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Et si l'histoire avait, comme les hommes, un destin ?
Alors qu’une crise climatique sans précédent ébranle les fondements de la société civile et amène les militaires aux portes du pouvoir, Aléonore Pétronius, officier des services secrets, est chargée de traquer un tueur qui vient d’assassiner la famille du docteur Thirel. Deux ans auparavant, ce même meurtrier avait sauvagement exécuté le frère d’Aléonore. Le passé du médecin amène la Colonelle Pétronius à enquêter dans le Vortex, l’épicentre de cette effroyable canicule qui s’est abattue sur le pays. Non seulement elle y trouvera des traces de ce prédateur énigmatique, mais également elle y découvrira un des secrets les mieux préservés de le Seconde Guerre mondiale.
Et si l’histoire avait, comme les hommes, un destin ?
Plongez au cœur de la Seconde Guerre mondiale et de ses secrets en suivant les investigations d'Aléonore Pétronius à la recherche du meurtrier de son frère.
EXTRAIT
Le directeur essaya de se raccrocher à une parcelle d’humanité qui aurait habité les yeux de son agresseur. Il n’en vit point, pas même en gestation ; tout au plus, selon l’éclairage ambiant, une once d’ironie compassionnelle se discernait annonciatrice de sombres présages.
Il écarta cette pensée de son esprit et il tenta de se remémorer les idées directrices de ce séminaire intitulé, « Comment réagir lors d’une prise d’otages », auquel il avait assisté avec son personnel.
— Collaborez ! Essayez de tisser un lien de familiarité avec votre agresseur, avait martelé le psychologue chauve qui avait animé cette formation.
Le directeur esquissa un sourire contraint :
— Bien sûr, Monsieur.
En guise de réponse, Malayong Assounbéka abattit la crosse de son pistolet sur le poignet meurtri.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Jean-Marc Dubois est médecin. Il vit près de Chartres. Après La sève du mal publié chez Ex Aequo en mars 2012, il aborde ici son second thriller.
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Seitenzahl: 335
Veröffentlichungsjahr: 2017
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Table des matières
Résumé3
Interlude 15
Interlude 2125
Interlude 3160
Du même auteur162
Dans la même collection162
Alors qu’une crise climatique sans précédent ébranle les fondements de la société civile et amène les militaires aux portes du pouvoir, Aléonore Pétronius, officier des services secrets est chargée de traquer un tueur qui vient d’assassiner la famille du docteur Thirel. Deux ans auparavant, ce même meurtrier avait sauvagement exécuté le frère d’Aléonore. Le passé du médecin amène la Colonelle Pétronius à enquêter dans le Vortex, l’épicentre de cette effroyable canicule qui s’est abattue sur le pays. Non seulement elle y trouvera des traces de ce prédateur énigmatique, mais également elle y découvrira un des secrets les mieux préservés de le Seconde Guerre mondiale.
Et si l’histoire avait, comme les hommes, un destin ?
Jean-Marc Dubois est médecin. Il vit près de Chartres. Après La sève du mal publié chez Ex Aequo en mars 2012, il aborde ici son second thriller.
Jean-Marc Dubois
Soleil noir
Thriller
ISBN : 978-2-35962-792-3
Collection Rouge
ISSN : 2108-6273
Dépôt légal janvier 2016
©Ex Aequo
©2015 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays. Toute modification interdite.
— Mes très chers auditeurs, je suis navré d’interrompre une nouvelle fois votre matinale favorite. Mais vous connaissez le credo de notre station : priorité absolue à l’information. Ces dernières semaines, la crise climatique a chamboulé vos programmes quotidiens. Je cède l’antenne à Michel Pathiérie, en direct du grand studio, pour ce flash spécial. C’est à vous, mon cher Michel.
— Merci Marc-Olivier. En effet, toute la rédaction est mobilisée afin de vous faire vivre, minute après minute, les temps forts de ce marathon parlementaire, débuté hier matin. La nation, tout entière, est suspendue à ce vote déterminant pour l’avenir de chacun de nous. Malgré le huis clos, nous pouvons vous dire que l’ambiance dans l’hémicycle s’est révélée très houleuse. L’opposition a chahuté sans retenue le gouvernement. Plusieurs interruptions ont émaillé les débats et, selon des sources autorisées, des députés en seraient venus aux mains. Ah, attendez ! Sur mon écran de contrôle, le Président de l’Assemblée apparaît sur le perron, cerné par un parterre de journalistes, dont notre envoyé spécial, Georges Brognard. Il s’apprête à faire une allocution. À vous, Georges !
Des grésillements et des crachotements s’échappent des haut-parleurs enchâssés dans les panneaux décoratifs rouges.
— Georges ! Ah, nous avons perdu notre correspondant. Ce sont les aléas du direct. Euh… Georges, m’entendez-vous ?
Des tapotements énervés sur un microphone éclatent dans les enceintes.
— Merde, le signal est coupé ; grommela une voix.
— Euh… Je présume que nous avons récupéré notre Georges en direct de l’hémicycle. Georges ? Vous êtes à l’antenne.
— Ah oui ! Pardonnez-moi, mon cher Michel. Je vous reçois cinq sur cinq. Une rupture de faisceau, à l’évidence indépendante de notre volonté, ne nous a pas permis de prendre connaissance du communiqué laconique du Président. Je vous le résume en une phrase : à une voix de majorité, les parlementaires prorogent l’état de siège pour une durée illimitée. Le vote de l’unique représentant de l’extrême droite a été déterminant.
— Quelle est l’ambiance sur place, mon cher Georges, après cette annonce ?
