Le Châtiment Diasparagmos - Stéphanie Jouan - E-Book

Le Châtiment Diasparagmos E-Book

Stéphanie Jouan

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Beschreibung

A quelques jours de Noël, un cadavre démembré s’invite dans l’atmosphère neigeuse et paisible d’une petite ville sans histoire. Pour le capitaine de la brigade de recherches chargé de l’affaire, c’est le moment de faire preuve de rigueur méthodique. Pour sa partenaire, experte en psychologie criminelle à la carrière brisée, le temps de se replonger dans son passé. A chacun ses secrets, à chacun son expérience. Cela suffira-t-il ? Si le cadavre mutilé à la mise en scène étrange révélait plus de parts d’ombre qu’une vengeance infligée à rustre véreux ? De quels enfers intimes a pu naître un châtiment aussi archaïque que parfaitement exécuté ? Des questions auxquelles le capitaine n’aura que peu de temps pour répondre car, aux douze coups de minuit, ce pourrait être lui, la prochaine victime. Mais quand le silence fait place à la folie et la fureur, c’est la raison, plus encore que la vie, que des Ménades des temps modernes pourraient bien lui faire perdre. Et les crépitements du feu de bois ne suffiront pas à couvrir les battements d’un cœur qui s’emballe.


À PROPOS DE L'AUTEURE

Navigant entre continent africain et campagne nantaise, Stéphanie Jouan s’inspire de lieux et de rencontres singulières. Prenant plaisir à défier les lecteurs-limiers, elle brouille les pistes et livre des histoires où fiction et réalité s’entremêlent. Finaliste du Prix Zadig de la nouvelle policière 2021.

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Seitenzahl: 308

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Stéphanie Jouan

Le châtiment - Diasparagmos

ISBN : 979-10-388-0469-2

Collection Rouge

ISSN : 2108-6273

Dépôt légal : novembre 2022

©couverture Ex Æquo

©2022 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle réservés pour tous pays

Toute modification interdite

Aux membres du JLP…

« Le non-sens empêche la plénitude de la vie et signifie par conséquent maladie. Le sens rend beaucoup de choses, tout, peut être, supportable. »

Ma Vie, Carl Gustav JUNG

Prologue

Chaque soir, dans la ouate du silence qui précédait son abandon au vide du sommeil, elle conversait avec sa part sombre, son Ombre, sa préférée. Quelquefois, elle allait à l’essentiel et cela ne prenait que quelques minutes, comme deux amies d’enfance qui ne peuvent se quitter longtemps, mais le plus souvent, la conversation se prolongeait, bien à l’abri du monde. C’était arrivé progressivement, doucement, dans le confort du secret que l’on peut livrer sans crainte qu’il soit trahi. Oh bien sûr, les premières fois, elle s’en était voulu et s’était évertuée, à force arguments et paroles sages, de museler son amie intime, celle qu’elle était seule à écouter, d’abord. Puis à entendre. Il fallait se découvrir, apprendre à se connaître, laisser s’exprimer celle que l’on faisait taire. Pour son bien, évidemment. Tout le monde, tous les « on » ne voulait que ça : son bien. C’est cela qu’elles eurent d’abord à examiner. Elles convinrent, après moult échanges, que le bien des uns n’était pas nécessairement celui des autres. Et son Ombre lui dessinait une autre voie, celle de ce qu’ils jugeaient mal, inutile, d’aucuns prétendaient destructeur. Mais ce chemin que l’on balisait pour elle, à coup de paroles et de produits miracles, elle rechignait à l’emprunter. Non pas qu’elle le juge inapproprié, non bien sûr, du moins pas au début, mais, un peu comme une randonneuse trop lourdement chargée et peu entraînée, elle ne progressait qu’avec difficulté, en s’essoufflant, tête basse sans parvenir à apercevoir le refuge où on lui promettait douceur et réconfort. Quelquefois, il lui semblait même entendre des encouragements teintés de reproches. Et alors son Ombre apparaissait comme une compagne fidèle, cheminant à ses côtés et lui chuchotant de faire demi-tour, lui indiquant, en contrebas, un sentier sinueux, dont la trace se perdait au milieu des silhouettes d’ogres d’arbres dont elle ignorait les noms.

