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Le pont Gustave-Flaubert ne ressemble-t-il pas à un gigantesque instrument de musique? N'est-ce pas le lieu idéal pour créer un opéra dont le livret serait signé Flaubert? Quel est ce mystère qui plane sur l'Armada 2017 à Rouen? À travers cette aventure du «détective privé» Jules Kostelos, vous visiterez Rouen, Flaubert et les rêves baroques de Charles Hockolmess le chat. Vous rencontrerez aussi Giovanni Bottesini virtuose de la contrebasse.. Vous serez peut-être surpris d'apprendre que la Très Grande Médiathèque de l'Ouest est dirigée par Salammbô, bibliothécaire et danseuse. Cette édition au format poche est publiée à l'occasion du bicentenaire de Gustave Flaubert (2021).
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Seitenzahl: 245
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Pierre Thiry
anime régulièrement des ateliers d’écriture.
Il également auteur de
Romans
Ramsès au pays des points-virgules BoD 2009
Le Mystère du pont Gustave-Flaubert BoD 2012 (épuisé)
Recueils de poésie
Ce voyage sera-t-il mélodieux, BoD 2021
Termine au logis, BoD 2020
Sois danse au vent, BoD 2020
La Trilogie des Sansonnets (trois cents sonnets publiés de 2015 à 2019) :
Sansonnets un cygne à l’envers, BoD 2015
Sansonnets aux sirènes s’arriment, BoD 2018
Sansonnet sait du bouleau BoD 2019
Contes pour enfants
Isidore Tiperanole et les trois lapins de Montceau-les-Mines BoD 2011
La Princesse Élodie de Zèbrazur et Augustin le chien qui faisait n’importe quoi BoD 2017
Consultez
http://www.pierre-thiry.fr
Chapitre I
Chapitre II
Chapitre III
Chapitre IV
Chapitre V
Chapitre VI
Chapitre VII
Chapitre VIII
Chapitre IX
Chapitre X
Chapitre XI
Note de l’auteur
Sur les quais la fête bat son plein : grands voiliers, lumières, musiques. Dans les brouhahas de la sono, la foule grouille le long des grands trois-mâts amarrés.
Mercredi 5 Juillet 20171, comme tous les quatre ans, a lieu un grand rassemblement de voiliers sur le port maritime de Rouen. Il pleut. Un temps gris, maussade, à ne pas mettre le nez dehors. Au-delà des quais, il fait déjà sombre. La nuit est tombée. En juillet aussi la nuit peut s’abattre, en juillet aussi la pluie peut dégringoler.
Jules Kostelos est enfermé chez lui. Assis sur son fauteuil Voltaire, il se livre à sa gymnastique préférée : la lecture. Il survole avec agilité les phrases qui s’écoulent sous ses yeux ; en savoure le rythme. Il se laisse bercer par le fot des substantifs, verbes, adverbes et adjectifs. Bondissant de virgules en points-virgules, il pirouette sur les points fnaux pleins de fnesse ; admire la svelte anatomie de cette prose rendue légère par les muscles fermes de sa ponctuation.
Le livre qu’il feuillette fait dix-neuf centimètres de large sur vingt-trois centimètres de haut. Ouvert, il fait donc trente-huit centimètres de large. Il a l’allure d’un petit magazine, mais c’est un livre, un vieux livre en papier, un vrai livre. Il porte en lui le parfum de toutes les bibliothèques dans lesquelles il a séjourné.
Il est souple, fait d’un papier mat au toucher, assez épais, jauni par le temps. Sur la dernière page, une mention indique qu’il a été « imprimé pour la collection Le Livre de demain sur les presses de Louis Bellenand et Fils à Fontenay-aux-Roses ». La date d’impression n’est pas indiquée. L’état du papier, moucheté de petites taches d’humidité, laisse supposer qu’il a été imprimé entre mil-neuf-cent-vingt et mil-neuf-cent-trente.
C’est du moins ce que suppose Jules. La couverture est jaune. Elle est ornée, dans sa partie inférieure d’une frise d’encre noire, faite d’arabesques, de feuillages et de branchages mêlés. Sous ce motif, on peut lire la mention : « prix : deux francs cinquante centimes ».
