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Dans "Le chemin des écoliers", X.-B. Saintine nous offre une œuvre marquante de la littérature française du XIXe siècle, combinant un style narratif vivace et une riche atmosphère provinciale. Ce roman, d'une sensibilité délicate, retrace les péripéties d'un jeune écolier sur les routes de France, évoquant à travers ses expériences une nostalgie pour l'enfance et une critique sociale discrète de l'époque. L'auteur déploie une écriture à la fois descriptive et introspective, plongeant le lecteur dans les réalités d'une ruralité emprunte d'innocence et de défis face aux mutations de la société. X.-B. Saintine, bien que moins connu que ses contemporains, se distingue par sa capacité à saisir les nuances de la vie quotidienne et les défis de l'enfance. Influencé par ses propres expériences, il aborde des thèmes universels tels que la quête d'identité et les aspirations personnelles. Son parcours, marqué par une sensibilité artistique et une observation aigüe des mœurs de son temps, lui a permis de créer un récit qui résonne profondément avec ceux en quête de sens et d'authenticité. Je recommande chaleureusement "Le chemin des écoliers" à quiconque désire s'immerger dans une représentation poignante de l'enfance française, ainsi qu'à ceux qui s'intéressent à l'évolution littéraire de l'époque. Ce livre, par son humanisme et sa profondeur, saura toucher le cœur des lecteurs et les inviter à réfléchir sur leur propre parcours initiatique.
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Veröffentlichungsjahr: 2020
OUVRAGES DE M. SAINTINEPUBLIÉS A LA MÊME LIBRAIRIE.
Le chemin des écoliers; magnifique édition illustrée de 450 vignettes par Gustave Doré, Forster, etc. 1 vol. grand in-8, broché,20fr.»c.Le même ouvrage, format in-18 jésus, broché,350La Mythologie du Rhin; 1 vol. grand in-8, illustré par Gustave Doré. Broché,10»Picciola; 36e édition. 1 vol. in-18 jésus, broché,350Seul; 3e édition. 1 vol. in-18 jésus, broché,350Antoine, l’ami de Robespierre; 3e édition. 1 vol. in-18 jésus, broché,2»Chrisna; 2e édition. 1 vol. in-10 jésus, broché,2»Contes de toutes les couleurs; 1 vol. in-18 jésus, broché,2»Le mutilé; 1 vol. in-18 jésus, broché,1»Les métamorphoses de la femme; 2e édition. 1 v. in-18 jésus, broché,2»Les trois reines; 2e édition. 1 vol. in-18 jésus, broché,2»Un rossignol pris au trébuchet; — Le château de Genappe; — Le roi des Canaries; 2e édition. 1 vol. in-18 jésus, broché,2»Une maîtresse de Louis XIII; 3e édition. 1 vol. in-18 jésus, broché,2»Paris. — Imprimerie de Ch. Lahure et Cie, rue de Fleurus, 9.
LE CHEMINDES ÉCOLIERS
PROMENADEDE PARIS A MARLY-LE-ROY EN SUIVANT LES BORDS DU RHIN
PAR X.-B. SAINTINE
DEUXIÈME ÉDITION
PARIS LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET CieBOULEVARD SAINT-GERMAIN, 77
1862
Droit de traduction réservé
LE CHEMINDES ÉCOLIERS
.... Je pris ma plume, et, après l’avoir tenue quelque temps suspendue, j’écrivis à Antoine Minorel la lettre suivante, dont, je dois l’avouer, j’avais d’abord esquissé le brouillon en vers.
15 avril 18...
«Ce vieux spectre pâle et frissonnant, le père des brumes et des neiges, a fui devant ce joli enfant nommé Avril. Ami, vois-tu Avril le poursuivre, armé de sa petite houssine, qui va verdir et fleurir entre ses mains? Parfumant l’air de son haleine, il a déjà mis en éveil quelques arbres de nos boulevards, et dans les jardins, les abricotiers, les pêchers s’étalent le long des murs, pétales déployés, pour être passés en revue par lui.
«Les tulipes se mettent sous les armes; les violettes, les cynoglosses bleues, les primevères et les nivéoles, corps d’avant-garde, sont en marche depuis le beau temps; Avril appelle à lui les hirondelles et elles arrivent de confiance; il souffle sur les bourgeons paresseux pour les faire gonfler, désemprisonne les papillons de leur chrysalide, dénoue le gosier des fauvettes et des rossignols et met le couvert pour les abeilles.
«Le gentil mois d’avril achève de tout embellir, de tout transformer dans le ciel comme sur la terre. Hier, il s’occupait de nettoyer la face du soleil, qui, aujourd’hui, a mis son habit des dimanches et ses rayons d’été; il éteint le feu des cheminées, ouvre toutes les fenêtres de Paris, et, dans nos promenades, fait monter une séve rose au visage des femmes.
«Cher Antoine, nous avons assez foulé l’asphalte et le macadam; je t’invite aux fêtes que le printemps donne en ce moment à Marly-le-Roi. Ma maisonnette sera toute joyeuse de s’ouvrir devant toi; puisse-t-elle te retenir jusqu’à l’automne! Demain matin j’irai te prendre.»
Ma missive achevée, revêtue de son enveloppe, illustrée de mon cachet d’ancien poëte démissionnaire représentant une lyre brisée, je sonnai Jean. Au lieu de mon vieux Jean, ce fut Minorel lui-même qui entra.
Minorel avait la figure pâle, le teint marbré et son air grognon des grands jours. Il ne me salua pas autrement qu’en secouant, avec un geste de colère, son chapeau cerclé à sa base d’une légère ligne blanche.
«Voyons, prête-moi un parapluie,» me dit-il brusquement.
Je regardai du côté de la fenêtre; il neigeait.
Le moment ne me sembla pas favorable pour remettre l’épître à son destinataire; j’essayais de la faire disparaître; apercevant son nom sur l’adresse:
«Tiens! tu m’écrivais? Je t’épargne les frais du timbre.»
Il prit la lettre, la décacheta, la parcourut en haussant les épaules et en détournant la tête de temps en temps pour regarder tomber la neige qui tourbillonnait sous le vent. Après quoi il alla s’accroupir devant la cheminée, où quelques charbons brûlaient encore. Et j’entendis une voix grave monter jusqu’à moi:
«Prends-y garde, Augustin; les enfants trop tôt raisonnables cessent de grandir, dit-on; par une loi analogue, il se peut que les hommes restés trop tard poëtes ne deviennent jamais raisonnables.
—J’ai renoncé à la poésie, lui dis-je, et ce ne sont pas là des vers.
—C’est pis que des vers! C’est de la prose soufflée, cannelée, gaufrée. Tu retombes dans tes anciennes lubies, dans le faux, dans l’idylle! N’est-ce pas une honte, à ton âge?
—Quoi! mon âge! Je ne me sens pas déjà si vieux. Si mes cheveux grisonnent, c’est que la pensée....
—Si tes cheveux grisonnent, c’est que tu as quarante-huit ans, jeune fou!
—Quarante-cinq! répliquai-je vivement.
—Va pour quarante-cinq! Mais voilà trois ans que tu me le dis; j’applique la règle du calcul différentiel et je crois mon compte exact. Et quel moment choisis-tu, malheureux, pour enfourcher tes arcs-en-ciel? pour adresser tes hymnes au printemps? pour m’inviter à venir partager tes plaisirs champêtres? Ne sais-tu donc pas qu’avril est le plus traître de tous les mois? Si l’hiver, ce spectre pâle et frissonnant, ainsi que tu le dénommes dans un de tes hémistiches, est le père des neiges et des brumes, avril est le père des bronchites et des rhumatismes. Dans ta simplicité de cœur, doublement crédule et facile à l’illusion, comme poëte et comme bourgeois de Paris, tu as consulté ton almanach; il t’a annoncé le printemps pour le 20 mars; tu te crois déjà en été; tu as rêvé de rossignols et de soleil des dimanches, et aujourd’hui, 15 avril, tu es capable de te mettre en route pour Marly en pantalon de nankin. Miséricorde! Ignores-tu, imprudent, que ton Marly est une véritable Helvétie de banlieue? que c’est sur tes Alpes marlésiennes que Louis XIV attrapa le refroidissement dont il est mort? Ah! tu as raison, tu es jeune, toujours jeune; tu n’as pas quarante-huit ans, tu en as seize, seize pour la troisième fois. Tu ne comprendras jamais rien à la vie positive.»
