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Le bus de la ligne 14, un soir, une rencontre qui pourrait devenir une belle histoire. Elle est assise, solitaire, au second rang derrière le chauffeur, côté fenêtre. Son regard est vague, triste, incertain, ses yeux semblent fixer le néant. La nuit, étendu sur son lit, il se remémore sa longue chevelure rousse, ses grandes boucles désordonnées, sauvages, soigneusement mal coiffées, mais également son visage lisse, jeune, même si quelques rides garnissent ses yeux légèrement cernés, graves, dou-loureux. Il la guettera tous les soirs de la semaine en rentrant chez lui sans oser l’aborder. Il aurait dû, car vendredi, le siège reste désespérément vide.
Laissant sa timidité invalidante de côté, il décide de la chercher. Il remontera sa piste jusqu’à un appartement vétuste dans un quartier de traîne-misère. Pourquoi se cache-t-elle du monde et donc, de lui ? Sa quête de la vérité le conduira dans le Bronx, auprès d’une de ses amies, mais c’est à Bruxelles qu’elle éclatera, troublante, cruelle et brutale.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Alain CHARLES habite en Belgique, il y exerce la profession d’ingénieur en construction, mais sa passion a toujours été la littérature. Il a publié plusieurs romans dont "Une si jolie poseuse de bombes" paru en 2022, "Lettres d’Amour" et "Ciel bleu avec nuages" en 2023 et "L’Enchère" en 2024.
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Seitenzahl: 171
Veröffentlichungsjahr: 2024
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Alain CHARLES
La Solitaire de la ligne 14
Roman
ISBN : 979-10-388-0859-1
Collection : Romance
ISSN : en cours
Dépôt légal : avril 2024
© couverture Ex Æquo
© 2024 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle,
réservés pour tous pays
Toute modification interdite
Éditions Ex Æquo
6 rue des Sybilles
Seules les histoires qui n’ont jamais existé commencent par Il était une fois. Il, pronom neutre et pris dans sa version impersonnelle, introduit le verbe être conjugué à un temps du passé qui reste en suspens dans l’inachevé. Une fois, désigne une période à la temporalité incertaine, ambiguë. Il était une fois… formule rituelle annonçant un récit informel, déstructuré ou une fable, une légende. Il était une fois des personnages en errance qui se rencontrent à la croisée des hasards, dans un imaginaire à la dérive.
Ce récit ne commence pas par Il était une fois. Bien qu’ils s’appellent Il et Elle, les personnages de ce roman ne sont pas sortis du néant ou d’une fiction improbable. Ils errent dans nos rues, nos villages, aux carrefours de nos villes, nous pourrions les croiser. Pour les voir, il nous suffit simplement d’ouvrir les yeux, et pour les comprendre, de les écouter.
« Pour qu’un amour soit inoubliable, il faut que les hasards s’y rejoignent dès le premier instant»
Milan Kundera
L’insoutenable légèreté de l’être
Ce roman est l’esquisse d’un portrait, un récit en désordre ponctué d’incohérences, de blancs tel un destin qui s’effrange. Mais tant pis pour le chaos, la chronologie d’une vie n’est jamais linéaire. Quant aux absences et aux effiloches, elles font partie intégrante du style d’écriture choisi pour ce récit. Les mots de ce roman ne forment pas davantage un monolithe qu’une existence. Aussi abondants que soient ces mots, ils dessinent juste un archipel de phrases, de possibilités sur un fond de silence et de solitude. Et cette aphasie, cet isolement ne sont ni innocents ni paisibles, une rumeur y chuchote, continûment, telle une polyphonie étouffée faite de non-dits.
« On aurait pu continuer ensemble, sans un mot, le temps que le chagrin passe »
Quand il monta dans le bus 14, il crut qu’il allait retomber amoureux.
Elle était assise au deuxième rang, derrière le chauffeur, côté fenêtre, son regard était vague, incertain, ses yeux semblaient fixer le néant. Il était le seul à cet arrêt. Le bus était presque vide, il était tard. Quand il passa à sa hauteur, elle ne le vit pas. Il hésita à s’arrêter. Ses yeux étaient attirés, aimantés par sa longue chevelure rousse, ondulée par de grandes boucles désordonnées, sauvages, soigneusement mal coiffées. Cette particularité était troublante, captivante et il ne s’attarda pas sur les traits de son visage. Le soir, il se rappela qu’il était jeune, lisse, même si quelques rides garnissaient ses yeux légèrement cernés. Il était triste, grave aussi.
