Le jardin des délices - Joseph Annet - E-Book

Le jardin des délices E-Book

Joseph Annet

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Beschreibung

Pour Max Kevlar, Knokke le Zoute n’est pas une villégiature choisie au hasard. Ne compte-t-elle pas une densité étonnante de galeries d’art ? Un monde familier pour le détective privé, un vivier riche de talents et de créations de toutes sortes, parfois riches de créatures extravagantes aussi.

Lors d’un vernissage très couru, l’artiste exposant dénonce lui-même le scandale : un de ses tableaux, intitulé Le Jardin des Délices, est un faux. Bientôt, de Bruxelles à Paris et de Shanghai à la Côte d’Azur, faux-semblants et vraies victimes s’additionnent… De quoi tourner la tête à Kevlar. De quoi lui tournebouler les sens, peut-être. Jusqu’à la panne ?

À PROPOS DE L'AUTEUR

Né à Bastogne en 1970, Joseph Annet est romaniste de formation et travaille dans le secteur associatif. Après "Le Dossier Nuts" et "Que tombent les masques", "Le Jardin des Délices" est son troisième thriller.

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Seitenzahl: 355

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Couverture

Descriptif

La collection de romans policiers Noir Corbeau bénéficie du regard averti de François Périlleux, Commissaire Divisionnaire (e. r.), ancien chef de la Crime à la Police Judiciaire Fédérale de  Liège.

Chapitre 1

En équilibre sur la ligne d’horizon, l’immense porte-conteneurs semblait immobile, soudé à la mer par les rayons d’un soleil de plomb. Sur la plage, la chaleur lourde et étouffante plaquait au sol les corps luisants. Proches de la suffocation, ils attendaient impatiemment l’orage que les premiers nuages sombres et bas annonçaient au loin. Bientôt, ils troubleraient l’horizon. Des éclairs lézarderaient le ciel. Et la terre tremblerait sous le grondement du tonnerre.

Chaussures à la main, le pantalon remonté jusqu’aux genoux, Kevlar regardait les vagues mourantes écumer à ses pieds. Il aimait la chaleur, mais il aurait aimé que l’orage éclate pour effacer ses souvenirs comme il effacerait les traces de ses pas sur le sable. Il ferma les yeux, laissant son corps se balancer au rythme de la marée.

Le couteau, la lutte, l’homme au sol, le sang qui se répand… Les images des événements de la veille accaparaient ses pensées, tournaient en boucle dans son esprit, s’imprimaient au fer rouge dans sa chair. Il revoyait sans cesse le visage hargneux de son assaillant, son regard déterminé, sa main pointant la lame vers sa gorge. Il respirait encore son haleine de tabac et d’ail lors de leur corps à corps. Il éprouvait toujours ce même soulagement mêlé de peur et de dégoût lorsque l’homme s’effondra le couteau planté dans l’abdomen.

L’impact d’un ballon sur sa jambe lui fit ouvrir les yeux. Un garçonnet attendait à quelques mètres sur sa gauche, le regard craintif. Kevlar se baissa, lui sourit et déposa le ballon dans ses mains avant de s’éloigner. La plupart des vacanciers quittaient la plage et les loueurs de chaises longues rangeaient leur matériel. Les bars de plage alignés le long de la digue se vidaient eux aussi peu à peu.

Kevlar s’arrêta près d’un point d’eau pour nettoyer ses pieds du sable collé à sa peau et rechaussa ses mocassins.

Assise à l’ombre d’un parasol du Collins Club, Isabelle Derocourt sirotait un mojito, le regard porté sur le bateau pneumatique des garde-côtes qui secouraient un nageur imprudent. Elle aperçut Kevlar qui venait à sa rencontre et se leva pour l’accueillir.

— Max ! Je suis si contente que tu sois venu ! Changeons d’endroit avant que l’orage éclate.

Elle saisit son sac à main posé sur le siège face au sien et interpella un serveur pour lui régler sa note.

Ils quittèrent le bar de plage en direction de la Kustlaan où les vacanciers s’agglutinaient à présent devant les vitrines des magasins de luxe.

— Tu t’es baladé sur la plage ? lui demanda-t-elle à la vue de son pantalon trempé.

— Cela faisait si longtemps, j’en avais presque oublié la sensation.

— Tu devrais venir lorsqu’il y a moins de monde, c’est encore plus agréable. Et si tu aimes les balades, il y a aussi la réserve naturelle du Zwin, à deux pas d’ici.

— Une promenade en pleine nature, ça aussi, il y a bien longtemps.

— Moi, ça me ressource. Tu devrais essayer.

Elle pressa le pas et conduisit Kevlar au Memlinc, un hôtel-restaurant familial bientôt centenaire qui dominait l’Albertplein au cœur du quartier branché de Knokke. L’établissement possédait au quatrième étage un skybar dont la terrasse offrait une vue sur la mer. À leur arrivée, les premiers éclairs lézardaient l’horizon sans que le roulement du tonnerre ne leur parvienne encore.

Un serveur leur proposa une table sous un parasol aux couleurs d’une marque de vodka et attendit leur commande. Ils jetèrent un rapide coup d’œil à la carte et optèrent pour un verre de vin.

Un groupe d’adolescents passablement éméchés fit une entrée bruyante et s’attabla au fond du bar.

— Dans mon souvenir, il n’y avait pas autant de galeries à Knokke, reprit Kevlar pour orienter la discussion vers la raison de sa venue.

— La ville s’est fortement développée sur le plan artistique ces dernières années. Il y a plus de quatre-vingts galeries et de nombreuses manifestations.

— Comme la Knokke Art Fair qui débute ce soir…

— C’est l’événement de l’été, mais il y en a toute l’année. Tu savais qu’après la Seconde Guerre mondiale, le Grand Casino de Knokke avait été un lieu artistique important ? Picasso ou Keith Haring y ont exposé leurs œuvres. Magritte y a peint une fresque magnifique, Le Domaine enchanté.

Une jeune serveuse interrompit la conversation pour déposer les deux verres de vin commandés et un ravier d’olives noires.

— Tu connais l’artiste ? reprit Isabelle Derocourt.

— Pas personnellement, mais j’ai déjà eu plusieurs occasions de voir ses œuvres. Et toi ?

— J’ai rencontré Geerd Gaste à deux reprises. La première fois remonte à huit ans, lorsqu’il a exposé à Bruxelles pour sa dernière grande exposition en Belgique. Je venais de lancer mon blog, Art is Life. Gaste commençait à se faire une place parmi les peintres belges reconnus à l’étranger. La deuxième fois, c’était à Paris, lors de la rétrospective que le Centre Pompidou lui a consacrée il y a trois ans.

