La Vallée scellée - Hulbert Footner - E-Book

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Hulbert Footner

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Beschreibung

Fort-Edward devait à coup sûr devenir une grande ville. Pour le moment, ce n’était qu’un groupe de grossières cabanes au confluent de la Campbell River et du Boardman. Mais le bel avenir de Fort-Edward était article de foi… du moins pour ceux qui se persuadaient que la grande voie ferrée transcontinentale de Québec à Vancouver aurait bientôt un embranchement destiné à relier le monde civilisé à l’Alaska. Pour l’instant, le rail était de l’autre côté des monts Selkirk, à quelques milliers de milles encore… ce qui n’empêchait pas les spéculateurs de venir périodiquement à Fort-Edward se livrer à de folles surenchères pour s’assurer des terrains vaseux où devaient définitivement s’élever les grandes Banques, l’Hôtel des Postes, l’Université et le Palais du Gouvernement. Et pourtant Fort-Edward n’était pas aux États-Unis, mais bien en pleine Colombie Britannique, dans la Province du Caribou… mais la fièvre américaine est partout la même !  

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Veröffentlichungsjahr: 2026

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Hulbert Footner

LA VALLÉE SCELLÉE

Traduction : Michel Epuy

© 2026 Librorium Editions

ISBN : 9782387410009

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE PREMIER L’Aventure frappe à la porte

II À bord du Teksbury

III La Rivière inconnue

IV Premières Flammes

V L’Amitié de Nahnya

VI Le Bras Cassé

VII La Vallée Scellée

VIII Premiers Contacts

IX L’Histoire de Nahnya

X Clair de Lune

XI Le Départ

XII L’Espion

XIII Nouveau Départ

XIV Les Grands Rapides

XV Deux Jeunes Filles

XVI Un Cœur qui s’ouvre

XVII Le Collier d’Émeraudes

XVIII Les Bandits

XIX Le Secret

XX Le Siège de la Vallée

XXI L’Amour de Nahnya

XXII Le Cataclysme

XXIII Épilogue

 

CHAPITRE PREMIERL’Aventure frappe à la porte

Fort-Edward devait à coup sûr devenir une grande ville. Pour le moment, ce n’était qu’un groupe de grossières cabanes au confluent de la Campbell River et du Boardman. Mais le bel avenir de Fort-Edward était article de foi… du moins pour ceux qui se persuadaient que la grande voie ferrée transcontinentale de Québec à Vancouver aurait bientôt un embranchement destiné à relier le monde civilisé à l’Alaska. Pour l’instant, le rail était de l’autre côté des monts Selkirk, à quelques milliers de milles encore… ce qui n’empêchait pas les spéculateurs de venir périodiquement à Fort-Edward se livrer à de folles surenchères pour s’assurer des terrains vaseux où devaient définitivement s’élever les grandes Banques, l’Hôtel des Postes, l’Université et le Palais du Gouvernement. Et pourtant Fort-Edward n’était pas aux États-Unis, mais bien en pleine Colombie Britannique, dans la Province du Caribou… mais la fièvre américaine est partout la même !

Au jour de juin où se produisit le petit fait qui devait ouvrir la porte à la grande aventure, de fortes pluies avaient fait de Fort-Edward un vrai marécage, ce qui n’ajoutait rien à la beauté de la grande ville future. Un seul bâtiment à deux étages s’élevait au milieu des caisses de macaroni à quoi faisaient penser les cabanes des habitants. Tout est relatif, et parce que cet édifice était pourvu d’un escalier intérieur, il ressemblait à un palais. C’était le Grand Hôtel, le Palace, de Fort-Edward.

Ce matin-là, l’aspect général des environs était donc loin d’être brillant. Au bord de la rivière, une barque échouée piquait misérablement du nez dans une masse de boue ; la place, devant l’hôtel, était fort peu animée, autant dire qu’elle était vide, car il n’y avait évidemment pas grande industrie chez des gens dont la principale occupation est d’attendre le rail.

