Le diable dans la cuisine - Hélène Calvez - E-Book

Le diable dans la cuisine E-Book

Hélène Calvez

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Beschreibung

Un concours de circonstances des plus surprenants...Il y a seulement quelques mois, je vivais à Paris, et ma vie, placée sous la protection de la fée volupté, s'écoulait douce et paisible. Je me levais en milieu de matinée. Je déjeunais dans un bistrot qui liait casse du portefeuille et maigre-croûte. L'après-midi, j'écumais les boutiques dédiées à l'homme élégant, en prévision de ma soirée. Ensuite, je me rendais à l'officine chargée de me faire gagner toujours plus d'argent, profitant de mon passage pour harceler mes collaborateurs...Aujourd'hui, à la suite d'un étrange concours de circonstances, je bois de l'eau à la fontaine des villages, mes fringues ne sont plus très nettes, la charité me nourrit, je jouis de ma chasteté retrouvée, et je suis devenu un détective de l'impossible... sur le chemin de Compostelle. La vérité est que je n'ai pas choisi cette... activité, c'est elle qui m'a élu ! Le coup du sort ou le coup de tête qui a chamboulé ma vie me permet d'élucider des affaires que le bon sens qualifie de crimes impossibles. Des crimes restés inexpliqués, si je n'en avais été le témoin providentiel... Avec Le Diable dans la cuisine, Hélène Calvez s'attache à la mutation d'un yuppie en pèlerin de Compostelle, et nous livre ici son 3ème roman après Femmes de chambres et Bâb (Odin Editions).Un roman riche en suspense et rebondissements !EXTRAIT— J'ai démissionné, annonçai-je.— Tu t’expatries ! traduisit Daniel.Sous le coup de l'émotion, il lâcha sa fraise tagada qui retomba dans la coupe de glace au bubble gum où elle rebondit sur la gelée de vodka avant de se noyer dans la liqueur de fraise. Daniel était mon meilleur ami. Lors de notre première rencontre, Daniel et moi étions réciproquement tombés amoureux, de l'amant de l'autre. Durant quelques mois, nous avions joué à briser nos couples successifs, avant de découvrir que nous étions irrésistiblement attirés l’un vers l’autre. D’ennemis, nous étions devenus amis, à défaut d'être amants.Hotline des âmes jet-setteuses, Daniel était convoité et courtisé, trop. Quant à moi, j’aimais de nouveau les femmes.À PROPOS DE L'AUTEURNée dans les Landes, Hélène Calvez vit et travaille en région parisienne. Très vite naît son intérêt pour le fait de société qu'elle concrétise par l'écriture de nouvelles, puis de romans policiers.Ainsi, au travers de son genre de prédilection, elle s'est intéressée à la condition féminine à travers les siècles (Femmes de chambres, Odin éditions), puis à la politique de l'armement dans la péninsule arabique (Bâb, Odin éditions).

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Veröffentlichungsjahr: 2016

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Il y a seulement quelques mois, je vivais à Paris, et ma vie, placée sous la protection de la fée Volupté, s’écoulait douce et paisible. Je me levais en milieu de matinée. Je déjeunais dans un bistrot qui liait casse du portefeuille et maigre croûte. L’après-midi, j’écumais les boutiques dédiées à l’homme élégant, en prévision de ma soirée. Ensuite, je me rendais à l’officine chargée de me faire gagner toujours plus d’argent, profitant de mon passage pour harceler mes collaborateurs. Puis, je dînais dans un restaurant étoilé ou en attente de l’être. Enfin je me rendais à une party où j’étais assuré de trouver une coupe de champagne, un rail de coke, un anus accueillant et un con humide.

Aujourd’hui, à la suite d’un étrange concours de circonstances, je ne vis plus à Sybarite Land. Je bois de l’eau à la fontaine des villages, mes fringues ne sont plus très nettes, la charité me nourrit, je jouis de ma chasteté retrouvée, et je suis devenu un détective de l’impossible. Ne voyez pas dans l’octroi de ce titre la manifestation d’un fanfaron qui chercherait à enjoliver son ascétique existence. La vérité est que je n’ai pas choisi cette… activité, c’est elle qui m’a élu pour la servir. Le fait est que le curieux coup du sort qui a chamboulé ma vie m’a permis d’élucider des affaires que le bon sens qualifie de crimes impossibles. Des crimes qui seraient restés inexpliqués, si je n’en avais été le témoin providentiel.

Alors, chemin de croix ou rédemption ? Puisse ce récit y apporter une réponse.

La parole de Yahvé fut adressée à Jonas, fils d’Amotaï : « Lève-toi, lui dit-il, va à Ninive, la grande ville, et annonceleur que leur méchanceté est montée jusqu’à moi. »

Jonas se mit en route pour fuir à Tarsis, à l’autre bout du monde, loin de Yahvé.

— J’ai démissionné, annonçai-je.

— Tu t’expatries ! traduisit Daniel.

Sous le coup de l’émotion, il lâcha sa fraise tagada qui retomba dans la coupe de glace au bubble gum où elle rebondit sur la gelée de vodka avant de se noyer dans la liqueur de fraise.

Daniel était mon meilleur ami. Lors de notre première rencontre, Daniel et moi étions réciproquement tombés amoureux, de l’amant de l’autre. Durant quelques mois, nous avions joué à briser nos couples successifs, avant de découvrir que nous étions irrésistiblement attirés l’un vers l’autre. D’ennemis, nous étions devenus amis, à défaut d’être amants. Hotline des âmes jet-setteuses, Daniel était convoité et courtisé, trop. Quant à moi, j’aimais de nouveau les femmes.

Avant d’entamer la tournée des boîtes, je lui avais donné rendez-vous au Plaza afin de parler de mon extravagante aventure de la veille. Dans l’ambiance cosy du bar, je commençais à reprendre mes esprits.

Je l’attendais depuis dix minutes quand il m’avait sonné pour me dire qu’il avait fait un détour par le Bois de Boulogne. J’avais consulté ma montre et grimacé. C’était bien le moment de rechercher son tapin favori, alors que j’avais tant de choses à lui confier ! J’avais bu une gorgée de ma boisson - un cocktail kiwi-menthe-pamplemousse recommandé par ma naturopathe pour doper mes défenses immunitaires.

Depuis quelques semaines, tout allait de travers dans ma vie. Côté affectif, d’abord. Celle que j’appelais « mon adorable bouton d’or » m’avait quitté. Elle avait rompu pour des raisons que je jugeais idiotes : j’étais immature et cynique. « La société est immature et cynique », lui avais-je répondu, « pourquoi en serait-il différemment de ceux qui la composent ? », « Quand je pense que tu es cultivé et intelligent, ouvert et amoureux », avait-elle rétorqué, « Quel gâchis… »

Sa réplique m’avait laissé sans voix. Je ne comptais plus le nombre de fois où j’avais plaqué ma - mon - partenaire du moment. Cependant, quant à moi, j’avais été très peu abandonné, encore moins en raison de mes qualités.

Au lendemain de la rupture, j’avais jeté mon dévolu sur une jeune stagiaire de l’entreprise, à qui j’avais fait croire que mes hautes responsabilités permettraient de la faire embaucher. Combien de nanas avais-je connues qui avaient cru à ma promesse ? Un manager ne tient jamais ses promesses, et l’on paie - cher, parfois - la force de conviction qu’il déploie à vous les faire miroiter.

Ensuite, je n’avais pas couché avec elle et je l’avais recommandée pour une embauche. Cet acte inconsidéré m’avait propulsé au top des rumeurs de couloirs.

Toujours pas de Daniel. Comment avais-je pu tomber sous le charme de cet esthète vibrionnant qui avait pour devise : ardeam in flamis eternis, dum amore. J’avais vidé mon verre et en avais commandé un autre.

