La Terre des centaures - Paul A. Garance - E-Book

La Terre des centaures E-Book

Paul A. Garance

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Beschreibung

Nous sommes en 1887, en Melpothalie. Le monde est en guerre depuis La Grande Rage. Vingt-cinq longues années durant lesquelles les animaux se sont rebellés contre les hommes. Et cet affrontement se poursuit sans que les autorités puissent trouver une solution à cet état de violence. Le Docteur Becki, éminent spécialiste, pourrait être la clé d'un arrêt des hostilités, mais celui-ci a disparu. Son neveu, Samuel, jeune homme peu enclin aux aventures dangereuses, partira tout de même à sa recherche. Il va explorer une île, un Nouveau Monde, et faire une découverte qui pourrait changer le cours de la guerre. Ce premier tome d'une duologie fantasy steampunk nous entraine dans les couloirs palpitants des romans d'aventures dignes de Jules Verne et d'Edgar Allan Poe. Voyages extraordinaires, peuples inconnus et personnages hauts en couleur font de cette histoire une oeuvre haletante, qui convient aussi bien aux lecteurs confirmés qu'aux jeunes curieux. Le Cycle des Centaures nous convie aussi à une réflexion juste et utile sur les problématiques environnementales de notre siècle.

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Veröffentlichungsjahr: 2024

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À Alexandra, mon épouse,

qui a toujours su m’écouter, me guider

et m’encourager dans cette aventure.

Merci pour tant d’amour.

À mes enfants, n’oubliez pas :

La persévérance est la clé

qui vous ouvrira toutes les portes.

Il suffit de le vouloir. Très fort.

PROLOGUE

— Êtes-vous prêts ?

Alfred, après avoir vérifié que la porte était bien fermée à double tour, s'assura, auprès de son beau-frère Jacques, du solide barricadement des fenêtres. Toutes les issues leur paraissant sûres, ils s'armèrent avec ce qui leur tombait sous la main : pour Alfred un club de golf, et Jacques une raquette de tennis. En temps normal, ils se seraient envoyé quelques piques sur le choix de ces armes, mais ce soir, le cœur ne s'y prêtait pas.

Au centre du salon, éclairé par la lueur de la cheminée, se tenait sur le divan la sœur d'Alfred, Claire, qui contenait son angoisse afin de ne pas effrayer les enfants. Se mordillant nerveusement la lèvre, elle tenait en effet contre elle un nourrisson dormant paisiblement, tandis qu'à l'autre bout du canapé, recroquevillé, tremblait le grand frère, Adam. Ce dernier, âgé de trois ans, pressait contre lui son jouet préféré : une réplique toute neuve du ballon dirigeable Le Conquérant, vedette de l'Exposition Universelle de 1862.

— La nuit sera longue, commenta Alfred pour briser le silence pesant. Quand je pense qu'en été, il ferait encore jour à cette heure.

— Combien de temps cela va-t-il durer ? s'inquiéta Jacques.

— S'il se produit un scénario identique à ce qui s'est passé dans les villes voisines, réfléchit Alfred, la plus grosse vague d'attaques s'abattra sur nous durant moins d'une heure.

— Quand arrivera l'armée ? espérait Claire.

— Ma pauvre sœur... Tu sais bien que l'armée est dépassée. Toute la Melpothalie est en état de siège. Nous serons seuls, le temps que les choses s'apaisent. J'ai au moins pu convaincre le Maire d'ordonner aux villageois un couvre-feu cette nuit. D'après mes calculs, demain matin, la vague d'attaques sera à plus d'une vingtaine de kilomètres au sud.

Pourvu que cette folie se calme rapidement, pensa Alfred. Ce n'était pas une guerre comme les autres. Même la meilleure infanterie du monde se révélait totalement inefficace contre un tel tsunami de serres, griffes, becs, crocs, mandibules, dards... Non, ce n'était pas une guerre comme les autres.

Il croisa son reflet dans un cadre sous verre. L'image était floue. Machinalement, il retira ses lunettes rondes, recouvertes d'un mélange de buée et de sueur. Il les essuya avec un pan de sa chemise avant de les remettre. Il pouvait maintenant lire nettement ce que contenait le cadre, même s'il le connaissait par cœur : « Ce jour du huit avril mille huit cent cinquante et un, l'université fédérale de Quintarlaz a l'honneur de remettre à Alfred Becki son diplôme de Docteur en Biologie, avec les félicitations du jury ». Quelle fierté le jour où il l'avait obtenu ! Mais aujourd'hui, à quoi lui servait-il ?

Il venait de fêter sa trente-cinquième année d'existence sur cette vieille Terre. Il en avait passé la moitié à étudier le phénomène qui aujourd'hui semblait atteindre son apogée. Il les avait prévenus pourtant. Tous : les scientifiques, les politiques, les journalistes... Personne ne le prenait au sérieux « Docteur Becki vous dites ? Oh oui, je vois de qui vous parlez ! Un illuminé de plus... » disaient-ils.

