Le cycle du mal: Tome 4 - Gilles Caillot - E-Book

Le cycle du mal: Tome 4 E-Book

Gilles Caillot

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Beschreibung

Aymeric Garche, lieutenant de police à la Criminelle, est un homme meurtri par la vie. Suite à une surcharge du service, il se voit confier une nouvelle affaire particulièrement délicate : un homme, ex-footballeur est retrouvé pendu par ses propres intestins. Rapidement, les victimes s'accumulent et un lien est établi. Aidé de Massimo Zanetti qui revient de convalescence, le binôme va mener l'investigation à la recherche de la vérité.
Un réseau de pédophiles, des crimes abominables ponctués de mises en scène invraisemblables. Une enquête qui les renverra dans un passé douloureux. L'enfer n'est pas si éloigné, finalement...

À PROPOS DE L'AUTEUR

Né en 1967, Gilles Caillot est un grand passionné de littérature noire et de thrillers. Stephen King, Jean-Christophe Grangé, Denis Lehane et, plus récemment, Maxime Chattam et Franck Thilliez sont ses principales références. Consultant dans les technologies de l’information, il s’est laissé happer en 2006 par la passion de l’écriture.

Un univers travaillé, des descriptions toujours soignées, un réalisme poussé à l’extrême et une immersion psychologique de plus en plus présente au fil de ses écrits donnent à cet auteur une signature unique dans le monde du thriller français. Voici enfin la réédition du Cycle du mal, également connu comme la tétralogie de Massimo Zanetti.

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Veröffentlichungsjahr: 2021

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Couverture

Page de titre

PROLOGUE

L’immeuble abandonné se dressait devant eux tel un moribond attendant son heure. Les carreaux qui avaient volé en éclats pour la plupart, les murs noirs de crasse, les portes vermoulues et les tags qui couvraient les anciennes peintures au plomb du hall d’entrée en faisaient un endroit chargé de misère et de tristesse.

D’après les derniers éléments de l’enquête, l’édifice, qui servait aujourd’hui de refuge à une impressionnante colonie de rats, était également le lieu de détention des deux enfants disparus quinze jours plus tôt.

La vaste chasse à l’homme, lancée dès les premières heures, n’avait rien donné et sans un coup de chance providentiel, ils n’en seraient pas là.

— T’es sûr que c’est ici ? fit Maxime, les mains encore sur le volant.

— Ouais… Aucun doute ! Le type a été formel quand je lui ai montré les photos.

— Putain ! C’était si proche de nous, finalement. À quelques centaines de mètres à peine du quartier général. C’est dingue ! On a fouillé la ville de fond en comble, pendant des jours. Tout ça pour rien.

— Tais-toi ! Ça me fout encore plus les boules !

— Tu crois qu’ils sont toujours en vie ?

— Comment veux-tu que je le sache ? gronda Jean-Patrick en tirant sur la fermeture éclair de son blouson. On y va ?

— Ouais !

La mine défaite par les nombreuses nuits sans sommeil qui s’étaient succédé, ils descendirent du véhicule banalisé et rejoignirent les membres de l’équipe du GIPN mise à leur disposition.

— OK, Messieurs. Le moment que nous attendions est enfin arrivé, reprit Maxime, le corps gorgé d’adrénaline. Mais avant toute chose, rappelez-vous qu’il y a des gosses là-dedans. Je compte sur vous.

Trente secondes plus tard, les deux policiers de la Criminelle, accompagnés du groupe d’intervention, avaient avalé la volée de marches qui menaient au quatrième étage et se présentaient devant un lourd panneau de bois.

Sans plus attendre, l’action se déclencha dans un ballet parfaitement coordonné.

Les hommes encagoulés se disposèrent en arc de cercle, balancèrent à plusieurs reprises le bélier contre la porte puis, quand elle céda dans un fracas assourdissant, firent irruption dans l’appartement délabré.

En un éclair, ils se déployèrent à l’intérieur, laissant les deux flics en retrait dans le hall d’entrée.

Le cœur pincé et l’angoisse au ventre, les sous-officiers pénétrèrent à leur tour dans la première pièce qui venait d’être sécurisée par l’escadron.

À l’image du reste de l’édifice, elle était vétuste et à moitié défoncée. Le plancher, martelé d’impacts de masses, était en ruine. Par endroits, on parvenait même à discerner l’appartement d’en dessous. Les murs, qui s’effritaient au moindre contact, étaient couverts de graffitis et taches diverses. Des cartons pourris et quelques couvertures grignotées par les rongeurs étaient abandonnés çà et là.

Alors qu’ils pénétraient dans la pièce suivante, un des cinq flics collés contre la cloison leur fit signe de se taire. Un léger grattement émanait de l’autre côté.

Le temps se figea, comme interrompu dans son égrènement puis le bruit s’intensifia, trahissant une présence.

Merde…

Ils sont là…

Leurs sens se réactivèrent, les muscles se tendirent et ils se ruèrent à l’assaut.

Un…

Deux…

Trois…

Crac !

Cette fois, le panneau en bois vola en éclats au premier coup de bélier et libéra le passage aux hommes d’intervention. Ils se jetèrent à l’intérieur, fusil mitrailleur à la main, prêts à faire feu. Mais l’action tourna court et tout l’espoir qui leur restait disparut en une fraction de seconde. Ce qu’ils craignaient venait de prendre corps.

Merde !

Le visage fermé, Maxime Gaudillard et Jean-Patrick Ameralde s’avancèrent sans un mot dans le réduit insalubre aux fenêtres murées.

Dès le premier regard, ils eurent la confirmation que la piste qu’ils avaient suivie était la bonne. Les deux jeunes enfants avaient effectivement été séquestrés dans cet endroit. Les habits déchirés qui traînaient sur le sol le confirmaient. Ils appartenaient au plus petit d’entre eux.

Pauvres gamins…

Une lettre trônait sur le vieux lit pisseux et taché d’hémoglobine.

Un simple bout de papier… C’était tout ce qu’ils leur avaient laissé.

Les ravisseurs continuaient à jouer avec leurs nerfs.

Ils étaient des anges sans ailes,

Ils sont désormais remontés avec leurs frères.

Nous leur avons apporté la lumière !

En fustigeant du regard les nuisibles qui s’en donnaient à cœur joie sur les morceaux du tee-shirt I loveN.Y. imprégné de sang, ils surent que pour eux, c’était terminé.

1. QUINZE ANS PLUS TARD

Aymeric Garche fut tiré de son sommeil par son cellulaire. Posé sur la table de nuit, l’objet vibrait à qui mieux mieux en bourdonnant.

Il était 4 heures du matin quand, à moitié endormi, il approcha le mobile de son oreille.

— Garche…, entama-t-il d’une voix pâteuse avant de bâiller bruyamment.

— Bonsoir ! Enfin bonjour, lieutenant, répondit son interlocutrice.

Il la reconnut immédiatement. C’était une des filles du centre de commandement.

— Je suis désolée de vous réveiller, mais comme vous êtes d’astreinte, c’est sur vous que ça tombe. On a un homicide à Villeurbanne.

