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A la manière des énigmes de chambre close, Hélène Calvez se délecte des crimes impossibles et nous mène en bateau d’un bout à l’autre de son roman.Crimes impossibles, énigmes de chambre close, prise d'otages... l'auteur nous emmène ici dans un fabuleux récit où les traditions orientales et la magie aborigène en sont les principaux héros. Laissez-vous emporter par le voyage surprenant de Julius dans le Dwili et celui, tout aussi atypique, de six touristes américains pris dans le tumulte d'une révolution. ... International : à Sydney, une vieille dame retrouvée assassinée dans son cabanon de jardin. Son coursier aborigène a été interpelé. Une nouvelle qui ne va pas faire l'affaire des défenseurs de la population...... Yémen : alors que des touristes américains visitaient le site de Barâqish, un curieux incident s'est produit aujourd'hui. Des images de nos reporters sur place... Hélène Calvez nous entraîne dans un univers où tout n'est qu'illusion, rebondissements jusqu'au dénouement final. Et surtout, elle s'attache à nous montrer un monde oriental riche et passionnant, bien différent des lieux communs auxquels nous sommes sans cesse confrontés.Un roman initiatique intrigant et passionnant !EXTRAITSi je vous posais la question : « Que connaissez-vous de l'Australie ? », je pense, sans me tromper, qu’après avoir égrené les poncifs éculés - kangourous, surf, Jeux Olympiques, opéra de Sydney - vous finiriez par citer Ayers Rock. Savez-vous qu’Ayers Rock s’appelle, en réalité, Uluru ? C’est un site sacré pour les Aborigènes, les habitants d’origine, Ab origines, du cinquième continent. L’un des sites sacrés, devrais-je préciser, car l’Australie toute entière est sillonnée de pistes traditionnelles qui croisent des sites sacrés.À PROPOS DE L'AUTEURNée dans les Landes, Hélène Calvez vit et travaille en région parisienne. Très vite naît son intérêt pour le fait de société qu'elle concrétise par l'écriture de nouvelles, puis de romans policiers.Ainsi, au travers de son genre de prédilection, elle s'est intéressée à la condition féminine à travers les siècles (Femmes de chambres, Odin éditions), puis à la politique de l'armement dans la péninsule arabique (Bâb, Odin éditions).
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Seitenzahl: 687
Veröffentlichungsjahr: 2016
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Tu es toi-même la totalité de la sphère du monde et tu contemples les réalités de la miséricorde divine
Al Bûnî
Ça dépasse les limites de notre savoir
Banggal David Mowaljarlai
Les mununumburra avertissent que l’esprit de tout homme peut être influencé ou temporairement mis sous contrôle de Jillinya. Tout homme non initié qui regarde directement son image sacrée perd inexplicablement la mémoire pendant quelques jours.
Si je vous posais la question : « Que connaissez-vous de l’Australie ? », je pense, sans me tromper, qu’après avoir égrené les poncifs éculés - kangourous, surf, Jeux Olympiques, opéra de Sydney - vous finiriez par citer Ayers Rock.
Savez-vous qu’Ayers Rock s’appelle, en réalité, Uluru ? C’est un site sacré pour les Aborigènes, les habitants d’origine, Ab origines, du cinquième continent. L’un des sites sacrés, devrais-je préciser, car l’Australie toute entière est sillonnée de pistes traditionnelles qui croisent des sites sacrés.
A l’origine, selon la mythologie aborigène, l’univers fut rêvé par Baiame. Ce rêve devint si prégnant que Baiame décida de le matérialiser et fut secondé par d’autres créatures éternelles. Ainsi, naquirent le ciel, la terre, les plantes, les créatures aquatiques, puis les mammifères et, enfin, l’homme. Lorsque le rêve fut accompli, Baiame et les siens retournèrent dans le monde des esprits. Non sans avoir laissé des Lois que les hommes devaient respecter afin de vivre en harmonie avec leur environnement.
La similitude avec la genèse biblique s’arrête là.
Si les tables de la loi de Moïse ont été perdues, les Lois aborigènes existent toujours : ce sont les gravures rupestres qui ornent les sites sacrés. Quant au monde dans lequel se sont retirés les héros des premiers temps, les Aborigènes l’appellent le Temps du Rêve. Mais, le Rêve n’est pas ce concept freudien où s’épanouissent nos fantasmes, c’est une dimension parallèle à notre temps traditionnel où les initiés communiquent avec ceux qui ont créé notre monde, à l’aide du pouvoir de la pensée.
Voilà ce que vous devez connaître de l’Australie. Dans ce pays, l’on apprend à s’éprendre de ses rêves. Car les images ovulées par les rêves sont magiques.
Je vais vous le prouver sinon vous ne me croirez pas.
Tout débuta un matin, à l’aube, dans un campement aborigène.
– Julius, je t’emmène sur mes terres, me dit Georges.
Georges est un homme dont le physique ne laisse pas indifférent (avant de pénétrer dans les terres aborigènes, débarrassez-vous de toutes vos références en matière de canons de beauté). Georges est donc un homme dont le physique ne laisse pas indifférent. Son torse est labouré d’impressionnantes cicatrices, comme s’il avait été écorché vif, et que le bourreau avait ensuite fondu les plaies pour les cicatriser. Ces balafres signifient qu’il est munnumbura ; il a atteint le dernier stade de l’initiation et peut désormais transmettre la loi du Wunan aux plus jeunes. Le Wunan (comprenez-le comme un code de droit civil assorti d’un traité d’agronomie) a été légué par les créatures éternelles.
L’homme qui se tient à ses côtés, c’est Paddy ; à lui, on lui a attaché une tortue vivante sur le dos, lors de la cérémonie d’initiation où l’animal est devenu son totem. Les griffes des pattes lui ont lacéré la chair des épaules.
J’ai bu mon thé en silence. Il n’y avait rien à répondre à Georges. Je savais qu’il me faisait un grand honneur en m’amenant sur ses terres. Un honneur ne se commente pas. On en est redevable.
Je suis allé préparer un léger sac de survie, et nous sommes partis. Au sortir du village, nous avons emprunté une piste qui nous a conduits jusqu’à un immense marécage.
Une dernière recommandation : chassez de votre esprit l’idée que marécage équivaut à eau stagnante, donc verdâtre, donc puante, donc en décomposition, donc morte. En Australie, un marécage est appelé billabong, et l’eau y est très pure ; vous pouvez la boire sans danger, parole d’anthropologue dont la mère, lorsqu’il était enfant, faisait la chasse aux microbes. Ensuite, le billabong est aux Aborigènes ce que le frigo est à votre cuisine : un garde-manger.
Sur l’étendue d’eau bordée d’eucalyptus, flottaient des nénuphars qu’un ibis évitait avec soin. Les rayons du soleil créaient un jeu d’ombres et de lumières, et des volutes de brume montaient de l’étendue d’eau. L’une d’entre elles était particulièrement surprenante.
– C’est Wilmi, m’informa Paddy.
Je suivis la figure des yeux. On eût dit qu’un être éthéré glissait à la surface de l’eau.
J’approuvai avec force. J’étais de plus en plus ému par le geste de Georges et je m’efforçai d’être attentif à toutes les leçons qui me seraient dispensées tout au long du chemin. Car il ne s’agissait pas de n’importe quel chemin. Georges et Paddy me faisaient découvrir, partager, le dulwan mamaa, le chemin sacré.
– Tout ça appartient aux wanjina, ajouta Georges, me désignant le plan d’eau et les espèces qui le peuplaient.
– L’anguille, la brème noire, le crocodile, le goanna d’eau et la tortue sont wanjina. Si nous existons, c’est parce qu’ils ont existé avant nous. Même cet arbre-là, le pandanus, il appartient lui aussi aux wanjina.
Je m’apprêtai à le contourner lorsque j’entendis un bruit. Rien n’est plus normal autour d’un étang que d’y entendre des bruits : l’ondulation d’un poisson à la surface de l’eau, les élytres des insectes, le battement des ailes des oiseaux. Ce bruit-là, en revanche, je ne l’avais jamais entendu auparavant. C’était un son rauque, une sorte de râle. J’observai avec attention mon environnement immédiat. C’est alors que je remarquai que le pandanus avait été colonisé par les racines d’un figuier étrangleur. Avec son réticule racinaire, l’arbre parasite étouffait peu à peu son tuteur.
– Ce n’est rien, Julius, m’assura Georges. Tant que tu es avec nous, il ne t’arrivera rien.
Que pouvait-il m’arriver dans le bush ?