Que tous les animaux se montraient plus agités et nerveux que d'ordinaire ne les avait pas inquiétés outre mesure. Où étaient-ils maintenant, ces scientifiques, politiques et journalistes ? Probablement recroquevillés sous leur bureau de luxe, complètement effrayés, et regrettant sans doute de ne pas avoir écouté plus tôt cet « illuminé ». En lui accordant les crédits qu'il demandait, il aurait peut-être trouvé un moyen de contrer ce chaos. Mais il était trop tard.

Aux aguets, les occupants de la maison écoutaient les bruits au dehors. Mais seul régnait un silence pesant que perturbait de temps en temps un éclat de bois dans la cheminée. Après d'interminables minutes à attendre, fatigués de toute cette tension accumulée, ils commencèrent à baisser leur garde. « Peut-être n'attaqueront-ils pas la ville ce soir ? » se laissaient-ils croire.

Vaine espérance. Un grondement sourd perça le silence, grandissant de seconde en seconde, jusqu'à devenir assourdissant. Dans le vaisselier, les assiettes et les verres s'entrechoquaient, joignant le vacarme de leur tintement irritant. Ne pouvant voir ce qui se passait derrière les murs de la maison, seuls les sons alimentaient l'imagination de la famille claquemurée. Quel zoo se devait être dehors ! On aurait cru que des milliers de bisons déferlaient dans les rues, accompagnés d'une nuée d'oiseaux braillards et d'une foule de loups grognards. Alfred, il en était certain, entendit même barrir un éléphant.

D'ailleurs, ce devait être un animal du même gabarit qui percuta les murs. Une fenêtre vola en éclats, mais les planches qui la barricadaient tinrent bon. Quoique... Le chaos extérieur faisait tant vibrer la maison qu'un morceau de bois finit par se détacher, laissant entrer dans la pièce un nuage de poussière. Alfred s'empressa de la redresser et la marteler de clous pour recouvrer l'opacité de la fermeture.

Adam ne parvint plus longtemps à se contenir. Il se mit à paniquer. Jacques s'empressa de le tenir contre lui pour étouffer ses cris et créer tout autour de l'enfant le cocon rassurant de ses bras. Claire, désarmée, impuissante devant la détresse de son enfant en pleurs, détourna les yeux pour ne pas montrer ses larmes.

Le bébé qu'elle ne cessait de bercer finit aussi par se réveiller. Heureusement pour leur discrétion, sa voix s'apparentait plutôt à un miaulement qu'à l'habituel cri perçant des nourrissons. Sous le coup de l'improvisation, Claire lui mit le sein en bouche pour l'occuper.

Des jappements de chiens, à moins qu'il ne s'agît de loups, se firent entendre derrière la porte. Les griffes grattèrent le bois quelques secondes, avant de repartir.

Du tumulte, émergeaient des appels au secours qu'étouffait rapidement un charivari de cris bestiaux. Par moment, des coups de feu claquaient, ce qui ne faisait qu'attiser la fureur des assaillants. S'ensuivait alors un cri d'agonie. Alfred se refusait à imaginer le massacre qui se déroulait à quelques mètres de lui, derrière les murs rassurants de sa maison.

De longues minutes s'écoulèrent ainsi, puis le silence vint reprendre peu à peu ses droits. Tout le monde soupira de soulagement. Même si la guerre ne faisait que commencer, ils avaient au moins survécu à cette première vague de folie meurtrière.

Alfred se leva et caressa le crâne dégarni de son neveu qui maintenant faisait son rôt sur l'épaule de sa mère.

— Comment va-t-il ?

— Samuel va bien, lui répondit sa sœur. Je suis plus inquiète pour toi. Quand le soleil va se lever, plein de gens auront les yeux tournés vers toi, et attendront des réponses.

— Des réponses que je n'ai pas ! Durant toutes ces années, je n'ai fait qu'observer les symptômes, les prémices de ce qui arrive aujourd'hui. Des théories, bien sûr que j'en ai eues. Mais jamais on ne m'a donné les moyens de les prouver. Un changement de comportement chez les animaux, sur une aussi grande échelle, cela dépasse l'entendement !

— Peu importe ! râla le beau-frère. Tu connais toutes les bestioles mieux que quiconque. À écailles, plumes ou fourrure, pas une espèce ne t'est inconnue. Tes connaissances seront très précieuses pour vaincre l'ennemi.

— L'ennemi ? s'offusqua Alfred. Es-tu vraiment sûr d'être du bon côté ? Qui te dit que nous sommes les gentils dans cette histoire ?

— L'homme est l'espèce supérieure ! Elle est destinée à dominer le monde et...

— Silence vous deux ! s'interposa Claire.

D'un simple regard, elle fit comprendre aux deux hommes que leurs cris effrayaient le grand frère de Samuel. Celui-ci tremblait et hoquetait, tout en retenant de grosses larmes.

— Pardon Adam...