Il avança lentement entre les sièges, chancela, puis s’accrocha à une barre verticale. Le bus redémarrait. Le chauffeur était nerveux, pressé, nous étions en fin de journée. Il s’assit derrière elle, à trois rangées. Ses yeux ne pouvaient se détacher de sa nuque blanche partiellement ombragée par les boucles rebondissant au rythme des nids-de-poule et des virages serrés.
À l’arrêt suivant, devant les Hautes Écoles, de jeunes étudiants montèrent bruyamment, chantant, pour ne pas dire hurlant, des chansons grivoises, la guindaille{1} était officiellement terminée, les voyageurs poursuivraient leur trajet dans les effluves d’alcool et de bière. Quand ils passèrent près d’elle, elle ne broncha pas, ne releva pas la tête, elle resta stoïque, vissée sur son siège recouvert de simili cuir brun usé.
Sur la dernière banquette, la fête se prolongeait, les étudiants riaient, chahutaient. Les voyageurs se retournaient, perturbés, en colère. Il repensa à ses études, trop studieuses, ennuyeuses. Si c’était à refaire, il participerait à ce genre de réjouissance insouciante. Mais il était trop tard, ce temps était révolu, enterré avec les souvenirs d’une jeunesse trop calme, trop obéissante, trop docile. À 21 ans, il avait terminé, avec la plus petite satisfaction, des études de dessinateur industriel, lui qui rêvait de bandes dessinées. Ses parents lui avaient refusé cette option. La profession était trop risquée, le travail était réputé aléatoire, sauf pour un dessinateur doué et doté d’imagination. Ses parents avaient jugé qu’il n’en avait pas. Le service militaire n’était plus obligatoire. Il avait été engagé à la fin des vacances dans une grosse boîte de Bruxelles et passait ses journées à dessiner des engrenages, des pièces détachées pour machines-outils, des têtes de boulons pour charpentes métalliques. Rien de passionnant, mais ce travail barbant nourrissait son homme, chichement.
Ce soir, il avait quitté le bureau plus tard. L’équipe finalisait, avec les ingénieurs, les derniers détails d’un marteau-piqueur révolutionnaire, car il ne devait émettre aucun bruit. Il avait pris le train de 18 heures à la gare Centrale en espérant attraper le bus 14 de 19 heures en gare de Mons. En cas de retard, il devrait poiroter jusqu’à 21 heures 30 pour rentrer chez lui. Exceptionnellement, il aurait pu prendre sa voiture, mais il n’aimait pas conduire et préférait le vélo ou la marche. Il n’avait donc pas changé ses habitudes, quitte à lâcher ses collègues en plein travail pour combiner les horaires des transports publics. Le train et le bus avaient un avantage commun, assis pénard et à l’abri des intempéries, il se laissait conduire, il avait donc le loisir de rêvasser, de somnoler : ses activités préférées.
Avant le centre hospitalier, la jolie rousse se leva avec apathie, mit son sac en bandoulière et se dirigea vers la double porte au milieu du bus. Sa démarche, bien qu’indolente, était élégante. De taille moyenne, sa minceur l’avantageait et facilitait un déplacement aérien. Ses vêtements étaient d’une tristesse affligeante, un assemblage de gris et de noir inharmonieux. Quelque chose le choquait, mais il ne sut en préciser la raison et, perturbé, il l’observa sortir du bus. Elle ne tourna pas la tête, ses yeux inertes semblaient fixer un horizon lointain.
Il voulait la revoir. Elle devait avoir ses habitudes, il les découvrirait. Il décida que le lendemain, il prendrait le même bus, à la même heure et se persuada qu’elle serait assise, côté fenêtre, deux rangées derrière le chauffeur.
Il la trouvait ravissante. Ce genre de jeune femme l’attirait. Elle ne ressemblait pas à sa première compagne et quelque chose d’indéfinissable le déstabilisait, le troublait, le gênait.
Passés les arrêts du Pont de l’Enfer, de l’Aubette et du Parc, le bus stoppa sur la place du village, il était 19 heures 45 et il lui restait un bon kilomètre de marche dans une rue pentue et étroite pour rallier ses pénates. Mais rien ne pressait, il n’était pas attendu.