Au fur et à mesure, le dialogue s’était fait plus tendre, plus honnête, plus vrai, en un mot. Alors elle s’était laissée convaincre d’emprunter le sentier. Après tout, elle n’avait plus peur depuis longtemps. Il lui sembla d’abord reprendre son souffle et aspirer un oxygène pur, débarrassé des miasmes qui polluaient son corps et son esprit. Ses entretiens nocturnes et solitaires contribuaient à accompagner ce nettoyage progressif. Tout redevenait clair, «au sens littéral du terme» auraient dit les autres. Sauf qu’elle le gardait pour elle, sage et patiente, comme ils le voulaient. Et quand venait le soir, la nuit qu’elle attendait comme une gourmandise que l’on sait pouvoir savourer sans s’interroger sur ses effets néfastes, elle se régalait d’abord de sa plaisanterie puis usait de ses facultés retrouvées pour explorer plus loin encore le sentier interdit. Sa part d’Ombre, fantasque, imaginative, agrémentait le parcours d’images délicieusement monstrueuses, une collection personnelle foisonnante à dominante écarlate dans laquelle elle allait parfois puiser pour s’extraire des entretiens stériles, souvent absurdes et désormais définitivement superflus qu’on lui infligeait encore. Dans ces moments-là, le recours à cette banque d’images était absolument nécessaire ; d’abord pour meubler l’ennui ; ensuite pour continuer à nourrir sa force motrice alors étouffée ; enfin pour résister à la tentation, car, n’en déplaise à Oscar Wilde, il était hors de question de succomber à ce qui la taraudait pourtant, à cette envie viscérale de tout leur expliquer. Évidemment qu’elle voulait la résilience ; naturellement, logiquement, elle brûlait de re-vivre. Sur ces points-là, ils auraient pu s’accorder. Mais, simplement, leur méthode n’était pas la bonne. En tout cas, pas pour elle, en dépit de leurs efforts constants, soutenus, bienveillants, disaient-ils. Et cela, ils n’étaient pas prêts à l’entendre. Au fond, elle le déplorait, parce que très probablement, cela retardait aussi, voire entravait totalement les possibilités de guérison des autres. Tous ceux qui suivaient le chemin balisé, celui de « l’oubli du passé », de la « page à tourner », de « la libération du lien toxique » et autres sermons sur le caractère intrinsèquement libérateur du PARDON. Tout l’inverse était forcément néfaste, mauvais, mal. Continuait de nourrir le traumatisme, phagocytant toute tentative d’un futur heureux et apaisé. Oui, oui, acquiesçaient-ils béatement. Oui, oui, encourageait leur entourage. Oui, oui, disaient les livres et la morale.

Sa part d’Ombre avait dit non.

Ensemble, elles avaient fait demi-tour.

Toutes deux, liées par leur découverte, muées par un mouvement de vie nouveau, elles firent converger leur regard en dehors de l’ombre de la caverne ; restait à rompre les chaînes. Elles y arriveraient. Simple question de temps et de patience. Et tous les soirs, juste avant de se laisser happer par la grâce d’une quiétude retrouvée, comme prélude à un sommeil d’enfant repu, elle savourait l’idée des temps à venir, bénissait sa désobéissance et se laissait bercer par la douceur de ce qui était juste.

1.

Maud Alexandre soupira en éteignant la télévision. Elle s’en voulait : une fois encore, piégée par le synopsis a priori bien troussé d’un téléfilm policier, elle avait perdu son temps. Certes, les invraisemblances et les erreurs techniques l’avaient divertie, mais elle éprouvait le sentiment désagréable d’avoir conjugué « détente » et temps de travail. Le commissariat dans son salon, en quelque sorte. Enfin, plus ou moins : les affaires confiées à son groupe de la police judiciaire de Foix s’avéraient nettement moins palpitantes. Elle ne s’en plaignait pas, c’était même cette certaine idée d’un ennui relatif qui l’avait attirée ici. Ça, ses racines familiales, et le peu de choix qui s’était offert à elle lorsqu’elle avait hésité entre démission et mutation immédiate. Rupture géographique nécessaire loin de son ex-patron, accessoirement ex-époux, et de son aventure minable avec une fraîche capitaine du second étage. Dix-huit ans de vie commune dont les cendres avaient teinté ses rides et son avenir d’un gris aussi tenace que celui du ciel parisien. En haut lieu, la nouvelle avait contrarié : on appréciait peu les vagues sentimentales qui noyaient trop souvent les services. Cette manie des couples de flics qui partaient à la dérive, une fois sur deux selon les statistiques.

Maud avait tout abandonné pour rejoindre sa nouvelle affectation en Ariège, l’obscure province à laquelle elle avait cru échapper pour la capitale et une carrière excitante.

Personne ne se précipitait à Foix. Mais elle avait trouvé la destination parfaite : Foix ou Foi. « Tout y était », avait-elle affirmé à sa psychologue perplexe, sans néanmoins disserter sur cette certitude.

Le couple disloqué n’avait ni enfants ni chien, juste un appartement bien situé dans un quartier parisien en pleine mutation et qui fit le bonheur d’un investisseur pressé. Fin du sujet.

Maud avait rapidement acquis une ancienne bâtisse un peu isolée, à l’intérieur suranné, métamorphosé en confortable cocon. Le temps avait ensuite plus ou moins fait son œuvre et Maud, la commandante Alexandre, appréciait désormais la solitude qu’elle utilisait comme pièce maîtresse d’une liberté domptée et riche, n’en déplaise aux autres qui persistaient à ne pas comprendre grand-chose. Elle vivait désormais à son rythme, à son goût, et cela lui convenait parfaitement. Quant au reste, ses doutes ou ses colères, ses espoirs ou sa résignation, elle ne s’en ouvrait pas. Plus. Elle préférait la légèreté, l’humour qu’elle cultivait avec application et opposait l’apparence d’un optimisme constant à toute forme d’apitoiement.

Contre toute attente, l’absence d’attrait et de prétention de l’Ariège la comblait : ici, on n’avait pas besoin d’exister. On vivait, c’est tout. Ce qui, désormais, lui suffisait amplement même si quelquefois — mais cette sensation se faisait de plus en plus fugace — Maud ressentait le manque. Celui, bien sûr, de l’étourdissement de tous les plaisirs de la vie parisienne, mais davantage encore, sans qu’elle ne s’en ouvre jamais, celui de l’adrénaline d’un métier qui n’était plus le même.

