La sève du mal - Jean-Marc Dubois - E-Book

La sève du mal E-Book

Jean-Marc Dubois

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Beschreibung

Plongée dans les inquiétants secrets de l'Église...

En matière de dégrisement matinal, le commissaire Martial Constant aurait préféré câliner sa partenaire d’un soir, plutôt que de jouer à cache-cache avec un cadavre décapité. Surtout si son propriétaire s’avère être un notable estimé et respecté, prêtre de son état. De plus, son principal suspect, qui gisait nu près du corps de l’ecclésiastique, se trouve plongé dans un coma dépassé. Et de surcroît, cet inconnu ne figure sur aucun registre judiciaire et administratif. Aiguillé par le procureur sur la piste de gothiques sataniques, le commissaire exhume une vieille histoire de viol collectif qui secoua autrefois cette paisible ville provinciale.
À l’hôpital, le docteur Marie Jarvic, chargé de soigner le suspect léthargique, constate que ses malades en fin de vie guérissent miraculeusement.
Qui est donc ce moribond qui ressuscite des patients en fin de vie et pourquoi le Vatican dépêche-t-il en secret sœur Nora pour seconder le commissaire ? Très vite l’enquête se meut en une quête qui, au-delà des apparences, précipitera les protagonistes vers une destinée déjà sculptée par la sève du mal.

Avec ce thriller effrayant, Jean-Marc Dubois nous embarque dans une histoire qui dépasse l'entendement.​

EXTRAIT

— C’est Constant, tu as essayé de me joindre.
— Oui. Désolé pour l’heure, mais la situation est explosive. Je me trouve dans l’église Saint Saturnin. Son curé vient d’être buté. J’ai prévenu les secours, ils vont arriver.
— Pourquoi appeler de l’aide puisqu’il est mort ?
— Un type gît à terre, inanimé, inconscient ou comateux ; dans les vapes quoi ! Je l’ai placé en position latérale de sécurité.
— Parfait. Es-tu seul ?
— Avec l’agent en faction et le témoin dans le presbytère. C’est elle qui nous a avertis.
— Une femme !
— Oui, elle est salement secouée.
— A-t-elle été agressée également ?
— A priori, non.
— Que foutait tout ce beau monde dans une église à quatre heures du matin ?
— Elle vous le racontera.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Jean-Marc Dubois est médecin. Il vit près de Chartres. Après La sève du mal publié chez Ex Aequo en mars 2012, il a publié un second thriller, Soleil noir.

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Seitenzahl: 434

Veröffentlichungsjahr: 2017

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Table des matières

Résumé

La sève du mal

Résumé

 En matière de dégrisement matinal, le commissaire Martial Constant aurait préféré câliner sa partenaire d’un soir, plutôt que de jouer à cache-cache avec un cadavre décapité. Surtout si son propriétaire s’avère être un notable estimé et respecté, prêtre de son état. De plus, son principal suspect, qui gisait nu près du corps de l’ecclésiastique, se trouve plongé dans un coma dépassé. Et de surcroit, cet inconnu ne figure sur aucun registre judiciaire et administratif. Aiguillé par le procureur sur la piste de gothiques sataniques, le commissaire exhume une vieille histoire de viol collectif qui secoua autrefois cette paisible ville provinciale.

À l’hôpital, le docteur Marie Jarvic, chargé de soigner le suspect léthargique, constate que ses malades en fin de vie guérissent miraculeusement.

Qui est donc ce moribond qui ressuscite des patients en fin de vie et pourquoi le Vatican dépêche-t-il en secret sœur Nora pour seconder le commissaire ? Très vite l’enquête se meut en une quête qui, au-delà des apparences, précipitera les protagonistes vers une destinée déjà sculptée par la sève du mal.

La sève du mal

Jean-Marc Dubois

Thriller

Dépôt légal mars 2012

ISBN : 978-2-35962-260-7

Collection Rouge

ISSN : 2108-6273

©Couverture hubely

© 2011 — Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.

Éditions Ex Aequo

6 rue des Sybilles

Dans la même collection

L’enfance des tueurs – François Braud – 2010

Du sang sur les docks – Bernard Coat L. — 2010

Crimes à temps perdu – Christine Antheaume — 2010

Résurrection – Cyrille Richard — 2010

Le mouroir aux alouettes – Virginie Lauby – 2011

Le jeu des assassins – David Max Benoliel – 2011

La verticale du fou – Fabio M. Mitchelli — 2011

Le carré des anges – Alexis Blas – 2011

Tueurs au sommet – Fabio M. Mitchelli — 2011

Le pire endroit du monde – Aymeric Laloux – 2011

Le théorème de Roarchack – Johann Etienne – 2011

Enquête sur un crapaud de lune – Monique Debruxelles et Denis Soubieux 2011

Le roman noir d’Anaïs – Bernard Coat L. – 2011

À la verticale des enfers – Fabio M. Mitchelli – 2011

Crime au long Cours – Katy O’Connor – 2011

Remous en eaux troubles –Muriel Mérat/Alain Dedieu—2011

Thérapie en sourdine – Jean-François Thiery — 2011

Le rituel des minotaures – Arnaud Papin – 2011

PK9 – Alain Audin- 2012

…et la lune saignait

1

Le sabre s’apprêtait à lui trancher la gorge lorsque la table de chevet s’ébroua. Sa pomme d’Adam s’en émut et elle se rétracta pour échapper à la lame affûtée qui la menaçait. Sa luette, asséchée par une nuit de ronflement, émit un raclement de condamné à mort. Le cimeterre s’en effraya et il se volatilisa de son cauchemar. Martial se soustrayait au funeste destin d’anencéphale.

Ce genre d’extravagances parasitait ses songes. Leurs incongruités émanaient d’une carence en sommeil, d’une imprégnation de somnifère et d’une inflation œnolique. Parfois, un zeste de sexe pimentait ce mélange. Ce subtil imbroglio maintenait son esprit dans un état de léthargie abyssale.

Les ébrouements inopportuns réitérèrent leurs incursions dans son champ de conscience riquiqui.

Un réflexe digne d’un primate suggéra à sa main gauche de se mouvoir. Ses doigts se déplièrent tel un parapluie sous une bourrasque et ils tâtonnèrent en direction de cet objet psychotique qui avait usurpé la sonnerie du réveil matin. Ils s’affalèrent avec rudesse sur une proéminence tiède et moelleuse ; une texture insolite pour une pendulette en plastique recyclé. Un relent de lucidité s’immisça le long de ses synapses jusqu’à son cortex embrumé. 

Martial sursauta sur son matelas trop mou :

« Mince, un sein! »

Agacé et vexé par cet attouchement rustaud et inopportun, l’objet de sa stupéfaction se réfugia sous le drap froissé entraînant le corps nu qui s’en paraît.  

Martial s’assit contre son oreiller tire-bouchonné. Aussitôt, une espèce d’enclume sur laquelle un forgeron cognait avec entrain annexa son crâne et dans sa bouche, sa langue se mua en une râpe.

Malgré ce fâcheux constat, le cou de Martial entama une périlleuse rotation en direction du réveil. En représailles, le marteau se transforma en une perceuse à percussion et la dentelure de la lime se transmuta en lames de rasoir ébréchées. Surmontant ces affres, Martial entrouvrit une paupière jugeant cet effort démesuré. Il décrypta les chiffres verts fluorescents : quatre, trois et zéro. Cette heure inconvenante acheva de démoraliser Martial. Il fut alléché par une douillette et lâche retraite sous son oreiller.