– C’est l’âme d’un mort qui n’a pu rejoindre la Voie lactée, expliqua Paddy. Comme elle n’est pas apaisée, elle fait du mal. Elle devient un esprit dangereux. Elle possède des pouvoirs très importants, Julius, c’est pour cela qu’il faut respecter les rites après la mort.
– Tu sais, renchérit Georges, l’âme survit après la mort. La mort n’est jamais que la fin de ton enveloppe physique, mais ce que tu as été, ce que tu es, continue à vivre et restera immortel. C’est pour cela que tu peux entrer en contact avec une âme apaisée.
Je pensai à ma femme.
– Toi, tu le peux ? demandai-je à Georges.
Pourquoi n’as-tu jamais répondu à mes appels, Madeleine ? Où es-tu ? Est-ce toi qui pleure ?
– Mais oui, Julius. Je suis un initié. J’ai appris à capter l’invisible, à voir au-delà du corps physique, à lire en tout ce qui est vivant.
Que pouvait-il m’arriver dans le bush ? Tout ce qu’il peut arriver à un non-initié : passer à côté de l’essentiel. Je dissimulais mon émotion, mais j’entendais les battements de mon cœur s’accélérer. Comment avais-je pu oublier les pouvoirs de mes amis ?
Georges me désigna alors le terme de notre marche. Au loin, le monolithe pointait vers le ciel.
– C’est là que nous avons rendez-vous avec le Rêve.
Madeleine, j’arrive, lui dis-je.
La muraille était protégée par une avant-garde d’arbres squelettiques. Il y avait quelque chose de pathétique à traverser cette forêt silencieuse ; nul zéphyr ne calmait la souffrance des feuilles brûlées vives sur les branches. En traversant ce cimetière végétal, je fus pénétré de la sensation que c’était vers ma tombe que j’avançais.
Enfin, nous atteignîmes les premiers contreforts. Sous le burin de l’érosion, on eût dit les traits d’un homme à la barbe filasse, aux yeux éteints, aux joues hâves. J’eus l’impression d’envahir le royaume d’un Dieu, un Dieu vieillissant, un Dieu fatigué par la stupidité humaine. Néanmoins, face à la taille imposante de l’agglomérat rocheux, je ne mésestimais plus qu’il restait à Zeus un zeste de majesté.
Nous empruntâmes un étroit passage entre les falaises et débouchâmes sur les abords d’une rivière bordée d’une variété d’eucalyptus dont Georges cueillit les belles fleurs orange, pour nous les distribuer. La corolle semblait constituée de fils de sucre d’orge qui fondirent dans ma bouche et y laissèrent un goût de miel.
Nous suivîmes le lit de la rivière jusqu’à une gorge où mes deux compagnons prirent soin de placer leurs paumes en contact avec les mains en négatif qui ornaient la falaise.
– Tu vois ces mains, me dit Georges. Chacune a un nom. Tu dois l’apprendre et le retenir. Ces mains te parlent…
Lorsque je superposai mes mains à la peinture rupestre, je ressentis comme une brûlure. Je renouvelai mon geste et, peu à peu, apprivoisai l’énergie dégagée par la peinture.
– Ces mains te racontent leur histoire. Tu dois les écouter. Elles ont choisi cet endroit parce que c’était le Rêve qui les y avait conduites.
Après nous être frayés un passage au travers de taillis et broussailles, nous débouchâmes sur un bassin d’eau, poche de rétention dans laquelle se baignaient les racines d’un pandanus. Des blocs de pierre monstrueux s’entassaient ça et là, comme si un tailleur de pierre avait constitué son stock. Des peintures rupestres s’étalaient par dizaines sur la roche.
– Ceci est ma terre, j’en suis le gardien, me confia Georges.
Le site était magnifique et bouleversant.
– Viens.
Il me fit signe de le suivre jusqu’à une faille où se détachaient des peintures ocre d’un groupe de personnages. Au-dessus d’eux, une tête proéminente aux yeux globuleux les veillait.
Georges la désigna.
– Tu vois cette peinture. Regarde-la bien. Tu vas voir le visage changer. Fixe ses yeux. Fixe-les bien.
Bien qu’une furieuse envie de ciller me démangeât, je respectai la recommandation.
– Vois-tu son regard s’éclairer ?
Une théologienne m’avait dit un jour : « Lorsque l’on est touché par la grâce, la première question qui vient à l’esprit est : « Pourquoi moi ? ». Réponse légitime mais terriblement prétentieuse ; on a été choisi, voilà comment l’on traduit le geste divin ; c’est l’ego que l’on flatte en cherchant une explication. En fait, l’on devrait plutôt dire « merci ».
– Regarde sa bouche qui s’étire. Le gardien du lieu est content de t’accueillir.
Merci, dis-je au gardien du lieu.
Paddy me montra ensuite un groupe de peinture représentant des têtes sans bouche, aux longs nez fins, aux orbites noires ourlées de grands cils. J’eusse pu rajouter « aux cheveux courts », n’était qu’à bien y regarder l’effet pictural suggérant un halo.
– Ce sont les Wanjina. Lorsque les Wanjina ont achevé la création de la Terre, ils ont quitté notre monde en laissant l’image de leur corps sur les parois rocheuses. En ce lieu, il y a du wungund. Le wungund, c’est le souffle de la vie donné par les Wanjina. Ici, c’est comme s’il y avait un jaillissement de puissance.
Depuis que je les connaissais, jamais les deux hommes ne m’avaient tenu un tel discours. Je vacillai, comme si je venais de découvrir un filon et que j’étais assommé par la richesse de la veine. J’aurais bien voulu m’asseoir, noter et digérer, mais la leçon n’était pas terminée, car Georges me précéda jusqu’à d’autres peintures.
– Tu vois, ici, les jeunes n’ont pas le droit de venir. Il faut être initié pour venir ici. Regarde, en ville, on dirait que c’est son portrait. Détrompe-toi ! Ce n’est pas que son portrait, c’est elle.
– Elle ? dis-je, interloqué.
Sur une dalle, s’étalaient plusieurs peintures. Elle ? De qui parlait-il ? J’analysai la scène. Peu à peu, je parvins à isoler deux silhouettes. Maintenant que je les avais captées, s’imposait à moi avec clarté une double reproduction mi-femme, mi-mante religieuse.
– C’est Jillinya. Ici, c’est sa place, c’est le territoire de la mère de tous les humains. C’est Jillinya qui a donné aux femmes le pouvoir de procréation.
Sous l’image de la mère de tous les humains, mon regard fut attiré par une peinture que je n’avais vue nulle part ailleurs, car, pour la première fois, il ne s’agissait pas du portrait d’une créature mythique. Je me penchai pour mieux l’examiner. C’était un maillage de lignes rouges bordé, d’un côté, d’ignames comestibles, de l’autre, de nénuphars.
– J’ai hérité de cette terre, me dit Georges, et pour qu’elle reste viable, j’interroge les Wanjina.
Je ne parvenais pas à me détacher de ce maillage. Néanmoins, les propos de Georges m’interpellèrent suffisamment pour que je relève la tête.
– Tu interroges les Wanjina ?
– Oui. Comme je te l’ai dit, ici, il y a beaucoup d’énergie. Elle est donnée par la peinture.
Je me sentais de plus en plus mal. J’avais l’impression de « m’échapper » ! Pourquoi les lignes du maillage ne se croisaient-elles pas ?
– Tu veux dire que par l’intermédiaire de la peinture, tu peux régénérer la terre dont tu es propriétaire ?
– Oui, me dit-il en hochant la tête.
Je commençais à pressentir quelque chose de plus important.
– Des animaux.
Il fit signe que oui.
Je n’eus pas le temps de demander s’il en était de même pour les hommes. Les femmes. Ma femme. Les cercles concentriques du maillage pictural s’animèrent. Ils tournaient sur eux-mêmes à une vitesse de plus en plus rapide. Je ne parvenais plus à détacher mon regard de ces lignes rouges. Rouges comme le guli, la sève du guriwin, que les Aborigènes recueillent pour soigner les blessures de l’âme. Rouges comme le sang. Rouges comme la vie.
Le décor fondit autour de moi, absorbé par le rayonnement de ma lumière. Je volai vers une autre dimension. J’étais dans le monde parallèle du présent. L’énergie de l’univers était en moi. J’étais une particule attirée par le monde du non-temps. J’étais atome. Je me jouais de la matière. La muraille n’existait plus.
Je sortis de mon corps.
Yémen, Sanaa
Gaulthérie souleva avec peine ses paupières empesées de fard.
– Mesdames, messieurs, notre circuit touristique débute par la visite du musée national de Sanaa.
Elle s’ennuyait.
– Ce lieu qui accueille l’histoire du Yémen s’appelle Dar as Sada, la maison du bonheur.
