Le cycle du mal: Tome 3 - Gilles Caillot - E-Book

Le cycle du mal: Tome 3 E-Book

Gilles Caillot

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Beschreibung

Le cannibalisme, une horreur absolue, mais une triste réalité. Massimo Zanetti et Anicet Chabrol, deux flics que tout sépare, vont mener l'enquête tambour battant. La réalité est-elle encore pire que ce qu'ils viennent de découvrir ? Des enlèvements suspects, des indices qui les amènent dans le milieu de la prostitution et du sadomasochisme, un ethnologue à la mémoire défaillante, ... Le chemin qu'ils devront suivre s'apparente à une descente en enfer, les plongeant dans la monstruosité cachée de l'être humain depuis la nuit des temps.

Mais, en sortiront-ils indemnes ?

À PROPOS DE L'AUTEUR

Né en 1967, Gilles Caillot est un grand passionné de littérature noire et de thrillers. Stephen King, Jean-Christophe Grangé, Denis Lehane et, plus récemment, Maxime Chattam et Franck Thilliez sont ses principales références. Consultant dans les technologies de l’information, il s’est laissé happer en 2006 par la passion de l’écriture.

Un univers travaillé, des descriptions toujours soignées, un réalisme poussé à l’extrême et une immersion psychologique de plus en plus présente au fil de ses écrits donnent à cet auteur une signature unique dans le monde du thriller français. Voici enfin la réédition du Cycle du mal, également connu comme la tétralogie de Massimo Zanetti.

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Veröffentlichungsjahr: 2021

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Couverture

Page de titre

PRÉFACE

Immondanités fête un événement important, le troisième volet des enquêtes lyonnaises de Massimo Zanetti, capitaine de police singulier dans l’univers du polar, à l’image de son créateur. Il existe une cohérence depuis la publication de L’ange du mal en 2007 et de Réminiscence en 2008, à l’image de Gilles Caillot qui a su séduire un public de plus en plus large : l’immersion décomplexée dans la littérature de genre.

Clins d’œil à l’efficacité des page-turner français, de Maxime Chattam à Patrick Bauwen, influence des thrillers sanglants et empathiques de Franck Thilliez, héritage assumé de la tension calculée à coups de cliffhangers générée par les serial-killers de Jean-Christophe Grangé, parallèle plus inconscient avec le travail de jeunes romanciers inspirés des slashers et de la littérature d’horreur tels que Grégoire Hervier ou Thomas Gunzig. Hémoglobine, scènes de torture, « ultra-violence », appétit pour le sordide, sexe déviant, exploration du « mal » érigé en modèle explicatif depuis le 11 septembre 2001 ; autant d’éléments indissociables de la culture d’une génération d’auteurs dont Gilles Caillot fait indubitablement partie, davantage bercés par Cube, Saw et les films de Tarantino que par le hardboiled américain et le néopolar de Manchette.

Le cycle du mal est tout cela à la fois, sans fioriture, directe et théâtrale. Gilles Caillot sait fort bien que les profilers n’existent que dans les séries TV américaines, que les modes d’action policiers ne relèvent ni de la psychologie ni de l’analyse, que le monde prude, pornographique et aseptisé que nous décrivent bon nombre de thrillers ne correspond en rien à la réalité et que la violence sociale à l’œuvre dans nos sociétés est bien plus dure que toutes les mares de sang de ses romans, mais il joue avec tous les ressorts du genre avec une gouaille et une spontanéité qui évoquent les petits plaisirs sadiques des jeux enfantins : non pas spectateur cynique, mais triste et amusé à la fois.

Immondanités poursuit à sa manière, résolument clinique, kitch et lucide, l’autopsie des corps mise en scène quotidiennement sous nos yeux, à travers la presse poubelle, les séries TV, la publicité, le marketing et une certaine manière de faire du fait-divers scabreux un principe de vérité. Gilles Caillot nous sert ce qu’il sait le mieux faire : du rythme.

Marin Ledun, le 8 septembre 2011

PROLOGUE

— Hervé ! T’as entendu ?

— Hmmmm…

— Hervé, réveille-toi. Y a quelqu’un en bas !

— Mmmm…

— Hervé, bon sang ! Je te dis qu’il y a quelqu’un, reprit la jeune femme en le secouant énergiquement.

— Quoi ? Qu’est-ce que… qu’est-ce qu’il y a ? grommela-t-il en émergeant d’un profond sommeil.

— Quelqu’un est entré dans la maison !

— Qu’est-ce que tu racontes ?

— J’en suis sûre ! Je viens d’entendre du bruit au rez-de-chaussée.

L’esprit encore brumeux, l’homme se redressa en grognant et tendit l’oreille. Hormis le tic-tac de la petite horloge, rien n’attira son attention.

— Ce n’est qu’un cauchemar, ma chérie. Il n’y a personne ! Allez, rendors-toi.

— Hervé, je suis sûre de moi ! répliqua-t-elle, toujours assise sur le lit.

— Pff… Bon. Si c’est vraiment ce que tu veux, je vais descendre, mais sache que c’est uniquement pour te faire plaisir.

— On ne devrait pas plutôt appeler la police ? C’est peut-être dangereux ?

Il secoua la tête.

— Pour qu’ils se déplacent pour rien et nous causent des problèmes ? Non ! J’en ai pour une minute.

En sous-vêtements, il se leva en tâtonnant puis enfila une paire de pantoufles. Après une tentative inutile sur l’interrupteur, il entama la descente des marches qui menaient au salon sans cesser de bougonner.

Putain d’installation ! Encore en rade. Faut vraiment qu’on appelle un électricien demain : ça devient insupportable !

Trois minutes plus tard, il était de retour dans la chambre à coucher.

— Tu vois, je te l’avais dit, il n’y a personne. T’as rêvé. Allez, viens contre moi.

La jeune femme le regarda avec tendresse et se lova contre son épaule.

— Merci.

— Et c’est tout ? répliqua-t-il en arborant une petite moue boudeuse. Je pensais avoir droit à mon câlin.

— T’es con… T’as vu l’heure qu’il est ?

— Et alors ? Je te rappelle que tu m’as réveillé alors que je dormais comme un bébé et que, maintenant, je n’ai plus sommeil.

Elle gloussa puis concéda :

— Euh… C’est pas faux !

— J’estime donc pouvoir réclamer mon dû.

— Tu ne perds pas le nord, toi ! Allez, approche, reprit-elle en relevant sa chemise de nuit puis en se débarrassant des quelques centimètres carrés d’étoffe qui cachaient son intimité.

D’un mouvement d’épaule, elle le frôla et se cala sur le dos.

— Quoi ? Et c’est à moi de faire tout le boulot ?

— Eh bien oui ! J’suis fatiguée. J’te laisse le matos, à toi de t’en servir.

Hervé la considéra d’un œil complice et s’allongea contre elle, laissant ses doigts explorer sa peau soyeuse et enivrante.

— Tu sais que je t’adore ? poursuivit-il en lui effleurant les seins.

— Je sais ! pouffa-t-elle, se laissant aller sous les caresses de plus en plus enivrantes. Mais c’est normal. Ce n’est pas pour rien que je suis ta p’tite femme !

— Ouais ! T’as raison. Il marqua une pause et, plantant son regard dans le sien, reprit sur un ton solennel. Et ce bébé ?

— Quoi ?

— Oui. Ce bébé. Faudrait qu’on y pense un de ces jours, non ?

— C’est toi qui m’en parles maintenant ?

— Oui. Je crois que c’est le moment. Je t’aime et je crois que je suis prêt pour la grande aventure.

Delphine le regarda longuement, ne sachant trop quoi répondre. Elle se demandait s’il disait cela sérieusement. En tout cas, il semblait sérieux et c’était la première fois qu’il abordait le sujet sur ce ton. L’idée était peut-être en train de germer.