— Michel, aux abords du palais, règne un chaos indescriptible. Des milliers de manifestants expriment leurs colères. Beaucoup parlent d’un véritable coup d’État et d’une loi scélérate. De jolies « femen » se déhanchent devant les cordons de policiers médusés. Non contentes de les émoustiller, elles utilisent aussi des vuvuzelas pour les faire tourner en bourriques. En soi, le spectacle s’avère attrayant. Michel ! Attendez ! Je vois un cortège de véhicules officiels sortir en trombe de la cour. Il s’agit certainement du Premier ministre qui va rendre compte au Président de la République des derniers rebondissements de la nuit. Oh ! Des individus encagoulés lancent des projectiles en direction des voitures escortées de motards. Oui… Le chef de l’exécutif est bombardé de tomates et d’œufs ! Les policiers casqués paraissent nerveux. Ça y est ! Ils ripostent avec des tirs de gaz lacrymogène et de Flash Ball. Quel chaos ! Oh mon Dieu ! Les forces de l’ordre cherchent l’affrontement et elles chargent la foule avec une brutalité inouïe. Les coups de matraque pleuvent. Oh lala Michel ! Des gens au sol sont rossés avec sauvagerie. Je distingue des visages ensanglantés. C’est hallucinant ! C’est révoltant ! Seigneur, des policiers s’en prennent aux journalistes ! Une escouade casquée se dirige vers nous, la fumée me pique les yeux…
Les haut-parleurs du studio diffusent des bruits de craquement suivi d’une voix étouffée et indignée.
— Mon matos, bande de flicards fachos. Zep ! Grouille-toi ! On se casse !
— Georges, faites attention à vous ! Mes chers auditeurs, vous en êtes les témoins. De violentes échauffourées se déroulent à cet instant à proximité de l’Assemblée et, assurément, le gouvernement a choisi la manière forte pour imposer son autorité et sa légitimité. Je vous rappelle la principale information de la matinée : l’état de siège, en vigueur depuis douze jours, est maintenu dans le pays. Je me tourne vers notre chroniqueur. Alain Dumelle, vos commentaires à chaud ?
Un raclement de gorge et un claquement de langue précèdent les propos du très redouté polémiste politique.
— Cette cacophonie politicarde m’inspire un néant abyssal, une vacuité cosmique, Michel ! Nos élus sont tombés sur ce qui leur sert de tête. Ils piaffent, jacassent, plastronnent. En bref, ils excellent dans leur spécialité : le barbotage dans les caniveaux. Là où il faudrait un signal fort, un séisme de magnitude neuf pour rassurer le pays, nos représentants se conduisent comme des chamallows. Devant cette incurie congénitale, le Président doit créer un véritable électrochoc. Aura-t-il la carrure suffisante pour mettre en œuvre tous les moyens, sans exception, je le répète sans exception, pour circonscrire cette crise majeure ? L’Assemblée lui a accordé du bout des lèvres un blanc-seing à défaut d’une bénédiction. Ce précipice dans lequel nous risquons tous de plonger requiert en urgence l’union nationale et nos politiciens zozotent en attendant leur prochain biberon, en l’occurrence, les élections de printemps. Mesdames et Messieurs les Parlementaires, je vous en supplie, arrêter vos âneries ! Encore, un dérapage non contrôlé de votre part et deux tsunamis peuvent vous engloutir : la tentation totalitaire ou la dictature de la rue. Pour finir, je citerai avec une émotion toute particulière le Général, qui, en son temps, avait annoncé de façon prémonitoire : le pouvoir, c’est l’impuissance.
— Merci, cher Alain, pour vos remarques éclairées. Je rappelle à nos auditeurs : le Parlement a voté la prolongation de l’état de siège. Ah ! Excusez-moi, une dépêche vient de tomber.
Des silences stuporeux ponctués de chuchotements embarrassés bruissent dans le studio rouge.
— Euh… pardonnez-moi, cette information émane de la présidence de la République. C’est un cataclysme qui va ébranler l’ensemble du pays. Le Président a accepté la démission du Premier ministre et le chef d’état-major des armées, l’amiral Palantino, est chargé de former le nouveau gouvernement.
Voyons au « 32.12 », ce qu’inspirent à nos fidèles auditeurs ces événements que l’on peut qualifier d’historiques. Bernard, de Manteux, est en ligne. Alors Bernard, que pensez-vous de tous ces bouleversements ?
— Ouais, salut, Michel, j’voulais dire que ces zigotos devraient tous démissionner. Des planqués, j’vous dis ! Des parasites ! Avec les paras, ça va barder ! Moi, j’suis pour les bérets dans la rue et qu’ils zigouillent ces clowns. Au fait, j’profite pour saluer mon pote Gérard. Joyeux anniversaire Gégé !
— Oui, oui bien sûr Bernard ! Et merci pour votre intervention pleine d’authenticité. Chers auditeurs, nous attendons vos réactions à chaud au « 32.12 » ou par SMS au « 32.12 » avec le code info. À nouveau, je vous rappelle les derniers développements de l’actualité : l’état de siège est maintenu et le général, euh… pardonnez-moi, l’amiral Palantino, est chargé de former le nouveau gouvernement. Je rends enfin l’antenne à Marc-Olivier pour la poursuite de sa matinale.
— Merci Michel. Eh oui, mes chers auditeurs ! En ces temps difficiles et troublés, je vous invite dans une parenthèse de bonheur et de volupté. Souvenez-vous, il y a vingt-cinq ans, un tube planétaire trustait la première place des « Charts » de part et d’autre de l’Atlantique. Le légendaire groupe les « Strange » régnait sur les pistes de danse avec ce fabuleux « slow », à fredonner seul ou à deux sous une douche sensuelle.
« Yours lips on my stick ».