Jacques s'approcha du garçon pour l'entourer de ses bras et le rassurer. Pour le distraire, il lui prit le jouet et le faisait voler au-dessus de sa tête, ce qui avait le don de faire sourire, même faiblement, le pauvre enfant.

— Regarde, Adam, cette merveille de l'humanité ! chuchotait Jacques avec un enthousiasme feint. Aucun animal n'est capable de produire une chose pareille ! À bord de ces engins, nous pourrons chasser ces stupides bestioles.

De toute évidence, les derniers propos de Jacques s'adressaient indirectement à son beau-frère de Docteur en Biologie. Piqué une nouvelle fois dans sa fierté, Alfred allait lui retourner une réplique cinglante lorsque quelqu'un frappa à la porte. Tout le monde observa un silence inquiet. De nouveau, ils entendirent des coups, avec un peu plus d'insistance. Qui pouvait bien venir frapper chez lui, avec tous ces animaux dehors ? Était-ce un piège ? Hésitant, Alfred s'approcha de la porte.

— Qui est-ce ?

Aucune réponse. Les coups redoublèrent de force, faisant sursauter Claire et son fils. Alfred interrogea du regard son beau-frère. Ce dernier se montrait méfiant.

— Ouvrez-lui bon sang ! s'énerva Claire. Qui que ce soit, cette personne a sûrement besoin d'aide.

Son mari lui rétorqua qu'il s'agissait peut-être d'un animal.

— Tu en connais beaucoup d'animaux qui savent toquer à une porte ? lui répondit-elle alors.

— Les singes, ma chérie. Ils sont terriblement malins !

Les coups retentirent de nouveau, en faisant trembler la porte comme si la personne, ou la créature, frappait la paroi de toutes ses forces. Ils entendirent alors ce qui ressemblait à une nuée d'oiseaux se ruant bruyamment sur une proie. Cette fois, l'étranger frappa avec frénésie, dans un élan de panique. La voix d'un homme se fit enfin entendre, même si l'on ne comprenait pas ses paroles. Cela suffit à Alfred. Il ouvrit en toute hâte et l'inconnu se jeta au sol tandis que la porte fut aussitôt refermée. Il était temps. Moins de deux secondes après, les oiseaux assaillirent l'obstacle à coups de becs et de griffes, puis s'en allèrent.

Alfred s'agenouilla près du visiteur qui semblait respirer avec difficulté. Du sang recouvrait ses habits déchirés. À combien d'attaques venait-il d'échapper ? Il le retourna pour découvrir enfin son visage. L'âge avancé de l'homme creusait de profondes rides sur toute la figure. Ses multiples blessures empourpraient sa chevelure blanche. À son épaule pendait une vieille besace, salie par la boue et le sang. Autour du cou était attaché un écriteau usé.

— Je le reconnais, s'émut Alfred. C'est le vieux Tanguy... Je ne l'ai pas revu depuis quinze ans. Je lui ai appris à écrire.

— À un vieillard ? s'étonna le beau-frère.

— Oui. Tu n'imagines pas à quel point c'était important pour lui.

— Pourquoi ?

— Il est muet.

Alfred expliqua que la langue de Tanguy avait été coupée pendant la guerre contre l'ex-Empire elvonien. Durant près d'un demi-siècle, le malheureux vécut en ermite dans son propre pays. Personne ne voulut l'aider, car le supplice qu'il avait subi était officiellement réservé aux traîtres, bien qu'officieusement il y eut de nombreux abus. Ce ne fut qu'en entrant en Melpothalie que Tanguy trouva un accueil bienveillant dans un foyer pour personnes âgées. Il rencontra alors le tout jeune Alfred qui, durant le Service Citoyen, à sa vingtième année, devait prendre soin d'une personne en difficulté. Il le supplia de lui apprendre à écrire. Très vite, ils purent ainsi communiquer par l'intermédiaire de l'écriteau.

Tanguy ouvrit péniblement les yeux. Alfred lui sourit aussitôt et s'inquiéta de son état. Le vieil homme semblait effrayé, mais très vite il s'empressa d'écrire sur son ardoise avec son minuscule morceau de craie usée.

— « Sauve le monde », lut Alfred. Je me serais contenté d'un simple « bonjour », tu sais.

Le vieil homme esquissa un bref sourire. Il reconnaissait bien là l'humour de son ami. Toutefois, il avait visiblement un message très important à transmettre. Il effaça son ardoise et écrivit de nouveau.

— « Tous liés ». Je... Je ne comprends pas.

Tanguy voulut ouvrir sa besace, mais souffrant de multiples plaies et peut-être de fractures, cette manipulation lui causait de vives douleurs. Alfred le fit alors à sa place. Il sortit du sac ce qui ressemblait à la carte d'une île, complétée à la marge de ces phrases énigmatiques : « Au printemps les dauphins tu suivras. Au roi des singes tu tourneras le dos. Dans l'œil du serpent tu regarderas. Droit devant tu vogueras et la trouveras. »

— Je ne comprends pas... Qu'est-ce que c'est ?