Ils firent l’amour, mais elle ne profita pas de ces instants d’intimité. Son esprit était ailleurs, focalisé sur ce qu’elle avait entendu quelques instants plus tôt.

Pendant les vingt minutes que durèrent leurs ébats, intimement persuadée que quelqu’un s’était introduit dans la maison et fouillait leur intimité, elle ne put s’empêcher de penser et d’échafauder les scénarios les plus improbables.

Si cela se trouvait, il était en train de les observer pendant leurs ébats.

Alors qu’Hervé tombait comme une souche après avoir poussé un dernier râle, elle mit un long moment avant de trouver le sommeil.

Vers quatre heures du matin, une sensation désagréable la réveilla en sursaut, mais cette fois, ce n’était pas un mauvais rêve. Le lit était moite, presque trempé. Pourtant, la température était fraîche et elle n’avait pas transpiré.

Elle actionna machinalement l’interrupteur de la lampe de chevet, mais se reprit en se frappant le front du plat de la main.

— T’as vraiment aucune mémoire, ma pauvre ! lança-t-elle, en se rappelant les paroles d’Hervé à propos du panneau électrique.

Elle se releva et s’assit au bord du lit, à moitié comateuse.

L’odeur était, elle aussi, différente. Ça sentait le chaud, une exhalaison tenace et entêtante.

Intriguée, elle prit son téléphone portable et en fit coulisser le volet. Sa faible luminosité lui permettrait au moins de discerner la silhouette des meubles et d’aller chercher une bougie.

La lueur illumina la pièce quelques secondes, juste le temps nécessaire pour qu’elle se rende compte que son compagnon n’était plus à ses côtés.

Où est-il passé ?

Elle renouvela son geste, cette fois en tendant le bras afin de laisser le rétroéclairage ténu dissiper la pénombre au maximum.

La petite dizaine de secondes de semi-clarté lui permit de discerner les grandes taches sombres qui s’étendaient sur les draps.

Avec appréhension, elle réitéra son geste.

Et elle hurla de terreur.

1.

Massimo se leva à contrecœur.

Ce matin, l’idée même d’aller au bureau lui tordait les tripes. Il faut dire que le dénouement douloureux de l’affaire avait plongé l’ensemble de la Crime lyonnaise dans une profonde torpeur, et l’avait ébranlé dans ses propres fondements.

Sa foi envers le métier en avait pris un sacré coup.

Cinq policiers en avaient fait les frais. Quant au tueur, Richard Granjon, il courait toujours dans la nature1.

Oui ! Toute cette histoire avait singulièrement bouleversé les choses.

Outre la profonde affliction des équipes, il y avait eu cette importante réorganisation du service afin de redistribuer les effectifs. En attendant la mutation de cadres parisiens pour remplacer les deux hommes tués, Zamack et lui-même s’étaient partagé la quinzaine de fonctionnaires restés sur le carreau.

C’est ainsi qu’il avait hérité d’une des rescapées de cette terrible histoire : Camille Evalisa, jeune brigadière et mère célibataire de vingt-six ans. Profondément marquée, elle tentait de remonter la pente. Mais le chemin serait long et pénible.

Massimo parcourut l’appartement désert en traînant des pieds. Cette journée commençait mal et Lucie, avec qui il habitait désormais depuis l’arrestation de Noémie Frachon2, était déjà partie, le laissant seul avec sa nostalgie.

Il se servit un café, qui avait déjà refroidi, puis, la tête dans les épaules, s’assit sur une des chaises de la cuisine qu’ils avaient chinées avec la jeune femme.

Merde !

Désemparé, il se remémora les derniers mois écoulés, mais n’y trouva rien qui puisse lui remonter le moral. La routine s’était installée dans leur couple et lui et la fliquette se voyaient finalement assez peu. Chacun traçant sa route dans les méandres des enquêtes policières et les horaires inadaptés.

Les formidables vacances d’automne n’étaient plus qu’un lointain souvenir et même la relation qu’il avait récemment renouée avec son frère Claudio3 n’avait pas évolué dans le bon sens. Certes, ils avaient passé les fêtes de fin d’année ensemble, mais depuis, hormis de rares coups de téléphone qui s’espaçaient de plus en plus, leurs obligations professionnelles respectives les avaient à nouveau inexorablement éloignés l’un de l’autre.

Songeur et désabusé, il passa sous la douche en ronchonnant puis se posta devant le miroir.

Son reflet était celui d’un homme fatigué par la vie, au bout du rouleau. Pourtant, il n’avait pas encore quarante-six ans. Il s’appesantit sur les cernes qui soulignaient une paire d’yeux sombres puis étala la mousse sur des joues rendues hirsutes par des poils poivre et sel.

L’alarme de son téléphone perturba ses plans.

Il soupira et rinça son visage sans avoir eu le temps de donner le premier coup de rasoir. Ce ne serait pas encore aujourd’hui qu’il s’occuperait de son apparence négligée.

Il s’habilla rapidement d’un jean usé, d’un vieux T-shirt élimé jusqu’à la corde et de son inséparable cuir.

Quand il franchit le pas de la porte, il ne lui restait plus que dix minutes pour rejoindre les locaux, avenue Marius Berliet.

Il était en retard. Mais il s’en foutait. Le cœur n’y était pas.

Vraiment pas !

1 Voir Lignes de sang.

2 Voir Réminiscence.

3 ibid

2.

Un des policiers postés sur le terre-plein central jeta un regard suspicieux sur le camion frigorifique qui s’engageait sous l’autopont. Malgré les limitations de vitesse et la dangerosité du virage, le chauffeur n’avait pas décéléré, dépassant la limite autorisée d’au moins quarante kilomètres-heure.

Malade, celui-là !

— Johann, t’as vu ?

— Ouais.

— On y va !

— Tu m’étonnes ! Il va prendre grave, ce connard !

Sans plus attendre, les deux motards enfourchèrent leurs bolides et entamèrent la poursuite.

Rapide… Inégale.

Quelques minutes plus tard, le camion était garé sur le bas-côté, les feux de détresse rythmant de leur flash orangé le cortège ininterrompu de véhicules.

Les deux représentants de l’ordre s’approchèrent prudemment du chauffard, l’un légèrement en retrait de l’autre, de façon à couvrir leurs arrières.

Respecter le protocole d’interpellation. Même dans une situation banale, comme l’arrestation d’un automobiliste, c’était une des règles essentielles pour rester en vie.

D’autres en avaient fait les frais.

— Police nationale ! annonça l’un des hommes en uniforme à hauteur de l’habitacle. Papiers du véhicule, s’il vous plaît.

Le chauffeur, un grand chauve barbu affublé d’une longue et fine cicatrice sous l’œil droit, n’ouvrit pas la bouche et baissa la vitre entrouverte afin de tendre les documents demandés.

— Savez-vous pourquoi on vous arrête ? fit le motard en examinant le tout.

— J’sais pas. J’roulais un peu trop vite ? C’est ça ? répondit le contrevenant en baissant légèrement la tête.

— Un peu trop vite ! Vous n’avez pas vu la signalisation ? Vous étiez à plus de 90 km/h !

— Ah, non ! J’suis désolé.

— C’est de l’inconscience, Monsieur Grondin, réprima le flic en reprenant le nom qu’il venait de lire sur le document rose. Et comme vous le savez, je suis dans l’obligation de vous confisquer votre permis de conduire sur-le-champ et de vous laisser rentrer à pied.

— Mais… mais… Ce n’est pas possible ! S’il vous plaît, vous ne pouvez pas me faire un truc pareil. Je vais perdre mon job.

— Je suis désolé, monsieur, mais il fallait y penser avant. En attendant, veuillez descendre du véhicule et me suivre. Nous allons vérifier la carte grise.