Chapitre 1
Comme ces sept dernières nuits, il s’était agenouillé à ses pieds afin de prier. Il implorait l’indulgence de celle qu’il avait trahie après vingt-cinq années de fidélité absolue.
Ses yeux, embués par la culpabilité et les remords, dévisageaient avec fébrilité le visage de son élue devenu hermétique. Durant un quart de siècle, il l’avait contemplée de longues heures. Il ne s’était jamais lassé d’explorer les détails de sa peau et lorsqu’il en découvrait un nouveau, son cœur s’emplissait d’une joie simple et profonde. Même s’il n’avait jamais osé effleurer ses traits autrement que du regard, il pouvait s’en remémorer les plus infimes particularités.
À l’approche de l’aube, il espérait encore distinguer une lueur de clémence illuminer l’ovale parfait de son visage.
Mais, les cristaux de marbre ne reflétaient que le rougeoiement de la bougie qu’il avait allumée la veille. La cire affleurait le sol et la flamme, à court de combustible, tremblotait.
L’impassibilité de sa vierge le dévastait. Leurs complicités qui l’avaient abreuvé depuis la prononciation de ses vœux s’étaient taries.
Maintenant, elle se présentait à lui comme aux touristes qui se bousculaient vers la sortie. Elle était redevenue une simple statue parmi la centaine qu’hébergeait cette église.
D’elle, il ne distinguait plus que les outrages du temps. Ses six siècles d’existence avaient érodé le granit blanc. Pire, des moisissures verdâtres lui prouvèrent qu’il demeurait incapable de la sublimer comme jadis.
Malgré tout, il ne désespérait pas de renouer un lien privilégié avec sa muse. Cette pénitence débutée il y a une semaine en constituait la raison. Et rien ne devait entraver cette quête ultime.
Durant sept nuits, les souffrances endurées par son corps ne l’avaient pas affecté. Sa langue crevassée par la soif l’avait indifféré. Son estomac, tenaillé par la faim, l’avait lassé. Ses colites l’avaient ennuyé. Même ses genoux, engourdis par ces heures de prière et meurtris par les rugosités du marbre, n’avaient pas entamé son impassibilité et sa détermination.
Ces supplices corporels ne constituaient en aucun cas le prix de sa rédemption. Plus qu’un simple enjeu physique, l’obtention de son pardon engagerait au besoin ce qu’il possédait de plus précieux, son âme.
Des fois, l’épuisement le gagnait. Alors, il basculait et sa tête percutait le socle de la statue blanche. Ces heurts violents le ranimaient. Il se redressait avec difficulté et il reprenait ses prières jusqu’à la prochaine syncope.
Malgré cette anesthésie sensorielle, un paramètre externe l’ennuyait : l’excès de chaleur ambiante. Elle s’était propagée dans les moindres recoins de son corps comme si chacune de ses cellules était devenue capable de suer.
Cet état fiévreux ne découlait pas d’une maladie. Il résultait de la canicule qui s’était installée sur la Toscane et sur le reste du continent.
Le mois de mars avait été décrété le plus chaud de ces cent cinquante dernières années. Les anciens s’étaient évertués à retrouver dans leurs circonvolutions sénescentes un événement comparable. En vain. Seule l’Histoire pouvait remédier aux ictus des aînés.
Ce débordement solaire avait provoqué un emballement de la nature. La précocité et l’ampleur de ce réveil végétal avaient présagé des récoltes dionysiaques. La luxuriance des champs et des vergers avait métamorphosé les abords florentins en Éden.
Mais, après l’amour et l’ensemencement, les dieux aimaient les querelles.
Dès lors, des nuages grisâtres et ventripotents avaient vomi des flots de grêlons. Les tiges efflanquées par leur croissance effrénée et les feuilles affublées d’un vert tonitruant avaient été hachées par ces pluies dévastatrices.
Les trombes d’eau avaient arraché aux collines une mélasse rouge qui s’était ruée vers le fleuve. L’Arno s’était empourpré.
Cette chaleur et cette humidité avaient permis l’éclosion d’une myriade d’insectes. Mouches, moustiques et sauterelles s’étaient délectés des carcasses d’animaux noyés dans les inondations.
Les crapauds avec leur panse repue avaient envahi les berges.
Sous cette voûte nuageuse tourmentée, des maladies avaient resurgi du tréfonds des âges emportant nourrissons et vieillards fragiles.
Les dix plaies d’Égypte s’étaient abattues sur la Toscane.
À ce printemps chaotique avait succédé un été de plomb où les journées s’égrenaient selon un schéma immuable. De l’aube au crépuscule, le soleil régnait solitaire dans un ciel d’un bleu aveuglant.
Dès que la nuit tombait, des éclairs dantesques zébraient l’arche céleste et le tonnerre entonnait un chant alternant mugissements et rugissements. Mais ces orages demeuraient stériles et aucune pluie n’abreuvait les sols assoiffés.
Seul cet excès sudoral poisseux et nauséabond incommodait le père Vatimi en quête d’une absolution.
Sa passion de vingt-cinq ans avait été balayée par une passade.
Celle-ci s’était présentée au confessionnal juste avant la fermeture de l’église. La toquade arborait un châle translucide qui, loin de dissimuler une somptueuse poitrine, la valorisait grâce à un savant plissé. Il dessinait une flèche qui aiguillait le regard vers le sillon impur. En louchant sur cette avant-garde de volupté, les yeux du curé étaient redevenus ceux d’un homme. Mal à l’aise, il les avait levés vers le visage de cette tentatrice et il était tombé sur deux lèvres humides et entrebâillées comme une invite à une dégustation.
À la vue de ces appâts charnus et fermes, ses glandes s’étaient déchaînées et s’étaient délestées des hormones auxquelles il avait résisté durant une génération. Des pensées libidinales avaient assiégé son âme.