Des cris d'oiseaux retentirent soudain, comme s'ils étaient entrés dans la maison. Alfred chercha autour de lui la brèche par laquelle les créatures avaient pu pénétrer. Il la trouva rapidement.

— Vite ! La cheminée ! Ravive les flammes !

Le beau-frère se rua sur le soufflet pour redonner de l'oxygène au feu, tandis qu'Alfred remît deux bûches. Les oiseaux piaffèrent de colère. Ils semblaient repartir, mais l'un d'entre eux parvint à pénétrer dans le salon, causant aussitôt le chaos autour de lui. Claire protégea les enfants tandis que les hommes tentaient de frapper le volatile. Jacques parvint finalement à l'assommer avec sa raquette grâce à un service foudroyant.

Soulagé, Alfred retourna vers Tanguy. Le vieil homme gisait sans vie, les yeux figés dans le vide et la bouche entrouverte. Attristé par la perte de son ancien élève, Alfred s'approcha pour lui fermer respectueusement les paupières. Ses nerfs craquèrent et il ne put retenir ses larmes. Sa sœur vint près de lui pour le consoler. Il prit enfin l'ardoise et découvrit les derniers mots du vieux Tanguy :

« Mon secret ».

Sommaire

PARTIE 1

CHAPITRE 1

CHAPITRE 2

CHAPITRE 3

CHAPITRE 4

CHAPITRE 5

CHAPITRE 6

CHAPITRE 7

CHAPITRE 8

CHAPITRE 9

CHAPITRE 10

CHAPITRE 11

PARTIE 2

CHAPITRE 12

CHAPITRE 13

CHAPITRE 14

CHAPITRE 15

CHAPITRE 16

CHAPITRE 17

CHAPITRE 18

CHAPITRE 19

CHAPITRE 20

CHAPITRE 21

CHAPITRE 22

PARTIE 3

CHAPITRE 23

CHAPITRE 24

CHAPITRE 25

CHAPITRE 26

CHAPITRE 27

CHAPITRE 28

CHAPITRE 29

CHAPITRE 30

CHAPITRE 31

CHAPITRE 32

CHAPITRE 33

ÉPILOGUE

BONUS

PARTIE 1

LE VOYAGE

L'artiste et le scientifique ont ceci de commun :

sans imagination, ils ne sont rien.

- Alfred Becki -

CHAPITRE 2

LUCAS

Quelques minutes plus tôt, quand Samuel entra chez lui, il ne vit pas qu'il était observé par les petits yeux brillants de la créature la plus vive, la plus curieuse et la plus étrange de ce monde : un enfant.

Lucas jouait au jeu du « chapeau garni-verni » avec trois autres gamins du quartier. Cela consistait à lancer des pièces dans un béret ou parfois le képi chipé à un gendarme. Il fallait s'éloigner d'un pas au fur et à mesure pour chaque coup gagnant. Le premier qui ratait la cible devait donner toutes ses pièces au vainqueur.

À ce jeu-là, Lucas se montrait le plus doué du quartier. Du haut de ses onze ans, celui qui s'était autoproclamé « le Caïd des oranges » avait déjà la stature d'un chef. Il décidait toujours du jeu auquel joueraient ses amis avec lui. Son imagination sans borne et son sens de la comédie lui procuraient également une belle qualité de conteur, même si ses histoires n'étaient pas toujours très morales. Il s'inspirait toujours de ses aventures personnelles pour les romancer et leur donner un caractère dramatique, merveilleux.

Par exemple, s'il venait de se faire courser par le voisin, pour lui avoir chapardé une pomme du jardin, il racontait à ses camarades qu'il s'était battu contre un terrifiant dragon, pour lui arracher une pomme d'or procurant une chance éternelle à qui terrasserait le monstre. S'il avait pu observer une femme prenant son bain, il allait raconter qu'elle était sa maîtresse, fournissant maints détails sur son anatomie, faisant alors pâlir de jalousie les autres garçons du quartier.

Il était un de ces enfants du Foyer d'Hébergement et d'Éducation pour les Enfants Confiés à l'État, ou, pour abréger, le Foyer. Un héritage de la « Grande Dépression ». La plupart des pensionnaires qui y vivaient avaient été abandonnés par leurs parents ou leur avaient été retirés temporairement sur décision du juge.

Comme beaucoup de ces enfants, devenus trop vite adultes, Lucas parlait d'un ton aussi sec et rageur que le couteau d'un boucher. Sans gêne, gaillard, il était toujours prêt à en découdre dès qu'il fallait se battre contre les enfants du Quartier Bleu, « ces noblassons » (un mot qu'il avait inventé en fusionnant « noble » et « mollasson »).

S'il existait bien une chose, par contre, sur laquelle il ne fallait pas le chercher, à ses risques et périls, c'était au sujet de sa mère. Comme allait l'apprendre à ses dépens l'un de ses compagnons.