— Une rétrospective, déjà ?

— On publie bien des mémoires à trente-cinq ans, alors pourquoi pas une rétrospective pour un peintre d’une cinquantaine d’années qui a plusieurs centaines d’œuvres à son actif ?

— Et pourquoi ici à Knokke ?

— Parce que c’est ici que les galeristes retrouvent leurs clients durant l’été. Les Babbel y sont installés depuis deux générations et programment depuis plusieurs années une exposition importante en même temps que la foire.

L’ambiance musicale, jusqu’ici un mélange de jazz et de pop cosmopolite assez fade, se changea en une musique plus électro.

— Et toi, Max, tu bosses sur quoi actuellement ? l’interrogea la journaliste.

— Je sors d’une affaire un peu compliquée…

Kevlar marqua une pause. Il hésitait à lui raconter la bagarre de la veille et ses conséquences sur sa situation présente.

— J’ai plutôt besoin d’une pause en ce moment, se borna-t-il à répondre.

— Ce petit week-end à Knokke tombe à pic, donc ?

— On peut le voir ainsi…

Isabelle Derocourt regarda sa montre puis adressa un signe au barman pour lui signifier de préparer l’addition.

— Mettons-nous en route, proposa-t-elle à Kevlar.

Sans attendre sa réponse, elle se leva, se dirigea vers le bar où elle régla la note. Ils quittèrent le Memlinc et traversèrent l’Albertplein. La galerie Babbel, comme beaucoup d’autres, se situait le long de la digue, l’emplacement idéal pour exposer les artistes à la vue des riches vacanciers qui arpentaient quotidiennement le front de mer. Un violent éclair fendit soudain le ciel, suivi quelques secondes plus tard du bruit sourd de l’impact de la foudre sur le sol. Des voiles gris se détachaient des nuages sombres qui continuaient à s’approcher de la côte. Les premières gouttes se mirent à tomber.

Une large bande de la digue avait été privatisée pour l’événement. Des oliviers en pot et de foisonnantes décorations florales bordaient un tapis rouge au centre duquel l’accueil était assuré par la propriétaire en personne. Béa Babbel, dans un ensemble vert émeraude de la maison Natan, campait l’élégance raffinée de la ploutocratie locale. L’homme qui se tenait à ses côtés ne cessait de s’éponger le front.

— Chère Isabelle, comme je suis ravie ! Merci d’avoir fait le déplacement pour couvrir notre vernissage.

— C’est avec grand plaisir, Béa ! Je suis impatiente de découvrir l’exposition.

— Tu connais mon mari, Patrick, n’est-ce pas ?

— Bien sûr, lui répondit la journaliste.

La galeriste posa son regard sur Kevlar.

— Je te présente Maximilien Kevlarovitch, un ami amateur d’art.

— Soyez le bienvenu, lui adressa Béa Babbel en lui tendant la main.

Un premier espace intérieur proposait une sélection d’œuvres sorties du stock de la galerie. On pénétrait ensuite dans une deuxième salle, plus grande, où se tenait l’exposition consacrée à Gaste.

Les plateaux de champagne et de zakouskis slalomaient entre les grappes d’invités. Quelques-uns s’arrêtaient devant les toiles. La plupart consacraient ce rendez-vous mondain à l’entretien de leur carnet d’adresses.

Isabelle Derocourt scrutait l’assistance à la recherche des noms qu’elle citerait dans son article du lendemain. Elle fit un léger geste du coude vers Kevlar.

— Tu vois l’homme en blazer bleu ciel, au fond à droite ?

Kevlar suivit son regard.

— C’est Gaste. Allons le saluer, je voudrais l’interroger pour mon papier.

Elle attendit que l’artiste termine sa conversation avec une exubérante quinquagénaire dont l’enthousiasme semblait le noyer. Il reconnut la journaliste mais ne parvint pas à se remémorer son nom.

— Isabelle Derocourt, journaliste et blogueuse…

— Art is Life, c’est ça ? l’interrompit le peintre à qui la mémoire revint subitement.

— C’est exact ! lui répondit la journaliste, ravie qu’il se souvienne de son blog.

— Désolé, on rencontre tellement de monde dans ce milieu…

— Ne vous en faites pas, ça m’arrive très souvent également. Je souhaiterais réaliser un reportage sur votre exposition. Vous auriez quelques minutes plus tard dans la soirée ?

— Avec plaisir ! Après les salutations et les discours, je devrais avoir quelques minutes pour vous.

Kevlar s’arrêta devant une toile intitulée Le Dernier Golem. La scène baignait dans une atmosphère ténébreuse. On y découvrait deux personnages aux traits exagérément expressifs : un robot humanoïde et un homme âgé. Le robot serrait dans sa main droite le poignet du vieillard. Il l’empêchait d’atteindre le mot « EMET » écrit sur son front. À leurs pieds, un crâne humain affichait un sourire sarcastique. Le haut de la toile représentait un paysage lointain. Sur la ligne d’horizon, un arbre à neuf branches auxquelles pendaient des ânesses blanches.

— Tu m’expliques ? demanda Kevlar, intrigué par le tableau.

— Gaste aime s’inspirer de figures mythologiques ou légendaires qu’il réinterprète. Le golem, né dans la mystique juive, est un être artificiel, à l’origine fait d’argile, privé de parole et de libre arbitre, modelé pour servir son créateur. Le mot « emet » signifie « vérité ». Si on efface le premier « e », « met » veut dire « la mort », qui renvoie le golem à la poussière, ce que faisait le maître chaque soir. Gaste transpose la légende dans notre monde actuel. L’Homme a créé les robots pour qu’ils soient nos esclaves, mais ceux-ci nous ont surpassés. Le golem empêchera bientôt son maître d’effacer le « e ». En réalité, le dernier golem, c’est l’Homme. L’intelligence artificielle fera de nous les esclaves des machines que nous aurons créées.

Kevlar se rapprocha de la toile pour en observer les détails.

— Le crâne qui se marre, c’est la vanité, n’est-ce pas ?

— L’Homme s’est pris pour Dieu en voulant lui aussi créer un être à son image. Sa vanité triomphante le conduit à sa perte.

— Pour l’arbre à l’arrière-plan, par contre, je n’en saisis pas le sens.