Depuis la rupture, je dormais seul. Cela ne m’était pas arrivé depuis mon dépucelage. La peur du noir a beaucoup contribué à ma bisexualité. Incapable de rester seul, je n’ai jamais été très regardant sur le sexe des mes partenaires. Je dormais donc seul et n’éprouvais plus le besoin de sentir un corps nu, chaud, humide, poisseux contre le mien.

Enfin, côté art de vivre, ma réputation était en jeu. Par étourderie, j’avais confié à mon tailleur le choix des boutons de mes vestes. Cette faute impardonnable de goût me valait d’avoir remisé ma veste en tweed faute d’avoir fait coudre des boutons en cuir tressé.

Quant à ce qui m’était arrivé la veille… Enfin, il avait poussé les portes du Plaza. Boucles brunes sur un visage ouvert, sourire enjôleur, Daniel rayonnait dans son costume blanc Burberry, veste croisée, boutons, pantalon court, que chaussaient des bottines, qui n’en étaient pas, car décolletées, mais bottines tout de même, car fermées par un réseau compliqué de boucles de lacets de cuir. Pour ma part, j’avais craqué, dans l’après-midi, pour un costume marine, une sorte de popeline en stretch, de facture italienne, cela va de soi. J’étais un inconditionnel de la ligne napolitaine pour l’aisance procurée par la fronçure de la manche au niveau de l’épaule. Une visite chez Emling m’avait réconcilié avec la marque, et j’étrennais une paire d’hidalgo. Ce même après-midi, j’avais renouvelé ma gamme de produits de soins pour cheveux et corps ; d’abord, un excellent savon à barbe au citron vert ; une eau de toilette à base d’infusion de coriandre, cumin, gingembre et d’huile de poivre noir dont le parfumeur m’avait garanti le pouvoir énergisant ; un gel douche à base de melon de Cavaillon et géranium ; enfin un shampooing à l’extrait de quillaja avec noix de muscade et armoise. Le parfum reflète un état d’esprit. Fût-ce inconsciemment, j’avais préparé mon départ.

Daniel avait passé sa commande.

— Figure-toi, m’avait-il dit sans préambule, que le beau Karim avait déjà un rendez-vous. Au moment où je faisais demi-tour (et où tu allais me rejoindre, avais-je complété,) Eddy m’appelle.

Eddy ? Qui était-ce encore ?

— Sais-tu ce qu’il m’a dit ?

Le serveur s’était approché, un plateau en main, et avait déposé une coupe de glace monstrueuse. Qui pouvait bien être Eddy ?

— « C’est la meilleure que je connaisse », m’a dit Eddy, « quand tu veux pour te pomper ». Tu me connais : je ne résiste pas à un appel au secours. C’est mon côté altruiste.

— Te voilà donc soulagé ! avais-je dit d’une voix aigre.

Son visage s’était éclairé d’un sourire radieux.

— A sec ! Au fait, de quoi voulais-tu m’entretenir ?

Durant tout le temps où je l’avais attendu, je m’étais répété mes répliques, j’avais imaginé les siennes - je le connaissais si bien. Maintenant qu’il était là, devant moi, je réalisais que tout était vain. Vanitas, vanitate… D’une bonne humeur inaltérable, charmeur, décontracté, Daniel était tout cela, et superficiel, et inconstant. Il dégageait un parfum à base de vétiver et de coriandre qui s’accommodait fort mal avec la fragrance de mon nouveau gel douche. Sensualité versus Esprit d’Aventure. C’était un cas de scented dealbreaker. Il était tout bonnement impossible que Daniel pût m’être d’un quelconque réconfort. Il ne comprendrait jamais pourquoi j’avais démissionné.

C’était d’ailleurs encore confus dans mon esprit, mais j’avais l’intime conviction que la recherche du bonheur ne consistait pas à me rassasier de tous les biens sur terre mais à savoir, au contraire, m’en priver. Comment avais-je été touché par la grâce ? Grâce à une pauvresse, une église et un taxi ! Surtout le taxi, surgi de nulle part, j’en étais de plus en plus convaincu. J’avais attendu que Daniel prît une bonne cuillère de glace surmontée d’une friandise pour lâcher mon incipit.

— Non, je ne m’expatrie pas, j’ai démissionné.

— Où est la différence ? insista-t-il, repoussant sa coupe, comme s’il n’avait plus faim. Démissionner, ça signifie que tu comptes t’installer à l’étranger pour moins payer d’impôts.

— Et le bouclier fiscal ? tentai-je de tempérer.

Il ouvrit des yeux ronds.

— Mais, qu’est-ce que tu racontes ? C’est pour les besogneux, cette mesure ! Ceux qui croient que c’est en travaillant qu’ils vont s’enrichir.

Je finis ma boisson.

— Je te le confirme : je n’ai pas l’intention de m’expatrier.

Qu’est-ce que j’en savais ? Je n’avais encore rien décidé. Ma préoccupation immédiate était de changer de vie. Daniel décida de commencer la soirée par le Zanzibar. Je me ralliai à son choix, moins par conviction qu’effet d’entraînement. Comment allais-je mettre à exécution un projet qui n’existait que dans les limbes de mon cerveau ?

La salle était comble. Zanzibar. Un kaléidoscope d’images paradisiaques tournoya dans ma tête. Les lagons, les arbres tropicaux, les plages de sable blanc, les sacs d’épices multicolores se succédaient à un rythme toujours plus rapide. Je me voyais bien, à l’instar de Rimbaud, en poète déçu, parcourant l’Afrique à dos de chameau, vivant d’émotions violentes.

— Enculez-moi ! Enculez-moi ! hurla l’homme, surgissant des coulisses, complètement nu et couvert d’excréments.

Rimbaud était mort de la gangrène. L’Abyssinie n’existait plus. L’Ethiopie et la Somalie étaient en guerre. Je n’étais pas très anal. Exit l’Afrique.

— Alors, si tu ne t’expatries pas, que comptes-tu faire ? s’enquit Daniel, tout en considérant l’entrejambe d’un jeune pigiste qui prenait, fébrile, des notes sur le spectacle. Crois-tu que je suis mieux membré que lui ? me chuchota-t-il à l’oreille.

— Tu es superbe, dis-je à l’enflure de l’entrejambe que la courte veste ne dissimulait pas.

Ma remarque le ravit et il ne pensa plus au pigiste. Sur scène, l’action atteignait son paroxysme : le cheval pissa. La fille sauta à pieds joints dans l’urine, éclaboussant le premier rang, qui s’esclaffa, tandis que le fond de la salle braillait :

— A poil, tous !

Nous décidâmes de continuer au Batofar. Le bateau, dont le nom se détachait en lettres blanches sur la coque turgescente, était amarré au pied du bâtiment de la bibliothèque François Mitterrand, barré d’un immense X rose. Je refusai d’y voir un signe. L’ambiance dans la boîte était hystérique : DJ Marco mixait accompagné de Maria Do Brasil. Toute la boîte de nuit vibrait sous les sonorités brésiliennes. La bonne ambiance raviva mon humeur quelque peu ternie par un début de soirée guère affriolant. Cela fut malheureusement de courte durée.

— Je reviens du Québec où j’ai passé un séjour dans un hôtel de glace, hallucinant ! tenta de me vendre Elena. Et de détailler l’architecture hallucinante : lustre, tabouret, pilier, taillés, polis sculptés, gravés, dont la transparence renvoyait à une impression d’irréalité.

— Un hôtel de glace ? l’interrogea Daniel.

— Oui, tout en glace.

— Les murs, le sol ?

— Tout, te dis-je.