L’homme trapu et solide comme un roc sortit en bougonnant et lui emboîta le pas.

C’était bien sa veine.

Il était presque arrivé à destination.

Deux minutes plus tard, le flic avait récupéré les informations. Tout était en règle.

— Monsieur Grondin, vous allez devoir appeler votre employeur pour qu’il envoie un autre chauffeur.

— Euh… Oui. Bien sûr, fit-il en tremblant.

C’était trop con.

Là, c’était certain : il était viré.

Tout ça le jour même de sa reprise de travail, après une sale période de chômage.

Quel con !

Il farfouilla dans sa pochette et en sortit un petit calepin. Il tremblait.

« Transport Mingeriat »

Il se rappelait dans les moindres détails son entretien d’embauche de la veille. Il faut dire que ça avait été étrange et si rapide ! L’homme qu’il avait eu en face de lui n’avait pas hésité une seconde. En dix minutes, c’était conclu. Il avait eu le job. Du jamais vu !

Il hésita, tenta une nouvelle fois de jouer sur la corde sensible du flic puis, voyant qu’il n’arriverait à rien, composa le numéro, une grosse boule dans la gorge.

— Alors ? fit Johann, impatient.

— Bizarre… Y a personne, m’sieur.

— Comment ça, personne ?

— Ben non. Personne ne répond.

Le flic regarda sa montre.

— Passez-moi votre téléphone !

L’homme tendit le mobile au représentant de l’ordre qui, avant de le plaquer contre son oreille, vérifia machinalement le numéro affiché sur le petit écran LCD.

La sonnerie résonnait encore.

— Va falloir trouver une solution ! reprit-il en regardant son collègue qui patientait les bras croisés. Et la cargaison, qu’est-ce que vous transportez ?

— J’crois que c’est de la bidoche, m’sieur, répondit le livreur, la tête rentrée dans les épaules et anéanti par la tournure que prenaient les événements. Je m’y connais pas trop. J’ai récupéré la marchandise ce matin. Elle était déjà chargée.

— Où doit-elle être livrée ?

— À Lyon. Dans le septième. Un entrepôt. C’est tout ce qu’on m’a dit. Voici l’adresse.

— Bon, fit Johann, observant la procédure. On va regarder à l’intérieur. Ouvrez les portes, s’il vous plaît.

Le livreur s’exécuta et releva la lourde poignée jaune du compartiment arrière.

Les battants métalliques pivotèrent en exhalant un large nuage glacé.

À l’image du froid qui régnait dans le caisson, la cargaison n’était pas des plus engageantes.

D’immenses carcasses pendaient, immobiles, plantées à de monstrueux crochets en inox.

— C’est bon. Vous pouvez refermer, reprit le flic après avoir jeté un coup d’œil rapide à l’intérieur.

— Attends, Johann ! l’apostropha son collègue, les yeux fixés sur les charognes.

— Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?

— Là-bas ! Derrière ! Un peu sur la gauche.

Johann laissa glisser son regard et buta sur la forme qui avait attiré l’attention de son coéquipier.

Merde…

C’est pas possible !

Instantanément, il sortit son arme de service et la pointa en direction du chauffeur.

— Vous allez lever bien gentiment vos mains et vous retourner très lentement. Vous m’avez compris ?

— Eh ! Eh, du calme ! Je n’ai rien fait. Qu’est-ce qui vous prend ?

Avec précaution, Johann cadenassa les menottes sur les poignets épais du transporteur puis fit un signe à son coéquipier.

— Va voir… Je te couvre.

Le deuxième motard, inquiet, monta dans le conteneur réfrigéré comme s’il grimpait à l’échafaud et parcourut les quelques mètres où s’entassaient, par dizaines, des quartiers de bœuf et d’autres dépouilles exsangues d’ovidés et de porcins.

Ce qu’il découvrit dans le dernier quart du camion lui fit rendre son déjeuner.

Quatre corps humains éviscérés, parfaitement nettoyés et frigorifiés pendaient par les pieds, telles des marionnettes diaboliques.

3.

— Bonjour Massimo, fit l’un des flics présents dans la grande salle de repos.

— Tiens… Comment vas-tu, Franck ? répondit l’homme basané, restes de ses origines italiennes du sud. Ça fait un bail !

— C’est vrai. Alors qu’est-ce que tu deviens ?

— Oh, pas grand-chose. Toujours le même traintrain. Et toi ?

— Idem, sauf qu’en ce moment je suis en formation. Ça distrait un peu. Et toi, le taf, pas trop débordé ?

— Si, c’est l’horreur ! J’ai un boulot de dingue avec ce qui s’est passé !

— J’en ai entendu parler. Sale histoire.

— On ne sait plus où donner de la tête. Hermann n’a rien trouvé de mieux que de me refiler une dizaine d’hommes.

— J’imagine le tableau.

— Et comme si ça ne suffisait pas, j’ai hérité de la brigadière qui a survécu.

— Evalisa ?

— Oui. Tu la connais ? demanda Massimo en se massant la nuque.

— Pas personnellement. Mais j’ai vu ça dans les communiqués internes. Je l’ai d’ailleurs croisée ce matin. Elle n’avait pas l’air très en forme.

— Pas étonnant ! Avec ce qu’elle vient de vivre…

— Et toujours aucune nouvelle du tueur ? s’enquit le nordiste.

— Non. Que dalle ! Mais tout le monde est sur le coup. Interpol aussi. On va bien finir par le localiser.

— Il n’a pas pu disparaître comme ça ? commenta le flic en se passant machinalement la main dans sa brosse. Une brosse ultra courte surplombant un visage marqué et émacié qui lui donnait un air de taulard.

Massimo le considéra quelques secondes avant de répondre.

Putain, t’as vraiment décollé ! On a vraiment des vies de cons. Toi avec ta femme et ta fille, perdues pour toujours, et moi avec cette foutue incapacité de prendre les choses en main et de toujours faire les mauvais choix.

— On l’aura ! Il n’a aucune chance. Ce n’est qu’une histoire de temps.

— J’espère. Savoir qu’une ordure pareille traîne dans la nature, ça me met les nerfs en pelote.

— Ouais. J’en suis malade aussi, acquiesça Massimo avant de réprimer un bâillement. Tu restes dans le coin quelques jours ?

— Je suis à Lyon toute la semaine avant de remonter à Lille. Une présentation sur le numérique et les nouveaux moyens d’investigation en découlant. Tout un programme ! On ira manger un bout ensemble un de ces soirs, si tu veux.

— Avec plaisir. On parlera du bon vieux temps.

— Ouais !

— Bon ! Tu m’excuseras, Franck, mais je dois te laisser. En plus d’une montagne de boulot, faut que j’essaie de convaincre ma petite protégée de prendre quelques jours de congé. Je ne peux pas la renvoyer tout de suite sur le terrain.

— T’as raison, ménage-la. Elle a besoin de temps.

Massimo hocha la tête.

— Et n’oublie pas de m’appeler.

— OK, promis. À plus tard.

Massimo suivit du regard la silhouette de son collègue franchir la porte puis quitta la pièce à son tour. Il était temps qu’il s’entretienne sérieusement avec la jeune femme.

***

— Bien sûr…, fit l’homme, petit bouc proprement entretenu, cheveux courts, vissé à son fauteuil de bureau. Vous êtes certains ?

Les grésillements qui provenaient du combiné s’intensifièrent avant qu’il ne reprenne sur le même ton.

« Bon. OK. Ne touchez à rien. On s’en occupe. »

Le visage fatigué, il raccrocha en faisant s’entrechoquer brutalement les pièces plastifiées du téléphone.

La journée commençait à peine et c’était déjà le branle-bas de combat.

Un entrepôt en pleine ville, à quelques mètres de l’ancienne manufacture de tabac, venait d’être ratissé et avait révélé un véritable charnier.

