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Un professeur de psychiatrie. Une adolescente en dépression sévère. Des parents « inquiets » qui demandent l’aide de ce professeur de leur entourage. Invité dans un magnifique chalet alpin, devant un bon feu de cheminée, des petits fours et quelques verres de vin, le docteur vante l’efficacité de ses méthodes et propose de soigner la jeune fille.
Puis, une « thérapie ». La jeune fille y croit de toutes ses forces. Elle y met toute son énergie. Elle, l’ancienne première de classe et championne de natation, arrivera forcément, avec l’aide de ce grand homme, à surmonter cette dépression, ce trou noir qui l’empêche d’exister.
Vingt ans plus tard, un procès en déontologie médicale. Celui d’une jeunesse perdue, ruinée par des pervers. Celui du viol de l’innocence. Sept personnages le racontent en alternance.
À PROPOS DE L'AUTRICE
Anna Polalis est le nom d'auteur d'une femme qui est née et vit en Suisse romande. Écrivain dans l'âme depuis l'enfance, elle publie avec Le P son premier roman achevé à ce jour.
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Seitenzahl: 159
Veröffentlichungsjahr: 2025
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Anna Polalis
Le P
Roman
AVERTISSEMENT
Ce récit s’inspire d’événements qui pourraient ou auraient pu arriver dans la réalité. Mais il s’agit d’un roman, par conséquent toute ressemblance avec des personnages et des faits réels ne serait que fortuite et pure coïncidence contraire à la volonté de l’auteure.
© 2025, Anna Polalis.
Reproduction et traduction, même partielles, interdites.Tous droits réservés pour tous les pays.
ISBN 9782889821310
À toutes les fillettes, jeunes filles et femmes qui ont survécu. Pour qu’elles soient fières d’elles-mêmes.
Comme nous l’avons déjà dit, le tout petit enfant a besoin, pour survivre, de l’amour, de l’affection, de l’attention et de la tendresse de l’adulte. Il fera tout pour les obtenir et ne pas les perdre. S’il s’aperçoit, auprès de sa première personne de référence, que l’intérêt qu’elle lui porte revêt, consciemment ou inconsciemment, un caractère sexuel, ce qui est fréquent parce que les parents de nos patients ont souvent une vie sexuelle insatisfaisante, l’enfant est certes insécurisé, parfois angoissé, et dans les cas les plus frappants complètement désorienté ; mais il mettra en œuvre toutes ses capacités pour satisfaire ces désirs, ou, en tout cas, ne pas adopter vis-à-vis d’eux une attitude trop frustrante, afin de ne pas fâcher l’adulte et de ne risquer à aucun prix qu’il se détourne de lui.
Alice Miller, L’Enfant sous Terreur, 1986
Cabinet de psycho-traumatologie
Printemps 2017
Rien ne jouait. Alors que Kalia approchait de ses seize ans, elle sentait de plus en plus fort, dans son corps et dans sa tête, autour d’elle aussi, que rien ne jouait. Et de plus en plus, cela se manifestait par une opacité, une distance toujours croissante entre le monde et elle, les autres et elle, la réalité et la perception qu’elle en avait. C’était comme si la nuit froide de ses cauchemars avait peu à peu pris possession de chaque instant de sa vie.
« L’impression qu’un voile recouvre mon cerveau, je ne parviens plus à voir la réalité », avait-elle déclaré à son premier psychiatre en réponse à son interrogation sur ce qui n’allait pas. Ledit pédopsychiatre avait haussé les sourcils sous son étonnante crinière hirsute, puis avait contemplé l’adolescente d’un air perplexe avant de noter quelque chose, sans un mot. Il lui avait prescrit des antidépresseurs et des calmants, tout en lui répétant que « le médicament n’est pas une solution ». Mais comme solution, il ne proposait pas grand-chose ; et puis, il n’a pas pris la peine de lui expliquer qu’il leur faudrait du temps. Que pour un jeune psychiatre confronté à une adolescente, cela prend du temps pour cerner les problèmes ; plus encore pour comprendre avec certitude quels sont les comportements parentaux dysfonctionnels.