Lorsqu’elle s’ennuyait, elle s’endormait.
– Car c’est un vrai bonheur de découvrir les trois étages de l’histoire de ce pays.
Gaulthérie faisait partie d’une association de dames patronnesses dont elle briguait le poste de présidente. Celui-ci était occupé par Eunice, réélue chaque année grâce à sa lointaine, mais toujours cotée, parenté avec le Général Lee. Lors de la dernière réunion, qui était celle du quitus de l’année écoulée et, par voie de conséquence, celle de la réélection d’Eunice, cette dernière avait créé la surprise en annonçant qu’elle ne se représenterait pas. Malgré les protestations des thuriféraires, Eunice, à qui le médecin avait fortement conseillé de se ménager, avait décrété sa décision irrévocable. Gaulthérie s’était immédiatement portée candidate. Comme bien d’autres.
– Observez la porte monumentale par laquelle nous entrons, et la cour avec son bassin et ses murs tapissés des photos des pièces exposées où, comme vous pouvez le constater, de nombreux objets témoignent du passé antéislamique du Yémen.
En fait, loin de satisfaire aux recommandations de son médecin, la matriarche avait trouvé le moyen de concilier « cœur malade » et « pouvoir ». Elle s’était inspirée de l’accessoire d’un jouet dont, à l’époque, elle avait désapprouvé l’invention au prétexte qu’il concourrait à la perte du sens de l’effort : la télécommande. Ainsi, après la lecture de son testament politique, « L’insouciance de la jeunesse ou le risque de thrombose dans la société », Eunice avait longuement tenu le bras d’Ambroisie. La signification de ce geste n’avait pas échappé à Gaulthérie. Ainsi qu’à celles qui s’étaient porté candidates, dont plus de la moitié renoncèrent à lutter contre l’épouse du directeur de l’abattoir le plus important du comté ; lequel, il faut le souligner, employait leurs maris.
– En effet, si le Yémen tire son nom de l’arabe « al yaman », à droite, pour celui qui prie face à l’Est, c’est-à-dire vers la Mecque, dans l’Antiquité, il est connu sous le nom « Arabia felix », l’Arabie heureuse.
Quelle différence y a-t-il entre une dictature et une démocratie ? Dans la première, le pouvoir impose son choix au peuple, alors que dans la seconde, le peuple croit avoir le choix du pouvoir. Cependant, pourquoi Gaulthérie aurait-elle douté de la probité politique de l’élue, alors que celle-ci avait demandé à ces dames de réfléchir aux moyens d’action à mettre en œuvre pour que la jeunesse retrouve des perspectives. N’était-ce pas la marque d’une vraie démocrate, qui en revient à l’étymologie du mot : le pouvoir du peuple, en l’occurrence celui de ces dames ! Difficile donc de contester la démarche. Néanmoins…
– C’est dans ce pays que pousse le Boswellia sacra, l’arbre dont la résine, l’encens, entre dans la composition du parfum des dieux.
Néanmoins, au fil des réunions, les doutes de Gaulthérie avaient grandi. De la création de groupes de réflexion (pourquoi la jeunesse est-elle insouciante ? quelles perspectives répondent le mieux à ses attentes ?), en sous-groupes (de l’influence des médias, des jeux vidéo, de la perte des valeurs religieuses), le débat se diluait en arguties et l’élection restait dans les limbes.
Dans une dictature comme une démocratie, le sauveur est celui qui a initié le désordre.
– Mesdames, était intervenue Eunice. Il serait ainsi dommage que ce travail de discussions ne puisse être connu par le plus grand nombre. Aussi, je vous propose de constituer un recueil que nous allons intituler « le Document d’Orientation Stratégique ». Il sera le fil conducteur de notre future politique.
– Admirez cette monumentale statue, l’homme de bronze, œuvre des artisans sabéens.
Gaulthérie s’était promis que la première mesure qu’elle prendrait serait de formater le D.O.S. Une fois élue, évidemment. Cette volonté d’entourer de nébulosité les modalités de l’élection n’avait d’ailleurs pas échappé non plus aux autres candidates.
Dans une dictature comme une démocratie, le peuple ne détient pas le choix du mode de scrutin.
– Ce Document d’Orientation Stratégique me paraît d’ailleurs si riche d’enseignements et de propositions qu’il ne saurait rester méconnu. Voilà ce que je vous propose : nous allons mettre en ligne toutes vos suggestions, puis nous en remettre aux lecteurs. Je pense que vous serez d’accord avec moi pour élire celle dont le thème aura été vu le plus grand nombre de fois. Comme le webmaster vient demain, je vous prierai de me communiquer vos sujets… Qui commence ? Oui, Ambroisie. « Les moyens de communication du futur. Quand la fiction devient réalité : psychokinésie et télépathie, une initiation chez les Aborigènes d’Australie ».
Ambroisie avait ajouté, toute faraude, qu’une tribu avait pris contact avec elle et l’invitait à un corroboree, « une cérémonie, oui mesdames, où l’on va me transmettre des secrets. »
– Vous devinez l’étymologie du mot « Sabéen ».
Gaulthérie, pour qui l’éducation, parentale évidemment,
religieuse assurément, constituait le socle de la santé morale des citoyens ; Gaulthérie, dont le plan de campagne s’intitulait « Les mines de la comptabilité. A la découverte d’une terra incognita : le plan comptable » ; Gaulthérie, donc, en était restée sans voix.
C’est que le choix de traiter Les moyens de communication du futur. Quand la fiction devient réalité : psychokinésie et télépathie, une initiation chez les Aborigènes ne manquait pas de surprendre. Ambroisie était une femme placide dont l’air bonhomme dissimulait un esprit mesquin, voire méchant. Aussi, qu’elle eût pu concevoir un thème aussi riche avait de quoi intriguer ! Mais, ce qui avait achevé de convaincre notre candidate qu’Eunice avait ourdi une machination en vue de verrouiller l’élection était la seconde partie du sujet : une initiation chez les Aborigènes.
Depuis quand les perspectives de la jeunesse américaine passaient-elles par celles des autres ? Précisons que par « autres », Gaulthérie entendait les étrangers ; déjà que hors de Colombus, l’on était étranger à la commune, alors comment qualifier des extra-Américains ?
– Cela vient de « Saba », du royaume éponyme, dont vous connaissez sûrement la plus illustre représentante.
Désormais unique candidate, Gaulthérie n’avait pas l’intention de capituler. L’on peut même affirmer que la rouerie d’Eunice avait dopé sa combativité. Laquelle avait fort à faire. Question voyage, l’expérience de Gaulthérie se limitait aux Keys d’avant la démocratisation, époque où la nature était encore vierge du passage des ploucs. Elle manquait donc cruellement de pratique, d’autant qu’Ambroisie, cela vous étonnera-t-il, se révélait une redoutable concurrente. Sa rivale était de ces touristes aux groupes constitués de journalistes, d’avocats d’affaires, de P.D.G. et d’écrivains connus.
– Et vous-même, chère Gaulthérie, que nous préparezvous ? avait susurré Ambroisie, un large sourire aux lèvres.
Gaulthérie lui avait rendu son étirement facial parfaitement hypocrite. Il fallait trouver une destination qui combinât le culturel, le sportif, l’aventure, le mystère. Où se nichait la perle rare ? Sur le mur, s’étalait une carte du monde. Ce n’était ni « où pouvait-elle », ni « où devait-elle aller » qu’il fallait se demander, mais « où Ambroisie n’était-elle pas allée ? »
– La Reine de Saba, c’est exact ! Le Royaume de Saba dont vous découvrez, sur cette stèle, un exemple de l’écriture.
– Une découverte historique, avait commencé Gaulthérie qui, peu à peu, à mesure que son regard parcourait le vaste planisphère mural, prenait la mesure de l’enjeu. La difficulté était qu’Ambroisie avait parcouru tous les continents : l’Amérique Latine déjà, où elle avait exploré jusqu’aux canaux de Patagonie ; l’Europe, ensuite, où elle avait régalé ces dames de portraits des Européens, surtout les Français ; l’Asie, enfin, du sous-continent indien à la Chine en passant par l’Indonésie, et le Japon. La rumeur du club lui prêtait un grand courage, lors de ce tremblement de terre qui avait vu se fissurer les certitudes sur l’exploitation énergétique de l’infiniment petit. Même l’Afrique, elle avait visité. Dans ce vaste furoncle, elle avait trouvé une oasis. Que restait-il ?
– Vous nous excitez, ma chère, l’avait interrompu la candidate-officielle-au-fauteuil-d’Eunice.