Sa glace me refroidit.

— Je t’assure que tu dors très bien, l’hôtel met à ta disposition un sac de couchage qui tient chaud jusqu’à -30°.

— Attends, le pieu est en glace ? s’enquit Julien.

— Mais oui !

— Chez moi, un lit ne sert pas à dormir, railla Daniel.

Je me hâtai de voler au secours de l’innocente.

— Comment font-ils au printemps ?

— Chaque année, le design et la décoration sont renouvelés, s’enflamma Elena. C’est vrai qu’une petite laine est nécessaire mais imagines-tu prendre un bain tourbillon dans une cuve de glace ou boire une vodka dans un verre creusé dans une brique de glace. Tout simplement hallucinant.

Ce qui était « hallucinant » était de vanter des vacances glaciales alors que la brave fille s’était vaporisé d’un parfum vanille-coco dont mon imagination exploitait la senteur par l’évocation d’un zéphyr caressant des îles paradisiaques.

— Emmanuel s’est installé à Bangkok, son commerce d’œuvres d’art marche plutôt bien. Il compte revenir ces prochains jours, intervint Thierry.

— Comment le sais-tu ? s’empressa Daniel, toujours à l’affût d’une information à destination du réseau.

Le groupe Speed Live Free venait de succéder à DJ Marco, le show case hip hop-2step-jungle était explosif. Thierry prit un air de comploteur. La main en porte-voix - le sound-system ébranlait les cloisons - il hurla :

— Il compte ouvrir une galerie pour exposer les trésors dénichés en Asie.

Daniel me donna une bourrade.

— Qu’en dis-tu, l’esthète ? Bangkok ?

Pas question de prendre l’avion. Pas même pour de jeunes éphèbes à trois dollars cinquante. Je trouvais désespérant de me charger de boîtes de préservatifs, n’étant pas sûr de la qualité des produits locaux, et déjà fatigué à l’idée de marchander.

Pourquoi pas le bateau ? Cette hypothèse me rappela une publicité, jetée négligemment sur la desserte du vestibule, qui proposait une croisière en porte-conteneurs. Le bruit du sound-system s’estompa pour être remplacé par le cri des mouettes. La perspective d’être seul, tout du moins d’être entouré d’une clientèle triée sur le volet - journaliste, écrivainvoyageur, désœuvrés dans mon genre - combla mon appétence d’indépendance. Je commençais à baigner dans une douce euphorie, m’émerveillant des prodigieuses facultés du cerveau. Tous les matins, je faisais de l’exercice sur le pont, alternant sprints et étirements, pour m’accouder ensuite au bastingage, serviette éponge autour du cou, tee-shirt exhalant la puissante odeur du mâle, l’air vif du large séchant mon visage en nage. Je surplombais les flots, à la proue du navire. J’étais en train d’admirer la quille crevant la surface de l’écume quand les embruns me fouettèrent le visage. Et s’il pleuvait ? Et si je ne m’entendais pas avec les autres passagers ? Et si je ne comprenais pas le mauvais anglais du commandant ? L’hindi du quartier-maître ? Le russe du mécanicien ? Et si la cuisine était mauvaise ? Et si ma route croisait celle d’une vague « scélérate », cette vague géante de trente mètres, qui tord les barres d’acier ?

Je revins au Batofar. L’on avait quitté l’Asie pour l’Europe.

— J’ai passé quelques jours à La posta Vecchia, un palazzo à vingt minutes de Rome, me vanta Mateo. C’est une adresse pour les amoureux d’art et d’histoire. Tu dormiras dans la résidence d’amis des princes Orsini. On dit aussi que la demeure fut édifiée sur d’anciennes ruines romaines. Cet hôtel est remarquablement restauré, l’on croirait résider dans un musée : sculptures, bibelots, meubles, immenses tapisseries qui recouvrent les murs, miroirs du XVIème siècle.

Et un squelette dans le placard, ai-je eu envie d’ajouter.

Après le Batofar, nous avons poursuivi la soirée aux Bains. J’étais morose. Je désespérai de trouver un coin tranquille pour continuer de vivre ma vie, celle que j’avais toujours vécue. A Paris, ce n’était plus possible. A moins de changer de vie ?

Tom organisait la soirée d’anniversaire d’Alexandra. Au moment où l’on apportait le confit de canard avec sa purée de marrons, où l’électro se mariait avec le hip-hop, où je mourais d’envie d’aborder Polanski pour lui parler de Tess, qui resterait à jamais pour moi un film inoubliable, Daniel me recommanda une destination.

— Le Rajasthan, me dit-il, en me tapotant l’épaule. Le Rajasthan, en cette saison, c’est épanouissant. Ça te changera de la grisaille parisienne. (Ses yeux se plissèrent, ses mains s’animèrent.) Imagine : un éléphant à la peau rose sur laquelle on a peint des marguerites aux pétales jaunes, verts. Imagine : un ciel de carte postale, l’hôtel - un palais, ancienne demeure de maharadjah, colonnes de marbre, lustres géants en cristal de Bohème - ta Cadillac pénètre dans le parc, longe un étang où les fleurs de nénuphars ont éclos, une Indienne, sari aux tons mordorés, pendants d’oreilles et de nez en or, descend les marches pour t’accueillir…

— Tu ne vas plus au Bois ? l’interrompit Thierry.

Daniel ne se démonta pas.

— Elle porte des anneaux d’or aux bras et aux chevilles, la marque des esclaves. Elle te conduit dans un petit salon, te fait asseoir sur une peau de tigre, et te sert des brochettes de viande qui ont longuement marinées dans du cumin, de la mangue séchée, du piment vert, de la pâte d’ail, de la menthe fraîche.

— Quand on parle si bien des femmes…

— Musclor m’attend à la maison, s’énerva Daniel. C’est un plâtrier; hier, je me suis fait un électricien. Incroyable, ce que le bâtiment donne une belle musculature.

Thierry me souffla qu’il allait illico entreprendre des études de plomberie. Je n’avais pas envie de rebondir sur l’éternelle querelle entre eux, aussi, je recadrai le débat.

— J’ai idée de rester en France.

Je frissonnai. D’où me venait cette idée ? Daniel grimaça. Tom resta silencieux. Thierry se racla la gorge. Impossible de me souvenir par quelle association de mots ou d’images m’était venu l’envie de muser en France !

— En France ! dit Elena, avec une moue de dégoût.

— Saint-Trop est d’un commun, il y a trop de nouveaux riches.

Et Daniel de renchérir, tout en reconnaissant que l’on pouvait y faire des rencontres intéressantes. Dans la bouche de Daniel, ça voulait dire « plan Q ». Puis, Thierry et Mateo devisèrent longuement sur Biarritz où bon nombre de nos connaissances s’étaient installées. De l’avis des colonisateurs, c’était le meilleur coin : un climat excellent, la mer… Ils avaient, cependant, pointé un sérieux écueil : l’habitant du lieu. Le Basque. Beau mâle mais fier.

Tom, qui revenait de Londres, avoua qu’il reprenait du poids à Paris.

Et tous, connaissant ma gourmandise, de me proposer un plat.

— J’ai goûté un carpaccio figues et foie gras, à se rouler par terre, promotionna Julien.

— Moi je vous recommande les nems au foie gras, le cochon laqué.

— L’artichaut poivrade, les bulots au vinaigre d’orange.

— Le pigeon d’Anjou enrobé de muscovado servis avec des navets glacés.

Et la province ?

— Il faut que tu goûtes les jambonnettes de cuisses de grenouille à la purée d’ail et au jus de persil,

— Le pavé de turbot rôti à la vinaigrette de jaunes d’œufs à l’estragon et aux pointes d’asperges.

Et l’originalité ?