Mais l’aspect lamentable des lieux habités contrastait singulièrement avec l’imposante grandeur du paysage : après de longues pluies, les couleurs des choses étaient brillantes, fraîches et neuves. Couvertes de séquoias, les montagnes semblaient plus rapprochées et comme peintes ; le ciel était d’un bleu si tendre et si pur qu’il en descendait sur la terre une mansuétude inconnue… Et l’atmosphère balsamique et légère faisait l’effet d’une eau glacée à des gosiers desséchés.

Un peu plus loin que l’hôtel, sur les bords de la Campbell River, s’élevait une habitation à peine plus grande qu’un poulailler. – Sur le linteau de la porte, une main malhabile avait tracé ces mots :

Ralph Cowdray, docteur-médecin

À l’intérieur, dans la première des deux minuscules chambres qui composaient toute la maison, le docteur et son ami Dan Keach, télégraphiste, essayaient de tuer le temps de compagnie. Profondément enfoncés, en face l’un de l’autre, dans d’inconfortables fauteuils pliants, les pieds sur la grande malle du docteur, ils lançaient de seconde en seconde d’énormes bouffées de fumée aux poutres du plafond. Pour tout ameublement, il n’y avait là, outre cette malle qui servait de table-bureau, et les deux sièges, qu’une étagère en pitchpin à peine raboté et où étaient plus ou moins bien rangés quelques livres de médecine et des produits pharmaceutiques. Les deux impénitents fumeurs pouvaient avoir une cinquantaine d’années entre eux deux. Mais le docteur, lui, n’avait pas encore atteint le quart de siècle. De taille moyenne, robuste sans être trapu, brun et de traits énergiques, il n’avait de tendresse et de douceur apparentes que dans les yeux. Comme tous les jeunes hommes qui veulent paraître durs, il s’affligeait de ce contraste entre sa physionomie générale et l’expression rêveuse, nostalgique presque, de son regard, et il cherchait à la corriger en fronçant fortement et fréquemment ses épais sourcils sombres. De même, il cachait son inexpérience de la vie, et même pour tout dire, sa chimérique attente de grandes choses, par une allure moqueuse et des plaisanteries faciles.

Le plus pénible pour ces deux hommes, les seuls qui fussent à peu près instruits dans une ville qui n’existait pas encore, était de vaincre l’oisiveté et l’ennui. Ensemble et à l’aide de bon tabac, ils y arrivaient mieux.

Ce matin-là, en outre, ils s’entretenaient d’une très grave question.

— Les aventures de roman, ça n’existe pas dans la réalité, venait de déclarer le docteur.

Dan, – de physionomie intelligente et ouverte, mais un peu trop sérieuse pour son âge, – répondit :

— Cela reste à prouver… Définissez d’abord ce que vous entendez par « des aventures de roman ».

— Ces aventures-là, fit Ralph Cowdray en projetant une colonne de fumée épaisse, ce ne sont autre chose que les désirs irréalisés des auteurs.

— Contradiction ! Pétition de principes ! s’écria le télégraphiste de Fort-Edward. Vous avez beau jeu à dire qu’elles n’arrivent pas, puisque vous les tenez d’avance pour irréalisées ! Un peu de logique, que diable !

— Je n’ai pas dit irréalisables, fit observer le docteur. En tout cas, plus rares qu’on ne croit. Depuis ma sortie de l’école primaire, je les cherche, ces aventures… et, naturellement, rien d’extraordinaire ne m’est jamais arrivé.

— Vous avez fait fausse route, ce n’est pas en les cherchant qu’on les trouve.

— Parlez-vous par expérience ?

— Moi ? Oh, je m’en fiche éperdument.

— Vous n’avez point d’imagination !

— Si ce ne sont que des aventures imaginaires que vous cherchez, docteur, allez-y ! Je ne vous troublerai pas !

Ces sortes de discussions n’étaient pas rares entre les deux hommes. Elles permettaient d’attendre plus facilement l’heure des repas.