Martial chassa de son esprit ce choix déshonorant. Il gonfla sa poitrine et il serra ses poings. Lorsque ses ongles eurent entaillé ses paumes à la limite du saignement, la douleur et, il dut se l’avouer, une once de satisfaction, lui arracha une grimace.  

Enfin, il pouvait procéder au décorticage de ses désagréments selon leurs degrés de nuisances : premièrement, éradiquer cette épouvantable migraine, deuxièmement, identifier la propriétaire de ce sein et troisièmement, répondre à ce détestable téléphone.

L’étape initiale justifiait une sortie de lit avec précautions, en évitant le moindre à coup fatal. Sa jambe gauche s’aventura hors des draps et son pied se posa sur la moquette usée. Cette avant-garde ne détecta aucun guet à pans. La droite suivit et Martial se retrouva assis sur le bord du matelas. Satisfait du déroulement des opérations, il se frotta les yeux.

Le passage à la verticalité constituait une manœuvre délicate, mais il lui permettrait d’élever son statut de mollusque à celui envié de bipède. Cette fois-ci il vida ses poumons espérant alléger son poids de quelques grammes et limiter la souffrance qui résulterait de la manœuvre suivante. D’un coup, il souleva ses soixante-dix kilos et il propulsa son cerveau à un mètre quatre-vingt-huit du sol ; c’était la hauteur que lui attribuaient ses papiers d’identité. Et, comme prévu, sa migraine décupla

Du coup, son objectif initial lui parut inaccessible, mais il recélait un trésor inestimable : l’armoire à pharmacie. Martial puisa dans ses dernières ressources et se lança à l’aveugle en palpant les murs. Il franchit la porte de la chambre puis il s’aventura dans le couloir obscur. Il procéda à une pause sur seuil de la cuisine, la destination de cette expédition puis il y pénétra. Malgré les martèlements enragés de son cerveau, il demeurait sauf.

Sa main explora le mur carrelé. Dans cette vieille maison, les interrupteurs de bakélite saillaient comme de grosses verrues noires. Il en détecta le bouton sur lequel il appuya sans en mesurait les conséquences. Le claquement sec lui vrilla les tympans et la lumière du néon opéra sur ses rétines une vivisection en règle. Martial se raidit, redoutant une désintégration de son corps, mais rien ne se produisit.

Conscient de son outrageante vulnérabilité en ces circonstances ridicules, son cerveau enclencha la procédure de survie, bien rodée ces derniers temps. Elle le pilota tel un pantin vers l’armoire à pharmacie tant convoitée.

La confection d’un cocktail antalgique requérait un gramme d’aspirine et de paracétamol en poudre et un fond de café, corsé, froid et sans sucre.

Les formes effervescentes avaient une utilité événementielle différente. Ainsi, les trois minutes trente, nécessaires à la déliquescence de la pilule bleue, permettaient d’échafauder un scénario érotique à la hauteur de son prix prohibitif. Mais, pour une atroce migraine, ces mêmes cent quatre-vingts secondes équivalaient à une saison en enfer.

Les mains de Martial s’emparèrent des boîtes de médicaments. Il réapprovisionnait son stock avec soins. La cafetière était à moitié pleine. Il prépara sa mixture dans un gobelet de plastique. Son index indécis la touilla avec énergie et il l’engloutit en une gorgée. Puis, il éteignit ce néon blafard qui lui torturait les yeux.

Dans la pénombre perturbée par la veilleuse du four, Martial essaya de se remémorer les évènements de la veille. Des tréfonds de son subconscient surgirent des effluves de tabac, d’alcool et de musc. Puis, émergèrent des sonorités de succion et de mots immoraux. Enfin, des souvenirs tactiles se matérialisèrent sous forme de caresses impudiques et de lèvres gourmandes.

L’identité de sa partenaire nocturne lui échappait encore. Son prénom comportait des A, il en était persuadé. Agatha, grotesque, Natacha, absurde. Martial se massa les tempes ; les flancs de l’enclume avaient refroidi. Sa tambouille pharmacologique agissait. Il décida de rallumer le néon ; cette fois, la lumière blanche lui épargna les yeux. 

Martial cligna des paupières. Les fautifs de son ptoyable réveil jonchaient le formica vert de la table : une bouteille de whisky à demi vide, une de vin qui l’était en totalité, un cendrier vomissant des mégots et un soutien-gorge de dentelle noire. Martial rechercha la culotte assortie. Le bas, aussi attrayant que le haut s’il était coordonné, demeurait invisible.

Les tambourinements dans sa tête s’estompaient. Un petit noir devrait en venir à bout. Il vida le fond de la cafetière dans l’évier ; il y plaça une dosette de robusta et y versa de l’eau. Les crachotements de l’appareil démarrèrent.

Soudain, une étincelle embrasa ses circuits mnésiques ; sa partenaire nocturne se prénommait Marina. Martial savoura cette révélation en dégustant les premières gorgées chaudes. Un autre constat émergea dans son cerveau convalescent : la pilule bleue qui pétillait n’avait pas vu le jour.  

Des vibrations en provenance de la chambre à coucher le tirèrent de ses élucubrations pharmacologiques. Bigre, la priorité numéro trois l’apostrophait depuis la table de chevet. Martial posa son gobelet sur le réfrigérateur pour s’occuper de ce maudit téléphone qui le harcelait. La lumière tamisée du couloir le guida vers la pièce.

Marina dormait en chien de fusil, son corps dissimulé par les draps. Ses fesses plantureuses s’accordaient avec sa poitrine. Cet assortiment, que des mauvaises langues relégueraient au catalogue des vulgarités, représentait aux yeux de Martial la quintessence de la volupté. La satisfaction de ses cinq sens constituait l’essentiel de ses préoccupations existentielles.

L’ivresse le délivrait de sa timidité maladive et lui permettait d’aborder les prostituées. Mais, l’alcool gommait les souvenirs de ces agréables interludes charnels.

Il contourna le lit, prit le portable hystérique et retourna dans la cuisine. Il était nu et il s’en moquait ; après tout, il vivait seul ou parfois en couple tarifé.

 Sur l’écran tactile s’affichait en rouge le nom de Gourmont ; Thierry Gourmont, le lieutenant d’astreinte de cette nuit. Les neurones de Martial dégrisèrent en une seconde. Il appuya sur la touche de rappel.

— C’est Constant, tu as essayé de me joindre.

— Oui. Désolé pour l’heure, mais la situation est explosive. Je me trouve dans l’église Saint Saturnin. Son curé vient d’être buté. J’ai prévenu les secours, ils vont arriver.

— Pourquoi appeler de l’aide puisqu’il est mort ? 

— Un type gît à terre, inanimé, inconscient ou comateux ; dans les vapes quoi ! Je l’ai placé en position latérale de sécurité.

— Parfait. Es-tu seul ?

— Avec l’agent en faction et le témoin dans le presbytère. C’est elle qui nous a avertis.

— Une femme !

— Oui, elle est salement secouée.

— A-t-elle été agressée également ?

— A priori, non.

— Que foutait tout ce beau monde dans une église à quatre heures du matin ?

— Elle vous le racontera.