— Les macarons à la carotte.

— Les pralines à l’artichaut.

— Le parfait glacé de fromage de brebis aux côtes de bettes à l’angélique, me conseillèrent les uns et les autres avant d’être brutalement interrompu par Thierry.

— Vous n’y êtes pas du tout ! On croirait que vous ne connaissez pas notre ami.

Enfin une remarque pertinente, me dis-je, avant de m’inquiéter de sa teneur. Thierry, personnage excentrique et pique-assiette professionnel, n’était pas réputé pour sa profondeur psychologique, plutôt pour celle de son fondement.

— Entrer dans un restaurant n’est pas un acte ordinaire. D’ailleurs, ce n’est pas au client à choisir son restaurant mais à ce dernier de sélectionner sa clientèle. Bien manger se mérite.

— Tu ne nous apprends rien de nouveau, objecta Julian, l’on juge un bon restaurant à son addition à trois chiffres.

Je crois à la mémoire du goût. Je suis devenu gourmand l’année de mes sept ans lorsque maman m’emmena chez un oncle, dernier des soixante-huitards, qui vivait du produit de sa ferme.

— Pas seulement, insista Thierry, qui paraissait bien dominer son sujet. Je te parle de restaurants à cinq cents-six cents euros. D’ailleurs, le terme de « restaurant » est au cas précis impropre. On n’y va pas pour déguster, plutôt pour découvrir, tester…

L’oncle possédait quelques poules et un potager.

— Notre ami connaît déjà Ferran Adria, s’esclaffa Daniel, le caviar de melon, le croquant aux algues…

Un soir que nous avions ramassé des piments doux, quelques tomates mûres à point, un poivron, et relevé les œufs, il nous cuisina une omelette mousseuse à la ratatouille, dans une poêle en fonte, sur un lit de braises. J’en salivais encore.

— Je ne te parle pas d’Adria mais de Masa à New-York. Ce que j’apprécie dans la cuisine japonaise est que l’on cuisine pour toi. Le cuisinier, les commis, te préparent le plat pour toi. Et quels plats ! Le riz déjà, un tamaki cultivé en Californie, la langue d’oursins à la truffe, les œufs de poisson volant. Pour toi, Masa, fait venir les meilleurs produits. Lorsque je vais chez Masa, je me sens exceptionnel.

Pourquoi avais-je perdu le goût des choses simples ? Comment l’avais-je perdu ? Que s’était-il donc passé dans ma vie ? Enfin, pourquoi était-ce précisément ce soir, alors que j’étais en train de me chercher une issue de secours, que ce goût d’omelette à la piperade me revenait en bouche, tel un trésor retrouvé ?

— Qu’en penses-tu ? me lança Thierry.

Ma mémoire récupéra le dernier mot. « Exceptionnel ». Ce qui était exceptionnel, à mon sens, était de voir surgir de nulle part un taxi. C’est une sensation qu’il faut avoir vécue, ne serait-ce qu’une fois. Je me remettais doucement du K.O. En visionnant le film de mon existence. Où avais-je bien pu commettre une erreur ?

— Alors, Masa, New-York, qu’en penses-tu ?

— Ah, oui, Masa ! bafouillai-je.

Peut-être avais-je commis quelques excès, par le passé ?

— Ne me dis pas que tu connais ?

Je tentai de reprendre contenance. Pascal arriva, sur ces entrefaites, et me sauva d’un mensonge. Il nous proposa de nous rendre au Mathis, Carl mixait, et il ne voulait pas rater ça.

A trois heures du matin, l’ambiance était à son zénith. Carl, puis Bettina, vinrent nous saluer. Thierry se chargea de les informer. Carl me confia que Paris était la plus belle ville du monde et qu’il ne se voyait pas vivre ailleurs. Précisons que Carl ne s’écarte jamais du quartier des Champs-Elysées.

— Je reviens de me faire masser avec une huile essentielle bio d’argousier, très riche en vitamine C.

— Moi, je vais au Keum Club, publicita Julien.

Daniel dressa l’oreille.

— Le Keum Club?

— Mille sept cents mètres carrés de cours dévolus au corps, dans le XVIème, ajouta-t-il à l’attention de Carl. J’y ai découvert le Power Yoga, (nous ouvrîmes la bouche,) tu travailles les muscles de façon à favoriser la détente, l’équilibre entre le corps et l’esprit, récita-t-il, en client convaincu.

— Cela te ferait du bien de penser à toi, me suggéra Daniel.

— Je sors de chez l’esthéticienne, me récriai-je. N’as-tu pas remarqué ma mine superbe, me pavanai-je, avant de constater que l’éclairage artificiel ne rendrait jamais la lumière naturelle.

— Et ton alopécie ? railla Daniel.

— Ce sont des micro-tonsures, d’abord, répliquai-je.

— J’ai eu le même problème, l’an passé, me confia Carl. Je l’ai résolu grâce aux conseils d’un herboriste. J’ai commencé par une décoction d’ortie avec du fenugrec en poudre qui a assaini le cuir chevelu. J’ai suivi le traitement quelques semaines avant d’appliquer trois gousses d’ail écrasées mêlées à de l’huile essentielle de thym et d’amande douce. Il faut laisser poser toute une nuit ; au matin, tu te laves avec ton shampooing habituel. Admire le résultat.

Il se passa la main dans sa crinière de lion et sa chevelure jeta des reflets d’or.

— Tu devrais peut-être consulter ? suggéra Elena.

J’aime bien Elena. Elégante, disponible, serviable, Elena cumule les qualités, et naïve. « Ma chère Elena », ai-eu envie de lui répondre, « la perspective que l’on s’intéresse à sa personne procure à l’hypocondriaque un soulagement immédiat ». Les cabinets des psys étaient pleins de gens en recherche de reconnaissance.

Je n’avais pas besoin que l’on m’aime, je ne recherchais pas les congratulations, hypocrites ou sincères d’ailleurs. Il venait de se passer un événement dans ma vie au cours duquel j’avais assisté à la fracture de mon ego. C’est une sensation que je ne souhaite à personne, pas même à mon pire ennemi. Désormais, je voulais me prouver que j’étais capable de tout quitter pour partir à la recherche de ce que j’avais perdu : mon bonheur.

— Ce qui te ferait un bien fou serait de suivre une cure à base d’ayahuasc, conseilla Maya.

— C’est vrai que tu as une mine superbe, admit Elena.

Elle balaya du regard la silhouette.

— Oh, tu as perdu tes bourrelets ! Raconte vite !

Maya rejeta en arrière ses longs cheveux et gonfla la poitrine. Je détestai qu’elle fît l’importante, ça lui donnait un genre vulgaire.

— Je suis allée retrouver un chaman, en Amazonie.

— Un chaman ! m’exclamai-je.

— En Amazonie, ajouta Daniel, qui fit la grimace. Les araignées, les serpents, beurk, dit-il avec une grimace de dégoût.

— Je ne te mentirai pas, me dit-elle, glissant son bras sous le mien. J’ai croisé de ces bestioles ; j’ai même failli faire pipi sur un serpent. Sur le coup, j’ai eu très peur, mais après, j’ai oublié. Je vais te raconter. A force de boire des tisanes, une nuit, j’ai une envie folle d’uriner. J’ai allumé ma lampe frontale, soulevé la moustiquaire, je suis descendue du hamac et suis sortie de la hutte (je lui ai adressé mon plus beau sourire, celui avec lequel j’étais irrésistible, mais, dans mon cerveau, « lampe frontale », « hamac », « hutte », « tisane », avaient allumé plusieurs témoins d’alerte.) Dans le chemin, le faisceau de ma lampe a éclairé un tronc d’arbre. J’allais l’enjamber quand je l’ai vu onduler.