Minorel aime à gronder; c’est peut-être par là qu’il m’a plu: sa gronderie est parfois si douce, si caressante! Mais ce jour-là, il était en plein dans sa méchante humeur.
Quand il eut lui-même ranimé mon feu, qu’il s’y fut réchauffé tant bien que mal, se levant tout à coup:
«Prête-moi un parapluie? me répéta-t-il impérativement.
—Es-tu si pressé de partir? As-tu déjà fini de m’injurier, chimiste, mathématicien, réaliste?
—Écoute, mon Augustin,» me dit-il, les cordes de sa grosse voix tout à coup détendues et en venant s’asseoir près de moi.
La réaction commençait; je sais par cœur mon Minorel et ne m’en étonnai pas. Il poursuivit:
«Si je sonne ainsi l’alarme devant tes travers, c’est que je t’aime. Quoique tu sois mon aîné de dix ans.... au moins!... mon affection pour toi (chose bizarre!) ressemble à de l’amour paternel. Comme si j’étais ton père, j’aurais voulu te voir bien posé dans le monde; j’y renonce, mais avec regret. Augustin, Augustin, qu’as-tu fait de tes trois adolescences? Tu as de l’esprit, suffisamment; de l’imagination, trop; des connaissances, des aptitudes. Tu pouvais te faire un nom dans les sciences ou dans les arts sérieux; même dans l’administration.
—Dans l’administration, moi?
—Toi! Pour devenir receveur général des finances, ne possédais-tu pas la vertu essentielle: le cautionnement? N’y pensons plus! Tout chez toi avorte par manque de souffle et de persévérance, par ce je ne sais quoi d’inerte et de passif, de casanier, que tu tiens de ta nature parisienne. Tu as cultivé le dessin, la peinture, et n’as jamais exposé que dans les albums de ces dames; les questions de géographie, la lecture des voyages te passionnent, et tu n’as jamais été jusqu’à Fontainebleau; tu prétends adorer la botanique, et, depuis quinze ans que je te connais, tu n’as guère herborisé que sur ta fenêtre ou dans ton jardin; tu te crois littérateur pour t’être essayé dans le conte bleu, et poëte pour avoir rimé des ballades. Je te le répète, c’est ta prétendue poésie, en vers ou en prose, qui t’a perdu. Cela m’irrite, me chagrine! Non que je ne rende justice à tes excellentes qualités! Inoffensif et confiant jusqu’à la crédulité, tu as un cœur d’or, tu es dévoué à tes amis..., et à bien d’autres encore, je le sais; maître d’une jolie fortune, tu en as fait usage plutôt pour augmenter le nombre de tes obligés que celui de tes gens. C’est bien, c’est très-bien! mais tu n’es pas moins condamné à rester à perpétuité un simple amateur, un bourgeois, un bonhomme, ne possédant réellement à fond que la science du bien-être et la règle du whist en dix points. J’ai dit.»
Tout compte fait, dans les gronderies de mon sermonneur, l’éloge était pour le moins aussi exagéré que le blâme. Je n’avais pas lieu d’être mécontent. Néanmoins:
«Bon Dieu! m’écriai-je en gardant mon sérieux, pourquoi donc es-tu si méchant aujourd’hui?
—Pourquoi? me répondit-il; tu oses me demander pourquoi?...»
Puis le sourire lui vint aux lèvres:
«Parce que je suis frileux, parce que j’étrennais mon chapeau neuf, défloré maintenant par tes giboulées d’avril; parce que je suis un mathématicien, un chimiste, incapable d’apprécier tes bucoliques; parce que tu n’as pas le sens commun, parce que tu as comploté contre moi et contre mon chapeau en voulant m’entraîner à Marly par ce temps épouvantable!... Tu ne refuseras pas du moins de me prêter un pa....»
Il n’acheva pas.
Une grande lumière resplendit soudainement dans ma chambre; un soleil ardent nous éblouit. J’ouvris la fenêtre; l’air était tiède, le ciel bleu; le thermomètre marquait dix-huit degrés centigrades, et déjà les trottoirs ne conservaient plus la moindre trace de la neige ou de l’humidité.
«Adieu! me cria Minorel en faisant un rapide mouvement de retraite.
—Antoine, mais tu oublies....
—Quoi?
— Ce parapluie.»
Et je lui présentai le plus long, le plus lourd, le plus imperméable de mes parapluies. Il rit. Nous pactisâmes. Je consentis à retarder d’une quinzaine encore mon départ pour Marly-le-Roi; de son côté, il s’engagea, sous serment, à venir le 1ermai m’y gronder à son aise, longuement, et jusqu’à ce que je crie grâce.
Les jours suivants, le temps donna raison à Minorel; il y eut des alternatives de pluie, de grêle et de soleil. Enfin, le soleil resta maître de la place. Le long des quais et des boulevards, dans les squares publics, la verdure achevait d’envahir les arbres; les fleurs grimpaient aux murs, aux fenêtres, aux balcons, jusque sur le plomb des mansardes; tout Paris était dehors avec des fleurs à la main ou à la boutonnière; les lilas, les narcisses doubles, les jacinthes, se promenaient par charretées à travers les rues, et leurs parfums poussaient à l’émigration.
Cette espèce de frénésie campagnarde, qui vers la fin d’avril s’empare de tous les citadins et de moi plus que des autres, me torturait; je n’y tenais plus! comme une âme en peine, j’errais, silencieux et taciturne, au milieu de cette population en fête, qui semblait aspirer l’air du printemps par tous les pores. Mais m’installer à Marly avant Minorel, le pouvais-je? C’eût été la violation de notre traité, presque un casus belli. Par bonheur, nous touchions aux derniers jours du mois.
Le 29, une idée lumineuse me traversa le cerveau et s’y photographia. J’allais entreprendre une promenade hors Paris, en me dirigeant vers Marly-le-Roi, non par la ligne droite, que je déteste, non par le chemin de fer de Saint-Germain, que je hais non moins cordialement, mais par le chemin des écoliers, en traçant une courbe à ma fantaisie, pédestrement, en flâneur, en touriste. Je serais à Marly le 1er mai, à l’heure du dîner, en même temps qu’Antoine, avant lui peut-être. Qu’aurait-il à dire?
Quand j’annonçai à mon vieux Jean et à Madeleine, ma cuisinière, que le lendemain ils partiraient avec mes bagages pour Marly, où je les rejoindrais bientôt, tous deux ouvrirent des yeux démesurés.
«Monsieur va rester seul à Paris? me dit Madeleine.
—Non, j’ai un petit voyage de trente-six heures qui m’appelle ailleurs.
—Monsieur va voyager seul? me dit Jean, prenant tout à coup l’alarme. Pourquoi n’accompagnerais-je pas Monsieur?
—A quoi bon? Suis-je un enfant?
—Non certes!... au contraire. Mais, quoique Monsieur ait bon pied, bon œil, qu’il ne soit pas encore ce qu’on appelle âgé, quand on a la cinquantaine, est-il bien prudent de courir les routes comme un jeune homme?»
C’est Madeleine qui me fit cette dernière observation.
Je n’avoue que quarante-cinq ans; Antoine Minorel, et à tort, m’en suppose quarante-huit; Madeleine, sans hésitation, m’en infligeait cinquante. De nous trois, qui était dans le vrai? Mais que sert d’approfondir de semblables questions? Les Orientaux se piquent généralement d’ignorer la date de leur naissance. La sagesse nous vient de l’Orient.
Après avoir médité mon itinéraire, j’avais, pour raisons à moi connues, décidé de sortir de Paris par le faubourg du Temple et l’ex-barrière de Belleville. Le 30 avril, de grand matin, coiffé de ma casquette de campagnard, mon album de dessins en poche, portant d’une main le bâton du voyageur, de l’autre la boîte de fer-blanc du botaniste, je me disposai à sortir de mon petit hôtel de la rue Vendôme, et ce fut dans cet équipage que je reçus, comme bordée d’adieux, les nouvelles lamentations de Madeleine et de Jean.
«Est-ce que Monsieur osera traverser le boulevard ainsi fagoté? disait Madeleine.
—Un bourgeois en casquette! ça ne se doit pas, disait Jean; on prendra Monsieur pour un ouvrier; mieux encore, pour un laitier avec sa boîte au lait. Je ne le souffrirai pas; je la porterais plutôt moi-même, quoique j’aie mes douleurs!»