L’outsider avait profondément inspiré. Elle avait enfin découvert un territoire qu’Ambroisie n’avait pu fouler. Et pour cause, d’ailleurs. Le « Printemps arabe », vu depuis l’autre côté de l’Atlantique, avait nucléarisé la zone. Cela dit, celle-ci n’était-elle pas en voie de décontamination !
– La Péninsule arabique, avait-elle donc lancé, tout en balayant l’auditoire du regard, pour ne pas perdre une miette des réactions.
Elle n’avait pas été déçue. Le sourire d’Ambroisie s’était affaissé - mais à peine, car la dame savait se tenir - tandis que les autres affichaient qui de l’incrédulité, qui de la curiosité.
– Oh, comme c’est intéressant ! s’était exclamée l’une de ces curieuses. L’on dit que c’est au Yémen que se trouverait l’arche d’alliance, confiée à la reine de Saba par le roi Salomon.
– Je ne vous le fais pas dire, avait prophétisé celle-qui-ne-doutait-plus-de-son-élection.
– Il est déjà arrivé que des touristes fassent des découvertes importantes, car, sur le plan archéologique, le Yémen reste encore un pays à découvrir, je vais vous préparer à toute éventualité, en vous donnant des rudiments de traduction de l’alphabet sudarabique.
Dieu créa le monde en sept jours. La genèse gaulthérienne avorta en quelques heures.
La première contraction s’était produite juste après l’atterrissage. Une fois qu’ils furent entrés dans le hall des arrivées, juste avant le passage en douane, il n’y avait point de pilote touristique pour les accueillir, elle et son mari, Angus. Les bagages avaient été déchargés en territoire yéménite, alors qu’eux étaient restés coincés à la douane. S’ils la franchissaient, pourraient-ils ressortir ? Et que faire, en attendant la personne chargée de les réceptionner, avec les visas ? Après moult tergiversations, elle avait décidé d’acheter le timbre du visa, de franchir la douane, et avait entraîné Angus. Quelques esseulés les avaient suivis : un couple de Noirs, une femme énorme et un insignifiant petit bonhomme. Se pourrait-il… Gaulthérie avait chassé un début de vision cauchemardesque pour concentrer son agressivité sur le changeur de l’aéroport.
Une fois assise sur son sac, Angus à ses côtés, elle s’était sentie rassurée. Pas pour longtemps. Le hall grouillait d’une faune étrange : guides de tous poils, policiers narquois, flâneurs aux aguets murmurant dans un sabir anglo-arabe : « Y viendra pas, y viendra pas… » tout à fait adapté à la situation. Enfin, il les avait rejoints.
« Il » ? Un mètre soixante avec talons, mince comme un haricot vert extra-fin, cheveux mi-longs coupés au carré, visage androgyne. Autant de caractéristiques qui laissaient planer le plus grand doute quant à la capacité du personnage à prendre en charge un groupe de touristes. Ensuite, l’allure vestimentaire d’icelui, jean ultra-moulant, ample sweat-shirt, sabots aux pieds, avait laissé Gaulthérie indécise quant à l’identité sexuelle de ce produit bio. Quand il avait ouvert la bouche, l’inquiétude jusque-là régente, s’était proclamé reine mère.
Durant ce tsunami d’émotions, la deuxième contraction était passée inaperçue.
D’une voix fluette, il avait déclaré s’appeler Annapurna, Américain de nationalité mais Yéménite de cœur, et décliné sa qualité d’accompagnateur. Par bribes, il leur avait expliqué que le panneau extérieur à l’aéroport, celui devant lequel attendait le chauffeur du bus, avait une heure de décalage par rapport à celui placé à l’intérieur. L’accompagnateur leur avait présenté ses excuses, et proposé de prendre un pot à l’hôtel. Puis, il les avait invités à rejoindre le véhicule mis à leur disposition.
Lorsque le bus avait démarré, Gaulthérie n’en était toujours pas revenue. La troisième contraction avait provoqué l’accouchement d’une douloureuse conclusion : c’en était fini du fauteuil d’Eunice. Durant le vol, elle avait élaboré avec soin la composition du groupe : une star du cinéma, un sportif, un milliardaire vu récemment chez Ophrah. En somme, des sommités qui allaient faire que ce voyage marquerait les annales du club des dames de Colombus comme un événement inoubliable. L’obèse lui avait souri. Puis, les Noirs lui avaient envoyé un amical signe de la main. Enfin, la chose chétive, croisée dans le hall de l’aéroport, avait clôturé ce lamentable défilé.
Ensuite, ils étaient tombés en panne lors du trajet vers l’hôtel ; à une heure du matin, en plein désert, ils avaient attendu un taxi. A l’hôtel, elle avait à peine goûté au cocktail de bienvenue et s’était effondrée dans son lit. Pour asseoir cette intronisation dans le monde des touristes, Angus avait voulu des câlins ; le pauvre avait payé pour les outrages accumulés.
Le lendemain, n’ayant pas encore digéré les copieux événements de la veille, elle avait boudé le petit déjeuner. Angus avait fait les présentations pour elle. Bavard comme d’habitude, il avait lié connaissance avec les autres. La grosse s’appelait Daisy, le petit Chose : Syd, et les deux Noirs : Lofton et Angela. Vivement dimanche !
Une particule de mascara violet glissa de son support pour se noyer dans la cavité orbitale. Notre touriste battit furieusement des cils, ce qui eut pour effet de la réveiller complètement. Annapurna pointait des signes étranges sur une stèle en albâtre.
– L’alphabet sudarabique comporte vingt-neuf lettres. Chaque mot est encadré par le signe « I ». Ce qui rend ainsi la lecture des textes plus facile.
Le Noir sortit un calepin de sa poche et un stylo. Tiens, il sait écrire ! se dit Gaulthérie.
– Je vais vous donner la transcription en arabe. Vous allez voir, c’est très facile.
Gaulthérie renifla bruyamment. Angus commençait à se donner en spectacle. Le caméscope sur l’épaule, un modèle de cinéaste amateur pour lequel il lui avait fait un caprice terrible, il tournoyait autour des cages de verre. Décidément, il était incapable de faire preuve de discernement. Heureusement qu’elle avait des capacités pour deux !
Quand ils s’étaient connus, elle venait d’achever des études de comptabilité et il était ouvrier serrurier. Si elle l’avait écouté, ils seraient restés dans leur logis minable et sans un sou. Après l’exposé d’Angus sur l’épanouissement de la femme dans les tâches ménagères, Gaulthérie avait pris les choses en mains. Ils - elle - commencèrent petitement par un commerce de serrurerie et portes blindées ; quelques années plus tard, la famille s’était enrichie de deux filles et d’une entreprise prospère. La retraite s’annonçait pavée de beaux billets verts.
– Voyez ce signe qui représente des haltères, il correspond à la lettre , soit « th », en translittération ; celui en forme d’œil, c’est , soit « w ».
Elle avait eu l’idée géniale de miser sur l’insécurité. Dans Columbus, huit mille habitants, État du Mississippi, une ville qui possédait encore un centre ville, véritable relique au pays des centres commerciaux autour duquel le badaud pouvait admirer, comme les vestiges d’un temps qui n’existe plus, le palais de justice, la façade imposante de la banque, la poste, l’hôtel du centre ville et le bazar Five and Dime ; une ville où les préoccupations du citoyen s’étalaient dans le Commercial Dispatch au gré des Unes entre ventes de charité, avis de naissances et curage des égouts. Dans Columbus, donc, le taux de criminalité était si faible que cette prospection aurait pu faire hurler de rire, ce que Angus n’avait pas manqué de faire.
– Cet epsilon inversé, c’est , « sh » ; le losange étiré, , « f » ; l’immeuble sans base avec un accent aigu, , « k ».
Il avait moins ri quand il avait constaté que Gaulthérie avait raison. Un crime horrible venait-il de se commettre à Jackson que les gens se pressaient dans sa boutique pour passer commande de portes blindées avec verrous à cinq points.
Mais l’on oublie trop souvent que le développement d’une activité commerciale implique la mise en place d’un puissant outil de marketing. C’est là que Gaulthérie s’était fait avoir.
– La parenthèse droite correspond à , soit « r ».
« Les commandes seront d’autant plus vite réalisées, les parts de marché davantage grignotées », avait argué son rusé de mari, s’il disposait de solides informations sur son domaine porteur : le crime. Elle avait consenti à l’installation d’un coûteux matériel informatique, à l’abonnement à l’Internet, pour se rendre compte qu’il en était de son installation comme de certaines promotions : elles coûtent fort cher et ne rapportent pas les intérêts que l’on était en droit d’en attendre. Dernier exemple en date : cette femme retrouvée dépecée, dans un local clos, en Australie. En quoi ce crime allait-il les intéresser ?