Au-dessus des arabesques, on lit en caractères plus épais, plus gras :
« LE LIVRE DE DEMAIN »
et sur la ligne du dessous, en plus petit :
« Arthème Fayard & Cie Éditeur Paris » ;
un peu plus haut en caractères d’imprimerie désuets et démodés :
« 30 BOIS ORIGINAUX DE LE MEILLEUR, LEBEDEFF, DESLIGNÈRES » ;
en remontant encore, en caractères gras, d’une taille beaucoup plus imposante, une inscription de onze centimètres virgule cinq de large sur deux centimètres de haut :
« TROIS CONTES ».
Entre la partie supérieure de la page et ce titre, sur la même largeur, imprimée en caractères d’une hauteur de six millimètres s’étale la mention : « Gustave Flaubert ».
Il s’agit donc d’un ouvrage du romancier rouennais, le fameux, Gustave Flaubert, celui dont nul n’ignore plus l’existence, depuis qu’un pont — et pas n’importe lequel — porte haut ses couleurs au-dessus de la Seine, à Rouen, en direction de la mer, au milieu du port maritime, narguant les voiliers de ses hauts piliers de béton et de son nom, non moins auguste : Gustave…
Gustave Flaubert… un des auteurs préférés de Jules depuis que… Mais n’anticipons pas.
Rêveur comme on peut l’être en juillet, il laisse ses yeux vagabonder sur les pages cinquante-deux et cinquante-trois. Celle de gauche, la page cinquante-deux, est tout entière occupée par une gravure en noir et blanc (un des « bois originaux » mentionnés sur la couverture).
La scène représente deux individus. Ils sont presque collés l’un à l’autre. Celui de droite est vêtu à la mode médiévale, telle qu’on l’imaginait dans les années mille-neuf-cent-trente. Il a la tête auréolée d’une espèce de lumière. Un foulard est noué autour de son cou, comme ceux des cow-boys dans les westerns. Une ceinture, ou plutôt une étoffe, lui serre la taille et tient fermé son vêtement qui lui arrive à mi-cuisse. Il n’a pas de souliers. Il tient l’une des extrémités de l’étoffe qui lui sert de ceinture de sa main gauche. Son bras droit est passé autour de la taille du personnage situé à sa gauche.
Celui-ci n’a guère l’air plus forissant. Maigre, à peine habillé, une pièce du tissu noué autour de la taille. Ses côtes saillent sous sa peau qui a été émaillée par le graveur d’une foule de petits traits : boutons, signes de maladie, cicatrices, signes de négligence ? Poils collés sur le corps peut-être. Ce personnage a une allure de vagabond, vient-il d’être sauvé de la noyade ? Il semble devoir inspirer la pitié. Il paraît même avoir froid. Sans doute est-ce pour cela qu’il place sa main droite sous la tunique de son comparse, l’individu nimbé de lumière. Avec toute cette irradiation, il doit avoir chaud, celui-ci.
Derrière les deux personnages, à hauteur de leurs cuisses, sont dessinés des arbustes, des champs, une colline avec des tours, celles d’un château. L’ensemble pourrait vouloir rappeler une miniature du Moyen-Âge. Rêveur, Jules contemple la scène sans chercher à la comprendre. Il n’essaie même pas de savoir qui sont ces deux lascars. Ses yeux sont simplement attirés par des initiales, à peine visibles, qui s’étalent en bas à droite de la gravure : JL, deux lettres tellement collées l’une à l’autre qu’on aurait presque pu douter qu’elles soient des signes, mais bien plutôt un petit morceau de ferraille abandonné là au milieu de quelques cailloux.
« JL » se répète Jules Kostelos à mi-voix, tout en songeant que ce pouvait être les initiales de l’auteur de la gravure. L’indication de couverture : « 30 BOIS ORIGINAUX DE LE MEILLEUR, LEBEDEFF, DESLIGNIÈRES » ne lui est pas d’un grand secours pour connaître d’emblée l’auteur de cette gravure.