Tandis qu’il tiraillait ma boîte d’un côté, Madeleine, de l’autre, s’emparait de mon bâton:
«Ce n’est pas une canne qu’il faut à Monsieur, c’est un parapluie. Dans cette saison, est-ce que le soir ressemble au matin?
—Non-seulement Monsieur devrait prendre son parapluie, mais son paletot ciré!
—Et une voiture! ajoutait Madeleine; du moins Monsieur ne ferait pas scandale dans la rue.»
Après tout, ces bonnes gens pouvaient avoir raison. J’échangeai mon bâton contre un parapluie (le même que j’avais présenté à Minorel), et je pris mon paletot de caoutchouc.
«Qui soignera Monsieur pendant ces deux jours-là? reprit alors mon vieux Jean d’un air accablé.
—Quelle cuisine vont-ils faire à Monsieur le long de la route?» dit Madeleine avec un gros soupir.
Pour mettre fin à ces doléances, je pris le pas gymnastique. Un instant après, je tournai la tête. Madeleine et Jean stationnaient encore sur le seuil de la maison, me suivant du regard, et je crus voir des larmes dans leurs yeux.
N’était-ce pas là une douleur bien légitime? trente-six heures au plus de séparation! J’aurais dû en rire. Cependant, je me sentis ému de leur émotion.
Belleville. — Une maison qui a changé de propriétaire. — Chassé du Paradis terrestre. — L’huile de sureau. — Le Trou-Vassou. — La maison disparue. — Un ancien ami.
Autrefois, Belleville, joyeux village de quelques mille âmes, perché sur sa hauteur, en regardant autour de lui, voyait d’un côté Paris se dérouler comme un immense panorama; de l’autre, les Prés-Saint-Gervais et les bois de Romainville l’encadraient dans la verdure. J’ai passé à Belleville mon enfance et une partie de ma jeunesse, et c’est à l’intention d’y récolter de précieux souvenirs que je l’avais inscrit en tête de mon itinéraire. Je me rappelais ses beaux jardins, ses élégantes maisons de campagne, ses rues bordées de lilas, sa petite église modeste, placée presque en face de l’Ile d’Amour, guinguette célèbre, où le soir, au bruit des orchestres de danse, les arbres s’illuminaient de verres de couleur.
Aujourd’hui le village, à la tête de ses soixante-cinq mille habitants, vient de faire son entrée dans la grande enceinte parisienne; les populations ouvrières des faubourgs, qui, aux jours de fête, comme une marée montante, l’envahissaient naguère, s’y sont fixées; les lilas ont fait place à des murs, les maisons de campagne à des usines; l’Ile d’Amour est une mairie, et la petite église une cathédrale.
Non sans peine je parvins à retrouver la maison construite par mon père, et que j’avais possédée après lui, tant de nombreuses voisines étaient venues s’entasser autour d’elle. Combien l’aspect en était changé! La grande grille, surmontée du chiffre de l’ancien propriétaire, avait disparu. Une horrible et maigre bâtisse, presque neuve, déjà décrépite, s’élevait insolemment aux dépens de la cour, masquant tout ce que j’étais venu chercher.
Je pris mon parti. Au risque d’être indiscret, je sonnai à la petite porte, maintenant l’unique entrée extérieure de l’habitation. Les aboiements d’un chien répondant seuls à mon appel, je tournai le bouton, j’entrai.
Rien ne bougeait dans la maison; le chien, après m’avoir salué d’un nouveau jappement, ayant regagné sa niche, je pus, tristement, à mon aise, prendre note des changements subis par elle depuis tantôt vingt-cinq ans que je ne l’avais revue.
Noircie et lézardée, elle me fit l’effet d’un catafalque. Ce catafalque, il recouvrait la première moitié de ma vie et les dernières années de mon père. Sur sa toiture, où la tuile avait remplacé l’ardoise, s’élevait encore la girouette que j’y avais fait planter. Les persiennes, reconnaissables pour moi à un reste de couleur verte, à moitié désarticulées, en signe de deuil s’inclinaient de haut en bas contre le mur; à la double fenêtre de la chambre qu’avait occupée mon père, et où, plus tard, j’avais installé ma bibliothèque, pendaient de vieux linges et des bas rapiécés.... Cette maison, grande, spacieuse, aérée, mon père en avait disposé les appartements pour ma mère, et ma mère était morte avant que les portes s’en fussent ouvertes devant elle.
Comme je m’abandonnais à ces tristes impressions, le cri d’un oiseau funèbre sembla déchirer l’air et me fit tressaillir. C’était la girouette qui tournait sous le vent.
Le cœur serré, je détournai mon regard et le reportai sur le jardin. Ce beau jardin, le paradis de mon enfance, qu’en restait-il? Qu’étaient devenues ses larges pelouses et ses allées couvertes? Divisé, morcelé par des spéculateurs, la portion minime se reliant encore à la maison ne représentait guère qu’un chantier. J’y voyais plus d’arbres couchés sur terre, ébranchés, que d’arbres debout. Quand le temps ne peut détruire assez vite, les hommes lui viennent en aide. Au milieu de cet abatis, de ce désordre, mon œil plongeait en vain; rien n’y parlait à ma mémoire, rien n’y réveillait pour moi les temps passés. Cependant, ces deux marronniers qui s’élèvent en pyramide, leur force, leur hauteur, le disent assez clairement, ils sont de vieille date implantés dans le terrain.... Je m’orientai, et de leur âge, de la position qu’ils occupaient, je pus conclure avec certitude que c’étaient bien ceux-là qu’un jour, en revenant de l’école, j’avais déposés en terre, simples marrons. Je les avais vus sortir de terre, croître d’année en année, et pour la première fois fleurir sous mes yeux, simples arbrisseaux! Qu’ils étaient grands! qu’ils étaient beaux aujourd’hui! Ne sont-ils donc plus à moi, mes élèves, mes enfants? Ah! devrait-on jamais vendre la maison de son père! Pourquoi me suis-je laissé effrayer par l’invasion des faubourgs?...
Parés de leurs innombrables fleurs en girandoles, murmurant au vent du matin, mes chers marronniers semblaient m’appeler à eux. Je me dirigeai vivement vers le jardin.
A peine avais-je fait quelques pas, le chien, resté muet tant que j’étais demeuré immobile, s’élança de sa niche, en aboyant de nouveau et avec fureur contre moi. C’était une espèce de dogue, à la mine retroussée et hargneuse. Je ne m’intimidai pas d’abord. Le voyant solidement attaché à sa cabane par une chaîne de fer, et l’espace restant libre entre nous, je continuai d’avancer. Mais sous l’élan qu’il prit alors, sa cabane, construite trop légèrement (j’ai tout lieu de le supposer), se déplaça; il la traînait après lui, il me barrait le passage. J’essayai de le calmer du geste; par un second élan, il arriva jusqu’à moi et faillit me mordre. Je reculai prudemment; il me suivit, toujours traînant sa cabane, écumant de rage, prêt à me dévorer. Tout à fait intimidé, je me hâtai de regagner la porte de sortie, et la refermai sur moi au plus vite.
C’est ainsi que je fus chassé de mon ancien paradis terrestre. Et par qui?
Moi, à qui mes amis accordent un heureux caractère, plus enclin à la bonne humeur qu’à l’humeur noire, je me sentais profondément attristé. Pour un voyage d’agrément c’était mal débuter. J’espérai me distraire à la vue des fraîches vallées de Saint-Gervais et du joli bois de Romainville. Pour y atteindre, il me fallut, une demi-heure durant, longer une double file de murs et de maisons. A Saint-Gervais, des murs et des maisons encore; à Romainville, rien que des maisons et des murs. Dans ce dernier village, ce qui me surprit presque autant que la destruction complète de son bois, ce fut d’y rencontrer une boutique d’horloger. Autrefois, on y eût trouvé à peine trois montres disséminées entre tous les habitants. Chez notre horloger de Romainville, il est vrai, s’étalaient le long de la vitrine plus de paires de sabots et de pots de moutarde que de chronomètres.
Devant l’église, je vis un vieux sureau, noueux et rabougri, le seul arbre du pays auquel la hache n’eût osé toucher. Voici l’histoire merveilleuse qui s’y rattache et dont j’avais été bercé dans mon enfance. C’est encore un souvenir que j’évoque.
