Le Feu - Gabriele D’Annunzio - E-Book

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Gabriele D’annunzio

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Beschreibung

Le Feu (italien: Il fuoco) est un roman de 1900 de l’écrivain italien Gabriele D’Annunzio. Il se déroule en 1883 à Venise et raconte l’histoire d’un jeune artiste et de sa maîtresse, une actrice célèbre mais rapidement vieillissante. L’histoire a été inspirée par la relation d’Annunzio avec l’actrice Eleonora Duse (son portrait figure sur la couverture). Le roman contient des expositions de nombreuses théories de D’Annunzio sur le théâtre, largement inspirées par Friedrich Nietzsche et Richard Wagner Il a été conçu comme la première partie d’une trilogie, les romans de la grenade (Romanzi del melograno), mais les deux autres livres n’ont jamais été écrits.

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Veröffentlichungsjahr: 2018

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Le Feu

Gabriele D’Annunzio

Traduction parGeorges Hérelle 

philaubooks

Table des matières

Avant-propos

1. L’épiphanie du Feu

2. L’empire du silence

À propos de l’auteur

Couverture

Avant-propos

Le Feu de Gabriele D'Annunzio est paru en 1900.

Roman est en deux parties :

L’épiphanie du Feu (L’Epifania del fuoco)

L’empire du silence (L’Impero del silenzio)

1

L’épiphanie du Feu

Les romans de la grenade

…fa come natura face in foco.

Dante.

1 — Stelio, le cœur ne vous tremble-t-il pas un peu, pour la première fois ? — demanda la Foscarina avec un faible sourire, en touchant la main de l’ami taciturne assis à son côté. — Je vous vois pâle et pensif. Quel beau soir de triomphe, pour un grand poète !

D’un regard, divinement, elle recueillit dans ses yeux experts toute la beauté répandue à travers ce dernier crépuscule de septembre, de telle sorte qu’en leur vivant ciel brun les guirlandes de lumière créées sur l’eau par la rame environnèrent les hauts anges d’or qui resplendissaient au loin sur les campaniles de Saint-Marc et de Saint-Georges-Majeur.

— Comme toujours, — continua-t-elle de sa plus douce voix, — comme toujours, tout vous est favorable. Par un soir comme celui-ci, quelle âme pourrait demeurer close aux rêves qu’il vous plaira d’évoquer par la parole ? Ne sentez-vous pas déjà que la foule est disposée à recevoir votre révélation ?

Ainsi caressait-elle son ami délicatement ; ainsi elle l’exaltait par une louange incessante.

— Il n’était pas possible d’imaginer une fête plus magnifique et plus insolite, pour tirer de sa tour d’ivoire un poète dédaigneux tel que vous. À vous seul était réservée cette joie : communiquer pour la première fois avec la multitude en un lieu souverain comme cette salle du Grand Conseil, du haut de cette estrade où jadis le doge haranguait l’assemblée des patriciens, avec le Paradis du Tintoret pour fond et, sur votre tête, la Gloire du Véronèse !

Stelio Effrena la regarda au fond des prunelles.

— Vous voulez m’enivrer, — dit-il avec un rire soudain. — C’est la coupe que l’on offre au condamné s’acheminant vers le dernier supplice. Eh bien, mon amie, cela est vrai : je vous confesse que mon cœur tremble un peu.

Le bruit d’une acclamation s’éleva du traghetto2 de San-Gregorio, résonna dans le Grand Canal, se répercuta sur les disques de porphyre et de serpentin qui ornent le palais des Dario, incliné comme une courtisane décrépite sous la pompe de ses colliers.

La barque royale passait.

— Voilà celle de vos auditrices que l’étiquette vous prescrit d’enguirlander dans l’exorde – dit la femme ingénieuse à flatter, faisant allusion à la Reine. — Vous avez, je crois, dans un de vos premiers livres, confessé votre respect et votre goût pour le Cérémonial. Une de vos imaginations les plus extraordinaires est celle qui a pour motif une journée de Charles II, roi d’Espagne…

Quand la barque passa près de la gondole, ils saluèrent tous les deux. La Reine, reconnaissant le poète de Perséphone et l’illustre tragédienne, se retourna par un mouvement de curiosité instinctive : — toute blonde et rose, toute fraîche dans la lumière de ce grand sourire inextinguible qui s’épanchait comme une source parmi les pâles méandres des dentelles de Burano. Elle avait à son côté cette Andriana Duodo qui, dans la petite île industrieuse, cultivait le jardin de fil où renaissaient merveilleusement ces fleurs anciennes. 

— Ne vous semble-t-il pas que les sourires de ces deux femmes sont jumeaux ? — dit la Foscarina en regardant l’onde bouillonner dans le sillage de la poupe fuyante, où semblait se prolonger le reflet de cette clarté double.

— La comtesse a une âme ingénue et magnifique, une de ces âmes vénitiennes, si rares, qui ont gardé le coloris des vieilles toiles — dit Stelio sur un ton de gratitude. — J’ai une dévotion profonde pour ses mains sensitives. Ces mains-là frémissent de plaisir lorsqu’elles touchent une belle dentelle ou un beau velours, et elles s’y attardent avec une grâce presque honteuse d’être une volupté. Un jour que je l’accompagnais à travers les salles de l’Académie, elle s’arrêta devant le Massacre des Innocents, du premier Bonifazio (vous vous rappelez sans doute le vers de la femme abattue que le soldat d’Hérode se dispose à tuer : c’est une chose inoubliable !). Elle s’arrêta longuement, ayant diffusé par toute sa personne la joie de la sensation pleine et parfaite ; puis elle me dit : « Allons-nous-en, mais conduisez-moi, Effrena ; il faut que je laisse mes yeux sur cette robe, et je ne peux plus voir autre chose. »

Ah ! chère amie, ne souriez pas ! En parlant ainsi, elle était ingénue et sincère ; elle avait réellement laissé ses yeux sur ce morceau de toile dont l’Art, avec un peu de couleur, a fait le centre d’un mystère infiniment joyeux. Et c’était vraiment une aveugle que je conduisais, tout saisi de respect pour cette âme privilégiée où la vertu de la couleur avait suscité un enthousiasme capable d’abolir pour un temps les moindres traces de la vie ordinaire et d’empêcher toute autre communication. Comment appelez-vous cela ? Remplir le calice jusqu’au bord, ce me semble. Voilà, justement, ce que je voudrais faire ce soir, si je n’étais pas découragé…

Une clameur nouvelle, plus forte et plus longue, s’éleva d’entre les deux tutélaires colonnes de granit, pendant que la barque royale abordait à la Piazzetta noire de peuple. Quand le bruit cessait, la foule épaisse avait des remous ; et les galeries du Palais des Doges s’emplissaient d’une rumeur confuse, pareille au bourdonnement illusoire qui anime les volutes des conques marines. Puis, tout à coup, la clameur rejaillissait dans l’air limpide, montait se briser contre la légère forêt marmoréenne, franchissait les têtes des hautes statues, atteignait les pinacles et les croix, se dispersait dans le lointain crépusculaire. Puis, c’était une autre pause pendant laquelle, imperturbable, dominant l’agitation inférieure, continuait l’harmonie multiple des architectures sacrées et profanes où couraient comme une agile mélodie les modulations ioniques de la Bibliothèque et s’élançait comme un cri mystique la cime de la tour nue. Et cette musique silencieuse des lignes immobiles était si puissante qu’elle créait le fantôme presque visible d’une vie plus belle et plus riche, superposé au spectacle de la multitude inquiète. Celle-ci sentait la divinité de l’heure ; et, lorsqu’elle acclamait cette forme nouvelle de la royauté abordant au rivage antique, cette fraîche Reine blonde qu’illuminait un inextinguible sourire, peut-être exhalait-elle son obscure aspiration à dépasser l’étroitesse de la vie vulgaire et à recueillir les dons de l’éternelle Poésie épars sur les pierres et sur les eaux. L’âme avide et forte des ancêtres saluant au retour les triomphateurs de la Mer se réveillait confusément chez ces hommes opprimés par l’ennui et par le labeur des longs jours médiocres ; et elle se rappelait l’ondulation des grands étendards de bataille qui se repliaient comme les ailes de la Victoire après le vol, ou leur claquement sonore qui insultait jadis aux Hottes fugitives, inapaisé.