Maud s’étira paresseusement. 6 h 37. Enfin une heure raisonnable pour un café. Elle se mettrait ensuite au travail. Pas celui pour lequel l’État la payait, assez mal d’ailleurs, mais l’autre, celui qui occupait pleinement son temps libre et son esprit. Sa sérénité retrouvée, Maud ne la devait pas seulement à cet environnement, ce contexte extérieur brut et apaisant, mais à son autre vie, bien cachée, où l’imagination et le goût des histoires avaient pris le pas sur une réalité trop morne, parfois encore douloureuse. Maud écrivait, depuis des mois. Elle s’adonnait dès que possible à la rédaction addictive d’une fiction où s’enchevêtraient des épisodes de sa vie d’avant et les portraits de ceux qui la fascinaient : ces meurtriers qui, face aux caméras qui dévoraient le monde, s’inventaient un personnage. Elle en avait approché quelques-uns, lorsqu’elle officiait en tant qu’experte de la psychologie de criminels sur lesquels ses collègues échouaient. À l’époque, elle défrichait un terrain brut où les collègues répugnaient à s’aventurer. Un autre temps, cela aussi...

Dans le roman de Maud, la fiction tentait de surpasser la réalité ; tâche ardue si l’on considérait la liste de ceux qui s’étaient singularisés par leur mensonge plein écran : d’Émile Louis, tranquillement attablé à la table de sa cuisine, au pitoyable Daval en passant par la médiocrité réjouie d’un David Hotyat, la duplicité de Didier Barbot ou de John Szablewski, l’art du déni hors norme de ces meurtriers obsédait la flic qu’elle était, mais plus encore la femme empathique. Au travers de son histoire, elle explorait, sondait, cherchait les limites et les explications. Plus encore, peut-être à des fins thérapeutiques, elle imaginait des scènes de crime aux détails aussi sordides que précis : sa marque de fabrique, aimait-elle à croire, se prenant au jeu de la romancière à succès fantasmée.

Maud écrivait pour le plaisir, le sien d’abord, et, peut-être plus tard, celui des autres. Pour s’alléger, aussi. Mais cela, elle le taisait. Comme elle s’abstenait, de la même manière, d’aborder plus précisément ses sources d’inspiration. Ça, c’était le passé. Son passé. Elle ne s’autorisait à l’exhumer que pour le métamorphoser en fiction, et les procédés d’écriture lui permettaient de brouiller les pistes.

Encore engourdie par le manque de sommeil, elle s’installa face à son ordinateur, près du poêle imposant, âme chaleureuse de la maison. Parfois, elle restait de longues minutes à faire le vide, contemplant la vie des flammes, leurs courbes ou leurs étincelles aux claquements vifs. Les vertus hypnotiques du feu l’apaisaient après une journée tendue ou une nuit durant laquelle son inconscient se manifestait un peu trop. Ce matin-là, même si une fois encore, une fois de plus, elle avait subi ce syndrome d’insomnie du réveil, Maud goûtait au plaisir luxueux de la quiétude. Elle ignorait que cet état retrouvé au prix d’une lutte intérieure secrète, insoupçonnable, allait bientôt être rongé par les émanations d’acide noir d’un monde qu’elle croyait disparu.

Cela commença par la voix rauque et le ton abrupt de Bertrand Aubert. Maud aurait volontiers ignoré cet appel trop matinal, mais là, elle n’avait pas le choix : d’abord parce que c’était son tour de permanence ; ensuite parce qu’Aubert était procureur. « Pas de chance », pensa-t-elle. Depuis quatre ans qu’elle endossait régulièrement cette responsabilité, rien de tel ne ce n’était jamais produit. Elle avait été sollicitée quelquefois, à des horaires raisonnables et pour des motifs relevant de la banalité d’une ville endormie de province. Rien qui n’avait trop pris de son temps ni nécessité l’intervention directe du magistrat. L’aube blanchâtre diffusait la lumière froide d’une journée qu’on annonçait hivernale. En matière de température, on était cependant encore loin du ton glacial d’Aubert lorsque, concis et directif, il exposa à la commandante les motifs de son appel. « Et que ce soit très clair, Alexandre, avait-il conclu, vous n’avez, pour le moment, aucune prérogative sur le terrain. Je requiers votre présence en tant qu’experte eu égard à votre expérience. Vous comprendrez sur place. »

2.

« Capitaine Delandec, brigade de recherches de Mapiers », se présenta le gendarme venu à sa rencontre. « Commandante Alexandre, SRPJ de Foix », précisa Maud en éprouvant la fermeté de la poignée de main de son partenaire de circonstances.

Delandec ne commenta pas. Ils reparleraient plus tard de cette co-saisine singulièrement rapide. Demande du « Proc », qui avait très vaguement exposé la raison et les attributions de Maud. Situation inédite pour un crime qui l’était tout autant. Mais l’heure n’était pas aux querelles de clocher.