Il y a un siècle à peu près, le saint homme alors en possession de la cure de Romainville s’était complétement dépouillé de tout en faveur de ses pauvres. L’épicier du village, homme avide et défiant, refusa de lui livrer à crédit la provision d’huile destinée à l’entretien de la lampe du sanctuaire. Bientôt, privée de son alimentation indispensable, la lampe, charbonnant, crépitant, agonisant, jeta ses dernières clartés au milieu d’un nuage de fumée noire.
Pour le bon curé, son extinction était un sacrilége dont il se croyait responsable envers Dieu. Perdant la tête, il quitta l’autel en poussant des cris d’angoisse. Arrivé dans son jardin, les deux genoux en terre, il se frappa la poitrine en répétant des meâ culpâ. Dieu prit pitié de lui.
Le jardin du presbytère, décoré seulement de plantes médicinales, en l’honneur des pauvres, ne recevait d’ombre que d’un tilleul et d’un sureau. Tout éploré, le malheureux tenait ses yeux fixés sur ce dernier arbre, quand il vit l’écorce du tronc s’entr’ouvrir et donner passage à un jet de séve abondante, bien différente de la séve ordinaire. C’était de l’huile. Le ciel venait de faire un miracle en sa faveur.
Le bruit ne tarda pas à s’en répandre dans le village, où jusqu’alors on n’avait jamais entendu parler d’huile de sureau. La sensation y fut grande. L’épicier récalcitrant vint trouver le curé et lui proposa un coup de commerce qui devait les enrichir tous deux. Le bonhomme lui tourna le dos. Sous prétexte d’horticulture et d’expériences à faire, les marguilliers lui demandèrent à mains jointes une bouture de la plante, lui offrant en échange des oies grasses et des pâtés de lièvre; il fit la sourde oreille; l’huile était sainte, destinée seulement à de saints usages.
Chaque jour il visitait son précieux sureau, en pressait l’écorce, et l’huile coulait à flots, comme d’un palmier le vin de palme. Toutefois, même durant le long temps du carême, il se serait bien gardé d’en distraire le superflu pour assaisonner ses maigres repas.
Moins scrupuleuse que lui, sa servante en usa en secret, d’abord pour la salade, puis pour la confection de ses ragoûts. La séve providentielle commença à décroître. Un jour, l’imprévoyante fille en graissa les souliers de son maître. Dès ce moment, le miracle cessa. Il ne s’est point renouvelé depuis.
Quoique toujours stérile, le vieil arbre est encore en honneur dans le pays, où circule volontiers ce dicton: «Rare et précieux comme l’huile de sureau.»
J’aime les légendes (ce que Minorel appelle mes Contes bleus); je suis honteux vraiment de n’en point avoir trouvé une plus digne d’être recueillie; mais les environs de Paris, peuplés de philosophes en blouses, sont pays peu légendaires, et celle-ci, toute minime qu’elle soit, pourrait bien rester unique durant la course que j’entreprends.
Enfin, j’avais franchi cette rue immense de quatre ou cinq kilomètres de longueur, qui, de la Courtille, s’étend à l’extrémité de Romainville; je voyais devant moi s’ouvrir une vaste plaine silencieuse, presque déserte, sans murs ni maisons; je respirais.
Le célèbre voyageur Le Vaillant, en abordant pour la première fois les solitudes de la Cafrerie, dit s’être senti tout à coup pénétré d’une joie inconnue: nulle route tracée ne s’offrait à son regard; l’ombre d’une ville ne pesait plus sur lui; l’air réconfortatif de la liberté pénétrait en plein dans ses poumons; il ne dépendait plus que de lui-même, il en était fier, il en était heureux. J’éprouvai alors quelque chose de semblable. Les derniers liens qui me tiraient encore vers Paris semblaient s’être rompus; mon ardeur de voyage, un instant attiédie, se réveilla. Je songeais à prolonger le cercle de ma promenade jusqu’à Villemonble, Montfermeil, le Raincy, même jusqu’à la forêt de Bondy, ces lieux si chers à ma mémoire de botaniste. C’était trop présumer de mes forces peut-être; mais n’avais-je pas deux jours devant moi? En deux jours aujourd’hui on va de Paris à Florence; j’aurais du malheur si, dans le même espace de temps, je ne pouvais aller de Paris à Marly-le-Roi.
Cependant, je me sentais déjà fatigué, moins par la marche que par la chaleur. Quoiqu’il fût à peine huit heures et demie du matin, le soleil, dans cette plaine découverte, devenait incommode. Mon parapluie nuisait à la liberté de mes mouvements; ma vieille boîte de fer-blanc elle-même pesait plus à mes épaules qu’autrefois. Comme son maître, avait-elle pris du poids en prenant de l’âge?
Sur un tertre sablonneux, je vis une jolie arabette en pleine fleur; je la cueillis, et, comptant l’analyser à ma prochaine station, j’ouvris ma boîte.... j’eus alors le secret de sa lourdeur. Elle contenait trois petits pains de gruau, un poulet rôti, un morceau de veau froid. Madeleine, qui ne s’inquiétait guère de mes conquêtes florales, n’avait vu dans ma boîte de fer-blanc qu’un garde-manger portatif. Excellente fille! elle n’avait pas voulu que je pusse me passer de sa cuisine! Ah! j’ai de bons serviteurs!...
D’ordinaire, je ne déjeune pas avant midi; à mon grand étonnement, l’appétit m’était venu. La vue du poulet y fut pour quelque chose; la marche et le grand air pour le reste. Mais pouvais-je manger sans boire? D’ailleurs, ami du confortable, je ne comprends un repas qu’à la condition d’un siége et d’un abri.
Un souvenir plus que décennal s’éveilla dans mon esprit. Au bout du sentier suivi par moi, j’entrevoyais les collines du Trou-Vassou. J’allais trouver là un asile hospitalier, de bonnes gens qui riraient à ma venue et déjeuneraient avec moi!... Mais dix ans écoulés!
Cette réflexion refroidit mon cerveau. Ralentissant le pas, je cherchai le long de la route une maisonnette où bien des fois j’avais été reçu naguère comme un ami. Je ne la retrouvai plus et m’en inquiétai.
Qu’étaient devenus ses habitants? Thérèse doit avoir de vingt à vingt-deux ans aujourd’hui. Elle est mariée, sans doute; sans doute aussi son mari l’aura emmenée au loin; son père et sa mère l’ont suivie.... Mais la maison, l’ont-ils donc emportée avec eux? Je ne pouvais m’expliquer sa disparition complète.
Je dus chercher un autre abri.
Dix minutes plus loin, sous l’ombre du fort de Noisy-le-Sec, m’apparut un pignon rouge, une enseigne de cabaret. En qualité de touriste, je n’avais pas le droit de me montrer difficile sur le gîte. Quelques soldats du 40e de ligne buvaient et riaient dans un coin; je m’attablai non loin d’eux, et tirai mes victuailles de ma boîte de fer-blanc, qu’ils prirent sans doute pour un bidon de nouvelle espèce. Sans attendre mes ordres, le garçon m’apporta une bouteille de cette rinçure de cuve, décorée du nom de vin de pays. Résigné à tout, et le poulet me semblant un bien noble personnage pour être exhibé en pareil endroit, j’allais entamer mon morceau de veau, quand mes yeux se rencontrèrent avec deux prunelles grises, surmontées de sourcils épais; au-dessus des sourcils se développait une abondante chevelure blanche, qui, grâce à des favoris et à un cordon de barbe de même couleur, encadrait une figure, alors contractée sous une impression de profond étonnement.
Cette figure, c’était celle du cabaretier.
«Comment, c’est vous, père Ferrière? lui dis-je, après une inspection rapide de sa personne.
—Ah! je ne m’étais pas trompé!» s’écria-t-il en frappant dans ses mains; et tout aussitôt faisant lestement disparaître ma bouteille de rinçure, il la remplaça par une autre, à cachet rouge, vin d’officier, mit un second verre sur la table et s’assit en face de moi.
Je demandai au garçon deux assiettes et deux couverts, et tirai le poulet de sa boîte. Les soldats du 40e ouvraient de grands yeux affamés.
«En quelle qualité êtes-vous ici? dis-je à Ferrière.
—C’est moi le chef de l’établissement,» me répondit-il.