Diverses exclamations ont jailli. Sacré conteuse, cette Maya !

— Comment t’as fait, alors ? s’écria Elena, qui, sous le coup de l’émotion, en oubliait son français.

— Je me suis accroupie au milieu du chemin; j’étais trop pressée pour chercher un autre endroit.

— Tu ne craignais pas les rencontres, s’enquit Daniel.

— Penses-tu, en pleine jungle.

— Pleine jungle ?

— Totalement. Tout apprenti sorcier doit s’isoler afin que la plante qu’il est en train d’étudier lui « parle ».

— Un apprenti sorcier ? fit Julian, dressant l’oreille.

Julian est le fils d’un richissime antiquaire. Depuis l’âge de seize ans, il fréquente les soirées mondaines. C’est un type jovial, d’humeur égale, qui n’abuse jamais de la coke, à cause de la lucidité qu’elle lui procure, précise-t-il. Il est attaché de presse, profession où l’on étudie le savoir-faire du faire-savoir.

— En Amazonie, le chaman m’a dit que j’avais de bonnes dispositions pour devenir chaman, à mon tour. J’ai bu des litres d’ayahuasc, j’en ai même préparé moi-même. La formation commence par une diète sévère, de façon à se purifier pour mieux ressentir l’action de la plante. Tu dois t’isoler, interdiction d’entrer en contact avec quiconque, aucun toucher avec une autre personne. C’est lorsque tu es à jeun que tu es le plus réceptif.

Daniel ouvrit la bouche.

— Le jour de la cérémonie, tu prends un bain de boue, et tu bois la décoction de la plante. Après tu attends qu’elle te parle, c’est à dire que tu vas rêver ce qu’elle te dit, le chaman t’aide ensuite à interpréter tes visions ? Qu’est-ce que j’ai vomi ! Ma voisine, elle, avait la diarrhée. Ça prend des années pour devenir guérisseur.

Je venais de démissionner, j’avais vingt-sept ans et peur de l’avenir. Je n’ai rien dit à Maya. Qu’aurais-je bien pu lui dire ? Que son expérience me semblait extrêmement intéressante ! Que j’allais « zétudier » la question ! Les autres n’ont pas commenté, d’ailleurs. Daniel a mis un moment à récupérer. Julian a ouvert la quatrième bouteille de champagne. Puis les verres se sont entrechoqués. Je voulais réfléchir mais j’avais du mal à me concentrer. En fait, je prenais peu à peu conscience que le ciment qui m’unissait au groupe se craquelait. Je me sentis observé. Thierry me détaillait.

— Quelle idée bizarre de rester en France ! Ne couverais-tu pas une dépression ?

Tous me dévisagèrent à leur tour, avec la mine d’un chercheur d’or qui vient de découvrir le filon du siècle.

— Je me porte très bien, dis-je d’une voix fêlée.

— J’ai entendu dire que dépression voulait dire baisse de l’estime de soi, commença Maya.

La rumeur, ce sont des sots qui se prennent par la main.

— C’est ridicule, répliquai-je, je ne suis pas dépressif, jamais comme aujourd’hui, je n’ai été autant en accord avec moi-même.

Mon nouveau moi, assurément.

— Connais-toi toi-même, ricana Daniel. Tu as raison. Excellente philosophie. On n’enseigne pas assez Socrate à l’école, le seul philosophe qui a professé la recherche de la porte qui conduit au royaume intérieur. Le problème n’est pas de frapper à l’huis, mais de savoir l’ouvrir. (Je fus surpris par tant de pertinence; cette agréable impression fut malheureusement de courte durée. Il brandit son majeur.) Je suis le serrurier qu’il te faut. Rien ne m’intéresse davantage que de crocheter, avec doigté, un huis clos. (Les rires éclatèrent.) Ensuite, une fois entrés, nous nous enfoncerons dans le fondement de ton existence. Je serais là avec toi quand tu découvriras le secret de ton intimité.

Les rires redoublèrent. Je me forçai à rire avec eux.

— N’empêche ! Si j’étais toi, dit Thierry, je suivrai nos conseils, tous.

— Tu ne baises pas assez, moulina Daniel.

— Une promenade gastronomique, projeta Mateo, des soins corporels inédits (Daniel lui fit un clin d’œil, Maya approuva,) un petit voyage…

— Du sur-mesure, évidemment, renchérit Clara. Lâcher de ballons sur le lac Titicaca, souper fin au sommet du Mont-blanc. Toutes tes folies sont réalisables, je connais une très bonne agence…

Et la planète ? Vous songez à la planète ? A cette débauche de bouffe, d’énergie ? C’était d’ailleurs la première fois que je m’y intéressai moi-même. Un sursaut ? Une suée inonda mes épaules. Ce brusque intérêt pour l’environnement, pour le saccage orchestré par l’activité des hommes était-il en rapport avec mon impérieux désir de fuir ?

— Pourquoi ne commencerais-tu pas par quelque chose de plus simple : changer la déco de ton appartement ?

Elena était une fille pleine de bon sens.

— De nous tous, c’est toi qui a le plus de goût, concéda Daniel. Tu as le chic pour rendre unique un intérieur.

— Pourquoi alors changerai-je de déco ?

— Mais qu’as-tu enfin ? s’agaça Daniel. Tu es toujours à trouver une objection.

— Juste, précisa Julian. Une juste objection.

— Je ne te connaissais pas ce côté… (Tom chercha le mot.) Ce côté sage. Oui, sage.

Je m’empourprai sous l’effet de la vérité. Elena se tourna vers moi.

— Cher ami, ce n’est pas de ta déco dont je parlais, mais de la mienne. Je rêve d’une maison sur-mesure.

— Commande-toi des meubles ? dis-je d’une voix lasse.

— Tu ne comprends donc pas. Ce n’est pas ton ameublement qui est unique mais le goût avec lequel tu sais marier couleurs et matériaux.

C’était l’heure de l’after. La soirée refluait, laissant dans son sillage une certitude grandissante. Il fallait tout quitter, m’organiser de telle sorte que je ne sois dépendant de personne, que je ne sache pas, moi-même, où aller.

Bettina se frotta contre moi; elle portait une tunique léopard. Lorsque des fragrances de tubéreuse, jasmin, santal et miel embaumaient l’air, c’est que Bettina n’était pas loin. Bettina portait « Amoureuse », une eau de parfum intensément féminine, depuis si longtemps que c’était fusionnel.

— Caro mio. Je t’aime. Viens à Rome. En matière d’amour, Paris ne sera jamais que l’antichambre des lieux de perdition.

Je ressentis un picotement au cœur. « Je t’aime », avait-elle dit. Je songeai que mon départ de Paris risquait de se prolonger, voire d’être définitif. Ma gorge se noua.

— Tu as changé de parfum, notai-je.

— Caro mio, il te plaît ?

— Il te va très bien, dis-je inspirant dans son cou une composition de fruits à base de pruneau, cassis, pêche confite, agrémentée d’une pincée de cannelle.

C’eût été hier, avant-hier, avant que ma route ne croise une pauvresse dans une église, en attendant un taxi surgi de nulle part, donc c’eût été hier, j’aurais, en toute certitude, suivi Bettina. Mais aujourd’hui, que pouvais-je espérer d’une femme parfumée de « Cruelles Intentions » !