— Lucie, j’suis désolé ma belle, mais le devoir nous appelle ! lâcha-t-il en se cabrant afin d’étirer ses lombaires. La jeune flic tourna vivement la tête, donnant ainsi un mouvement de rotation à sa chevelure blonde comme les blés.

— Qu’est-ce qu’on a ?

— Des corps, une chiée de corps. J’espère que t’as rien prévu cet aprèm, car on va en avoir pour un sacré bon bout de temps !

— Pffff… Je suis arrivée il y a une heure à peine et suis déjà sur les dents. Tu parles d’un job ! Et la sérénité ? C’est un mot inconnu dans la police ? répondit-elle en croisant les bras sur sa poitrine.

Richard haussa les épaules.

— De quoi tu te plains ? Je te rappelle que c’est toi qui as choisi ce boulot.

— Massimo est au courant ?

— Je ne crois pas, reprit Richard. Les flics viennent tout juste de découvrir les cadavres. Mais à mon avis, il sera de la partie. Tu peux me croire.

Ça, je le sais.

— Bon… Laisse-moi préparer mes affaires et on y va.

Il l’observa quelques secondes alors qu’elle s’affairait, se surprit à sourire devant sa candeur puis se saisit à nouveau du téléphone.

— Je vais en profiter pour demander du renfort. On ne sera pas trop de quatre ou cinq.

***

— Alors, Camille, comment vous sentez-vous ? attaqua Massimo en s’asseyant sur la chaise en regard du bureau de la brigadière.

— Ça va mieux, capitaine. Merci. Mais j’ai encore fait un cauchemar atroce la nuit dernière. Je l’ai revu. Il tenait mon fils entre ses mains et menaçait de le tuer si je ne faisais pas ce qu’il désirait.

Massimo considéra la jeune femme. Blanche comme un linge, de longs cheveux bruns tombant mollement sur des joues pâles, visage engourdi par une profonde tristesse. Un véritable portrait-robot du mal-être.

— J’imagine parfaitement ce que vous pouvez ressentir, mais votre cauchemar tire à sa fin. Il sera bientôt sous les verrous.

Le jeune brun ferma les yeux. Une larme s’en échappa et vint mourir sur sa joue.

— J’ai déjà entendu ce genre de choses, capitaine ! La dernière personne qui m’a dit ça est morte, tuée par cette pourriture.

Massimo baissa la tête. Elle avait raison. Le tueur, toujours en cavale, était particulièrement intelligent et le lieutenant Depierre, son ex-chef, en avait fait les frais, gisant désormais six pieds sous terre.

— Écoutez… Je vous assure qu’on aura ce salaud. Je vous en fais la promesse.

Elle acquiesça mollement.

— Mais en attendant, j’aimerais que vous rentriez chez vous. Vous avez votre fils, profitez-en encore quelques jours.

— Je ne supporte plus l’isolement, capitaine. J’ai besoin de…

Il l’interrompit.

— Vous êtes sous protection policière. Vous n’avez rien à craindre et puis je passerai vous voir.

Elle réagit du tac au tac.

— Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire !

— Je sais, mais revenir sur le terrain est trop précipité. Vous devez digérer ce qui s’est passé, atténuer les souvenirs. Je suis désolé de vous dire ça sans prendre de gants : je ne veux plus vous voir avant au moins une semaine. Pigé ?

— Mais…

— Rentrez chez vous, Camille. Je vous appellerai ce soir.

4.

Le commissaire Hermann sortit de son bureau avec la tête d’un homme traversant le couloir de la mort.

En une quinzaine, un déluge de calamités s’était abattu sur son département. Après la perte de cinq fonctionnaires, voilà qu’une nouvelle affaire crispait ses nerfs déjà à vif.

Il traversa le corridor afin de rejoindre le bureau de Zanetti puis frappa à la porte.

— Oui ! répondit le flic qui, depuis le départ de Camille, avait replongé le nez dans le dossier Richard Granjon.

— Bonjour Massimo, lâcha-t-il sur un ton las, annonciateur de mauvaises nouvelles.

— Bonjour commissaire.

— Alors, vous avez réussi à convaincre Evalisa de rentrer chez elle ?

— Oui, mais je crains que nous la revoyions rapidement.

Massimo fixa le divisionnaire. S’il était venu jusqu’à son bureau, ce n’était pas pour lui parler de Camille. D’ailleurs, le tic qui agitait sa lèvre supérieure parlait pour lui.

Massimo ajouta.

— Qu’est-ce qu’il y a, Bernard ? Vous n’avez pas l’air dans votre assiette.

Son supérieur soupira.

— On a une nouvelle affaire sur les bras.

— Granjon ?

— Non. Granjon est un enfant de chœur à côté, lâcha-t-il dans un nouveau soupir. Ce que nous avons dépasse tout ce que j’ai pu voir dans ma carrière. Et pourtant, je peux vous assurer qu’elle est sacrément remplie.

— De quoi s’agit-il ?

— Homicides multiples. Une vingtaine de cadavres dans un entrepôt.

Zanetti crut qu’une dalle venait de s’écraser sur sa tête. Vingt cadavres ! L’affaire du siècle.

Hermann poursuivit.

— Une équipe est sur place et la PTS4 est en route.

— Où ça se passe ?

— En plein septième, à deux pas des anciens abattoirs. Un hangar désaffecté. On n’aurait jamais découvert le charnier sans un coup de chance incroyable.

Massimo ne releva pas la dernière remarque du commissaire.

— Vous me confiez l’affaire ?

— Oui. Pas le choix. Zamack est débordé et avec ses ambitions politiques et ses potes syndicalistes, je ne peux plus rien lui demander.

— Je vous rappelle que vous venez de m’affecter neuf personnes supplémentaires. Comment je fais, moi ?

— Je sais ! C’est pour cette raison que j’ai pris l’initiative de vous adjoindre un collaborateur expérimenté. Il vient d’accepter sa mutation à Lyon. D’après ses supérieurs, c’est un crack. Il vous épaulera.

Massimo sentit la colère monter en lui. Hermann l’avait fait sans lui demander son avis. Lui, le loup solitaire, il allait devoir partager ses journées et ses nuits avec un autre flic sorti de nulle part.

— Je suppose que je n’ai pas le choix ?

— Non.

— Bon. Et quand arrive-t-il ?

— Il est déjà là. Fraîchement débarqué du TGV de ce matin. Je l’ai installé dans l’ancien bureau de Marc Amarante. Venez, je vais vous présenter.

***

— Comment va Massimo ? demanda Richard Toulalan en s’adressant à la jeune femme qui avait pris place côté passager.

— Bah… Je ne sais plus trop. Ça allait mieux ces derniers temps, mais depuis la mort des deux sous-offs, il a changé. À mon avis, il est plus affecté qu’il ne le montre.

— Ils étaient proches ?

— Non, pas vraiment. Mais je pense qu’il l’a pris pour lui. Même métier, mêmes circonstances. Il s’en est sorti, pas eux. Et maintenant, c’est comme s’il portait la croix de leur échec.

— Je comprends. Ça fait chier !

— Et toi ? Tu les connaissais ? relança Lucie en tournant la tête vers le conducteur.

— Un peu. J’avais bossé avec eux. Deux chics types. Leur mort m’a aussi fichu un coup. Ce salopard a laissé quatre familles sur le carreau.

— Ouais…

Les paroles de Richard résonnèrent dans sa tête et firent écho avec ce qu’elle pensait intimement. Leur vie professionnelle, aussi excitante soit-elle, les exposait. Dans leur chair. Dans la douleur potentielle de leurs proches. Bâtir une famille dans ces conditions lui apparaissait impossible et, même si elle aurait aimé de tout son cœur développer sa relation avec Massimo, elle se félicita de ne pas encore avoir d’enfants avec lui.