– Connaissez-vous, Perdita, demanda soudain Stelio, connaissez-vous au monde un autre lieu qui, autant que Venise, possède, à certaines heures, la vertu de stimuler l’énergie de la vie humaine par l’exaltation de tous les désirs jusqu’à la fièvre ? Connaissez-vous une plus redoutable tentatrice ?

Celle qu’il appelait Perdita, le visage penché comme pour se recueillir, ne fit aucune réponse ; mais elle sentit passer dans tous ses nerfs l’indéfinissable frisson que lui donnait la voix de son jeune ami, quand cette voix devenait révélatrice d’une âme véhémente et passionnée vers qui elle était attirée par un amour et une terreur sans limites.

– La paix, l’oubli ! Est-ce que vous les retrouvez là-bas, au fond de votre canal désert, lorsque vous rentrez épuisée et brûlante pour avoir respiré l’haleine des foules qu’un de vos gestes rend frénétiques ? Moi, lorsque je vogue sur cette eau morte, je sens ma vie se multiplier avec une rapidité vertigineuse ; et, à certaines heures, il me semble que mes pensées s’enflamment comme à l’approche du délire.

– La force et la flamme sont en vous, Stelio ! – dit la Foscarina, presque humblement, sans relever les yeux.

Il se tut, absorbé : dans son esprit s’engendraient des images et des musiques impétueuses, comme par la vertu d’une brusque fécondation ; et, sous le flot inattendu de cette abondance, il éprouvait un délice.

C’était encore l’heure vespérale que, dans un de ses livres, il avait appelée l’heure du Titien, parce que toutes les choses y resplendissent finalement d’un or très riche, comme les figures nues de cet ouvrier prestigieux, et illuminent le ciel plutôt qu’elles n’en reçoivent la lumière. De sa propre ombre glauque émergeait l’église octogonale que Baldassare Longhena emprunta au Songe de Polyphile, avec sa coupole, avec ses volutes, avec ses statues, avec ses balustres, étrange et somptueuse comme un temple neptunien imitant les torsions des formes marines, blanche d’une blancheur de nacre, où la diffusion de l’humidité saline semblait créer dans les creux de la pierre une fraîcheur gemmée qui leur donnait l’apparence de valves perlières entr’ouvertes sur les eaux natales.

– Perdita, — dit le poète qui, à voir ainsi tout s’animer autour de lui selon sa pensée, sentait courir par tout son être une sorte de félicité intellectuelle, — ne vous semble-t-il pas que nous suivons le convoi de l’Été, de la Saison morte ? Elle gît dans la barque funèbre, vêtue d’or comme une dogaresse, comme une Loredana, une Morosina ou une Soranza du siècle vermeil ; et son cortège la conduit vers l’île de Murano, où quelque maître du feu l’enfermera dans un coffre de verre opalin, afin que, submergée au fond de la lagune, elle puisse du moins, à travers ses paupières diaphanes, contempler les souples jeux des algues, avec l’illusion d’avoir toujours autour de son corps la vie de sa chevelure voluptueuse, en attendant que le Soleil la rappelle.

Un sourire spontané se répandit sur le visage de la Foscarina, coulant de ses yeux qui avaient eu la réelle vision de la belle morte. En effet, par l’image et par le rythme, cette représentation poétique inattendue exprimait à merveille le sentiment dont étaient imprégnées les apparences environnantes. De même que le lait bleuâtre de l’opale est plein de feux cachés, de même l’eau immobile du grand bassin recélait une splendeur secrète, que réveillaient les heurts de la rame. Derrière la rigide forêt des vaisseaux fixés sur leurs ancres, Saint-Georges-Majeur apparaissait sous la forme d’une vaste galère rose, la proue tournée vers la Fortune qui l’attirait du haut de sa sphère d’or. Dans l’intervalle s’ouvrait le canal de la Giudecca, pareil à une paisible embouchure où les navires chargés, descendus par les voies des fleuves, semblaient apporter, avec leur cargaison d’arbres coupés et fendus, l’esprit des forêts inclinées sur les courants lointains. Et, du Môle où, sur le double prodige des portiques ouverts au souffle populaire, s’élevait la blanche et rouge muraille close pour enserrer la somme des volontés dominatrices, le quai des Esclavons allongeait doucement son arc vers les Jardins et vers les Iles, comme pour conduire au repos des formes naturelles la pensée exaltée par les sublimes symboles de l’Art. Et, pour favoriser l’évocation de l’Automne, passait une file de barques débordantes de fruits, semblables à de grandes corbeilles qui nageraient, répandant le parfum des vergers insulaires sur ces ondes où se mirait le perpétuel feuillage des ogives et des chapiteaux.

– Connaissez-vous, Perdita, — reprit Stelio en regardant avec un plaisir ingénu les figues violettes et les blonds raisins, accumulés non sans harmonie depuis la poupe jusqu’à la proue, — connaissez-vous une particularité gracieuse de la chronique des Doges ? La Dogaresse, pour les frais de ses vêtements solennels, jouissait de certains privilèges sur l’impôt des fruits. Ce détail ne vous réjouit-il pas ? Les fruits des Iles l’habillaient d’or et la couronnaient de perles. Pomone payant tribut à Arachné : voilà une allégorie que le Véronèse pouvait peindre à la voûte du Vestiaire. Pour moi, quand je me figure la noble dame dressée sur ses hautes socques gemmées, je suis heureux de penser qu’elle porte quelque chose d’agreste et de frais dans les plis de son lourd brocart : le tribut des fruits ! Quelles saveurs acquiert ainsi son opulence ! Eh bien, mon amie, figurez-vous que ces raisins et ces figues du nouvel Automne acquittent le prix de la robe d’or où est enveloppée la Saison morte.

– Quelles fantaisies délicieuses, Stelio ! – dit la Foscarina, qui retrouva sa jeunesse pour sourire, étonnée comme une enfant à laquelle on montrerait un livre historié. – Qui donc vous surnomma un jour l’Imaginifique ?

– Ah ! les images ! – s’écria le poète envahi par une chaleur féconde. – À Venise, de même qu’il est impossible de sentir autrement que selon des modes musicaux, de même il est impossible de penser autrement que par images. Elles viennent à nous de toutes parts, innombrables et diverses, plus réelles et plus vivantes que les personnes qui nous heurtent du coude dans la ruelle obscure. En nous penchant, nous pouvons scruter la profondeur de leurs pupilles suiveuses et deviner, au pli de leurs lèvres, les paroles qu’elles vont nous dire. Les unes sont tyranniques comme d’impérieuses maîtresses et nous tiennent longuement sous le joug de leur puissance. Les autres sont enfermées dans un voile comme les vierges ou emmaillotées étroitement comme les nourrissons ; et celui-là seul qui sait déchirer leur enveloppe peut les amener à la vie parfaite. Les dernières sont peut-être les plus nombreuses. Ce matin, au réveil, mon âme en était déjà toute pleine : elle ressemblait à un bel arbre chargé de chrysalides.

Il s’arrêta et se mit à rire.

– Si ces images s’ouvrent toutes ce soir, ajouta-t-il, je suis sauvé ; si elles restent closes, je suis perdu.

