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Quand le capitaine de gendarmerie Jean-Baptiste Morvan rejoint Aline Quémeneur à Auray, c’est pour l’accompagner aux obsèques de son mari Jean. Un voyage aux allures de pèlerinage, car les parents du capitaine, sa sœur jumelle et son petit frère ont tous été massacrés à Crac’h à la fin de l’été 1997. C’était Jean qui avait découvert les corps meurtris, éparpillés dans le jardin de la location de vacances.
En aidant Aline à trier les affaires du mort, Jean-Baptiste décidera de reprendre l’enquête à titre privé : sera-t-il encore possible, tant d’années après, de retrouver la piste du tueur ? De Vannes à Carnac, en passant par la région rennaise, une quête obstinée à laquelle la lieutenante Muriel Foucher apportera un concours décisif pour enfin accéder à une vérité difficilement soutenable.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Pierre Bertin est né à Rennes de père et de mère bretons.
Il consacre l’essentiel de son temps de loisirs à lire. Est-ce pour cette raison qu’il n’a pas la télévision, ou le contraire ? Le passage de la lecture à l’écriture se fera tout naturellement, l’un n’allant pas sans l’autre.
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Seitenzahl: 312
Veröffentlichungsjahr: 2025
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Cet ouvrage de pure fiction n’a d’autre ambition que de distraire le lecteur. Les événements relatés ainsi que les propos, les sentiments et les comportements des divers protagonistes n’ont aucun lien, ni de près ni de loin, avec la réalité et ont été imaginés de toutes pièces pour les besoins de l’intrigue. Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existant ou ayant existé serait pure coïncidence.
L’arrêt en gare de Rennes fut de courte durée. Moins de trois heures suffisaient dorénavant pour rejoindre Auray au départ de Paris, avec la ligne à grande vitesse inaugurée en 2017. Jean-Baptiste Morvan avait de la chance, la place couloir à côté de la sienne était inoccupée, et aucun passager monté à Rennes ne s’arrêta pour s’y installer. Le train reprenait de la vitesse, la pluie glissait sur la vitre, de plus en plus vite. Il songea à cet épisode des 24 Heures du Mans où un coureur, Henri Pescarolo, avait tourné sous la pluie sur le circuit Manceau à plus de trois cents kilomètres par heure, sans essuie-glaces, celui-ci étant tombé en panne. Son père avait assisté à la course, c’était en 1968, il en parlait plus volontiers que de la révolte étudiante, à laquelle il avait pourtant participé puisque c’était dans une manifestation en mai de cette année-là qu’il avait rencontré sa mère. « Notre amour est né sur les barricades » aimait à répéter celle-ci, avec un sourire espiègle. Jean-Baptiste eut un serrement de cœur en revoyant son visage, à l’ovale presque parfait, et les pattes-d’oie dont les fronces accusaient le caractère rieur des yeux noisette. Les yeux de sa mère, sa sœur jumelle Héloïse en avait hérité, ceux de Jean-Baptiste étaient plus foncés.
Il releva le livre ouvert sur ses genoux, mais son regard ne put se fixer sur le texte. Il le laissa retomber, et ferma les yeux. Quand Aline avait téléphoné pour lui apprendre la mort de Jean Quémeneur, tout le passé avait ressurgi avec violence. Il avait eu du mal à contenir sa voix.
— Jean est mort ?
— Oui, Jean-Baptiste. Il était sous dialyse depuis deux ans, et le supportait de plus en plus mal. Il s’est éteint hier soir, à l’hôpital, où le médecin l’avait fait entrer la veille, en détresse respiratoire.
— Tu aurais dû m’appeler avant, Aline.
— Non, Jean-Baptiste, il ne voulait voir personne, de toute façon il s’est toujours reproché de n’avoir rien pu faire, pour Crac’h.
— Mais il n’aurait rien pu faire, ce n’était pas de sa faute, tu le sais bien, on en a assez discuté…
— Oui, mais François et Maria étaient nos amis, et qu’ils soient morts dans notre maison… enfin, tu comprends ce que je veux dire, n’est-ce pas ?
— Oui, Aline, je comprends. Quand ont lieu les obsèques ?
Elle le lui dit.
— Je vais venir, je vais prévenir ma hiérarchie, et réserver mon voyage en train.
— Tu es sûr ? Je ne voudrais pas te déranger, tu dois être si occupé.
— Je n’ai pas pris de congé depuis Noël dernier, et nous sommes en juin. Ça me fera plaisir d’être à tes côtés, vraiment, tu sais.
Aline Quémeneur ne put réprimer un sanglot.
— Moi aussi, ça me fera plaisir, je me sens si seule depuis que Jean est parti.
— Aline, je te rappelle dès que mon billet est pris. Tu peux me recommander un hôtel, à Auray ?
— Ah non, alors ! Tu viens à la maison, je vais préparer la chambre qui donne sur le quai, tu y seras bien, tu verras.