Vingt ans plus tard, alors qu’assise dans mon cabinet, Kalia venait de me résumer ces quelques séances passées avec son pédopsychiatre, je lui ai répondu qu’il n’avait pas su la rejoindre. Pourtant, il était la seule chance qu’elle ait eue ; sa seule chance avant que le Professeur n’intervienne et que les dés soient pipés, avant qu’elle ne se lance dans cette odyssée triste et effrénée qui l’a menée jusqu’à moi.
Je ne lui ai pas dit que j’avais honte de mon collègue. Je suis psychologue et je sais garder pour moi certaines de mes pensées, de mes émotions. Ce n’était pas le plus urgent d’ailleurs, ce n’était plus bien important, tout cela. Kalia est arrivée vers moi avec un récit bien plus grave, pire que ces anecdotes sinistres que j’avais pu lire ou entendre sur mes collègues dans les médias. Et j’étais celle qui devait l’aider, dénoncer ce qui, malgré mon âge et mon expérience, m’a d’abord paru innommable, digne au mieux d’un sordide fait-divers.
Le pédopsychiatre que Kalia est allée consulter à seize ans n’a pas perçu que la profonde dépression de sa jeune patiente durait depuis quatre ans déjà. À l’âge de douze ans en effet, Kalia était partie dans un camp de jeux avec des camarades, dont l’insouciance et la légèreté l’avaient violemment confrontée à son immense solitude : elle n’avait rien en commun avec eux. Du constat sans appel de cette différence émergeait confusément une vérité qu’elle avait ressentie à diverses occasions, quoique jamais si clairement : elle n’avait pas eu d’enfance, ses parents ne lui avaient jamais permis d’être une enfant. Son sens des responsabilités, son écoute, son immense sérieux dépassaient grandement ceux des autres enfants. Car dans la famille de Kalia, c’était les parents qui tenaient le rôle des enfants. Ces adultes, au demeurant ambitieux et travailleurs, attendaient d’elle une écoute constante et attentive. Son père buvait et sanglotait le soir quand il lui racontait les péripéties de sa jeunesse dans son pays natal. Et sa mère, occupée par la préparation du repas à ces heures-là, avait délégué à Kalia le rôle monstrueux de défouloir et déversoir aux émotions contradictoires qui habitaient papa.
À douze ans cependant dans son camp de sports, Kalia, incapable de se formuler tout ceci, ne ressentit qu’une complète détresse face au vol de sa vie, et informa ses parents par écrit qu’elle désirait mourir. Ce n’était que la lettre manuscrite d’une seule page d’une petite fille désespérée qui n’avait nul autre adulte autour d’elle. Mais leur réaction fut agressive, en récriminations et en insultes. Elle mit fin sans équivoque à tout espoir de Kalia d’être un jour entendue par eux, d’avoir un jour des parents qui la voient.
Centre de psycho-recadrage
Hiver 2017
Quelle ignominie ! Quelle infamie ! Je ne peux pas le croire… C’était il y a des siècles ! Oh la vilaine fille… quelle infamie !
Cette soirée… juste une invitation ! Je m’en souviens… Je suis entré… Je ne m’y attendais pas ! Je l’ai vue, là. Assise immobile, mains sur les genoux. Après, je n’ai plus vu qu’elle. Une sorte de… frêle figure botticellienne. Son visage sérieux, son air triste… Elle… si jolie, si fraîche ! Une ado ? Pfff... ! Une une ado séduisante ! Presque une femme…
Il faut que je me calme. Que je me ressaisisse. Je dois réfléchir. Ça s’est passé comment ? C’était il y a… Quelle indignité !
J’ai pris un cachet, ça va m’aider. Ça commence à agir. Je dois me calmer pour avoir les idées claires. Je vais avaler ce whisky, ça va aider aussi. Il me faut un plan.
Cette satanée invitation chez ses parents ! Mon ex-femme. C’est elle qu’ils ont contactée, ils ont organisé cette soirée… je suis arrivé plus tard. Après le ski. J’ai trouvé le chalet, c’était un coin splendide. Avant de sonner, j’ai entendu la voix de ma femme. Elle parlait fort, avec cet accent qu’elle accentuait exprès… elle croyait que c’était chic, cette tragédienne ! Je n’avais pas envie d’y aller ! J’ai dû me faire violence pour entrer, pressentant que se répéterait pour la énième fois mon humiliation publique, celle du petit homme effacé incapable d’accéder à ce poste de professeur auquel son mariage dans l’élite médicale donnait pourtant accès de plein droit.