– Il n’y a pas de voyelle, fit observer Lofton.
– Tout à fait. Et comme l’arabe, le sud-arabique s’écrit de droite à gauche.
– Comment cette langue a-t-elle été déchiffrée ?
Il est incroyable, ce Noir ! s’étonna Gaulthérie. Qu’est-ce que ça peut bien lui faire ?
– En raison de sa proximité avec l’éthiopien. En fait, l’on peut dire que l’éthiopien est un lointain descendant de l’écriture sudarabique. C’est pour cela que l’écriture sudarabique a été facilement décryptée. Cependant, il n’a pas été trouvé de textes proprement littéraires qui auraient permis d’en apprendre davantage sur la structure de la langue ; de même, nous manquons de textes avec des termes techniques, notamment dans le domaine de la construction. Les dédicaces qui ornent les murs des temples ont tout de même permis aux historiens de reconstituer l’histoire antique de ce pays.
Quand Angus lui avait raconté l’horrible fait divers, elle avait été moins écœurée par le crime par lui-même que par la faconde avec laquelle son mari, les yeux brillants, ne lui en avait épargné aucun détail. Ce n’était plus de l’intérêt mais de l’obsession. N’avait-il pas râlé après ce voyage ! Prétextant que son successeur ne s’était pas encore fait la main dans la technique du crochetage, il ne voulait plus partir. Grossière comédie pour « interneter ». Il apparaissait que la bourgeoise, une Blanche, aurait dénoncé, sur un des murs de la pièce mortuaire, son agresseur, un Noir, enfin un Nègre. Bon, et après ! Rien que du très classique, avait-elle rétorqué.
– Ma chérie, voyons ! Si la délatrice s’est bocalisée, alors, qui l’a tuée ?
Un crime en local clos ! Comment pouvait-on donner crédit à de pareilles sornettes ? Quel crétin avait bien pu inventer pareille expression ? Confondue par tant d’innocence, elle avait gâté Angus, lui achetant la caméra qu’il guignait depuis plusieurs mois.
Une certitude l’habitait lorsqu’elle avait pris place dans l’avion : pas de chambres closes et autres crimes impossibles pendant une semaine.
– Et la dernière des lettres, cette fourche, correspond à , « y ». Voilà, vous savez tout désormais de la correspondance entre l’arabe et l’écriture sudarabique. Comme je suis un bon accompagnateur, j’aime bien savoir si mes clients ont bien compris. Nous allons revenir à la première stèle et vous allez me donner la correspondance avec les lettres arabes. Qui veut commencer ? Gaulthérie ?
Elle émergea de sa rêverie.
– Plaît-il ?
– Gaulthérie, voulez-vous me traduire en arabe la première ligne d’écriture de cette stèle ?
Dans la famille des touristes, Gaulthérie est l’aventurière.
Virginia chérie,
Daisy suçota le bout de son stylo. Elle le lui avait promis : elle lui écrirait tous les jours, mais elle ne trouvait plus les mots. Non que l’inspiration manquât, mais c’est comme si elle avait choisi un cadeau et qu’elle ne savait comment l’empaqueter. Comment décrire une autre ville que New York ? Comment s’enthousiasmer, sans se parjurer, pour un monde autre que celui en lequel on croit.
Daisy peinait donc devant ce bout de carton coloré, acheté le matin même à l’hôtel tant elle était pressée. En visitant le musée, elle avait, par la suite, regretté son choix, car la carte qu’elle destinait à son amie était banale alors que les photos des colossales statues des rois de Himyar Dhamar’Ali et son fils Ta’ram étaient impressionnantes et justifiaient déjà l’intérêt du voyage.
Elle leva les yeux et constata que leur minibus n’avait pas encore quitté les abords du musée. Le chauffeur pestait et déversait en arabe son courroux sur Annapurna. Nul besoin de connaître la langue pour comprendre qu’il manquait des passagers, et qu’il n’était pas content. Daisy sourit ; ce léger intermède lui rappelait les événements de la veille. Ça aurait été outrager l’humour que de ne pas relater leur rocambolesque arrivée au Yémen. Daisy qualifierait même cette série d’incidents d’épreuves pour le passage du grade d’apprenti touriste à celui de touriste de première classe. Elle pouffa en écrivant la scène. Le claquement de la porte l’interrompit, les derniers retardataires, Lofton et Angela, prirent place en maugréant. Ils n’acceptèrent pas les remontrances de l’accompagnateur, lui faisant comprendre qu’ils n’étaient pas venus pour faire les soldes (vilaine manie de certains voyagistes qui détournent l’attention de leurs clients des monuments, pour la diriger vers les échoppes et le commerce.) Daisy admira leur audace ; elle qui tenait une boutique d’herboristerie n’aurait jamais osé contrarier les clients ; le commerce est la meilleure des écoles diplomatiques.
Le car démarra. Il déboucha place Tahir. Daisy remarqua au milieu de la place le blindé, relique de la guerre civile, la poste centrale, les artères commerçantes, vitrines des objets de luxe. Leur véhicule se fraya difficilement son chemin tant la place était bondée d’engins motorisés et de badauds, indifférents aux sifflets de malheureux policiers peinant à réguler le trafic. La touriste ne s’en plaignit pas.
Le bus repassa devant leur hôtel puis s’engagea dans une voie sur la gauche. Le Djebel Nougoum se dressait droit devant eux. La veille, Annapurna leur avait dressé un rapide historique de cette ville millénaire. Daisy avait été captivée par la légende. Elle laissa son esprit s’évader. L’arche de Noé s’était-elle posée sur cette montagne ? Sem, l’un des fils de Noé avait-il créé la ville lui donnant son nom ? Quelle était la part de légende ? De vérité ? Daisy aimait les légendes pour leur côté contes de fées. Ses narines la picotèrent. Elle en aurait écrasé une larme, si un cri aigu ne l’avait arrachée à ses tourments.
La pisseuse était prise de vapeurs. « La pisseuse » était le surnom dont elle avait affublé Gaulthérie, non sans raison. Le doux prénom de Gaulthérie plongeait ses racines dans la famille des éricacées, une tribu qui s’étend de l’envahissant rhododendron à la fortifiante essence de Wintergreen, en passant par la diurétique pyrolle à ombrelle, ou « herbe à pisser ». Depuis la descente de l’avion, Gaulthérie se frottait à chaque pierre comme pour marquer son territoire.
Qu’est-ce donc qui avait ému la brave dame ? Une sorte de piste pour skate-board, semble-t-il, n’eût été qu’il n’y avait ici aucune planche à roulettes, mais plutôt un troupeau de chèvres. Annapurna se fendit d’une explication.
– Nous traversons le Wadi Saylah. Wadi veut dire « cours d’eau » mais en période de sécheresse, il s’improvise voie de communication pour la transhumance des chèvres ou terrain de jeu pour les enfants qui dévalent l’à-pic des berges en riant. Le Wadi peut aussi connaître des périodes de crues et il n’est pas rare lors de ces occasions d’y rencontrer un 4x4 embourbé.
Le bus longeait les remparts de la vieille ville et Daisy se sentit gagnée par l’excitation. Derrière ces murs de briques rouges, deux mille ans d’histoire l’attendaient. L’ensorcellement de l’Orient la gagnait. Le bus s’arrêta non loin d’une des entrées à la vieille ville, Bâb al Yémen. Les passagers descendirent. De l’ouverture gigantesque, Daisy aperçut les maisons tours.
– Oh là là ! Ce que c’est joli ! gazouilla-t-elle, alors qu’ils franchissaient les portes de la vieille ville.
Annapurna s’approcha d’elle, la saisit par les épaules et lui intima de repasser par Bâb al Yemen. Elle vira à l’écarlate. Qu’avait-elle fait pour mériter pareil traitement ? L’accompagnateur pouvait-il exclure quelqu’un du groupe ? Elle chercha un réconfort auprès des autres participants mais seuls Lofton et Angela lui manifestèrent de la sympathie. Elle baissa la tête. Elle avait à peine franchi la porte qu’il la rappela. Mais pas plutôt revenue, il l’expulsa de nouveau. La comédie dura cinq tours sans que quiconque intervînt. A la fin du cinquième tour, elle s’apprêtait à retourner vers le bus, trop lasse pour protester quand Annapurna l’applaudit.
– Bravo, vous avez franchi cinq fois le seuil de la Porte du Yémen, vous voilà une vraie Sanaani. Merci d’avoir joué le jeu.
Daisy ouvrit la bouche, médusée.
– C’est vrai ! Je peux rester ! Oh, là là, je suis bien contente !