— Tu es sûre ? Je ne voudrais pas que tu te fatigues à cause de moi.
— Idiot, tu es comme mon fils. Tu me tiendras compagnie, et, si tu peux rester un peu, tu m’aideras à trier les affaires de Jean, je ne m’en sens pas la force toute seule.
— D’accord, Aline, mais attends-moi avant de faire des courses, j’ai un peu oublié les charcuteries bretonnes et les kouign-amann.
— On verra, la mémoire te reviendra vite.
Jean-Baptiste rouvrit les yeux. La voix du conducteur annonçait une vitesse de deux cent quatre-vingt-seize kilomètres par heure. Il repensa à Pescarolo, à la Matra bleue trouant la nuit, fonçant sous une pluie battante ; le TGV, au moins, circulait sur des rails.
La pluie avait cessé quand le train s’arrêta à Auray en milieu d’après-midi. Jean-Baptiste récupéra dans le compartiment bagages son sac à dos dans lequel il avait entassé des vêtements de rechange pour une quinzaine de jours et un sac de voyage plat. Il ne pensait pas rester plus d’une semaine chez les Quémeneur, mais profiter de sa présence en Bretagne pour faire un peu de tourisme, et randonner sur le GR 34. Il appréhendait un peu les retrouvailles avec Aline, et savait qu’il aurait besoin de solitude et de grands espaces pour se vider la tête à la fin de son séjour à Auray.
Elle lui fit signe de la main quand il sortit de l’escalier conduisant à la gare. Il ne la reconnut pas tout de suite. Sa silhouette menue s’était tassée, et elle avait abandonné le chignon pour une coupe courte qui mettait en valeur ses cheveux teints aux reflets roux. Son nez camus était chaussé de lunettes dont la monture en plastique rouge jurait avec la tenue noire – pantalon et chemisier strict, chaussures basses vernies – qu’elle avait choisi de porter. L’héritage des traditions était encore fort dans cette région reculée de Bretagne.
Ils s’embrassèrent à la mode bretonne, un aller-retour en partant de la joue gauche, cette dernière gratifiée de deux bises sonores, sa jumelle droite devant se contenter d’un aller simple. Il avait mis son sac sur son dos, et elle le moqua gentiment.
— Ma parole, tu as emporté tout ton barda, tu penses que tu vas camper chez moi, c’est ça ?
Il rit de bon cœur, lui expliqua son intention de randonner un peu pour achever les deux semaines de congé qu’il avait prises. Elle lui prit le bras, et l’entraîna en claudiquant jusqu’à sa Twingo bleue, stationnée devant la gare. Il se défit de son sac à dos et de son sac de voyage pendant qu’elle levait le hayon arrière. Il disposa les sacs de manière à ne pas gêner sa vue dans le rétroviseur ; les manœuvres, ce n’était pas son fort, à Aline, les ailes rayées et cabossées de la petite voiture en témoignaient. Elle se glissa derrière le volant, cependant qu’il prenait place à côté d’elle.
— Ne t’en fais pas, je roule prudemment, la vitesse, ce n’est plus de mon âge !
Il sourit, évitant de lui adresser la parole pour ne pas la perturber dans sa conduite. Ils prirent le chemin du centre, et roulèrent en silence jusqu’au port de Saint-Goustan. Ce ne fut que quand ils eurent traversé la rivière d’Auray, et que la petite voiture se fut engagée dans la rue du Petit-Port, où elle résidait, qu’Aline parla.
D’une voix chargée d’émotion, elle lui fit en quelques mots le récit des dernières heures de Jean, son mari, à l’hôpital. Il la laissa dire, sans l’interrompre, ne se tournant vers elle qu’une fois la voiture arrêtée, stationnée devant la petite maison des époux Quémeneur.
— À présent, je suis seule au monde, je vais devoir vivre sans lui, avec seulement les souvenirs, les bons et les mauvais, mais est-ce que ce sera suffisant, les souvenirs, pour vivre ? Je ne sais pas…
Elle avait gardé ses mains posées sur le volant. Il remarqua comme elles avaient vieilli, la peau parcheminée tachée de son, les articulations gonflées, et au moins deux phalanges qui déviaient.
— Tu regardes mes mains ? Jean disait que bientôt j’aurais des mains de sorcière, que je pourrais rejoindre les elfes et les korrigans des alignements de Carnac, tu sais comme il aimait se moquer de moi.
Une ombre voila son regard. Jean-Baptiste lui prit la main droite.
— À Carnac, il n’y a pas de sorcières, uniquement des fées.
— Tu es gentil. Bon, c’est pas tout ça, je dois au moins te prouver que je peux être une fée du logis. C’est l’heure du goûter, je suis sûre que tu es affamé !