Quand il entra dans sa bicoque, il n’y avait pas d’autre mot pour désigner son antre, il y faisait froid, il avait de nouveau oublié de programmer la chaudière. Il n’eut qu’une envie : rejoindre son lit et se remémorer la jolie rousse. Cependant, hormis sa longue chevelure, les traits de son visage, qu’il avait entraperçus, avaient déjà disparu de sa mémoire. Il était fatigué, certes, mais il se souvint de la blancheur de son front, de ses joues. Il attribua sa distraction à la faim. Comme tous les soirs, il sortit un plat préparé du congélateur et le plaça dans le micro-ondes. Il était plus que temps de refaire du stock. Ce soir, il se contenterait de cannelloni à la ricotta.
En allumant la télé, il savait qu’il ne la regarderait pas. Il se servit un verre de vin rouge, il avait un goût de vinaigre, la bouteille était ouverte depuis plusieurs jours, mais aujourd’hui, il en avait envie, il avait enfin quelque chose à fêter.
Bien qu’il ait divorcé depuis des années, la photo de son ex-épouse trônait encore sur le buffet. Il devait penser à la retirer, ces souvenirs étaient inutiles. Son mariage avait été un échec, il n’avait duré que six mois, puis elle avait fui cet homme sans envergure, sans énergie, sauf quand il parcourait les bois sur son VTT.
Ils s’étaient rencontrés à la Haute École, étaient dans la même promotion, mais dans des sections différentes. Elle avait choisi la photographie, car elle aimait l’art, la figuration, les paysages colorés et les visages expressifs. Les cours communs les avaient rapprochés. Il était un garçon calme, discipliné, attentif. Les opposés s’attirent, c’est bien connu ! Il l’aidait dans ses travaux pratiques qu’ils terminaient ensemble avec les meilleurs résultats. Elle était créative, imaginaire, lunaire. Il était minutieux, précis, réaliste, terre à terre. Les photographies de sa future épouse reflétaient l’ensemble de ces qualités.
Si elle avait réussi ses études de bachelière avec la plus grande distinction, il ne s’était pas montré audacieux dans son travail de fin de cycle, mais diplôme en poche, il avait décroché un premier emploi dès la fin de son cursus. Il est vrai qu’il y avait pénurie de dessinateurs dans l’industrie et il avait accepté les déplacements, même si se rendre à Bruxelles tous les jours ne l’enchantait pas.
Contre sa volonté, ils s’étaient mariés. Vivre ensemble était pécher et donc proscrit par leurs parents puritains. On ne change pas du jour au lendemain les vieilles mentalités. Comme l’argent manquait, ils n’étaient pas partis en voyage de noces, elle lui avait assuré qu’elle s’en foutait, il en douta. Après un mois de vie commune, elle commença à déprimer. Il pensa que c’était à cause de lui. Quand il revenait de son travail, il n’avait plus envie de sortir, de voir des amis, il s’installait devant la télé et n’avait apparemment rien à lui dire. Pendant le week-end, il végétait entre le salon et le petit jardin qu’il n’entretenait pas, mais dès les premiers rayons de soleil, il parcourait les bois en solitaire, pédalant comme un damné sur son VTT. Sa jeune épouse restait à la maison, s’ennuyait, son appareil photo demeurait dans l’étui jusqu’au jour où, après avoir vu un reportage banal, elle eut envie de photographier la mer, les mouettes, les goélands.
Un vendredi midi, elle avait emprunté la voiture, le réservoir était évidemment vide. Elle lui avait laissé un mot sur la table : « Je pars à Ostende, je reviens lundi, je t’embrasse ». Il n’avait pas cherché à comprendre les raisons de son escapade, ne lui avait pas téléphoné et était resté le week-end étendu sur le sofa, soi-disant à l’attendre, mais elle ne lui manqua pas.
L’air marin l’avait revigorée, elle restait assise pendant des heures dans le sable humide et la brume. Elle n’avait pas choisi le bon moment, la météo était pourrie, il faisait trop froid pour saisir le vol gracieux d’un paille-en-queue, d’une guifette, un ressac mousseux, un souffle puissant chargé de grains de sable jaune pâle. À son retour, elle avait retrouvé la maison sens dessus dessous. Il ne lui avait rien demandé. Elle ne lui avait pas parlé de ses photos ni de sa joie retrouvée par l’exercice de son métier.