— Bon, tu sécurises le site et tu réveilles ton binôme. Moi, je m’occupe des techniciens et du légiste.

— Giuili passe des vacances chez ses parents ; son papa est sacrément malade.

— Habitent-ils loin ?

— Pas trop.

— Je lui conseille vivement d’être sur place avant moi !

— Bon d’accord, je lui transmettrai votre requête.

— Au fait, comment s’appelle la victime ?

— Figier, le père François Figier.

 Martial éteignit son portable. Les promesses d’une journée bucolique s’évaporaient. Il retourna dans la chambre prendre un slip et des chaussettes propres en évitant de réveiller Marina. Elle respirait par la bouche, ses lèvres charnues entrouvertes. Martial fut dépité devant tant de gâchis. Il ramassa ses vêtements de la veille dispersés sur le sol, un pull vert épais, une chemise blanche, un jean délavé et une paire de mocassins en daim. Seul son loden beige demeurait à sa place sur le portemanteau de l’entrée. Un Glock 19, équipé d’un chargeur à dix-sept coups, en déformait la poche intérieure droite. Martial était gaucher.

Il fouilla dans son porte-monnaie, et en sortit cinq billets de cent, deux de plus que le tarif négocié avec Marina. Maintenant que sa mémoire fonctionnait, il se rappela qu’elle avait fait preuve d’une immense patience et lui fut minable. Elle ne garderait pas un grand souvenir du commissaire Martial Constant. Une réputation de piètre amant se propagerait dans le petit milieu de la prostitution. Martial s’en foutait. Mais avec l’âge, il constatait avec amertume que de pécher avec de la chair, fût-elle fraîche et plantureuse, n’aboutissait plus au nirvana. Son ex-épouse demeurait la dernière femme, tarifée ou pas, avec qui il s’était vraiment éclaté. 

 Il déposa les billets verts à côté de la cafetière. Il y colla un message : « Passe une excellente journée, claque bien la porte en partant ! »

Un froid piquant l’accueillit à l’extérieur et acheva de revigorer ses ultimes dendrites alcoolisées. Un brouillard dense floutait les contours des réverbères et leurs halos se nébulisaient en une mouvance grisâtre.   

 Sa voiture, dont la couleur s’harmonisait avec l’air ambiant, l’attendait au milieu de la courette. À côté, la petite bombe rouge de Marina lui rappela qu’un gouffre séparait le public du privé. Il programma le guidage vocal de son véhicule. Martial travaillait depuis trop peu de mois dans cette ville pour qu’il puisse s’en dispenser. Étrangement, durant les douze années passées dans la capitale, il n’en avait pas eu besoin. De toute façon, à l’époque, ses voitures de fonction n’en étaient pas équipées.

L’église Saint Saturnin se situait dans le plus ancien quartier de la localité ; elle était adossée à une colline, le point culminant de cette cité provinciale.

En relevant son visage, Martial croisa son reflet dans le rétroviseur. Il se trouva défraîchi avec ses yeux rougis et ses cheveux en bataille. Il humecta sa main et essaya de lisser les mèches récalcitrantes. Après une amorce de docilité, les épis rebelles se redressèrent de plus belle. Martial se consola ; sa tête d’enterrement correspondait aux événements de la nuit.

Sa voiture franchit le porche de la cour. À cette heure matinale, le boulevard s’avérait désertique. Martial se dispenserait d’allumer son gyrophare. La teinte grise de son véhicule se fondit dans celle de la brume.

En même temps qu’il conduisait selon les suaves intonations féminines du guidage, il commença à consulter son répertoire téléphonique. Les numéros professionnels y étaient inscrits en rouge et ils représentaient la quasi-totalité de sa liste. Ses proches s’affichaient en vert, avec deux entrées : sa fille et son ex-femme. Pour cette dernière, la validité des chiffres enregistrés était incertaine. Les autres se paraient de bleu, dont celui de Marina qu’il avait glané sur Internet.

En premier lieu, il devait prévenir Jacques Satier. Il dirigeait la police scientifique régionale. Martial en avait visité le siège tout neuf, situé en banlieue. Les chanceux disposaient d’un vaste parking, et, comble du confort, d’une climatisation avec purificateur. Satier l’avait tanné au sujet de la vétusté du commissariat central, vieille bâtisse grisâtre d’après-guerre, coincée entre un fast-food arabe et un restaurant asiatique. Son isolation était si perfectible que les températures n’y dépassaient pas les dix-sept en hiver et ne descendaient pas sous les trente l’été. Et toute l’année, les policiers y reniflaient des relents de kebabs frittes et de nems frits. Martial n’osa pas évoquer avec Satier les quatre places de stationnement réservées aux trente personnes qui y travaillaient. La réalité n’avait pas besoin de caricature, elle en constituait déjà une. 

Les uniformes bleus jalousaient les blouses blanches de Satier. Le maniement d’une matraque comparé à celle d’une éprouvette ne conférait pas la même aura. De sorte que Satier et ses acolytes passaient pour des dédaigneux prétentieux. Dans toutes histoires évoluait ce genre de protagonistes. Des rumeurs colportaient l’existence d’accointances entre Satier et des politiques du cru. Son bureau de la taille d’un paquebot le prouverait irréfutablement. Lorsque Martial  s’accoudait sur sa table de travail rayée, il se disait qu’il devrait s’en inspirer afin d’obtenir des crédits.  

Après une dizaine de sonneries, Satier décrocha.

— Oui commissaire, que me vaut l’honneur d’un réveil si matinal, maugréa-t-il d’une voix embrumée ?

En entendant ces mots, Martial en conclut que le capitaine devait être effectivement imbu de sa personne. Cependant, s’interrogea Martial, qu’aurais-je répondu à Gourmont, l’estomac vide de médicament ? Un juron comme « putain », voir son préféré « merde ».

— J’ai besoin de vos services. Gourmont nous attend dans l’église Saint Saturnin. Son curé vient d’être assassiné.  

— Quoi ! Le père Figier a été tué !

— Vous le connaissiez.

— Comme tout le monde ! Nous sommes dans une jolie merde.

En matière de grossièretés, Martial se sentit soutenu dans ses choix, certes classiques, mais universels.

— Je vous l’accorde. Je suis en route pour Saint Saturnin.

— Bon, je réveille mes gars et on rapplique aussi sec.

Martial raccrocha. Des gouttes s’écrasèrent avec mollesse sur le pare-brise. Le pâle halo des réverbères s’y réfracta dessinant des auréoles irisées qui diminuèrent la visibilité. Martial n’appréciait pas les averses et il pleuvait avec une constante désespérante dans cette région. Il enclencha les essuie-glaces ; la nuit brumeuse réapparut. 

Il restait à prévenir le légiste. Martial caressa du pouce la coque plastifiée de son portable. Un pan de son passé avait ressurgi avec le nom du praticien : Docteur Sylvie Bailliez, Professeure des universités, Chef du service de toxicologie et de médecine légale à l’hôpital et, accessoirement, son premier amour. Il fut agréablement surpris de la savoir dans cette ville, mais il appréhendait leurs retrouvailles.

En enregistrant le numéro de téléphone de la doctoresse dans son répertoire, Martial avait hésité entre le vert et le rouge. Il avait opté pour la seconde couleur. Leur idylle n’était qu’un vieux souvenir, encore vivace, comme en témoignait la participation érotique de Sylvie dans ses rêves. Concession à ce passé, il l’avait enregistré sous son prénom, à la place du vocable : médecin légiste. Il effleura l’écran avec la même confusion qu’il avait éprouvée trente ans auparavant.