Maud suivit le gendarme athlétique qui lui ouvrait la voie. Il crut bon de la prévenir : « Je n’ai jamais vu une chose pareille. Et je ne pensais pas voir ça un jour… C’est… irrationnel. »

Maud se souviendrait de ce moment, de l’honnêteté et du sang-froid de Delandec. Parce qu’elle non plus n’avait jamais rien vu de tel. Et qu’en découvrant le cadavre qui gisait à leurs pieds, devant le dix-huitième trou du parcours de golf de Mapiers, elle se dit qu’elle avait, finalement, une imagination trop bridée. Là, elle avait trouvé son maître…

Le jardinier chargé de l’entretien du green avait découvert le tableau morbide, ce qui lui vaudrait probablement un certain nombre de séances chez un professionnel du traumatisme. À cinquante euros la séance, à raison de deux remboursées par la mutuelle, cela grèverait son budget, songea Maud. Comme si c’était le moment… Mais face à cette monstruosité, chacun réagissait comme il le pouvait, pour ne pas perdre pied et rester ancré dans une autre réalité que celle, obscène et blafarde, qui s’étalait sous leurs regards. Maud, elle, pensa à l’assurance maladie de l’ouvrier d’entretien. Pas longtemps, évidemment, mais suffisamment pour ne pas vaciller. Une technique comme une autre.

Un homme reposait sur le dos, et c’est à peu près tout ce que la description pourrait comporter d’élément normal. Longue et massive silhouette. À vue d’œil, près de 1 m 90 et plus du quintal. Ventre proéminent, dissimulé sous une robe à bretelles turquoise étendue sur une partie du corps, comme si on l’avait posé là, prête à être revêtue avant une soirée d’été festive. En dépit du caractère peu commun de ce détail, le cadavre aurait pu être simplement répugnant. Il en était tout autre.

On avait fiché le drapeau du dernier trou du parcours dans la bouche ouverte de l’homme, avec assez de violence pour déchausser des dents, encore visibles dans l’orifice sanguinolent. La tête, tranchée nette et disposée à quelques centimètres du cou épais, semblait piquée sur le green au travers de la gorge. Détail glaçant, les yeux de l’homme étaient encore ouverts sur son cauchemar.

Le regard de Maud glissa sur le corps dénudé, obscène.

Les quatre membres étaient détachés du tronc et soigneusement replacés près des attaches sciées, laissant apparaître toute leur matière mise à nu, comme les os à moelle, pensa Maud. Raffinement morbide et à l’effet sidérant : les membres étaient assemblés en ordre inversé, conférant au corps l’aspect d’un sinistre pantin désarticulé. Ultime composante de cette mise en scène, l’homme en robe était amputé de ses doigts et de ses orteils, laissant place à des moignons grotesques. La vue d’ensemble de cette nature morte parlait de folie, d’un carnage allégorique dont il faudrait saisir la signification et d’une fureur aussi irraisonnée que calculée.

Il était précisément 8 h 47, ce samedi 17 décembre. Maud se dit qu’elle allait devoir faire ce qu’elle avait depuis longtemps oublié : user de compétences avérées, mais probablement rouillées et verrouiller ses affects au profit d’un humour décalé, seul rempart à la folie face à laquelle on l’obligeait à se confronter. Instinctivement, elle déclencha ce protocole personnel, s’arrachant alors brutalement de la zone de confort qui avait été la sienne, juste avant ça. Elle frissonna, arrangea son écharpe, éprouvant le plaisir fugace du contact avec le cachemire, enfonça ses mains dans les poches de son manteau. Prête.

— Bien, voilà ce que l’on sait, commandante.

Le capitaine Delandec à la manœuvre.

— Capitaine, l’interrompit-elle avant l’exposé, épargnez-moi la « commandante » si vous voulez que l’on travaille correctement ensemble. Et comme je pressens que nous allons être très proches dans les jours à venir, je suggère d’instiller entre nous un peu de chaleur humaine, ce dont nous aurons certainement grand besoin, ajouta-t-elle en enfilant les gants que venait de lui tendre l’un des TIC déjà à l’œuvre. Moi, c’est Maud et je vous écoute.

Delandec, en dépit de son image austère dans son uniforme impeccable, était plutôt du genre ouvert et n’éprouvait aucune hostilité envers les membres de la police nationale, même lorsqu’ils, « elle » en l’occurrence, s’invitaient dans son enquête. Maud, ça irait très bien.

— Reçu, Maud.

Ce genre de terme, elle n’appréciait pas non plus. Mais on verrait plus tard : l’heure n’était pas aux commentaires rhétoriques. Le gendarme enchaîna.

— C’est monsieur… Delpeche, jardinier de son état, lut-il en consultant son calepin, qui a découvert le corps ce matin à sept heures.

— Delpeche, comme le chanteur ?

Même s’il fût quelque peu désarçonné par l’incongruité de la question, Delandec n’en laissa rien paraître et poursuivit son point de situation. Parfait, songea Maud. C’était peut-être un peu idiot, mais, dans les situations tendues, elle éprouvait le besoin de décaler la réalité, juste un instant, pour souffler. Comme une ponctuation dans une phrase trop longue.

— Oui, peut-être, répondit-il simplement. Monsieur Delpeche, donc, a eu le réflexe de ne toucher à rien et de nous prévenir sur l’instant. Dans la mesure où il était encore très tôt, personne n’a pu accéder à la scène de crime. Une chance pour nous, si je puis dire.

— En effet. Mais je connais d’autres formes de chance en ce bas monde, commenta Maud. Enfin, c’est un autre sujet.

— Je ne peux qu’acquiescer.

Delandec reprit, imperturbable et concentré.

— Pour le moment, nous n’avons rien relevé à proximité du corps. Pas d’empreintes, pas de sang. Il a été transporté vraisemblablement quelques heures après son dépeçage.

Maud considéra l’étendue herbeuse parfaitement rase.

— Je déteste le golf, lâcha-t-elle.

Cette fois, Delandec réagit.