« JL ce pourrait même être Deslignères, maugrée-t-il, Deslignères peut très bien s’appeler Jules-Léonard Deslignères et signer des initiales de son seul prénom. »
Face à ce qu’il ignore, l’agilité cérébrale de Jules Kostelos s’accélère pour épouser les méandres les plus saugrenus de ses raisonnements. Jules est l’homme des hypothèses à vérifer. Par inclination, il aime ne pas se fer aux apparences. Détective privé, son activité principale consiste essentiellement à résoudre des énigmes se présentant à lui comme non résolues. Face à toutes choses, il lui faut toujours tout approfondir. Il ne peut s’empêcher de creuser les questions les plus superfcielles jusqu’à la vérité. Il faut préciser qu’en général, les énigmes dont il s’occupe ne sont pas superfcielles. Il s’agit la plupart du temps de crimes sordides pour lesquels la police n’a aucune piste.
Il est vrai qu’elle ne risque guère d’en avoir, la pauvre, avec les faibles budgets offerts par l’État à la recherche scientifque. Avec de tels moyens, la police scientifque ne peut guère enquêter. Alors elle fait appel à Jules Kostelos, à son formidable esprit de déduction. Celui-ci n’est toutefois pas infaillible. En cette nuit grise et pluvieuse, il ne parvient pas à trouver ce qui se cache derrière les initiales JL. Tout ne se laisse pas deviner, même par les esprits les plus pénétrants.
Jules Kostelos a un physique de héros, droit et incorruptible. Du sommet de ses cheveux, d’un roux franc, au bout de ses pantoufes signées « Mac Hignon » on pourrait estimer qu’il mesure un bon mètre quatre-vingt. Son large front est d’une hauteur consciencieuse. Ses yeux clairs s’ouvrent sur de gros sourcils vertueux. Sa mâchoire solide arbore un sourire d’une blancheur loyale. Sa corpulence est probe ; ses costumes sobres. Il s’en dégage cette légère touche d’originalité qui peut laisser supposer que l’on est en face d’un sujet de Sa Majesté la reine d’Angleterre. Il n’en est rien. Pas une goutte de sang britannique ne coule dans les veines de Jules. Il est né à Meisenthal, en région Lorraine, dans le département de la Moselle. Un petit village de neuf cents habitants niché dans une vallée environnée de forêts épaisses, au nord des Vosges. Un lieu bucolique et charmant : Meisenthal signife « la vallée des mésanges ». Cette paisible bourgade n’est pas totalement inconnue du grand public. On y fabrique des boules en verres colorés pour les sapins de Noël.
Des forêts de sapins de son enfance, Jules Kostelos avait gardé un esprit plus poétique que policier. Ses parents l’avaient envoyé faire des études de droit à Strasbourg. Ils voulaient qu’il devienne douanier. Jules avait un peu étudié la législation, lu de nombreux romans et fréquenté les clubs de jazz. Il n’avait jamais songé à se faire douanier ; il aimait mieux lire Charles Baudelaire que d’être fonctionnaire ; il aurait préféré être Flaubert que Napoléon2 ; Louis Armstrong que Talleyrand.
À présent, Jules ne vit plus dans la bucolique vallée de son enfance.
Assis dans le salon d’une maison de banlieue, sur une colline dominant Rouen, environné de la grisaille normande, il se creuse la cervelle pour trouver qui se cache derrière les initiales JL.
Las de chercher, il tourne les yeux vers la page cinquante-trois. Au milieu, à mi-hauteur, on peut lire un grand
« I »
Un signe qui peut tout autant désigner un « i » majuscule que « un » en chiffre romain. « La langue écrite est décidément un tissu d’ambiguïtés », soupire Jules.