J’y suis allé tout de même. « Entre, viens au salon ! », ai-je entendu alors que j’entrebâillais la porte. J’aurais mieux fait de m’enfuir !
J’ai pris un second whisky. Ça va un peu mieux. Je n’ai plus les mains tremblantes. Je vais réfléchir. Il faut que je me souvienne et trouve des arguments. Ça s’est passé comment ? Ma femme m’avait informé que c’était pour leur fille. Ils cherchaient un psychiatre, elle n’allait pas bien. Ils voulaient que je lui parle. Cette situation diabolique ! Ma femme était psychiatre aussi, elle savait que ça ne se fait pas ! On n’est pas censés s’occuper des enfants des amis.
C’est ce que je leur aurais dit, normalement. Sauf que j’ai vu Kalia. Ensuite, j’ai été maudit. Ensuite, je lui ai parlé. Et j’ai été encore plus maudit. Je ne pouvais plus dire non, j’avais envie de la revoir… ça, c’est exactement ce que je ne dois pas dire ! Allez, je vais trouver une version. Un plan.
Ce moineau sur la balustrade m’agace ! Il me fixe depuis une heure ! J’ai heurté un livre contre la vitre, il est parti. Pourvu qu’il ne revienne pas, je ne suis pas… je dois me concentrer !
Voilà, je tiens quelque chose. Il faut que je note mes idées. Demain matin, j’y verrai plus clair. C’était un couple de riches industriels, les parents. Ça, c’est vrai. Ensuite, je dirai que j’ai accepté d’intervenir par désir de porter secours à la jeune fille rapidement, pour l’orienter ensuite vers un pédopsychiatre adapté à la situation. Ça, c’est crédible. Ensuite je dirai que le père, c’était un pervers. Ça, c’est…
Le moineau est revenu ! Cet oiseau satanique ! Il me fixe… j’ai tiré les rideaux et pris un autre whisky. Il faut pas que je devienne fou, c’est l’essentiel. J’ai tout de même à mon actif mes innombrables contributions révolutionnaires à l’avancée de la psychiatrie moderne ! Ils en tiendront compte ! C’est ça, l’essentiel. Demain je me mettrai sous antidépresseurs, ça va m’aider à avoir les idées claires. On dit aux patients que ça prend trois semaines… chez moi, ils agissent plus prestement.
Bon, je vais un peu mieux. Ça aide un peu, ces antidépresseurs, même après quelques jours. Pas contre les pics dépressifs mais au moins, je suis plus calme. Maintenant, l’histoire.
Oh mais qu’elle ose me faire ce procès infâme ! Je pourrais en mettre la responsabilité sur la psycho-traumatologie, cette inepte théorie simpliste ? Non, elle gagne de plus en plus de crédit, même parmi les psychiatres !
Voilà. Je sais ce que je vais dire… C’est clair ! Ce soir-là, dans ce chalet, tout a été bouclé en deux heures. Le piège de cette situation sordide s’est refermé sur moi, nous entraînant Kalia et moi dans une spirale infernale… Le père si pervers, mon ex-femme qui me serinait que je ne gagnais jamais assez d’argent… C’est bon, je vais essayer ça.
Tout de même ! Cette situation ! Ce piège… je ne perçois ses conséquences qu’aujourd’hui ! Vingt ans plus tard, alors que je risque de perdre ma réputation et mes patients… sans compter le discrédit jeté sur ma carrière ! Aujourd’hui, à soixante-douze ans ! Après une vie consacrée à la recherche et à la science, je suis maudit de tous et acculé par mes idées suicidaires, chaque jour plus violentes.
Je dois me concentrer. L’histoire… c’est l’histoire qui est importante, ce que je leur dirai. Je sais bien ce qui s’est passé. À présent, c’est clair !