Et merde !

— Où ça ? demanda-t-il simplement.

— 32, grande rue des Charpennes. Une équipe est déjà sur place. Ils vous attendent.

— Très bien, je m’habille et je fonce. Merci.

L’homme d’une cinquantaine d’années raccrocha avec un sentiment mitigé. D’un côté, il était terriblement excité – quelque chose venait enfin l’arracher à la routine dans laquelle il se complaisait depuis tant d’années – mais d’un autre, il appréhendait ce moment. Pour la première fois dans son existence de flic, il allait côtoyer la mort de près et même s’il s’y était préparé mentalement, sa crainte était là, forte, tenaillante.

— Hummm…, maugréa la fille étendue à sa droite.

Elle s’étira et, sans prononcer le moindre mot, roula sur le côté pour s’accrocher à sa cuisse.

— Chut ! Rendors-toi, mon amour. Je n’en ai pas pour très longtemps.

— Hum… Qu’est-ce que tu dis ?

— Rien. Dors !

— Que se passe-t-il, Aymeric ? reprit-elle en se redressant cette fois-ci.

— On vient de m’appeler. C’est une urgence. Un homicide. Je dois me rendre sur la scène du crime.

— Quoi ? À cette heure ?

Sans répondre, il enfila rapidement un tee-shirt et se faufila dans son vieux jean usé.

— Et tu vas me laisser toute seule ?, continua-t-elle en venant caler sa tête entre ses jambes.

— Oui. Je suis désolé, mais…

— J’peux pas te faire un mot ? coupa-t-elle.

— T’es bête !

Il esquissa un sourire et secoua la tête.

— Bon… Ben, jette-moi comme un vieux slip, alors.

— Je serai de retour très vite, promis.

— J’espère bien.

Il la regarda avec tendresse et lui effleura les cheveux.

— À tout à l’heure. Et sois prudent !

— Ne t’en fais pas.

Il l’embrassa, termina de se préparer, puis se rendit directement aux Charpennes sans passer par la case SRPJ.

Là-bas, l’agitation était au rendez-vous.

Les sirènes des voitures officielles défiaient le silence de la nuit et les gyrophares des ambulances illuminaient les alentours comme en plein jour.

Quand il descendit de son véhicule, il remarqua immédiatement la foule de curieux qui se pressait derrière les barrières métalliques mises en place par la police.

Il les contourna puis se dirigea vers un des gardiens de la paix qui protégeaient l’accès à l’immeuble.

— Faut pas traverser par là, monsieur ! Veuillez déga…

— J’suis de la maison, coupa-t-il énergiquement en tendant sa carte. Lieutenant Garche. Ce con l’avait pris pour un passant. Je suis chargé de l’enquête.

— Je suis… euh, je suis désolé, lieutenant… Je ne savais pas. C’est là-haut, répondit le fonctionnaire gêné par son manque de discernement. D’un geste de la main, il désigna la seule rangée de fenêtres illuminées.

Il avança parmi les lumières scintillantes et presque surnaturelles de la rue puis pénétra dans le hall d’entrée. Un parterre de luxe et de standing snobinard s’étalait devant ses yeux. Un carrelage en marbre de premier choix, une moquette rouge sang, d’une épaisseur impressionnante, plaquée sur les murs, de grandes plantes vertes plantées dans de gigantesques bacs et du laiton remplaçant systématiquement chaque millimètre carré de ferraille.

En somme, un parfait immeuble de riches.

Il emprunta l’ascenseur cossu et se rendit au cinquième étage.

Quand la porte s’ouvrit sur le corridor, il sut immédiatement qu’il venait de mettre les pieds dans une sale histoire.

Outre l’odeur âcre qui empestait l’endroit, des flics par dizaines avaient investi les lieux et s’agitaient avec frénésie.

D’un pas hésitant, il s’approcha du centre de la ruche.

— Lieutenant Garche, héla-t-il à l’approche du gardien qui surveillait l’entrée. Alors, qu’est-ce qu’on a ?

— Ah ! Bonjour, lieutenant, fit l’homme figé comme une statue qui le dévisageait de pied en cap. Les gars vous attendent avec impatience. On a un truc de dingue à l’intérieur.

Un truc de dingue ! C’est bien ma veine…

Il mit les mains dans les poches puis, malgré l’appréhension qui le gagnait, répondit sur un ton assuré.

— Ah bon ! Et qu’est-ce qu’il y a de si terrible derrière ces murs ?

— C’est impossible à décrire, mais je vous promets que vous ne serez pas déçu.

Intrigué et guère rassuré par ce que lui réservait la suite des événements, il entra dans l’appartement et suivit le flot bleu nuit des uniformes.

Les premières pièces qu’il découvrit étaient grandioses et richement décorées. Les dorures et les nombreux miroirs anciens qui s’accrochaient aux immenses cloisons laissaient présager que la victime était un homme important et fortuné.

À l’extrémité du long couloir copieusement agrémenté de larges photos en noir et blanc, la scène du crime apparut comme la lumière à la sortie d’un tunnel. Elle se trouvait en plein milieu du salon démesuré du loft. Un cercle de sécurité était déjà délimité et intégrait en son sein une équipe de la PTS qui s’affairait sur les premiers éléments.

Quand il posa son regard sur le cadavre, il crut que son estomac allait se faire la belle.

Conformément à ce que le flic qui gardait l’entrée lui avait indiqué, il était devant une représentation brutale et extrême de l’horreur.

Un type flottait dans l’air. Suspendu par ses propres intestins, il lévitait à quelques dizaines de centimètres du sol. À en croire son visage figé dans une expression étrange, l’homme avait enduré un martyre épouvantable avant de mourir.

Nom de Dieu !

Il se boucha le nez pour tenter d’échapper à l’odeur de viande avariée qui emplissait la pièce, puis contourna ses confrères qui, les bras croisés, observaient les scientifiques occupés à prélever les premiers échantillons.

Partagé entre l’excitation et la révulsion, il se posta devant le ruban délimitant le champ d’investigation et contempla le spectacle morbide.

Rapidement, la jeune femme en blouse blanche qui travaillait au centre de la scène de crime le remarqua et s’approcha de lui.

— Bonjour. C’est vous qui êtes chargé de l’enquête ? demanda-t-elle en arrivant à sa hauteur.

— C’est exact… Je suis le lieutenant Garche… Enchanté, répondit-il en lui tendant la main avant de la retirer immédiatement.

Putain, réfléchis ! T’es vraiment un crétin quand tu t’y mets.

Des gants stériles… Elle portait des gants stériles et lui n’avait rien trouvé de mieux que de faire en sorte de les contaminer.

Sans ouvrir la bouche, elle le salua d’un hochement de tête et accompagna son geste d’un large sourire.

— On m’avait prévenu, mais j’étais loin d’imaginer une chose pareille ! Que lui est-il arrivé ? reprit-il, le souffle coupé.

— D’après le légiste, il est mort des suites d’une éventration. Mais ça, on aurait pu le deviner !