D’étonnement, Annapurna arqua légèrement un sourcil mais passa très vite à la suite de son programme.
– Mesdames, messieurs, je vous invite à en faire autant, dit-il, le sourire aux lèvres dirigeant son troupeau vers l’immense ouverture.
Les autres se prêtèrent au jeu. Durant cet intermède, Daisy détourna ostensiblement les yeux de la porte, comme pour signifier que cette étape était terminée, et qu’il fallait désormais se concentrer sur la suivante. Elle fut soudain prise d’angoisse. Sur la place était éparpillée une incroyable mosaïque humaine : marchands, mendiants, menteurs, sarabandaient autour d’elle, mais elle ne voyait que les habitantes de la féminie : la Sannani emmitouflée dans son sitâra, la campagnarde aux parures bigarrées, et la maquillée. Daisy frissonna : le loup, tel celui d’un vénitien, était magnifique.
– Oh là là ! dit-elle en tirant la manche de l’accompagnateur. Vous avez vu ce masque ? Oh là là ! Mais comment font-elles ?
L’accompagnateur ne répondit pas immédiatement. La grosse fille prononçait le « a » à l’arabe, en étirant le son, ce qui ne manquait pas de le surprendre.
– Eh bien ! Le noir provient de l’antimoine.
– Oh là là ! Mais c’est drôlement intéressant pour les yeux ! Ça protège contre les parasites.
Décontenancé par la répartie, Annapurna déglutit avant de poursuivre.
– Le jaune naît de la graine de curcuma broyée sur une meule de pierre ; le rouge est fabriqué à partir d’un oxyde métallique réduit en poudre auquel on ajoute de l’huile de sésame, des coquillages et de la cardamome ; le vert, couleur de l’Islam, et symbole de la végétation et la fraîcheur, provient de la combinaison du jaune et de l’indigo. A l’aide d’une allumette ou des doigts de sa main droite, la femme trace, pointe ou étale le jus extrait des plantes.
– Oh là là ! Ce que c’est beau !
Lofton éclata de rire. Daisy le trouva très sympathique et convint de s’installer à sa table, aux côtés de sa charmante épouse, de façon à se sentir moins seule. Gaulthérie semblait de ces personnes exerçant un ascendant sur autrui, en l’occurrence son mari, éternel second rôle. Quant à Syd, il lui paraissait bien effacé, bien terne : l’archétype du vieux garçon. De ce côté-là, elle avait sa dose.
La femme au loup disparut mais le malaise de Daisy persista. Le masque surlignait le visuel du regard. Que signifiait ce réseau de lignes de couleurs ? La coquette américaine perdait ses repères.
Cerné par les maisons tours de Sanaa, le groupe de touristes s’enfonça dans un lacis de venelles où les fenêtres des maisons engageaient la conversation entre elles, sans autre gêne que les piétons, tels des parasites, pullulant sur leurs perrons. En frôlant les murs, Daisy ressentit la chaleur des briques. Au sol, la base des murs se confondait avec le sable, comme si un joint bien luté avait aboli la séparation entre les matériaux, comme si cette frontière n’avait jamais existé, comme si le sol et la maison ne faisaient qu’un, n’étaient qu’un.
Elle se figea. Face à elle, une géante de pierre sommeillait ; deux paupières closes, rehaussées d’un arc de basalte, semblaient gésir sur la façade. Les moulures de goss étiraient les ouvertures, comme pour former un sourire. La chaux formait au pourtour des fenêtres ce que le khôl donne aux yeux des femmes : un regard énigmatique. Wajh al bayt, le visage de la façade, était maquillé tel celui d’une femme.
Elle comprit. Quel habile travestissement que le maquillage ! L’obscure couvrait sa bouche d’un voile ; la campagnarde dissimulait ses traits derrière un labyrinthe de lignes de couleurs qui égarait l’observateur. Bâb al dar, la porte de la maison, occultait son ouverture derrière un paravent constitué de toile, de branchages et de pierres. L’étrange mimétisme l’étonna, l’impressionna, la troubla.
Daisy réalisa qu’elle ne connaîtrait jamais le véritable visage de ces maisons de pierre et de briques de paille et terre, séchées au soleil, qui s’étageaient sur plusieurs dizaines de mètres, dont le vocabulaire yéménite marie le nom avec celui de la famille en les désignant par un même mot : al bayt, soulignant l’intimité entre l’habitation et les habitants, comme si l’une et les autres formaient un bloc soudé face à l’extérieur.
Les touristes piétinaient et cette halte improvisée lui fit du bien. Le cœur au bord des lèvres, Daisy se raccrocha à Virginia, pointe émergeante de l’univers dans lequel elle avait toujours vécu. Où es-tu, Virginia ? comme si elle en appelait au passé pour tenter de s’expliquer le présent. Pourquoi ce voyage ?
Daisy et Virginia se ressemblaient étonnamment : même blondeur de cheveux, mêmes yeux bleu lapis, même teint frais, même âge, 26 ans. À tel point que l’on eût pu les prendre pour jumelles, n’était-ce le poids.
L’on sait qu’au pays des obèses, le sculptural est roi.
Le livret de sa vie s’ouvrait sur une vue en trois D : déprime, dépit, déni. C’est la faute à New York. A l’instar des villes d’importation, la Grosse Pomme encourageait les opportunités. Virginia et Daisy l’avaient bien compris, passant leurs loisirs à temps plein sur leur passe-temps : la recherche d’un amant, d’un ami, d’un mari.
Après un énième échec - elles se racontaient tout - Virginia lui avait annoncé son intention de s’inscrire dans une agence matrimoniale. Daisy avait mal pris cette intention, ce projet était une trahison pure et simple. Elles se l’étaient juré : jamais elles n’iraient dans une agence ; cet acte était réservé aux moches, aux bêtes, aux gourdes, aux laides, bref : des castes inconnues à New York.
Virginia n’avait pas bronché durant l’assaut, solidement arc-boutée sur sa ligne de défense : elle en avait assez des rencontres surprises, celles où elle découvrait que la voix profonde et suave du téléphone ne correspondait pas du tout à l’image qu’elle se faisait de son prince. Elle voulait des rencontres de qualité, celles où un premier tri était assuré, où le doigté de la marieuse essayait tant bien que mal d’assortir les solitudes. En fait, tout ce que souhaitait Daisy sans se l’avouer, tel l’atout que l’on veut à tout prix garder dans son jeu, ne sachant ce que l’avenir réservera une fois posé sur la table de jeu.
Notre herboriste choisit alors de prendre des vacances, de voyager seule, de quitter Virginia durant quelques jours, de s’éloigner de New York, d’effacer pour un temps ses espoirs et ses rêves.
Ancrée dans le royaume de Saba, Daisy découvrait, acceptait, assumait le fait que derrière sa précipitation à franchir l’espace-temps se dissimulait la nécessité d’arracher l’étiquette collée sur son visage, l’inscription tatouée sur son visage, telle une autre forme de maquillage, par l’Américain moyen, celle d’une grosse fille, celle d’une grosse vieille fille.
Ce n’est pas elle qui dévisageait les maisons tour de Sanaa, mais les façades qui l’observaient. Abusée par leur maquillage, qu’elle s’était obstinée à déchiffrer, elle leur avait communiqué ses angoisses, ses doutes, et ouvert son cœur. Les parures du visage sont éphémères, la beauté est intérieure, semblaientelles lui dire. Les maisons avaient une âme dont les fenêtres étaient les yeux. Ceux-ci lui souriaient, l’accueillaient et lui disaient : ahlan wa-sahlan, sois la bienvenue.
Elle, qui se considérait à la frontière entre l’épanouissement et l’inexistence, découvrait le script de son rôle. Cette solitude qu’elle croyait stérile, les maisons l’appelaient al arus al bayt, le pivot autour duquel la construction s’érige ; le pilier qui, par sa solidité, garantit la longévité de la demeure, mais aussi la fiancée, la nouvelle épouse sur qui la famille compte pour proroger son existence.
La déprime déprima.
Dans la famille des touristes, la carte de Daisy porte différents noms. Au Yémen, elle se nomme la vierge.
Syd huma l’air. Quel délicieux parfum ! L’air ambiant était saturé d’une pincée de rancune, d’une touche d’hypocrisie, et de quelques mesures de méchanceté. Chaque jour, Syd mesurait sa chance d’inspirer le Mal.
En lui le Talent logeait.