– Perdu ? – dit la Foscarina en le regardant au visage, avec des yeux si pleins de confiance qu’il en éprouva une gratitude infinie. – Non, Stelio, vous ne pouvez pas vous perdre. Vous êtes sûr de vous, toujours ; vous portez vos destinées entre vos mains. Votre mère, je crois, n’a jamais rien dû craindre pour vous, même dans les plus graves circonstances. N’est-il pas vrai ?… L’orgueil seul fait trembler votre cœur…

– Ah ! chère amie, combien je vous aime et combien je vous suis reconnaissant pour ce que vous me dites là ! – confessa-t-il avec candeur, en lui prenant une main. – Vous ne faites qu’alimenter mon orgueil et me donner l’illusion d’avoir acquis déjà ces vertus auxquelles j’aspire sans cesse… Il me semble parfois que vous avez le pouvoir de conférer une qualité divine aux choses qui naissent de mon âme, et de faire qu’à mes propres yeux elles apparaissent distantes et adorables. Parfois, vous renouvelez dans mon esprit l’émerveillement de ce statuaire qui, ayant transporté le soir dans le temple les simulacres des dieux encore chauds de son travail et pour ainsi dire encore adhérents à son pouce plastique, le matin d’après les revit dressés sur leurs piédestaux, enveloppés dans un nuage d’aromates et respirant la divinité par tous les pores de la sourde matière en laquelle il les avait modelés de ses mains périssables. Vous n’entrez jamais dans mon âme, chère amie, que pour y accomplir de telles exaltations. Aussi, chaque fois que ma bonne chance m’accorde la faveur d’être auprès de vous, il me semble alors que vous êtes nécessaire à ma vie ; et toutefois, pendant nos trop longues séparations, je puis vivre sans vous et vous pouvez vivre sans moi, quoique nous sachions tous deux quelles splendeurs pourraient naître de la parfaite alliance de nos deux vies. De sorte que, sachant tout le prix de ce que vous me donnez et plus encore de ce que vous pourriez me donner, je vous considère comme perdue pour moi, et, par ce nom dont il me plaît de vous appeler, je veux exprimer à la fois cette conviction et ce regret.

Il s’interrompit, parce qu’il avait senti vibrer la main qu’il tenait encore dans la sienne.

Et, après une pause :

– Quand je vous nomme Perdita, — reprit-il d’une voix plus basse, — je m’imagine que vous voyez mon désir s’avancer avec un fer mortel planté dans son flanc qui palpite…

Elle souffrait une peine bien connue, à entendre ces belles paroles couler des lèvres de son ami avec une spontanéité qui les démontrait sincères. Une fois de plus, elle éprouvait cette inquiétude et cette crainte qu’elle-même ne savait pas définir. C’était comme si elle perdait le sentiment de sa vie propre et qu’elle se trouvât transportée dans une sorte de vie fictive, intense et hallucinante, où sa respiration devenait difficile. Attirée dans cette atmosphère aussi ardente que le foyer d’une forge, elle se sentait capable de toutes les transfigurations qu’il plairait à cet animateur d’opérer sur elle pour satisfaire son continuel besoin de beauté et de poésie. Elle comprenait que, dans cet esprit génial, son image était de même nature que celle de la Saison défunte, enfermée sous l’enveloppe de verre, évidente jusqu’à paraître tangible. Et elle fut assaillie par l’envie puérile de se pencher vers les yeux du poète comme vers un miroir, pour y contempler son visage véritable.

Ce qui rendait sa peine plus lourde, c’était de reconnaître une vague analogie entre ce sentiment inquiet et l’anxiété qui s’emparait d’elle au moment où elle entrait dans la fiction scénique pour y incarner quelque sublime créature de l’Art. — En effet, ne l’entraînait-il pas à vivre dans cette même zone de vie supérieure ; et, pour la rendre capable d’y figurer sans se ressouvenir de sa personne quotidienne, ne la couvrait-il pas de splendides déguisements ? — Mais, tandis qu’il ne lui était donné, à elle, de se soutenir à un tel degré d’intensité que par un pénible effort, elle voyait l’autre y persister aisément, comme dans sa naturelle manière d’être, et jouir sans fin d’un monde prodigieux qu’il renouvelait par un acte de continuelle création.

Il était parvenu à réaliser en lui-même la concordance intime de l’art avec la vie et à retrouver ainsi au fond de son être une source d’harmonies intarissables. Il était parvenu à perpétuer dans son esprit, sans lacune, l’état mystérieux qui engendre l’œuvre de beauté, et, par suite, à transformer soudainement en types idéaux toutes les figures passagères de sa changeante existence. C’était pour célébrer cette conquête qu’il avait mis ces paroles dans la bouche d’un de ses héros : « J’assiste en moi-même à la continuelle genèse d’une vie supérieure, où toutes les apparences se métamorphosent comme par la vertu d’un miroir magique. » Doué d’une extraordinaire faculté verbale, il arrivait à traduire instantanément par les mots jusqu’aux faits les plus compliqués de sa sensibilité, avec une exactitude et un relief si vifs que parfois, sitôt exprimés, rendus objectifs par la propriété isolatrice du style, ils semblaient ne plus lui appartenir. Sa voix limpide et pénétrante, qui pour ainsi dire dessinait d’un contour précis la figure musicale de chaque mot, donnait plus de relief encore à cette singulière qualité de sa parole. Aussi tous ceux qui l’entendaient pour la première fois éprouvaient-ils un sentiment ambigu, mêlé d’admiration et d’aversion, parce qu’il se manifestait lui-même sous des formes si fortement marquées qu’elles semblaient résulter d’une volonté constante d’établir entre lui et les étrangers une différence profonde et infranchissable. Mais, comme sa sensibilité égalait son intelligence, il était facile à tous ceux qui le fréquentaient et l’aimaient de recevoir à travers le cristal de son verbe la chaleur de son âme passionnée et véhémente. Ceux-là savaient combien était illimité son pouvoir de sentir et de rêver, et de quelle combustion sortaient les belles images en lesquelles il avait coutume de convertir la substance de sa vie intérieure.

Elle le savait aussi, celle qu’il appelait Perdita ; et, de même que l’âme pieuse attend du Seigneur un secours surnaturel pour opérer son salut, de même elle semblait attendre qu’il la mît enfin dans l’état de grâce nécessaire pour s’exalter et se maintenir en un feu de ce genre, vers lequel la poussait le désir de brûler et de se consumer, par désespoir d’avoir perdu jusqu’au dernier vestige de sa jeunesse et par effroi de se retrouver seule dans un désert de cendres.

– C’est vous, Stelio, — dit-elle avec ce faible sourire qui voilait sa pensée, en dégageant doucement sa main de celle de son ami, — c’est vous maintenant qui voulez m’enivrer… Regardez ! – s’écria-t-elle pour rompre le charme, en montrant du doigt une barque chargée qui venait lentement à leur rencontre. – Regardez vos grenades !

Mais sa voix était émue.

Alors, dans le rêve crépusculaire, sur l’eau délicatement verte et argentée comme les jeunes feuilles du saule, ils regardèrent passer le bateau débordant de ces fruits emblématiques qui font penser à des choses riches et cachées, à des écrins en cuir vermeil surmontés de la couronne d’un roi donateur, les uns clos, les autres entr’ouverts sur les gemmes agglomérées.

À mi-voix, la tragédienne rappela les paroles adressées par Hadès à Perséphone dans le drame sacré, au moment où la fille de Déméter goûte la grenade fatale :

Quando tu coglierai il colchico in fiore su’l molle

Prato terrestre… 3

— Ah ! Perdita, comme vous savez répandre l’ombre sur votre voix ! — interrompit le poète, qui sentait une nuit harmonieuse enténébrer les syllabes de ses vers. — Comme vous savez devenir nocturne innanzi sera4 !… Vous souvient-il de la scène où Perséphone est sur le point de s’abîmer dans l’Érèbe, tandis que gémit le chœur des Océanides ? Son visage est pareil au vôtre, quand le vôtre s’obscurcit.