Elle avait montré ses clichés à une amie, ils lui avaient plu. Elle connaissait le frère du cousin d’un oncle éloigné, ou inversement, qui pouvait juger son travail et peut-être exposer quelques photos dans une petite galerie, au bout d’une ruelle sombre fréquentée par des soixante-huitards, des beatniks, des artistes de passage. Était-ce le hasard, une coïncidence, une chance, son travail avait plu, ses clichés s’étaient vendus pour quelques bouchées de pain, mais c’était un bon début. Quelques semaines plus tard, un magazine lui avait proposé un reportage en Bretagne, puis un autre en Polynésie. Elle était partie, la paix dans l’âme. Il n’avait pas tenté de la retenir.
De retour des îles, elle lui avait annoncé qu’elle voulait divorcer. Il n’avait pas bronché. Elle avait quitté la maison avec son maigre bagage après lui avoir rendu son alliance. Le lendemain de son départ, il s’était rendu compte qu’il ne s’était jamais intéressé ni à son travail ni à elle, ne lui avait jamais parlé d’amour. Hormis une baise fade une fois par semaine, pour entretenir la mécanique, qu’elle soit là ou pas ne changeait rien.
Et pourtant, elle l’aimait et il pensait l’aimer. En était-il capable ?
En se remémorant la jolie rousse, il décida que oui.
Le lendemain, il se réveilla obsédé par son image. Aucune autre femme ne l’avait jamais autant troublé. Étaient-ce sa rousseur, sa beauté, sa tristesse, son apparente solitude ? Il ne le savait pas, enfin pas encore, car il décida de ne pas en rester là.
Il espéra que leur rencontre n’était pas due au hasard, se persuada qu’elle prenait le même bus, à la même heure, tous les jours de la semaine. Il travailla sur ses épures plus tard que les autres jours. Son chef s’en étonna, mais ne l’interrogea pas et escompta que ce jeune homme avait enfin pris conscience de sa tâche. Il était un employé poli, mais taiseux, appliqué, mais lent, précis, mais sans créativité ni envergure. Il aurait pu, s’il l’avait désiré, devenir responsable de bureau, instruire et conseiller les dessinateurs néophytes. Aurait-il fallu qu’il en ait envie ! Mais son sérieux était un atout.
Ses collègues étaient partis. Il s’ennuyait à tracer les mêmes profils métalliques, les mêmes assemblages, les mêmes boulons, mais il resta devant sa table haute, bien au chaud. Le temps était maussade. Prolonger son horaire de travail lui évitait de traîner dans la rue, dans le froid, ou à la gare parmi les voyageurs pressés, les clochards imbibés, les mendiants crasseux. À 18 heures, le train arriva. Il n’avait pas de retard. Il pourrait attraper sa correspondance, le bus 14 de 19 heures, gare de Mons. Elle serait là, sur le même siège, le regard dans le vague, peut-être à l’attendre.
Cette illusion le réjouit, elle l’avait sûrement remarqué. Peu de jeunes hommes distingués montaient dans le bus à cette heure.
Il ne s’était pas trompé, elle était assise à sa place, habillée comme la veille, le regard flou, le visage blême, les cheveux flottants dans la nuque. Il ralentit ses pas, fit semblant de trébucher, s’accrocha à la barre verticale, à sa hauteur, pour voir son visage, le photographier mentalement pour pouvoir s’en souvenir. Le front haut, le nez légèrement en trompette, quelques éphélides aléatoirement éparpillées de chaque côté, les lèvres fines et roses, le menton rond, les proportions étaient parfaites. Mais comme la veille, ses yeux bleu délavé étaient humides, de minces cernes superficiellement violacés prouvaient la finesse de sa peau ou, plus vraisemblablement, les stigmates de chagrin.
Elle ne tourna pas la tête, ne le regarda pas. Vu son éclatante rousseur et la délicatesse de ses traits, elle devait avoir l’habitude d’être observée, admirée. Il fut déçu, mais contraint d’avancer. Il ne pouvait décemment rester cloué dans le couloir alors qu’un grand nombre de sièges étaient libres. Il se résigna, progressa vers le milieu du bus et comme la veille, s’assit trois rangées derrière elle, espérant… mais que pouvait-il réellement espérer ?
Ses yeux ne pouvaient se détacher de sa chevelure mouvante. Elle ne regardait pas par la vitre légèrement embuée, le temps était glacial et sombre, la noirceur venait de l’heure, mais également du ciel boudeur qui déversait son chagrin en un crachin fin, froid et collant.
Pourquoi cette femme splendide avait-elle pleuré ?
Pourquoi son visage était-il si blême ?
Pourquoi ses yeux restaient-ils fixes, son regard, si flou ?