Et son front rayonna d’orgueil.
«Voilà donc pourquoi je n’ai plus retrouvé la maisonnette à sa place?
—La maisonnette a descendu dans les fossés du fort, ainsi que le petit lopin de terre; c’est une affaire entre le gouvernement et moi.
—Et l’affaire a été bonne?
—Pas mauvaise, pas mauvaise, dit-il en clignant de l’œil, puisque je ne dois rien sur l’établissement, que la cave est pleine et que je vends en gros et en détail.»
L’orgueil qui tout à l’heure ne rayonnait que sur son front resplendit alors sur toute sa personne.
«Donc, père Ferrière, aujourd’hui vous voilà riche?
—Je ne dépends plus de mon cheval, du moins, et cela grâce à vous et au gouvernement.
—Comment, grâce à moi?
—Eh bien, et les deux poules!»
Ces derniers mots demandent une explication.
Misères et splendeurs d’un bohémien français. — L’orphelin. — Une dame charitable. — Petits métiers. — Un cheval au lieu d’une soupe. — Choléra de 1832. — Les deux mendiants. — Un ménage sur la grande route. — Fin de la vie nomade. — Une maison pour dix francs. — La jolie bouquetière.
Avez-vous jamais élevé des poules?... C’est une attrayante occupation. Il fut un temps où, dans ma basse-cour de Belleville, j’avais quarante poules de premier choix: brahma-pootra, cochinchinoises, andalouses; poules de Crèvecœur, de Bréda, de la Flèche; poules cauchoises et poules russes, toutes bien cravatées, huppées, colleretées; des perfections du genre.
Je ressentais pour elles une grande affection qu’aucune idée gastronomique ne venait dégrader; elles le savaient bien, croyez-le. Il m’arrivait parfois d’en céder, d’en échanger, et même d’en vendre; mais me nourrir de mes élèves, grand Dieu! était-ce possible? Il m’aurait semblé entendre un de mes sujets bien-aimés pépier sous ma dent, ou caqueter dans mon estomac. Horreur!
Toutefois, je faisais là un singulier commerce, il en faut convenir. Il m’arrivait de vendre un poulet, mal coiffé il est vrai, un franc, et d’acheter un œuf trois francs.... Oui, trois francs pièce, trente-six francs la douzaine. A ce prix, une omelette eût été un plat de luxe.
J’étais donc marchand de poules, lorsqu’un matin, Jean, mon vieux Jean, m’annonça qu’un individu, conduisant une charrette, demandait à me parler.
A ma porte, je trouvai un homme à la figure intelligente sans être rusée, chose rare parmi les pauvres diables de son espèce; quoique jeune encore, il grisonnait; sa blouse, rapiécée sur toutes les coutures, mais propre et sans déchirure aucune, témoignait que si la misère l’avait éprouvé, il n’en était point au découragement.
«Monsieur, me dit-il, vous aimez les poules; j’en ai une couple à vous vendre; de bien jolies bêtes tout de même.»
Il alla à sa charrette, ouvrit une espèce de grande cage en lattis, qui en occupait la partie postérieure; puis j’entendis de gros soupirs sortir de dessous la bâche qui recouvrait le pauvre véhicule. Je m’approchai; j’aperçus à l’avant de la charrette une jeune femme assez belle, mais d’une grande pâleur. Elle tenait les deux poules sur ses genoux, et les caressait, les baisait, comme pour leur faire ses adieux. L’une était une poule nankin de Crèvecœur, d’une forme élégante et svelte; l’autre, une belle cauchoise ardoisée, à la robe irréprochable, mais dont la huppe laissait échapper quelques petites plumes blanches. Sans cette macule, c’eût été une merveille.
«Combien en voulez-vous? lui demandai-je.
—Faites le prix vous-même, me répondit-il, puisque vous êtes connaisseur.»
Après les avoir examinées, non-seulement au plumage, aux pattes et au bec, mais à la langue et sous l’aile, les reconnaissant jeunes, saines et de race, peut-être aussi tenant compte de l’apparence misérable du vendeur: «Elles valent trente francs pièce,» lui dis-je.
Mon homme fit un soubresaut; un éclair de joie jaillit de ses yeux, où une larme apparut, et j’entendis un sanglot étouffé sortir de la voiture.
«Pourquoi les vendre si vous y tenez tant? Cette somme vous est-elle indispensable? je puis vous en faire l’avance.
—Ah! vous êtes un vrai chrétien, vous! me répondit le brave Ferrière, en s’essuyant l’œil du bout de sa manche; la femme y tient, c’est vrai; dame! c’est elle qui les a élevées et presque couvées, monsieur. Les œufs qu’elles nous pondaient faisaient notre régal dans les jours difficiles; mais, nuit et jour, nous n’avons d’autre logement que notre berlingot; la femme s’apprête à me donner un poupon, et, avant longtemps, il aurait toujours fallu que la jaune et la grise cèdent leur place au berceau de l’enfant. Nous ne pouvons pas tenir tant de monde là dedans.»
Je dus me rendre à cette raison.
Mais, pourquoi ne compléterais-je pas ici l’histoire de mon ami Ferrière? Elle vaut bien une légende.
Né avec le siècle, dans une famille honorable du département de Seine-et-Marne, Ferrière perdit sa mère de bonne heure. Il avait dix ans à peine lorsque son père, ruiné par des spéculations malheureuses, après avoir fait argent de tout, alla chercher fortune à l’étranger. Son fils n’entendit plus parler de lui.
Une dame charitable prit en pitié l’enfant abandonné; mais elle le nourrissait mal et le battait parfois. Le jugeant indocile et ingrat, elle le fit entrer, en qualité de petit clerc, chez un avoué de Fontenay-Trésigny. Celui-ci, ne lui trouvant pas assez d’orthographe pour l’occuper dans son étude, lui faisait faire ses courses, balayer sa maison et cirer ses bottes.
L’enfant ne manquait ni de bon sens, ni de fierté; il échappa à ses bienfaiteurs, résolu d’embrasser un état qui pût le faire vivre honorablement. Par malheur, tout état demande un apprentissage, et cet apprentissage, il faut le payer. Il dut donc se résigner à ces petits métiers qui s’apprennent du jour au lendemain. Si je devais le suivre à travers toutes ses pérégrinations et ses métamorphoses, je le montrerais tour à tour passeur de bac, par intérim, piéton de la poste, comparse et machiniste dans un théâtre de quatrième ordre; casseur de pierres, et se dégoûtant vite de cet ingrat labeur de grande route, plus tard, bedeau, maître d’école, batteur de grosse caisse dans une fête de village, et abandonnant tout à coup son instrument pour se mêler aux danseurs, car il a vingt ans, et comme un autre il aime le plaisir.
Après avoir ainsi sauté de branche en branche, semblable au pauvre oiseau qui ne peut prendre son vol, découragé de ses vaines tentatives de vie sédentaire, n’espérant plus rien que du hasard, il alla droit devant lui, couchant dans les étables, dans les greniers, le plus souvent à la belle étoile; tantôt charitablement hébergé dans une honnête ferme, où il trouvait un emploi de quelques jours; tantôt rudement repoussé comme vaurien et vagabond. Vagabond, il l’était. Il ne savait plus se fixer; il lui fallait la vie errante, le grand air, et son indépendance complète. Il riait à sa misère, pourvu qu’elle changeât de place.
Un jour que le hasard, sa Providence, semblait l’avoir oublié, longeant, l’estomac vide, les murs d’un château, il y vit une affiche placardée. On réclamait des bras inoccupés pour un travail de terrassement. Tout travailleur, avant de se mettre à l’œuvre, avait droit à une soupe. Ce dernier article le tenta.
A la grille dudit château un domestique, en riant aux éclats, lui apprit que l’affiche était apposée là depuis six mois; on n’avait plus besoin de personne. Toutefois, il lui dit de l’attendre, et, un instant après, au lieu d’une soupe il lui donna un cheval. Oui, un cheval, un vrai cheval, en chair et en os; en os surtout.
C’était un pauvre animal, encore jeune, mais quasi étique, véhémentement soupçonné de quelque maladie contagieuse. Ayant reçu l’ordre de le mener à l’abattoir, le domestique, qui, ce jour-là, sans doute, avait autre chose à faire, chargea Ferrière de la commission, lui en abandonnant les bénéfices.