Rigide dans son péplum couleur de safran, elle penche en arrière sa tête couronnée ; et il semble que la nuit coule en sa chair devenue exsangue et s’amasse au-dessous du menton, dans la cavité des yeux, autour des narines, lui donnant l’aspect d’un sombre masque tragique. C’est votre masque, Perdita. Quand je composais mon Mystère, la mémoire que j’avais de vous m’a aidé à évoquer la personne divine. Ce petit ruban de velours safrané que vous portez habituellement au cou m’a indiqué la couleur convenable pour le péplum de Perséphone. Et un soir, dans votre maison, comme je prenais congé de vous sur le seuil d’une pièce où les lampes n’étaient pas encore allumées, — ; un soir agité du dernier automne, vous en souvient-il ? — vous avez réussi, par un seul de vos gestes, à mettre dans la pleine lumière de mon âme la créature qui s’y trouvait encore gisante et enveloppée ; et puis, sans vous douter de cette nativité subite, vous êtes rentrée dans l’intime obscurité de votre Érèbe. Ah ! j’étais sûr d’entendre vos sanglots ; et cependant il courait en moi un torrent de joie indomptable. Jamais, je crois, je ne vous ai raconté ces choses. J’aurais dû vous consacrer mon œuvre comme à une Lucine idéale.

Elle souffrait, sous le regard de l’animateur ; elle souffrait de ce masque qu’il admirait sur son visage et de cette joie qu’elle sentait sourdre en lui continuellement, comme une fontaine perpétuelle. Elle souffrait d’elle-même tout entière : de la mobilité qu’avaient ses traits, de la vertu mimique étrange que possédaient les muscles de sa face, et de cet art involontaire qui réglait la signification de tous ses gestes, et de cette ombre expressive que, tant de fois, au théâtre, dans une minute de silence anxieux, elle avait su étendre sur sa face comme un voile de douleur, et aussi de cette ombre dont s’emplissaient maintenant les sillons creusés par l’âge dans sa chair qui n’était plus jeune. Elle souffrait cruellement par cette main qu’elle adorait, par cette main si délicate et si noble qui, même avec un don ou avec une caresse, pouvait lui faire tant de mal.

— Ne croyez-vous pas, Perdita, — reprit Stelio après une pause, en s’abandonnant au cours lucide et tortueux de sa pensée qui, telle un fleuve dont les méandres forment, enserrent et nourrissent les îles dans la vallée, laissait isolés dans son esprit d’obscurs espaces où il savait bien qu’à l’heure opportune il trouverait quelque richesse nouvelle, — ne croyez-vous pas à l’occulte bienfaisance des signes ? Je ne parle ni de science astrale ni de signes horoscopiques. Ce que je veux dire, c’est que, à la façon de ceux qui croient subir l’influence d’une planète, nous pouvons créer une idéale correspondance entre notre âme et un objet terrestre, de telle sorte que cet objet, s’imprégnant peu à peu de notre essence et magnifié par notre illusion, devienne à la fin pour nous le symbole représentatif de nos destinées inconnues et revête un aspect de mystère quand il nous apparaît en certaines conjonctures de notre vie. Voilà le secret pour rendre une partie de sa fraîcheur primitive à notre âme un peu desséchée. Je connais par expérience l’effet bienfaisant que nous procure l’intense communion avec une chose terrestre. Il faut que, de temps à autre, notre âme se fasse pareille à l’hamadryade, pour sentir circuler en elle la fraîche énergie de l’arbre auquel sa vie est unie… Vous avez déjà compris que je fais allusion aux paroles prononcées par vous tout à l’heure, quand passait la barque. Ces mêmes pensées, vous les avez exprimées avec une brièveté obscure, lorsque vous avez dit : « Regardez vos grenades ! » Pour vous et pour ceux qui m’aiment, les grenades ne pourront jamais être que miennes. Pour vous et pour eux, l’idée de ma personne est indissolublement liée à ce fruit que j’ai choisi pour emblème et chargé de significations idéales, plus nombreuses que ses grains. Si j’eusse vécu au temps où les hommes désensevelissaient les marbres grecs et retrouvaient sous terre les racines humides encore des fables antiques, nul peintre n’aurait pu me représenter sur la toile sans placer dans ma main la pomme punique. Séparer de ma personne ce symbole aurait semblé à l’artiste ingénu l’amputation d’une vivante partie de moi-même ; car, dans son imagination païenne, le fruit aurait paru attaché à mon bras comme à sa branche naturelle ; et, en somme, il n’aurait pas conçu de mon être une idée autre que celle qu’il devait avoir d’Hyacinthe ou de Narcisse ou de Cyparisse, qui précisément devaient tour à tour lui apparaître sous l’aspect d’une plante et sous la figure d’un jeune homme. Mais il existe encore à notre époque des esprits agiles et colorés qui comprennent tout le sens et goûtent toute la saveur de mon invention.

» Vous-même, Perdita, ne vous plaisez-vous pas à cultiver dans votre jardin ce grenadier, ce bel arbuste « effrénien », pour me voir fleurir et fructifier chaque été ? Une de vos lettres, vraiment ailée comme une messagère divine, me décrivait la cérémonie gracieuse où vous l’avez orné de colliers, le jour même où vous reçûtes le premier exemplaire de Perséphone. Donc, pour vous et pour ceux qui m’aiment, j’ai véritablement renouvelé un mythe ancien lorsque, d’une manière idéale, je me suis assimilé à une forme de la Nature éternelle. C’est pourquoi, quand je serai mort (et puisse la nature m’accorder de me manifester tout entier dans mon œuvre avant que je meure !), mes disciples m’honoreront sous l’espèce de cet arbuste ; et, dans l’acuité de la feuille, dans la flamme de la fleur et dans le trésor interne du fruit couronné, ils voudront reconnaître certaines qualités de mon art ; et, par cette feuille, par cette fleur et par ce fruit, comme par autant d’enseignements posthumes du maître, leurs esprits, dans les œuvres mêmes, seront amenés à cette acuité, à cette flamme et à cette opulence enclose.

» Vous découvrez maintenant, Perdita, ce qui fait la réelle bienfaisance du signe. Moi-même, par affinité, je suis amené à me développer conformément au génie magnifique de la plante en laquelle il m’a plu de figurer mes aspirations vers une vie riche et ardente. Cette image végétale de moi-même suffit à m’assurer que mes énergies se déploient toujours selon la nature pour atteindre naturellement la fin qui leur est assignée. « Natura cosi mi dispone 5»., telle est la épigraphe vincienne que je plaçai au frontispice de mon premier livre. Eh bien, le grenadier fleurissant et fructifiant me répète continuellement cette simple parole. Nous n’obéissons qu’aux lois gravées dans notre substance ; et, par ce moyen, nous demeurons intacts au milieu de dissolutions sans nombre, dans une unité et dans une plénitude qui font notre joie. Il n’existe nul désaccord entre mon art et ma vie.

Il parlait avec un fluide abandon, car il voyait l’esprit de la femme attentive se faire concave comme un calice pour recevoir cette onde et voulait le remplir jusqu’au bord. Une félicité spirituelle de plus en plus limpide se répandait en lui, jointe à une conscience vague de l’action mystérieuse par où son intelligence se préparait à l’effort prochain. De temps à autre, comme dans un éclair, tandis qu’il se penchait vers cette amie seule et entendait la rame mesurer le silence du large estuaire, il entrevoyait l’image de la foule aux visages innombrables, pressée dans la salle profonde ; et un tremblement rapide lui agitait le cœur.