Non, il n’était pas affamé. Déjà, dans le train, il avait dû se forcer pour achever le maigre sandwich acheté à la gare Montparnasse. Chaque retour dans la région lui occasionnait les mêmes troubles. Il perdait l’appétit et le sommeil, devenait irritable. Il suivit Aline dans la petite maison qu’elle habitait depuis son mariage avec Jean. La villa de Crac’h, où ils avaient projeté de prendre leur retraite, avait été vendue, après des années, pour une bouchée de pain. Personne n’en voulait.
— Débarrasse-toi de tes affaires dans ta chambre, tu sais où elle se trouve, hein ? Je prépare le café et les lichouseries.
Les lichouseries, ce mot dérivé de lichoux, qui désignait les Bretons gourmands. Tout un programme. Il saisit la rampe de l’escalier en bois de chêne verni qui conduisait à l’étage. S’y trouvaient deux chambres, séparées par un cabinet de toilette rudimentaire et des W.-C. indépendants. L’escalier faisait ensuite place à une échelle de meunier conduisant aux combles, aménagés en une troisième chambre, avec un point d’eau. C’était là qu’il dormirait. Le chien-assis donnait sur le quai Franklin, avec vue sur la rivière d’Auray et Saint-Goustan. Il posa ses sacs contre le mur, et alla aussitôt à la fenêtre. Son regard plongea sur le quai. L’eau de la rivière était trouble, comme son esprit. Il décida de remettre à plus tard le déballage de ses affaires, et descendit retrouver Aline, qui s’affairait dans la petite cuisine.
Des odeurs de caramel chaud, de chocolat et de café l’atteignirent dès le seuil. Ses yeux firent le tour de la cuisine, où rien n’avait changé depuis son dernier passage. Le fourneau noir avec sa tringle de cuivre jaune, la gazinière trois feux, l’évier de faïence jaunie, le buffet vitré, les rideaux de coton aux petits carreaux blancs et rouges… et puis la table de formica, et les chaises assorties, de couleur verte, la pendule des années soixante, une découpe de formica futuriste, avec un globe derrière lequel les chiffres stylisés semblaient disposés au hasard. Aline se retourna en l’entendant pénétrer dans son sanctuaire.
— Assieds-toi, j’ai préparé du chocolat chaud en plus du café, je crois me souvenir que tu l’aimais beaucoup.
Il hocha la tête, embarrassé par tant de sollicitude.
— Et il y a du kouign-amann, il vient de “La Trinitaine”. J’ai fait un far aux pruneaux pour ce soir, mais il n’est pas suffisamment refroidi. Le kouignamann, par contre, je l’ai mis à tiédir, c’est plus digeste.
D’où les effluves de caramel et de beurre, qui se mêlaient aux arômes du café et du chocolat.
Il s’assit, la laissa le servir, de chocolat, et puis de gâteau, attendit qu’elle se serve à son tour, de gâteau, et de café.
— Il a beaucoup souffert, Jean ?
— Non, pas à la fin. Il était sous assistance respiratoire, mais le cœur était usé, il a lâché.
Le regard de Jean-Baptiste se tourna vers le buffet qui lui faisait face. Un meuble industriel des années trente en bois blanc teinté au brou de noix, comme on en trouvait des quantités dans les dépôts-ventes d’Emmaüs. Un petit cadre y était installé, une photo du couple prise une bonne vingtaine d’années plus tôt, souriant et heureux. Le cliché avait dû être pris avant les événements de Crac’h.
Aline s’était détournée, en suivant le regard de son hôte.
— C’était avant le drame, confirma-t-elle, comme si elle avait deviné sa pensée. Nous étions si heureux, alors, et tes parents aussi. Mon Dieu, que la vie est injuste !
Elle eut un hoquet, annonciateur de sanglots, mais elle se contint, esquissa un sourire contraint.
— Mais tu es là, et c’est l’essentiel. Tu ne peux pas savoir comme ça me fait plaisir. Tu es ma seule famille, à présent.
— Et ton frère, André ?
— On ne se fréquente guère. Sa femme, tu sais, qui n’est pas facile, et ne m’a jamais aimée. Quant à mes neveux, ils m’ignorent. Oh ! je pense qu’ils seront présents à la cérémonie, mais plus pour éviter les ragots que pour moi.
— Mais non, Aline, ils ne sont pas comme ça, tu exagères.
Mais son ton n’était guère convaincu, la situation était à peu de chose près telle qu’elle venait de la décrire en quelques mots.
— Mange donc, un gaillard comme toi, ça doit prendre des forces. Tu n’es pas bien gros, déjà.
Il se força à mordre dans la pâte feuilletée trop grasse et trop sucrée pour son goût. Elle l’encourageait du regard, et il ne pouvait résister à ce regard plein de bonté.
Il refusa une deuxième tasse de chocolat, repoussa son assiette pour éviter qu’elle ne le resserve.
— Tu vas t’en sortir avec la retraite de réversion de Jean ?
— Oui, oui, ne t’en fais pas, avec la mienne, et une seule bouche à nourrir, ça suffira.
Et puis, comprenant soudain pourquoi il avait posé cette question :
— Jamais je n’accepterai un sou de toi, tiens-le-toi pour dit une bonne fois pour toutes !