— C’est l’Arbre de la connaissance du bien et du mal. Planté par Dieu dans le jardin d’Éden à côté de l’Arbre de vie. Les ânesses symbolisent ici la sagesse mystique. L’Homme refuse d’écouter la voix de la sagesse et ne fait plus la distinction entre ce qui est bien ou mal pour l’avenir de l’Humanité.

— Un grand optimiste, ton artiste !

— Regarde le trait qui se délie depuis le centre vers l’extrémité. Par son geste pictural, Gaste figure le délitement, la décadence.

Un homme d’une quarantaine d’années passa devant eux.

— C’est Boris Babbel, le frère de Béa, glissa discrètement la journaliste à Kevlar.

— Pourquoi n’accueille-t-il pas les invités avec sa sœur ?

— Relations familiales tendues depuis la mort de leur père. Je suis étonnée qu’il soit présent.

Béa Babbel avait rejoint l’espace d’exposition en compagnie des derniers invités.

— Tout se passe bien ? demanda-t-elle à la journaliste.

— Très belle réception, comme à chaque fois, lui répondit Isabelle Derocourt.

— Vous êtes bien placée pour savoir tout le travail que demande un tel événement. C’est une réelle satisfaction de voir que nos amis et clients sont présents.

— La réputation de la maison Babbel n’est plus à faire. Vos clients vous font confiance. Et puis, Gaste n’est pas n’importe quel artiste.

Une rumeur monta soudain du fond de la salle, accompagnée bientôt d’un mouvement de la foule d’invités que fendait d’un pas nerveux Geerd Gaste. Il s’arrêta devant Béa Babbel.

— Qu’est-ce que ça signifie ? cria-t-il d’un ton nerveux.

Béa Babbel, surprise par l’attitude de son artiste, mit quelques instants à réagir.

— De quoi parles-tu ?

— À quoi jouez-vous ?

— Comment ça, à quoi on joue ? Tu ne veux pas être un peu plus clair ?

— N’essayez pas de m’enfumer !

Patrick Van Helsen s’était approché.

— Calmez-vous, bon sang ! coupa-t-il sèchement. Les gens vous regardent…

Les conversations alentour s’étaient arrêtées et les grappes d’invités avaient à présent les yeux tournés vers l’artiste et les galeristes.

— Que je me calme ? Vous présentez un faux et vous voulez que je me calme ?

L’accusation eut l’effet d’une bombe dont l’onde de choc se propagea dans toute l’assistance.

Béa Babbel s’était pétrifiée, incapable d’articuler le moindre mot. Par peur de perdre l’équilibre, elle agrippa le bras d’Isabelle Derocourt. Les yeux de la galeriste plongèrent dans les siens. Elle était paniquée. Boris Babbel rejoignit le groupe à son tour.

— Mettons-nous à l’écart, ordonna-t-il, avant de se tourner vers l’assemblée. Tout va bien, mesdames et messieurs. Il ne peut s’agir que d’un malentendu. Nous revenons très vite. 

Boris Babbel saisit Geerd Gaste par le bras et le tira hors de la salle d’exposition. Patrick Van Helsen lui emboîta le pas, suivi de Béa Babbel qui n’avait pas lâché Isabelle Derocourt. Kevlar se glissa derrière elle et le petit groupe se retrouva bientôt dans le bureau de la galerie.

— Qu’est-ce qui vous prend, Gaste ? lança Boris Babbel à peine la porte refermée. Expliquez-vous !

— Ne te mêle pas de ça, Boris ! intervint Béa Babbel qui avait retrouvé ses esprits. Ce n’est pas ton exposition. Laisse-moi régler ça.

Elle se tourna vers l’artiste qui restait les bras croisés au milieu de la pièce.

— Tu te rends compte de l’effet de tes accusations ? Tu es devenu fou ?

La colère se lisait sur le visage du peintre.

— Je ne suis pas fou ! rétorqua-t-il. Vous avez accroché un tableau qui n’est pas de moi.

— C’est impossible ! s’offusqua Béa Babbel. Pourquoi aurions-nous fait une chose aussi stupide ?

— C’est à toi de répondre à cette question.

— Et pourquoi créer un tel scandale ? Tu ne peux pas rester discret ?

— Tu es sérieuse, là ? Tu me la joues à l’envers et tu veux que je sois discret ?

— De quelle toile est-ce que tu parles ? intervint Patrick Van Helsen.

Béa Babbel décocha un regard agacé à son mari. Elle n’avait nul besoin qu’il vole à son secours et lui fit comprendre de rester en dehors de la conversation.

— Du tableau qui a pour titre Éden. Il copie la série du Jardin des Délices. Faites-le venir ici !

— Pas question ! s’insurgea Béa Babbel. C’est la meilleure façon de convaincre nos clients qu’il y a un problème avec cette toile.

— Mais il y a un problème ! s’énerva Geerd Gaste. Vous devez la retirer !

— Tu en es sûr ? questionna Béa Babbel, que la certitude de l’artiste commençait à ébranler.

— Sans le moindre doute possible.

— Geerd, je peux t’assurer que Patrick et moi n’avons absolument rien à nous reprocher.

— Il y a pourtant quelqu’un qui a accroché un tableau portant ma signature, mais que je n’ai pas peint.

— Où est Thomas ? interrogea Béa Babbel.

— Avec Adélaïde, auprès d’un couple intéressé par le grand format de l’entrée, précisa Patrick Van Helsen, décidé à affirmer sa présence.

Isabelle Derocourt se rapprocha de Kevlar.

— Thomas Delvaux est le commissaire de l’exposition, glissa-t-elle à voix basse. Et Adélaïde Servais, la directrice de leur galerie de Bruxelles.

Personne n’avait prêté attention à leur absence jusqu’à présent.

— Si je peux me permettre, intervint Isabelle Derocourt, Max pourrait peut-être vous aider…

Tous les regards se tournèrent vers Kevlar, surpris lui aussi par l’annonce de la journaliste. Il comprit rapidement où elle voulait en venir mais fut contrarié qu’elle ne l’ait pas consulté au préalable. Il garda le silence et la laissa assumer son idée.

— Max est détective privé, spécialisé dans les œuvres d’art.

— Et alors ? la coupa sèchement Patrick Van Helsen.

— S’il y a bien un faux accroché dans votre salle d’exposition, il peut vous aider à découvrir qui l’a placé.