Le Talent avait éclos, un soir qu’il descendait une rue ; à l’autre extrémité se lamentait un homme. Il s’était arrêté, l’avait écouté. L’histoire du bonhomme était tristement banale : il offrait une existence luxueuse à celle qu’il aimait, et celle-ci le lui rendait en le trompant. A ce stade de l’histoire, le type avait jeté un coup d’œil à Syd ; celui-ci avait très bien compris que son vis-à-vis attendait des conseils, et il en était ennuyé, d’autant plus ennuyé que la vie en couple lui était inconnue. Comment alors conseiller sur ce que l’on ne connaît pas ?
Il était donc sur le point de bêtement compatir et passer son chemin quand il avait senti monter en lui la conviction qu’il détenait la solution au problème du cocu. Cette conviction s’était muée en une irrépressible assurance. L’assaut de cette force nouvelle avait ébranlé ses défenses naturelles. Lui, qui vivait avec dévotion son célibat, plénitude sa chasteté, jouissance sa misanthropie, savait comment sauver cet homme perdu. Il s’était étonné de cette certitude quand il comprit que ce n’était pas parce qu’il menait une vie « sans » qu’il ne pouvait répondre mais bien parce qu’il la menait, cette vie-là, qu’il était justement le plus apte à répondre. La tendresse, l’estime, l’amitié, l’écoute, l’amour, ces marqueurs sociologiques, ces récepteurs des balivernes sentimentales, ces molécules du désordre affectif, n’étaient pas présentes dans ses gènes.
Il était pur.
Point besoin de faire parler davantage cet homme ; à quoi cela servirait-il de faire remonter la boue s’il ne savait comment l’écoper ? Le meilleur moyen d’aider cet individu était de lui faire prendre conscience de cette boue, qu’il la voie, qu’il la sente, qu’il la touche. Faire en sorte d’impliquer l’individu dans son problème, au lieu que ce soit lui qui l’y noie. Les mots du réconfort, de la sollicitude passaient par des questions ; des questions si habilement tournées que l’homme trouverait la réponse. Sa réponse.
Lorsque les deux hommes s’étaient quittés, la pauvre loque qui errait dans la rue avait trouvé son chemin. Quant à Syd, extirper le mal-être d’autrui lui avait permis d’éprouver un flot de sensations nouvelles comme il n’en avait jamais ressenti. L’extase l’avait envahi tout entier. C’est comme s’il avait joui du malheur de l’autre. Il avait découvert le Talent. Il était un Talentueux.
Quelques jours plus tard, ce fut sa voisine de palier qui se livra. En quelques mots, Syd comprit très vite qu’elle n’en pouvait plus de sa solitude, comprenez affective ; cette jeune personne avait atteint cet âge où la femme passe du statut de « gourmande » à celui de « salope ». L’exercice se révélait périlleux, car il s’agissait d’une personne qui le côtoyait chaque jour, qui pourrait colporter. Or, le Talent ne supporte pas les malentendus. Afin d’éviter toute mauvaise rencontre (quel immeuble ne possède pas sa commère ?), Syd lui avait proposé de prendre un verre dans un café ; il avait cité une rue fort connue de leur ville, une artère commerçante où les offres de restauration étaient nombreuses, la foule dense, et la probabilité d’y croiser une connaissance quasi-nulle. La fille avait souri. Nul doute qu’elle approuvait son choix d’excentrer leur rencontre. Ayant remarqué qu’elle se faisait régulièrement livrer des boîtes de tacos, il avait ajouté que ledit café servait les meilleurs enchiladas de la ville.
Syd n’avait jamais mis les pieds dans l’établissement en question. Chaque mois, il potassait les sorties littéraires et cinématographiques, qu’il n’irait jamais lire ou voir ; compulsait les catalogues d’expositions, qu’il n’irait jamais visiter ; se délectait de critiques gastronomiques de restaurants, dans lesquels il ne mettrait jamais les pieds. Rien de tel que l’épate pour faire luire l’envie dans le regard d’autrui. Un célibataire endurci est un menteur confirmé.
Elle adorait la nourriture mexicaine, lui avait-elle avoué, sans surprise. Elle était donc conquise. Bientôt, elle lui serait acquise.
Une fois qu’ils furent installés sur la banquette de cuir fauve, le Talentueux avait débuté par des platitudes : que faisait-elle dans la vie ? En quoi consistait son travail ? Il avait ensuite embrayé sur son environnement professionnel, où certains, lui avait-elle raconté, avaient noué de solides amitiés. Était-elle jalouse ? Oui ? Non ? Pourquoi ? Peut-être son éducation ? Par touches successives, le Talentueux l’avait amenée à se livrer davantage : son enfance, ses parents, ses amis(es)… Elle s’était ouverte, il l’avait pénétrée. Elle s’était débattue, pour la forme, car il s’était montré si perspicace, si intuitif qu’elle s’était abandonnée : elle lui avait avoué sa récente rupture. Il avait joui. Il s’était montré insatiable : elle avait déballé ses aventures ; exigeant : elle avait livré ses fantasmes. Son orgasme avait été long.
Depuis lors, ils étaient les meilleurs amis du monde. Elle était devenue sa rabatteuse. Il avait gagné en assurance. Sa maïeutique s’était perfectionnée, professionnalisée. Bientôt il lui avait fallu la ville entière. Il s’était mis à écumer les asiles de nuit, les centres de toxicomanie ; il avait interrogé des alcooliques, des putes, rencontré des hommes politiques. Jusqu’à satiété, saturation, et impuissance. Lorsque le Talent ne s’était plus manifesté, Syd avait compris qu’il avait besoin d’expériences nouvelles.
L’intimité est à la confession ce que l’érotisme est à la pornographie : un paravent. S’il ne rechignait pas à la vocation de gourou dispersant De absoluto à ses moutons, Syd respectait son protocole intimiste, le lieu importait peu pourvu qu’il n’y ait que deux âmes : le confessé et le confesseur. Il avait en horreur les partouzes et excluait donc d’exercer dans des amphithéâtres bondés de gens avides de connaître leur chemin de vie. Puisqu’il ne voulait pas faire venir ses proies à lui, il résolut d’aller à leur rencontre, de la manière la plus simple qui soit : s’inscrire dans des circuits touristiques.
Ce voyage au Yémen lui paraissait porteur de grandes promesses. Déjà s’ébauchaient dans son esprit les traits de caractère de ses « patients » : de l’amusette jusqu’au grand jeu.
Le premier ? Facile. Angus. Serrurier de son état, pas intello pour deux sous, c’est le brave type ; pas besoin de chercher la brèche dans la muraille.
Le suivant avait été plus difficile à élaborer. Contrairement à ce que l’on pouvait penser, le deuxième était Lofton. Plus il l’observait, plus il songeait que le grand Noir dissimulait un secret. C’était peut-être le point qui le chagrinait ; malgré le Talent, il ne parvenait pas à savoir ce que Lofton était venu chercher au Yémen.
Ensuite : Angela. Elle suait la Black qui se croit arrivée. Syd avait d’ailleurs constaté que Lofton avait remarqué l’attitude de sa femme, mais n’en paraissait pas affecté, parce que cela servait ses intérêts. Lesquels ?
Après : Daisy. D’emblée, il l’avait placée en tête de liste. Un sujet en or que cette fille qui cumulait les complexes. Il avait révisé sa position lors de la visite des maisons tours ; en l’observant, il s’était aperçu que le visage de sa future élève se modifiait, devenait plus serein, plus sûr. La fille avait du ressort. Tant mieux, la partie promettait d’être intéressante.
Il avait gardé les meilleurs pour la fin, attendant une opportunité pour mener à bien un sérieux interrogatoire. Syd pressentait qu’Annapurna ne serait pas un type facile à travailler ; il offrait peu de prises : le sexe, l’argent, les apparences, apparaissent comme des notions ignorées de lui, voire inconnues. Était-ce un type comme lui-même ? Il y avait déjà songé, sauf que c’était impossible. Annapurna avait commis beaucoup trop d’erreurs pour que celles-ci fussent délibérées. C’est le domaine où excellait Syd : il faut en effet beaucoup d’intelligence pour passer pour un imbécile. Comment espérer observer les gens autour de soi et les faire parler si l’on se place en pleine lumière ? Annapurna ne faisait pas partie de sa famille. C’était peut-être un authentique imbécile.
Restait la plus belle : Gaulthérie. C’était, en son genre, un spécimen assez rare. Syd n’en avait jamais rencontré. Il laissait augurer un orgasme inoubliable lorsque la cocotte caquetterait, dès qu’il lui aurait fait quitter Cuculand, sa petite vie minable de mère, d’épouse, de cheftaine.
Un sourire béat s’afficha sur ses lèvres. Il avait passé une matinée très agréable. Un guide est à un groupe de touristes ce que l’huile est à la mayonnaise. Annapurna avait monté la sauce version « grand chef » : l’interrogation orale de Gaulthérie, au musée, puis la cérémonie d’intronisation aux portes de la ville avaient été sublimement grotesques.