Elle me lécha le visage à vigoureux coups de langue tandis que son pied écrasait la pointe de ma chaussure. « Merde, mon hidalgo », pestai-je me cabrant; mouvement mal interprété par Bettina qui accentua la pression de son corps, de sa langue, de ses membres contre moi. Je me contorsionnai de manière à pouvoir mesurer les dégâts sur ma chaussure. Enfin, Bettina me laissa choir, un immense sourire aux lèvres. Autour de nous, nul ne semblait s’être intéressé au couple que Bettina et moi-même avions formé l’espace de quelques secondes. Pourtant, je devrai me souvenir de cet instant toute ma vie, car c’est en examinant la pointe de ma chaussure, en constatant que la peausserie était intacte, en cherchant l’explication de ce miracle, en remarquant que Bettina était chaussée de ridicules sandales en cuir, dont le prix était inversement proportionnel à la quantité de matière première utilisée pour sa confection, c’est donc en examinant la pointe de ma chaussure que je sus comment j’allai me rendre au bout du monde.

— A pieds ! s’exclama Daniel, l’air horrifié, regardant les siens chaussés de Fila, comme s’il était étonné qu’ils pussent servir à autre chose qu’à appuyer sur les pédales de son Z3 BMW.

Je branchai le fer à repasser. Je lui avais demandé de passer chez moi, j’avais un cadeau pour lui. Il rappliqua aussitôt. Lorsqu’il me vit les cheveux cachés derrière un foulard, en chaussons, une blouse en nylon enfilée par-dessus mes vêtements, son œil s’alluma. Il adorait que je me travestisse en femme de ménage. Quel fantasme inconscient, cette icône de la pédérastie cherchait-il à assouvir ? Maintes fois, je me suis demandé comment il pouvait me préférer habillé en souillon alors que je me targuais, non sans raison, d’être l’homme le plus élégant de la capitale.

Daniel m’embrassa tendrement.

— Tu sens bon.

« Je sens toujours bon », ai-je eu envie de répliquer. Bien que, ce matin-là, je venais d’appliquer sur ma peau une nouvelle eau de parfum. Une fragrance immédiate de menthe sauvage avait aussitôt empli mes narines pour se volatiliser et laisser la place à la mousse de chêne et le patchouli. Daniel décoderait-il la note finale de l’eau de parfum, qui imprègne la peau plusieurs heures, voire plusieurs jours durant ?

Il ouvrit le bar et se confectionna un martini vodka. Je me rendis dans la cuisine d’où je revins avec un bol d’eau. Il me déshabilla du regard.

— Tu sens vraiment très bon, roucoula-t-il.

J’avais oublié que nous nous étions disputé nos amants respectifs, qu’il rêvait d’assouvir mes fantasmes. Manifestement, la mousse de chêne et le patchouli, censés évoquer la campagne et les vertes prairies, avaient davantage contribué à accélérer sa libido. Je n’avais pas envie de lui, je n’avais plus envie de lui. Mes mains se mirent à trembler. C’est au moment où se surimprima dans mon regard l’image de mon corps, nu, plié par-dessus la planche à repasser, avec mon foulard de travers, la tête, les bras, pendants dans le vide, l’arrière-train besogné par ses vigoureux coups de vit, que je lui fis part de ma décision.

— A pieds ! répéta-t-il, incrédule.

Il vida son verre, avant de se resservir et de s’affaler dans le fauteuil. J’humectai un chiffon propre, étendis une des jambes du pantalon sur la planche à repasser, posai la patte-mouille et apposai le fer. Daniel chassa avec force moulinets le nuage de vapeur.

— Je n’en reviens pas ! dit-il en se levant. Toi qui possède une carte d’abonnement dans toutes les compagnies aériennes.

Le pli était parfait. Pour l’obtenir, je ne connais rien de mieux que la patte-mouille. Je coinçai le pantalon dans un cintre à pinces doublées de feutres, puis m’attaquai à la veste.

Daniel vida son deuxième verre, avant de s’énerver.

— Je te rappelle que tu m’as demandé de passer – un cadeau, paraît-il. Alors, dis-moi si ma présence t’ennuie ?

— Mais, pas du tout ! répliquai-je, que vas-tu chercher là ?

J’examinai avec attention la veste que je portais, la veille. Un conseil en passant : ne portez jamais le même vêtement deux jours de suite, ne pas non plus abuser du pressing sauf si, comme moi, vous connaissez encore quelques maisons qui travaillent de façon traditionnelle. Ma veste avait passé la nuit dehors, façon napolitaine, reposant sur un cintre en bois. Je la brossai avec méthode et retenue, à l’aide d’une brosse en soie naturelle.

— N’est-ce pas poétique que de voyager à pieds ? me justifiai-je.

J’étais très satisfait de cette réplique.

— A propos de poésie, il y a un spectacle à ne pas manquer en ce moment, un pur chef d’œuvre, très original.

De quoi allait-il s’agir cette fois ? Un type sodomisé par un cintre ? Daniel se saisit d’un pull en cachemire et le fourra dans la machine à laver.

— Mais qu’est-ce que tu fais ? m’écriai-je.

— Tu assistes à un spectacle d’un genre nouveau : l’agonie d’un pull en cachemire lavé à 30° ! tonna-t-il.

Puis, d’un ton persifleur :

— Je ne sais pas comment tu fais pour te supporter ?

— C’est mon secret, répliquai-je, alors que je récupérais l’objet du délit.

— Je te disais qu’il y a un spectacle à ne pas manquer, au Crazy.

Je lui mis le pull sous le nez.

— Je t’ai dit un nombre incalculable de fois que l’on insère un pull dans une taie d’oreiller, avant de le laver.

Daniel examina le bout de ses ongles manucurés.

— Ensuite, il y a le vernissage de l’exposition sur Los Angeles à Beaubourg. Tu ne peux pas manquer ça.

— N’utilise pas de lessive, privilégie plutôt un shampooing doux.

— J’espère que tu n’as pas oublié la party organisée par Fred, dit-il en se déhanchant, le petit doigt en l’air.

J’avais horreur qu’il fasse la folle. Je soupirai bruyamment.

— Mais qu’as-tu donc ! s’exaspéra-t-il. Où est mon cadeau ? Et puis c’est quoi ce délire de partir à pieds, pour aller où, d’ailleurs ?

Qu’est-ce que j’allais bien pouvoir inventer ?

— Et quand nous reviens-tu, que j’organise une party comme Paris n’en a pas connu depuis longtemps.

Ça, c’était une question à laquelle je pouvais répondre.

— A poil ! La nudité comme costume. Qu’en penses-tu ? dit-il visant mon bas-ventre.

— Je ne reviendrai pas. (Pour conjurer un funeste présage, je m’empressai d’ajouter,) tout du moins, j’ignore quand.

Pour la première fois depuis que je le connaissais, Daniel, pourtant si prompt à la répartie, ne répondit rien. Il plongea dans un état de stupeur dont rien ne semblait pouvoir le sortir. Pas même ce qui allait suivre.

— Tout ceci est à vendre, dis-je en étendant les bras autour de moi. Mes quatre mille disques, mes ouvrages rares, mes montres, mes biscuits de Saxe, mes tableaux, mes gravures.

— Et mon cadeau ? murmura-t-il.

Je programmai la machine à laver, puis la mis en route. Je fixai la cascade d’eau jaillissant dans le tambour.

— Je largue les amarres, tu comprends.

Il se racla la gorge, reprit contenance, et balaya du regard le contenu des étagères, des vitrines.

— Tu ne m’avais pas parlé d’un cadeau ? dit-il d’un filet de voix.

Pauvre Daniel, je n’allais pas en rajouter. Je souris à pleines dents. Je me sentais en pleine forme.

— Mais j’ai passé l’après-midi à te le montrer : entretenir une garde-robe. Pour me remercier, tu m’accompagneras faire mes achats.

— Moi, dans le VIème arrondissement, en dehors d’un secteur entre Castel et l’Alcazar, tout devient flou, geignit Daniel qui, en fin de compte, ne me tenait pas rigueur de mon cadeau.