Mettant en œuvre toutes les subtilités de son esprit de déduction, il opte pour la solution la plus plausible : « Ce doit être un “Un” en chiffre romain, il s’agit manifestement d’un début de chapitre. »
Au-dessus de ce chiffre : une gravure, en dessous, treize lignes de texte. La gravure en question est également signée JL. Elle représente un cavalier, sabre au côté, souffant dans une trompe de chasse. Derrière lui se dressent deux palmiers et un château avec son donjon. Le cheval entraîne son cavalier entre deux arbres feuillus, symbolisant probablement une forêt. Il est précédé de trois chiens (sans doute la meute). Il s’agit manifestement d’une scène de chasse. Elle est réalisée dans un goût tout aussi « médiéval » que l’illustration de la page de gauche. Mais Jules ne parvient, pas plus ici que là, à déterminer qui en est l’auteur : Le Meilleur, Lebedeff, Deslignères ? Impossible d’aboutir à une certitude, on nage en plein mystère…
Animé par sa curiosité, il se décide donc à lire les deux premières lignes du texte de la page cinquante-trois :
« Le père et la mère de Julien habitaient un château, au milieu des bois, sur la pente d’une colline… »
Il est des phrases que l’on peut savourer longuement, tant elles ont de résonances intimes. Comme les parents de Julien, Jules habite sur les pentes d’une colline, au milieu des arbres, au-dessus de la ville, du port, des voiliers et de la fête…
De ses fenêtres, il la devine à travers la pluie. Sur le port de Rouen, parmi ses lumières lointaines, mais nombreuses, il entend quelques effuves de musiques amplifées. Sur les quais c’est la cohue, celle qui revient tous les quatre ans : un rassemblement de grands voiliers du monde entier. « L’Armada » attire dans la capitale normande les touristes par trains bondés. Mais Jules Kostelos n’est guère attiré par la foule, les lampions, les odeurs de gaufres. Il préfère la lecture silencieuse de Gustave Flaubert.
« Les quatre tours aux angles avaient des toits pointus recouverts d’écailles de plomb, et la base des murs s’appuyait sur les quartiers des rocs qui dévalaient abruptement au fond des douves… »
Jules s’attarde sur les rocs, pris de vertige, il relève les yeux du texte de peur de plonger dans les douves. Il ne voit aucun rapport entre ce texte et les gravures dont il est orné. Il imagine ce château hautain, austère, un peu gris… Les douves en étaient tellement profondes qu’on n’en voyait pas le fond ; des fosses d’une taille tellement fantastique qu’elles devaient se prolonger au moins jusqu’au centre de la Terre, et peut-être plus loin encore, dans des lieux inconnus où sommeillaient vraisemblablement « quelques géants dont les yeux aussi grands que des meules de moulin lançaient plus de fammes qu’un four verrier »3
Des images de son enfance lui reviennent. Ce château, n’est-ce pas le Château des Carpates ? Au roman de Jules Verne, Jules Kostelos ajoute les boules de feu que les artisans verriers de son village transformaient par une opération quasi alchimique en récipients d’une transparence limpide. Ces apprentis sorciers qui jouaient avec le feu ont toujours été, pour lui, la source des contes terrifants qu’il aimait imaginer avant de s’endormir ; des images féroces qui encore aujourd’hui rendent ses lectures frissonnantes, pleines de suspense à chaque page qui se tourne ; dévoilant un univers empli de surprises insoupçonnables à celui qui ne survolerait que distraitement ces caractères d’encre noire, apparemment uniformes.
C’est au moment où Jules soupçonne quelque frêle jeune flle prisonnière de terribles géants dans les profondeurs des douves, que son téléphone-robot-domestique-assistant-convivial se mit soudain à striduler de toutes les dissonances de son carillon électronique. Cela fait un an que l’on a mis sur le marché ces téléphones très pratiques pour l’entretien d’une maison. Invention géniale d’une ancienne étudiante de l’ESIGELEC de Rouen, qui avait su utiliser la fonction navigation par satellite des téléphones pour leur faire commander à distance, en fonction de boutons programmables, tous les robots domestiques de la maison, de l’aspirateur aux machines à laver le linge ou la vaisselle, en passant par la cireuse à parquet, les fers à repasser, robots à faire le lit, rédacteurs de formulaires, ou les pelleteuses rangeuses trieuses de livres en papier sur bibliothèques adaptées. On annonce même pour les mois à venir des caddies intelligents et automatiques pour faire les courses alimentaires. Jules n’utilisait sur son téléphone que la fonction téléphone, estimant qu’elle était suffsamment compliquée à faire fonctionner pour qu’on perde son temps à utiliser les autres.
Il continuait à remplir lui-même sur papier ses déclarations d’impôts, et il trouvait beaucoup plus agréable de recevoir à intervalle régulier, Graziella, une jeune artiste aux cheveux blonds comme un champ de blé et aux dents merveilleuses, comme des amandes fraîches, qui mordaient ses lèvres écarlates, prêtes à sourire en toutes occasions. Elle était toujours vêtue de vêtements dont le style exquis ne pouvait naître que du mariage entre le bon goût et l’improvisation.