Il baissa la tête, en signe de soumission à sa volonté. Pourtant, il savait qu’elle ne devait pas rouler sur l’or, avec Jean. Lui avait été employé aux halles pendant des années, elle était couturière à domicile. Et puis, surtout, la vente de leur villa de Crac’h où ils avaient projeté de se retirer avait été une catastrophe financière pour le couple. Il se sentait quelque part débiteur envers eux, même si c’était idiot, parce que si sa famille n’avait pas trouvé la mort dans le jardin de cette maison, ils auraient pu vendre leur domicile de la rue du Petit-Port un bon prix – le quartier avait pris de la valeur – au lieu de vendre à perte leur villa de Crac’h.
— Tu ne regrettes pas d’être venu, au moins ?
— Aline !
— Je te taquine. Dis-moi, est-ce que tu assisteras à la cérémonie en tenue civile ?
Il se pencha au-dessus de la table, en souriant.
— Non, je serai en tenue de capitaine, ma tenue de gala. Pour te faire honneur. C’est pour ça que j’ai un deuxième sac.
Les yeux bleus d’Aline s’embuèrent.
— Merci, Jean-Baptiste, Jean aurait été si heureux de te voir en grande tenue.
— Je vous ai un peu laissé tomber, ces dernières années, c’est vrai. Mais je ne savais pas que Jean était si malade.
— Je n’ai pas voulu t’embêter, avec toutes ces histoires. Et puis, je me disais que peut-être tu étais en couple, à présent ?
Nous y voilà, pensa-t-il. À un moment ou un autre, ce type de questions allait être mis sur la table. Autant que ce soit tout de suite, mettre les points sur les i pour ne pas y revenir ensuite.
— Non, Aline, je suis toujours célibataire, et bien décidé à le demeurer.
— Pourtant, les photos dans la presse, cette jeune femme officier, j’avais cru…
— Muriel Foucher est une collègue, rien de plus, il n’y a rien entre nous, s’agaça-t-il. Nous avons travaillé sur plusieurs affaires ensemble, c’est tout.
— Elle est bien mignonne, en tout cas.
Il écarquilla les yeux, stupéfait de cette réflexion.
— Tu ne trouves pas qu’elle est jolie ?
Il ne sut que répondre. Comment expliquer à Aline qu’il avait fait le vœu de ne jamais fonder un foyer, hanté qu’il était par la destruction inexpliquée de celui de ses parents ?
— Je sais, je ne devrais pas m’en mêler, mais ça fait si longtemps, à présent.
Il se sentit percé à jour.
— Je vais t’aider à débarrasser, et ensuite, j’aimerais bien faire un tour en ville. Ça fait combien de temps que je ne suis pas venu ?
— Cinq ans et demi.
Elle n’avait pas eu besoin de calculer. Il se mordit la lèvre.
— Je suis désolé, Aline, tu dois me trouver ingrat.
— Penses-tu, tu avais ta vie, et nous la nôtre.
Il se leva, fit le tour de la table, se plaça derrière elle, l’enlaça en approchant sa tête de la sienne.
— Si, je suis un ingrat, et je ne mérite pas ton affection.
Ils demeurèrent ainsi une bonne minute. Elle sentait l’eau de Cologne, et lui le musc de sa lotion après-rasage. Elle le disait être sa seule famille, mais c’était surtout vrai de son côté. Ses parents, sa sœur jumelle, son petit frère, tous étaient morts à Crac’h, massacrés par un ou des inconnus, et plus de vingt ans après, le mystère de leur sacrifice n’avait toujours pas été élucidé.
Pour sa première nuit à Auray, il avait peu et mal dormi. Jean-Baptiste Morvan avait eu beau essayer de contrôler sa respiration, dès qu’il éteignait la lumière, des images atroces des siens s’invitaient pour le maintenir éveillé, dans une angoisse que rien, il le craignait, ne pourrait jamais résorber. Il n’aurait sans doute pas fallu accepter la proposition d’Aline de trier et classer après le repas du soir les photos qu’elle avait conservées dans une grande boîte en carton. Elle voulait confectionner un album, et surtout, il l’avait bien compris, s’abstraire de la réalité de l’enterrement de Jean, son mari, le lendemain matin. Ils avaient débarrassé la table de la cuisine, et le tri avait commencé. Et ce qui devait arriver arriva : les Quémeneur et les Morvan étaient liés depuis si longtemps que nombre de clichés les représentaient ensemble, à l’occasion de fêtes ou de sorties, d’événements marquants comme la naissance des jumeaux Héloïse et Jean-Baptiste, et plus tard celle de Gaël. Les Quémeneur n’avaient pas eu d’enfant. Ils avaient envisagé un temps l’adoption, mais Aline avait eu peur de l’inconnu que serait un enfant dont elle ne saurait rien des parents. Alors ils avaient renoncé, et les enfants de Maria et de François étaient devenus un peu les leurs.