Ferrière ne fit point abattre son cheval; il le soigna, il le guérit. Par quel moyen? Je l’ignore.
On apprend bien des choses en courant les routes, pour peu qu’on ait d’intelligence et de mémoire. Tel bohémien, à force de toucher à tous les pays, à tous les métiers, de frayer avec des gens de toutes sortes, devient, à la longue, une encyclopédie vivante; encyclopédie superficielle, d’accord. Selon moi, les vagabonds de cette espèce se rapprochent assez des philosophes anciens, coureurs de routes aussi, et qui allaient deçà delà recueillir la science éparpillée alors dans le monde.
Aristote, presque seul, fut un philosophe sédentaire; mais il avait pour aide-naturaliste, pour commis voyageur, son élève, Alexandre de Macédoine. Ferrière, lui, voyait tout, apprenait tout par lui-même, comme Démocrite et Platon. Il était observateur, et, dans nos entretiens au Trou-Vassou, je m’étonnai parfois de l’étendue de ses connaissances et de la finesse de ses aperçus. Il possédait les généralités, les points de relation. De notre temps, par malheur, à force de s’accroître, les sciences sont devenues complexes, rayonnantes, obèses. Pour chacune d’elles, l’existence d’un homme suffit à peine. Il n’y a donc plus de généralisateurs, par conséquent de grandes idées relatives, que parmi ceux-là qu’on nomme les ignorants et les désœuvrés: les poëtes et les bohémiens.
Mais j’aborde les considérations, et je veux être bref.
Donc Ferrière a un cheval, et il en tire parti. Il est messager; il exécute des transports de paille, de foin, de paquets, d’un village à un autre. Le fardeau est-il trop lourd au pauvre bidet, l’homme en prend sa part, et tous deux font la route en s’entr’aidant. Grâce à son cheval, à défaut du métier qui lui manque, il a un labeur quotidien et régulier; il a mieux encore, une affection. Il aime son cheval, et son cheval l’aime.
Tous deux étaient en voie de prospérité; vint une époque désastreuse, le choléra de 1832. Dans la contrée que fréquentait le plus volontiers Ferrière, le fléau sévissait avec violence, et chacun barricadait sa porte, espérant l’empêcher d’entrer. Le pauvre messager surtout devint l’objet de la défiance générale; il semblait qu’il n’eût plus que la contagion à transporter d’un village à l’autre. On le fuyait, et en le fuyant on le condamnait à une misère sans issue. S’il avait été seul, il aurait pu se résigner peut-être, et reprendre sa vie d’autrefois en attendant des temps meilleurs; mais il fallait pourvoir aux besoins de son ami, de son cheval. Il prit une grande résolution.
Chose incroyable, au milieu de ses plus rudes épreuves, jamais notre bohémien n’était descendu jusqu’à la mendicité. Quand je m’en étonnais devant lui: «Monsieur, me répondait-il d’un ton passablement burlesque, empreint d’une fierté sincère cependant, je n’aurais pas tant souffert de la faim si j’avais pu me faire domestique ou mendiant. Mais le pouvais-je? je suis gentilhomme.»
Son père, en effet, à tort ou à raison, se faisait nommer M. de Ferrière, et le fils, à raison ou à tort, pensait que d’avoir été saltimbanque, casseur de pierres, vagabond, ne le dégradait point de noblesse comme aurait pu faire la mendicité.
Se préparant à franchir ce Rubicon de la prud’homie, il ne voulait pas mendier là où son nom était connu.
Déjà ces groupes de villages où l’homme et le cheval avaient leurs habitudes étaient loin derrière eux, lorsque, à la nuit tombante, Ferrière vit venir à lui une femme, qui, dans la demi-obscurité, lui sembla une élégante fermière, ou une honnête bourgeoise. Pour un début, l’occasion était favorable. De son côté, la soi-disant bourgeoise, apercevant dans l’ombre un homme traînant un cheval en laisse, crut tout au moins à un valet de bonne maison, et tous deux s’abordèrent en tendant la main l’un vers l’autre.
Ferrière, que j’ai eu tort peut-être de comparer à Démocrite, mais qui, après tout, était philosophe, partit d’un grand éclat de rire, et saisissant la main avancée vers lui, il la secoua cordialement.
La mendiante ne rit pas, elle. Depuis longtemps le sourire s’était effacé de ses lèvres pâles et amincies. Ouvrière en linge, son travail la faisait vivre; tout à coup la paralysie s’était jetée sur sa main laborieuse. Aujourd’hui, pour combler la mesure de ses misères, les premiers symptômes du choléra venaient de l’atteindre.
Ferrière la fit monter sur son cheval, et la conduisit, à une lieue de là, chez un bon curé de village qui lui avait fait faire sa première communion, et dont il était devenu plus tard le bedeau. Le bon curé accueillit tout à la fois l’homme, le cheval et la malade. Pour celle-ci, notre docteur bohémien mit en œuvre toutes les ressources de sa science de rencontre. Au bout d’un mois, elle était guérie et se nommait Mme Ferrière.
Deux misères réunies se portent parfois assistance, tant le principe de l’association est bon dans son essence même. Le mariage de notre ami avait reflété sur sa personne un certain éclat de moralité. Maintenant, les jeunes filles le saluaient quand il traversait le village.
Une chose, cependant, mettait le nouvel époux en grande perplexité. A peine marié, et pas mal amoureux, allait-il installer sa femme, seule, dans quelque pauvre chaumière, et courir les chemins sans elle, ou renoncerait-il à cette vie du grand air qu’il aimait tant?
Un matin qu’il se posait cette embarrassante question, deux vieilles roues, placées à la porte d’un charron, semblèrent d’elles-mêmes y répondre et résoudre la difficulté. Il les acheta et les paya au charron par des journées de travail. Pendant toute une semaine, il tira le soufflet de la forge. Son compte soldé, Ferrière, avec quelques poutrelles qu’il équarrit, quelques planches, quelques cerceaux, qu’il ajusta lui-même, se construisit une voiture.
Ainsi prit naissance ce fameux berlingot dans lequel, durant plusieurs années, vécurent les deux époux, roulant à travers les chemins, à la manière des anciens Scythes, et emportant avec eux, non-seulement leurs pénates, mais leur mobilier, leur poulailler, et leurs ustensiles de cuisine, un fourneau de terre, un poêlon et deux assiettes.
A la traversée des villages, on recueillait ou l’on distribuait les objets de messagerie. A l’heure des repas, le berlingot s’arrêtait sous un arbre. S’il faisait beau, on mettait pied à terre; la dame du logis allumait le fourneau dans un fossé ou derrière une haie; on dînait en plein air; la cage des poules était ouverte, et pas de crainte qu’une d’elles cherchât à fausser compagnie au pauvre ménage. Elles allaient chercher leur picorée en grattant les terrains environnants; mais au premier appel, d’elles-mêmes elles rentraient dans leur cage, non toutefois sans avoir été becqueter les miettes à la table des maîtres.
A ce même appel accourait un autre personnage, le chien de l’habitation, un piteux griffon, borgne et un peu écloppé, mais docile, intelligent, dévoué. Comme son cheval, comme sa femme, comme tous ses autres bonheurs enfin, Ferrière l’avait ramassé sur la route.
Ah! le bon temps! Ah! la rude existence, où les incidents, l’inattendu, le peut-être, remplissent le cœur du nomade d’émotions et de surprises incessantes; où, chaque jour, il laisse derrière lui plus de souvenirs que nous autres sédentaires n’en pouvons récolter dans un mois; où par conséquent il jouit de fait de ces quelques siècles de durée promis par un grand physiologiste à l’espèce humaine, quand elle saura se bien conduire. Sur ma parole, Minorel a raison, et si un sort contraire ne m’avait encotonné dans ce milieu bourgeois, où le mouvement semble être une convulsion, si j’avais été assez heureux pour connaître la misère (passagèrement toutefois!), moi, poëte, moi, artiste, voilà la vie qui m’aurait convenu! Chaque matin s’éveiller avec un nouvel horizon devant soi! avoir le ciel pour baldaquin, la grande route pour salon!... Je sais bien qu’à ce métier on gagne des rhumatismes.... D’ailleurs, pourquoi vais-je entreprendre l’apologie de cette existence de bohémien, juste au moment où Ferrière songe à s’en affranchir?