Ça n’a pas marché. Je dors mal, c’est une catastrophe… J’ai essayé d’expliquer ma version à ces médecins qui cherchent à me punir, à se venger de cette ignoble manière de tous mes succès que, malgré leur jalousie, ils n’ont jamais su égaler ! Je leur ai expliqué que c’est mon ex-femme qui dans sa folie m’a poussé à prendre cette patiente de plus, même si c’était une adolescente. Car il ne lui suffisait pas que je me tue à la tâche pour lui offrir ce mode de vie dont sa parentèle l’avait spoliée. Encore fallait-il qu’elle prouve à mon sujet ce qu’elle n’avait jamais pu accepter de leur part : qu’ils lui avaient menti, qu’ils l’avaient abandonnée. Dès le début de notre rencontre, son transfert parental envers moi fut acharné, et durant les vingt ans où nous sommes restés mariés, elle n’a cessé de me démontrer à quel point j’étais mauvais et indigne d’elle, de chercher des preuves de mon infidélité, du fait que j’étais décidé à la tromper, à l’humilier.
C’est ainsi qu’elle m’a eu. Bien que j’aie finalement réussi à divorcer, à échapper à son emprise, je l’ai fait trop tard… j’ai trop attendu. Je leur ai dit, à ces médecins envieux de mon succès, qu’ils ont raison de prétendre que Kalia n’est pas responsable de cette erreur : mon ex-femme l’est beaucoup plus ! Mais ils ne m’ont pas cru ! Ils m’ont répondu que j’aurais apparemment du mal à assumer ma responsabilité dans cette affaire ! Qu’ils craignent d’être confrontés à des indices de… de quoi ? Auraient-ils évoqué une perversion de caractère peu compatible avec l’exercice de la profession de psychiatre ? Non… de perversion ! C’est moi qui leur ai appris ce qu’est la perversion ! Je leur ai enseigné la dynamique des systèmes pervers et l’impossibilité de s’en sortir pour un individu pris au piège. Mais ils n’ont rien retenu ! Et aujourd’hui, je risque de leur servir de bouc émissaire, d’offrande sacrificielle au nom de tous les systèmes pervers qu’ils ont engendrés et dont ils sont incapables de porter la faute.
Je ne suis pas tellement surpris de cette situation. Au fond, je connaissais mes collègues et leur méchanceté envieuse, je l’ai maintes fois décrite à Kalia. Je la lui ai décrite car je voulais qu’elle saisisse l’étendue de la confiance que je lui faisais, en la laissant m’aimer, elle à qui sa famille n’avait jamais permis d’aimer qui que ce soit en dehors d’eux-mêmes. Maintes et maintes fois durant les séances auxquelles elle venait me rejoindre, je lui ai expliqué que j’étais triste parce que dans mon pays on refusait de me donner la reconnaissance que je mérite pour mon travail. Je lui ai expliqué la responsabilité qu’impliquerait pour elle le fait de vivre avec moi. Je ne peux toujours pas croire qu’elle m’ait trahi ! Pas après ce que je lui ai dit, fait et offert ! Qu’elle se soit décidée à détruire ainsi une époque qu’elle doit forcément considérer aujourd’hui encore comme la plus heureuse de son existence.
À ce stade, je ne peux que miser sur les incohérences de son témoignage, sur sa loyauté inconsciente envers moi. Je ne saisis pas qu’elle puisse s’infliger cela, je n’avais pas prévu un tel degré de masochisme. À moins qu’elle n’ait décidé de confronter son père et perçu l’énormité de sa perversion ? C’est difficilement concevable, malgré tout ! Pas maintenant, plus après tout ce temps ! Me serais-je trompé tout de même ? Je ne peux pas le croire… Ils me blanchiront. Elle fera une erreur, pour moi et en mon nom, je la saisirai et ils me blanchiront. Après tout, je connais Kalia, c’est moi qui l’ai faite ! J’ai été sa seule référence, c’est toute son identité que j’ai faite… bien sûr qu’elle le sait, elle me l’a dit assez souvent. Elle ne peut pas me vaincre, ce serait se vaincre elle-même…
Ma Kalia, pourquoi donc es-tu partie ?