Le groupe venait maintenant d’entrer dans les souks, aux venelles encombrées de marchandises, d’ânes et d’humains. Quel délicieux parfum ! se répéta Syd. Que le spectacle commence !
D’une ondulation de fesse, Daisy culbuta un passant.
– Pourquoi le territoire du souk forme-t-il un cercle ? s’époumona Annapurna.
D’un retour de fessier, Daisy culbuta un autre passant.
– Excusez-moi, excusez-moi, oh là là ! Je suis désolée. Annapurna, comment est-ce qu’on dit « excusez-moi » ?
– La sourate de l’éléphant en fournit l’explication. En 570, le roi Abraha voulut envahir Sanaa.
Lofton fit une bulle avec son chewing-gum ; Angela se pressa contre lui.
– Dieu le punit de cette intention en envoyant un oiseau qui le lapida.
Armé de son caméscope, Angus combinait différentes sortes de travellings, avec une prédilection pour le mode circulaire.
– Lorsqu’il fut mort, les habitants formèrent un cercle autour de sa dépouille ; de là sont nés les souks.
Enfin, Gaulthérie entra en scène.
– Angus, regarde-moi cette robe de brocart noir brodée d’argent !
Angela se tourna vers ladite robe ; Angus s’arrêta de filmer. Syd se tint prêt.
– N’est-elle pas splendide ?
Angela s’approcha de l’étal. Gaulthérie s’appropria le vêtement et le posa par-dessus les siens afin de jauger l’effet. Le marchand proposa la même robe à Angela et capta l’attention d’Angus par des chemises blanches, amidonnées, au col rigide.
– Elle me va très bien, n’est-ce pas ?
Gaulthérie était de ces maîtresses femmes qui ont besoin de conforter leur décision surtout lorsqu’elles sentent quelque opposition.
– Quelle belle qualité ! s’écria Angus, en tâtant le coton des chemises.
– Je crois que je vais me l’offrir, minauda Gaulthérie.
Le Talentueux jugea le moment opportun. Syd se plaça entre Angus et Gaulthérie.
– Vous avez raison, Angus, c’est de la très belle marchandise. Peut-être qu’en nous groupant, nous pourrions obtenir une remise supplémentaire.
Angela fit non de la tête au marchand et continua son chemin.
– Bien sûr ! Mais je ne voudrais pas vous obliger.
Tu parles, comme s’il voulait l’obliger ! Il avait trop peur de son dragon, c’était peut-être la première fois qu’il achetait ses vêtements, seul. Syd se dit qu’il lui fallait agir comme un grand frère : dépuceler Angus. Ce qui ne serait pas facile, car la mairesse de Cuculand faisait miroiter la robe ; il sentait le tissu lui fouetter les jambes, comme pour lui rappeler qu’Angus était sa « chose ».
– Angus, comment me trouves-tu ?
– Du tout, Angus, sourit Syd. Au contraire, j’en cherchais depuis longtemps ; il est si rare de trouver des chemises si bien amidonnées.
Il héla Annapurna.
– S’il vous plaît, pourriez-vous demander le prix ?
Le marchand connaissait bien Annapurna. L’affaire fut vite conclue.
– Vous m’avez fait réaliser une sacrée affaire !
Angus était content. Syd était radieux. Gaulthérie boudait. Le Talentueux diagnostiqua un manque d’endurance.
– C’était l’occasion ! dit Syd, avec sur les lèvres le sourire du prédateur.
– Je vous propose de nous restaurer, suggéra Annapurna.
– C’est comme la chance, il faut la saisir quand elle se présente, ajouta-t-il à l’intention d’Angus, tout en songeant à la proposition d’Annapurna : tous à la même table, il n’y a que dans les monastères que le repas se prend en silence.
– Ne pourrions-nous pas grignoter quelque part ? répondit Gaulthérie, que cette opportune intervention libérait de son échec.
« Nous ? » releva Syd.
– Le modèle de restauration rapide à l’américaine n’existe pas au Yémen.
« Nous ». Selon toute apparence, l’accompagnateur n’avait pas ingéré les subtilités de la grammaire « gaulthérienne », laquelle, au contraire de l’arabe et du français, féminise le pluriel qui désigne des personnes.
– …Mais le déjeuner à la manière des Yéménites n’est pas très long. De plus, nous allons dans un endroit typique. Croyez-moi, vous ne serez pas déçue.
Cette réponse parut satisfaire l’égérie, avant de découvrir l’endroit en question. Située au bas d’un escalier en colimaçon, avec le four au centre, une chaleur abominable régnait dans la salle à manger rendue, de plus, assourdissante par le bruit. Il n’y avait point de serveur servile, de tables nappées, de
menus ; chaque convive devait user de la voix auprès du cuisinier.
– Installez-vous ! Je vais passer commande, et vous viendrez chercher les plats au comptoir.
Syd attendit un mouvement d’humeur, mais Gaulthérie ne réagit pas. Enfin, pas comme il l’espérait. Elle avisa une table où il restait deux places, et lança un vibrant Salaam aleikum, qui lui attira aussitôt Aleikum salaam, come and sit. Gaulthérie et Angus se posèrent donc. Au jeu des chaises musicales, il y a toujours un perdant. Le temps de réaliser que sa proie lui échappait, Lofton, Angela et Daisy s’étaient à leur tour installés. Il se retrouva seul. Daisy lui envoya un petit sourire contrit. Dommage, se dit-il, une occasion gâchée, mais un peu de repos ne lui ferait pas de mal, admit-il, le Talent en avait besoin. Sa pause fut cependant de courte durée, Annapurna le hélait : le plat était prêt.
Lorsqu’il découvrit en quoi consistait le repas, il resta perplexe : recouvert d’une mousse verte, l’authenticité du lieu s’était répercutée dans l’assiette.
– Ça va aller ? s’enquit Annapurna.
La pointe d’inquiétude dans la voix de l’accompagnateur revitalisa le Talent.
– Très bien. Où êtes-vous installé que je vous tienne compagnie ?
L’accompagnateur lui désigna une table. En l’attendant, Syd commença à manger. Il trouva la mousse amère. En la dégageant avec du pain, il s’aperçut qu’elle était l’accompagnement d’un plat composé de viande, d’une tendresse remarquable, et de riz. Après que chacun des touristes se fut servi, Annapurna le rejoignit, une pleine théière à la main.
– Merci de votre compagnie, je vais en profiter pour vous demander ce que je suis en train de manger.
Une lueur d’amusement brilla dans les yeux d’Annapurna.
– N’ayez crainte ! Ici, l’on ne se régale pas de larves grillées et autres découvertes, dit-il en riant. Ce plat s’appelle la salta, c’est le plat national yéménite, c’est du mouton qui a mijoté dans un bouillon de légumes fortement épicé, et la mousse verte est du fenugrec. En fait, à l’origine, la mousse de fenugrec est blanche, c’est l’incorporation de feuilles et de graines de coriandre, de poivre, de sel, de feuille de menthe, de piment vert et d’ail qui lui donne cette couleur verte. D’ailleurs, je ne pensais pas que cette mousse déclencherait une vive polémique entre Angela et Daisy.
– Ah ! fit le Talentueux.
Il suspendit sa mastication.
– Il se trouve qu’Angela est médecin ou plutôt, future médecin (le Talentueux stocka l’information,) et Daisy travaille dans une herboristerie. J’ai, de façon involontaire, opposé deux conceptions de la médecine.
– Je vois, jubila le jouisseur. A cause du fenugrec ?
Cette phrase toute simple démontrait la puissance du Talent. « Racontez-moi » eût assurément enfoncé davantage l’accompagnateur dans l’impression qu’il venait de commettre une irréparable gaffe. « A cause du fenugrec » soulignait, au contraire, que cette plante, véritable symbole national, ne valait pas que l’on se dispute.
– A cause du fenugrec, tout à fait. Cela me paraît ridicule.
Le Talent ne s’était jamais trompé.
– J’ai commencé, déballa Annapurna, par leur expliquer comment on obtenait de la mousse à partir de la graine de fenugrec. Dans le souk des épices, vous constaterez que l’on propose à la vente la graine ou la farine. Autrefois, cette dernière était directement produite par les femmes de la maison ; de nos jours, beaucoup se rendent au moulin, même s’il se dit que la farine maison est meilleure. Pour obtenir de la farine de fenugrec, vous mélangez des graines de fenugrec, du riz, du blé, des fèves ; vous mettez à tremper l’ensemble dans de l’eau ; quelques heures plus tard, vous obtenez une pâte