Tant de questions qu’il aurait aimé lui poser. Mais pour ça, il devait l’approcher, lui parler, puis l’interroger avec douceur et délicatesse.
Sa décision était prise. Le lendemain, vu qu’il procrastinait par nature, il s’assoirait à côté d’elle, prétextant une quelconque raison : il pensait l’avoir connue dans sa jeunesse, l’avait croisée à la Haute École, elle était peut-être une amie de son ex-épouse ! Il tenterait un début de conversation. Mais il était timide, maladivement timide, un handicap majeur à toute relation avec la gent féminine. Avec son ex, c’est elle qui avait mené la barque, de la première rencontre au premier baiser, jusqu’à la rupture finale. Cette timidité datait de sa jeunesse. Ses parents ne lui autorisaient que rarement la parole, le critiquaient sur ses formulations. Leurs commentaires l’avaient enfermé dans un mutisme salutaire. Il avait donc appris à se taire, fuyait le contact avec ses camarades de classe, leur préférant les jeux solitaires dans sa chambre, à l’abri des regards. Ses études de dessinateur lui convenaient. Hormis sur le papier, il n’avait jamais dû défendre un projet, une thèse, se contentant de rendre des travaux soignés, détaillés. Ses collègues se moquaient parfois de lui. Contraint de prendre la parole en réunions de travail, il rougissait et les rires fusaient, à son grand déplaisir.
Cette fois, il laisserait parler son cœur et tout se passerait pour le mieux, il en était convaincu. Et elle l’écouterait sans jugement.
À l’arrêt de l’hôpital, la belle inconnue descendit du bus. Plus il la regardait, plus il la trouvait jolie. Demain, promis, juré, il vaincrait sa timidité et lui parlerait.
En rentrant chez lui, après un encas rapide et insipide, il sortit de son cartable le bloc de croquis qui ne le quittait jamais. S’il était habile et chevronné pour dessiner des assemblages métalliques, des pièces de machines, avec des détails qui, parfois, le surprenaient, il pouvait esquisser le visage de la jeune femme ! Cet exercice était nouveau, bien qu’il y ait déjà songé en admirant les photos de son ex-épouse, mais il n’avait jamais osé, craignant le ridicule et les moqueries. Ce soir, il était seul et il ne serait pas contraint de dévoiler son ébauche. Que risquait-il, à part une déception personnelle ?
S’installant à la table de la cuisine avec ses crayons noirs à pointe tendre, il ne savait par quoi commencer l’esquisse : les cheveux, le nez, les yeux ? La technique du portrait n’était pas au programme de ses études. Il hésita, puis traça une ellipse à foyers rapprochés qu’il prolongea de quelques traits. La forme du visage était réalisée, restait à le remplir.
Il décida de commencer par le menton, puis ébaucha les lèvres, le nez et termina par le contour des yeux. De traits amples et souples, il esquissa les cheveux et leurs boucles dans la longueur et leur masse. Elles avaient toutes leur importance, c’est ce qu’il avait remarqué en premier. Vu leur volume, il ne devait pas dessiner les oreilles, elles étaient dissimulées, ce détail lui évita la question des boucles d’oreilles et de savoir si elle en portait. Il pensa que non, car aucun bijou n’ornait son cou gracile.
Il tailla son crayon, une pointe affûtée était nécessaire pour tracer les cils, les iris, les quelques taches de rousseur. Son application l’étonna, plus d’une heure était passée sans qu’il s’en aperçoive. Le portrait n’était pas terminé, mais le temps était venu d’admirer son œuvre. Il plaça la feuille semi-rigide à la verticale contre le mur, sur le buffet, recula de quelques pas, dirigea la lumière et la contempla.
Le résultat n’était pas satisfaisant, mais la ressemblance y était, même si le respect des proportions et de multiples détails manquaient. Pour un premier jet, il ne devait pas être déçu. Si le croquis n’était pas digne d’être montré, il l’encourageait à recommencer autant de fois que nécessaire pour arriver à un résultat parfait. Contrairement à son habitude, il crut en lui, à son possible talent. Décidément, cette inconnue le forçait à amorcer une nouvelle conception de sa personnalité, à se métamorphoser. Il commençait à croire qu’il était enfin capable de relever des défis. Sur ce constat, il alla se coucher. Le miroir de la salle de bains reflétait un visage, un sourire qu’il ne reconnut pas.
Le réveil fut pénible et perturbé par la question : que pouvait-il lui dire pour qu’elle accepte qu’il s’assoie à son côté ?