— C’est ridicule, reprit le galeriste, il ne peut s’agir d’un faux. Notre maison jouit d’une réputation à la hauteur de son professionnalisme. Jamais nous ne commettrions une telle faute. Sans vouloir mettre en doute la bonne foi de Geerd, il se peut qu’il ne se souvienne plus de toutes les toiles qu’il a peintes durant toutes ces années.

La supposition fit bondir le peintre.

— Tu me prends pour un vieux sénile ? Je suis encore parfaitement capable de me souvenir de toutes mes toiles. Celle-ci n’est pas de moi !

Pendant que Béa Babbel tentait de calmer son artiste, Kevlar attira la journaliste vers lui.

— Je n’ai aucune intention de me mêler de cette affaire, lui glissa-t-il à voix basse. Je t’ai dit que j’avais besoin d’une pause.

— C’est une occasion rêvée de mettre un pied chez les Babbel, Max.

— Je n’ai aucune envie d’y mettre ne serait-ce qu’un orteil ! Tu sais que je travaille uniquement sur recommandation. Je ne connais rien de ces gens.

— Cette histoire n’est certainement qu’un malentendu. Il ne te faudra pas vingt-quatre heures pour la régler !

— C’est vingt-quatre heures de trop !

— Max, s’il te plaît, fais-le pour moi.

Kevlar la fixa droit dans les yeux.

— Explique-moi.

— Je voudrais relater cet incident et ton enquête sur mon blog. Sa fréquentation est au plus bas depuis quelque temps. Une affaire comme celle-ci peut créer le buzz, j’en ai besoin en ce moment. Ça te ferait une belle carte de visite, non ? Allez, je te le demande comme une faveur…

Kevlar lâcha un long soupir de résignation.

— Tu es génial ! Je te revaudrai ça, promis !

Béa Babbel avait repris la maîtrise des échanges. L’artiste semblait s’être calmé et tout le monde mis d’accord sur la marche à suivre. Les galeristes avaient accepté l’idée qu’il puisse s’agir d’un faux. L’artiste avait admis le fait que les galeristes pouvaient n’y être pour rien. Dans l’hypothèse où l’artiste avait raison, ils mettraient tout en œuvre pour en trouver l’explication.

— C’est entendu, lança-t-elle. Mais nous ne ferons rien ce soir. La priorité est de sauver ce qui peut l’être de cette soirée.

Elle sortit de sa pochette une carte de visite sur laquelle elle nota quelques mots et la tendit à Kevlar.

— Retrouvez-nous à cette adresse demain matin à neuf heures.

Chapitre 2

À l’heure convenue, Kevlar se présenta au domicile privé de Béa Babbel. Comme toutes les propriétés du Zoute, le quartier huppé de la ville, l’habitation était entourée d’une épaisse haie d’arbustes qui cherchait à en masquer la vue. Il quitta la rue Maurice Maeterlinck et s’engagea dans le Rietgorzenpad où se trouvait l’entrée.

Au matin, il n’avait pas plus envie que la veille de se lancer dans une nouvelle enquête. Il fit couler l’eau de la douche et se planta devant le miroir. Depuis quelque temps, il remarquait l’apparition de l’un ou l’autre cheveu blanc. Il avait beau scruter les racines de sa dense chevelure noire pour y découvrir les signes avant-coureurs de cette transformation, il ne détectait rien. C’était comme si le poil tombé en panne de mélanine virait intégralement de couleur en une nuit. Il ajusta la température de l’eau et se glissa sous le pommeau. Après avoir enfilé un jean et une chemise beige en lin qu’il laissa pendre hors du pantalon, il s’efforça de localiser sur son smartphone l’adresse qui lui avait été donnée. Le trois étoiles sans charme où il avait finalement réussi à obtenir une chambre en cette période de forte fréquentation se situait à vingt minutes à pied.

Il espérait que Béa Babbel et son mari auraient changé d’avis et décidé de se passer de ses services. Au moment de les quitter, ils restaient sous le choc de l’incident. Ils tentaient de faire bonne figure au milieu de leurs invités qui avaient déjà commencé à propager diverses rumeurs dont les plus audacieuses prédisaient la fin de la maison Babbel. L’orage qui avait éclaté en soirée avait déclenché un coup de tonnerre inattendu. La foudre s’était abattue sur les Babbel et les pluies diluviennes qui s’étaient déversées sur la ville avaient colporté au loin la nouvelle de l’infamie. L’artiste avait quitté les lieux dès leur discussion terminée. Isabelle Derocourt avait circulé quelque temps parmi les invités puis Kevlar l’avait raccompagnée à son hôtel avant de rejoindre le sien. La journaliste avait tenté de le convaincre de l’emmener à son rendez-vous avec Béa Babbel, mais il avait refusé. Elle recevrait toutes les informations pour alimenter son blog en articles racoleurs, mais il n’avait pas l’intention de la laisser s’immiscer dans son travail.

Il appuya une nouvelle fois sur le bouton du parlophone et attendit encore plus de trente secondes avant qu’une voix féminine ne se fasse entendre. Quelques mots qu’il prit pour des excuses accompagnèrent le bruit métallique du relâchement du pêne dans la serrure. Il poussa la porte et pénétra dans un jardin parfaitement entretenu où trônait une sculpture d’Arman. La porte d’entrée de la maison s’ouvrit. Une jeune femme se posta sur le seuil. Vêtue d’un pantalon noir et d’un chemisier blanc, de longs cheveux châtains tirés vers l’arrière en queue de cheval, elle lui adressa un sourire gêné et réitéra ses excuses. Kevlar la suivit dans le hall d’entrée sans prêter beaucoup d’attention aux portraits de famille qui s’affichaient sur les murs. Elle le fit entrer dans un salon et s’informa de ce qu’il désirait boire. Son élocution manquait quelque peu d’assurance et sa démarche apparaissait pour le moins hésitante. Il avait remarqué ses traits tirés et se demanda si la jeune femme ne sortait pas d’une nuit bien arrosée.

Kevlar observa la pièce dont les murs étaient couverts de tableaux. Il entreprit de les examiner et constata qu’il n’y avait que des peintres flamands du XXe siècle.

— Le préféré de mon père ! lança Béa Babbel.

En robe de chambre, la galeriste était suivie de la jeune femme qui fixait avec beaucoup de concentration la théière fumante et les tasses sur son plateau. Kevlar se détourna du Valerius De Saedeleer qu’il admirait et s’approcha de la table basse.

— Il adorait ses représentations enneigées de la campagne flamande.

— Elles sont remarquables, en effet.