— Regarde, tu te souviens ?
La photo avait les couleurs passées des tirages des années quatre-vingt. Son cœur se serra. La table était mise devant la villa de Crac’h en chantier. Il y avait un tas de briques dans un coin, et un autre de sable, avec une brouette à l’envers posée dessus. Une bétonneuse orange aussi, et des pelles, une pioche, des madriers de bois écorcé. La table était une vulgaire planche sur deux tréteaux. Qui avait pris la photo ? Il ne s’en souvenait pas. Ses parents et le couple Quémeneur étaient attablés, souriants, devant un assortiment de victuailles, un pain rond entamé, et deux bouteilles de vin bouché. Ils regardaient l’objectif, comme lui et sa sœur, qui tenait dans ses bras Gaël encore bébé.
— Vous deviez avoir huit ans, Héloïse et toi, c’était quelques mois après la naissance de Gaël.
— Oui, tu dois avoir raison.
— Ton père était venu donner un coup de main à Jean, pendant ses vacances. Nous étions tous si heureux.
Il reposa le cliché devant lui, ferma les yeux un instant. Dix ans plus tard, tout juste bachelier, à son retour de vacances d’Espagne, alors qu’il réintégrait l’appartement familial à Pau, il répondrait au téléphone à l’employeur de son père. François Morvan était comptable dans une entreprise de transport. Son patron s’inquiétait de n’avoir pas de nouvelles de lui, alors qu’il aurait dû reprendre son poste trois jours plus tôt. Était-il souffrant ? Jean-Baptiste ne sut que répondre, expliqua qu’il venait de rentrer d’Espagne, qu’il allait se renseigner auprès de sa mère.
Maria était institutrice. La rentrée des classes n’avait pas encore eu lieu, mais son fils savait que les jours précédents étaient consacrés à la préparation de l’accueil des élèves. Il appela l’école, où on l’informa qu’on était sans nouvelles de sa mère, que personne ne répondait au téléphone quand on appelait à leur domicile. Jean-Baptiste fit le tour de l’appartement. Il était exactement dans le même état que le jour de son départ pour Saint-Sébastien, deux jours après celui du reste de la famille. Il ouvrit la penderie de la chambre de ses parents, en bas de laquelle étaient rangés les bagages, une fois vidés. Ils n’y étaient pas. « Ils ne sont donc pas rentrés ? », s’interrogea-t-il. Il descendit dans le hall, et ouvrit la boîte aux lettres, dont le contenu s’affala sur ses pieds tant elle était bondée. Au-dessus de l’amas de courrier, la carte postale qu’il leur avait envoyée de Grenade, une dizaine de jours plus tôt. Il ramassa fébrilement le contenu de la boîte et remonta quatre à quatre les marches jusqu’à l’appartement. À l’époque, les téléphones portables n’existaient pas encore. Il appela le numéro de la villa de Crac’h, mais la sonnerie s’égrena une bonne minute avant le déclenchement du répondeur. Il laissa un message, à tout hasard, et se mit en quête du numéro des Quémeneur, à Auray. Il tomba sur Aline, qui venait de rentrer du marché.
— Tes parents ? Mais ils ont quitté la villa il y a cinq jours, au moins. Ils avaient prévu de rentrer avant la fin du mois, pour éviter les grands retours. Et ton père devait travailler le lundi 1er septembre, du moins c’est ce qu’il nous a dit.
Jean-Baptiste fit alors à Aline le compte rendu des deux conversations qu’il avait eues, avec la société de transport où son père était cadre, et puis avec l’école où travaillait sa mère.
— Jean ne devrait pas tarder, je lui en parle dès qu’il arrive.
Il demeura à côté du téléphone, basculant de l’inquiétude irraisonnée à la certitude qu’une explication toute simple n’allait pas tarder à justifier leur absence et leur silence. Il attendit trois bonnes heures. Ce fut Jean qui appela, sa voix était méconnaissable. Tout de suite, il sut que quelque chose de grave était arrivé.
— Sur celle-ci, vous avez au moins quinze ans, ta jumelle et toi.
Il fixa la photo sans la voir au début, luttant pour reprendre pied dans la petite cuisine.
— C’est à la plage de Saint-Philibert, tu étais déjà un homme.
Il réussit enfin à accommoder, regarda le portrait qu’Aline lui présentait. Ils étaient tous les deux, le frère et la sœur, en maillot de bain. Le sien était bleu foncé, mettant en valeur son bronzage. Celui d’Héloïse était vert émeraude, un maillot une pièce échancré qui épousait son corps de jeune sirène de trop près, trouvait sa mère, tout en regardant avec admiration sa fille, qu’elle n’avait pas vue grandir si vite.
— Et là, le jour du Nouvel An, tu avais pris ta première cuite, tu n’avais que 16 ans, quelle histoire !