Nous déambulions dans ce quartier de Paris qui mêle soif de connaissances et aventures. Au détour d’une rue, nous tombâmes sur une vitrine où un piolet copinait avec deux bouteilles de plongée. Nous étions arrivés. Du côté de l’entrée principale, dans la vitrine, un mannequin arborait une tenue que je n’aurais jamais imaginée porter un jour, même en plein trip.

J’avais les mains moites. Je réalisai que j’allais concrétiser ma décision, que j’allais basculer sous peu dans la réalité. Accaparé par le matériel exposé, Daniel n’avait pas remarqué mon trouble. Inconsciemment, il vint à ma rescousse.

— Oh, pardon ! Tu m’attendais ?

Je sortis deux heures plus tard, équipé de pied en cap, avec le « home » sur le dos. Daniel m’aurait fait un caprice si je n’avais pas acheté cette tente portative - véritable poids plume - dont je ne voyais vraiment pas l’utilité (c’est à la sobriété de l’équipement que j’avais derechef décidé que je dormirais à l’hôtel tous les soirs.)

Rentré chez moi, j’ai étalé tous mes achats dans le salon, vidé les deux armoires, les tiroirs des commodes, et entrepris de remplir le sac à dos sous l’œil goguenard de Daniel. Il s’était rendu compte de mon malaise, de mon mal-être. Son portable sonna.

— Non, mère, je ne peux passer vous voir. Je vais à une soirée que vous n’approuveriez pas.

J’essuyai mon front couvert de sueur. Pour la première fois de ma vie, j’allais opérer un choix entre mes effets. D’ores et déjà, je retins deux pulls Arnys. Une fois qu’on a porté un pull en cachemire, on ne peut plus s’en passer ; de plus, ils étaient très légers. Ensuite, mon bomber en maille vigogne avec doublure amovible en vison. Une pièce magnifique qui m’avait valu de remporter le titre de l’homme le plus élégant de notre cercle de dandys.

Ce soir-là, Daniel s’était juré de coucher avec moi. C’était l’époque où j’aimais les femmes. Daniel considérait que faire un enfant à une femme c’était perdre tout espoir. En quoi, il ne l’a jamais dit. Le savait-il d’ailleurs ?

Il ferma son portable. Il jubilait. J’avais eu le front de lui refuser mon fond et il allait me faire payer l’affront. Je fis front.

— Quelle soirée ? lui demandai-je alors que je glissais au fond du sac une paire d’Heschung dans lesquelles je me sentais merveilleusement bien, chacune protégée par un sac de toile.

— Celle d’un gars qui meurt étranglé par les sangles d’un sac à dos.

Au-dessus des chaussures, le pyjama en soie, dans sa poche de plastique zippée.

— Idiote ! répliquai-je, avant de rajouter avec sérieux. Si tu crois que je ne suis pas capable de prendre une décision, tu te trompes.

Je connaissais Daniel capricieux, vindicatif, enjoué, bon vivant, je découvris le coléreux, le raisonneur.

— Tu es ridicule ! me jeta-t-il à la figure, tandis que mon sac se gonflait d’un kit de survie vestimentaire (chemise et slip en coton infroissable, brosse à dents et dentifrice,) d’une chemise et d’un pantalon pliés dans leurs poches, de plusieurs cravates, de sous-vêtements. Tiens, tu sais à quoi tu me fais penser ? (Je fis non de la tête.) A tous ces faux-bourges qui randonnent le week-end. Comment peux-tu, toi, un sybarite, suivre leur voie ? Et puis, ces chaussures de randonnée sont inesthétiques ! Marcher ! Gauche, droite, gauche, droite. Mais, où es-tu allé chercher un truc pareil ?

— Sais-tu que, chaque jour, des couples divorcent. (Il me regarda, interloqué.) Des hommes, des femmes, rompent avec l’opulence de notre société. A la suite d’une overdose, ils se retirent dans les monastères - ça marche le tourisme religieux - ou bien se mettent hors circuit de la société de consommation. Je veux éprouver la sensation de manquer de tout. Mon cas n’est pas unique; il est même banal. Pour te rendre compte de l’ampleur du phénomène, étudie les sorties littéraires. Lorsque les romanciers scénarisent la réalité, tu peux te dire que tu assistes à un bouleversement de la société.

Daniel baissa la tête et poussa un bruyant soupir d’exaspération.

— Mais, enfin, voyons ! tenta-t-il de me raisonner. Laisse leurs illusions aux petites gens. Mais nous, il faut vivre avec notre temps, mec, conclut-il d’un ton las.

— Et ce temps, quel est-il ? Celui de voir le monde les fesses ouvertes ? Celui de s’introduire ce que l’on veut dans les orifices de son choix ?

Ma réponse me surprit d’autant que je n’en avais pas la réponse. Je glissai un cahier dans une poche latérale - j’avais cédé à la mode du carnet de voyage ; idée idiote que celle de relater ce que l’on voit, car il s’ensuit que l’on écrit en fait sur soi ; idée doublement idiote car écrire sur soi ne fait pas se connaître mais se chercher, je courais le risque de ne jamais me trouver; mais idée rassurante, car griffonner chaque soir le ressenti de la journée participait à la phase de reconstruction de ma personnalité, telles les pièces d’un puzzle que je m’efforcerai d’assembler, jeu de patience pour trouver l’emplacement idoine.

Dans l’autre poche du sac, j’introduisis une trousse de toilette bien pourvue, je ne pouvais renoncer à ma coquetterie. Enfin, je serrai le cordon, coinçai la tente sous la poche dorsale et tirai sur les sangles.

Lorsque je levai les yeux, Daniel m’avait quitté.

Je suis entré dans l’étude du notaire, chargé d’un sac à dos contenant tout ce qu’il me restait de mon passé : quelques photos de famille, une rédaction écrite au CM2 pour laquelle j’avais obtenu les félicitations de l’institutrice, une bague de ma grand-mère, la montre de mon grand-père, et des affaires qui devaient me rappeler à chaque instant l’homme que j’avais été.

J’ai signé l’acte de vente de l’appartement, remis les clefs, serré des mains et me suis enfui. Sur le trottoir, habillé de neuf, chaussé comme un boy-scout, le bonnet enfoncé jusqu’aux oreilles, je vous voyais vous agiter autour de moi, courir après votre vie, alors que moi, je l’avais devant moi.

L’étude du notaire se trouvait rue de Rivoli. J’ai remonté la célèbre rue jusqu’à la place de la Concorde, en flânant. J’ai pris le temps de m’arrêter devant un salon de thé, réputé pour son chocolat au lait et son Mont-blanc. Moi aussi, j’avais paradé dans cet établissement.

J’ai traversé la place de la Concorde. Je pensai m’acheter un sandwich au Lutécia mais je me ravisai. Je n’étais plus le jeune homme portant Versace et Ralph Lauren, et chaussé Berlutti. Le reflet dans la vitrine me renvoya l’image d’un routard, d’un clochard vu de l’autre côté de la vitre.

L’espace d’un instant, quelques dixièmes de seconde, j’envisageai d’abandonner. Qui n’a jamais eu peur de pénétrer dans le monde des petites gens, ceux qui connaissent la gastronomie par les émissions culinaires, ceux qui ne porteront jamais une chemise en authentique coton égyptien, ceux qui se parfument avec des doses d’essai.

Pour exorciser mon angoisse, je poussai la porte d’un MacDo. J’entrai dans l’un des temples de la restauration rapide. Si, en matière de conversion, les religions cachent leurs symboles derrière la sémantique, la laïcité est plus franche, elle réunit tous les rites sous un seul mot : le bizutage. Je vécus le mien comme une descente aux Enfers.