— C’est chose très singulière, Perdita, — dit-il en regardant les lointaines eaux pâles, où la marée descendante commençait à découvrir les bas-fonds noirâtres, — combien facilement le hasard vient en aide à notre fantaisie par le caractère mystérieux qu’il prête au concours de certaines apparences en rapport avec une fin imaginée par nous. Je ne comprends pas pourquoi les poètes s’indignent aujourd’hui contre la vulgarité de l’époque présente et se plaignent d’être nés trop tard ou trop tôt. J’ai la conviction que tout homme d’intelligence, aujourd’hui comme toujours, a le pouvoir de se créer dans la vie sa belle fable.

» Dans le tourbillon confus de la vie, il faut regarder avec ce même esprit imaginatif avec lequel Vinci conseillait à ses disciples d’observer les taches des murailles, la cendre du foyer, les nuages, la fange et autres objets de cette sorte, pour y trouver « des inventions admirables » et « une infinité de choses », — « invenzioni mirabilissime » et « infinite cose6». — De même, ajoutait Léonard, vous trouverez dans le son des cloches tous les noms et tous les vocables qu’il vous plaira d’imaginer.

Ce maître savait bien que le hasard — comme l’a démontré jadis l’éponge d’Apelles — est toujours ami de l’artiste ingénieux. Moi, par exemple, je suis sans cesse étonné par la facilité et la grâce que met le hasard à seconder le développement harmonique de mes inventions. Ne croyez-vous pas que le noir Hadès ait fait manger à son épouse les sept grains de grenade pour me fournir le sujet d’un chef-d’œuvre ?

Il s’interrompit par un de ces éclats de rire juvéniles qui révélaient si clairement la persistance de la joie native au fond de son être.

— Voyez, Perdita, — reprit-il en riant, — voyez si je ne dis pas vrai. L’autre année, dans les premiers jours d’octobre, je fus invité à Burano par Donna Andriana Duodo. Nous passâmes la matinée dans le jardin de fil ; et, l’après-midi, nous allâmes visiter Torcello. Comme, en ce moment-là, j’avais commencé à vivre dans le mythe de Perséphone et que déjà mon œuvre se formait secrètement au fond de mon esprit, il me semblait que je naviguais sur les eaux du Styx et que j’arrivais au pays des Mânes. Jamais je n’avais éprouvé un plus pur et plus doux sentiment de la mort ; et ce sentiment me rendait si léger que j’aurais pu, sans laisser nulle trace de mes pas, cheminer sur la prairie d’asphodèles. L’air était humide, tiède et cendré ; les canaux serpentaient parmi les bancs recouverts d’herbes pâles… Vous connaissez Torcello, peut-être, par le soleil ?… Mais, de temps à autre, quelqu’un parlait, discutait, déclamait dans la barque de Charon ! Le bruit de la louange me rappela de mon trépas. Francesco de Lizo, faisant allusion à ma personne, regrettait qu’un tel artiste, si magnifiquement sensuel (je répète ses propres termes), fût contraint de vivre à l’écart, loin de la foule obtuse et hostile, et de célébrer « les fêtes des sons, des couleurs et des formes » dans le palais de son rêve solitaire. Il s’abandonnait à un élan lyrique, rappelait la vie splendide et joyeuse des peintres vénitiens, la faveur populaire qui les portait comme un tourbillon jusqu’au faîte de la gloire, la beauté, la force et l’allégresse qu’ils multipliaient autour d’eux en les reproduisant par d’innombrables images sur les voûtes concaves et sur les hautes murailles. Alors Donna Andriana dit : « Eh bien ! je promets solennellement que Stelio Effrena aura sa fête triomphale à Venise. » La Dogaresse avait parlé. Au même instant, sur la rive basse et verdâtre. je vis un grenadier lourd de fruits qui, comme une hallucinante apparition, rompait la tristesse infinie de ces lieux. Donna Orsetta Gontarini, qui était assise à mon côté, poussa un cri de joie et tendit ses deux mains, aussi impatientes que ses lèvres.

Il n’y a rien qui me plaise tant que l’expression franche et forte du désir. « J’adore les grenades ! » s’écria -t-elle ; et on sentait que déjà elle en avait sur la langue la fine saveur aigrelette. Elle était enfantine comme son nom archaïque. Ce cri me toucha ; mais Andréa Contarini semblait désapprouver sévèrement la vivacité de sa femme. Voilà, ce me semble, un Hadès qui a peu de foi en la vertu mnémonique des sept grains appliquée au mariage légitime… Cependant les rameurs s’étaient émus aussi, et ils abordaient au rivage ; de sorte que je pus sauter le premier sur l’herbe et me mis à dépouiller l’arbre fraternel. C’était bien le cas de répéter, avec une bouche païenne, les paroles de la Cène : « Prenez et mangez, car ceci est mon corps, qui est donné pour vous ; faites ceci en mémoire de moi… » Que vous en semble, Perdita ? N’allez pas croire, au moins, que j’invente. Je dis la pure vérité.

Elle se laissait séduire à ce jeu libre et élégant où il essayait l’agilité de son esprit et la facilité de sa parole. Il y avait en lui quelque chose d’ondoyant, de mobile et de vigoureux qui suggérait à cette femme la double et diverse image de la flamme et de l’eau.

— Or, — continua-t-il, — Donna Andriana a tenu sa promesse. Guidée par ce goût héréditaire de la magnificence qui se conserve en elle si parfaitement, elle a préparé une véritable fête ducale dans le palais des Doges, à l’imitation de celles que l’on y célébrait vers la fin du XVIe siècle. L’idée lui est venue de tirer de l’oubli l’Ariane de Marcello et de la faire soupirer en ce même lieu où le Tintoret a peint la fille de Minos recevant d’Aphrodite la couronne d’étoiles. Ne reconnaissez-vous pas dans la beauté de cette idée la femme dont les chers yeux furent pris par l’ineffable robe verte ? Ajoutez que cette représentation musicale dans la salle du Grand Conseil a un précédent historique. Dans cette même salle, en 1573, fut jouée une composition mythologique de Cornelio Frangipani, avec musique de Claudio Merulo, en l’honneur du roi très chrétien Henri III… Avouez, Perdita, que mon érudition vous étonne. Ah ! si vous saviez tout ce que j’ai recueilli là-dessus ! Je vous lirai mon discours, un jour où vous aurez mérité quelque châtiment grave.

– Comment ! vous ne le prononcerez pas ce soir, à la fête ? – demanda la Foscarina surprise, craignant déjà qu’avec son insouciance bien connue des engagements, il n’eût résolu de tromper l’attente publique.

Il comprit l’inquiétude de son amie et voulut s’en amuser.

– Ce soir, — répondit-il avec une tranquille assurance, — j’irai prendre un sorbet dans votre jardin et me délecter à la vue de l’arbuste paré d’orfèvreries sous les étoiles.

– Ah ! Stelio, qu’allez-vous faire ? s’écria-t-elle en se levant à demi.

Dans cette parole et dans ce geste, il y avait un si vif regret et en même temps une si étrange évocation de la foule déçue et irritée, que cela le troubla. L’image du formidable monstre aux mille visages humains lui réapparut parmi l’or et la pourpre sombre de la salle immense, et il en pressentit sur sa personne le regard fixe et la chaude haleine, et il mesura soudain le péril qu’il avait résolu d’affronter en se fiant à la seule inspiration du moment, et il éprouva l’horreur de la soudaine obscurité mentale, du soudain vertige.