Le grésillement réglementaire fut suivi par cette tonalité intermittente authentifiant la connexion entre les deux appareils. Une voix grave jaillit du haut-parleur : « Le docteur Bailliez n’est pas disponible. Merci de laisser un message après le bip ». Sylvie fumait donc encore et elle s’exprimait toujours aussi sèchement en mélangeant les genres. Ces aspects de son caractère l’avaient initialement fasciné, puis à la longue, agacé. Le message s’acheva par le bip d’accès à sa boîte personnelle. Martial hésita ; il la rappellerait conformément à la procédure. En ce début d’enquête, sa présence ne se révélait pas absolument indispensable. Une seconde après avoir coupé la ligne, il le regretta ; un petit mot gentil ne lui aurait rien coûté. S’agissait-il d’orgueil de sa part, le moindre de ses nombreux défauts, ou bien de la timidité à égard de Sylvie ? Martial dut se l’avouer, elle l’impressionnait toujours.

Martial tourna sur sa gauche, selon les instructions monocordes du guidage. Les rues rétrécissaient à fur et à mesure qu’il remontait les styles architecturaux et les siècles. Il parvint dans l’enchevêtrement de la vieille ville. Deux mille ans s’interposaient entre les pneus de sa voiture et les pavés gallo-romains.

Qui devait-il encore tirer de son lit ? Son pouce flâna sur l’écran tactile. Le parquet attendrait.

2

Presque trente-six, célibataire, sans enfant et un premier cheveu blanc. Il se tenait là, plus gris que blanc, blotti sur sa tempe gauche, caché par des mèches blondes.

Une première entame du temps.

Marie scruta les traits de son visage dans le miroir. Elle le trouva d’une singulière cruauté. Elle y chercha un signe d’encouragement ; notamment, du côté de ses grands yeux dont la limpidité attirait le regard des hommes. Des cernes grisâtres en boursouflaient les contours. Cette flaccidité prédisait-elle l’apparition de poches disgracieuses ou découlait-elle de sa pénible nuit de garde ?

La porte des vestiaires s’ouvrit et Hélène, une des infirmières de l’équipe, entra. Cette irruption empêcha Marie de trancher sur le devenir esthétique de ses paupières.

— Si tu voyais ta tête, Marie ! Tu devrais venir boire un café et souffler cinq minutes.

Marie s’ébouriffa les cheveux, noyant l’intrus gris dans la blondeur naturelle de ses longues mèches. Elle disciplina le tout en une queue-de-cheval qu’elle maintint avec un bandeau bleu ciel, coordonné avec la teinte de ses iris.

— Je songeai à Joan, mentit Marie.

— Je suis navrée de te déranger dans tes pensées. Tu l’aimais beaucoup n’est-ce pas ?

— Comment ne pas s’attacher à une fillette de treize ans dans le coma à cause de petits cons en quête de portables ? J’ai essayé de la soigner comme mon propre enfant ; et, tu en as vu les résultats.

— Nous avons tenté le maximum tout à l’heure !

— C’est gentil à toi d’employer le terme « nous », mais c’est moi le médecin de garde cette nuit et je n’ai pas pu la sauver. Je fus à peine capable de lui fermer les yeux !

— Marie, soupira Hélène, ne le prend pas ainsi. Joan devait partir, un point c’est tout.

— Pourquoi la mort ne dort-elle pas de temps en temps ?

Hélène préféra garder le silence. Ces prochains mois, le docteur Marie Jarvic déprimerait. Cette culpabilité la rongeait dès qu’elle s’attachait trop à ses malades.

 Durant toute son hospitalisation, la santé de Joan avait rythmé les journées, les nuits et même les rêves de Marie. Ses lendemains avaient porté son nom et l’univers de la praticienne s’était restreint à une tâche : vaincre la mort.

La jeune adolescente était arrivée dans le service le crâne fracassé par une barre de fer. L’hémorragie cérébrale qui en avait résulté devait l’emporter tôt ou tard ; personne n’en avait douté sauf Marie Jarvic.

Comme à son habitude, elle s’était investie corps et âme pour relever l’impossible défi. Elle n’y était jamais parvenue, mais elle s’était acharnée à nouveau contre la mort durant quatre longs mois. Le combat s’était déroulé sans violence, ni douleur, car Joan avait sombré dans un coma dépassé. Malgré les efforts désespérés de Marie, Joan avait fini par s’étioler. Son sang, d’un bleu envoûtant, transparaissait sous sa peau d’une finesse extrême.

Sous cette enveloppe diaphane, son âme s’était préparée. La mort avait surgi sous forme d’une embolie pulmonaire, foudroyante et imparable. Elle avait emporté son dû en un éclair. Marie resta prostrée à son chevet avant de se résoudre à débrancher le respirateur.

Ses lendemains retrouvaient l’anonymat et ne portaient plus de nom. À chaque décès, une fraction de Marie s’effritait.

Hélène et Marie travaillaient en réanimation depuis dix ans ; il s’agissait pour chacune d’une première affectation. Elles étaient nées le même mois de la même année. Hélène avait entamé des études d’infirmières sur le tard, après l’arrivée de son fils autiste.

Durant toute cette décennie, Hélène avait assisté à la métamorphose de la jeune doctoresse. Des revers sentimentaux l’avaient précipitée dans un surinvestissement professionnel. Mais un équilibre personnel ne se façonnait pas dans un univers où régnaient la maladie et la mort. Marie avait perdu son espièglerie et son enjouement de départ et avait gagné en cynisme et en froideur. 

Bien qu’intimes, les deux femmes n’évoquaient jamais ce problème. Entre deux soins, elles s’entretenaient de tout et de rien avec un sujet de prédilection : les hommes en général et les leurs, en particulier. Pour Hélène, le sien s’accordait au singulier ; quinze ans de mariage avec un camarade d’école, une maternité difficile et tardive et la vie avec un enfant autiste. Par le biais des confidences d’Hélène, Marie entrevoyait le quotidien d’une famille et d’un couple unis.

Pour la doctoresse, le mot homme s’accordait au pluriel. Des passades, des coups d’un soir ou d’un mois, remplissaient son univers affectif. Elle traînait une réputation de croqueuse. Grâce à ces papotages, Hélène expérimentait par procuration les frissons de l’adultère.

Mais derrière ces aventures, Hélène discernait la profonde dislocation psychologique de Marie. Une fois, alors qu’elles déjeunaient à la cantine, Marie lui avoua préférer la compagnie des morts-vivants du service à celle des bien-portants. Les premiers ne décevaient que des héritiers potentiels.

Cette dépression consumait Marie. Hélène lui avait suggéré de consulter un confrère psychiatre. Elle avait eu droit à deux semaines de mise en quarantaine en règle. Depuis, l’infirmière éludait le sujet, mais elle veillait avec discrétion sur l’état mental de Marie.

Car la doctoresse était une de ses rares amies sur laquelle Hélène  pouvait compter. Le jour, où elle eut une fausse couche, Marie était revenue exprès de ses vacances en Grèce, pour garder Jonathan, son fils.