Il flottait dans la vaste pièce un parfum indéfinissable, un mélange de friture et de désinfectant. En ce milieu de matinée, des inconscients engloutissaient déjà des hamburgers aux ingrédients multicolores, dans un décor de fausses boiseries, fausses plantes grasses, sol propre, tables nettes, poubelles nettoyées, personnel affairé, fatigué.

Je m’approchai du comptoir où retentissaient des éclats de voix. Sur le côté, la direction avait installé un clown aux proportions démesurées devant lequel des parents poussaient des enfants.

— Jordan, installe tes copains autour de toi, dit la mère, une blondasse décolorée à la voix rauque.

J’étudiai la carte. Enfin, le panneau mural qui tenait lieu de carte. Après avoir déterminé toutes les combinaisons possibles obtenues à partir du bœuf haché, de la feuille de salade, du fromage, de la rondelle de tomate et de la tranche de bacon, après m’être égaré dans les différents formats de sachet de frites et de taille de gobelet pour le coca, je finis par commander ce que j’avais sous les yeux : un café et un muffin.

— Lamine, Alison, Jason, Erevane, enchaîna une voix criarde, Aaron, Bilel, Samantha, Kevin, Jennifer.

Et les gamins, telle une nuée de moineaux de se regrouper au pied du pied de l’idole pour la remercier de la grasse pitance accordée.

Le père du roi de la journée, un appareil photo entre les mains, jouait une - très - mauvaise imitation de Mapplethorpe.

Plateau en main, je dénichai une petite table, minuscule ligne de démarcation entre un groupe d’adolescentes, sur ma droite, et leurs projections dix ans plus tard, entourées d’une nombreuse progéniture, sur ma gauche.

— Je le kiffe grave, dit ma droite, avec un bruit de carton que l’on ouvre et une odeur de friture qui se répand.

Ma gauche répondit :

— Hier soir, ma serrure s’est coincée ; heureusement le père de Mohammed a pu me dépanner. J’héberge Sonia et ses deux garçons ; elle s’est barrée de chez elle.

— Mais l’autre là, y m’embrouille.

La fille aspira avec application son demi-litre de coca.

— Attends, j’ai dit à Sonia qu’elle avait raison, on a des droits, merde ; c’est comme Julio, j’ai dit au juge…

— Y m’met la pression. J’veux pas passer pour une pute.

Grands hochements de tête des copines.

— Y veut récupérer son fils, mais le juge veut pas, tant qu’y paiera pas sa pension, il a dit. Eva, mange tes frites, ma puce.

Eva, dix-huit mois, plongea sa main dans un cornet de frites. Vacillant sur ses jambes, elle se porta à ma rencontre et me gratifia d’un mignon sourire, que je lui rendis.

— Eva, viens ici !

La mère me jeta un regard torve. Je quittai Eva qui, de dépit, rejoignit la table maternelle. Je bus une gorgée de café et mordis dans le muffin.

— Samira habite aussi chez moi; Jean-Luc l’a plaqué et pas un rond y donne. Ça fait qu’on est neuf dans l’appart.

— Brandon, c’est pas un keum qui te kiffe; j’te dis grave; y’s’fout d’ta gueule.

Je me levai brusquement. Trop, c’était trop. J’empoignai mon sac et me dirigeai vers l’entrée, me promettant de ne jamais remettre les pieds dans un tel lieu, dussè-je mourir de faim. Le café était abominable, quant au muffin, je préférais ne pas en parler (je relativise désormais cette première impression ; non que ma fréquentation régulière de ces établissements ait altéré mes cellules gustatives, disons en toute objectivité qu’elle a étoffé un barème de valeurs constitué jusqu’à présent d’un seul échelon.)

Je m’empressai de quitter l’établissement quand le panneau des toilettes stoppa ma fuite. Je descendis au sous-sol. Une employée finissait de briquer la faïence. Tout rutilait lorsqu’elle tira la chasse. Au moment où elle me croisait, alors que je lui tenais galamment la porte, monta de la trappe d’évacuation au sol un borborygme inquiétant. La tuyauterie en sous-sol sembla parcourue de convulsions jusqu’à ce qu’un rot soulève la trappe et expulse étrons, papier toilette, et serviettes féminines.

L’employée pesta, grimpa prestement les escaliers à la recherche du directeur tandis que j’assistai à la noyade du sous-sol d’un magasin de la plus belle avenue du monde. Je quittai, à mon tour, ces lieux qu’on dit « d’aisances ».

Mes pas me portaient vers l’Arc de Triomphe. Je pensai à Eva, petit bout de chou goinfré de frites enrobées d’arômes synthétiques, aux mères de famille, pas même trentenaires, déjà usées par les tracas quotidiens, aux esseulés faisant la fête devant leurs nuggets trop gras, leurs salades bactériologiques nettes mais insipides, aux ados aux tenues griffées « banlieue », à la signalétique de ces restaurants de chaîne, sortes de totems au pied desquels, au final, pour solde de tout compte, on ne se rassemble pas pour communier mais pour s’exclure.

Plusieurs coups de klaxon me tirèrent de ma rêverie. Je fus tout surpris de me retrouver sous l’Arc de Triomphe. Un peu abasourdi, je fixai la quatre-voies des Champs, avec l’incessant trafic, la place de la Concorde, au loin le jardin des Tuileries. Je devinai la pyramide du Louvre. C’était Paris. C’était ma ville.

Je pouvais encore renoncer à mon projet un peu fou. J’aurais été la risée du Paris des nuits blanches pendant quelques semaines, certains se seraient délectés de ma rencontre avec le popu. Daniel, en particulier. Daniel dont je me languissais déjà du sourire. Comment pouvais-je m’infliger pareille épreuve ? Je serrai les dents. « C’est pour toi que tu le fais », me répétai-je.

Je tournai le dos aux magasins de luxe, aux quatre-quatre rutilants, aux touristes, aux envieux, aux mendiants.

C’est plus tard, quelques semaines après mon départ, et après que je fus confronté à des empoisonnements que la raison qualifiait d’impossibles, je compris que ma fuite s’inscrivait dans la logique des événements. Avec l’innocence de celui qui croit avoir réussi son évasion, j’avais suivi à la lettre, à défaut de l’esprit, le plan que le destin avait concocté pour moi.

J’ai fait une halte à Versailles, les oreilles bourdonnantes, le larynx saturé d’oxyde de carbone, les jambes lourdes, l’estomac dans les talons. C’était jour de marché. Furetant parmi les étals des commerces traditionnels, j’ai retrouvé les marchés de Paris. Le quartier des primeurs où j’ai acheté des tomates confites, quelques feuilles de roquette ; celui des épices, un sachet d’olives ; le coin des charcutiers, du salami - du vrai ; celui des fromages où sous l’assaut d’une fourme d’Ambert, d’un gaperon à l’ail et d’un camembert affiné, mes sinus se sont débouchés ; j’ai pu pleinement apprécier la taupinière, le crottin frais, demi-sec, sec.

A l’ombre des platanes, non loin du château, je me suis confectionné un sandwich monstrueux que j’ai dévoré sur un banc. Après la dernière bouchée, j’étais parvenu à oublier l’odeur de pâtisserie industrielle du MacDo. Qu’allais-je faire maintenant ? L’après-midi était bien entamé, le mal de jambe s’était estompé, pourtant, je ne me voyais ni rester à Versailles, ni poursuivre au-delà du raisonnable ma randonnée. Il me fallait une carte, un plan, des repères. Oui, des repères. Après un bref passage dans une boutique à touristes, je revins à mon banc et j’étalai ma carte IGN. Je résolus de dormir à Saint-Quentin en Yvelines. Un détour par l’office de tourisme