— C’est impressionnant, sacrément impressionnant ! lâcha-t-il, les yeux fixés sur la dépouille.

— Je ne vous le fais pas dire !

— Hum… Savez-vous comment on l’a accroché là-haut ?

— Il s’est servi d’un échafaudage.

— Un échafaudage ? Ce n’est pas banal ! Et puis, ça a dû se remarquer…

— En effet, plusieurs témoins ont confirmé la présence de tubes métalliques et de planches qui traînaient dans le couloir ces derniers jours. Vos collègues ont recueilli leurs dépositions. Si vous voulez plus de détails, vous devriez leur demander.

Il hocha la tête à son tour puis, le regard toujours hypnotisé par le cadavre, enchaîna sur une nouvelle question.

— Et… et la victime ?

— Quoi la victime ? répondit-elle du tac au tac.

— Sa mise à mort. Vous avez des ébauches de scénarios ?

— On y travaille, lieutenant. Mais pour l’instant, notre seule certitude est que le tueur a agi en deux temps.

— Deux temps ? répéta-t-il intrigué.

— Oui. Un pour la préparation et un pour l’exécution. Les marques d’incision relevées sur le corps indiquent qu’il lui a ouvert l’abdomen pour y fixer un bout de filin avant de le recoudre. C’est seulement après la cicatrisation qu’il l’a accroché au mousqueton. La gravité a fait le reste.

— Put…, combien de mètres ? rectifia-t-il en grimaçant.

— Six, environ.

Il se gratta la tête tout en fixant la marionnette morbide.

— Alors, je ne comprends pas !

— Quoi ?

— Si je ne m’abuse, les viscères mesurent plus d’une dizaine de mètres. Pourquoi ne s’est-il pas écrasé sur le sol ?

Elle sourit.

— Bravo, lieutenant ! Vous venez de mettre le doigt sur une de nos questions sans réponses. On sèche dessus depuis qu’on est arrivé. Le médecin légiste va devoir éclairer notre lanterne.

— Hum… Et l’odeur, c’est normal ?

— Ben oui ! répondit-elle, surprise par la question. Les entrailles s’abîment très rapidement, vous savez. Avec l’air ambiant, les enzymes et les bactéries déclenchent le processus de putréfaction presque instantanément, expliqua-t-elle. Et puis, d’après la Légale, l’homme est mort depuis plus de trois jours. Ce n’est pas étonnant que ça schlingue autant !

— Ah ! OK…

— Tenez ! Voici justement le docteur Lomis qui arrive. Je vous laisse entre ses mains. Il vous fera un topo de ses découvertes.

La jeune femme le salua poliment puis retourna à ses prélèvements. Autant elle avait été agréable avec lui, autant son collègue, qui arborait le même costume d’apparat – uniforme blanc zippé – ne s’était même pas donné la peine de relever la tête.

Comme elle lui avait fait remarquer, le légiste, le front dégarni et une paire de lunettes en écaille vissée sur le nez, s’approchait en parlant à voix basse. Visiblement, il ressassait ses conclusions.

— Docteur Lomis ? engagea Aymeric, interrompant l’homme dans ses pensées.

— Oh ! Bonjour ! Je suppose que vous êtes l’officier chargé de l’enquête ?

— Absolument !

— Eh bien, nous aurons l’occasion d’en discuter tous les deux. Vous êtes convié à l’autopsie de ce soir. Vous avez vu ça ?

— Euh… Oui, commenta-t-il mal à l’aise. On m’a dit que la mort était établie à plusieurs jours.

— C’est exact. Les marqueurs corporels sont formels. Plus aucune rigidité cadavérique, en revanche pour les lividités, celles-ci sont magnifiques.

— Lividités ? répéta-t-il sans comprendre de quoi le médecin voulait parler.

— Ah ! Je constate que c’est une première pour vous ! Inspecteur… ?

— Euh… C’est lieutenant, docteur… lieutenant Garche.

— Eh bien, lieutenant, les lividités sont les marques rougeâtres que vous voyez là, expliqua-t-il en désignant la partie basse du cadavre.

— Quoi ? Sur les jambes et les pieds ?

— Parfaitement ! Comme vous pouvez le constater, elles sont concentrées dans cette zone.

— Euh… oui. Et c’est normal ?

— Ah ! Ah ! Je pense que je vais devoir vous donner un cours en accéléré. Maintenant, j’en suis certain, c’est votre premier meurtre !

— Non… Enfin… Si.

Il avait hésité quelques secondes à lui mentir, mais dans ce registre, il n’aurait pas fait longtemps illusion.

— OK. En fait, les lividités se forment suite à l’écoulement du sang dans le corps après la mort. Le liquide libéré par les veines et artères vient, par gravité, se stocker dans les zones les plus proches du sol. Ici, ce sont les pieds.

— Hum… Ça veut donc dire qu’il est mort dans cette position ?

— Non, pas forcément. Ça indique seulement qu’il est resté dans cette position après avoir trouvé la mort. Mais dans notre cas, effectivement, je pense que le corps n’a pas été déplacé.

— D’accord… Je comprends. C’est limpide.

— Mais j’imagine que ce n’est pas un cours sur les lividités qui vous intéresse ?

— Effectivement, docteur. On m’a également précisé qu’il était mort d’une éventration.

— Oui… et non !

— C’est-à-dire ? demanda le flic, intrigué par la réponse du médecin.

— À proprement parler, ce n’est pas l’éventration qui l’a tué, mais l’action des sucs gastriques contenus dans son estomac. Ils lui ont littéralement bouffé l’intérieur de la cavité abdominale. Ça a pris des heures et je peux vous l’affirmer : il a terriblement souffert.

Aymeric refoula le haut-le-cœur qui s’intensifiait puis posa une nouvelle fois son regard sur le cadavre.

Pour une première scène de crime, il était servi.

— Dites-moi, docteur, savez-vous pourquoi il est encore pendu ?

— Les intestins, lieutenant… les intestins. Ils sont sacrément résistants. Le choc a provoqué une rupture partielle de l’estomac, certainement au niveau du pylore. C’est cette déchirure qui a entraîné l’écoulement mortel. Le reste a tenu le coup.

— Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire, rectifia-t-il avant de reformuler. Pourquoi le corps n’a-t-il pas touché le sol ? J’ai entendu dire que les… euh… les intestins étaient bien plus longs !

— Ça, je vous le dirai quand je l’aurai ouvert. Mais à première vue, le gros colon est resté bloqué à l’intérieur pour une raison que j’ignore encore.

— OK, répondit-il en frissonnant, pensant déjà à l’autopsie.

— Au fait, pendant que j’y pense, juste une précision qui pourrait s’avérer utile dans vos investigations. Votre tueur dispose de très bonnes connaissances médicales.

— Ah ! Pourquoi ?

— Parce qu’avant de l’accrocher, il a pris soin de lui ouvrir le ventre et de lui nouer les intestins. Et chose incroyable, il n’en est pas mort… C’est une belle prouesse, croyez-moi ! C’est assurément quelqu’un qui a reçu un enseignement de la médecine et des sciences opératoires.