Le silence s’éternisa quelques minutes avant qu’elle ne se manifeste à nouveau.

— On arrive bientôt ?

— Ouais. Prochain pâté de maisons.

Quand il bifurqua au feu puis à nouveau à droite, ils découvrirent une ruelle sordide, envahie par une armada de véhicules bleu nuit. Les gyrophares pulsaient encore leurs lumières criardes dans la brume matinale et annonçaient l’horreur qu’ils allaient prochainement découvrir.

Avec une certaine appréhension, ils approchèrent des deux plantons qui gardaient l’accès d’un petit bâtiment sur la gauche puis s’arrêtèrent devant la grande bouche rouillée.

Comme s’il cherchait à la rassurer, Richard lui glissa à l’oreille.

— On est arrivés. T’es prête ?

— Pas le choix ! On va faire en sorte d’agir en vrais professionnels.

***

— Monsieur Chabrol, je vois que vous avez déjà trouvé vos marques, fit Hermann en s’appesantissant sur l’homme avachi sur la chaise, les pieds sur la table.

— Hum… Oh ! Oui ! répondit la caricature de Bourvil, à peine décontenancé par la remarque. J’ai commencé à ranger mes affaires dans les tiroirs.

Massimo contempla à son tour l’homme assis devant lui.

Les tempes dégarnies, le teint hâlé et buriné par le soleil, de petites lunettes rondes comme des balles de golf plantées sur un nez assez fort, une carrure manifestement entretenue à grand renfort de gastronomie provençale, il était aux antipodes du crack annoncé avec faste par la hiérarchie marseillaise.

Il allait devoir creuser le personnage. Parce que là, c’était loin d’être évident.

Il tendit la main à son futur adjoint et se présenta.

— Massimo Zanetti !

— Anicet Chabrol, lieutenant à la bac de Marseille. Le commissaire m’a briefé. Je crois que nous allons travailler ensemble.

— C’est ce qu’il paraît, répondit Massimo sur un ton désabusé. Je ne vous cacherai pas que je ne suis pas très chaud.

Le Marseillais se redressa d’un seul coup et crispa le petit air arrogant qu’il affichait quelques secondes plus tôt.

— Merci pour l’accueil !

— Ne le prenez pas pour vous, mais…

— Et comment dois-je le prendre ?

Hermann intervint. S’il les laissait poursuivre, leur petit jeu risquait de mal tourner.

— Bon, ça suffit, messieurs ! Vous aurez tout le temps de faire connaissance dans la voiture. Je vous rappelle qu’une scène de crime vous attend.

Massimo se retourna vers son chef de département, un large sourire aux lèvres.

— Très bien, commissaire. On y va ! Anicet, prenez vos affaires, on a rendez-vous avec du lourd.

4 Police Technique et Scientifique.

5.

— Pourquoi m’avez-vous dit ça tout à l’heure ?

— Quoi donc ?

— Que vous n’étiez pas chaud.

Massimo scruta de la tête aux pieds l’homme qui conduisait puis recentra son regard sur le profil marqué du Marseillais. Il semblait avoir été brûlé, tout comme son bras gauche.

— Excusez-moi. Ce n’était pas très intelligent. Je suis un peu à cran, ces derniers temps.

Le Marseillais haussa les épaules.

— J’peux comprendre. C’est à cause de cette affaire ? Granjon ?

— Vous en avez entendu parler jusqu’à Marseille ?

— Cinq flics sur le carreau, un tueur toujours dans la nature, ça a de quoi crisper les nerfs et provoquer un cataclysme dans notre chère maison.

— Ouais…

Le silence s’installa quelques secondes dans l’habitacle avant que Massimo ne reprenne, le regard à nouveau captivé par les boursouflures couvrant une bonne partie de l’avant-bras de son coéquipier.

— Dites-moi, c’est une sacrée brûlure que vous avez là.

— Ouais… Stigmates du passé. En Guyane. Un foutu accident. J’ai failli y rester !

— Oh, désolé. Je ne voulais pas…

— Y a pas de mal, capitaine.

Il marqua une pause et reprit, cherchant visiblement à changer de sujet.

« Et là, où on va ? »

— Un entrepôt. Un vrai charnier. Vingt corps, d’après Hermann.

— Merde ! Pour une première, je suis servi ! On sait ce qu’il s’est passé ?

— Non, je n’ai pas plus d’informations que vous, mais on ne va pas tarder à l’apprendre.

Quelques minutes plus tard, la Peugeot 407 entra dans la ruelle encombrée. Il reconnut immédiatement la voiture de Richard, son collègue de la PTS.

Lucie serait là, elle aussi.

— Bon, reprit-il. Comme vous n’êtes pas encore identifié par les collègues, je vous conseille de rester en retrait et d’observer. OK ?

Anicet eut un petit sourire en coin, mais ne fit aucun commentaire.

Ils marchèrent d’un pas rapide et pénétrèrent dans le labyrinthe de tôles vétustes. Une véritable armada de flics s’agitait en tous sens, telle une fourmilière en déroute.

— Bonjour, capitaine, entama un des plantons qui gardaient l’accès.

— Bonjour ! Zanetti et Chabrol, Criminelle. On nous attend.

Le gardien de la paix hocha la tête.

— Effectivement. Le commissaire Hermann nous a prévenus de votre arrivée.

— Alors, qu’est-ce qu’on a ?

— C’est pas beau à voir. Tout se passe dans la chambre froide. Suivez-moi.

Les deux hommes lui emboîtèrent le pas silencieusement, tout en observant le décor gangrené par la rouille. Ils traversèrent un vaste hall d’entrée désert puis empruntèrent un long couloir sombre et frais.

— Pas très engageant, commenta Anicet, qui scrutait attentivement la moindre parcelle du bâtiment.

— Ouais… Et vous allez voir : ce qu’on a trouvé là-bas est inconcevable.

Quelques secondes plus tard, ils débouchèrent sur un cul-de-sac ajouré d’une grande porte étanche. Devant elle, un petit groupe s’était formé. Richard semblait donner ses dernières consignes parmi les hommes en uniforme.

— Bonjour Richard, lança Massimo en envoyant une tape amicale sur l’épaule de son ami.

— Hé, Massimo ! Je ne t’attendais pas sur cette affaire. Enfin pas aussi tôt !

— Moi non plus ! Hermann vient de me confier l’enquête. Je te présente Anicet…

— Chabrol ! compléta l’homme trapu caché dans son dos.

— Enchanté ! Richard Toulalan, répondit le scientifique en lui tendant la main. Je bosse à la PTS. Et vous ? Je ne vous ai jamais vu.

— Je viens tout juste d’arriver à Lyon après une quinzaine d’années passées à la bac de Marseille.

Richard eut à peine le temps de le saluer que Massimo, lorgnant déjà l’intérieur de la grande salle réfrigérée, abrégea.

— Lucie est ici ?

— Oui. Elle procède aux relevés avec les collègues. On a un boulot de malades. J’ai jamais vu une merde pareille !

— Je sais. Hermann nous a mis au parfum. Vous avez trouvé quelque chose ?

— Non, malheureusement. Rien de probant pour l’instant. Juste une chiée de cadavres. On verra ce que l’analyse de la scène de crime nous révélera.

— Vous avez une idée de l’identité des victimes ?

— Pas encore, mais on a de tout : des femmes, des hommes et même des enfants !

— Bordel !

Le mot enfants résonna dans la tête de Massimo au point de lui donner la nausée. Pourtant, il avait côtoyé le pire du pire dans sa vie de flic, mais dès qu’il s’agissait d’enfants, sa carapace de dur à cuire se morcelait.