– Rassurez-vous, dit-il. J’ai voulu plaisanter. J’irai ad bestias, et j’irai sans armes. N’avez-vous pas tout à l’heure vu réapparaître, le signe ? Croyez-vous qu’après le miracle de Torcello il soit réapparu en vain ? Une fois de plus, le signe est venu m’avertir que la seule attitude qui me convienne est celle à laquelle Nature me dispose. Or, vous le savez, mon amie, je ne sais bien parler que de moi-même. Donc, il faut que là, du trône des Doges, je ne parle à l’auditoire que de ma chère âme, sous le voile d’une allégorie séduisante, avec le prestige de quelques belles cadences. Et je me propose de parler ex tempore, pourvu que, du haut de son Paradis, l’esprit enflammé du Tintoret m’en communique la fougue et l’audace. Le risque me tente. Mais en quelle singulière erreur étais-je tombé, Perdital Lorsque la Dogaresse m’annonça la fête et me pria d’en faire les honneurs, j’entrepris de composer un discours d’apparat, une. véritable prose de cérémonie, ample et solennelle comme une de ces grandes robes qu’enferment les vitrines du Musée Correr, non sans faire dans l’exorde une profonde génuflexion à l’adresse de la Reine, non sans tresser une pompeuse guirlande pour la tête de la Sérénissime Andriana Duodo. Et curieusement, durant plusieurs jours, je me complus à vivre en communion d’esprit avec un patricien de la Venise du XVIe siècle, « orné de toutes les bonnes lettres, — ornato di tutte lettere » comme le cardinal Bembo, membre de l’Académie des Uranici où des Adorni, hôte assidu des jardins de Murano et des collines d’Asolo. Je sentais, cela est certain, une sorte de correspondance entre le tour de mes périodes et les massives corniches d’or qui encadrent les peintures au plafond de la Grande Salle. Mais, hélas ! lorsque j’arrivai hier matin à Venise et qu’en passant par le Grand Canal je baignai ma fatigue dans l’ombre humide et transparente où le marbre exhalait encore son esprit nocturne, j’eus l’impression que mes papiers valaient beaucoup moins que les algues mortes roulées par le flux ; et ils me semblèrent aussi étrangers à ma personne que les Triomphes de Celio Magno et les Fables marines d’Anton Maria Consalvi, cités et commentés par moi. Que faire, alors ?

Autour de lui, d’un regard il explora le ciel et l’eau, comme pour y découvrir une invisible présence, pour y reconnaître un fantôme survenu. Une lueur jaunâtre se répandait vers les dunes solitaires qui se dessinaient en linéaments minces, comme les veines sombres des agates. En arrière, vers la Salute, le ciel était parsemé de légères vapeurs, roses et violettes. qui le faisaient ressembler à une mer glauque, peuplée de méduses. Des Jardins, tout proches, descendaient les effluves du feuillage saturé de lumière et de chaleur, si lourds qu’ils semblaient visibles et flottants sur l’eau bronzée comme des huiles aromatiques. 

– Sentez-vous l’automne, Perdita ? demanda-t-il à son amie absorbée, d’une voix pénétrante.

De nouveau elle eut la vision de la Saison morte, enfermée sous l’enveloppe de verre opalin et submergée dans la prairie des algues.

– Oui, en moi ! répondit-elle avec un sourire de mélancolie.

– Vous ne l’avez pas vu hier, lorsqu’il est descendu sur la ville ? Hier, au coucher du soleil, où étiez-vous ?

– Dans un jardin de la Giudecca.

– Moi, j’étais ici, au quai des Esclavons. Quand des yeux humains ont contemplé un pareil spectacle de beauté et de joie, ne pensez-vous pas que les paupières devraient s’abaisser et se sceller pour jamais ? Ce soir, Perdita, je voudrais parler de ces choses vues intérieurement. Je voudrais célébrer en moi-même les noces de Venise et de l’Automne, à peu près dans la tonalité dont usa le Tintoret lorsqu’il peignit les noces d’Ariane et de Bacchus pour la salle de l’Anticollège : azur, pourpre et or. Hier, soudainement, s’est épanoui dans mon âme un germe ancien de poésie. Ma mémoire a retrouvé un fragment de ce poème oublié, que j’avais commencé d’écrire in nona rima, ici même, à Venise, il y a plusieurs années, la première fois que j’y suis venu, par mer, en un septembre de ma prime jeunesse. Ce poème avait justement pour titre : l’Allégoriede l’Automne ; et le dieu y était représenté, non plus enguirlandé de pampres, mais couronné de gemmes comme un prince du Véronèse, enflammé de passion et de volupté, au moment où il approche de la Ville anadyomène, aux bras de marbre et aux mille ceintures vertes. L’idée alors n’avait pas atteint le degré d’intensité qu’il lui fallait pour entrer dans la vie de l’Art ; et, instinctivement, je renonçai à l’effort de la manifester tout entière. Mais comme, dans un esprit actif pas plus que dans un terrain fertile, aucune semence ne se perd, cette idée me revient aujourd’hui à l’heure opportune et réclame son expression avec une sorte d’urgence. Quelles fatalités mystérieuses et justes gouvernent le monde mental ! Ce premier germe, il était nécessaire de le respecter pour le sentir aujourd’hui développer en moi sa vertu multipliée. Vinci, qui a plongé son regard dans toutes les choses a certainement voulu signifier une vérité de ce genre par sa fable du grain de mil disant à la fourmi : « Si tu me fais le grand plaisir de me laisser contenter mon envie de naître, je te rendrai cent moi-mêmes. » Admirez quelle touche de grâce avaient ces doigts capables de briser le fer. Ah ! il reste bien toujours le maître incomparable. Comment ferai-je pour l’oublier et me donner aux Vénitiens ?

Brusquement s’éteignit l’ironie enjouée que, dans sa dernière phrase, il s’adressait à lui-même ; et il parut se replier tout entier sur sa pensée. La tête basse, le corps contracté par une sorte de correspondance avec l’extrême tension de son esprit, il tâchait maintenant de découvrir quelques-unes des analogies secrètes qui devaient relier les images multiples et diverses entrevues en de rapides éclairs ; il tâchait maintenant de déterminer quelques-unes des lignes maîtresses suivant lesquelles devait se développer la nouvelle création. Tel était son effort qu’on voyait sous la peau trembler les muscles de son visage ; et la tragédienne, en le regardant, éprouvait à son tour un malaise un peu semblable à celui qu’elle eût éprouvé si, en sa présence, il eût voulu tendre violemment la corde d’un arc gigantesque. Et elle le savait très loin, étranger, indifférent à tout ce qui n’était pas sa pensée propre.

– Il est déjà tard, l’heure approche ; il faut rentrer, — dit-il, secoué par un sursaut, comme poursuivi par l’anxiété ; car il avait vu réapparaître le formidable monstre aux mille visages humains, remplissant le large espace de la salle sonore. – Il faut que je regagne mon hôtel assez tôt pour m’habiller.

Puis, par un retour de sa vanité juvénile, il pensa aux yeux des femmes inconnues qui le verraient ce soir-là pour la première fois.

– À l’hôtel Danieli ! ordonna la Foscarina au rameur.

Et, tandis que le fer dentelé de la proue évoluait sur l’eau avec une lente oscillation pareille à un mouvement animal, ils ressentirent l’un et l’autre une angoisse différente, mais également douloureuse, à l’instant où, laissant derrière eux le silence infini de l’estuaire envahi déjà par l’ombre et la mort, ils retournaient vers la ville magnifique et tentatrice dont les canaux, comme les veines d’une femme voluptueuse, commençaient à s’embraser de la fièvre nocturne.