Un banc en bois foncé devant la chapelle avait accueilli le confesseur et la pécheresse.
— Mon père, je vis dans le péché, avait susurré cette bouche de braise.
Elle s’était agenouillée avec négligence aux pieds de l’abbé et sa joue empourprée s’était posée sur les cuisses de l’ecclésiastique. Sa chevelure blonde et drue s’était éparpillée sur la soutane blanche. Une image avait germé dans l’esprit du curé, celle de la gorgone. Les mèches éparses avaient cerné la dilatation qui bombait sous le tissu rêche.
En quête d’une diversion, le regard du prêtre s’était égaré sur les peintures murales. Il était tombé sur Jean de Patmos, l’île où l’apôtre avait rédigé l’Apocalypse et prédit la venue de l’Antéchrist.
Le sien s’apprêtait à s’approprier son intimité. Quel sortilège maléfique l’avait frappé ?
Nul tentacule n’avait glissé sous sa soutane, mais deux mains frétillantes suivies de deux lèvres mielleuses et guillerettes.
À l’extérieur, l’orage avait enflé. Les éclairs avaient déchiré la Voie lactée. Les paisibles pastels des vitraux s’étaient mués en teintes apocalyptiques.
Avec cette tempête sensorielle, le prêtre avait basculé dans un océan d’impureté.
— Mademoiselle, je vous en prie, avait balbutié le curé !
Sept minutes d’égarement…
Les cloches de la basilique Santa Crosse tintèrent à six reprises. Un premier rayon de soleil embrassa la statue de la vierge au pied de laquelle l’abbé Vatimi s’était prosterné sept nuits durant.
Le religieux se releva. Son corps était ankylosé dans sa totalité. Ses prières étaient restées encore vaines. Ses genoux gourds se refusaient à se dénouer. Furieux, il essaya de cracher sur ses rotules. S’il avait pu infliger à son visage le même sort, il l’aurait fait ! Mais aucune goutte de salive ne sortit de sa bouche râpeuse au goût de cendres.
Le dégoût de soi emplissait son quotidien. Son orgueil l’avait trahi. Il se croyait si proche d’elle. La Vierge l’avait adopté, guidé, rassuré, au point qu’il se prenait pour un élu. En tant que prêtre, il avait négligé un principe ; le religieux ne se superposait pas à l’humain.
Le père Vatimi tituba jusqu’à la sacristie qu’il affectionnait tant. Il ne ressentit pas cette familiarité qui l’habitait lorsqu’il y pénétrait. Cette salle constituait l’ultime étape du périple touristique de la basilique Santa Crosse et les visiteurs blasés par la pléthore de sépultures d’illustres génies la traversaient avec une furieuse envie de se griller une cigarette ou de passer au petit coin.
Vatimi contempla les énormes coffres de bois, remplis d’objets du culte, qui s’adossaient avec majesté aux murs. C’étaient de beaux ouvrages façonnés par des tarabiscots habiles et passionnés.
La lumière de l’aube s’invita à son tour dans la sacristie et des reflets multicolores irisèrent les enluminures des manuscrits prisonniers de leurs vitrines.
Le prêtre s’assit sur le couvercle d’un des caissons. D’instinct, il massa ses jambes ankylosées. Un liquide visqueux y cheminait. Du sang provenant de ses genoux coulait le long de ses tibias. Il ne daigna pas l’essuyer.
Un instant, il observa sa vie s’égoutter sur le sol. Les sphères rouges éclataient en silence et le rapprochaient de son destin désormais scellé.
De son retable jaune posé sur l’autel, le Christ le dévisageait. Lui aussi s’était retrouvé exsangue à cause des péchés humains. Le père discerna dans la scène de Giotto un appel : « Viens ! »
Le père Vatimi plongea son visage tuméfié dans ses deux mains. Ses doigts et ses ongles, possédés par une volonté extérieure, entaillèrent et labourèrent les propres joues du prêtre. Extirper le mal ou bien…
Dans un accès de désespoir, le religieux brandit ses deux poings en direction du Christ et une exhortation enfla dans la sacristie :
— Je veux mourir !
L’écho de sa dernière syllabe continuait de bruisser sous les ogives lorsqu’il entendit un grincement. Sa bouche se referma et ses globes oculaires roulèrent selon un axe horizontal.
Un objet bougeait dans la salle. Son regard se porta vers la porte d’entrée en quête d’un improbable visiteur. Rien ; les lourds battants de chêne restaient béants comme ils l’étaient depuis des lustres.
Puis, ses sens en alerte guidèrent ses pupilles vers la rangée de coffres devant lui. Là, il découvrit la source de ce bruit incongru. Un couvercle s’ouvrait et soulevait des volutes de poussières qui s’irisèrent sous les rayons solaires.
Le prêtre s’interdit de bouger de crainte de déranger l’entité qui s’éveillait dans ce caisson. Son estomac s’étrangla et un goût âcre emplit sa bouche. Ses yeux étaient rivés sur ce panneau de bois qui se déployait sans raison.
Un tremblement irrépressible parcourut son corps lorsqu’une main noire agrippa le bord du rabat. Elle le plaqua avec brutalité contre les boiseries murales. Il en résulta un claquement sec qui déclencha le tressaillement du curé.
Le cerveau du père Vatimi, perclus de fatigue, n’hallucinait-il pas ?
En voyant une immense silhouette humaine se dégager du coffre et l’enjamber, il pria avec ferveur pour que cette apparition ne représentât que le fruit de sa folle semaine. Mais cette vision lui parla.
— Je suis votre mort.