Le flic resta sans réponse, mais prit soin de noter cette information dans son calepin.

— Bon, assez bavassé, on va descendre le corps. Si vous voulez en apprendre davantage, rendez-vous ce soir. Et ne soyez pas en retard ! J’ai horreur de ça.

— OK. Merci, docteur.

Il passa quelques minutes encore à s’entretenir avec l’un des flics qui s’étaient chargés des témoignages de voisinage, puis détailla une dernière fois la scène du crime pour s’en imprégner au maximum.

Cette fois, il ne se focalisa pas sur la victime, mais remonta le long du boyau blanc tendu au point de rompre.

En posant finalement son regard sur le plafond, il s’interrogea sur la présence de la barre suspendue qui se démarquait des lattes en bois.

De toute évidence, par sa position, elle avait joué un rôle dans le meurtre.

— Avez-vous réalisé des prélèvements sur le truc là-haut ? demanda-t-il en s’approchant à nouveau du cordon de sécurité.

— Quoi, le trapèze ? répondit la jeune femme en relevant la tête.

— Oui !

— Non, pas encore, mais il fait partie du périmètre. On va s’en occuper, rassurez-vous.

— Parfait. Je rentre au SRPJ. Faites-moi passer les résultats au plus vite. J’ai hâte de connaître le scénario machiavélique qu’il lui a réservé.

2

— Alors, Garche, comment ça s’est passé ? entama Hermann en déboulant dans le petit bureau. Pas trop dur pour une première ?

— Non, ça a été, mentit l’homme encore secoué par ce qu’il avait vu quelques heures plus tôt.

— J’ai croisé Renato. Il m’a expliqué que le type était mort les tripes à l’air.

— C’est exact !

Hermann se gratta la tête.

— Et quelles sont les conclusions des techniciens ?

— Pas de conclusions, chef, seulement des hypothèses. En tout cas, tout démontre que le meurtre a été finement préparé.

Le commissaire le regarda d’un drôle d’air.

— C’est-à-dire ?

— Avant de le suspendre, le tueur lui a ouvert le ventre pour y fixer un anneau.

— Quoi ?

— Un anneau, commissaire !

— J’avais compris, mais dans quel but ?

— Justement pour l’accrocher. Selon le légiste, la cicatrisation a nécessité trois ou quatre jours. Ça signifie qu’il l’a séquestré et gardé en vie pendant tout ce temps.

— Bordel ! souffla le gradé, l’index posé sur la lèvre inférieure.

Il marqua un temps d’arrêt puis reprit, les traits tendus :

— Bon… Je n’ai pas le choix. Je vais devoir reconsidérer l’affaire et la confier à l’un de nos cadres !

— Quoi ? Vous me retirez l’enquête ? s’exclama Aymeric, paniqué.

— Je crois, en effet, que c’est plus prudent, continua-t-il en fuyant son regard. C’est votre premier homicide. Vous n’êtes pas assez expérimenté pour mener à bien cette enquête. Ce serait suicidaire de vous laisser tout seul.

— Laissez-moi faire mes preuves, commissaire ! Je vous promets que je ne vous décevrai pas.

— Écoutez, je suis conscient qu’il y a longtemps que vous attendez une affaire comme celle-ci, Aymeric, mais on est en face d’un crime peu ordinaire. Croyez-moi, ce n’est pas contre vous, mais je…

— Commissaire, LAISSEZ-MOI MA CHANCE ! gronda-t-il, des éclairs de rage dans les yeux.

Il n’allait pas laisser passer sa chance.

— Bon… bon, calmez-vous. Je vais y réfléchir, céda-t-il, impressionné par la détermination de son collaborateur. Je vous laisse en place pour l’instant, mais je veux un rapport de vos avancements tous les soirs sur mon bureau. Et si cela est nécessaire, je vous adjoindrai quelqu’un.

— D’accord ! Comme vous voudrez, répliqua-t-il alors que sa colère ne demandait qu’à s’extérioriser davantage.

— Et n’oubliez pas : un rapport. Tous les soirs !

Aymeric, après s’être calmé et avoir pris le soin d’appeler Laetitia pour la prévenir, passa le reste de la journée à étudier les photographies qu’il avait reçues de la PTS.

Le crime était monstrueux et avec les nouveaux éléments qui accompagnaient les clichés, il connaissait désormais l’usage de la barre vissée dans le plafond.

Il ferma les yeux et imagina la scène.

Il voyait l’homme suspendu à la seule force de ses bras. Il essayait de s’agripper, malgré la fatigue et la sueur qui détrempait ses mains.

C’était un ancien sportif, en excellente condition physique. Ça a dû prendre des minutes entières avant qu’il ne tombe. Il a eu largement le temps de comprendre ce qui allait lui arriver.

Puis, les muscles tétanisés par l’effort, il avait lâché prise et le mécanisme diabolique avait fait son œuvre, déroulant les intestins jusqu’à ce qu’il atteigne le sol.

Sous la violence du choc, l’estomac s’était rompu, laissant l’acide gastrique se répandre au milieu des organes, brûlant tout sur son passage, tel un feu dans la savane africaine.

Toi, t’en as sacrément bavé !

Vers dix-sept heures, alors qu’il venait d’en terminer avec les éléments qu’on lui avait envoyés, il décolla.

Lomis, le médecin de l’au-delà, l’attendait de pied ferme pour l’autopsie.

3

Laetitia avait passé une mauvaise journée.

Aymeric prenait visiblement très à cœur ses nouvelles responsabilités au SRPJ et, même si c’était important pour son équilibre, la jeune femme avait du mal à l’accepter. Il s’éloignait d’elle et cela n’était pas concevable.

Égoïste ? Oui, et alors ? Elle n’avait pas passé toutes ces étapes pour se retrouver sur le bord du chemin.

Quand elle l’avait connu, il n’était qu’un homme brisé et elle avait dû donner de sa personne pour le remettre sur les rails. Il faut dire que cela n’avait pas été chose facile. Il avait perdu sa femme dans des conditions terribles. Une sale épreuve : un suicide. Barbituriques.

C’étaient d’ailleurs les seuls éléments qu’elle connaissait de l’histoire, car, malgré ses demandes répétées, il n’avait pas voulu lui en dire plus, préférant éluder ses questions.

Pour la protéger ? Pour se protéger ? Certainement un peu des deux.

D’après la petite enquête qu’elle avait menée, il avait vécu comme une âme en peine pendant près de quatre ans après l’incident. Les affres de la dépression, l’alcool, les envies suicidaires, le goût à rien. En somme, il était totalement à la dérive quand il l’avait rencontrée.

Maintenant qu’elle y pensait, cette période était l’une de ses préférées. Elle avait pu et su se rendre utile, s’occuper de lui, exercer son emprise sur lui et lui rendre le goût de vivre.

Enfin, elle en était intimement convaincue.

Mais ce soir, elle était passablement contrariée et se retrouvait à broyer du noir.