Ils se turent quelques minutes, absorbés par le tourbillon intérieur qui ébranlait leur être jusqu’aux racines, comme pour les arracher. Des Jardins, les effluves descendaient autour d’eux et nageaient comme des huiles sur l’eau qui, çà et là, portait dans ses plis le lustre du vieux bronze. Il y avait dans l’air comme un reflet épars du faste d’autrefois, et leurs yeux le percevaient de la même façon que, en contemplant les palais noircis par les siècles, ils avaient, dans l’harmonie des marbres durables, retrouvé la note éteinte de l’or. Il semblait qu’en ce soir magique revinssent tous les souffles et les mirages de l’Orient lointain, tels que les apportait jadis, dans ses voiles creuses et dans ses flancs recourbés, la galère pleine de belles proies. Et toutes les choses d’alentour exaltaient la puissance de la vie chez cet homme qui voulait attirer à soi l’univers afin de ne plus mourir, chez cette femme qui voulait jeter au bûcher son âme trop lourde afin de mourir pure. Et ils palpitaient l’un et l’autre, sous l’oppression d’une anxiété croissante, l’oreille attentive à la fuite du temps, comme si l’eau sur laquelle ils naviguaient eût coulé dans une clepsydre effroyable.

Ils sursautèrent l’un et l’autre, au fracas imprévu d’une salve qui saluait le pavillon amené sur la poupe d’un vaisseau de guerre à l’ancre devant les Jardins. Au sommet de la masse noire, ils virent le drapeau tricolore descendre le long du mât et se replier, comme un rêve héroïque évanoui. Pendant quelques secondes, tandis que la gondole glissait dans l’ombre plus épaisse, rasant le flanc du colosse armé, le silence parut plus profond.

– Connaissez-vous — demanda tout à coup Stelio — cette Donatella Arvale qui doit chanter dans Ariane ?

Sa voix, en se répercutant contre le cuirassé, dans l’ombre plus épaisse, prit une sonorité singulière.

– C’est la fille du grand sculpteur Lorenzo Arvale, — répondit après un instant d’hésitation la Foscarina. – Je n’ai pas d’amie plus chère, et même je lui donne en ce moment l’hospitalité. Vous la rencontrerez chez moi, ce soir, après la fête. 

– Hier soir, donna Andriana m’a parlé d’elle avec beaucoup de chaleur, comme d’un prodige. Elle m’a dit que la pensée de désensevelir Ariane lui était venue à entendre Donatella Arvale chanter divinement l’air : « Come tu puoi — Vedermi piangere7… » Nous aurons donc chez vous une musique divine, Perdita. Oh ! comme j’en ai soif ! Là-bas, dans ma solitude, pendant des mois et des mois, il ne m’est donné d’entendre que la seule musique de la mer, trop terrible, ou la mienne, trop tumultueuse encore.

Les cloches de Saint-Marc donnèrent le signal de la Salutation angélique ; et leurs puissants éclats se dilatèrent en larges ondes sur le miroir du bassin, vibrèrent dans les vergues des navires, se propagèrent sur la lagune infinie. De Saint-Georges-Majeur, de Saint-Georges-des-Grecs, de Saint-Georges-des-Esclavons, de Saint-Jean-en-Bragora, de Saint-Moïse, de la Salute, du Rédempteur, et, de proche en proche, par tout le domaine de l’Evangéliste, jusqu’aux tours lointaines de la Madonna dell’Orto, de Saint-Job, de Saint-André, les voix de bronze se répondirent, se confondirent en un seul chœur immense, étendirent sur le muet amas des pierres et des eaux une seule coupole immense de métal invisible dont les vibrations atteignirent le scintillement des premières étoiles. Ces voix sacrées donnaient une idéale grandeur infinie à la Ville du Silence. Partant delà cime des temples, des hauts clochetons ouverts aux vents marins, elles répétaient aux hommes anxieux la parole de cette multitude immortelle que recélaient maintenant les ténèbres des nefs profondes ou qu’agitaient mystérieusement les clartés des lampes votives ; aux esprits fatigués par le jour elles apportaient le message des surhumaines créatures qui annonçaient un prodige ou promettaient un monde, figurées sur les parois des secrètes chapelles, dans les icônes des autels intérieurs. Et toutes les apparitions de la Beauté consolatrice qu’invoque la Prière unanime s’élevaient avec cette immense rafale de sons, chantaient en ce chœur aérien, illuminaient la face de la nuit merveilleuse.

– Pouvez-vous prier encore ? – demanda Stelio à mi-voix, en regardant la femme qui, les paupières baissées et immobiles, les mains jointes sur les genoux, se recueillait toute dans une oraison intérieure.

Elle ne répondit pas ; et même, ses lèvres se serrèrent plus fort. Et tous deux restèrent à écouter, sentant revenir encore leur angoisse, comme un fleuve qui, après la cataracte, reprend la rapidité de son cours. Ils avaient tous deux la conscience confuse de l’étrange intervalle où avait soudainement surgi entre eux une figure nouvelle, où avait été proféré un nom nouveau. Le fantôme de la brusque sensation qu’ils avaient reçue en pénétrant dans l’ombre projetée par le flanc du vaisseau demeurait en eux comme un écueil isolé, comme un point indistinct mais persistant, autour duquel s’ouvrait une sorte de vide inexplorable. L’angoisse et la passion les reprenaient maintenant à l’improviste et les jetaient l’un vers l’autre, les rapprochaient avec tant de force qu’ils n’osaient pas se regarder dans les pupilles, par crainte d’y découvrir une convoitise trop brutale,

– Vous reverrai-je ce soir, après la fête ? – demanda la Foscarina, avec un tremblement dans sa voix éteinte. — Êtes-vous libre ?

Elle s’empressait maintenant de le retenir, de le faire prisonnier, comme si elle eût craint qu’il ne lui échappât, comme si elle eût espéré découvrir cette nuit-là quelque philtre capable de l’enchaîner à elle définitivement. Et, si elle comprenait que désormais le don de son corps était devenu nécessaire, pourtant, à travers la flamme qui la brûlait toute, elle reconnaissait aussi avec une atroce lucidité la misère de ce don refusé si longtemps. Et une pudeur douloureuse, mêlée d’effroi et d’orgueil, contractait ses membres défleuris.

– Je suis libre, je suis à vous, — répondit le jeune homme, tout bas, sans lever les yeux sur elle. — Vous savez que pour moi rien ne vaut ce que vous pouvez me donner.

Il tremblait, lui aussi, au fond de son cœur, devant les deux buts vers lesquels, ce soir-là, toute son énergie se tendait comme un arc : – la ville et la femme, toutes les deux tentatrices et mystérieuses, et lasses d’avoir trop vécu, et lourdes de trop nombreuses amours, et trop magnifiées par son rêve, et destinées à tromper son attente. 

Son âme resta opprimée quelques instants, sous un flot impétueux de regrets et de désirs. L’orgueil et l’ivresse de son dur et persévérant labeur, son ambition sans frein et sans limite, resserrée dans un champ trop étroit, son âpre intolérance de la vie médiocre, sa prétention aux privilèges des princes, le goût dissimulé de l’action qui le poussait vers la foule comme vers la proie préférable, le songe d’un art plus grand et plus impérieux qui fût tout à la fois entre ses mains un flambeau de lumière et un instrument de domination, tous ses rêves superbes et empourprés, tous ses besoins insatiables de prééminence, de gloire et de plaisir, s’insurgèrent avec un tumulte confus et l’éblouirent et le suffoquèrent. Et le poids de la tristesse l’inclina vers le suprême amour de cette femme solitaire et nomade qui, dans les plis de ses vêtements, paraissait lui apporter, recueillie et muette, la frénésie de ces multitudes lointaines où son art avait excité le frisson divin et foudroyant par un cri de passion, ou par un sanglot de douleur, ou par un silence de mort ; une trouble convoitise le plia vers cette femme savante et désespérée, où il croyait découvrir les vestiges de toutes les voluptés et de toutes les fièvres, vers ce corps qui n’était plus jeune, qu’avaient amolli toutes les caresses et qu’il ne connaissait pas encore.