En Transit
Automne 2017
Max hurlait. Je ne voulais pas l’écouter, je parlais en même temps que lui alors il criait. Il disait :
« Kalia, regarde-toi ! Tu prends des tonnes de calmants, des antidépresseurs, ça ne suffit pas, tu bois du vin le soir pour essayer de te détendre, tu fumes deux paquets de cigarettes, tu pleures tout le temps et tu me parles dix fois par jour de ce grand psychiatre qui t’aurait “guérie” ? Tu parles de lui comme d’un dieu, mais enfin, ouvre les yeux ! À quinze ans, tu allais beaucoup mieux ! Et sans aucun médicament ! Ce gars t’a fait du mal… »
Je pleurais fort, je partais en claquant les portes, je revenais et je criais :
« Arrête ! S’il te plaît, ne me dis pas ça ! Tu dis qu’il m’a fait du mal en prétendant me guérir ? Je ne peux pas faire face à ça, je n’y survivrai pas ! »
C’était horrible. Tout mon univers se fissurait, éclatait et je croyais que j’allais en mourir. Ça a duré quatre ans comme ça. Max me demandait de révéler ma liaison avec mon ex-psychiatre à mon médecin généraliste ou à un avocat. Je ne pouvais pas. J’avais promis à mon ex-psychiatre. Il avait représenté ma famille ; le seul parent à mon écoute que j’aie jamais eu. Même s’il m’avait rejetée suite à mon refus de l’épouser, il y a six ans de cela, mon adoration de sa personne était demeurée inébranlable. Je restais convaincue qu’il m’avait sauvé la vie, j’évoquais ses idées à tout propos, et son souvenir était clairement la partie la plus vivante de moi-même.
Je venais d’obtenir une promotion à l’académie mais cet événement n’avait fait que renforcer mes idées noires : je passais mon temps libre sur internet à la recherche du poison idéal. J’en ai appris énormément sur les champignons vénéneux et les interactions médicamenteuses létales, cette année-là. De toute façon, ma vie était devenue une mort lente : depuis des années, je prenais tellement de médicaments que tout mouvement s’était arrêté autour de moi et en moi. Depuis ma rupture avec le psychiatre, je ne rêvais plus de rien, ne tendais plus à rien, j’étais ce désert. Quoi qu’il en soit, ma promotion fut l’événement de trop, qui m’a fait comprendre à quel point je ne pouvais désirer cela : une vie paisible. J’ai profité d’une querelle entre l’administration qui voulait me brimer et les académiciens qui me soutenaient pour démissionner avec fracas, vomissant en une lettre aussi orageuse que rédemptrice ma haine de ce fonctionnariat creux qui menaçait de m’atteindre.
Ce fut une première. D’un seul coup, je réalisais que je pouvais faire le contraire de ce que tous estimaient bon pour moi, et m’en réjouir. Avec Maxime, mon compagnon de cœur et d’âme, nous sommes partis dans les Terres Extérieures prendre la gestion d’une ancienne exploitation agricole. Et là, un soir d’exploration des ressources d’internet, je suis tombée sur une série de témoignages émanant d’un groupe de parole de victimes d’abus sexuels.
Glauquissime ! Ce fut un choc : pour la première fois, je trouvais des gens qui parlaient mon langage, décrivaient les expériences que j’avais vécues, les émotions et les états qui étaient mon lot quotidien. Ma haine de moi-même, mon besoin de me détruire, sans limites, ils les connaissaient. Je suis rentrée au pays pour participer à leur groupe de parole durant quatre mois. Maxime est venu avec moi, et tous les mardis soir vers dix heures, il m’attendait à la maison avec un gratin de chou-fleur que nous cultivions nous-mêmes, et du poisson sauvage aux petits oignons. Ce miracle de dévouement et de patience, j’étais incapable de l’apprécier. Je ne pouvais plus faire preuve de douceur envers qui que ce soit.
Malgré tout, c’est alors que j’ai commencé à renaître, dans une explosion de rage et de douleur. Même si nous étions tous meurtris, je n’ai retenu de ce groupe que son atmosphère chaleureuse et confortable, cette immense sécurité que je n’avais trouvée nulle part ailleurs.
C’est à ce moment-là que j’ai rencontré Madame T.
Madame T est psycho-traumatologue. Psychologue de formation, elle s’est spécialisée dans l’aide aux enfants ayant subi des abus sexuels. Elle travaille notamment avec le Service d’aide aux victimes de crime, où je me suis d’abord adressée avec l’appui de Maxime. Lorsque je lui ai raconté mon histoire avec le Professeur, un psychiatre qui a prétendu me soigner durant quatre ans avant que je ne devienne sa maîtresse clandestine durant les six années suivantes, puis que je porte le