— Ouais… C’est moche. D’autant plus que les corps ont été…

Richard marqua un temps d’arrêt, cherchant visiblement ses mots.

— C’est impossible de décrire une chose pareille. On dirait… euh… on dirait des carcasses tout droit sorties d’un abattoir et prêtes pour le supermarché.

— Arrête, s’il te plaît ! gronda Massimo en serrant les poings. Je vais aller jeter un coup œil. Tu m’accompagnes ?

— Évidemment.

— Anicet ! Vous êtes de la partie ?

— Bien sûr, capitaine.

Les trois hommes entrèrent dans l’espace glacial. Le groupe frigorifique avait été coupé dès l’arrivée de la première équipe sur les lieux, mais le froid, encore présent, les mordit jusqu’à l’os.

— Putain, ça pèle là-dedans ! s’exclama Massimo, relevant instinctivement le col de son manteau.

Malgré la fraîcheur de la journée, la température de la pièce tranchait nettement avec celle de l’extérieur. Il devait y faire moins dix degrés.

— Et ce n’est rien ! commenta Richard, ouvrant la marche. Tout à l’heure, on avait moins vingt-cinq. Les hommes ont dû se relayer toutes les trois minutes. C’était impossible de bosser dans des conditions pareilles. Maintenant, ça va beaucoup mieux.

Massimo s’approcha de la jeune femme penchée sur le sol, occupée à passer la pièce au crayon chimique. Apparemment sans grand succès.

— Salut, Lucie !

— Hé, Massimo ! Ça y est ? Ils t’ont refilé l’enquête ?

— Oui. Hermann m’a confié le bébé.

— Et lui ? fit-elle penchant la tête en direction du flic bedonnant qui examinait avec soin les cadavres suspendus.

— Mon nouvel adjoint. Ce cher commissaire me l’a collé dans les pattes. Comme si j’avais besoin de ça. Enfin… Alors, qu’est-ce qu’on a ?

La jeune blonde secoua la tête.

— Pas grand-chose. Je pense qu’il ne s’agit que d’un lieu de stockage. Les traces de sang sont trop partielles.

Tout en donnant ses premières impressions à Massimo, elle plongea la main dans sa trousse pour recharger le stylo au luminol.

— D’après les premiers relevés, aucune victime n’est morte ici.

— Combien de cadavres ?

— Vingt-deux. Cinq hommes, quinze femmes et deux enfants.

Massimo serra les mâchoires.

— Dis-moi que je rêve !

— Non, malheureusement. On va avoir un boulot de tarés. Et comme si ça ne suffisait pas, quatre autres macchabées nous attendent encore dans un camion frigorifique. Ils devaient être livrés aujourd’hui. C’est la routière qui a intercepté le chauffeur.

— Qu’est-ce que t’en penses ? fit Massimo, activant déjà la machine à suppositions.

— J’sais pas trop, mais difficile de croire qu’il s’agisse d’un seul individu. C’est un travail de pros. On se croirait dans la chambre froide d’une boucherie.

— J’ai pas encore eu le temps de regarder les corps.

— Va en juger par toi-même, tu verras, c’est vraiment du travail soigné.

Massimo quitta la spécialiste de la PTS et rejoignit Anicet, hypnotisé par les glaçons de chair suspendus.

Le flic était déjà à la recherche d’éléments.

— C’est incroyable ! fit-il avec un fort accent méridional.

— Quoi donc, Anicet ?

— Tout ça ! À quoi ça rime ?

— Ben, si on regarde l’évidence en face, je dirais que ça ressemble foutrement à un vaste trafic de viande humaine !

Anicet porta un pouce à la bouche et s’en rongea l’ongle, nerveusement.

— Ouais ! Foutrement !

Les deux hommes restèrent un long moment sur place, tâchant de s’imprégner au maximum de la scène.

Devant eux, sur plusieurs mètres carrés, une forêt de corps pétrifiés attendait le retour de son boucher.

Avant de partir, leurs regards se portèrent sur le plus petit du lot. Un mètre trente maximum. Vu le squelette, il semblait s’agir d’une fillette d’une dizaine d’années.

— Allez Anicet, on y va. Je ne veux plus voir ça !

***

L’homme tapi dans la pénombre d’un immeuble voisin se releva et fixa avec rage la nuée de costumes réglementaires qui sortaient de la bâtisse.

Bientôt, il le savait, les médecins de la Légale emmèneraient les corps… ses corps.

Il était furieux. L’intégralité du stock venait de disparaître d’un seul coup. Presque un an de travail foutu en l’air.

Il prit son collier d’osselets et les égrena pour se calmer.

Putain ! Comment je vais faire ?

Ces types ne plaisantent pas.

Il contempla ses mains d’une taille impressionnante et les serra l’une contre l’autre. Elles allaient devoir servir très prochainement pour compenser ce coup du sort.

Mais au moins, il ne s’était pas fait avoir. Dans son malheur, il avait eu de la chance. Il s’en était fallu d’un cheveu qu’il aille à la rencontre du camion.

Là, il se serait fait alpaguer comme un débutant. Les flics, postés dans la cabine, lui auraient sauté dessus.

Flics de merde !

Il se dirigea vers le coin opposé à la foule grandissante et enfourcha une petite moto, réfléchissant à toute allure.

Il allait devoir trouver une excuse, sauf s’il était assez rapide.

Ce soir. Pas demain, mais ce soir.

Il ferait tout pour leur donner satisfaction.

6.

— Alors, ça a avancé cette identification ?

— Non. C’est l’enfer ! Les cadavres sont tellement mutilés qu’on ne peut pas les identifier. Il va falloir des analyses ADN.

Massimo observa la jeune femme avec bienveillance. Elle avait changé, pris de l’assurance et profondément évolué. Elle parlait désormais sur un ton maîtrisé, en véritable professionnelle. Rien à voir avec la fraîche diplômée qui l’avait aidé lors de sa première grosse affaire. Et pour ne rien gâcher, elle était encore plus jolie que lorsqu’il l’avait rencontrée.

Il commenta.

— C’est sûr que l’absence de têtes, de mains et de pieds ne doit pas franchement vous aider.

— Surtout qu’il n’y a plus rien dans les enveloppes corporelles, ajouta-t-elle en se resservant un verre de vin. Il ne reste que les os et la chair. Même la peau a été arrachée. Avec si peu d’éléments, on n’arrivera pas à grand-chose. Y a plus qu’à croiser les doigts pour que les empreintes génétiques nous parlent. Et vous, des nouvelles plus réjouissantes ?

Massimo se saisit à son tour de la bouteille, un médoc d’une dizaine d’années et en versa une bonne rasade dans son verre.

— On a dressé une première liste des disparitions inquiétantes dans la région sur les deux dernières années et on a remonté la piste du chauffeur. Mais comme on s’y attendait, l’entreprise mentionnée dans son calepin n’existe pas.

— Le livreur a forcément récupéré la marchandise quelque part !

— D’après le bordereau de prise en charge et le mouchard du camion, c’était en Savoie, sur les hauteurs de Chambéry. Une équipe y a fait un saut dans la journée, mais c’était désert, abandonné. L’établissement est fermé depuis plusieurs années.

— Et le chauffeur ?

— Je crois qu’il est réglo. Il était encore inscrit aux ASSEDIC le mois dernier. Sa déposition tient la route et il nous a donné le signalement du type qui l’a embauché. On verra où ça nous mène.

— En tout cas, ça confirme que toute cette histoire est parfaitement organisée.

— Oui. C’est peu de le dire.

— Et ton Marseillais ? relança Lucie, visiblement très en verve ce soir. Comment ça s’est passé ?

— Ben… Mieux que je ne l’imaginais. Il n’est pas si mal, finalement.

— Eh bien, tu vois, il ne faut pas juger trop vite.

Massimo, tout en se passant la main dans les cheveux, acquiesça avant de bâiller bruyamment.