— Regardez-moi ces torchons ! fulmina la galeriste.

Kevlar s’empara des journaux qu’elle avait jetés sur la table. Le Standaard parlait d’un vernissage qui avait fait un flop monumental. La Gazet van Antwerpen relatait une possible escroquerie. Mais le titre le plus dévastateur revenait au Nieuwsblad qui consacrait en première page une manchette à « la supercherie d’une grande maison aux abois ».

— C’est une catastrophe ! s’énervait Béa Babbel. Depuis ce matin, mon téléphone n’arrête pas de sonner. Il faut rassurer les clients et même les artistes. Deux m’ont déjà fait part de leur hésitation à rester chez nous ! Si nous ne réglons pas cette affaire rapidement, nous courons à la faillite !

La porte du salon qui donnait sur la terrasse s’ouvrit brusquement. Patrick Van Helsen apparut soudain en tenue de golf, la mine renfrognée et le regard mauvais.

— Il a fallu que je croise Verhulst ! pesta-t-il sans prendre la peine de saluer Kevlar. Tu aurais dû voir son sourire en coin ! Je lui aurais fait manger son club !

— Verhulst est notre principal concurrent, expliqua Béa Babbel à l’attention de Kevlar. Il doit se délecter de cette histoire. Il serait trop heureux de nous ravir nos meilleurs clients.

— Se pourrait-il qu’il soit mêlé à ce qui s’est produit hier ? interrogea Kevlar qui avait hâte d’en venir au fait.

— Je ne crois pas. Il est vénal et ambitieux, certes, mais je ne l’imagine pas agir de la sorte. Il aime la compétition, mais il respecte les règles.

Patrick van Helsen continuait à tourner en rond dans le salon pour évacuer son irritation.

— Je ne comprends pas, lâcha-t-il, je ne comprends pas. C’est notre réputation qui est en jeu, la confiance en la maison Babbel risque de s’effondrer. Sans la confiance, impossible de vendre le moindre tableau !

Son regard se posa sur la pile de journaux puis se tourna vers son épouse qui lut dans ses yeux la question qui l’angoissait.

— Désastreux, se contenta-t-elle de lui confirmer.

— Nous devons réagir ! lança Patrick Van Helsen qu’un éclair de lucidité venait de frapper. On doit publier un communiqué de presse pour stopper ce déferlement de rumeurs. Il nous faut reprendre la main et adresser un message à nos clients et nos artistes.

— Et que veux-tu leur dire ?

— Que nous prenons la situation très au sérieux. Que loin de nier les accusations de Geerd, nous nous sentons concernés au plus haut point et sommes prêts à le soutenir. Que nous ferons toute la lumière sur ce qui s’est passé. Et si nous avons échoué à protéger l’intégrité de son travail, nous en assumerons les conséquences. Mais en attendant, il nous faut clamer notre bonne foi. L’idéal serait que Geerd s’associe à nous.

— Tu as raison, admit Béa Babbel, rassérénée par l’initiative de son mari.

— Reprenons au début, suggéra Kevlar afin de recentrer la discussion sur les faits. Est-on certain que le tableau exposé soit un faux ?

La jeune femme de maison revint déposer un plateau garni de biscuits et de petits gâteaux. Elle sortit d’un tiroir de la table basse un coffret à thés. Sa démarche restait incertaine, ce que Kevlar semblait être le seul à remarquer. Elle se pencha pour lui présenter l’assortiment de thés et le gratifia de son haleine qui empestait l’alcool et le tabac.

— Gaste n’en démord pas, répondit le galeriste qui avait enfin décidé de s’asseoir. Il n’a jamais peint cette toile.

— D’accord. Considérons qu’il s’agit bien d’un faux. Comment expliquer son accrochage dans votre galerie ? Quelqu’un se serait-il introduit à votre insu ?

— Il y a toujours quelqu’un, impossible d’entrer avec une toile et de la fixer sans être repéré. La galerie est sous surveillance quand elle est fermée, nous n’avons eu aucune tentative d’intrusion.

— Aurait-elle été placée par un membre de votre équipe ?

— Grand Dieu, non ! s’offusqua Béa Babbel. Vous ne pensez tout de même pas qu’un de nos employés cherche à nous nuire ?

Kevlar laissa flotter la question.

— Il y avait beaucoup de monde sur place pour préparer le vernissage. Quelqu’un s’est peut-être glissé parmi l’équipe de votre traiteur ou du décorateur, poursuivit-il. Mais comment se peut-il que personne n’ait rien vu ?

Les deux galeristes restèrent muets. Comment expliquer l’impensable ?

— Nous n’avons pas d’explication, finit par admettre Patrick Van Helsen. C’est pour nous incompréhensible. Thomas Delvaux connaît parfaitement l’œuvre de Gaste. Il a participé à la rédaction du catalogue de l’exposition qui s’est tenue au Centre Pompidou il y a trois ans.

— Vous l’avez interrogé hier soir ?

— Bien évidemment, répondit Béa Babbel, mais il n’avait aucune explication à nous donner. Il était aussi atterré que nous. Sa réputation est en jeu aussi, il a autant intérêt que nous à ce que la vérité soit faite.

— Il n’a eu aucun doute lorsqu’il a vu le tableau ?

— D’après Thomas, ce faux est parfaitement exécuté. Il copie la série du Jardin des Délices peinte par Gaste au début des années 2000. Six toiles inspirées de l’œuvre de Bosch qui l’ont propulsé sur le devant de la scène, dans lesquelles Geerd livrait sa conception très personnelle des plaisirs terrestres.

— Et le commissaire de l’exposition en personne ne remarque rien ? Curieux manque de professionnalisme, vous ne trouvez pas ?

— Vous insinuez que Thomas a volontairement placé ce faux dans la sélection des œuvres ? reformula Béa Babbel.

— C’est une piste sérieuse, il me semble.

L’implication du commissaire dans le sabordage de leur exposition laissa les deux galeristes perplexes. Il devait se douter que Gaste découvrirait le tableau. Était-ce là son intention ?

— Vous parliez d’une surveillance lorsque la galerie est fermée ? enchaîna Kevlar.

— Des caméras, dans le hall d’accueil, les deux salles d’exposition et à l’arrière du bâtiment.

— J’aimerais y jeter un œil si cela est possible.

— Bien sûr. Vous n’aurez qu’à demander à notre directeur de vous les montrer. Nous le préviendrons de votre visite.

— Si possible, ce matin. Comme je vous l’ai dit, je ne dispose que d’une journée à vous consacrer.