Les mots gutturaux cheminèrent avec lenteur vers la substance grise de l’abbé, mais ses cordes vocales court-circuitèrent ce protocole neuronal et elles bredouillèrent :
— Qui êtes-vous ? Vous… vous n’avez rien à faire ici.
La répétition du pronom personnel trahissait l’état de panique qui s’immisçait dans l’esprit du curé. Ses axones finirent par donner un sens à la phrase de l’inconnu.
— Mais pourquoi, interrogea le père Vatimi ?
— Vous avez émis un vœu, je vais l’exaucer.
— Mais, je ne vous ai rien fait !
— Selon la maxime, vous êtes au mauvais endroit et au mauvais moment.
— Vous êtes un détraqué, rétorqua le prêtre.
Le silence pesant qui s’ensuivit le convainquit du contraire. Son interlocuteur avait usé d’un ton placide et impersonnel sans rapport avec ses attentions abominables et criminelles.
Le curé regarda l’entrée grande ouverte, si proche, si salutaire.
Mu par son instinct de survie, il sauta de son coffre et il s’élança éperdument vers ce rectangle de lumière. Mais l’inconnu avait prévu ce geste désespéré et un pied tendu percuta le tibia de l’abbé.
La violence du contact provoqua la culbute du père dont le visage se précipita vers le sol.
La collision le commotionna et sa tête fut projetée en arrière. Une onde de choc se propagea le long de sa colonne vertébrale. Le prêtre haletait par la bouche. Il suffoquait et ses narines fracassées s’emplirent de caillots de sang.
Une masse lui écrasa les reins. Son agresseur s’était assis à califourchon sur son dos et l’immobilisait à terre. Une main gantée lui agrippa les cheveux et les tira. Le père Vatimi sentit un bout d’adhésif se coller sur ses lèvres.
L’homme se releva, prit l’un des pieds du curé et commença à le traîner vers l’autel. Chaque irrégularité du sol arracha un fragment du nez de l’abbé. Ses cartilages raclèrent les carreaux de terre cuite.
Son agresseur le laissa choir au pied du retable en forme de croix. Giotto y avait peint une crucifixion grandeur nature.
La douleur, bridée par sept jours d’autosuggestion, se déversa dans le cerveau du religieux. Une sensation étrange s’empara de ses organes comme un effroi cellulaire primitif et brut.
Le père Vatimi parvint à entrouvrir ses paupières contusionnées. Il vit les chaussures noires de son bourreau. Elles s’éloignèrent en direction du coffre d’où il avait surgi. Des tintements métalliques emplirent la sacristie puis les sons de pas se rapprochèrent. Les semelles de son agresseur se postèrent à deux centimètres de son visage tuméfié.
Il va m’achever à coups de pied, conclut le prêtre qui referma les yeux. Il songea à Thérèsa qui faisait irruption tous les matins dans l’église à sept heures précises. Ses bras armés de balais et de serpillières traquaient sans se lasser la poussière. Aucune ne survivait aux virevoltes de ses plumeaux fuchsia. Reconnaîtra-t-elle son curé défiguré ?
Il se remémora les derniers mots de sa visiteuse d’un soir : « Vous m’excitez ! » Pourquoi y avait-il succombé ?
Il attendait sa mise à mort. Mais les coups ne plurent pas. Puis, la voix monocorde s’adressa à lui.
— Vous êtes de la même taille. Ma tâche en sera facilitée.
Surpris par ce sursis, l’ecclésiastique entrebâilla ses paupières. Son agresseur empoigna le lourd retable et l’étala sur le sol. Que machinait-il, s’interrogea l’abbé ? Le colosse revint vers le curé, l’agrippa par sa soutane et le traîna en direction de la croix. Il retourna le prêtre à moitié inconscient et le cala sur le panneau de bois de telle sorte que son corps se superposa sur celui de Jésus. L’effet s’avéra saisissant ; le serviteur de dieu était proportionné comme la représentation de son fils.
L’inconnu ne croyait pas aux hasards ; il s’en voyait comme un catalyseur. Il pencha son visage sur celui du religieux.
Ce dernier détailla le faciès de son tortionnaire. Il fut frappé par ses pupilles minérales dont le gris veiné de blanc rappelait deux blocs de schiste. Mais surtout, aucune émotion ne s’en dégageait ; ni haine, ni peur, ni jouissance. Miroirs des âmes, de ces yeux n’émanait aucun reflet. Hypnotisé par ce vide vertigineux, Vatimi entendit à peine les paroles de son agresseur.
— Vous aurez le privilège de mourir comme votre maître. Mais, il subsiste un problème, disons épineux. Je ne dispose pas de clous. Je n’ai en ma possession que cet outil. Regardez !
Le curé suivit le trajet de la main droite de son bourreau. Elle plongea dans une des poches de son pantalon. Le père le vit en extirper un instrument métallique rectangulaire muni d’une large poignée. Il chercha en vain à quoi il pouvait servir. La nature de cet objet ne constituait pas l’obstacle à la réponse, mais c’était son usage détourné qui s’y opposait.
Des images de cartons jaillirent dans l’esprit du prêtre. Elles représentaient des emballages volumineux, destinés à protéger les appareils ménagers des aléas des entrepôts. Le cartonnage de ces boîtes était fixé grâce à de très grandes, très grosses et très épaisses… agrafes.
L’homme lui arracha l’adhésif. L’abbé essaya de pousser un cri de révulsion, mais le son fut couvert par le premier claquement de l’agrafeuse.
Les pointes acérées transpercèrent les lèvres du curé. Pendant une seconde, elles butèrent sur ses incisives avant de les pulvériser. Puis elles se recourbèrent scellant le râle du religieux. Deux attaches supplémentaires parachevèrent l’oblitération de sa bouche.