Marie devint vite complice avec le jeune autiste. Ils communiquaient par des mimiques et par une gestuelle dont ils connaissaient seuls les codes. Dans ce monde sans paroles, Marie parvenait à anticiper les besoins et les désirs du garçon. Elle appliquait les méthodes qu’elle utilisait avec ses malades. Elle affichait une aisance déconcertante dans cette forme de relation muette fondée sur l’instinct. Lui suggérer qu’il s’agisse d’une déformation professionnelle l’aurait vexée. Du coup, Jonathan ne réagissait qu’à la présence de trois individus : Hélène, son père et Marie

Elles sortirent du vestiaire. Dans une heure, l’équipe du matin en prendrait possession.

— Tu viens le boire ce café, réitéra Hélène.

Les trois quarts du personnel de nuit étaient attablés dans un débarras borgne baptisé pompeusement espace de repos. Du liquide brunâtre fumait dans des gobelets transparents. Les deux femmes s’installèrent. La moitié des soignants grillait une cigarette et la conversation s’orientait invariablement sur les futurs congés. A priori, toute la réanimation migrerait sur Chypre pour les prochaines vacances. Marie resta en retrait, sans jalousie. Au contraire, elle se plaisait à écouter ses collègues discourir sur de simples, mais saines préoccupations.

Le café était amer. Marie avait oublié de le sucrer. Qu’importait, dans deux heures, elle baignerait au sein des limbes engendrés par les effets conjugués d’un somnifère, d’un antidépresseur et d’un verre d’alcool. Demain, une nonagénaire tétraplégique ou hémiplégique se substituerait à Joan dans le quotidien de la doctoresse. En attendant, Marie réfléchit au nombre de comprimés qu’elle avalerait tout à l’heure ; elle se décida pour une double dose, alcool inclus. 

3

L’église se blottissait au fond d’une placette desservie par une étroite impasse pavée. Les taches bleues, rouges, jaunes et blanches des gyrophares bariolaient les colombages des maisons médiévales et la façade de l’édifice religieux. Le Moyen-âge se colorisait en Technicolor par le biais d’un fait divers.

Des anonymes avaient eu l’idée saugrenue d’avertir les permanences des services incendies et ceux de la voirie municipale. Martial se pinça les lèvres ; une nuée d’honnêtes gens bien intentionnés l’ensevelirait sous des monceaux de témoignages fumeux et contradictoires. Martial ralentit puis émit son juron préféré. Aucun emplacement n’était disponible pour se garer. Sur les minuscules trottoirs, le voisinage paradait en robe de chambre et pantoufles, malgré la pluie et le froid.  

Une voiture blanche, gyrophare allumé, tournait déjà, également à la recherche d’une place libre. Elle se parqua sous un abri de bus, ses feux tout contre le panneau publicitaire. Dans leurs halos se mirèrent les seins en poire d’un mannequin qui suçait son index enduit d’une célèbre crème chocolatée. Martial n’avait jamais déjeuné en tête à tête avec son ex-femme topless. 

À cinq heures du matin, les autobus ne circulaient pas. Martial lorgna sur la place, grande comme un mouchoir de poche, disponible derrière le véhicule blanc. Déborder amplement sur la chaussée suffirait. Il serra au plus près la voiture dont le gyrophare s’était éteint. Son conducteur n’apprécia guère cette manœuvre millimétrée et sa portière s’ouvrit brutalement, en vue d’un règlement de compte verbal. Martial identifia le lieutenant Marco Giuili, furibond, prêt à dégainer sa carte de police en guise de passe-droit. Ce dernier se ravisa aussi vite, reconnaissant son patron. Martial plaça bien en évidence le panonceau « Police », derrière son pare-brise. Il sacrifiait à ce rituel à chaque fois qu’il ne se garait pas convenablement, ce qui lui valait de posséder la voiture la plus rayée du commissariat. 

— Bonjour, je ne vous avais pas aperçu dans ce foutoir, dit Giuili avec son léger accent transalpin. 

— Comment va ton papa, répondit Martial ?

Ce dernier luttait contre le rejeton engendré par des années de tabagisme ; une jolie petite boule assez méchante dénommée cancer des poumons. Giuili, son unique fils, n’en retenait aucune leçon ; il fumait bien plus que son père. L’homme n’assimilait jamais les enseignements de la nature.

— Bof, bof, lui répondit Giuili dont la main pivota de droite à gauche à moins que ce ne fût le contraire.

— Tu n’étais donc pas d’astreinte.

— Sur le planning non, jusqu’à ce que Gourmont me réquisitionne. Et théoriquement, je ne l’étais pas avant la semaine prochaine.

— Gourmont t’a mis au parfum.

— Un curé démonté m’a-t-il expliqué ? Il avait l’air sacrement excité.

— Une grosse patate chaude risque de nous exploser à la figure si cette histoire s’avère exacte. Rien ne doit filtrer de cette église, ajouta Martial en s’inclinant protocolairement vers son lieutenant.

Martial désigna d’un geste de la main les badauds agglutinés devant la grille malgré les intempéries.

— Tu t’en charges Giuili. Tu prends poliment leurs coordonnées et tu leur dis gentiment de rentrer chez eux. Après, tu tournes dans les parages. Note tout ce qui te paraît bizarre, y compris les trucs farfelus, et n’oublie pas de fouiller les poubelles. D’accord Giuili ?

— Je leur annonce quoi à ces braves gens !

— Invente donc ! Une fuite de gaz par exemple.

— Pas crédible patron. Il n’y en a pas dans ce quartier. Un début d’incendie, c’est nettement plus drôle !

— Fais comme tu le sens, mais débarrasse-moi ce bazar, répondit Martial qui commença à gravir les marches du parvis ! 

 Giuili déboutonna son blouson de cuir noir et révéla ostensiblement la crosse de son Sig Sauer de service.

 Il harangua les curieux à l’image d’un bateleur forain.

— Messieurs, dames, il s’agit d’un exercice conjoint de la police et des pompiers. Ne restez pas dehors, vous nous gênez et vous allez surtout attraper un gros rhume. Retournez vite au lit faire dodo ! Merci bien.

 Giuili joignit le geste à la parole à grand renfort de moulinets des bras, assez persuasifs, puisque les premiers badauds refluèrent. Cependant, la pluie froide avait aussi redoublé de violence. 

Parmi les ragots qui circulaient au commissariat, le grand-père de Marco Giuili aurait frayé avec la Camorra napolitaine. Il n’avait jamais démenti cette filiation dont il tirait une fierté contenue.

Martial ne raffolait pas des églises. Ses convictions religieuses n’entraient pas en considération ; de toute façon, il s’était décrété athée. Il détestait simplement ces portillons latéraux dont les battants écrasaient les nez avec un couinement inégalable. Par ailleurs, le porche principal ne se franchissait qu’horizontalement dans une poussette pour son baptême puis dans un cercueil pour ses obsèques. Entre-deux, la position debout permettait de se marier, mais qu’une seule fois.

L’agent en faction le salua avec déférence ; Martial lui en fut tout obligé et lui adressa un clin d’œil gratifiant. Il appartenait à cette poignée d’individus capables de le reconnaître dans cette ville. Avec Gourmont, Giuili et la mammy, à qui il louait sa maison, cette minorité ne constituait qu’une main incomplète. Marina ne pouvait pas incarner le petit doigt manquant ; elle était descendue de la capitale où elle résidait.