Ce rappel fit naître chez les galeristes l’espoir que ce fiasco ne serait plus qu’un mauvais souvenir d’ici la fin de la journée.

— Qui peut avoir intérêt à provoquer un tel incident ? reprit-il.

La question rongeait les deux galeristes depuis la veille sans qu’ils soient capables en cet instant de savoir d’où venait le coup porté à leur réputation. Ils la retournaient dans tous les sens, mais d’hypothèses en conjectures, de suppositions en accusations, ils devaient bien admettre n’avoir aucune piste sérieuse.

— Jusqu’à présent, tout repose sur les affirmations de Gaste, reprit Kevlar qui avait compris qu’il devait aider ses clients à mettre de l’ordre dans leurs pensées. Se pourrait-il qu’il mente ?

La question surprit les deux galeristes. Parmi toutes les pistes qu’ils avaient explorées, celle-ci ne semblait pas avoir été formulée.

— Quel serait son intérêt ?

— Faire parler de lui, suggéra Kevlar.

— Il n’a pas besoin d’une publicité de ce genre pour assurer sa notoriété. Ce serait ridicule de jeter ainsi lui-même le doute sur son œuvre.

— Se donner un prétexte pour vous quitter ?

Cette autre hypothèse creusa un sillon plus profond dans l’esprit des galeristes.

— Je ne le pense pas, affirma Béa Babbel. Nous travaillons avec Geerd depuis toujours. Cela fait presque trente ans que nous le représentons.

— Nous quitter ? renchérit son mari. Pour aller où ? Grâce à nous, il est exposé aux quatre coins du monde. Il occupe une place privilégiée parmi nos artistes.

— Les grandes galeries internationales s’intéressent précisément à des artistes comme lui, insista Kevlar. Il garde un potentiel intéressant sur les marchés émergents que vous ne pouvez pas servir.

— Peut-être, concéda Béa Babbel, gagnée par le doute.

— Mais pourquoi de cette façon ? intervint van Helsen. Il lui suffit de rompre son contrat. Pourquoi nous causer un tel tort pour se donner le prétexte de nous quitter ?

Kevlar retint la question. Des événements de la relation entre l’artiste et sa galerie en constituaient peut-être la réponse.

— Un autre artiste que vous représentez ? continua Kevlar.

— Comment cela ? interrogea Béa Babbel.

— Quelles clauses de rupture contiennent vos contrats ? Qu’obtient un artiste si la rupture de son contrat se fait à votre tort ? Que peut-il vous réclamer ?

Patrick van Helsen se leva, se dirigea vers une table haute adossée au mur entre les portes-fenêtres de la terrasse et retira d’un tiroir un stylo et un carnet sur lequel il griffonna nerveusement quelques notes.

— Est-ce qu’un client qui voudrait vous forcer à annuler une vente ou à racheter à moindre prix une œuvre de Gaste pourrait user d’un tel stratagème ? interrogea Kevlar qui continuait à explorer toutes les pistes.

— Ce serait pour le moins risqué, mais pas impossible, admit la galeriste.

— Il reste évidemment l’hypothèse d’un concurrent déloyal, exposa finalement Kevlar. Peut-être la plus plausible à ce stade. Ruiner votre réputation, chasser vos clients et vos artistes profitera d’abord à d’autres galeries. L’une d’elles se cache peut-être derrière cet incident.

L’examen des pistes à explorer pour mener au coupable de ce désastre avait fini par épuiser les deux galeristes. Kevlar savait qu’il n’obtiendrait rien de plus et décida de mettre un terme à l’entrevue pour retourner à la galerie.

Chapitre 3

Seule trace du vernissage, les pots d’oliviers avaient été alignés le long de la façade entre deux bennes à ordures où se fanait la décoration florale. Kevlar entra dans la galerie et se dirigea vers un jeune garçon en bermuda occupé à passer une serpillière sur le parquet de la première salle. Il lui demanda où il pouvait trouver le gérant mais n’obtint pas de réponse. Comme le jeune homme lui tournait le dos, il s’approcha et lui donna un léger coup sur l’épaule. Le jeune homme sursauta et renversa le seau d’eau trouble sur le sol.

— Vous m’avez fichu une de ces trouilles ! bafouilla l’adolescent.

Il enleva de ses oreilles les écouteurs sans fil qui le coupaient du monde extérieur.

— Ce n’était pas le but, s’excusa Kevlar, mais comme vous ne répondiez pas…

— La galerie n’ouvre qu’à onze heures, lui répondit le jeune homme en guise d’explication.

— Je ne suis pas là pour visiter. Où puis-je trouver le gérant ?

— Dans son bureau, je suppose. C’est au fond du couloir qui sépare les deux salles, indiqua-t-il d’un geste du bras.

Kevlar le remercia et marcha en direction du bureau où il ne trouva personne. Il attendit quelques instants puis entreprit d’explorer les lieux. La pièce voisine servait de réfectoire. Les restes d’un petit-déjeuner encombraient la table, plusieurs journaux du jour étaient ouverts à la page de l’article qui relatait le vernissage. Il entra dans la salle d’exposition où le scandale avait éclaté. Débarrassées de la cohue du vernissage, les œuvres respiraient et le regard du visiteur pouvait bien mieux les appréhender dans toute leur puissance et leur complexité. Kevlar s’approcha de celles qu’il n’avait pas eu le temps de voir la veille. L’emplacement où le tableau litigieux s’offrait aux regards des invités curieux d’y déceler les signes d’une falsification était vide à présent.

Une porte claqua soudain et des pas résonnèrent dans la salle vide. Kevlar se retrouva face à un petit homme aux cheveux blonds bouclés qui masqua sa surprise en rajustant ses lunettes rondes sur son nez.

— Vous devez être le détective ?

— Et vous le gérant ?

— Qu’est-ce que vous voulez ?

Le ton sec et direct du gérant intrigua Kevlar. Devait-il le placer sur la liste des suspects ou pouvait-il compter sur son entière collaboration ? Il décida de laisser les questions pour plus tard, le temps de jauger à qui il avait affaire.

— J’aimerais consulter les images de votre système de vidéosurveillance.

— Suivez-moi.

Il précéda Kevlar vers le local de stockage situé à l’arrière du bâtiment. Sur une petite table coincée entre deux étagères se trouvaient un clavier et un écran. Il s’installa, entra un mot de passe et ouvrit l’application qui pilotait le système de caméras et d’enregistrement des images.