Elle savait entretenir la maison avec intelligence et fnesse en utilisant son vieil aspirateur à moteur vrombissant datant de l’année 1995 auquel elle donnait une aura de serpent mythologique. Tout ce que faisait Graziella était réalisé avec grâce, et esthétique.
« Jamais je ne parviendrai à m’adapter à l’esthétique des nouvelles technologies », peste Jules tandis qu’infernale, obstinée, la sonnerie déploie dans tous les recoins du silence les perfectionnements de sa vulgarité harmonique. Comment échapper quelques instants encore à cet assaut sonore, terrible comme les hurlements d’une meute de chiens affamés ?
Il laisse ses yeux se reposer sur les pages jaunies du vieux conte dramatique dans lequel il s’apprête à s’embarquer… « Saint Julien l’hospitalier »… D’une barque trop chargée traversant un feuve poussivement, Flaubert a voulu tirer une prose aérée, orientale. L’intrigue en est pourtant pesante : un type commence à tuer une souris, puis deux, puis des sangliers, des cerfs, des lions, des andalous, l’armée d’un Calife. De fl en aiguille, il épouse une princesse, habite un beau palais, tue ses parents par inadvertance et se retrouve à ramer au milieu d’un feuve, dans une barque où a pris place un passager d’une lourdeur phénoménale… Avec tout cela le bon Gustave s’est évertué à construire une architecture élancée « … un palais de marbre blanc, bâti à la moresque, sur un promontoire, dans un bois d’orangers […] De hautes colonnettes minces supportaient la voûte des coupoles décorées de reliefs imitant les stalactites des grottes. Il y avait des jets d’eau dans les salles, des mosaïques dans les cours, des cloisons festonnées, mille délicatesses d’architectures, et partout un tel silence que l’on entendait le frôlement d’une écharpe ou l’écho d’un soupir. »4
Et là-dessus la symphonie électronique de cette sonnerie de téléphone dernier cri qui ne cesse de crisser ! Prenant son courage à deux mains, silencieux, comme savent le faire les héros dans les moments cruciaux, Jules Kostelos décroche :
— Allôôô ! Commissaire Jeton à l’appareil, heureux de vous trouver disponible à cette heure mon cher !
Le commissaire Jeton… Jules s’ébouriffe les cheveux d’une main agacée, il aurait préféré « courir sur le désert après les gazelles et les autruches, être caché dans les bambous à l’affût des léopards, traverser des forêts pleines de rhinocéros, atteindre au sommet des monts les plus inaccessibles pour mieux viser les aigles, et sur les glaçons des mers combattre les ours blancs »5 plutôt que d’avoir à supporter, un soir de juillet, la fade conversation du commissaire Jeton. Mais ayant décroché, il réplique d’un ton calme et posé, ne laissant rien transparaître de ses émotions.
— Jules Kostelos, détective privé, enquêtes sur mesure, à domicile ou en agence, je vous écoute…
— Heureux de vous trouver attentif et vaillant à cette heure mon cher ! On m’a volé mon vélo…
— Hum, hum… êtes-vous certain que le vol d’un vélo soit une chose si fondamentale que vous deviez me déranger aussi tard dans la soirée ? Ça ne peut pas attendre demain ?
— Il me le faut absolument. Il a un cadre sur mesure, allégé, en carbone. Il a été fabriqué artisanalement à mon usage exclusif. C’est une affaire de la plus haute importance. Il n’y a que vous qui puissiez la résoudre. Vous devez me le retrouver !
Jules n’est guère étonné de ce ton péremptoire. En bon policier, le commissaire Jeton a d’abord le sens des rapports hiérarchiques. Dans sa bouche, toute parole prend la couleur d’un ordre. Extérieurement, Jeton est pourtant un homme discret. Il fait partie de ces inconnus que l’on peut croiser dans la rue sans les reconnaître. Il est petit, porte toujours des costumes aux couleurs ennuyeuses et des cravates anodines. Il accorde une importance cruciale au fait que ses cravates soient le plus anodines possible. C’est la raison pour laquelle il a épousé sa femme : Madame Jeton. Elle est insurpassable pour choisir des cravates anodines.