— C'est pas possible d'avoir autant de chance ! râla le garçon rondouillard.

— C'est pas de la chance, se vantait Lucas tout en récupérant les pièces, c'est de l'adresse.

— Mouais. Moi, je dis que tu triches. Je ne fais pas confiance aux gosses du Foyer. C'est tous des fils de …

— De quoi ? cria Lucas en l'empoignant par le col.

« Fils de » avait déclenché chez Lucas comme un réflexe de contreattaque immédiate. Il ne l'avait que trop entendue, cette insulte, tout le long de son enfance. Il semblait s'être si bien embrasé que même sa chevelure rouquine donnait l'impression de s'être redressée en de nombreuses pointes. On aurait dit que des flammes consumaient ses cheveux.

— Vas-y... Va jusqu'au bout si t'es un homme, le menaçait Lucas.

— Allez... On sait bien que tous les gosses qui vivent au Foyer ont été abandonnés par leurs parents. Alors pourquoi elle t'a abandonné ta mère, hein ? Parce qu'elle s'est faite engrosser par un de ses clients, je parie.

Paf !

Le rondouillard se retrouva par terre, la joue endolorie par la baffe qu'il venait de prendre. Lucas s'avança vers lui, prêt à le frapper une seconde fois.

— Écoute-moi, monsieur-je-sais-tout. Ceux du Foyer n'ont pas été abandonnés par leurs parents, mais en ont été séparés par le juge. On les revoit nos parents, figure-toi. C'est juste qu'ils ont des problèmes à régler avant de pouvoir nous récupérer.

— Ah ouais ? Et ta mère, c'est dans un bordel que tu la revois ? Elle pourrait nous filer des entrées gratos, non ?

— Moi, j'ai entendu dire, les interrompit l'autre enfant, un binoclard aux yeux bridés, que ta mère était devenue cinglée.

L'autre rondouillard éclata de rire quand Lucas le relâcha pour empoigner à son tour celui qui aurait mieux fait de se taire. Les yeux bleus de Lucas fixèrent ceux du binoclard qui ne cessaient de regarder à gauche à droite, à la recherche de tout secours éventuel. Mais dans cette impasse étroite entre deux immeubles, il ne pouvait compter sur personne.

— Ne-dis-plus-jamais-ça ! articulait Lucas entre ses dents serrées tant il contenait sa rage.

Et comme pour appuyer ses mots, le rouquin leva le poing, prêt à frapper. Sa victime demeura un moment, les yeux fermés, en attendant le coup, quand il sentit enfin une claque, non pas sur la joue, mais sur l'épaule. Surpris, il ouvrit les yeux et vit les deux garçons danser des claquettes tout en secouant leurs vêtements. Quand il regarda à ses pieds, il comprit ce qui se passait. Ils étaient attaqués par une vingtaine d'araignées noires et grosses comme un pouce.

— Saletés ! criait Lucas en venant d'en écraser une d'un pied rageur. Hé toi ! Tu crois que je ne t'ai pas vu à vouloir me monter dessus en traître ? Prends ça ! dit-il d'un air chevaleresque en balayant d'un coup de main une araignée sur son épaule et la piétinant aussitôt.

— Gloire au Caïd des oranges ! scandèrent aussitôt les deux autres garçons.

Et tous mirent encore plus de zèle à toutes les piétiner. Toutefois, ils n'eurent pas longtemps ce plaisir, car les araignées prirent rapidement la fuite.

— Victoire ! s'exclama Lucas en brandissant les bras en formant un grand V. C'est nous les plus grands chasseurs de Quintarlaz !

— J'aimerais bien voir ça ! lui répondit une voix rocailleuse.

Une ombre se dessinant sur le sol où jonchaient les cadavres d'araignées, les trois garçons levèrent la tête et virent un homme, fumant un cigare presque aussi gros que le canon de son fusil. Les enfants le reconnurent aussitôt. Il s'agissait de Franck Maréchal, le chef des chasseurs pour le quartier orange. Ses faits d'armes étaient relatés dans les bandes dessinées que tous les gamins dévoraient le soir au lit. Aussi, les garçons regardaient le vieux chasseur en laissant mollement tomber leur mâchoire. Sauf un, qui gardait fermement sa bouche close : le jeune Lucas.

Le chasseur le fixait d'un regard énigmatique, à la fois persistant et vague, comme s'il lisait dans la tête du caïd. Ce dernier ne cillait pas, malgré les interminables secondes de silence qui pesèrent entre eux. Franck Maréchal était l'idole de Lucas, aussi ne voulait-il pas perdre la face devant lui. Regarde-moi bien Franck Maréchal, pourrait-on entendre dans la tête du jeune caïd, plus tard, je serai un chasseur aussi fort que toi, peut-être même plus !

Avait-il été entendu ? Car les lèvres du chasseur esquissèrent un sourire satisfait dans le coin des lèvres. Les garçons l'entendirent même glousser. Était-ce le culot du jeune garçon qui l'avait amusé ?