— Sport de petits-bourgeois argentés ou de retraités désœuvrés ?

— Ah non ! Je joue simplement comme un pied, corrigea la commandante. Jamais réussi à taper correctement dans la balle. J’ai tenté l’aventure avec Fulbert, mon plombier, compléta-t-elle en se penchant sur le cadavre démembré. Vous faites dans le cliché, capitaine !

En dépit du contexte, Delandec se surprit à sourire. La femme que lui imposait le procureur était atypique, à l’évidence. Ce n’était pas pour lui déplaire. Il enchérit, sur le même ton :

— Mon côté très classique, plutôt. Je suis assez peu original, vous le constaterez. Et moi, c’est Yann.

— Yann Delandec, cela fleure bon le goémon et la galette complète, ironisa Maud, en examinant de plus près le rictus hideusement massacré du cadavre. Votre nom, pas lui, précisa-t-elle, désignant le corps disloqué. Lui, il exhalerait plutôt les effluves capiteux de la vengeance, récita-t-elle emphatique. On a autre chose ?

— Mes hommes ratissent le reste du parcours. Mais j’ai peu d’espoir. On a dû déposer le… corps, enfin cet assemblage, au beau milieu de la nuit. Il n’y a pas de gardien, pas de caméras de surveillance sur ce site et on rentre très facilement. C’est le golf de Mapiers, pas celui de Toulouse… C’est un peu artisanal.

Maud grimaça.

— Je vois… Comme un grand parc, avec des trous. Cette configuration ne va pas nous aider… Une idée de l’identité de notre pantin ?

Le gendarme la considéra avec perplexité. Elle l’éclaira :

— Ce cadavre me fait penser à un pantin ou à une marionnette que l’on aurait lâchée brusquement et dont les parties articulées se seraient mélangées. En version « Chucky », vous voyez ?

— L’image est assez juste, concéda Yann. Et non, pas d’identité. Et en l’absence d’empreintes, et étant donné l’état de la mâchoire, si personne ne se manifeste, la tâche va être ardue, soupira-t-il.

— Pas sûr. Où se trouve le club ? l’interrogea Maud, en se relevant.

— Un peu plus loin, vers l’entrée du golf.

— On y va, décida-t-elle. On ne trouvera rien de plus ici. Il va falloir attendre le légiste qui va avoir un sacré travail, commenta-t-elle, pensive. En revanche, j’ai comme l’intuition que nous, nous avons peut-être une chance de redonner un peu d’humanité à cet… objet d’enquête, conclut-elle.

Délaissant les techniciens affairés, le binôme gagna rapidement le club-house où le gérant du golf, un grand échalas affublé d’un prétentieux petit foulard noué autour du cou, patientait entre deux gendarmes chargés de recueillir les premiers éléments. Sans précaution oratoire ni politesse particulière, Maud réclama le registre des membres du club. Bien que manifestement perturbé par les évènements, l’homme s’exécuta :

— Suivez-moi. Tout est sur l’ordinateur dans mon bureau. On a tout informatisé, précisa-t-il comme s’il s’agissait d’une prouesse admirable.

— Merci, on devrait y arriver seuls, l’expulsa Maud une fois le dossier ouvert. Je parie que notre pantin est encarté, lança-t-elle à Delandec qui, relégué au rôle de subalterne, assistait à la scène. Parce que…

— Oui, ça va, j’ai compris. Forte probabilité qu’on ne l’ait pas déposé là juste par hasard. Quelqu’un a fait un lien et trouvé l’idée judicieuse et discrète.

Il fallut à peine quelques minutes avant que Maud puisse triompher.

— Bingo ! annonça-t-elle, penchée sur l’écran. Avant d’être dispersés « façon puzzle » par un psychopathe dysphasique, les membres appartenaient, à mon avis à un certain… Thierry Robert. Qu’en pensez-vous, Yann ?

Le gendarme scruta attentivement la photo d’identité accompagnant la fiche d’inscription. Visage dur, regard sombre, lèvres fines, nez de boxeur et la cinquantaine bien tassée. Une face de tueur qui, si on faisait abstraction du mât de drapeau fiché dans la bouche, présentait une forte ressemblance avec celle du cadavre.

— Fortes probabilités, je confirme. Merci Maud. En toute honnêteté, je n’y aurais pas pensé tout de suite.

— Je vous en prie. Ce genre de chose, c’est plus facile lorsque l’on se tient à distance. Je suis moins impliquée que vous. Je ne serai peut-être pas aussi percutante pour la suite…

Dehors, le ciel blanchissait, prélude au premier épisode hivernal de l’année. Bientôt la neige viendrait tout adoucir. Même la plus barbare des scènes de crime. Maud remonta son col, prête à affronter le froid, et pas seulement celui de l’extérieur. Elle imprima deux exemplaires de la fiche d’inscription et en tendit un exemplaire au gendarme.

— Dites-moi Yann, vous connaissez Victor Hugo ?

Delandec prit le parti d’adopter une forme de neutralité stoïque.

— Vous savez Maud, bien que militaire, j’ai tout de même eu accès à un certain socle culturel. Je peux donc répondre par l’affirmative, même si je concède être plus amateur des romans de James Ellroy que des « Misérables ».

Maud sourit.

— C’est un bon point. Nous ne sommes d’ailleurs pas très loin du « Dahlia noir » avec le dépeçage de Robert.