— Je m’attendais tout au moins à avoir quelques aventures sentimentales pendant mon séjour à l’Université, reprit Ralph Cowdray après un moment de silence. Certes, j’y ai fréquenté de nombreuses jeunes filles… Beaucoup étaient délicieuses… et d’âme si pure, si transparente ! Mais, mon cher, au fond, l’homme cherche une femme qui le fascine, qui le bouleverse, l’inquiète… qui soit un problème, une énigme…

— Eh bien, voyons, dans ce genre d’article, nous avons ici, par exemple, la petite Maroney…

— Assez ! Taisez-vous ! Quelle abomination ! Que disais-je ? Ah oui ; après l’Université, le stage dans les hôpitaux. Là, moins encore de sentiment, de poésie, de chimère… de ce goût d’aventure romanesque dont je parle. Un médecin de ville ne peut conserver aucune illusion, aucune, mon cher ! C’est pourquoi j’ai décidé de venir pratiquer ici, à l’endroit le plus éloigné que j’aie pu trouver.

— Avec l’idée bien arrêtée d’y trouver le roman rêvé…

— Je l’avoue. Les rares Indiens non encore domestiqués et qui errent, farouches et méprisants… Le chercheur d’or aux yeux luisants de convoitise… Le pionnier obstiné qui se bâtit une hutte en pleine forêt vierge… Tout cela, j’étais venu le chercher ici, et j’y trouve quoi ? Un hameau de misérables manœuvres, jouets et esclaves des spéculateurs !

— Très juste, murmura Dan.

— Tous ressemblent à des chiens assis sur leur derrière en attendant qu’on leur jette un morceau de sucre ! Les derniers Indiens, pires que tous, alcooliques au dernier degré. En outre, climat d’une salubrité déconcertante ; jamais rien à faire pour moi, sauf quelques sutures après les rixes des nuits de fête… Pour ce qui est de l’Aventure de roman, pas l’ombre ! Ah, j’en ai assez !

— Je comprends, fit Dan en hochant la tête.

— En tout cas, je commence à désespérer, conclut le docteur.

… Il y eut un léger heurt à la porte.

— Voici votre Aventure, dit le télégraphiste.

— Entrez ! répondit Ralph en riant.

… C’était une femme, une jeune Indienne ridicule en ses vêtements européens démodés. Les deux jeunes gens échangèrent un regard amusé, puis Ralph reporta toute son attention sur sa pipe, car, à vrai dire, la clientèle indienne l’intéressait médiocrement.

— Je voudrais parler au docteur, dit la visiteuse.

— Qu’y a-t-il pour votre service ? répondit Ralph d’une voix négligente.

Elle garda le silence, le regard baissé et dirigé vers le télégraphiste qui, comprenant enfin que sa présence pouvait être indiscrète, se leva, donna rendez-vous à son ami pour le dîner et sortit.

— Eh bien ? dit alors le docteur à sa visiteuse.

Elle paraissait en excellente santé… De sang mêlé sans doute, car la blancheur du visage contrastait étrangement avec la sombre chevelure… Mais quelle déplorable façon de s’habiller ! Un chapeau rouge, un corsage de satin bleu, une jupe en forme de sac, de grossières chaussures.

— Je ne suis pas venue vous consulter pour moi, dit-elle enfin en réponse au regard inquisiteur du professionnel. Je suis venue vous chercher pour ma mère.

Ralph prit son chapeau.

— Attendez, reprit-elle, j’ai à vous parler d’abord.

— Asseyez-vous donc, fit le docteur.

— Non, merci, je préfère rester debout…

Elle le regarda longuement, gravement… Vous êtes bien jeune, dit-elle enfin.

Ralph fronça le sourcil…

… Êtes-vous un bon docteur ?

Il rit.

… Je veux dire, un docteur qui a étudié dans une université… acheva-t-elle.

— Je sors de Harvard, daigna répondre le jeune homme.

— Je ne connais pas ce nom-là, reprit-elle, mais vous avez sans doute un diplôme ?

Ralph la toisa. Quelle question pour une Indienne ! Elle savait ce qu’elle voulait, en tout cas. La regardant de nouveau avec plus de curiosité, Ralph pressentit pour la première fois qu’une pure beauté classique se dissimulait sous les oripeaux grotesques de ces vieux vêtements européens. L’anatomiste qu’il était devinait la ligne harmonieuse et souple des épaules, l’attache fine du cou, le port admirable de la tête… Les Indiennes ont généralement la tête enfoncée entre les épaules, des yeux sans expression… Celle-ci avait de la vie, de l’âme, de la flamme au fond de ses prunelles d’un velours admirable… « Quels yeux extraordinaires ! » se dit le docteur, qui, reprenant toute sa bonne humeur exhiba son diplôme et se mit à le lire à haute voix.