Bon… Et maintenant ? Qu’est-ce que tu vas faire ?

Aymeric n’a pas prévu de rentrer avant vingt heures et je me retrouve toute seule à la maison.

Et si… non !

Ce n’est pas une bonne idée… Quoique ?

Allez ma fille, on y va ! Tant pis.

Laisse-toi aller.

4

Aymeric Garche arriva une bonne demi-heure en avance à l’institut légal. Pour lui, c’était une première. Et comme toute première, l’appréhension était de mise. Il patienta dans la petite cour, grilla trois cigarettes coup sur coup et se présenta finalement à l’accueil, tendu comme un arc.

Ce qui l’attendait derrière les murs albâtre de l’établissement lui donnait la nausée rien qu’à y penser.

Quand il débarqua dans l’une des grandes salles réfrigérées du sous-sol, le praticien était déjà dans les starting-blocks, bouillonnant d’impatience.

Sous une bâche blanche, le corps qu’il avait observé quelques heures plus tôt les attendait sur l’acier froid. Immobile, il était prêt à passer entre les mains expertes du découpeur de cadavres.

— Bonsoir lieutenant, attaqua le médecin d’une voix amicale en venant à sa rencontre. Je vous remercie pour votre ponctualité. Et comme, justement, nous sommes à l’heure, ne traînons pas. Allez enfiler une blouse et un masque dans le vestiaire, nous allons commencer.

L’officier de police judiciaire s’exécuta et revint parfaitement apprêté pour la circonstance.

— Bon. Un petit conseil préalable : veillez à toujours garder vos protections bien en place. Le cadavre est dans un état de putréfaction avancée. Un contact, même le plus insignifiant pourrait vous contaminer. C’est bien compris ?

— Euh… Oui, docteur. Parfaitement, répondit Aymeric, mal à l’aise.

— Alors, allons-y.

Lomis regarda sa montre, enclencha le dictaphone puis, d’une voix parfaitement calme, démarra l’enregistrement.

— Nous sommes le sept août 2008 et je suis en compagnie du lieutenant Garche qui est venu assister à l’autopsie. Il est précisément dix-huit heures passées de cinq minutes. La victime, dont je vais pratiquer l’examen, est répertoriée sous le numéro 20084353443.

Tout en parlant, il s’était déplacé pour venir se mettre à proximité du policier, soit à trois bons mètres de la table de dissection.

Il lui chuchota à l’oreille :

— Quand je vous ai dit qu’il pouvait vous contaminer, c’était un peu excessif. En fait, si cela arrivait, ce serait un manque de chance incroyable. Allez, si vous voulez vraiment apprendre ce qui s’est passé, approchez-vous !

Les deux hommes, Lomis en tête, se rapprochèrent du corps, puis d’un geste sûr, le praticien dézippa la housse pour en dévoiler l’intérieur. Le visage, figé par la douleur, émergea du cocon de plastique dans un effluve nauséabond dix fois plus intense que celui qu’il avait perçu sur la scène de crime.

En une fraction de seconde, la signature olfactive de la mort lui perfora le nez et s’insinua au plus profond de son cerveau pour le marquer à jamais.

— Bon Dieu, qu’est-ce que tu pues ! Ça va aller, lieutenant ?

— Oui… Oui. Enfin, je crois. Je vous en prie, poursuivez.

— Très bien… D’après la peau, la corpulence et les éléments ethnologiques, il s’agit d’un homme de race blanche, de type européen et âgé d’une cinquantaine d’années. Le sujet mesure environ un mètre quatre-vingt pour une masse corporelle dépassant légèrement les quatre-vingts kilos. L’examen externe morphologique révèle une répartition musculaire assez significative. Je dirais que nous sommes en face d’un ancien sportif. Les quadriceps et les ischiojambiers présentent une déformation propre à la pratique d’un sport de type football ou rugby.

Aymeric le regarda d’un œil ébahi. Trente secondes lui avaient suffi pour brosser le profil morphophysiologique de la victime.

Chapeau !

— Vous avez mis dans le mille, docteur. Antonio Regalo, le propriétaire du loft était également footballeur professionnel. Je me suis renseigné tout à l’heure. Il a passé deux saisons à Saint-Étienne avant de finir sa carrière à l’Olympique Lyonnais. Vraisemblablement, c’est bien de lui qu’il s’agit.

— C’est une excellente nouvelle, enfin si je peux m’exprimer ainsi ! De cette façon, nous n’aurons pas à chercher très longtemps. Je demanderai tout de même des analyses ADN, histoire de confirmer l’identité. Mais en attendant, reprenons.

Le légiste s’étira, fit craquer ses cervicales avant de se courber à nouveau sur la victime.

— En approfondissant, l’examen externe révèle plusieurs points intéressants. La tête, tout d’abord. Elle présente une contusion importante au niveau du lobe droit du crâne. Une entaille de trois centimètres est parfaitement visible sur le cuir chevelu à la base de la plaque pariétale. Ce traumatisme sous-tend que la victime a été frappée avec un objet lourd.

Les bras et les chevilles présentent également de fortes contusions régulières en forme de cercle. Vu l’étendue des hématomes, il ne fait aucun doute que ces blessures ont été infligées ante mortem.

Lomis marqua une pause puis fixa l’homme qui se tenait à ses côtés. Il était blanc comme un linge.

— Est-ce que ça va, lieutenant ?

— Oui… Oui, docteur. C’est l’odeur. J’ai vraiment du mal.

— Vous auriez dû le dire plus tôt ? Attendez !

Le praticien s’absenta quelques secondes puis revint, un petit tube à la main.

— Tenez. C’est de la crème à l’alcool de menthe. Mettez-en à proximité de vos narines. Vous verrez, avec ça, ça ira beaucoup mieux.

Garche se saisit du flacon, déposa quelques grammes de l’émulsion blanchâtre sur ses doigts et les appliqua, sans plus attendre, à la base de son nez.

— Merci, fit-il en replaçant le masque en coton.

— Bon. Où en étais-je ? Oui… Je vous disais qu’il était vraisemblable que la victime soit restée entravée assez longtemps. D’après la coloration et le volume sanguin sous-cutané, je dirais quatre ou cinq jours.

Il regarda le reste du corps, souleva les mains et les pieds pour en extraire les poussières, préleva les particules présentes dans les cheveux à l’aide d’un grand papier collant puis focalisa son attention sur l’abdomen.

Celui-ci présentait une large déchirure au niveau du nombril. Les cicatrices encore fraîches qui remontaient jusqu’au plexus solaire étaient en partie déchirées. Elles n’avaient pas résisté à la violence de la chute. Du trou occasionné pendait un petit bout de chair rabougri et presque sec. Le reste du long boyau blanchâtre avait été sectionné pour les commodités du transport et reposait désormais aux côtés de la victime.

— Quelle folie ! reprit le médecin en regardant avec attention les boursouflures des plaies. Qu’est-ce qui lui a pris de faire une chose pareille ?

