rien que je ne sache déjà. Helmut, ou une assistante a même pris soin de joindre des fichiers numériques correspondant à l’intervention. Une sorte d’«avant-après» assez terrifiant. Je ne devine pas l’intérêt de détailler l’opération au patient quelques heures avant de passer sur le billard. Si ce n’est pour l’effrayer un peu plus ou lui affirmer qui est le véritable Dieu.

Minuit et je m’ennuie. Les programmes TV et les DVD, c’est pas pour moi. S’ils savaient ce qui me passionne profondément… Sûrement pas l’intégrale de la série Desperate Housewives rangée dans la bibliothèque. J’aurais dû demander à mon docteur un amusement privé. Il devait bien avoir ça dans ses tiroirs…

Je m’endors donc bien tard, devant un médiocre film porno. Dans lequel de jeunes écervelées pleines de rêves d’Hollywood font des pipes jusqu’à la gorge, tout en s’enfilant des triples décimètres dans le fion. Je fais avec…

Le réveil, fût-il de luxe, est difficile. Même s’il est mené par la jeune et jolie Julie, accoutrée d’un déguisement identique à celui de l’actrice du navet d’hier soir. Le fantasme de l’infirmière fonctionne toujours auprès de mes congénères. Chacun son trip. Après s’être assurée que j’avais suivi les règles d’hygiène pré-opératoires, la douce Julie m’escorte jusqu’à la boucherie.

Par économie ou souci de confidentialité, je ne trouve que trois personnes dans la salle d’opération. Le grand chef, l’anesthésiste et un clone de mon infirmière. C’est donc ce petit minois que je contemple lorsque l’alchimiste m’injecte son produit miracle. Un dernier mot d’Helmut avant de faire dodo : il me souhaite de beaux rêves. Mais je les ai déjà tous réalisés.

Il siffle alors l’air de «Let It Be» des Beatles.

Je ne suis pas du tout rassuré…

***

Été 1991

Deux gamines jouent sur une plage d’Antibes. À peine 9 heures du matin, par cette belle matinée du mois de juillet, mais déjà les deux petites filles s’activent autour d’un château de sable improvisé au bord de l’eau. Une langue de rivage désert en décor, le ressac des vagues comme spectateur, puis quelques mouettes en figurantes. Le temps est doux, un coin de paradis.

Elles ne sont pas sœurs. Non, leurs parents respectifs sont voisins au camping La Marinière, à quelques dizaines de mètres derrière la palissade portant le même nom. En nouveaux copains, leurs parents déjeunent encore, attablés ensemble devant une grande toile de tente. Sans se soucier de Mélanie et Sandrine, parties se dégourdir, aussitôt leur bol de céréales avalé.

Les familles Dugeon et Laffite se sont rencontrées ici au camping, et ont fait connaissance par l’intermédiaire de leur fille, pour qui le coup de foudre fut instantané. Même âge, mêmes centres d’intérêt. Une complicité naissante, renforcée et encouragée par les parents aimants, qui souhaitent que leur unique progéniture se forge des souvenirs inoubliables. Ici, sur la Côte d’Azur, avant que les vacances ne se terminent et que chacun ne reprenne le chemin de sa vie morose.

Les petites s’échangent les outils de construction : la pelle, le râteau ou le seau. Concentrées sur leur ouvrage, elles n’ont pas remarqué l’homme qui fume une cigarette derrière elle. Adossé contre la palissade de bois, il observe depuis plus d’un quart d’heure tous les mouvements autour de l’édifice de sable ainsi que les promeneurs matinaux sur la plage.

Il a le visage couvert de cicatrices. Toutes petites, mais profondes. Certainement marquées dans sa petite enfance. Le regard sombre sous ses sourcils froissés, que l’on devine à peine, et l’œil vif, du chasseur ou de la proie, roule de droite à gauche. Il sonde le meilleur moment pour agir. Les mains dans les poches ou une cigarette à la main, il s’efforce de paraître normal. Malgré son accoutrement peu adapté à une promenade sur la plage : un jeans, de lourdes chaussures de chantier et un blouson épais.

La mission de Victor Kalinsky est simple : ramener une petite fille inconsciente à son commanditaire. Six ans maximum. Type Européenne aux cheveux clairs. Que personne ne le voie, que personne ne le suive; et il aura mérité ses deux cent mille francs.

Alors qu’il songe déjà à celle qu’il va choisir d’ici quelques minutes, la timide ou l’espiègle, l’homme solitaire imagine ce qu’il fera de son argent une fois réglé sa dette. Car, c’est la seule raison qui le pousse à enlever une gamine : la somme promise permettra d’effacer sa dette de jeu, contractée auprès de mauvaises personnes, comme toujours dans pareil cas. En ce qui le concerne, des gitans qui gèrent un tripot clandestin du côté d’Arles. Pas les gars que l’on contrarie longtemps.

Mais voilà, c’est bientôt fini cette histoire. Terminés les menaces et le chantage. Dans une poignée d’heures, on lui remettra son argent en échange de la petite. Et il filera tête baissée régler ses débiteurs avant qu’ils ne torturent encore un peu plus sa femme et son fils.

La petite Mélanie, découvre la plage et la mer pour la première fois. Depuis qu’elle est arrivée ici avec ses parents, il est très difficile de la faire décoller de cet endroit paradisiaque. Des journées entières passées sur le sable à jouer avec sa nouvelle copine, un casque de walkman vissé sur la tête, chantonnant les tubes de l’été, bien loin de son pavillon de banlieue grise et de sa tristesse continuelle. Premières vacances en famille pour cette fille d’ouvriers du nord de la France. Ses parents le lui avaient promis depuis longtemps. Elle n’est pas déçue du cadeau. Et ses parents non plus, tous oublient ensemble la misère sociale qui ne les a pas épargnés. Une lucarne de bonheur dans le sud. Une semaine de vacances sponsorisée par les allocations familiales. Bien avant le drame.