Il se souvenait. Il avait bu plusieurs verres d’un vin doux sucré en douce, dans cette même cuisine où ils se trouvaient en ce moment. Le résultat avait été atroce, il avait vomi tripes et boyaux, et était resté couché le premier jour de la nouvelle année avec une migraine épouvantable. La photo avait été prise le soir, à son réveil, il avait une tête de condamné à la perpétuité, heureusement le lendemain sa jeunesse avait repris le dessus.
— Si, je m’en souviens bien sûr, papa m’avait passé un sermon, et Héloïse s’était moquée de moi. Mais ça m’a guéri, je n’ai plus jamais pris de cuite de ma vie.
— Oh ! Es-tu bien sûr ?
— Oui, même quand ils sont morts, j’ai bien pensé à me soûler pour oublier, mais ça n’aurait fait qu’empirer les choses, alors j’ai renoncé.
Aline se moucha. Il tourna la tête vers elle et vit qu’elle pleurait en silence. Il prit sa main libre, la réchauffa dans la sienne.
— La messe, demain, c’est bien à 10 heures ? Tu es sûre que tu ne veux pas que je t’accompagne pour la mise en bière ?
— Non, André y sera, il me l’a promis, je préfère que tu gardes de Jean une autre image. Tu sais, la mort l’a changé, j’ai eu du mal à le reconnaître, hier.
— Alors je te rejoindrai sur le parvis de Saint-Sauveur.
Elle lui avait demandé de s’asseoir au premier rang de l’église avec elle. Il avait accepté.
— Tu iras au cimetière de La Trinité, avant de repartir ? Si tu veux, je t’accompagnerai.
Il hésita. Chacune de ses visites à la sépulture de sa famille le bouleversait. Il n’était pas venu dans la région depuis près de cinq ans. Aline ne lui avait jamais fait de reproche, mais l’espacement de ses visites la peinait, il l’entendait au son de sa voix, quand ils se parlaient, au téléphone.
— D’accord, nous irons après-demain, si tu veux.
Ils étaient montés dans leurs chambres, une fois rangées les photographies. Après une toilette sommaire, Jean-Baptiste s’était allongé sur le lit préparé par Aline. Les draps sentaient la lavande, ils étaient en lin, le matelas était profond, l’oreiller épais. Au-dessus du montant de lit, un petit crucifix en ébène et ivoire était le seul ornement du mur. Il alluma la veilleuse sur la petite table de nuit et dans la pénombre, tendit l’oreille aux bruits extérieurs. Le brouhaha des terrasses de café franchissait la fenêtre close. On était en juin, dans quelques semaines, ce serait le vingt-cinquième anniversaire de la mort des siens. Il suivit des yeux une minuscule araignée qui s’immobilisa sur le plafond, au-dessus de lui. Il entendait le pas d’Aline, qui n’était toujours pas couchée. Pauvre Aline, la disparition de son Jean était un coup dur pour elle. Jean avait été comme un oncle pour lui, et il s’en voulait de les avoir négligés, ces dernières années, repoussant toujours sa venue dans cette région qu’il avait tant aimée et qu’à présent il haïssait presque. Cette terre qui était celle de ses ancêtres s’était nourrie du sang de leurs descendants, et il lui en voulait.
En aurait-il été autrement si on avait élucidé le massacre de sa famille ? Quatre morts inexpliquées, et aucune piste sérieuse. Pendant ses premières années dans la gendarmerie, il était revenu chaque été, à la recherche d’indices, en espérant que l’auteur de ces crimes reviendrait sur le lieu de ses méfaits, comme la croyance populaire le prétendait. Il ne prévenait pas toujours les Quémeneur de sa venue, ils connaissaient son obsession, essayaient de le dissuader de chercher encore et encore.
— Ça ne les ramènera pas à la vie, alors, à quoi bon te torturer comme ça ? disait Jean.
Et Aline abondait :
— Il faut que tu penses à l’avenir. Tu es jeune, il faut que tu penses à fonder une famille à ton tour.
Fonder une famille, avoir des enfants… Il s’en sentait incapable, il aurait eu trop peur d’une réplique du massacre des siens, comme si une malédiction pesait sur le destin des Morvan. Voilà bien une dizaine d’années qu’il avait renoncé à chercher, s’en remettant au hasard pour savoir un jour ce qu’il s’était vraiment passé. Le hasard pouvait se manifester à tout moment, lors d’une arrestation pour d’autres faits, par des aveux faits à un proche, par un recoupement inattendu…
Il espérait toujours, il avait le sentiment que sa vie s’était arrêtée avec la disparition des siens. Il était devenu solitaire, cynique. On le croyait misogyne, lui qui vénérait sa mère et sa sœur jumelle, alors seulement qu’il avait confectionné une carapace pour ne pas s’engager. Il n’avait pas fait vœu de chasteté, mais vœu de célibat. Il avait recours à des professionnelles quand le besoin était trop fort. Il s’échappait alors quelques jours à Paris, et le capitaine de gendarmerie se transformait en client assidu des quartiers chauds. Dr Jekyll et Mr Hyde, en quelque sorte. Bien sûr, cette vie n’était pas satisfaisante, mais pouvait-on espérer une vie satisfaisante quand vous était tombé sur la tête ce qui lui était tombé sur la tête ?