Le corps du prêtre s’avachissait ; sa résistance s’amenuisait. De fait, il était livré au bon vouloir de son bourreau.
L’inconnu étendit les bras du père Vatimi sur le retable. Les poignets flasques chevauchèrent ceux de Christ. Trois agrafes métalliques clouèrent chaque main dans le bois centenaire. Le curé sombra dans le coma. Il ne perçut pas les pointes qui perforèrent ses chevilles.
L’agresseur se releva, recula de deux pas et détailla la scène. Un coin de sa bouche se plissa ; un détail le tracassait. Il avait doté son œuvre d’une nouvelle dimension ; un inédit pictural en six siècles d’art graphique, le relief. Et puis, il lui avait alloué une envergure novatrice ; scénariser le vivant au sein d’un tableau. Mais, c’était une nature morte, ironisa l’inconnu.
Cet afflux de pensées farfelues l’agaça. Chaque acte de sa vie s’accompagnait de ce genre de digressions. Elles s’avéraient déplacées, la plupart saugrenues, voire iconoclastes. Mais il ne concevait pas l’existence sans y mêler une pincée de folie. Et son métier justifiait une forte dose de cet ingrédient.
Il agrippa les rebords du retable. Malgré sa carrure impressionnante, il parvint à le redresser avec difficulté. Le prêtre n’avait pas lésiné sur la ripaille. Pas à pas, il réussit à bouger son œuvre et à l’adosser contre l’autel.
Du coup, le corps du curé s’affaissa sous son propre poids. À la hauteur des agrafes, les tissus se déchirèrent sur deux centimètres. L’homme patienta, laissant la gravitation gentiment agir. Il avait opté pour du matériel de premier choix : attaches en acier galvanisé, pointe au burin, couleur dorée et agrafeuse pneumatique industrielle dernier cri.
À nouveau, il prit du recul. Le résultat lui plaisait sauf sur un point. Sur la crucifixion, la tête de Jésus était inclinée sur sa droite et celle de l’ecclésiastique penchait sur sa gauche. Il sourit en voyant les deux visages juxtaposés comme une entité bicéphale. Il rectifia ce détail.
La présence du père Vatimi dans l’église avait perturbé ses projets. Toute la nuit, blotti dans sa caisse, il l’avait entendu psalmodier des prières en latin. Des gémissements de souffrance avaient ponctué ces interminables litanies monocordes. Malgré l’inconfort de sa cachette, il était resté immobile, concentré sur sa respiration et sur l’espoir d’assister au départ du prêtre noctambule. Son esprit s’était remémoré une situation analogue, où il avait été enfermé contre son gré, de longues heures.
Mais à l’approche de l’aube, il était devenu évident que le curé qui continuait à débiter ses élucubrations ne quitterait plus cette église. Puis, il y eut cette injonction, cet appel à la mort. Il avait ressenti de la compassion pour cet abbé. Il admirait les gens qui s’en remettaient à la faucheuse devant l’insolubilité de leurs problèmes. À cet échelon, lui ne jouait que le rôle de porte-parole.
Il aurait pu se débarrasser du prêtre dans les règles, sans esbroufe en somme. Mais, tout comme sa victime, des démons le taraudaient et, par-dessus tout, il détestait être pris pour un fou.
L’homme détacha son regard du corps inerte. Son coma le privait de la jouissance ultime que lui procurait un coup de grâce. Mais, le temps lui manquait. Tant pis !
Il posa l’agrafeuse sur la poitrine du curé, à la hauteur du cœur. Il appuya sur la gâchette à quatre reprises. Les agrafes perforèrent la peau et les côtes puis leurs pointes harponnèrent le muscle cardiaque. Ainsi, le myocarde demeurait dans l’incapacité de se remplir et de se vider.
Le corps du religieux gigota, pris de soubresauts. L’agonie s’éternisa de longues minutes, mais l’homme qui s’en était déjà détourné avait contourné l’autel.
La dalle qui l’intéressait se trouvait sur son coin gauche à la croisée de deux rangées. Elle tranchait avec le pavage d’origine et ressemblait à une trappe de visite. Il la souleva avec facilité et la posa avec délicatesse sur le côté afin de ne pas la briser. Sa main droite explora la cavité. Guère profonde, elle était tapissée de carrelage rugueux.
Ses doigts décelèrent un sac en velours. Ils le soupesèrent et le palpèrent. Un parallélépipède rigide s’y trouvait. Malgré son apparente solidité, il le sortit de sa cache avec mille précautions.
Il s’agissait bien d’un tissu velouté, rouge cramoisi, formant une pochette avec un rabat. Il l’ouvrit en douceur et il en glissa le contenu dans sa paume. C’était un bloc rectangulaire en or massif. Trois de ses parois étaient lisses et, sur la quatrième, avait été gravé dans le métal cet étrange motif :
L’homme le rangea dans son étui et mit le tout dans une des poches de son pantalon. Son mystérieux commanditaire l’avait renseigné avec précision. Il se souvenait avec clarté de ses propos concernant cet artéfact.
« Dans mille ans, il sera là, inaltérable, prêt pour l’accomplissement ».
Il partit chercher une grosse mallette de cuir entreposée dans sa cachette. Il en sortit une jolie soutane noire qu’il enfila par-dessus son bleu de travail ensanglanté. Du coup, sa carrure, déjà imposante, devint impressionnante, propre à décourager les importuns et les curieux.
En remontant la nef, il croisa l’objet de la dévotion nocturne du père, une statue de la vierge, en marbre blanc. Il s’agissait d’une sculpture renaissance, classique, sans chichi, de facture banale. Pourquoi le curé lui avait-il consacré sa dernière nuit ? Il ne le saurait jamais, mais il était convaincu d’avoir épargné au prêtre un acte qui l’aurait envoyé en enfer, là où lui-même ne manquerait pas de séjourner.