— Crevé ? releva-t-elle en venant poser sa tête sur son épaule.

— Oui. Mort de fatigue !

— Moi qui pensais que tu nous emmènerais manger dehors et me ferais l’amour toute la nuit.

— C’était une bonne idée, mais ce soir, je suis vraiment claqué. Désolé, ma puce. Ce sera pour une prochaine fois.

— OK. Tant pis, pas grave. On va rester tranquilles à la maison. On trouvera bien quelque chose à grignoter.

Massimo ajouta aussitôt.

— Mais pour profiter de ton corps, je ne dis pas non. D’autant plus que tu me dois un massage, si je me rappelle bien.

Lucie étira un petit sourire coquin. Véritable rayon de soleil dans cette journée sordide.

— Ben voyons !

— Allez ! S’te plaît.

Elle acquiesça d’un nouveau petit sourire.

— D’accord. Mais après, tu me fais l’amour. J’ai envie de sentir la chaleur de ton corps contre moi. J’suis encore toute gelée par mon séjour dans ce foutu entrepôt.

La soirée se délita sans qu’ils s’en aperçoivent et renforça leur frustration. Même s’ils s’étaient promis intérieurement de se détendre et de profiter d’eux, ils ne purent s’empêcher de parler des suites à donner à la journée marathon qu’ils venaient de vivre.

Flics avant tout… Tout le temps. Toujours.

Et lorsque le moment de tendresse et de câlins se profila, il était trop tard pour qu’ils y mettent toute leur énergie et en profitent comme ils le souhaitaient.

En s’endormant l’un contre l’autre, la main de Zanetti entourant le ventre de Lucie, elle-même allongée en chien de fusil, leur esprit était focalisé sur le lendemain. Journée d’examens pour elle et investigation administrative pour lui. Mais il devrait aussi passer à l’institut médico-légal, afin d’assister aux autopsies.

Cette seule pensée lui serra le cœur.

7.

Jonas, alias Richard Granjon, regarda la petite fenêtre de l’appartement avec une idée derrière la tête.

Si la surveillance policière l’empêchait d’entrer par la porte de l’immeuble, il passerait par le toit.

C’était risqué, mais il avait déjà fait pire ! Et puis, ça pimenterait la chose.

Depuis la mort des flics, il s’était terré comme une bête sauvage, hibernant quelque temps histoire de laisser retomber le soufflé.

Il avait réquisitionné de force cette cave miteuse à son locataire, car sa première cache n’était plus assez sûre. Les hommes lancés à ses trousses lui auraient vite mis le grappin dessus.

Là, au moins, il était tranquille. Et puis le SDF éventré qui nourrissait désormais la vermine des boyaux sordides de la vieille usine ne serait jamais retrouvé. Il était déjà oublié de tous de son vivant, sa disparition n’empêcherait personne de dormir.

Jonas avait également transformé son visage.

Le crâne intégralement rasé, les petites lunettes rondes de l’ancien occupant de la taule vissées sur son nez et une barbe naissante lui donnaient une apparence méconnaissable.

À l’approche de phares crevant la nuit, il remonta la vitre du côté conducteur et se fondit dans l’ombre de l’habitacle. Une voiture banalisée venait de s’engouffrer dans la rue tranquille. Elle passa à côté de son véhicule, garé sur le côté, puis continua sa course sur quelques dizaines de mètres.

C’était la relève. Le moment où leur vigilance était au plus bas. Car bizarrement, c’était à cet instant qu’ils baissaient la garde, persuadés que rien ne se passerait.

L’effet de nombre ? Sans doute.

En tout cas, ce serait à cet instant précis qu’il lancerait l’offensive, pendant que les deux connards tailleraient une bavette en bas, relâchant leur attention quelques minutes.

Il regarda sa montre et nota précisément l’heure. Vingt-trois heures trente, c’était parfait. Avec la nuit sans lune de ces prochains jours, il pourrait agir sans se faire remarquer.

Le sourire aux lèvres, il glissa la clé de contact dans le Neman et démarra. Il en avait assez vu pour aujourd’hui.

Demain ou après-demain serait le bon soir.

Il la retrouverait et il s’en occuperait, comme il lui avait promis.

Bientôt, Jonas.

Bientôt, elle sera à toi.

8.

Le lendemain matin, Lucie et Massimo quittèrent l’appartement sans un mot, passablement contrariés par la soirée de la veille.

Pour finir de les démoraliser, ils savaient pertinemment que leurs journées respectives allaient être chargées et qu’elles n’apporteraient peut-être aucun élément exploitable.

Avec l’aide de Richard Toulalan, elle s’occuperait des échantillons prélevés dans l’entrepôt et dans le conteneur réfrigéré du camion.

Lui ne savait pas où donner de la tête.

Entre les recherches administratives pour retrouver le locataire de l’entrepôt lyonnais, un nouvel interrogatoire avec le livreur et sa participation aux autopsies, il n’allait pas s’ennuyer.

Quand il entra dans le bureau, son collègue marseillais était déjà arrivé et l’attendait les pieds sur la table.

— Bonjour, chef ! Alors, par quoi commence-t-on ? lança-t-il, en se redressant subitement.

Malgré la grisaille de la journée — et le fait accessoire qu’il se trouvait à l’intérieur — il était toujours affublé de ses lunettes de soleil.

— Les autopsies n’auront lieu que cet après-midi. En attendant, et même si je ne me fais aucune illusion, nous pouvons toujours chercher à qui servait ce putain d’entrepôt.

— J’ai déjà commencé.

— Déjà ? Sacrément matinal !

— J’avais du mal à dormir. Trop bruyant par chez vous. J’en ai profité pour me pointer aux aurores.

Massimo acquiesça.

— Alors ?

— Le bâtiment a été fermé il y a un peu plus de trois ans suite à une descente des services d’hygiène. Ils n’y ont vu qu’un bouge immonde, vétuste, insalubre et j’en passe. Depuis, l’édifice est resté à croupir sans locataires.

— Je ne comprends pas ! Et l’électricité ? Quelqu’un payait bien les factures ?

Anicet lâcha un sourire.

— Non. On a affaire à des malins. Un raccordement pirate, une dérivation parfaitement dissimulée.

— Merde !

Anicet poursuivit sur sa lancée.

— Cet endroit désert était une aubaine pour eux. Ils se le sont approprié. Je ne sais pas depuis combien de temps ça dure, mais ça ne date pas d’hier.

— On le saura vite.

— Avec l’étude des cadavres ?

— Oui, entre autres. Mais c’est surtout la glace qui nous le dira. Vous savez Anicet, les flics de la PTS sont un peu des alchimistes.

Le flic releva ses lunettes pour les placer au sommet de son crâne puis reprit.

— J’en ai aussi profité pour examiner les photos et je crois avoir relevé plusieurs choses intéressantes.

— Qu’avez-vous trouvé ?

— Deux des corps ont les membres incisés, avec des marques qui semblent indiquer qu’on leur a retiré quelque chose. J’ai tout de suite pensé à des broches. C’est dommage. Avec le numéro de série, on aurait pu accélérer l’identification des victimes.

— Les fumiers…

Massimo ferma les yeux et matérialisa à nouveau la scène d’horreur qu’il avait vue la veille.

Des broches… une prothèse peut-être ?

Des gens ordinaires avec leurs traumatismes.

Il poursuivit :

— Anicet, nous allons devoir dresser un inventaire et y consigner toutes nos observations. Avec ce foisonnement d’éléments, on va finir par se perdre.

— C’est déjà fait, monsieur ! J’ai enregistré mes découvertes au fur et à mesure.