*
Le jour, en pénétrant subrepticement par la petite fenêtre dont il n’avait pas fermé le store, lui fit ouvrir les yeux. Finalement, il avait réussi à s’endormir, le corps avait réclamé son dû. Sitôt éveillé, il tendit l’oreille. Aline n’était pas encore levée, sinon il l’aurait entendue vaquer dans la petite maison mal insonorisée. Il attendit sur le dos que la lumière fût suffisante pour sortir de son lit, s’abandonnant au fleuve boueux de ses pensées. Quand il alla à la fenêtre, le quai était encore désert, l’eau de la rivière d’Auray stagnait, il n’était pas 7 heures, on s’approchait du jour le plus long de l’année, et de sa nuit la plus courte. Il aurait voulu prendre une douche, mais pour cela il devait attendre qu’Aline se lève à son tour, et laisse libre la salle d’eau qui jouxtait sa chambre, à l’étage en dessous.
Il se demanda ce qu’elle pouvait ressentir, avec l’absence de Jean auprès d’elle, dans son lit, à son éveil. Les Quémeneur étaient un couple en apparence uni, mais les couples étaient comme les icebergs, songea Jean-Baptiste, on ne connaissait d’eux que la partie émergée. Et ses parents, formaient-ils un couple uni ? Il savait son père jaloux de sa mère ; parfois, des éclats de voix lui parvenaient, le soir, après l’extinction des feux. Maria Morvan était plus que jolie, elle était belle, attirante. C’est ce que les gendarmes chargés de l’enquête lui avaient dit, envisageant la piste d’un crime passionnel. Les questions concernant sa mère l’avaient choqué, à l’époque. Il n’avait que 18 ans, et on lui demandait s’il pensait que sa mère avait un amant, si lui, Jean-Baptiste, était au courant d’infidélités de celle qui l’avait mis au monde !
Un bois de lit grinça, les pieds d’une chaise raclèrent le parquet en dessous. Il reconnut le bruit d’une porte qui s’ouvre, puis celui d’une deuxième. Bientôt, le tremblement de la tuyauterie l’informa qu’Aline procédait à sa toilette.
Et son père, lui connaissait-on des conquêtes ? François Morvan était un athlète, bien bâti, et charmeur. Il n’était pas franchement beau, mais son visage au tracé brut exprimait une grande douceur, et un formidable appétit de vivre. Un jour qu’il avait un peu bu, il avait raconté à Jean-Baptiste qu’il posait nu pour l’école des Beaux-Arts de Rennes quand il était étudiant, moyennant rétribution. Le plus dur, lui avait-il confié avec un clin d’œil qui se voulait complice, c’était quand de jeunes étudiantes plutôt jolies le détaillaient en pointant leur crayon en avant pour évaluer ses proportions. Jean-Baptiste sourit à l’évocation de ce souvenir. C’était juste après leur bac, à Héloïse et lui, son père avait sorti le champagne, c’était une des dernières fois où ils s’étaient parlé avant son départ pour l’Espagne.
La tuyauterie ne renâclait plus. Quelques minutes plus tard, une porte s’ouvrit, et le pas lourd d’Aline retentit dans l’escalier conduisant au rez-de-chaussée. Il attendit encore un peu, pour être sûr que la voie fût libre, il prépara tout ce dont il avait besoin pour se doucher et se raser, et se rendit à la salle d’eau. Le jet brûlant lui fit du bien, emportant dans la vapeur d’eau les derniers vestiges de ses cauchemars éveillés. La petite cabine de douche était étroite et il se heurta aux parois en se mouvant comme il avait l’habitude de le faire dans des espaces plus hospitaliers. Il se sécha avec les serviettes préparées par Aline, qui avait insisté pour les lui fournir. Le coton épais fleurait la lavande, il y enfouit son visage et inspira de toutes ses forces, comme pour se purifier des sanies de la nuit.
L’arôme de chocolat dominait dans la petite cuisine. À côté de son bol, trônait une assiette de crêpes bretonnes, qu’Aline avait fait tiédir.
— Elles viennent du marché, sous la halle, on allait les chercher ensemble autrefois, tu te souviens ?
Elle avait parlé dans l’urgence, avec un débit trop rapide. Avant qu’il n’ait eu le temps de la rejoindre devant sa gazinière pour l’embrasser, elle avait fondu en larmes. Il serra contre lui ce corps étroit secoué de spasmes, la berçant comme on le fait d’un enfant malheureux. Elle releva la tête vers lui :
— Je ne t’ai même pas dit bonjour, qu’est-ce que tu vas penser de moi ?
— Que tu es malheureuse, Aline, et de te voir comme ça me rend malheureux, moi aussi.