La pluie dégoulinait sur la façade de l’église en diorite grise mouchetée de quartz bleu et rose. Son architecture troglodytique était fascinante. Le transept et le chœur s’enchâssaient dans les entrailles de la roche. En avant, la nef en dépassait sur une quinzaine de mètres. Un prospectus de la mairie consacrait plusieurs paragraphes à cet édifice religieux. C’était l’un des points forts du patrimoine touristique local.

À l’époque romaine, la colline servit de carrière de pierres. Après un siècle d’exploitation, une cavité gigantesque en éventrait le flanc. L’empereur Néron, subjugué par cette excavation hors normes, ordonna sa reconversion en un temple dédié à Saturne.

Les tailleurs prirent le relais des esclaves. Ils sculptèrent sur les parois des colonnes. Entre, ils creusèrent des niches dans lesquelles furent placées des statues du fils d’Uranus. Ils prolongèrent la partie troglodytique par une rotonde. En son centre jaillissait une source d’eau chaude. Selon la légende, le feu des enfers la réchauffait.

Trois cents ans après, les premiers chrétiens y prati-quèrent leurs premiers offices, démontrant aux hérétiques la supériorité du nouveau dieu sur les divinités païennes. La conversion définitive du temple en église débuta au sixième siècle et s’acheva avec le premier millénaire.

L’instigateur de ce projet s’appelait Siguéric, un des bâtards du roi wisigoth Euric. Le jeune barbare tomba éperdument amoureux de la fille d’un comte gallo-romain acquis à la foi chrétienne. Le Wisigoth se convertit afin d’obtenir la main de sa belle. Mais son futur beau-père émit une condition : le prétendant devait ramener de Judée une preuve de sa piété. Siguéric s’embarqua pour Jérusalem. Comme Homère, son périple fut émaillé de mille épreuves initiatiques. Au final, il rapporta les plans originaux du premier Saint-Sépulcre. Il put épouser sa dulcinée et, en signe de dévotion, il entreprit alors la transformation du sanctuaire en église, rachetant au passage les péchés de son père, grand pourfendeur de chrétiens. Les travaux furent suspendus faute de crédit, pour ne reprendre que quatre siècles après. Depuis, seuls les Templiers en modifièrent la construction, en adjoignant au transept une chapelle qui porte leurs noms.

Le portail central était surmonté d’un linteau monolithique sculpté des chimères infernales qui s’affrontaient en un combat éternel. Dessus, les douze apôtres surveillaient d’un air résigné ces créatures hybrides. Craignaient-ils qu’elles ne s’échappent du monde des ténèbres ? Tout en haut le Christ écartait ses bras en signe de bienvenue aux pèlerins contrits à ses pieds, mais son regard planait dans le vide bien au-dessus de la tête des fidèles.  

Martial enjamba le sempiternel ruban zébré de rouge et de blanc qui délimitait le périmètre du crime ; Gourmont avait vu large ; sage initiative.

 Le portillon latéral s’ouvrit subitement, faisant sursauter Martial. Le lieutenant Gourmont en surgit, prêt à allumer une cigarette. Il affichait le regard de ces rescapés des tranchées qui avaient côtoyé l’horreur. 

— Qui est dedans, lui demanda Martial ?

— Euh, secouristes, toubibs, infirmiers et brancardiers. Dans le désordre, ils se ressemblent tous avec leur blouse blanche.

 Gourmont inhala tranquillement une bouffée de tabac puis en expira la fumée très lentement. 

— Comment cela se présente-t-il à l’intérieur, continua Martial ?

— Du Tarantino, sans la censure. J’ai mis une couverture de survie sur les restes du père. Avec le témoin, nous sommes les seuls à l’avoir vu dans cet état. Ce n’est pas du joli ! 

— Finis ta clope et rejoins-moi. 

Martial entrebâilla le battant. L’allée centrale était obstruée par un brancard qui pourrait tout aussi bien servir de civière. Martial marcha sur les dalles polies par les siècles de piétinements. Un corps nu gisait au pied de l’autel. Il ne portait pas même de chaussettes. Des blouses blanches l’encerclaient. Deux puissantes torches électriques, posées sur le sol, éclairaient la scène.

Comme dans un théâtre chinois, des jeux d’ombres et de lumières se profilaient sur les murs et les piliers millénaires. D’étranges spectateurs de pierre surplombaient le tohu-bohu des secouristes ; c’était des gargouilles ornant les chapiteaux des colonnes. Leurs rictus, leurs œillades, leurs langues tirées rappelaient à l’homme sa triste condition. Leurs singeries demeuraient toujours d’actualité.

Les pieds des urgentistes pataugeaient dans du sang frais. Sa senteur douceâtre se mêlait à celles des antiseptiques. Une aiguille était plantée dans l’avant-bras du blessé ; elle était reliée à des poches de plastique transparent, qu’un soignant tenait en l’air.

À gauche, devant une chapelle, il reconnut la couverture de survie de Gourmont d’où dépassaient deux pieds, chaussés ceux-là de pantoufles vertes.

Martial remonta l’allée centrale. Il contourna avec précaution les flaques de sang en phase de coagulation. Sa présence ne perturba en rien le ballet des blouses blanches. Les paroles du groupe devinrent détectables.

— Je l’intube, aboya une des voix avec conviction !

Un homme massif, les manches retroussées jusqu’aux coudes et sans gants avait prononcé ces mots. Il serrait entre ses dents une lampe stylo qu’il tentait tant bien que mal de stabiliser en direction de la bouche du blessé. Sa main gauche maintenait béantes les mâchoires et sa droite tenait une canule. 

— Merde ! Sa gorge est remplie de vomi, maugréa-t-il.

Aussitôt, son voisin lui tendit un tuyau mou et transparent qui émettait un bruit de succion. Le premier s’en empara et, sans précipitation, il la plongea dans la cavité buccale du malade.

L’embout aspira un liquide verdâtre et glaireux. Des crachotements ponctuèrent le patient nettoyage du docteur. L’autre extrémité était reliée à un récipient de plastique dans lequel se déversa la vomissure par saccades.

— Bon, je vais pouvoir passer cette fois, dit le praticien.

Il introduisit entre les arcades dentaires la canule d’intubation. Il la tortilla avec dextérité, jusqu’à l’obtention d’un chuintement de ventouse.

— Nous y voilà, annonça-t-il sans triomphalisme. Donne-moi le jus.

L’adjoint lui tendit un masque de silicone. Le médecin l’emboîta au bout de la sonde. L’aide tourna la valve d’une bombonne pressurisée, sur laquelle Martial reconnut le logo des produits inflammables, de l’oxygène.

Le thorax du blessé tressauta.

— Diminue le débit, s’il te plaît. Un litre devrait suffire. Ses poumons doivent être défoncés, lâcha le praticien. 

La baisse de la pression permit l’obtention de mouve-ments respiratoires harmonieux et le visage crayeux du malade rosit.

Le médecin fixa la canule avec rouleau d’adhésif en évitant soigneusement de coller les lèvres. Alors qu’il vérifiait l’étanchéité de son montage, une ombre s’interposa devant le faisceau de la lampe posée à terre. 

— C’est quoi ce bordel, cria-t-il en se retournant vers Martial dont la jambe masquait la torche électrique ?

— Barrez-vous ! Espèce d’idiot, vous n’avez rien à foutre ici, continua-t-il !