L’homme au blouson s’en va détruire tout ça. Puisqu’il le faut. Puisqu’il n’a pas le choix. Il s’interdit d’y penser. Agir, un point c’est tout. Alors, puisqu’à 10 h 10 il n’y a personne d’autre que lui et ces deux petites filles jouant sur la plage, l’homme s’approche enfin.

Son ombre plane sur le château de sable. Planté derrière une des gamines, il les félicite pour leur travail. Mélanie décroche les écouteurs de ses oreilles et explique alors à l’inconnu que la construction n’est pas terminée et que c’est une surprise pour son papa, qui a construit sa maison, la vraie.

Sa copine Sandrine ne bronche pas un mot. C’est Mélanie qui commande. Et pour lui faire plaisir, elle avait enchaîné les allers-retours jusqu’au bord de l’eau pour remplir le seau. Elle se laissait mener par le bout du nez, mais ça lui plaisait. Mélanie était gentille avec elle, un peu comme une grande sœur, et c’était normal que ce soit elle qui discute avec le monsieur. Et surtout ses parents lui avaient répété mille fois qu’il ne faut pas discuter avec des gens que l’on ne connaît pas. Mais si Mélanie le faisait à cet instant précis, c’est qu’elle, elle avait le droit.

L’homme jette un dernier coup d’œil dans son dos, puis à droite et à gauche : toujours personne à l’horizon. Le moment idéal.

Il demande où est son papa. Et si elle pense avoir terminé avant qu’il ne la rejoigne. Mélanie répond alors que c’est elle qui ira le chercher quand son œuvre sera achevée, en lui indiquant du doigt la palissade derrière eux. Et elle continue de ratisser le sable autour d’elle après avoir ordonné, à sa complice, un peu plus d’eau.

Alors, en tête à tête avec sa proie, l’homme se penche un peu plus et chuchote un secret à l’oreille de Mélanie.

Sans même avoir vu son visage, la petite crie de joie et se lève aussitôt. Elle emboîte le pas de ce monsieur, qui se dirige vers le soleil, et les quelques escaliers qui surplombent la plage.

Elle a tout abandonné : son matériel, son château, sa copine. Et bientôt ses parents.

L’homme avance lentement mais sûrement, tandis que Mélanie se doit d’accélérer la cadence si elle veut le suivre. La plage s’éloigne, elle ne se retourne pas. Il lui tarde de voir ce que l’homme lui a promis. Encore quelques mètres sur le parking, et elle sera comblée.

Dans son casque, Bryan Adams lui fredonne sa chanson préférée, et elle ignore les cris de son amie, restée au loin. Euphorique, elle trépigne trop d’impatience. Après tout, c’est aussi pour Sandrine la surprise : de superbes chevaliers et princesses pour décorer leur château de sable.

Victor Kalinsky introduit sa clé dans le hayon arrière de son petit fourgon. Avant de l’ouvrir, il vérifie qu’il n’y est personne sur le parking, et il demande à Mélanie de fermer les yeux.

Elle ne sentira rien d’autre qu’une forte pression d’un tissu mouillé contre sa bouche et son nez. En quelques secondes, ses yeux se ferment. Tout juste le temps de voir enfin de près, et en pleine lumière, le visage de cet homme qui lui avait promis des jouets. Un vilain. Oui, c’est un vilain. Que me veut-il? Où sont les princesses? Je ne peux plus respirer…

La porte du fourgon claque. Mélanie est allongée à même la tôle, le corps inerte, les mains liées, la bouche bâillonnée et la tête sous une cagoule trop grande. Le chauffeur décolle du parking à toute vitesse, manquant de renverser un piéton, maudit touriste en short avec son journal sous le bras. Il a perdu trop de temps sur cette plage, encore plus dans le fourgon. L’autre gamine s’était mise à crier plus fort, s’était même approchée du camion quand il s’affairait à attacher sa copine. Il ne restait plus beaucoup de temps avant que les parents ne remarquent tout ce raffut. Il faut filer au plus vite. Éviter les routes principales. Traverser les campagnes jusqu’à Arles. Faire les échanges. D’abord la fille contre le fric, puis le fric contre sa famille. Il se demande lequel sera le plus dangereux : celui avec les gitans, ou celui avec Latour.

Latour, ce grand malade qui lui réclame une gamine contre de l’argent. Il ne l’a vu qu’une seule fois. Mais suffisamment pour sentir que son interlocuteur était un prédateur. Un vrai. Que rien ne devait le contrarier, que rien ne pouvait l’arrêter. Les gitans lui avaient proposé cette solution, car eux-mêmes ne voulaient pas se frotter à cette histoire d’enlèvement. Alors, ils avaient organisé le rendez-vous entre Latour et lui. Un bon moyen de récupérer leur dette et de ne pas se mouiller avec ce sale pervers.

Seulement voilà, le plus dur reste à faire. Latour l’attend à Arles. Pourvu que la gamine réunisse les critères, sinon il faudra recommencer. Et il n’en est pas question. Non. Il ne veut plus revoir un regard comme celui qu’il a croisé tout à l’heure, quand il étouffait la gamine avec son chiffon imbibé d’éther. Non, plus jamais ce regard, ses petits yeux effrayés, identiques à ceux de son petit garçon.

Faire l’échange au point de rendez-vous et filer retrouver sa famille. Le seul objectif désormais. Se focaliser sur la route, éviter les zones à risque. Surtout que la petite semble se réveiller. Ça fait bien deux fois qu’il l’entend gémir à l’arrière.

C’est trop risqué. En plus, Latour a bien dit «inconsciente