— Vous allez l’ouvrir ? fit Aymeric impatient d’obtenir des réponses à ses interrogations.

— Évidemment ! Mais je voulais analyser au préalable le travail du tueur. Et je dois dire que c’est du super boulot. Vous avez vu ça ?

— Euh… Je ne suis pas un expert, docteur.

— Et tout ce travail pour rien. Enfin. Bon, allez, assez traîné, passons aux choses sérieuses.

Il se saisit de l’un des scalpels alignés sur la desserte et, avec maîtrise, pratiqua une sternotomie médiane. Il incisa tout d’abord la peau à partir de l’attache des épaules jusqu’à la fourchette sternale puis fit glisser la lame jusqu’à l’appendice xiphoïde. Il poursuivit la découpe du diaphragme jusqu’au pubis afin de dégager les organes inférieurs.

— Bien… La première étape est terminée. Reste à ouvrir le thorax. Après ça, on pourra regarder à l’intérieur. Tenez, mettez ces lunettes. Je vais utiliser la scie oscillante, vous risquez de prendre un éclat.

Le praticien brancha l’appareil sur le courant alternatif et l’approcha du sternum débarrassé de la peau et des muscles qui le recouvraient. Avec doigté, il traça une ligne parfaite dans un sifflement de métal et disloqua, d’un seul coup, la cage thoracique avec l’écarteur.

Un craquement assourdissant résonna avec intensité dans la salle.

— Nous y voilà, lieutenant. Maintenant, on a le champ libre. Venez, approchez-vous.

Il souleva le péritoine qui portait déjà les traces de la première opération réalisée par le tueur puis dégagea les chairs. L’intérieur apparut tel un champ dévasté.

Les organes avaient particulièrement souffert. La chaleur des derniers jours et le temps écoulé depuis la mort les avaient rendus méconnaissables.

— Et bien ! C’est bien ce que je pensais.

— Qu’avez-vous découvert ? explosa Garche en s’approchant au plus près.

— Regardez, vous voyez là ? commenta le médecin en positionnant un petit stylet en bois au milieu des viscères. Il lui a noué une partie du gros intestin à la cage thoracique avec du fil de nylon. Juste ce qu’il fallait. C’est pour cette raison qu’il ne s’est pas écrasé sur le sol.

Le lieutenant se pencha sur l’abîme d’os et de chairs qui s’étalait sous ses yeux horrifiés et fixa l’endroit qu’il lui indiquait. Le cerclage était parfaitement visible.

— Vous voulez dire qu’il a calculé précisément la longueur dont il avait besoin ?

— Exactement.

— Mais ! C’est de la folie ! Comment a-t-il pu ? Il lui a mesuré les tripes ?

— Absolument !

— Je dois rêver.

— Je reconnais que ce n’est pas habituel. Pour réussir cette prouesse, il a dû déballer toute la tuyauterie et la mesurer avant de la remettre en place. Il a forcément utilisé pour cela de puissants analgésiques et anti-infectieux. Les analyses cytologiques préciseront de quels produits il s’agit.

Le légiste continua à inspecter l’intérieur puis passa à la pesée des organes. Pour terminer, il pratiqua l’incision de l’estomac pour en étudier son contenu.

— Voici une surprise supplémentaire, lieutenant, reprit Lomis en extirpant de la poche pourrissante une capsule large comme un doigt et longue de plusieurs centimètres.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Oh, rien de très naturel, j’en ai bien peur. Ça ressemble à de la cire.

Le flic observa avec attention le travail minutieux du scalpel qui s’attelait à retirer la fine pellicule de matière rouge du tube à essai.

En quelques gestes précis, l’affaire était entendue. La matière transparente apparut et laissa entrevoir quelque chose qui s’agitait à l’intérieur.

— Nom de Dieu ! Qu’est-ce que c’est ? hurla Aymeric, révulsé par la chose qui se contorsionnait dans sa prison de verre.

— Une sale bestiole, lieutenant ! On va l’envoyer au labo pour en avoir le cœur net, mais je crois qu’on a affaire à une sangsue.

5

Quand il sortit de l’institut légal, il était plus de vingt-deux heures et une chose était sûre : il allait se prendre une engueulade carabinée.

J’en ai pour un moment lui avait-il dit ce matin, tu parles !

La vie de flic ne faisait pas partie de celles qui permettaient d’entretenir une relation.

Et encore moins avec une fille comme Laetitia.

Avec une pointe d’angoisse, il alluma son portable, imaginant à l’avance ce qu’il allait y trouver et il ne fut pas déçu.

Quatre SMS et deux messages sur le répondeur, c’était tout dire de l’exaspération de sa concubine.

Le contenu du dernier texto était éloquent.

Tjrs injoignable.

Marre 2 C conneries.

Call moi.

Et puis non ! Je sors.

Faudra qu’on parle !

La soirée promettait d’être mouvementée.

Le pire, c’est qu’il n’était pas encore rentré. Il en avait encore pour un moment et devrait ensuite passer au SRPJ pour rédiger son rapport. Hermann avait été très clair là-dessus. S’il ne voulait pas qu’il lui retire l’enquête, il fallait qu’il aille dans son sens.

En marchant dans la fraîcheur toute relative de la nuit, il essaya de remettre en place les éléments qui avaient ponctué la journée.

Antonio Regalo, ancien footballeur professionnel, avait fait les frais de la folie meurtrière d’un tueur implacable, calculateur et particulièrement efficace.

Après avoir été maintenu en captivité pendant plusieurs jours dans des conditions qu’il ignorait encore, il avait été l’objet d’un supplice particulièrement élaboré.

Aymeric secoua la tête.

Toi, t’as dû faire une sacrée crasse pour qu’il invente un truc pareil.

Il repensa à la fiole que Lomis avait extraite de l’estomac et à la créature qui s’agitait à l’intérieur dans de larges arabesques.

Oui… Une sacrée crasse !

6

Lorsqu’il rentra vers vingt-trois heures trente, Laetitia n’était pas à la maison.

Visiblement, elle avait décidé de lui faire payer son absence.

Il s’allongea quelques minutes dans le sofa puis, ne tenant plus en place, alluma l’ordinateur. Deux nouveaux messages électroniques figuraient dans la boîte aux lettres. Il jeta le premier sans même l’ouvrir – un spam – puis focalisa son attention sur le deuxième. Il provenait de la PTS éculloise et était signé de la main d’Amandine Tellier.

Il en déduisit que c’était vraisemblablement le nom de la jeune femme qu’il avait croisée en début de matinée.

Charmante d’ailleurs…

Bon… Voyons ce qu’ils ont trouvé, pensa-t-il en cliquant sur la pièce jointe.

Le traitement de texte s’ouvrit dans une complainte inquiétante – son disque dur n’allait pas tarder à le lâcher – puis afficha le contenu du fichier. C’était le rapport préliminaire. Il récapitulait les premiers résultats de l’analyse des échantillons prélevés sur la scène du crime.

Il parcourut rapidement la première partie, car elle était composée d’informations qu’il connaissait déjà.