Discret, ennuyeux, banal, anodin le commissaire déroule ses phrases à la façon d’un sportif. Il ennuie l’auditeur. Passant inaperçu dans la semaine, il se métamorphose le dimanche. Il fait partie des CSCAPR (Cyclistes Sportifs Confédérés de Rouen Amoureux de la Petite Reine). Quand le dimanche arrive, il revêt une combinaison multicolore ; casqué, chaussé de souliers spéciaux fabriqués exprès pour s’emboîter sur des pédales de vélos de compétition, il se délecte hebdomadairement de ses cent cinquante kilomètres dominicaux à travers la campagne normande. Pour assouvir sa passion, il s’est donc fait construire un vélo sur mesure « très particulier, absolument inimitable » et c’est cet objet qu’il s’est fait voler « le dimanche précédant le début de l’Armada sur le pont Gustave Flaubert. Il faut absolument le retrouver ».
— Comment ? Le pont Flaubert a disparu, s’écrie soudain Jules en s’éveillant de sa torpeur.
— Non, pas le pont ! c’est mon vélo qui a disparu ! On me l’a volé sur le pont Gustave Flaubert.
— Ah !… soupire Jules impatient de retourner à sa lecture.
Il songe en lui-même que le vol du pont Flaubert aurait été une enquête bien plus passionnante à résoudre qu’un vulgaire vol de vélo fut-il celui d’un commissaire. Le pont Gustave Flaubert est, paraît-il, le pont levant le plus haut d’Europe. Sa partie centrale peut s’élever dans les airs avec une vitesse record pour laisser passer les bateaux. L’éventualité poétique d’un enlèvement dans les airs du pont tout entier faisait pleuvoir sur Jules Kostelos une myriade d’images, un flm : quel formidable « thriller » pourrait-on en tirer ?
Le fantôme de Gustave Flaubert soulevant le pont tout entier à l’aide d’un puissant hélicoptère piloté par Bouvard et Pécuchet tout en s’époumonant : « On ne connaît pas la force d’une corde, elle est plus solide que le fer… »6 La scène se déroulant en pleine armada, le clou de la fête…
Et pendant que Kostelos rêve, dans l’écouteur téléphonique, le commissaire continue à pester contre le vol de son vélo. Le dimanche 2 Juillet (dans la nuit du dimanche 2 au lundi 3 pour être plus précis) alors que l’on attendait les premiers bateaux de l’armada pour le lendemain, Jeton était allé en compagnie d’un collègue, l’inspecteur Charbovari, contrôler les abords du pont et le pont Flaubert lui-même. Pour ne pas se faire repérer, ils s’étaient acquittés de leur mission, sur leurs vélos, avec leurs costumes de membres des CSCAPR.
L’inspecteur Édouard Charbovari est également membre des CSCAPR, mais il est très différent de Jeton. Il n’a rien d’anodin. Il est brillant, tout lui réussit. Il plaît beaucoup aux femmes. Pour être environné d’actrices il a même créé une troupe de théâtre dont il était le metteur en scène.
Cette compagnie théâtrale devait monter, le vendredi 14 Juillet, un gigantesque spectacle : aquatique, pyrotechnique et musical autour du pont Gustave Flaubert : « Le Don Juan ou la chute du pont » de G. Flaubert et G. Bottesini, un fabuleux opéra, une féérie comme on n’en fait plus !
— Une première mondiale, une œuvre rare, c’est un spectacle qui ne doit pas être compromis. Le vol de mon vélo risque de tout compromettre. Et je ne voudrais pas me compromettre en avouant cette perte, vous devez me promettre…
Pour que cesse l’ennuyeuse prose de Jeton, Jules Kostelos, accepta de prendre en charge l’enquête, impatient de monter se coucher, pour lire, en silence. Ayant obtenu ce qu’il voulait, le commissaire raccrocha. À ses pieds une forme imprécise, inanimée… Qu’est-ce ? Est-ce une forme humaine ? Qui est-ce ? Pourquoi n’en a-t-il pas touché mot au détective ? Le commissaire cherche-t-il à cacher quelque chose au détective ?