Ce fut finalement le petit rondouillard qui rompit le silence. Le grand sac que portait le chasseur l'intriguait.

— Vous partez en mission, monsieur ?

— Je pars, oui, mais pas en mission.

Lucas fut choqué. Son héros démissionnant ? C'était inconcevable !

— Vous nous laissez tomber ? s'emporta le Caïd des oranges. Les héros n'ont pas le droit de faire ça ! Il n'y a que les lâches qui s'enfuient comme ça !

Franck Maréchal fixa une nouvelle fois le garçon, mais cette fois, son regard était plus méprisant. Qui était ce gamin qui avait l'intention de lui donner des leçons de courage ?

— Sais-tu ce que j'ai tué ce matin ? Deux mouettes, trois rats et un chat. Tu peux me dire où est l'héroïsme là-dedans ? Tu n'étais encore qu'un marmot quand j'ai tué mon centième ours brun avec mon seul poignard en Kalaskie. En m'engageant dans la défense de Quintarlaz, c'est comme si j'avais signé ma retraite anticipée. J'ai cinquante-cinq ans, mais j'ai pas l'intention de me faire de vieux os dans cette ville.

— Vous partez où alors ? demanda le binoclard aux yeux bridés.

— Dans le Nord...

— Vers les terres sauvages ?! crièrent d'une même voix les deux camarades de Lucas.

En guise de réponse, Franck Maréchal cligna doucement des yeux pour les approuver. Lucas se mordait les lèvres, partagé entre deux sentiments : la déception de voir partir son héros, et la jalousie.

Le vieux chasseur observa encore le jeune caïd, comme s'il avait décelé quelque chose en l'enfant qui l'intriguait. Il repositionna enfin son sac sur l'épaule et dit encore une dernière phrase avant de partir. Quelques mots destinés directement à Lucas, à en juger son regard insistant sur le rouquin aux yeux bleus, si purs.

— On se reverra.

Et il partit aussi soudainement qu'il était apparu, sans en dire plus.

Les deux garçons étaient encore médusés, tandis que les yeux de Lucas brillaient d'une fierté sans borne. Ce fut à ce moment-là qu'il aperçut Samuel entrer chez lui.

— Bon allez, ça suffit les gars ! leur dit-il en empochant l'argent qu'il avait gagné contre eux. Si vous n'avez pas envie que je vous prenne autre chose, vous avez intérêt à filer d'ici, vite fait.

Il avait dit cela avec un air supérieur et un regard des plus autoritaires. Ses camarades n'insistèrent pas et repartirent chez eux.

Lucas compta les sous. Avec tout ça, il allait pouvoir s'acheter plein de friandises à becqueter la nuit dans le dortoir du Foyer, ou à échanger avec ses camarades contre des réponses à un devoir.

« Élève dissipé et perturbateur, mais ayant de solides capacités, surtout en sport. Doit faire des efforts de concentration. » Ainsi était-il jugé par ses professeurs chaque trimestre. Pour cette raison, il suivait des cours particuliers auprès de Samuel. « Pour rattraper son retard », disaient ses professeurs. « Pour me changer les idées » pensait Lucas, trop fier pour leur avouer que Samuel, contrairement à eux, était le seul à captiver son attention et lui donner envie d'étudier. La rencontre avec ce professeur particulier était probablement sa seule chance de réussir dans les études. Une aubaine qu'il n'avait pas le droit de laisser filer. Il le savait. Et cela tombait bien : au fil des cours particuliers, Samuel et Lucas étaient devenus amis.

Le jeune caïd courut vers la maison en traversant la rue sans regarder. Il obligea une automobile à freiner brutalement dans un crissement de pneus. L'engin ne sembla pas apprécier d'être ainsi malmené, car le moteur eut un hoquet, puis une secousse, avant de se taire complètement. Lucas, même s'il avait conscience d'avoir été imprudent, joua les effrontés en tirant la langue au conducteur qui l'injuriait en faisant de grands gestes furieux.

Ce dernier essaya alors de redémarrer en appuyant sur un bouton. Le moteur se mit à grogner, puis à tousser, et, enfin, à recracher un gros nuage noir avant de se taire, bien décidé à faire grève. Son propriétaire se mit alors à soupirer avec une mine triste, pour ne pas dire désespérée. Cela ne faisait que la cinquième fois depuis ce matin que son moteur calait.

Lucas parvint devant l'entrée de la maison et entama le rituel. Il frappa dix petits coups rapides sur la porte, qu'il ponctua par trois autres, plus longs cette fois.

— Les trois coups sont frappés...

— Les rideaux sont levés, déclama Samuel en ouvrant la porte au jeune garçon.

C'était un jeu qui s'était établi entre eux deux, quand ils allaient au théâtre tous les mercredis après-midi.

— J'étais dans le coin et je me demandais si...

— Tu connais le chemin, le coupa son professeur particulier en l'invitant à entrer.