OK. Tout cela correspond à notre scénario.

L’échafaudage…

L’utilisation de la barre en fer…

Aucune surprise.

Puis il se concentra sur la deuxième partie du texte qui se révéla particulièrement intéressante.

Le matériel saisi sur place par les forces de police : deux caméras, un ordinateur portable et toute une flopée de CD-ROM ne laissaient planer aucun doute sur la nature paraphile1 de la victime.

Antonio Regalo n’était qu’un malade sexuel.

Les photos et les vidéos qui s’entassaient par centaines sur les supports de stockage n’étaient qu’un ramassis de saloperies pornographiques.

Tout y passait.

En continuant la lecture, il buta sur la dernière phrase du rapport et sentit soudain la colère l’envahir.

« Nous avons retrouvé plusieurs vidéos pédophiles. Des attouchements sur de jeunes enfants, mais également le viol d’une fillette dans les pires conditions. »

Viol d’une fillette dans les pires conditions.

Le type du loft luxueux, mort dans des souffrances abominables, n’était qu’un pédophile.

Aymeric, fou de rage, serra les poings puis les fracassa sur la table.

Putain de société !

Ça ne changera jamais.

Tremblant d’émotion, il ferma les yeux pour essayer de se calmer et débarrasser sa mémoire des phrases choquantes qu’il venait de lire.

Merde…

Salopard. Je comprends mieux, maintenant.

Le dilemme était posé ! Qui devait-il combattre ?

Cette gangrène, capable de commettre ce genre d’atrocités sur des gamins ou bien celui qui en avait débarrassé la société ?

Si cela n’avait dépendu que de lui, cela n’aurait pas fait un pli ! Il aurait déjà classé l’affaire et remercié le meurtrier.

1 Certains milieux psychiatriques aux États-Unis utilisent le terme de paraphilie à la place du mot perversion, dont le sens est devenu péjoratif. Ce néologisme, également utilisé en sexologie, désigne toute attraction ou pratique sexuelle qui diffère des actes traditionnellement considérés comme « normaux ».

7

— Qu’est-ce que tu racontes ?

— J’en ai marre. T’entends, Aymeric ? Marre… marre… marre. Je ne veux plus passer des soirées comme celle d’hier.

— Je suis désolé ma puce, mais je n’avais pas le choix. Tu sais très bien que si je veux avancer dans ce métier, je dois faire des heures. Dans la police, les horaires n’existent pas.

— C’est bien ce que je te reproche !

— Quoi ?

— Les heures ! Ton absence.

— Ah oui ? Et comment veux-tu que je fasse ? Hein ? Je n’ai pas papa et maman derrière moi.

— Ça veut dire quoi ?

— Rien… Laisse tomber. T’étais où d’ailleurs hier soir ?

— Avec Vanessa.

— Encore ?

La jeune femme le fixa dans les yeux puis afficha un large sourire provocateur.

— Et on s’est fait draguer toute la soirée. Et tu veux que je te dise ? Eh ben, j’ai adoré.

— N’importe quoi ! Ne cherche pas à me provoquer.

— Si… je veux que tu réagisses. Tu m’entends ? QUE TU RÉAGISSES. J’ai été assez patiente avec toi.

— Laisse tomber, Laetitia. Si c’est pour me dire ce genre de conneries, ce n’est pas la peine. Je n’ai pas besoin de ça en ce moment.

— Ah oui ! Pas besoin de ça ? Pas besoin de moi, plutôt !

— Exactement !

— OK, si tu le prends sur ce ton, je me casse.

— C’est ça !

La femme, folle de rage, s’enferma un bon quart d’heure dans la chambre, puis une valise à la main, claqua la porte, laissant l’homme seul face à sa détresse.

D’un certain côté, la scène qu’il venait d’endurer était inéluctable et ce n’était pas plus mal. Leur séparation couvait depuis un bon moment. Laetitia avait été là quand il en avait eu besoin. Maintenant, il se sentait plus fort. Beaucoup plus fort qu’à l’époque du suicide de Clara.

Il repensa à son passé.

Bon sang, qu’est-ce que cela avait été dur ! Quatre ans de douleur, quatre années abominables. Mais désormais, il se sentait prêt, prêt à assumer sa nouvelle vie et ce n’était pas une nana capricieuse qui ne vivait que par la reconnaissance des autres qui allait la lui gâcher.

Comme si de rien n’était, il termina de déjeuner tranquillement puis choisit avec soin ce qu’il mettrait aujourd’hui. Un costume sombre de marque italienne et une chemise blanche feraient l’affaire.

Il s’habilla en prenant son temps et en sifflotant un vieux tube qu’il venait d’entendre à la radio.

Le calme avant la tempête.

La journée qui commençait allait être particulièrement remplie.

Il reclassa le dossier qui traînait encore sur la table basse du salon puis le glissa sous le bras. Il aurait de quoi le remplir de nouveaux feuillets avec la visite qu’il avait planifiée aujourd’hui à la PTS.

Peut-être aurait-il un peu de chance ? Peut-être qu’en fouillant dans les recoins cachés du PC, les spécialistes lui donneraient de quoi lever une piste ?

8

Après avoir passé plusieurs journées à surveiller la batterie d’examens de fin d’année, Vincent Grange bouclait enfin l’année scolaire et se préparait à partir en vacances.

Il avait attendu ces deux mois de congés avec une impatience non dissimulée. Ils allaient lui permettre de souffler un peu.

Oui, il était temps. Le poids de la routine commençait à lui peser âprement. Un grand bol d’air. C’était exactement ce dont il avait besoin.

Mais pas n’importe où ! Les Philippines. Un pays merveilleux dont il connaissait désormais tous les attraits. Un véritable paradis sur Terre où il trouverait tout ce qu’il recherchait.

Il sortit de la douche et épongea avec soin sa peau fripée par les années. En observant le miroir, il soupira. C’était vrai que son physique avait changé et qu’il s’était altéré au fil du temps, et même bien plus rapidement qu’il ne l’avait pensé. Le jeune professeur, à qui tous les parents d’élèves faisaient des simagrées, était loin désormais. Aujourd’hui, il se sentait vieux, désespérément vieux.

Heureusement, il n’avait plus besoin de ça !

Avec dégoût et une certaine tristesse, il rasa les quelques poils blancs clairsemés qui faisaient de son visage une râpe à fromage puis plaqua en arrière les rares cheveux qui lui restaient.

Allez Vincent ! Tu pars en vacances aujourd’hui, nom de nom. Arrête de faire cette tête d’enterrement. Tes valises sont prêtes, le taxi va arriver. Dans une vingtaine d’heures, tu vas te délecter à nouveau des joies de Manille.

Alors qu’il terminait de s’habiller, la sonnerie de la porte retentit.

Tiens ? Qui peut donc venir me voir ?

Il jeta un coup d’œil à travers l’œilleton et discerna un homme en uniforme : le facteur.

— Oui ? C’est pourquoi ?

— Bonjour, Monsieur Grange. J’ai un recommandé pour vous.