Ce fut vers ce temps que la vente de la jaune et de la grise vint doter le ménage d’un capital inespéré.
Devenu père, Ferrière avait senti se modifier en lui ses idées d’indépendance absolue; au nom de l’enfant, sa femme le poussait doucement vers le calme et la stabilité. Il s’y laissa prendre. Un beau jour, les joies du propriétaire passèrent devant ses yeux comme un rêve éblouissant.
Avec ses épargnes et la vente de ses poules, il possédait un avoir de cent et quelques francs. Il résolut d’acheter un terrain, de s’y bâtir une maison, et il en vint à bout.
Ferrière fit l’acquisition de quelques ares de terre du côté du Trou-Vassou, et les paya comptant. Une dizaine de francs lui restaient seuls pour entreprendre la construction de sa maison. Ils y suffirent.
Le terrain était inculte et pierreux, quelques arbres rabougris l’ombrageaient. Les arbres fournirent la charpente; la terre les matériaux.
Trois ou quatre ans plus tard, dans mes herborisations, me dirigeant de ce côté, je voyais, au milieu d’un champ de luzerne, une petite chaumière faite de meulière et de torchis; malgré sa maigre toiture de roseaux et de genêts, elle riait à l’œil par son air agreste. Après tout, on ne se bâtit pas un palais de marbre pour dix francs.
Parfois Ferrière et le cheval étaient en course, mais je trouvais là sa femme et sa fille; celle-ci trottait déjà menu, ou se roulant à terre avec le chien grillon; celle-là occupée d’ouvrages de couture. Quoique toujours impotente de sa main droite, elle était parvenue à coudre très-habilement de sa main gauche. Le chien, battant de la queue, venait à ma rencontre; l’enfant poussait des cris de joie en me voyant, et ses petites mains essayaient d’entr’ouvrir ma boîte de fer-blanc, où elle savait trouver pour elle un gâteau et un petit pot de confitures de Bar.
Puis, je quittai Belleville, et les années passèrent. Une dernière fois, me trouvant à Charonne pour certaine affaire contentieuse, je poussai jusqu’à la demeure de mes anciens amis. La chaumière s’était métamorphosée en une maisonnette couverte de tuiles, avec volets verts; elle embaumait. Au champ de luzerne avait succédé un champ de roses. Les roses sont d’un bon produit dans la banlieue parisienne, et le ci-devant bohémien, à ses états de voiturier, de messager, d’architecte et de constructeur, avait ajouté celui de jardinier-fleuriste. Sur le seuil de la porte extérieure, la gentille Thérèse, déjà grandelette, offrait aux passants des bouquets de roses, ce qui lui attirait quotidiennement vingt madrigaux, tous brodés sur un thème invariable.
Tels étaient les souvenirs que j’avais laissés au Trou-Vassou, lorsque, douze ans après, au début de mon voyage de Paris à Marly-le-Roi, sous l’ombre du fort de Noisy-le-Sec, je retrouvai mon ancien Ferrière.
Mais qu’était devenue ma petite marchande de roses?
Tout en déjeunant avec lui, lorsque je parlai d’elle à son père, la figure de celui-ci, un instant auparavant joviale et rayonnante, se crispa tout à coup.
«Thérèse? me dit-il brusquement, comme s’il eût cherché qui je voulais désigner par ce nom. Est-ce de ma femme que vous parlez? Elle se nommait Thérèse, en effet.... Eh! bien, elle est morte; tant mieux pour elle!
—Je vous parle de votre fille, père Ferrière.
— Ah! ah! ma fille?... ma fille Thérèse?... Depuis beau jour elle nous a quittés, pour aller vivre bien loin d’ici, auprès de sa marraine, qui est riche, et qui, n’ayant pas d’enfants, l’avait adoptée pour lui donner une belle éducation.
—Et vous n’avez pas revu votre fille depuis?
—Oh! que si!... Il y a deux ans, elle est revenue.... Son éducation était faite.
—Ne la verrai-je point?
—Elle est repartie.
—Pour rejoindre sa marraine?
—Non! sa marraine ne la recevrait plus.... N’allez pas croire que ce soit une méchante enfant, reprit-il tout à coup; elle, si douce, si bonne, le vrai portrait de la défunte! Vous l’avez connue cette autre Thérèse-là? mais assez causé là-dessus; vous ne voudriez pas me faire de la peine?»
C’est ainsi que mon ancienne connaissance du Trou-Vassou excita ma curiosité sans la satisfaire. Enfin, je dus prendre congé de lui, et, après une double et affectueuse poignée de main, je poursuivis ma promenade en me dirigeant vers Noisy.
Les illustrations de Noisy-le-Sec. — La Saint-Athanase. — Des noms de baptême. — Changement de route. — Un Sardanapale en guenilles. — Mystères de la ville d’Épernay. — L’ordre de la Pure Vérité. — Deux mystifiés au lieu d’un.
Le village de Noisy n’a pas traversé les siècles sans quelque éclat. Parmi ses anciens seigneurs il compte un illustre pendu, Enguerrand de Marigny, inventeur de ce fameux gibet de Montfaucon, auquel, pour crime d’exaction, il fut bel et bien accroché lui-même. Coïncidence singulière! le cardinal La Balue, autre seigneur de Noisy-le-Sec, par ordre du roi Louis XI, subit, on le sait, une longue détention dans une cage de fer, et pour ces mêmes cages, l’histoire nous le dit, il était aussi en droit de prendre, sinon un brevet d’invention, du moins un brevet de perfectionnement.
Je venais de traverser le canal de l’Ourcq, me dirigeant sur Bondy, pour redescendre ensuite par Baubigny, où je comptais m’arrêter, et, le lendemain, gagner Marly par Aubervilliers et Nanterre. Chemin faisant, je songeais à Thérèse; à défaut d’une histoire authentique, je lui en composais une à ma guise, lorsqu’une main pesante me tomba sur l’épaule.
«Ah! ah! me dit une voix fortement timbrée, vous venez donc prendre le chemin de fer de Noisy-le-Sec?
—Au diable les chemins de fer! j’essaye au contraire, de me passer d’eux.
—Comptez-vous aller à pied à Épernay?
—Quoi! Épernay?
—Et la Saint-Athanase?
—Quelle Saint-Athanase?
—Comment, reprit mon interlocuteur, qui n’était autre qu’un de mes amis, ingénieur militaire, chargé, pour le moment, de l’inspection des travaux du fort de Noisy-le-Sec, comment, on a cette chance heureuse, et bien rare, d’avoir un intime qui se nomme Athanase; soi-même, et malgré lui, on s’est déclaré son parrain pour un second baptême, et seul on manquerait au serment qu’on a exigé des autres?»
Je me rappelai alors une de mes bonnes soirées de cet hiver.
Nous dînions chez Ernest Forestier, un de mes jeunes amis. J’ai quelques amis dont j’aurais pu être le père. Ils tetaient encore lorsque je prenais ma licence d’avocat; selon moi, ce mélange affectueux de deux générations profite à l’une comme à l’autre. Au dessert, la conversation roula sur les noms de baptême. J’attaquai vertement cet usage ridicule, incommode, dangereux, de donner à tous les enfants les mêmes noms, avarement triés, au nombre de six ou huit, dans le calendrier courant, quand la Vie des Saints et le Martyrologe nous en pourraient fournir par milliers de plus harmonieux et de plus convenables.
«Trouvez-vous dans une réunion d’une trentaine d’individus, disais-je, au nom de Paul, six dressent la tête; six autres au nom de Léon; le reste répond en chœur si on interpelle un Jules, un Charles, un Eugène ou un Ernest. S’agit-il d’une réunion de femmes, prononcez le nom de Marie, vous aurez une levée en masse. Est-ce donc là avoir un nom spécial et individuel? Je sais bien que les jeunes mères commencent à s’apercevoir de la confusion jetée au sein même de leurs propres familles par cette surabondance d’homonymes. Pour parer à l’inconvénient, que font-elles? De leurs nouveau-nés elles font non plus des Léon et des Paul, mais des Maurice et des Albert, rien autre chose; si ce sont des filles, des Jeanne et des Geneviève, le rustique étant à la mode pour les jeunes demoiselles. Mais les dénominations nouvelles, aussi peu variées que les autres, et toujours tirées d’un même sac, amèneront infailliblement les mêmes résultats pour la génération nouvelle.»