— Bien. C’est parfait ! répondit-il alors que son regard s’était figé, trahissant une profonde réflexion. Il reprit :

— Vous savez, ce qui m’interpelle dans cette histoire, c’est qu’on est loin d’avoir autant de disparitions dans le département. Je n’en ai référencé qu’une petite dizaine en deux ans. D’où peuvent provenir tous ces gens ?

Anicet tenta une explication sans trop y croire.

— D’autres régions ? D’autres pays ?

— Hum… OK pour les régions, mais pour les autres pays, ça me paraît invraisemblable ! Les frontières… Les contrôles… Il y a beaucoup trop de risques.

— Ce sont peut-être des personnes qui vivaient seules, sans famille ni amis pour signaler leur disparition.

— Non, je n’y crois pas non plus ! Les gens laissent des traces, paient des factures. On aurait retrouvé des pistes par recoupements.

— Alors, ce sont des gens de passage, des touristes, des étrangers, peut-être.

— Ça, je préfère ! Ça pourrait coller. En tout cas, je suis impressionné par leur organisation. Elle est parfaitement huilée : vingt-six cadavres sans la moindre anicroche, jusqu’à hier.

— Oui, je suis de votre avis.

— Et le camion frigorifique ? Vous avez trouvé des indices.

— Non, pas encore. Ça fait partie des tâches que j’ai prévu de faire aujourd’hui. Mais, si je peux, j’aimerais continuer avec les corps.

— Vous avez remarqué autre chose ?

— Ce sont les photos qui ont attiré mon attention. Je ne m’en étais pas aperçu hier, sans doute à cause de l’obscurité, mais maintenant que je l’ai découvert, je ne vois plus que ça. C’est une sorte de tatouage sur le bas des jambes.

— Faites voir !

Massimo se saisit des clichés et les examina avec soin. Il était difficile de le distinguer à l’œil nu, mais de toute évidence, quelque chose était inscrit sur chaque corps.

— On n’a qu’une partie des photos de la scène du crime ! On n’a toujours pas reçu les autres ? demanda Zanetti, excité par la découverte de son collègue.

— Non. Il n’y avait rien tout à l’heure dans la bannette. Mais on pourrait peut-être demander à les avoir en urgence ?

— C’est ce qu’on va faire immédiatement. Bougez pas !

***

— Maman. Arrête, s’il te plaît. J’en ai marre que tu me dises ce que je dois faire et ne pas faire. Je suis majeure et vaccinée !

— Ne le prends pas mal, ma chérie, mais regarde ton fils : il a faim.

— Je sais. Je vais m’en occuper. Laisse-moi trois minutes.

La jeune femme se releva avec lenteur puis soupira. La dépression dans laquelle elle s’enlisait était en train de la bouffer.

Quand elle était revenue travailler, les bureaux vides des sous-officiers qui avaient trouvé la mort, les regards compatissants de ses collègues, les rires et les sourires des gens dans la rue avaient été une épreuve particulièrement difficile à vivre. Mais là, c’était encore pire ! L’inactivité et son isolement la rongeaient à une allure vertigineuse.

— Je ne sais plus quoi faire !, reprit-elle en essuyant une larme. Ma vie m’échappe. Je ne me reconnais plus. La nuit, je ne dors plus. Je le vois tous les soirs dans mes rêves. Et le jour, je traîne tel un zombie. Je n’y arrive plus, je suis épuisée !

— Je suis tellement peinée pour toi, ma chérie. Ce que tu as subi est terrible et ne peut pas s’oublier comme ça. Ta réaction est tout à fait normale.

— J’en sais rien.

— Tu veux que je m’occupe de Nicolas, ce soir ?

— Non ! s’écria-t-elle, puisant dans ses dernières forces morales. Je vais m’en charger. C’est mon rôle de mère.

La jeune femme se leva et se rendit aussitôt dans la chambre du bambin. Il s’agitait en pleurnichant.

Quand il la reconnut, il s’arrêta sur-le-champ et lui adressa un magnifique sourire.

— Allez viens. Je suis désolée, mon trésor. Maman ne va pas très bien en ce moment, mais ça va changer, je te le promets.

***

— Alors, Lucie, t’as trouvé quelque chose ? fit Richard, nerveux, en entrant dans le bureau.

— Non. Les recherches ADN n’ont rien donné. Ces gens sont absents de nos fichiers.

— Et merde !

— En revanche, on a reçu les résultats de la glace prélevée. Elle date de plus de vingt-quatre mois. Quand je pense que certains corps doivent être là depuis le début…

— Ouais, bon… On s’en fout de la glace ! Il faut qu’on avance, reprit Richard, particulièrement stressé. Je viens de me prendre une branlée par mon responsable. Il veut des résultats.

— Ils nous emmerdent, les cols blancs ! On fait l’impossible et en plus on se fait engueuler. Ça devient n’importe quoi, ce job.

— Je sais, mais ce sont les politiques. Ils mettent la pression. Cette histoire fait très mauvais effet et à l’approche des municipales, ils ne veulent pas que ça traîne.

— De toute façon, les médias sont muselés !

— Oui. Mais si ça se répand, ça va défrayer la chronique. Du jamais vu. Une boucherie humaine. À Lyon, en plein cœur de la ville. Ils ne peuvent pas se payer le luxe de prendre un tel risque.

— Je peux comprendre ! Si ça s’ébruite, ce sera une véritable psychose, mais leurs pressions m’agacent. Sérieusement !

— Bon, récapitulons : en comptant celles du camion, on a découvert vingt-six victimes. Aucune trace particulière. Une congélation qui remonte à plus de deux ans pour certains corps. Une empreinte partielle de pouce qui correspond à celle du chauffeur. C’est plutôt mince. Qu’est-ce qu’on fait ?

— À toi de me le dire ! Pour moi, on est marron. À part un appel à témoins — qui n’est pas à l’ordre du jour, d’après ce que je viens de comprendre — je ne vois qu’une seule solution.

— Quoi ? Vas-y, accouche ! reprit Richard sur un ton trahissant son impatience.

— Les gosses ! On en a deux. Les disparitions d’enfants doivent être beaucoup plus rares. Ce sera peut-être plus simple à circonscrire. En plus, je crois que le protocole actuel implique un échantillonnage ADN systématique.

— C’est vrai. T’as raison ! Sans compter qu’ils ne sont pas dans nos fichiers. Je vais demander une extraction sur les trois dernières années. Qui sait ? Avec de la chance.

9.

— Excusez-moi, Monsieur Sterne. Avez-vous terminé votre lecture ? s’enquit poliment le majordome en s’approchant du canapé luxueux. C’est bientôt l’heure de votre déjeuner.

— Merci, Norbert, mais ce n’est pas la peine. Je déjeune en ville aujourd’hui. J’ai un rendez-vous. Vous n’avez qu’à prendre votre après-midi, je vous l’offre.

— Oh, Monsieur est très bon.

— Arrêtez vos simagrées ! Soyez là pour ce soir. C’est tout.

— Bien sûr, Monsieur. Bien sûr.

Joseph Sterne s’étira et focalisa son attention sur le portrait de son épouse surplombant la vaste cheminée en marbre.

Martha…

Combien de temps déjà ? Trois ans.

Mon Dieu, que le temps passe vite !

Tu me manques.

L’homme se releva avec difficulté. Il n’avait que soixante ans mais donnait l’impression d’un vieillard dénué de toute force physique.

Pourtant, ça n’avait pas toujours été le cas, bien au contraire. Un sacré dynamisme même, à l’époque. Sa vie d’explorateur l’avait emmené aux quatre coins du monde, sur les traces de nombreuses civilisations. L’Afrique noire, l’Australie et, pour finir, le fin fond de l’Amérique du Sud.

Oui, une vie bien remplie. Jamais de temps mort. Jamais une seconde d’inactivité.

Toujours à l’affût du moindre morceau de terre ou de la plus petite ruine à explorer.