— Inutile, dit-elle, je sais lire…

Elle repoussa le parchemin et reprit : Savez-vous couper ?

— Couper ? Que voulez-vous dire ? Si je suis chirurgien ? Mais, oui !

— Ma mère s’est cassé le bras… Je le lui ai remis… Je sais faire… Mais j’ai dû m’absenter, et pendant ce temps, elle a enlevé les baguettes… comment appelez-vous cela ?

— Les éclisses.

— Oui, elle les a enlevées trop tôt, a voulu travailler, et quand je suis revenue, son bras était tout tordu… Cela ne s’est pas amélioré… au contraire… et maintenant elle souffre beaucoup… Est-ce que vous pourrez guérir cela ?

— Certainement, déclara Ralph. Il faudra casser de nouveau le bras, le remettre dans sa position normale, et l’immobiliser dans le plâtre ou de solides éclisses.

— Oh, le casser de nouveau ! s’écria-t-elle. Que cela doit faire mal ! Elle ne se laissera pas faire… Pourrez-vous l’endormir ?

— Certes, oui. Vous savez cela ?

— Oui, répondit-elle. J’ai passé trois ans à Prince George et à Winnipeg, et j’ai été quelque temps employée à l’hôpital…

— Eh bien, je vais aller voir votre mère, déclara Ralph avec une certaine condescendance. Où habitez-vous ?

— Dans la direction du nord, dit-elle lentement. À sept jours de Gisborne-Portage.

… Cette fois, le jeune docteur ouvrit de grands yeux et resta sans souffle…

— Sept jours ! s’écria-t-il. Vous voulez plaisanter ?

— Au delà de Gisborne, nous voyagerons en canot, reprit-elle sans s’émouvoir. Vous pourrez être de retour dans trois semaines ou un mois.

Revenu de sa première surprise, le côté comique de l’affaire le frappa : un voyage d’un mois pour visiter une vieille Indienne !

— Que le diable… commença-t-il, mais un regard hautain de son interlocutrice l’arrêta.

— Je vous paierai ce qu’il faudra, dit-elle dédaigneusement.

— C’est vite dit, fit le docteur, mais je ne sais si vous vous rendez compte de ce que vaut le temps d’un docteur… Trois cents dollars serait un prix minime pour un mois.

— Je ne veux pas vous prendre au rabais, dit-elle d’un air de princesse. Je vous paierai davantage.

Ralph réprima une forte envie de rire. Elle était vraiment comique, la petite Indienne avec son chapeau ridicule ! Et il reprit gentiment :

— C’est beaucoup d’argent… Dites-moi qui vous êtes, comment vous vous appelez, et d’où vient que vous êtes si riche.

Elle plissa le front et ne répondit pas.

— Comment vous appelez-vous ? reprit Ralph. Il vous faut répondre à mes questions, vous savez.

— Je ne vous dirai que ce que je voudrai, fit-elle d’une voix dédaigneuse.

— Vous ne vous imaginez pourtant pas que je vais partir les yeux fermés pour l’inconnu ? s’écria Ralph.

— Je vous paierai d’avance, répondit-elle froidement.

Cela ne le calma pas le moins du monde.

— Il ne s’agit pas de cela ! riposta-t-il avec véhémence. Je ne suis pas à vendre ! Je ne m’embarque pas dans des affaires louches.

— Je ne vous demande absolument que vos soins professionnels.

— Eh bien, je regrette, conclut le docteur, mais ce n’est pas clair et cela ne m’intéresse pas.

De son côté, la jeune fille continuait visiblement à croire que la discussion s’achoppait à la question d’argent.

— Je ne suis pas si pauvre que vous le croyez, dit-elle dignement. J’ai beaucoup d’argent.

— Cela m’est égal. Parlez plus franchement…

Elle retira de son corsage un petit paquet…

— Me promettez-vous sur l’honneur de ne parler à personne de ce que je vais vous montrer ?

— Oui, fit-il intrigué.

Elle détacha la fine courroie qui fermait le petit sac de cuir, s’approcha de la table et, d’un geste rapide, renversa le contenu… Un petit tas de gravier d’un éclat fauve… Le docteur réprima un cri.