Elle le repoussa doucement, s’efforçant de sourire en ravalant ses larmes.
— Oh, tu as été bien plus malheureux que moi, il ne faut pas qu’en plus je te cause de la peine. Ça va passer, l’enterrement d’un proche, c’est toujours beaucoup d’émotion, et puis le temps fait son ouvrage…
Il hocha la tête, mais son sourire était figé. Oui, le temps faisait son ouvrage, mais en ce qui le concernait, le temps n’avait pas procuré l’oubli qui lui aurait permis de tourner la page, le temps n’avait eu aucune clémence, son présent était tissé avec les fils poisseux du passé, et son avenir était indissociable de ce présent englué.
Aline emplit son bol de chocolat chaud. Il n’eut pas le cœur de lui dire que depuis de nombreuses années déjà, il buvait du thé le matin, et qu’il ne mangeait guère. Il prit une crêpe pour lui faire plaisir, elle poussa vers lui un pot de confitures.
— Elle est faite avec des fraises de Plougastel, ce sont les plus parfumées.
Il la complimenta pour sa confiture, réussit à avaler la totalité de la crêpe et le bol de chocolat, mais tint bon contre son insistance à vouloir le resservir.
— Jean, je n’avais pas besoin de le pousser, c’était un puits sans fond. Il mangeait trop, avec son diabète, c’était devenu du poison pour lui, mais que veux-tu, il était si gourmand !
La pendule marquait 8 heures. Jean-Baptiste sentit le besoin urgent de sortir se dégourdir les jambes, de se retrouver un peu seul, aussi.
— Je vais acheter des fleurs pour Jean.
— Oh, ne fais pas de folies, les fleurs, tu sais que c’est périssable…
— Alors que les bonbons, c’est tellement bon ! chantonna-t-il sur un ton léger.
— Oui, oui, tu as raison, alors ne fais pas de folies, hein, encore une fois.
L’air était encore frais, les senteurs marines. Il alla au bout de la rue du Petit-Port, et rejoignit le quai Franklin, qu’il longea jusqu’au pont qui enjambait la rivière. Benjamin Franklin avait accosté là au port de Saint-Goustan, pour réclamer à Louis XVI l’aide de la France dans la guerre pour l’indépendance des États-Unis. Rien ne prédisposait une petite ville comme Auray à participer à la naissance d’une nation appelée à devenir le “gendarme du monde”. Combien parmi les touristes attablés pour un café matinal connaissaient cet épisode, pourtant relaté dans les panonceaux touristiques qui balisaient le petit port ? Il traversa le pont, et à grandes enjambées rejoignit l’hôtel de ville et son clocheton, puis se mit en quête d’un fleuriste.
La cérémonie avait épuisé Aline. Elle avait offert à ceux qui le voulaient de boire un verre à la mémoire de Jean dans un des bars de Saint-Goustan, mais tous, parents comme amis, avaient décliné l’invitation, promettant de venir lui rendre rapidement visite. Les amis ne voulaient pas lui causer une dépense peu compatible avec ses maigres revenus, et la famille n’avait aucune envie de devoir se mêler aux amis, dont certains ne se cachaient pas pour les examiner du coin de l’œil sans aménité. Et puis le chevalier servant d’Aline en imposait. Les chuchotements allèrent bon train quand il rejoignit la nouvelle veuve sur le parvis de Saint-Sauveur. Tout le monde savait qui était ce capitaine de gendarmerie à la belle prestance, dans son uniforme d’apparat. La curiosité était vive, mais difficile à satisfaire. Beaucoup se promettaient de venir à l’improviste voir Aline, pour y parvenir.
Jean-Baptiste était resté distant, il se savait l’objet de tous les regards, et de toutes les pensées. Lui n’avait d’yeux que pour Aline, dont le chagrin lui causait une peine indicible. Le massacre de Crac’h n’avait pas fait que bouleverser sa vie à lui, il avait saccagé celle du couple Quémeneur.
Indifférent au rituel catholique, se contentant de se lever et de s’asseoir au rythme des fidèles, il n’accompagna pas Aline jusqu’à l’autel pour recevoir la communion, en dépit de son invite à peine voilée. Son regard se tourna vers l’Orion, ce bel ex-voto qui avait été de nouveau suspendu au plafond de la petite église, après un long séjour dans une cage de verre. Il avait fière allure, ce vapeur cuirassé à la coque rouge et blanc gréé en goélette avec ses trois mâts et son unique cheminée. Dire qu’il avait rêvé d’être marin au long cours, quand il était jeune ! Il se souvenait même d’avoir émis un vœu, dans cette même église, devant la maquette du navire. Auraitil poursuivi ce rêve si le drame de Crac’h n’avait pas eu lieu ?
Il se leva pour laisser passer Aline de retour de communion. Il ne faut pas rêver sa vie, mais vivre ses rêves, énoncent sentencieusement les apprentis philosophes, mais pour les cauchemars, comment fait-on ?