J’étais fort gai ce soir-là, et en veine de paradoxe. Je pris à partie les Paul et les Ernest, soutenant qu’avec une armée recrutée parmi les premiers dans nos quatre-vingt-six départements, on pourrait mener à bien une guerre contre une puissance de second ordre; si les Ernest se joignaient aux Paul, la Russie elle-même tremblerait.
Au milieu de ces folies, j’interpellai notre amphitryon, lui demandant s’il ne portait pas un autre nom que ce nom œcuménique d’Ernest:
«Je me nomme aussi Athanase, me répondit-il.
—Bravo! Athanase, voilà une appellation qui désigne non plus un peuple, mais un homme! Ce sera là désormais votre seul vocable! Vous n’êtes plus qu’un Athanase à mes yeux! Jurons tous de souhaiter la fête de notre ami à la Saint-Athanase prochaine!... A la santé d’Athanase!»
On avait ri, on avait trinqué, on avait juré, et, le lendemain, je ne me souvenais guère plus si Forestier se prénommait Ernest Athanase, ou Ernest Chrysostome.
Un peu confus à ce souvenir que me rappelait mon ingénieur:
«J’avais complétement oublié mon engagement, lui dis-je. D’ailleurs, Ernest ou Athanase, vous me le rappelez vous-même, habite présentement Épernay, c’est-à-dire à trente ou trente-six lieues d’ici.
—Dites à trois heures, me répondit-il; on ne compte plus par lieues depuis la création des chemins de fer. Mais n’est-ce point pour satisfaire à votre promesse, mieux encore, à votre provocation, que, la Saint-Athanase venue, vous voici à la station de Noisy-le-Sec? Si vous n’allez à Épernay, où donc allez-vous?
— Je vais à Marly-le-Roi.
—Ah! bah! Ce n’est pas du tout le chemin; vous serez plus vite à Épernay.
—C’est possible.... Mais mon ami Antoine Minorel doit venir demain me rejoindre à Marly; je me suis engagé à l’y attendre; Madeleine, ma cuisinière, y est installée déjà....
—Belles raisons! Vous coucherez ce soir à Paris, et même à Marly, si bon vous semble. Je me souviens de vous avoir entendu maintes fois vous poser comme l’ennemi personnel des chemins de fer; voici le moment de vous réconcilier avec eux. Celui-ci va vous mettre à même de remplir tout à la fois vos engagements envers Forestier et envers Minorel. Voyez-vous là-bas la fumée de la locomotive? Allons, prenez votre billet, et en route!»
L’avouerai-je? l’idée de causer un grand étonnement à Minorel quand, demain, à Marly, je pourrais lui dire en l’abordant: «Très-cher, si je ne reviens pas de Fontainebleau, que tu me reproches de ne point encore avoir exploré, je reviens d’Épernay; c’est deux fois plus loin!» fut peut-être ce qui me décida avant tout.
Il était midi; à trois heures nous devions toucher Épernay. J’en repartirais à cinq; à huit, je serais de retour à Noisy, et, malgré ce crochet vers la Champagne, je comptais ne modifier en rien l’itinéraire de mon voyage de banlieue.
Dieu et le chemin de fer en devaient décider autrement.
Le long de la route, défilèrent devant moi, comme dans un mobile panorama, le Raincy, que j’avais compté visiter à pied ce jour même; la cathédrale de Meaux, devant laquelle je me découvris la tête pour saluer le grand Bossuet; puis se présenta un élégant castel moyen âge, bâti d’hier, aux tours ventrues et rondes comme des tonnes, aux donjons en forme de bouteilles, que des rinceaux de pampre semblaient couronner. C’était le château de Boursault qui venait de s’élever par magie, non aux sons de la lyre, comme les murs de Thèbes, mais au bruit des bouchons de vin de Champagne, faisant retentir dans le monde entier le nom de son illustre fondatrice, la veuve Cliquot.
Enfin, nous entrâmes dans la gare d’Épernay. Là, je reçus un premier choc (choc purement moral, Dieu merci!): le train se dirigeant sur Paris, avec station à Noisy-le-Sec, ne devait pas partir avant huit heures du soir. Avec les chemins de fer, il n’y a qu’à se résigner. Je me résignai donc, sans toutefois renoncer à mon projet primitif.
Notre ami Forestier nous reçut avec plus de surprise encore que de joie. Il n’avait jamais pensé que son second baptême dût porter fruit; il tenait à son joli nom suédois d’Ernest, répudiait hautement son nom grec d’Athanase, et du doigt, en riant, il me fit signe qu’il se vengerait de son malencontreux parrain. D’ailleurs, nous avions fait erreur de date, il nous le prouva. La Saint-Athanase, tombant le 2 mai, ne pouvait tout au plus être fêtée que le 1er. Nous étions au 30 avril! Il nous invita à la célébrer avec lui le lendemain, nous prévenant toutefois que le lendemain il serait en route pour aller visiter la chute du Rhin à Schaffouse.
Nous rîmes beaucoup et de l’invitation, et de la méprise de l’ingénieur, qui m’avait fait opérer un pareil déplacement sur une fausse interprétation du calendrier. Celui-ci m’en fit ses excuses.
Athanase (je lui conserverai obstinément le nom, qui, je le maintiens, lui donne une personnalité plus distincte), Athanase recevait justement ce jour-là à dîner ses futurs compagnons de voyage. On se mit à table à quatre heures, puis, le repas gaiement achevé, nous sortîmes pour faire un tour dans la ville.
La ville d’Épernay ne présente guère de curieux que sa rue du Commerce, bordée de monuments grandioses, et son église, remarquable surtout par son portail renaissance, en complet désaccord avec le reste de l’édifice.
Moins curieux de sculptures et d’œuvres architecturales que d’observations à faire sur le vif, moi, j’y avais tout d’abord découvert un personnage vraiment digne d’être étudié, et dont, certes, on ne trouverait pas l’analogue ailleurs que dans ce bienheureux département de la Marne.
C’était un jeune mendiant en guenilles, portant bissac de toile sur l’épaule.
A notre sortie de chez Athanase, il se tenait devant la fenêtre de la cuisine, donnant sur la rue; le regard intelligent et sensuel du jeune quémandeur attira sur-le-champ mon attention.
La servante venait de lui donner un morceau de pain bis et une pleine tasse de vin de Champagne, le reste de nos bouteilles mal vidées. Un sourire de béatitude s’épanouissait en large sur la figure de l’enfant. Ouvrant son bissac, il y fit entrer la miche de pain bis, en retira un morceau de pain blanc, puis un verre à long col, ébréché et complétement privé de sa base. Alors, avec une pose de Sardanapale, il épancha dans le verre une partie du contenu de la tasse, et porta un premier toast à la servante, ce qui me parut parfait de convenance. Ce garçon-là doit avoir du cœur. Dans sa seconde verrée il trempa d’abord quelques bribes de son pain blanc, et l’acheva ensuite à notre santé; car, à ma prière, ces messieurs avaient bien voulu suspendre leur marche pour me laisser le temps de l’observer. J’étais ravi; je lui donnai cinq francs.
Ce mendiant voluptueux décidait en ma faveur relativement à une thèse soutenue par moi pendant le dîner; c’est que la forme et la matière du gobelet exercent une puissante influence sur la qualité du vin. Dégusté dans un verre mousseline, où les deux lèvres se touchent, l’honnête mâcon devient pomard; bu dans une tasse, le champagne n’est plus que piquette.
Vive la mendicité dans les pays mousseux!
La grande curiosité d’Épernay, son orgueil, sa gloire, ne se montre pas à la surface du sol; elle est intérieure, elle est souterraine; ce sont ses caves. Tant de magnifiques péristyles de la rue du Commerce, ces riches portiques surmontés de frontons triangulaires, grecs ou romains, que représentent-ils? Ils représentent l’entrée des caves.
Je ne pouvais quitter Épernay sans visiter ses caves, Athanase me le déclara; et nous nous acheminâmes vers une des plus renommées. Je ne comptais y voir que des bouteilles rangées en bataille; j’allais y rencontrer Éleusis et ses mystères.
Sous le porche du temple se tenait une figure pâle, avec un nez rouge implanté au milieu. Plusieurs autres personnages, en compagnie de cette figure, nous voyant arriver, nous firent, comme si nous risquions d’interrompre une cérémonie solennelle, des signes auxquels je ne compris rien.