Autour de cette maison tout est silencieux, on entend, dehors le bruit d’un oiseau de nuit.
1 Date purement fictive, il n’y a jamais eu de rassemblement de grands voiliers à Rouen en 2017, l’ouvrage que vous avez entre les mains est une œuvre de pure fiction. Les dernières éditions de ces grands rassemblements ont eu lieu en 2008, en 2013, en 2019 et la prochaine devrait avoir lieu en juin 2023.
2 « Il aimait mieux lire André Chénier que d’être ministre ; il aurait préféré être Talma que Napoléon » (Gustave Flaubert, novembre, Éditions Clancier-Guénaud 1988 p. 122)
3 Miguel de Cervantès, Don Quichotte, Éditions du Seuil 1997 (tome 2 page 44) Traduction française d’Aline Schulman d’après l’édition espagnole de 1615
4 Gustave Flaubert, La Légende de Saint Julien l’Hospitalier in Trois Contes, Le Livre de Demain, Arthème Fayard pp. 70 et 71
5 Gustave Flaubert, La Légende de Saint Julien l’Hospitalier in Trois Contes, Le Livre de Demain, Arthème Fayard p. 70.
6 Gustave Flaubert, dictionnaire des idées reçues
Lorsqu’il s’éveille le lendemain, Jules Kostelos n’a qu’une idée en tête : rester sous sa couette. Cette histoire de vélo volé, cela l’ennuie prodigieusement, il a promis de le retrouver, mais il n’a pas envie de s’y atteler.
En revanche ce Don Juan somnambule ou la chute du pont de G. Flaubert et G. Bottesini, cela l’intrigue un peu plus, cela pourrait même le passionner. Qu’est-ce ? Un opéra ? Il n’en avait pas entendu parler auparavant. Et pourtant, il connaît un peu Flaubert. Cela fait longtemps qu’il le côtoie. Surtout depuis qu’il est tombé sous le charme de Salammbô.
Au départ, ce n’était pas gagné… Jules avait étudié Gustave Flaubert en classe de cinquième ou de quatrième (à moins que ce soit en troisième, il ne s’en souvenait plus exactement) au collège, en Lorraine, dans la classe de Monsieur Foureau, un professeur irascible et pittoresque, un individu qui ne passait pas inaperçu dans l’établissement avec « ses grosses lèvres et sa mâchoire de bouledogue »7. Jules Kostelos ne se souvenait pas que ce mythique professeur n’ait jamais évoqué — dans sa rigueur militaire — un opéra de G. Flaubert et G. Bottesini.
Monsieur Foureau demandait à ses élèves de noter ses paroles avec un « scrupule ponctuel »8, il exigeait que l’on écrive à « la vitesse d’un guépard », une remarque répétitive qui suscitait régulièrement les sarcasmes de Stephen Dedalus : « Oh ! ça, c’est sûr ! Un guépard, ça écrit mieux qu’Homère et James Joyce réunis… ». Stephen Dedalus était un des meilleurs camarades de collège de Jules, un rugbyman originaire d’Irlande, qui adorait faire des jeux de mots. Il avait lu toute l’Iliade et l’Odyssée, ce qui faisait beaucoup rire Jules. Stephen était le trublion grâce à qui les cours de Foureau devenaient supportables. Car il faut bien l’admettre, Foureau farcissait ses leçons d’idées reçues. Et pourtant elles avaient la force de ces mélopées lancinantes de mauvaise musique dont on ne parvient pas à se débarrasser. Les phrases de Foureau étaient restées fourrées dans la mémoire de Jules, comme le chocolat dans son éclair. Il aimait bien les savourer de temps à autre pour leur goût qui évoquait tant le charme des après-midi au collège.