Martial bondit en arrière ; la lumière baigna de nouveau le visage du blessé.

— Désolé, bredouilla Martial, plus coutumier à la déférence que lui conférait son titre de commissaire.

— C’est bon mon gars. Mais éloignez-vous. Nous n’avons pas fini.

— Où allez-vous le transférer, dit Martial ?

— À votre avis, répondit le docteur ! À l’hôpital, dès qu’il sera transportable et, d’abord, qui êtes-vous ?

— Commissaire Constant, de la police judiciaire. Je peux vous parler sans vous gêner.

— Ouais, le plus dur est fait. Que disent les écrans, demanda-t-il en se tournant vers son assistant sans prêter attention à la requête de Martial ?

— Quatre-vingt-neuf d’oxygène. Le pouls est à soixante, avec des extrasystoles, lui répondit celui qui devait être un infirmier.

— Est-il sérieusement blessé, questionna Martial en s’agenouillant pour se placer à la hauteur de ses interlocuteurs ?

— Non, vous hallucinez ! Il a juste un enfoncement thoracique, une hémorragie interne et des fractures disséminées partout. Et, le reste que je ne vois pas.

— Il va pouvoir s’en tirer selon vous.

— Dix pour cent de chance, en arrondissant à la décimale au-dessus du huit.

Martial n’appréciait pas particulièrement cet humour médical très hermétique. 

— L’avez-vous trouvé dans cette position, continua Martial ?

— En l’état ! Sur son côté gauche, la main tendue vers l’autre.

— Celui sous la couverture de survie, voulez-vous dire ?

— Mais, non ! Celui accroché là-haut, répondit l’urgentiste en désignant du menton le Christ sur sa croix.

— Et celui qui se trouve sous la bâche ?

 Le praticien ricana.

— D’après votre collègue, il n’a besoin que d’un légiste doué pour les casses têtes. Il nous a interdit de regarder dessous. De toute façon, les macchabées ne nous intéressent pas. Désormais, c’est votre boulot.

Le médecin ausculta le thorax du blessé.

— Bien, nous allons pouvoir enfin le transférer.

Les brancardiers approchèrent un chariot à roulettes. Martial intervint.

— Juste une seconde, je voudrais prendre des photos avant que vous ne le bougiez.

Martial sortit son portable, cadeau d’anniversaire de son enfant pour son cinquantenaire.

— Nous posons pour la postérité ! Astiquer vos dentiers, ironisa un ambulancier.

Martial effectua des clichés en contournant la scène. Sa fille lui avait certifié que cet appareil valait celui d’un professionnel. Pour la première fois, il employait les fonctions photographiques de son téléphone. Ses mani-pulations n’étaient pas assurées. Il en aurait bien vérifié les résultats, mais il redoutait de paraître idiot.

— C’est fini, dit le médecin impatient.

— Oui, enfin je l’espère, répondit Martial. Euh, le liquide d’aspiration, pourriez-vous me le garder ?

— Le vomi vous branche. Je transmettrai votre requête à l’hosto. Nous vous le mettrons au frais, sans glaçon et bien frappé. Bon, les gars, nous y allons pour de bon cette fois.

Deux aides glissèrent une alèse plastifiée sous le blessé, sans le bouger. Ils le soulevèrent et le déposèrent sur le brancard. Le médecin empila dessus l’électrocardiogramme, les perfusions et d’autres appareils inconnus de Martial.

— Bon courage, vous n’êtes pas prêt de vous recoucher. Votre légiste va s’en lécher les babines. Au fait, je me présente : Hugo Lagrange.      

— Merci docteur. Euh, une totale discrétion est de mise dans cette triste affaire.

— Ne vous inquiétez pas ! Aux urgences, les procédures, nous les connaissons par cœur ; alors s’il nous faut la boucler pour en éviter, vous pouvez compter sur nous.

Les roulettes du brancard strièrent les dalles de deux lignes rouges, bien parallèles. Au bout de quatre mètres, les traces devinrent discontinues et le médecin s’amusa à slalomer entre.

4

 Gourmont revint de son interlude tabagique. La fatigue sculptait son visage, mais ses yeux brillaient autant que ceux d’un adolescent qui découvrait la nudité féminine. Un premier meurtre comptait énormément dans la carrière d’un flic ; un mort, qui ne fut ni un suicidé, ni un accidenté de la route. Néanmoins, les pupilles de Gourmont s’étaient d’abord dilatées sur des attributs inhabituels chez une jeune fille.     

— Qui t’a prévenu questionna Martial.

— Madame Gronce.

— Gronce, la femme du juge ?

— Eh oui, elle fait partie des inconditionnelles du curé. Elle était venue très tôt ce matin pour le conduire à l’aéroport. Il devait prendre un avion pour Rome. Le décollage était prévu pour huit heures. Elle est arrivée ici vers quatre heures. Elle est en ce moment dans le presbytère en train de téléphoner à son mari.

Martial se dirigea vers la chapelle latérale où était étendu le corps du prêtre.

Il parvint à la hauteur d’une armoire de bois protégée par une vitre épaisse. À l’intérieur, une crosse épiscopale reposait sur un brocart rouge et or avec une énorme pierre translucide sertie au milieu du crosseron. Malgré la luminosité tenue, la roche émettait des scintillements d’un bleu singulier, celui dont se parait le ciel avant un orage.  

— Tu connais cet ustensile tarabiscoté, dit-il en se tournant vers Gourmont.

— Le truc biscornu en question se dénomme la crosse des Templiers. C’est la relique la plus célèbre de la cité. Vous n’êtes donc jamais entré dans cette église !

Martial ne fréquentait dans cette ville que le commissariat, un franchisé en surgelés et les restaurants de son quartier, car il pouvait retourner chez lui à pied, quel que soit son taux d’alcoolémie.  

— Je suis un indécrottable mécréant ; les religions me déclenchent des œdèmes allergiques et tout le tintouin. En tout cas, cette antiquité n’était pas le mobile du crime ; la vitrine ne présente pas d’impact. Pourtant ce gros caillou monté en cure-dents doit valoir de l’or sur le marché des œuvres d’art volées.

Martial enfila des gants non poudrés en latex et souleva un pan de la couverture de survie aux reflets jaunes métallisés.  

Des horreurs hantaient les cauchemars de Martial, mais ce qu’il vit mit à mal l’étanchéité de son estomac. Il ravala de justesse le liquide âcre qui s’apprêtait à jaillir de son œsophage.

Un corps décapité gisait sur le dos.

— C’est la fameuse façon puzzle, dit Gourmont, un mouchoir rose apposé sur les narines et la bouche.

— Oui, il manque des morceaux.

La cage thoracique était fendue verticalement. Le meurtrier en avait arraché le cœur et il l’avait posé à la place de la tête absente. Les vaisseaux s’étalaient sur le sol comme des tentacules flasques et poisseux. Les mains avaient disparu également. Les organes génitaux avaient été coupés au ras du pubis. La verge et les testicules décoraient désormais le muscle cardiaque gluant sur la pierre. Le tout formait un masque grotesque, inspiré de l’art primitif. Dans l’orifice béant de l’entrejambe, Martial vit un morceau de chair, la langue du curé. Ces mutilations amalgamaient la barbarie des rites aztèques et les supplices infligés aux voleurs et aux balances. 

— As-tu retrouvé la tête et les mains, dit Martial ?