— Quelle période voulez-vous visionner ?

— Quand le dernier contrôle de l’accrochage a-t-il été réalisé ?

— Hier à quinze heures.

— Remontez quelques heures avant ce moment.

Il entra la date et l’heure dans un champ de recherche et le système remonta le temps pour sélectionner les images des quatre caméras à l’heure demandée.

— Flèche gauche pour reculer, flèche droite pour avancer. Pour visionner une seule caméra, vous cliquez deux fois sur son cadre. La petite icône en haut à droite pour revenir à la vue des quatre caméras. Si vous voulez imprimer une image, appelez-moi, je serai dans mon bureau.

Le gérant se leva et, sans attendre que Kevlar s’installe, regagna son bureau.

Les images étaient d’assez bonne qualité. Kevlar choisit la caméra du hall d’accueil et lança l’enregistrement. Après quelques secondes pour se familiariser aux différentes fonctionnalités, il passa en mode accéléré. Le gérant apparaissait régulièrement, seul ou accompagné. Grâce à leur tenue ou à ce qu’ils transportaient, il identifia le traiteur et les membres de son équipe, la décoratrice, une employée de la galerie et un livreur de pizza. Au bout d’une vingtaine de minutes, il arrêta le défilement. Il était dix-sept heures cinquante-cinq et Béa Babbel venait d’arriver. Les images ne montraient rien qui retint son attention. Il sélectionna la caméra de la salle d’exposition permanente, entra l’heure et activa le niveau maximum d’accélération des images. Il ne découvrit aucune activité suspecte dans cet espace durant les heures qui avaient précédé le début du vernissage. La caméra placée à l’arrière du bâtiment ne révéla pas davantage d’images utiles. Il termina par les images de la salle consacrée à l’exposition de Geerd Gaste. Elles montraient le gérant accompagné d’un homme que Kevlar supposa être le commissaire de l’exposition, Thomas Delvaux. Ils passaient en revue l’accrochage des toiles, réajustaient certains éclairages, contrôlaient certaines affichettes. Leur attention ne se portait pas sur les œuvres en elles-mêmes mais sur les détails de leur accrochage. Il était quinze heures vingt-cinq lorsqu’ils quittèrent ensemble la salle. Entre ce moment et l’entrée des deux premiers invités à dix-huit heures et sept minutes, seule la décoratrice accéda à la salle. Aucune toile ne fut enlevée ou accrochée durant ce laps de temps. On pouvait éliminer la piste d’un échange survenu pendant les derniers préparatifs dans le but de subtiliser une œuvre originale. La toile contestée par Geerd Gaste était bien accrochée lors de l’inspection finale. Si l’artiste avait raison, ce faux devait être d’excellente facture pour ne pas avoir éveillé l’attention du commissaire. Il avait été placé sans que personne ne soupçonne qu’il puisse s’agir d’un faux. Quand était-il arrivé à la galerie ? Et d’où provenait-il ? À l’évidence, les images n’apporteraient pas de réponses. Pourrait-il les obtenir du gérant ?

Lorsqu’il le rejoignit dans son bureau, il terminait une conversation téléphonique avec un client rendu nerveux par la lecture matinale de son journal. Il invita Kevlar à s’asseoir sur la seule chaise libre devant sa table de travail.

— Les clients sont inquiets, expliqua-t-il, le regard posé sur son téléphone. Un tel scandale est de nature à saper la confiance qu’ils ont dans la galerie. Il va nous falloir les rassurer rapidement. J’imagine que votre présence a pour but de nous y aider ?

— Selon vous, est-ce bien un faux ? commença Kevlar sans répondre.

— Je ne suis pas un spécialiste de Geerd Gaste. Je serais bien incapable d’expertiser ses œuvres. Sur ce point, je fais confiance à l’artiste parce que je ne vois pas quel serait son intérêt à mentir.

— Comment qualifieriez-vous sa relation avec les Babbel ?

— Elle est excellente et elle l’a toujours été, répondit le gérant sans hésitation.

— Pas de désaccord ?

— Aucun à ma connaissance, mais le mieux serait de lui poser la question directement. Même si je ne vois pas où vous voulez en venir…

Le jeune homme interrompit la discussion. Il avait terminé le nettoyage et demandait ce qu’il devait faire à présent. Le directeur lui tendit un billet de dix euros et lui demanda de lui ramener un paquet de Chesterfield.

— Vous disiez ?

— Gaste prétend qu’il s’agit d’un faux, reprit Kevlar. Pour des motifs encore inconnus, il pourrait vouloir ruiner la réputation de la famille Babbel.

— Je comprends que votre tâche consiste à suivre diverses hypothèses, mais croyez-moi, vous faites fausse route. En deux générations, les litiges entre la maison Babbel et un artiste se comptent sur les doigts d’une main. Et agir de la sorte ne ressemble pas du tout à Geerd. Je le connais depuis longtemps. Quand il a quelque chose à dire, il va droit au but. Si quelque chose l’avait dérangé, il en aurait parlé et le problème aurait été réglé sans attendre.

Kevlar admit en silence qu’il se fourvoyait à considérer l’artiste comme suspect. Même s’il avait ourdi une quelconque vengeance contre ses galeristes, ce qui à ce stade ne reposait sur aucun fait, l’hypothèse paraissait peu plausible. S’il voulait atteindre les Babbel par le biais de ce scandale, il jetait en même temps le discrédit sur l’ensemble de sa production.

— Les images du système de surveillance montrent que la toile litigieuse a été accrochée avant votre dernière inspection hier après-midi, reprit Kevlar. Quand et par qui ?

— Nous avons commencé en début de semaine…

— Nous ?

— Ilse, notre employée, m’a aidé, comme pour chaque exposition.

— Dispose-t-elle des codes du système d’alarme ?

La question choqua le gérant qui ne fit rien pour s’en cacher.

— Ilse travaille à la galerie depuis douze ans, c’est une employée exemplaire.

— On ne connaît jamais vraiment les gens, croyez-en mon expérience. L’employé qui connaît des problèmes d’argent et vole son patron est un grand classique…

— Alors là, vous allez devoir réviser vos classiques ! Ilse est la compagne d’un agent immobilier parmi les plus importants de la place. Mais si vous avez du temps à perdre avec des pistes qui ne mènent nulle part, ne vous gênez pas.

— N’y voyez rien de personnel, répliqua calmement Kevlar. C’est une simple question de méthode, on explore toutes les pistes, même les plus improbables. Quand le tableau est-il arrivé ?