— De l’or !

— Il y en a pour plus de trois cents dollars, fit-elle avec mépris.

— Où avez-vous pris cela ?

— Je l’ai extrait des roches… Croyez-vous que je l’aie volé ?

— Il vaut mieux le cacher, dit-il après un instant d’intense réflexion. Il y a des gens que cette vue affole.

Il reversa soigneusement l’inestimable poudre dans le sac.

— Êtes-vous décidé maintenant ? dit-elle.

— Pourquoi faites-vous tant de mystère ? demanda-t-il encore.

— Je n’en fais pas, mais ne dis que ce que je veux… parce que je ne vous connais pas… Plus tard, peut-être…

Il la considéra avec étonnement. Quelle différence avec les Indiennes ordinaires ! Quelle discrète dignité, quelle réserve ! Et puis, ces yeux de sombre velours si brillants, profonds, vivants ! On sentait une âme pudique s’y refléter et une haute conscience y veiller. Qu’importe la couleur de la peau quand on a de pareils regards ! D’ailleurs, c’est à peine si le teint de la jeune fille décelait son origine indienne… Ce n’était qu’une légère carmination, un peu avivée aux pommettes, d’un pourpre délicieux aux lèvres…

— Vous êtes presque de race blanche, observa-t-il.

Elle haussa les épaules.

— Dites-moi au moins votre nom…

— Annie Crossfox, répondit-elle sans hésiter. C’est ainsi du moins que m’appellent les blancs, mais pour les miens je suis Nahnya.

— Beau nom ! dit le jeune docteur.

Elle ne répondit pas. Ralph Cowdray se décida brusquement.

— Quand partons-nous ? demanda-t-il.

— Il y a un bateau qui remonte le fleuve jusqu’à Gisborne, dit-elle. Il passe ici demain après-midi. De Gisborne, nous aurons six milles à peine pour atteindre le lac Hat. C’est là que j’ai remisé mon canot.

— Bien, dit Ralph.

Cependant, une légère inquiétude paraissait embarrasser encore la jeune fille… On eût dit qu’elle avait quelque chose de grave à demander… ou à avouer peut-être…

— Qu’y a-t-il encore ? demanda Ralph.

Elle se décida :

— Voulez-vous me promettre de ne jamais révéler à personne l’endroit où je vous conduirai ?

— Ah, cela, non ! riposta le jeune homme. Je ne peux pas vous faire une promesse pareille. Je réserve mon jugement, en tout cas !

Leurs regards se croisèrent, luttèrent un instant, mais dans ce silencieux combat, ce fut l’homme qui l’emporta. La jeune fille baissa les yeux…

— Vous n’avez pas confiance ! dit-elle.

— Comment le pourrais-je ! Je ne sais rien de vous ! répondit le docteur.

Elle se détourna, leva les mains en un geste presque suppliant, puis les joignit comme en détresse… « … Je ne sais plus que faire… que faire… » dit-elle à voix basse… « Être venue si loin pour trouver un médecin… pour ma pauvre maman… Mais je ne puis en dire davantage ! »

Ému à la vue de grosses larmes roulant dans ces yeux admirables, Ralph lui prit la main, la força à lever la tête et, appuyant ses paroles d’un regard franc et droit :

— Ça va bien, dit-il, je vous accompagnerai. Et si tout est honnête dans cette affaire, je n’en parlerai à personne.

… Ils se serrèrent la main. Nahnya s’essuya les yeux. Ils firent leurs derniers arrangements.

— Prenez le bateau demain après-midi, dit-elle ; j’y serai, mais ne faites pas semblant de me connaître. N’apportez que les objets les plus indispensables et des couvertures. J’aurai une tente-moustiquaire pour vous, et toutes les provisions nécessaires.

Ralph lui tendit le petit sac de poudre d’or, mais elle le refusa d’abord.

— Je ne veux pas vous faire perdre votre temps, dit-elle.

— Écoutez, répondit Ralph. Vous me payez, c’est entendu, mais, de mon côté, je désirais depuis longtemps faire une expédition dans ces territoires inexplorés du grand Nord, je vous prends comme guide, et vous paie avec le contenu de ce sac… C’est mon dernier mot.