– C’est une promesse ? – reprit-il, le front penché, se resserrant tout entier en lui-même pour contenir son agitation. — Ah ! enfin !…

Elle ne répondit pas ; mais elle fixa sur lui un regard où brûlait une ardeur presque folle.

Stelio ne vit pas ce regard. Et ils demeurèrent silencieux, tandis que le bourdonnement du bronze passait au-dessus de leurs têtes, si fort qu’ils le sentaient dans la racine de leurs cheveux comme un frémissement de leur propre chair.

– Adieu, – dit—elle, au moment où ils abordaient. — À la sortie, nous nous retrouverons dans la cour, près du second puits, le plus voisin du Môle.

– Adieu, dit-il. Faites que je vous aperçoive au milieu de la foule, quand je serai sur le point de prononcer ma première parole.

Une clameur confuse arriva de Saint-Marc avec le son des cloches, se propagea sur la Piazzetta, se perdit vers la Fortune. 

– Que toute la lumière soit sur votre front, Stelio ! – dit-elle en guise de bon présage.

Et, passionnément, elle lui tendit ses mains arides.

Lorsqu’il entra dans la cour par la porte du midi, Stelio, en voyant l’escalier des Géants assailli par la noire et blanche multitude qui fourmillait sous la rougeâtre lueur des torches fixées dans les candélabres de fer, eut un mouvement soudain de répugnance et s’arrêta sous le porche : il avait senti le contraste entre cette cohue mesquine et les aspects de ces architectures qui, magnifiées par l’insolite illumination nocturne, exprimaient avec des harmonies variées la force et la beauté de la vie d’autrefois.

– Quelle misère ! – s’écria-t-il en se retournant vers les amis qui l’accompagnaient. — Dans la salle du Grand Conseil, sur l’estrade du Doge, trouver des métaphores pour émouvoir mille plastrons empesés ! Retournons en arrière ; allons respirer l’odeur de l’autre foule, de la foule véritable. La Reine n’est pas sortie encore du Palais Royal. Nous avons le temps.

– Jusqu’au moment où je te verrai sur l’estrade, — dit en riant Francesco de Lizo, — je ne serai pas sûr que tu parleras.

– Stelio, je crois, préférerait le balcon a l’estrade, — dit Piero Martello, qui voulait flatter chez le maître ce goût de sédition et cet esprit factieux qu’il affectait lui-même pour l’imiter. — Haranguer entre les deux colonnes rouges le peuple mutiné qui menacerait de mettre le feu aux Procuraties et à la Libreria Vecchia !

– Oui, certainement, dit Stelio, si la harangue avait le pouvoir d’empêcher ou de précipiter un acte irréparable. Je conçois que l’on use de la parole écrite pour créer une pure forme de beauté que le livre encore non coupé contient et renferme comme un tabernacle auquel on n’accède que par élection, avec la même volonté préméditée qui est nécessaire pour briser un sceau. Mais il me semble que le discours parlé, quand il s’adresse directement à une multitude, doit avoir pour fin l’action seule. C’est uniquement à cette condition qu’un esprit fier peut, sans s’amoindrir, communiquer avec la foule par les vertus sensuelles de la voix et du geste. En tout autre cas, son jeu serait de nature histrionique. Aussi, ai-je un repentir amer d’avoir accepté cette fonction d’orateur décoratif et de pur agrément. Considérez, je vous prie. ce qu’il y a d’humiliant pour moi dans l’honneur qu’on me fait ; et considérez aussi l’inutilité de mon prochain effort. Tous ces gens-là, foule étrangère enlevée un soir à ses occupations médiocres ou à ses récréations favorites, viennent m’écouter avec la même curiosité vaine et stupide qui les porterait ù écouter un « virtuose » quelconque. Pour les femmes qui m’entendront, l’art que je mets à composer le nœud de ma cravate sera beaucoup plus appréciable que l’art avec lequel je coordonne mes périodes. Et, au fond, il est probable que l’unique effet de mon discours sera un battement de mains assourdi par les gants ou un bref murmure discret auquel je répondrai par une gracieuse inclination de tête. Ne vous semble-t-il pas que je vais atteindre le terme suprême de mon ambition ?

– Tu as tort, — dit Francesco de Lizo. – Tu devrais te féliciter d’avoir cette heureuse occasion d’imprimer durant quelques heures le rythme de l’art à la vie d’une cité oublieuse et. de nous faire entrevoir les splendeurs dont notre existence pourrait s’embellir par l’accord renouvelé de l’Art et de la Vie. Si l’homme qui éleva le Théâtre de Fête était là, il te louerait pour cette harmonie qu’il a prédite. Mais ce qu’il y a de plus admirable, c’est qu’en ton absence et à ton insu la fête semble avoir été préparée sous l’inspiration de ton génie. C’est la meilleure preuve qu’il est possible de restaurer et de répandre le goût, même au milieu de la barbarie présente. Ton influence est plus profonde aujourd’hui que tu ne le crois. La dame qui a voulu te glorifier, celle que tu nommes la Dogaresse, à chaque idée nouvelle qui lui venait à l’esprit se posait la question : « Cela plaira-t-il à Effrena ?… » Si tu savais combien de jeunes gens se posent aujourd’hui la même question, lorsqu’ils considèrent les aspects de leur vie intérieure !

– Et pour qui parleras-tu, sinon pour eux ? – dit Daniele Glàuro, lé fervent et stérile ascète de la Beauté, avec cette voix toute spirituelle où semblait se refléter l’ardeur candide et inextinguible d’une âme que le maître préférait comme la plus fidèle. – Si, quand tu seras sur l’estrade, tu jettes autour de toi un regard, tu les reconnaîtras aisément à l’expression de leurs yeux. Et ils sont là en grand nombre, et plusieurs sont même venus de très loin ; et ils attendent ta parole avec une anxiété que tu ne comprends pas, peut-être. Qui sont-ils ? Ce sont tous ceux qui ont bu ta poésie, qui ont respiré l’éther enflammé de ton rêve, qui ont senti la griffe de ta chimère ; tous ceux à qui tu as annoncé la transfiguration du monde par le prodige d’un art nouveau. Grand, très grand est le nombre de ceux que tu as séduits par ton espérance et par ta joie. Or, ils ont ouï dire que tu parlerais à Venise, dans le Palais des Doges, dans l’un des endroits les plus glorieux et les plus splendides qu’il y ait sur la terre. Us pourront donc te voir et t’écouter pour la première fois au milieu de cette inestimable magnificence qui leur paraît le cadre approprié à ta nature. Le vieux Palais des Doges, resté dans les ténèbres pendant une si longue succession de nuits, s’illumine tout d’un coup et revit, ce soir. Pour eux, toi seul as eu le pouvoir d’en rallumer les torches. Comprends-tu, maintenant, leur anxieuse attente ! Et ne te semble-t-il pas que c’est pour eux seuls que tu dois parler ? Cette condition que tu imposes à l’homme haranguant une multitude, elle peut s’accomplir. Il dépend de toi de soulever dans leurs âmes une émotion forte qui les tourne et les oriente pour toujours vers l’Idéal. Combien d’entre eux, Stelio, garderont de cette nuit vénitienne un souvenir inoubliable ?

Stelio mit la main sur les épaules prématurément courbées du docteur mystique et, en souriant, répéta les paroles de Pétrarque :

— Non-ego loquar omnibus, sed tibi, sed mihi, et his8 …

Il voyait en lui-même resplendir les yeux de ses disciples inconnus ; et il entendait maintenant résonner en lui-même avec une clarté parfaite, comme une modalité tonique, l’accent de son exorde.

– Néanmoins, — répliqua-t-il gaiement en s’adressant à Piero Martello, — il serait plus amusant de soulever dans cette mer une tempête.