Elle poussa la porte du club house, saluant brièvement les hommes de Delandec et le gérant au petit foulard. Le froid les agressa instantanément. Le gendarme attendait la suite.

— Alors, le grand Victor a dit, entre autres merveilles, je le cite, « la forme, c’est le fond qui remonte à la surface »  ̶ elle agita la feuille de papier tel le drapeau d’un guide dans une cité historique. ̶ Eh bien, si j’en juge par laideur pour le moins peu commune de notre homme, doublée de celle, pire encore de son cadavre, je pressens fortement que le fond que nous allons exhumer risque d’être particulièrement hideux, conclut-elle en soupirant.

Le capitaine Delandec se dit qu’elle avait probablement raison.

3.

Il y avait deux choses que Maud exécrait dans son métier de flic : prévenir une famille du décès d’un proche et les autopsies. Écrire des horreurs était facile ; les vivre, c’était autre chose.

La scène de crime, ça allait. Même celle de Robert. Elle parvenait à prendre la distance nécessaire à l’exercice d’observation. Mais absorber les émotions des autres ou la vue d’un corps livré à la science sans pudeur sur une table, entre deux rigoles d’où s’écoulaient des liquides innommables, là, elle gérait beaucoup moins.

Décemment, elle ne pouvait laisser Delandec aller annoncer seul la nouvelle à l’épouse de Thierry Robert : nécessité des besoins de l’enquête. Il en était tout autrement concernant l’autopsie : elle se contenterait des conclusions du légiste. Sa présence n’était pas utile.

Au regard du caractère exceptionnel du meurtre, le corps avait immédiatement été transporté à Foix, où le légiste avait consenti à interrompre ses activités du week-end dans l’objectif de faire parler le corps démembré. Delandec suggéra de se rendre sur place après avoir rencontré la nouvelle veuve.

— Non.

— Pardon ?

— Non, je n’assisterai pas à l’autopsie.

— Mais c’est important… Essentiel même. Les causes de la mort de Robert…

— J’ai dit non, l’interrompit Maud, catégorique.

— Et puis-je savoir pourquoi ?

— Bien sûr. Pendant les autopsies, je vomis, c’est inévitable. Et je suis émétophobe. Donc…

Maud ignorait si Delandec connaissait le terme. Mais cette fois encore, il demeura impassible et, ce faisant, fort élégant, se dit-elle. Il n’insista pas. L’affaire était entendue.

Delandec gara le SUV devant le pavillon de la famille Robert. Maud se tendit. Dieu qu’elle détestait ça…

L’un comme l’autre, ils en conviendraient ensuite, fut surpris par la femme qui les accueillit. Ariane Robert était ce qu’il fallait bien qualifier de jolie femme : silhouette harmonieuse, élancée ; yeux bleu clair et cheveux argentés coupés très courts, ce qui lui conférait une singularité et un charme indéniables. Couple mal assorti, selon l’expression d’usage.

Elle les invita à entrer, les guidant vers la cuisine. Le salon, expliqua-t-elle, était en désordre.

Delandec prit la parole en premier. Prévenant, doux. L’épouse de Robert se figea, sans un mot, sans un cri. Sans les réactions attendues, en somme. Comme si elle savait déjà.

Le plus difficile était fait. Restaient les détails, et le binôme était d’accord : ne pas tout divulguer. Inutile d’ajouter au choc. Un meurtre, c’était déjà quelque chose que personne n’était préparé à vivre. Alors les circonstances de celui-ci… Question, aussi, de stratégie. Tout était possible. Même s’il était éminemment difficile d’imaginer la frêle veuve dépecer le cadavre de son mari, rien n’était exclu. Quelques éléments, néanmoins, devaient lui être révélés. Le démembrement d’abord, qu’elle constaterait lors de l’identification du corps, tout comme la cavité répugnante laissée dans la gorge par le mât du drapeau. L’ablation des orteils et des doigts pourrait, d’abord, lui être dissimulée, mais elle risquait de « fuiter », les employés de la morgue n’étant pas réputés pour leur discrétion. Ils l’en informèrent. En revanche, ils convinrent de passer sous silence le détail de la robe jetée sur le cadavre et celui du désordre de la disposition des membres. Yann, pour la forme, précisa, en guise de conclusion, qu’un doute demeurait quant à l’identité de la victime. Peu convaincant…

À l’écoute de l’exposé aussi précis que précautionneux du capitaine de gendarmerie, l’épouse sembla enfin accuser le coup, mais toujours aucune larme.

— Je sais ce que vous pensez, commença-t-elle d’une voix qui trahissait davantage la lassitude que le chagrin. Vous devez vous demander pourquoi je ne pleure pas…

Ils se turent. Ce n’était pas le moment de réagir.

Ariane Robert insérait méthodiquement les petites capsules aux reflets métalliques dans l’onéreuse machine à café qui trônait sur le plan de travail en corian. Elle ne leur avait rien proposé, elle agissait presque machinalement. Ils étaient assis autour de l’îlot central massif faisant office de table. Prendre un café semblait aller de soi.

Elle déposa les tasses naturellement devant ses hôtes, comme s’ils s’apprêtaient à discuter de leurs activités de la journée. Delandec, respectant le rituel, sollicita un peu de sucre.