— Mercredi, je pense. Nous l’avons installé jeudi avec les deux grands formats qui ouvrent l’exposition.

— D’où provenait-il ?

Le portable du galeriste se mit à sonner. Il regarda le nom qui s’affichait à l’écran, soupira et décida de dévier l’appel vers sa messagerie.

— Je n’ai pas cette information. Il vous faudra la demander à Thomas Delvaux. En tant que commissaire, c’est lui qui a sélectionné les œuvres avec Geerd. L’exposition présentait des œuvres récentes en provenance directe de l’atelier de l’artiste et une sélection d’œuvres anciennes représentatives de ses différentes périodes.

— Dont le faux ?

— Exact. Thomas s’est chargé de contacter les propriétaires et de négocier avec eux les conditions du prêt. Nous avons pris le relais pour la partie administrative, les assurances, la logistique.

— Comment expliquez-vous qu’un commissaire d’exposition ne détecte pas la présence d’un faux parmi les œuvres qu’il présente ?

— N’est-ce pas à vous de nous le dire ?

Kevlar lui renvoya un sourire poli et attendit la réponse.

— C’est pour moi un mystère. Je peux seulement vous dire que ce tableau figurait bien sur la liste des œuvres que nous devions réceptionner.

S’il disait vrai, cela signifiait que la sélection des œuvres de l’exposition comportait dès le départ le faux. Une sélection élaborée avec l’artiste, mais dont le commissaire avait l’entière responsabilité. La conclusion s’imposait d’elle-même. Il devait rencontrer le commissaire au plus vite.

— Pourriez-vous me donner les coordonnées de Thomas Delvaux ?

Le gérant saisit son téléphone et y chercha le numéro que Kevlar enregistra aussitôt dans ses contacts.

— Autre chose ? s’enquit-il.

— Je souhaiterais la liste de vos employés. Et celle des invités présents hier soir. Ajoutez aussi celle de tous les prestataires qui ont eu accès à vos locaux depuis le début de la semaine.

— Donnez-moi quinze minutes, lâcha-t-il sans chercher à cacher son agacement.

— Voici mon adresse électronique, je n’ai pas le temps d’attendre. Envoyez-moi ces informations le plus vite possible.

Il se leva et salua le gérant puis s’arrêta.

— Une dernière chose… Où est le faux tableau à présent ?

— Thomas l’a emporté hier soir.

Chapitre 4

Kevlar arriva à Bruxelles-Central par le train de 13 h 40. Thomas Delvaux n’avait pas caché sa contrariété à devoir composer avec un détective. Il estimait être parfaitement capable de découvrir seul ce qui s’était passé, mais accepta néanmoins la rencontre. Dans le train qui lambinait de gare en gare, Kevlar analysa les premiers éléments recueillis. Puisqu’il apparaissait que le faux tableau avait été envoyé à la galerie, cela mettait hors de cause le gérant et tous ceux qui avaient participé aux préparatifs de l’exposition. Il était difficile d’envisager la présence du tableau sans l’intervention du commissaire d’exposition. Mais avait-il agi seul ou pour le compte d’un commanditaire ? Pour le savoir, Kevlar devait découvrir l’origine du tableau. Qui en était propriétaire ? C’était la question qu’il allait poser à Thomas Delvaux. Une information qu’un commissaire se devait de vérifier. S’il avait manigancé cette supercherie, il serait bien en peine de lui fournir la réponse. Kevlar n’aurait plus qu’à en informer ses clients qui se chargeraient de la suite. Une affaire rondement menée en moins de vingt-quatre heures. Isabelle Derocourt aurait de quoi alimenter son blog. Et lui pourrait passer à la suite. Quelle suite ? Il n’en savait encore rien. Sa seule envie était de tourner la page et d’oublier au plus vite ce qui lui était arrivé. La pensée qu’il avait presque tué un homme ne le quittait plus. Bien sûr, il était en situation de légitime défense. Sa vie était en jeu, c’était indiscutable. Mais il avait ressenti autre chose que l’urgence à sauver sa peau. Une agressivité animale avait décuplé son instinct de survie. Un sentiment de haine envers cette race d’hommes qu’incarnait son agresseur l’avait submergé. À la fois juge et bourreau, il avait décidé du sort de son agresseur et d’exécuter lui-même la sentence.

Lorsqu’il quitta la gare, une chaleur de plomb s’abattit sur ses épaules. L’orage n’avait pas atteint la capitale qui suffoquait toujours dans la touffeur déjà à son comble en ce début d’après-midi. Il renonça à se rendre à pied jusqu’à l’immeuble de l’avenue Louise où Thomas Delvaux lui avait fixé rendez-vous et activa un vélo électrique. Il gagna la place Royale pour se diriger vers le Palais de Justice et rejoindre ensuite l’avenue Louise. Il rangea le deux-roues au parking à proximité de l’immeuble, un bâtiment sans charme comme l’artère chic de Bruxelles en comptait de nombreux. L’entrée des bureaux, prise en étau entre un comptoir gourmand et un sushishop, était défendue par une grille métallique à barreaux noirs qui présentait les plaques des occupants de l’immeuble. Thomas Delvaux l’attendait au pied de l’ascenseur. Il lui sembla plus grand que sur les images qu’il avait analysées plus tôt dans la journée. Ils s’arrêtèrent au quatrième étage et le commissaire le dirigea vers son bureau, un espace modeste qui ne présentait dans son aménagement que peu d’éléments en lien avec le monde de l’art. Contre le mur, à même le sol, se trouvait le tableau qu’il avait emporté la veille.

— Vous avez finalement préféré l’enlever ? l’interrogea Kevlar qui s’agenouilla pour l’observer.

— C’était ce qu’il y avait de mieux à faire.

— Vous ne craignez pas que cela soit vu comme un aveu ?

— C’est ce que pensait Béa Babbel qui aurait aimé qu’il reste exposé, mais Geerd a exigé qu’il soit enlevé.

— Compréhensible, s’il s’agit d’un faux.

— Un remarquable faux, je dois l’admettre. Absolument parfait !

Kevlar ne détectait aucun signe de nervosité chez Thomas Delvaux. Son admiration envers la main inconnue qui avait peint le tableau semblait même l’emporter sur la gêne qu’il aurait dû ressentir pour ne pas l’avoir détectée. Il se retourna vers la table de travail sur laquelle plusieurs catalogues d’exposition étaient ouverts.

—