— Je n’ai pas eu le temps de les rechercher ; les recoins ne manquent pas dans cette église.

— Alors, fais attention de ne pas les piétiner. Ce dépeçage en règle est l’œuvre d’un sacré cinglé.

— Le qualificatif est minimaliste, patron, répondit Gourmont.

 — À moins que le meurtrier n’ait orchestré qu’une mise en scène. Es-tu sûr que ce corps est bien celui du curé ? Sans la tête ni les mains, comment identifier un cadavre ?

— Le témoin a reconnu les vêtements.

— Elle connaît sa garde-robe !

— En plus du ménage, elle lui repassait du linge à l’occasion.

— Il porte des pantoufles charentaises, pointure 43, sans semelle, ajouta Martial.

— Je ne vous savais pas fétichiste de chaussures. 

— Je possède les mêmes en brun clair. Mais je préfère le vert pomme de celles du curé. As-tu repéré d’autres indices ?

— Non. Tout d’abord, je me suis préoccupé du blessé et ensuite j’ai masqué la scène du crime avant l’arrivée des secours. J’ai conscience que ce n’est pas réglementaire, mais les houses de survie sont neuves. J’espère que les techniciens n’en seront pas gênés.

— Satier et ses hommes ne devraient pas tarder. Tu as fait de l’excellent boulot ici.

— Merci patron.

Martial laissa choir la couverture. Une étrange affaire, un prêtre dépecé à l’aube dans sa propre église ; quel monde de fous, songea-t-il !   

Martial éternua et toussota ; son allergie aux poussières le rattrapait. Il pénétra dans la chapelle des Templiers, réplique miniature de la rotonde du Saint Sépulcre. La salle mesurait une vingtaine de mètres carrés au milieu desquels trônait une pierre tombale à la surface rugueuse. Dessus avaient été badigeonnés avec du sang les mots :

S A T O R

A R E P O

T E N E T

O P E R A

R O T A S

— Style néogothique teinté de satanisme. Ces mots peuvent se lire tous les sens. Le contraste entre le rouge et le ton de la pierre est saisissant. Je parie qu’il s’agit du sang de la victime, déclara Martial !

— À coup sûr, il lui appartient, répondit Gourmont.

— Dis-moi Gourmont, n’as-tu pas étudié le latin au collège ? Tu devrais pouvoir me déchiffrer ce rébus.

— Là franchement patron, vous y allez fort. Ce n’est pas spécifié dans mon contrat d’embauche.

 Gourmont peu inspiré se pencha sur le carré magique.

— Sa traduction signifie en gros : le paysan guidant la charrue travaille en tournant ou alors, le semeur AREPO conduit les roues avec soin.

— Tu es doué pour les langues mortes ; tu t’exprimes mieux en latin que moi en anglais. Un cultivateur fait toujours des ronds sur ses terres. Ce texte ne nous éclaire pas ; à moins que ta transcription soit erronée. En tout cas, je ne pense pas que le curé a lui-même écrit ces mots.

— Dans un roman, le père de l’héroïne s’était scarifié le torse avec des indices ésotériques destinés aux enquêteurs. 

— Gourmont, tu lis trop de mauvais polars. 

À gauche de l’entrée, un sac-poubelle avait été étalé à terre.

— Les morceaux manquants, suggéra Martial ?

— Non, il s’agit de vomi encore frais. Rongé de remords, l’assassin a peut-être gerbé. Je ne disposais que de deux couvertures de survie et d’un rouleau de sacs-poubelle perso.

Les battants du portail claquèrent déchirant le silence de la nef. Martial se retourna. Les nouveaux chevaliers blancs de l’éternelle croisade contre le mal débarquaient. Ces seigneurs étaient armés de pincettes, de masques chirurgicaux, de réactifs, de sachets plastiques et d’un joli uniforme de Bibendum.

Satier avançait, à la tête de ses troupes, avec cette démarche chaloupée, propre aux individus surs d’eux et de leurs missions.

— Bonjour capitaine, dit Martial.

Martial l’avait reconnu ; un homme à la haute stature musculeuse, à la peau hâlée et fraîchement rasée, aux yeux clairs et au sourire ravageur. Cette propreté et cette netteté si matinales blessèrent l’ego de Martial. Satier incarnait la quintessence du système, séduisant, blagueur sauf durant son travail où transparaissait alors l’âpreté d’une tique.

 Satier souleva à son tour la couverture de survie ; il fit une moue faussement dégoûtée.

— Eh, bée ! Siffla-t-il ? L’assassin n’y a pas été par quatre chemins. Du hachage en finesse. Bon, les gars, nous immortalisons la scène. Bertrand, tu prends par là et toi, Akim, tu flashes verticalement et bien perpendiculairement pas comme avec le clodo de la semaine dernière.

Ils déplièrent des trépieds télescopiques et les placèrent comme leur avait indiqué leur officier.

— Quand arrive le légiste ?

— On tombe sur sa messagerie, répondit Martial.

— Encore Bailliez ! Je parie. Chaque fois, nous sommes obligés de gober ses tocades. Après, elle va nous tanner avec des broutilles ; j’avais besoin d’une photo de ci ou d’un prélèvement de ça.

À sa décharge, Satier n’était pas marié.

Les obturateurs crépitèrent et les puissants flashs amplifièrent le caractère sordide et brutal de cette scène. Sous ces éclairs intermittents, le pourpre des chairs vira au rouge carmin à l’image d’une viande saturée en colorants. Le blanc écru des tendons et des cartilages attesta que celui de la chemise de Martial avait passé. Satier et ses deux compères mitraillèrent le corps sous tous les angles et sous tous les plans, des gros, des intermédiaires, des panoramiques. Un instant, la nef fut transformée en une casemate sous un déluge de bombes incendiaires.  

— La découpe est parfaite, commenta doctement Satier !

— La découpe, lança Martial l’esprit encore engourdi par sa nuit !

— Les tranches sont bien nettes comme chez le boucher. Sauf pour le cou ; il ressemble à un scoubidou raté. Et, commissaire, avez-vous vu la zigounette ?

Satier s’était penché sur le morceau flaccide et reprit.

— Oh la vache, notre curé a juté en rendant l’âme. Comme un pendu !

— Satier, gardez ces détails pour votre rapport. 

— Je vous assure que c’est du sperme !

Martial ne s’engagea pas sur ce terrain. La complaisance d’un spectateur nuisait au travail d’un acteur. Il le laisserait finir sans subir ses commentaires d’autosatisfactions.

— Gourmont, veux-tu rester avec ces zozos ?

 Gourmont se tritura les phalanges comme en proie à une irrépressible envie d’uriner. 

— Je préférerais cloper dehors. 

— D’accord, va noircir tes bronches.

Martial décida de se rendre au presbytère pour y rencontrer madame Gronce.

5

 Madame Gronce sanglotait, recroquevillée sur un petit canapé. Malgré son maquillage malmené par un torrent de larmes, elle était très belle. Elle s’était apprêtée d’une manière très discrète donnant au naturel de sa peau une touche d’authenticité. Elle devait faire partie de ces femmes qui ne supportent pas la moindre négligence.

Son splendide visage se releva avec cette infime lueur dans ses yeux que possédaient ces créatures conscientes de leur séduction. Un frémissement parcourut le dos de Martial, le syndrome du mâle consolateur.