En effet, Lucas prit tout à fait ses aises et se dirigea droit vers la cuisine. Ouvrant ici et là quelques placards, il posa sur la table deux bols, une bouteille de lait, du sucre et une poudre marron.

Il alluma la cuisinière, versa le tout dans une casserole et après une dizaine de minutes remplit les bols. S'installant enfin autour de la table, Lucas laissa libre cours à sa joie.

— Pour rien au monde je ne raterais le chocolat chaud de mon professeur, déclama avec emphase le Caïd des oranges. Rien de tel pour se mettre dans de bonnes conditions pour étudier la circonférence de son bol ou le volume du pot de chocolat en poudre.

Samuel pouffa de rire devant l'aplomb de l'adolescent. Si ses études n'étaient guère brillantes, il ne se faisait, pour autant, pas de soucis pour son avenir : avec un tel bagout, il pourrait aller loin.

— Il faudrait pourtant poser le problème de sa gestion, enchaîna Samuel sur le même ton badin. Sachant qu'il nous reste trois pots de 500 grammes de chocolat en poudre, et le quart d'un quatrième, que nous mettons deux cuillerées dans chaque bol et qu'une cuillerée représente, disons, 5 grammes de chocolat en poudre, combien de bols nous reste-til à boire avant la fin de la réserve ?

Lucas, en guise de réponse, avala bruyamment une lampée de chocolat : une manière pour lui de signifier que la plaisanterie avait ses limites. Samuel ne s'en froissa pas et dégusta également le précieux breuvage.

— Tu n'as pas l'air bien, jugea Lucas en dévisageant son ami qui grimaça en se frottant la tempe. Ce sont tes migraines ?

— Oui. Cela m'a repris il y a une heure environ.

Samuel ne voulut pas lui raconter aussi cette voix qui l'obsédait. Il avait peur que son ami le regardât comme les autres passagers de l'Aquaway.

— Mais j'ai pris mes médicaments. Cela va déjà un peu mieux, finitil par dire en se voulant rassurant.

— Tant mieux. Tu sais que tu dois être le seul dans la ville à avoir du chocolat ? poursuivit Lucas pour changer de sujet.

— Je n'en doute pas. Heureusement pour nous, mon oncle en était friand et en ramenait toujours de ses expéditions.

— « Était »... « Ramenait »... Pourquoi tu parles de lui au passé ? Il n'est pas prouvé qu'il est mort tant qu'on n'a pas retrouvé son corps... ou alors après cent ans de disparition, où je conçois que les chances de le retrouver sont minces.

Samuel esquissa un sourire tout en soupirant. Il ne se rappelait plus non plus depuis quand il parlait de son oncle à l'imparfait.

— Je ne sais pas... J'entends si souvent les gens m'en parler comme s'il était mort que j'ai dû finir par les croire, je suppose. Après tout, le capitaine du navire qui le transportait semble tout à fait formel à ce sujet.

— Mouais... Mais je l'ai vu ce capitaine. Et je le trouve louche. Je trouve ça bizarre que ton oncle soit simplement tombé en mer. Ce n'était pas sa première expédition.

— Que veux-tu que je te dise ? La parole du capitaine fait foi.

N'y trouvant rien à ajouter, un silence s'installa tandis qu'ils buvaient le reste du chocolat. Alors Lucas changea de sujet.

— Comment vont tes problèmes d'argent ?

— Comment le sais-tu ? s'offusqua Samuel.

En guise de réponse, Lucas lui montra du regard tous les courriers qui traînaient un peu partout dans la maison, à la vue de tous.

— Je reconnais que je ne suis pas mieux ordonné que mon oncle. Un défaut de famille, je suppose. Mon oncle non seulement ne rangeait jamais ses affaires, mais négligeait totalement la gestion de son budget. Tout partait dans ses recherches, alors qu'elles ne lui rapportaient rien, ou si peu. Pour lui, la science ne souffrait d'aucun sacrifice. Mais un scientifique est avant tout un homme qui a besoin de se nourrir, s'habiller, se loger... et accessoirement s'occuper de son neveu, conclut-il en soupirant.

Lucas prit la main de Samuel, par solidarité. Devoir se gérer seul, il connaissait. Même à onze ans. Mais à son âge, il ne manquait jamais non plus d'idées.

— Tu ne peux rien vendre de valeur dans cette maison ?

— Mes meubles ne valent rien.

— Et les collections de ton oncle ? Tu ne m'avais pas dit qu'il ramenait toujours chez lui des objets rares ? S'ils sont rares, c'est qu'ils doivent coûter de l'argent.

Samuel hésita. Il n'aimait pas l'idée de revendre ainsi les objets appartenant à son oncle. Même après sa disparition, il le respectait trop pour ne serait-ce que toucher à ces biens les plus précieux.

— Je connais un bon endroit pour y vendre les antiquités. Cela s'appelle « L'Ile aux trésors ».

Samuel sursauta. Lucas venait de dire le mot « île », lui rappelant cette voix qu'il avait entendue tout à l'heure dans l'Aquaway. Était-ce un hasard ? Comme pour lui répondre, la douleur dans sa tête se réveilla de nouveau.