Prochaine étape, la Suisse, à condition que les caténaires n’aient pas souffert de la chaleur.
Chapitre 2
Le bec pilonnait l’écorce du marronnier. La corne dure effritait le bois desséché et élargissait l’anfractuosité où s’était réfugiée la larve. L’invertébré se blottissait au fond de son abri et ses anneaux s’étaient rétractés au point que sa bouche et son anus se confondirent en un seul orifice. Cette compaction extrême, guère brillante pour un ver luisant le soustrayait aux prétentions gastronomiques de son prédateur.
Les percussions cessèrent et l’œil du corbeau s’enchâssa dans l’ouverture de la galerie protectrice. Sa prunelle noire, auréolée d’une cornée jaune frétilla dans tous les sens. De la haine agrémentée d’un soupçon de dépit se mirait dans cette pupille. Le volatile prenait conscience que la longueur de son bec ne lui permettait pas d’appréhender cette collation convoitée.
La tête de l’oiseau se tortilla vers le ciel orageux et il émit un croassement graveleux. Il obliqua son cou sur le côté et il jeta un dernier regard hostile vers le repaire de l’insecte avant de s’envoler.
En quatre battements d’ailes, il atteignit le toit de l’immeuble où il percuta une girouette décorative. Le corbeau fut confronté une fraction de seconde à son homologue métallique privé de liberté.
Ce décollage abrupt provoqua la chute de l’ultime feuille polychrome qui s’étiolait sur la branche en ce début d’automne ; la canicule estivale avait déplumé précocement les arbres.
Elle valsa avec grâce, entraînée par une brise matinale déjà tiède, avant de se plaquer sur le pare-brise.
Le nez de l’homme se fronça ; son champ de vision était entravé par ces trois folioles. Il enclencha les essuie-glaces. Les balais en caoutchouc les ratatinèrent en trois va-et-vient contre la bouche d’aération où elles s’agrégèrent. Le conducteur maugréa et délogea cette feuille importune à grands coups de lave-glace. L’intruse fut catapultée sur l’asphalte mouillé.
Un oiseau dépité, quelle ineptie, songea-t-il ! Il attribuait à des plumeaux volants des sentiments humains.
Et lui, en avait-il ressenti ces derniers temps ? Il s’interrogea et il explora son cerveau en quête d’une activité électrique conforme à son statut d’hominidé. Vaine démarche qui le confronta à un vide sidéral.
Pire, il ne parvenait pas à se remémorer un souvenir auquel il aurait pu y associer une émotion.
Il esquissa un sourire afin d’éveiller en lui un début de contentement. Ses lèvres s’écartèrent mécaniquement. Malgré leurs ourlets chaleureux et une dentition d’une blancheur immaculée, aucun affect n’effleura son cortex. Sa bouche était satisfaite, lui non.
Seuls des stimuli extrêmes entraînaient dans son cerveau un état intermédiaire qui devait s’apparenter à une sensation. Il essaya de soupirer, mais sa respiration resta d’une placidité métronomique. C’était une déformation professionnelle, conclut-il ! Mais, il savait qu’il se mentait.
Un psychiatre lui avait révélé qu’il souffrait d’une athymhormie chronique et qu’un traitement à base de clozapine l’aiderait. Le médecin lui avait redonné un rendez-vous la semaine d’après avec une prise de sang. Il ne s’y était pas rendu et le praticien avait été soulagé de ne pas revoir ce patient. Pour la première fois de sa longue carrière qui incluait des vacations dans les quartiers de haute sécurité, ce docteur avait ressenti de la trouille devant un malade. Les paranoïaques, les névrosés, les psychopathes, les schizophrènes et la multitude de dysthymiques, il les connaissait. Lui, demeurait un cas clinique non répertorié par la bible des psychiatres, le fameux DSM{1}. Sa folie s’exprimait avec justesse et mesure, car cet homme avait pleinement conscience de son état.
Un mouvement furtif dans l’imposant rétroviseur dissipa les égarements existentiels de l’inconnu. Il entrevit dans le miroir le pelage beige d’un beau labrador qui gambadait, heureux de s’être soustrait à la vigilance de son maître. L’insouciant quadrupède huma la roue arrière du véhicule puis leva sa patte postérieure et se soulagea sur la jante chromée.
Pauvre clébard ! L’individu caressait les motifs alvéolaires gravés sur le couvre-crosse en élastomère de son pistolet. En d’autres circonstances, il serait descendu de la voiture et aurait abattu cet impudent souillon à poils. Mais une pareille initiative risquait de compromettre sa mission. Il se contenta d’exhiber un doigt d’honneur en direction du chien. Le labrador, conscient de son impunité, renifla le train avant et l’aspergea d’un copieux jet d’urine.
Les mâchoires de l’homme se crispèrent et un soupir sinistre emplit l’habitacle du véhicule qu’il avait volé auparavant. Les provocateurs à deux ou à quatre pattes le hérissaient. Seule la mort absoudrait le taquin.
L’index ganté se posa sur la commande du lève-vitre. Le verre fumé coulissa dans un silence absolu.
L’animal flaira la présence humaine. Mais son odorat fut désemparé. Ces effluves qu’il détecta incarnaient le mal ancestral, celui que trente mille ans de domestication avaient effacé de la mémoire canine.
Son insouciance s’évapora et une terreur primitive inonda son cerveau. Sa vessie se lâcha de nouveau et sa queue disparut entre ses pattes arrière.
À contrecœur, il releva son museau devenu sec. Ses yeux, emplis d’allégeance et de crainte, croisèrent un drôle de tuyau métallique apposé sur son front.