« Madame Bovary reste un chef-d’œuvre de notre littérature. Flaubert y dénonce les dangers de ces exaltations romanesques, de ces aspirations lyriques héritées de la génération romantique et dont il déplorait en lui-même les douloureux ravages. Désireuse de vivre la vie des mauvais romans dont elle s’est imprégnée jusqu’à l’os, Madame Bovary trompe son mari. À partir d’un fait divers (il aimait énôôôrmément les faits divers, notez-le !), à partir d’un fait d’hivêêêr Gustave Flaubêêêrt a écrit un des meilleurs romans du génie de la langue françêêêze. Il y est pessimiste et réaliste. À cette même veine se rattache l’Éducation sentimentale, récit de la vie ratée d’un jeune homme : Frédéric Moreau. Flaubert y évoque (en changeant les noms et les lieux) sa rencontre avec Élisa Schlesingêêêr l’épouse d’un éditeur de musique. Une œuvre où l’écrivain montre à nouveau le grand intérêt qu’il portait aux faits divêêêrs. Lisez les faits divêêêrs, mes enfants ! Vous y apprendrez à écrire.
Il a aussi publié des œuvres un peu surprenantes — totalement en opposition avec son amour du fait divers — (je ne les ai pas lues du reste, car pour moi : ce n’est pas du Flaubert, ce n’est pas du fait divêêêrs. Et elles sont tellement confuses et mal faites qu’on n’y comprend rien, et ce sont des œuvres qui vieillissent mal, tout le monde le dit). Ces livres sont des espèces de divagations orientales : Salammbô, La Tentation de saint Antoine, et deux (deux seulement, je dis bien deux) des trois contes. Il y a trois contes, mais deux seulement sont des divagations orientales : Saint Julien l’hospitalier et Hérodiade. Pas le troisième, le troisième c’est du vrai Flaubert : “Un cœur simple”, c’est un vrai récit, réaliste, compréhensible, inspiré de la réalité et de la vraie réalité, celle de la rubrique des faits divers (celui-là, il faut le lire — je l’ai lu d’ailleurs ! Faites comme moi).
Il a imprimé une pièce de théâtre : Le Candidat, une histoire très utile, très réaliste, je l’ai lue aussi, lisez-le, c’est du vrai Flaubert, écrit à partir de la vraie réalité. Un livre compréhensible, pour vous, et qui vous servira plus tard pour votre carrière.
Car mes enfants, il ne faut pas se perdre dans des lectures inutiles. Visez à l’essentiel. Car qui est-ce qui s’occupe de littérature aujourd’hui ? Ceux qui ont quelques “teintures de belles lettres” suivent une carrière politique, ou embrassent une profession lucrative dont ils ne peuvent se détourner que par moments pour goûter à la dérobée les plaisirs de l’esprit. Ils ne font point de ces plaisirs le charme principal de leur existence ; ils les considèrent comme un délassement passager et nécessaire au milieu des sérieux travaux de la vie ; de telles gens (vous, plus tard mes enfants !) ne pourront jamais acquérir une connaissance assez approfondie de l’art littéraire pour en sentir les délicatesses. Il est inutile de passer trois jours sur une phrase. Songez à la rentabilité industrielle appliquée à la littérature. Les gens pour qui vous écrirez aimeront les livres qu’on se procure sans peine, qui se lisent vite, et qui n’exigent point de recherches savantes pour être compris. Ne lisez pas Salammbô, c’est du temps perdu, choisissez plutôt L’Éducation sentimentale ou Madame Bovary. Vos lecteurs n’auront pas le temps ! Ils demandent des beautés faciles qui se livrent d’elles-mêmes, dont on puisse jouir sur l’heure (lisez Madame Bovary, vous dis-je) ; il leur faut surtout de l’inattendu, du nouveau ! Faites dans le style publicitaire ! Ai-je besoin d’en dire davantage ? Ne notez pas ce que je viens de dire, mais pratiquez-le. »9
Jules Kostelos n’avait donc pas ouvert un livre de Flaubert de toute sa scolarité. Il avait appris la chronologie de ses œuvres par cœur ; retenu scrupuleusement les arguments de Monsieur Foureau. Longtemps, ça lui avait suff.
En compagnie de Stephen Dedalus, il était tout de même allé voir une projection d’un flm intitulé « Madame Bovary » parce que Jennifer Jones y jouait le rôle principal.
Dans un cottage à la cuisine proprette, Charles Bovary était séduit par « the perfume » de Jennifer Jones. Stephen et Jules l’étaient aussi. Elle était très belle. Ils l’avaient découverte dans « Duel au soleil » de King