— Ah oui, pardon, j’oublie toujours, s’excusa-t-elle. Personne n’en prend à la maison. Thierry a — elle se reprit — avait peur du diabète. Vous savez, avoua-t-elle, cherchant ses mots, nos relations de couple étaient un peu…compliquées. Depuis plusieurs années, ajouta-t-elle. Quand j’ai vu qu’il n’était pas rentré ce matin, je ne me suis pas inquiétée. C’est comme ça. Ça lui arrive parfois. Et nous faisons chambre à part, la plupart du temps. Parfois, il se lève très tôt et part avant que je ne le voie. En fait, rien n’était… anormal, jusqu’à votre arrivée.

Maud et Yann acquiescèrent sans un mot, juste pour signifier qu’ils comprenaient. Une forme d’encouragement à poursuivre. Ce qu’elle fit.

— Je ne parviens pas à pleurer… Ça viendra peut-être plus tard, ajouta-t-elle, pensive. Quand je vais devoir le dire aux enfants. Nous avons deux enfants, précisa-t-elle à l’intention de ses hôtes. Émeric et Alice. Émeric est au Mali. Barkhane, souligna-t-elle d’un ton plus ferme. Alice est ici. Elle travaille dans une animalerie le week-end. Pour contribuer à payer ses études. Une idée de son père.

Ariane Robert prit une grande respiration et considéra ses interlocuteurs.

— Je suppose qu’il est encore trop tôt pour avoir une idée du responsable de ça ?

Les circonstances du meurtre prenaient le pas sur la mort elle-même. La commandante confirma, ajoutant le classique « mais nous allons évidemment tout mettre en œuvre pour identifier le coupable ». Phrase convenue, navrante. Maud s’en voulait un peu. Delandec prit le relais.

— Madame, nous n’allons pas vous déranger longtemps. Vous avez probablement besoin de tranquillité et il va effectivement falloir que vous annonciez la nouvelle à vos enfants et à vos proches. Et c’est quelque chose de douloureux, nous le savons. Mais comme cela, sans réfléchir, juste à l’instinct : auriez-vous une idée, un doute, quoi que ce soit qui pourrait nous aider ? Sans accuser, bien sûr, ce n’est pas le sujet, lui assura-t-il.

— Ça va, épargnez-moi les précautions, le coupa-t-elle sèchement. Je vais vous dire : la liste doit être probablement longue.

Elle manipulait sa tasse vide. Visage tendu, regard assombri.

— Je ne peux pas vraiment vous donner de noms. Mais entre ses anciens collègues militaires, ceux de « M.Bricolage », quelques maîtresses et leurs maris… et même certainement nos voisins et ses pseudo « amis » de golf, je vous assure que vous n’allez pas manquer de matière. Vous pouvez même m’ajouter à votre liste, même s’il y a longtemps que j’ai abdiqué. Mais vous l’avez certainement compris, non ? ajouta-t-elle brusquement, comme une évidence. Thierry était …une ordure, pardonnez-moi le terme. Vous savez, conclut-elle, la seule question que je me pose vraiment, ce n’est pas qui a fait ça, c’est plutôt qui a eu assez de cran pour le faire. Surtout de cette manière. C’est presque trop… d’honneur.

« La forme, c’est le fond qui remonte à la surface » : la sentence de Hugo semblait se vérifier, songea Delandec. Ariane Robert ne lui laissa pas le temps de disserter.

— Et avant que vous ne me posiez la question, je ne sais pas ce qu’a fait mon mari, ni hier soir ni cette nuit. Je suis partie vers 19h, il n’était pas rentré du travail. Je suis allée au cinéma voir un navet avec des amis et nous avons terminé dans la pizzeria de la zone industrielle. Minable, mais on se divertit comme on peut et c’est bien ce que l’on appelle un alibi, non ? Et je ne l’ai pas vu lorsque je suis rentrée vers minuit, ajouta-t-elle, glaciale.

Maud prit la parole.

— Merci Madame Robert, mais nous…

—… « ne vous soupçonnions pas », la devança Ariane Robert. Je suis comme tout le monde, abreuvée aux faits divers. Je sais que l’entourage est souvent dans votre ligne de mire. Mais je vais vous dire : ça fait des années que je subis mon mari, ses décisions, son emprise, ses crises et le reste. Alors maintenant, il est hors de question que je subisse sa mort, de quelque manière que ce soit. Je me tiens à votre disposition, conclut-elle en se levant, mais je vais vous demander de me laisser. Je dois réveiller ma fille et lui annoncer la nouvelle, ce qui ne va pas être simple. Parce que quoi que j’en pense, cet homme était tout de même son père.

Maud et Yann, en professionnels aguerris, ne laissèrent rien paraître de leur stupéfaction. Le gendarme informa la femme des formalités à venir tandis qu’elle les raccompagnait à la porte.

— Très bien, j’irai reconnaître le corps dès que vous me le demanderez. Pour le reste, que je sois bien claire : c’est votre problème. Pas le mien.

L’habitacle surchauffé du SUV de Delandec se prêtait bien aux analyses du binôme qui partageait les mêmes conclusions et les mêmes interrogations. Le portrait brut dessiné par Ariane Robert ne facilitait guère les choses. Mais rien cependant d’assez signifiant pour expliquer les circonstances particulières de la mort de cet homme, aussi détestable fût-il. Maud jugea que le moment était venu de justifier sa présence. Exercice qui consisterait à exhumer ce qu’elle ne convoquait que pour ses romans. Les circonstances l’exigeaient.