Elle ne put qu’accepter.

… En allant retrouver son ami le télégraphiste, Ralph ne pouvait détacher sa pensée de l’étrange fille… « Quels yeux ! » se répétait-il. « Elle n’a pas plus de vingt ou vingt-et-un ans, et on dirait qu’elle a déjà sondé tous les mystères les plus profonds de la vie ! » Et, se rappelant la conversation que la visiteuse avait interrompue, il se dit encore : « L’Aventure, l’Aventure ! Est-ce Elle qui frappait à ma porte ? »

IIÀ bord du Teksbury

Le petit vapeur qui remontait le fleuve une fois par mois, crachait de la vapeur et lançait des volutes de fumée, comme un bon « sabot » d’eau douce qu’il était. Parmi les caisses, barils et ballots de marchandises hétérogènes qui couvraient le pont, Ralph aperçut – une seconde seulement – sa visiteuse de la veille.

À part l’équipage composé d’Indiens, il n’y avait là, comme blancs, que le capitaine du Teksbury, le vieux Trickett, Matthews son second ; Ralph, et deux hommes, Joe Mixer et Peter Staley qui avaient embarqué quelques caisses de pacotille pour fonder un magasin à Gisborne-Portage.

On partit. Le Teksbury allait sans hâte, haletant un peu au rythme de ses pistons mal huilés, suivi d’un bouillonnement d’écume qu’une hélice paresseuse soulevait à l’arrière. De ses chaudières chauffées au bois une fumée âcre s’échappait en arabesques imprévues et bleuâtres.

Ralph était parfaitement heureux. La monotone existence qu’il avait trop longtemps menée à Fort-Edward lui semblait lointaine, abolie, oubliée. Que serait la vie sans la poursuite et l’ardente recherche de l’inconnu ? Il ne se lassait pas de considérer tour à tour les flots de couleurs changeantes au gré des heures, et les rives sauvages, escarpées, boisées qui défilaient lentement des deux côtés du petit bateau. Dès le premier soir, lorsque le soleil couchant empourpra les eaux, en fit un long serpent rouge, sinuant ses replis entre des rochers dorés, au-dessous d’un ciel vert pâle, le jeune docteur fut ravi… Sans doute, il devait garder ses impressions pour lui seul. Le capitaine Trickett, Matthews, Mixer et Staley n’étaient que de rudes pionniers, aux faces couturées et tannées, grands chiqueurs et bonnes brutes. Du petit carré où se tenaient les blancs, Ralph apercevait Nahnya assise sagement sur un coffre, au milieu des piles de marchandises… À quoi pensait-elle ? Le fait qu’elle lui avait défendu de lui parler intriguait fort le jeune homme. Elle avait enlevé son chapeau ridicule, et dans le crépuscule d’un bleu tendre, sous le vent du soir, cette face grave, cette tête au port altier, ces splendides cheveux sombres prenaient une pureté et un relief de médaille… « Tête de déesse ou d’impératrice ! » pensait Ralph.

Il n’était pas le seul à jeter de fréquents regards du côté de la jeune fille. À un moment donné, Joe Mixer, entre deux jets de salive brunâtre, s’écria :

— La belle petite !

Joe Mixer était bien connu sur tout le cours de la Campbell. Cet homme avait un tempérament de boucher, et l’on disait même que c’était à une tentative malheureuse de dépècement humain qu’il devait son exil volontaire en ces contrées encore accueillantes. En effet, au-delà d’un certain degré de latitude, il n’est pas mauvais d’être précédé d’une certaine réputation… de violence, d’audace ou de sang. Il ne faut pas trop y être bon, il vaut mieux y être craint.

— Qui est-elle ? demanda Staley en réponse à l’observation de Joe.

— Dieu sait ! dit le capitaine. Elle n’appartient en tout cas pas à la tribu du Cheval Noir ni à celle du Lac Campbell… Elle dit qu’elle va à Gisborne.

— Elle descendait le fleuve hier dans une petite barque, annonça le second. Je l’ai aperçue aux premières lueurs du jour qui se préparait à accoster à Fort-Edward… Elle semblait vouloir se cacher.