— Attendez, je vous ouvre.

Il souleva la chaînette qui barrait la porte et, avec la méfiance qui le caractérisait, entrouvrit le panneau de bois.

— Vous êtes nouveau ?

— Je suis le remplaçant, monsieur. Vous savez… les vacances…

— Oh, je ne le sais que trop bien, et je m’en vais de ce pas en profiter moi aussi.

L’homme, sans considérer la réponse, fouilla dans sa besace et en extirpa une lettre au format ordinaire.

— Tenez, monsieur, reprit le préposé en lui remettant le pli. Vous devez signer ici.

Grange ouvrit la porte, signa le registre puis regarda l’enveloppe. Étonné, il la retourna immédiatement. Alors qu’aucun élément d’expédition ne figurait sur le recto, le verso exhibait un message inscrit au feutre noir.

Tu vas crever, espèce d’enculé !

— Mais qu’est-ce …

Il n’eut pas le temps d’en dire plus. L’arme de défense électrique s’abattit avec brutalité sur son avant-bras, crachant dans un éclair bleuté plus de cinq cent mille volts.

Il bredouilla, laissa tomber un filet de bave sur le sol puis, pris de convulsions, s’écroula sur le carrelage.

L’étranger s’approcha du corps, se retint de lui balancer un coup de pied dans les côtes et le tira à l’intérieur avant de refermer la porte.

— Je crains que vos vacances aient pris du plomb dans l’aile, professeur, mais ne vous tracassez pas, je vais m’occuper de vous pendant ces quelques jours que nous allons passer ensemble.

9

Aymeric Garche n’arriva à la PTS que vers dix heures du matin. C’est la jeune femme qu’il avait aperçue la veille sur la scène de crime qui le reçut poliment. Après un café rapidement expédié, ils s’installèrent dans un petit bureau du rez-de-chaussée qui donnait sur le grand parc arboré.

— Alors, qu’avez-vous découvert ? lança-t-il tout en s’asseyant dans le fauteuil qu’elle lui désignait.

— Pas grand-chose de révolutionnaire, malheureusement. Votre type est un malin. Il est méticuleux et s’y connaît parfaitement en techniques d’investigation. Il n’a rien laissé au hasard. Mais on a désormais la preuve qu’il est entré sans effraction. Il s’est invité chez sa victime.

— Sans effraction ! Une de ses connaissances ?

— Vous en avez de bonnes ! Des connaissances comme celle-là, on s’en passerait volontiers. Remarquez, avec ce qu’on a trouvé dans son PC, tout est possible.

— Pour ma part, je n’y vois que deux possibilités : soit il connaissait le type, soit il a ouvert à quelqu’un qui lui a inspiré confiance.

— Ça se tient.

— Et à votre avis, à qui fait-on confiance ?

— Euh… J’en sais rien. Un livreur, un employé du gaz ? Un flic ?

— Exactement. Et dans tous les cas, un homme en uniforme. C’est ce qu’on pourrait qualifier de confiance liée à la fonction.

— Oui, certes. Mais là, ce ne sont que des suppositions, lieutenant !

— C’est vrai. J’essaye seulement de mettre à plat toutes les possibilités et d’y trouver les plus cohérentes. Comme on n’a pas grand-chose à se mettre sous la dent, tout est bon pour avancer.

— Hum… C’est un fait. Un brainstorming n’est jamais mauvais. Mais venez. Les supports multimédias que j’ai à vous montrer sont, en revanche, la pure réalité. J’espère que vous avez du temps à me consacrer parce que ça va nous occuper un bon moment !

— Aucun problème. Ces éléments sont capitaux si je veux comprendre le profil de la victime et il se pourrait très bien que le tueur apparaisse dans les fichiers que vous allez me dévoiler.

Ils passèrent toute la matinée à consulter la gigantesque collection de monstruosités classée méthodiquement par la victime, puis vers midi trente, allèrent déjeuner afin de terminer leur conversation.

— Ce que je n’arrive pas à comprendre, Amandine, c’est qu’on puisse commettre ce genre d’atrocités, chuchota Aymeric afin d’éviter de faire participer les tables alentour.

— Oui, c’est monstrueux. Quand je pense que la gamine sur la vidéo n’avait pas plus de douze ou treize ans.

— J’en suis malade, gronda-t-il en secouant la tête. Si un jour je pouvais mettre la main sur un de ces fils de pute, je… je…

Il s’arrêta soudainement, réalisant que la jeune femme le regardait bizarrement, puis reprit sur un ton beaucoup moins agressif.

— Mais grâce à ça, on va pouvoir lancer des avis de recherche pour retrouver ces gamins.

— Et je vais pouvoir vous aider, lieutenant. On a déjà fait un premier tri. Certaines photos et vidéos datent de plus de vingt ans, d’autres apparaissent fréquemment sur les sites Internet illégaux et les forums d’échanges. En revanche, une dizaine de films sont complètement inconnus de nos bases de données et, vu les vêtements portés par les victimes, ils semblent particulièrement récents. Ils proviennent vraisemblablement d’une nouvelle filière.

— Une nouvelle filière ? Vous pensez que les vidéos n’ont pas été tournées en France ?

— Non. C’est l’inverse. C’est bien de la France qu’il s’agit, certifia la jeune femme en hochant la tête.

— Comment le savez-vous ? questionna-t-il, intrigué.

— On a analysé chaque image. Sur plusieurs extraits, on peut distinguer des journaux. Ils entrent de temps à autre dans le champ de la caméra. Après traitement numérique, on a pu identifier qu’il s’agissait de quotidiens français nationaux.

— On peut voir la date ?

— La date ?

— La date du journal ?

— Lieutenant ! On a seulement pu reconnaître le logo du canard. La qualité de l’image n’est pas suffisante pour en détailler le texte.

— Merde !

— Mais en tout cas, ça confirme que les crimes ont été commis sur le territoire français. C’est déjà une précieuse indication.

— Oui. Vous avez raison. Je vais demander l’appui d’Interpol. En attendant, il y a un point que je voulais également éclaircir avec vous.

— Bien sûr. De quoi s’agit-il ?

— La messagerie électronique ! Je n’ai pas compris ce que vous expliquiez dans votre e-mail. Pourquoi ne peut-on pas y accéder ?

— Elle est cryptée, enfin protégée, si vous préférez. Il a utilisé une technique particulièrement efficace : Pretty Good Privacy. C’est incassable. Mille vingt-quatre bits. Même les plus gros ordinateurs du monde ne peuvent pas en venir à bout.

— On n’aura donc jamais accès aux contenus de ses messages ?

— Non, j’en ai bien peur.

Il grogna et fit craquer ses doigts.

— Bon… Je rentre au SRPJ, voir s’il y a du nouveau. Merci pour ces précieuses informations.

— De rien, lieutenant. Ce fut un plaisir.

Il la fixa quelques secondes puis lui serra la main chaleureusement.

Sur le petit chemin qui menait jusqu’au parking, il se surprit à penser à elle. Oui, décidément, elle était particulièrement charmante.