— Yann, commença-t-elle, Aubert vous a-t-il expliqué les raisons de ma présence un peu…illégitime à vos côtés ?

Sobriété et humilité ; elle espérait que le gendarme apprécierait.

— Pas réellement. Nous avons manqué de temps pour cela. Il m’a simplement averti. Vous savez Maud, je suis militaire : je ne discute pas les ordres, affirma-t-il, laissant à sa collègue le choix de mesurer la part d’ironie.

Elle ne releva pas. Aller à l’essentiel lui paraissait préférable.

— Très bien. Alors et pour faire simple, disons qu’avant d’atterrir à Foix, j’ai eu une carrière de flic un peu particulière. Pour résumer, parce que je n’ai aucune envie de m’étendre sur le sujet, j’étais un peu une sorte de « profiler » avant l’heure. Je n’aime pas le terme, d’ailleurs.

Delandec écoutait, attentif, tout autant concentré sur la route qui blanchissait à vue d’œil que sur l’histoire de sa collègue.

— J’ai commencé en tant que lieutenant, à l’époque. L’affaire Belgrand vous vous souvenez ?

Yann acquiesça.

— Bien sûr. L’étrangleur des ponts. Un pont, un meurtre, et surtout un élément du corps systématiquement prélevé par le tueur. Une affaire presque légendaire dans notre petit monde, ajouta-t-il.

— Disons qu’effectivement, elle a marqué les esprits… À l’époque, je faisais officieusement partie du groupe d’enquêtes. Ma façon de travailler était encore expérimentale et, disons, moyennement appréciée. Sans entrer dans les détails ni faire preuve de fausse modestie, j’ai, comment dire, joué un rôle essentiel dans l’enquête. Bref. Je vous passe l’enchaînement des faits et des années, mais l’habitude a été prise de m’envoyer en renfort sur les homicides hors du commun. Et souvent les plus sordides, d’ailleurs. J’apportais une sorte…d’expertise, j’appellerais plutôt ça un autre regard, à mes collègues. J’ai fait cela pendant des années, poursuivit-elle, pensive. Quelques affaires célèbres dont vous connaissez certainement les détails, et d’autres qui n’ont pas eu les honneurs des médias tout en étant pourtant aussi abjectes.

Maud marqua un temps de pause puis reprit.

— Vous savez que vous avez un faux air de Charles Berling ?

Delandec s’esclaffa.

— Et vous, une façon surprenante de passer du coq-à-l’âne ! Mais je vais m’y habituer, lui assura-t-il. Ceci dit, je comprends mieux la décision d’Aubert. Il use de vos talents. C’est pertinent. Puis-je poser une question ?

— Je la devine déjà : vous allez me demander pourquoi je suis venue m’enterrer à Foix…

Le gendarme sourit de nouveau.

— Non, Maud. J’aimerais savoir si vous êtes plutôt gastronomie française ou si vous appréciez les plats italiens. Un déjeuner de travail s’impose. Le reste, conclut-il, je pense que cela vous appartient. Et la discrétion lorsqu’elle n’est pas synonyme de désintérêt est pour moi une qualité indispensable.

Évoquer la dissection de Robert en même temps que savourer un osso buco sembla à Maud la meilleure des idées qui soient, afin de balayer, durant un trop court instant, les images et les souvenirs d’un passé révolu et dont elle ne voulait plus.

4.

Quelque chose n’allait pas. ÇA N’ALLAIT PAS.

Sylvie Leucache éprouvait des difficultés à respirer. Son fils ignorait aussi où se trouvait Patrice. Il aurait dû être là, pour l’aider à s’occuper du dîner avec leur fille et son futur mari. Le mariage à préparer ; Patrice, même quand il était à l’autre bout du monde, ne la laissait jamais sans nouvelles. Jamais. C’était un principe. Il la protégeait de toutes les difficultés de ce monde. Et plus encore depuis sa maladie.

Sylvie calculait encore et encore.

Le dernier message remontait à 23 h 42, très précisément. Patrice lui demandait de ne pas s’inquiéter, il allait dormir sur place et rentrerait dans la matinée. Mais de Crampagna jusqu’à Toulouse, il fallait, quoi ? Une heure ?  Même s’il s’était réveillé un peu tard, même si la veille il s’était mis une « chistolle » comme il disait, avec les « Anciens » des Troupes de Marine, dans ce club de vétérans où il se rendait de temps à autre, il devrait être là.

Elle regarda la pendule pour la énième fois : 13h45. L’attente était insupportable. Et elle prit conscience de la solitude tout aussi épouvantable qui serait la sienne si son mari ne rentrait plus jamais. Elle s’accrocha à la table. Non, ça, ce n’était pas concevable ; elle devait chasser cette idée. Il y avait une explication rationnelle, forcément. Un accident sur la route et son téléphone déchargé. Oui, ça, c’était bien. C’était cohérent. Elle allait se renseigner sur un site internet. Sylvie s’obligea à se transporter jusqu’au bureau où Patrice avait installé l’ordinateur. Ses jambes lui semblaient encore plus enflées que d’habitude et la douleur lancinante ne la quittait pas depuis le matin. Mais ça n’était rien au regard de ce que l’angoisse lui faisait endurer.

Rien.

Aucun accident, aucun embouteillage, circulation fluide.

Elle appela de nouveau Ymanol, leur fils. Mais que pouvait-il faire en étant à Dublin ? Juste l’écouter, la rassurer. C’était déjà ça.