— Ces gens sont bizarres, reprit Staley. Un blanc arrive rarement à deviner leurs intentions…

Ils continuèrent à parler de Nahnya en termes grossiers et crus qui faisaient grincer des dents à Ralph. Pour éviter tout soupçon, il dut garder bonne contenance, quoique ces hommes, de simples et grossiers manœuvres qu’ils lui avaient paru, lui semblaient maintenant de dangereux satyres, bons à jeter à l’eau.

Enfin, Joe, le plus vaniteux de ces brutes, conclut :

— Pas la peine de tant discuter, j’aurai vite fait de la confesser !

Avec un gros rire, il se dirigea, à travers les ballots et les sacs empilés sur le pont, vers le coffre où Nahnya demeurait assise, les mains sur les genoux.

Ralph s’efforça en vain d’entendre les propos de Joe.

— Allô ! Jolie petite ! fit celui-ci en guise de salutation.

— Bonjour ! répondit-elle.

Joe s’assit sans façon à côté d’elle.

— Vous devez vous ennuyer là toute seule…

— Non, j’aime la solitude.

— Comment vous appelez-vous, petite ?

— Mary Black, Monsieur.

— Où habitez-vous ?

— Au Lac Mac Illwraith. Mon père s’appelle Jack Black. C’est un bon chasseur.

L’attitude humble de la jeune fille encouragea Joe.

— Pourquoi continuer à vivre dans les bois ? reprit-il. Ce n’est pas digne d’une jolie fille comme vous. Il vous faut venir aux lieux habités… Les blancs savent y mener une vie agréable et joyeuse.

— Oui, dit-elle.

— Si vous veniez à Fort-Edward, vous éclipseriez en un rien de temps toutes les autres filles…

— Je ne sais pas où aller habiter, objecta-t-elle.

— Ce n’est que ça ? Je vous bâtirais une cabane…

— J’y penserai.

— Et, vous savez, le jour de la fête nationale approche. Il y aura des amusements fantastiques… Distributions de vivres et de liqueurs… Qu’en dites-vous ? Vous aimez la danse ?

— Oui.

— Alors, venez, un peu avant la fête, et nous nous amuserons ensemble.

— Merci.

— On sera bons amis tous les deux. Je suis un bon type ; et une jolie fille tire de moi tout ce qu’elle veut.

… Nahnya eut un geste instinctif et irrépressible de dégoût, mais Joe ne s’en aperçut pas. Elle répondit :

— Faites attention… Les autres Messieurs, là-bas, vous voient.

— Ah, quelle charmante pudeur ! fit-il. J’aime ça, du moins au début. Eh bien, je reviendrai vous parler un peu plus tard…

Lorsqu’il revint auprès de ses compagnons, Joe avait un tel air avantageux et fat que Ralph éprouva une fière envie de lui envoyer son poing dans la figure.

— C’est une bien gentille fille, annonça Joe.

— Comment s’appelle-t-elle ? D’où est-elle ? interrogea Staley.

Joe répéta ce que lui avait dit la jeune fille, et Ralph respira plus librement.

— Ce sont des mensonges, affirma Staley. J’ai beaucoup fréquenté tous les parages du Lac Illwraith, et je connais tous ces groupes d’Indiens. Elle ne vient pas de là. D’ailleurs, dans ces tribus, tout le monde est petit et a des yeux fendus en amande… ils ressemblent à des Chinois.

— Oui, mais celle-ci a du sang de blanc dans les veines.

— Justement, cela se saurait dans les parages du Lac, riposta Staley. Je connais tout le monde là-bas. Et il n’y a pas de chasseur ni de trappeur qui s’appelle Jack Black. Elle s’est moquée de vous, Joe.

— M’en fiche, fit ce dernier… N’empêche qu’elle est diablement jolie.

Vers la tombée de la nuit, le bateau fut amarré auprès de la rive. Les hommes de l’équipage allumèrent un grand feu sur le sable et leurs silhouettes sombres se projetaient, démesurées, sur les eaux encore argentées du fleuve. Les cinq blancs se réunirent autour du brasier pour le repas du soir, mais Nahnya se borna à venir prendre sa part, qu’elle emporta sur le bateau.

— Laissez-la faire, dit Joe avec un gros rire, elle est timide, mais pas farouche !