La balle subsonique du Ruger Mk II, muni d’un silencieux, fusa ; les rayures du canon lui imprimèrent un mouvement de tourbillon dévastateur. Elle perfora la voûte crânienne du chien, laboura son cerveau, se faufila le long de sa moelle épinière, transperça son diaphragme puis ses intestins, et acheva son périple meurtrier dans son rectum avant de resurgir par son anus pour s’enficher dans le goudron.
Durant une fraction de seconde, le canidé se rigidifia sur ses pattes, défiant les lois de la gravitation. Le sang giclait de son derrière béant. Puis, son corps trembla ; des trémulations ondulèrent sous le magnifique pelage et l’animal s’affala sur le bitume.
L’inconnu avait assisté à cet instant précis où la conscience se dissolvait et où le vivant redevenait poussière. Il avait senti sa verge se durcir, moins qu’elle ne l’aurait été avec la mort d’un homme. Avec celle d’une femme, il aurait bénéficié d’un regain de fermeté. Dans le cas d’un enfant, il aurait obtenu une belle rigidité, mais il avait toujours refusé les contrats qui les concernaient.
Il observa le liquide écarlate se répandre entre les roues puis s’écouler dans le caniveau ; l’affront était lavé.
Les yeux du tueur se levèrent et scrutèrent les façades des immeubles bourgeois à l’affût de la moindre activité engendrée par cet imprévu. Les murs cossus demeuraient atones et pour cause, il était stationné dans un quartier d’affaires. Les réverbères aux courbes modernes délivraient un éclairage jaunâtre, inefficace, mais apaisant et chic.
Rassuré, il déverrouilla le coffre arrière et sortit du véhicule ; sa semelle écrasa la queue du labrador. Il empoigna l’animal par son pelage et le souleva sans effort.
La tête, retenue par une infime bride ligamentaire, se détacha du tronc et elle chuta sur le sol avec un bruit mat. L’homme lui asséna un violent coup de pied qui la projeta devant un regard d’égout.
Il contourna la voiture et enfourna le reste du cadavre du chien dans la vaste malle où reposait le corps de la propriétaire du tout-terrain, une plantureuse Suissesse avec des atouts siliconés. Il ferma le capot avec douceur et se dirigea vers le caniveau où s’était enchâssé le crâne du labrador.
Il y posa son talon et appuya avec force. Il entendit des craquements sous ses semelles antidérapantes. La boîte crânienne se déforma, s’aplatit et s’emmancha dans la fente du regard métallique pour disparaître dans les entrailles du sol.
L’homme remonta derrière le volant et consulta sa montre à affichage numérique, une contrefaçon asiatique. Les rectangles minuscules clignotaient dans leurs livrées multicolores et ils indiquaient 7 h 46 : plus que dix minutes avant l’arrivée du directeur de la banque.
Il ferma les yeux. Son cerveau s’égara dans des miasmes d’excréments agrémentés de froissements de sacs-poubelle. Cette scène infestait chacune de ses tentatives d’endormissements. Après toutes ces années, il ne parvenait pas à oublier. Mais le désirait-il ?
Un éclat lumineux chatouilla ses rétines au travers de ses paupières plissées ; il les rouvrit. Deux puissants faisceaux blancs se reflétaient dans le rétroviseur intérieur. L’écart entre les phares correspondait à une grosse berline, à coup sûr celle du directeur de la banque. La rue était en sens unique et l’homme s’était garé sur la place adjacente au parking de l’établissement financier.
Ces deux dernières semaines, il avait décortiqué les us et coutumes de la prestigieuse enseigne suisse. Son dirigeant arrivait tous les matins à 7 h 55, sauf les dimanches. En patron exemplaire, il était le premier à pénétrer dans l’immeuble en pierre de taille. Il respectait cet horaire avec la ponctualité d’une horloge autochtone.
Comment y parvenait-il ? C’était un de ces mystères issus de l’interaction d’un homme avec son environnement. D’aucuns le domptaient comme s’ils pouvaient courber l’espace-temps et quant à la majorité, ils ployaient sous le fardeau des lois physiques.
Lui, Malayong Assounbéka, se targuait d’appartenir à la première catégorie, et ce, depuis l’instant où il avait tenu pour la première fois un revolver, le jour anniversaire de ses dix ans.
Il prit dans la poche de son blouson une cagoule noire qui ne laissa deviner que deux yeux gris veinés de blanc, à l’expression minérale.
Le scénario s’était répété tous les matins précédents : le directeur actionnait l’imposante grille du parking grâce à une télécommande et ce bien avant de parvenir à sa hauteur. Il faisait partie de gens pressés même dans une phase de désœuvrement légitime. Puis, il y pénétrait avant qu’elle ne se soit ouverte à fond. Ensuite, il sortait de sa berline et se dirigeait vers l’entrée de service qu’il déverrouillait à l’aide d’une carte électronique.
Malayong Assounbéka avait enregistré cette séquence avec une caméra et l’avait disséquée dans sa chambre d’hôtel. Pour que le portail puisse se refermer, il devait préalablement coulisser en totalité. Il avait chronométré le laps de temps que mettait sa proie pour parvenir de sa voiture à la porte : dix secondes durant lesquelles la grille n’avait pas achevé sa fermeture. Et le directeur se garait sur le même emplacement, le plus éloigné au titre de l’exemplarité. Les courbes de l’espace-temps qui régissaient son avenir s’engouffraient dans ce minuscule interlude.
Deux jours avant, un camion d’entretien avait percuté le panneau de signalisation sur lequel la municipalité avait placé une caméra de surveillance. Son champ de vision fut modifié et il n’englobait plus l’entrée du parking. S’il l’avait détruite, les services techniques de la ville seraient intervenus sur l’instant.