— Ça va Sam ? s'inquiéta Lucas en le voyant grimacer.

— Oui, ça va. Tu sais quoi ? Tu as raison. Allons voir les collections de mon oncle.

Ensemble, ils gravirent les marches de l'escalier menant au bureau du Docteur Becki. Son neveu marqua un petit temps d'hésitation avant de pénétrer dans le sanctuaire de son oncle, tant cette pièce lui avait été interdite durant toute son enfance.

Comme il s'y attendait, ils se retrouvèrent au seuil d'un amoncellement anarchique de livres et d'objets en tout genre. Le bazar y était tel qu'il leur fallut s'armer d'une certaine dose de courage pour y pénétrer.

— Tu prends à gauche, je prends à droite, décida Samuel.

Chacun de leur côté, ils fouillèrent les étagères, les malles, le dessous de lit... Au fur et à mesure de leur avancée, à chaque fois qu'ils retournaient un meuble ou simplement une pile de livres, un nuage de poussière se formait dans toute la pièce, leur irritant les yeux et la gorge.

— Ça se voit que le ménage n'y a pas été fait depuis trois ans... commenta Lucas en toussant.

— Pas seulement depuis trois ans, crois-moi.

Ils cherchèrent encore un long moment, sans rien trouver d'intéressant. Les collections d'insectes ou d'animaux empaillés n'avaient effectivement pas beaucoup de valeur depuis la Grande Rage.

De dépit, Lucas s'assit sur le fauteuil, en face du bureau. Quand son regard balaya ce qui traînait dessus, il n'en crut pas ses yeux : aucun objet n'y était posé. Seule une fine pellicule de poussière recouvrait le meuble. Cela contrastait trop avec le reste de la pièce. Un bureau sans rien dessus, cela faisait plutôt penser à un autel. Du revers de la main, il en nettoya une partie de la surface.

— Bizarre...

— Qu'est-ce qu'il y a ?

Lucas termina de nettoyer toute la poussière. Le bureau s'avérait en effet plutôt original en son genre. Au lieu d'un support en bois, celui-ci était en verre. Plus précisément, deux plaques translucides enfermaient une vieille carte de ce qui ressemblait à une île.

— C'est une blague ou quoi ? cria Samuel, comme s'il s'adressait à l'auteur de son destin.

— Qu'est-ce qu'il te prend ? s'inquiéta Lucas.

Pris au pied du mur, Samuel finit par lui raconter la scène dans l'Aquaway.

— Carrément flippant !

— « Trouve l'île et il reviendra. », récita Samuel en contemplant la carte sous verre.

— Qui reviendra ?

Samuel ne répondit pas, mais son regard se tourna comme un réflexe vers un cadre fixé au mur, enfermant sous verre la Une d'un journal : « Le Docteur Becki : scientifique de l'année. »

« Tu crois qu'il est en vie ? » demanda Lucas, avec une voix chargée de crainte. Lui aussi commençait à trouver toute cette affaire un peu trop surnaturelle.

— Comment le savoir ?

— Il faut prendre la carte. Attends, je vais casser le verre, décida Lucas en allant déjà s'emparer d'une sphère en plomb qui traînait par terre.

— Non, attends. Cela abîmerait trop la carte. On risquerait de ne plus pouvoir la lire. Il doit y avoir un autre moyen de la prendre.

Samuel et Lucas regardèrent alors le bureau sous tous les angles. Ils découvrirent alors une serrure. Celle-ci était si minuscule que la clef devait avoir la taille d'un petit bijou.

— Je n'y crois pas...

— Quoi ? Quoi ? s'impatientait Lucas qui prenait cela de plus en plus pour un jeu d'énigmes.

Samuel entrouvrit sa chemise au niveau de la poitrine, et Lucas y découvrit un pendentif en forme de clé.

— Mon oncle me l'avait offerte, en me disant qu'elle venait de ma mère. Un symbole qui rappelle le credo des Becki : « le savoir est la clé du pouvoir ».

Toutes ces coïncidences l'effrayaient, mais il se laissa guider par son instinct. Il prit la clé et l'inséra dans la serrure, sans rencontrer de résistance, et la fit pivoter vers la droite. Retenant leur respiration, les deux amis virent alors la plaque du dessus se soulever assez pour s'emparer de la carte en y glissant la main.

Samuel prit le vieux papier, avec beaucoup de précautions. Il avait l'impression que la carte allait se réduire en poussière au moindre geste brusque. La forme de l'île ne lui évoquait rien, mais la géographie n'était pas son fort. Alors il s'attarda sur le texte griffonné à la marge.

— « Au printemps les dauphins tu suivras. Au roi des singes tu tourneras le dos. Dans l'œil du serpent tu regarderas. Droit devant tu vogueras et la trouveras. », lut Samuel.

— C'est quoi ce charabia ? répondit Lucas en grimaçant.