Le Poids des Ames - Sophie Cole - E-Book

Le Poids des Ames E-Book

Sophie Cole

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Beschreibung

Dans un monde où des guerres bactériologiques et nucléaires ont eu raison des dernières ressources de la planète, un groupe de personnes a trouvé refuge sous terre. Dans cette communauté, les habitants sont classés selon le poids de leur âme grâce à une machine capable de quantifier et d'analyser les vies passées de chaque individu. Sienna, lycéenne sans histoire, n'aspire qu'à être affectée au même secteur que son meilleur ami Josh. Mais quand ce dernier est déclaré néfaste par les autorités et qu'il est exilé sur une île où personne ne peut survivre, son monde et ses certitudes s'écroulent. Commence alors une course contre la montre pour sa propre survie...

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Seitenzahl: 502

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Illustration de couverture : ArtTower (pixabay)

Le Code de la propriété intellectuelle n’autorisant, aux termes des paragraphes 2 et 3 de l’article L. 122-5, d’une part, que « les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective » et, d’autre part, sous réserve du nom de l’auteur et de la source, que les « analyses et les courtes citations justifiées par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d’information », toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayant cause, est illicite (article L. 122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une infraction sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

À toutes mes amies auteures qui m’ont donné le courage de me lancer dans cette formidable et terrifiante aventure. Vous êtes merveilleuses !

Sommaire

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Chapitre 21

Chapitre 22

Chapitre 23

Chapitre 24

Chapitre 25

Chapitre 26

Chapitre 27

Chapitre 28

Chapitre 29

Chapitre 30

Chapitre 31

Chapitre 32

Chapitre 33

Chapitre 34

Chapitre 35

Chapitre 36

Chapitre 37

Chapitre 38

Épilogue

1

La chaise de Hope est vide. Pour la première fois depuis onze ans, elle n’est pas en cours. Et elle n’y sera jamais plus. Je l’ai connue au cours préparatoire, c’était la rentrée, et elle volait déjà au secours d’un garçon introverti qui se faisait bousculer par une brute épaisse. Elle est ainsi devenue au fil du temps le porte-parole des opprimés, des oubliés, des délaissés. C’était un leader que tout le monde avait envie de suivre. De toute évidence faite pour la politique, je l’avais toujours imaginée intégrant un des Conseils de la Communauté.

Mais une infraction a suffi à tout faire basculer. C’est arrivé au début des vacances d’été. Deux agents de police ont débarqué, dans leur uniforme gris neutre, à la salle de jeux où l’on travaillait toutes les deux, et l’ont convaincue de les suivre pour subir un Examen d’âme anticipé. Hope était une fille bien. Elle partait confiante. À la surprise générale, son âme a été déclarée néfaste. Alors ils l’ont emmenée. Ses parents, résidents de la Plume comme les miens, n’ont dès lors plus jamais parlé d’elle. Et on ne l’a plus jamais revue.

Son absence, aujourd’hui, se fait ressentir plus que jamais : assise au premier rang depuis le début du lycée, la place qu’elle a laissée vide à la rentrée attire tous les regards. Nous sommes tous dans notre dix-septième année. Dans quelques jours aura lieu la Pesée, grande cérémonie au cours de laquelle nous connaitrons le poids de notre âme, c’est-à-dire le nombre de vies qu’elle a déjà traversées, qui définira notre secteur d’appartenance dans la Communauté. Mais aucun de nous n’aura l’esprit tranquille tant que nous n’aurons pas passé notre Examen d’âme, le jour de nos dix-huit ans, qui déterminera si notre âme est faste ou néfaste.

– Bon, je crois que nous allons devoir aborder le sujet Hope, lance Madame Austin.

Elle vient de présenter le programme de l’année dans sa matière, mais personne n’a vraiment écouté, tout le monde a les yeux rivés sur cette chaise en SCT (pour synéchocythilène, sujet récurrent des cours de chimie en seconde), vide, désespérément vide, nous renvoyant en pleine figure ce qui est susceptible de nous arriver à tous.

D’un geste las, Madame Austin cale sa mèche de cheveux rebelle derrière son oreille et s’assied à son bureau. Elle porte l’uniforme des enseignants, une combinaison en krell seyante, gris neutre (la couleur préférée de la Communauté car la moins polluante), rehaussée de liserés bleu canard. Si tant est que le canard fût un animal de cette couleur, avant son extinction.

– Avez-vous déjà parlé avec vos familles de l’importance d’exiler les âmes néfastes de notre communauté ?

Je jette un œil à Katerina, assise à ma droite. Nous allons encore avoir droit à l’un de ces lavages de cerveau dont nos enseignants ont le secret. Les yeux noirs de Katerina roulent dans leur orbite pendant qu’elle mime une perte de connaissance, tête renversée, faisant valser ses longs cheveux noir corbeau. Même remarque que pour le canard.

– Tout d’abord, qu’est-ce qu’une âme néfaste ? questionne notre enseignante en cherchant des yeux sa victime. Romy. Est-ce que tu peux nous dire ce qu’est une âme néfaste ?

Tout le monde se retourne vers la petite blonde qui rougit déjà jusqu’aux oreilles. Gênée par le regard des autres, elle essaie de se cacher derrière ses cheveux coupés au carré. Je lui ai souvent conseillé de les laisser pousser si elle voulait vraiment pouvoir s’en faire des rideaux, mais comme elle les vend régulièrement à la Communauté pour se faire quelques crédits, ils ne sont jamais assez longs.

– Une… une âme néfaste est… une âme qui a vécu des vies… euh… mauvaises.

Madame Austin tord sa bouche en signe d’insatisfaction, mais elle sait qu’elle ne pourra pas soutirer deux mots de plus à mon amie.

– Comme vous le savez, votre âme ne s’éteint jamais, elle se contente de traverser les vies en sautant de réceptacle en réceptacle. Aujourd’hui vous êtes garçon, mais vous avez peut-être été fille dans votre précédente vie.

– Alors ça, certainement pas ! lance Garrett, l’un des clowns de la classe. Mon âme est on ne peut plus virile, Madame Austin !

– Tu m’en vois ravie, Garrett, ironise-t-elle. Votre âme a donc vécu plusieurs vies, plus ou moins nombreuses selon les individus. C’est le nombre de vies qui fait le poids de votre âme. Quand une âme a, durant ses existences, fait plus de mal que de bien, on parle d’une âme néfaste. Dans le cas inverse, on parle d’une âme faste. Lorsqu’elle a fait autant de bien que de mal, il s’agit d’une âme neutre.

– Mais Madame, qui nous dit qu’une âme néfaste accomplira de mauvaises choses dans cette vie ? demande Nicholas, l’autre clown de la classe.

Pour une fois qu’il pose une question sensée, ça mérite une standing-ovation.

– L’âme garde dans sa mémoire profonde les traces de ses bonnes et de ses mauvaises actions. Quand les mauvaises actions sont trop nombreuses, elles déteignent sur le comportement de la personne porteuse de l’âme. Si vous êtes une âme néfaste, même si vous ne vous souvenez pas de vos vies passées, vos mauvaises actions vous influencent. Dès lors, vous avez toutes les chances de devenir une mauvaise personne.

Un murmure s’élève du groupe.

– Je sais que cela peut paraître injuste, mais pour que notre petite société prospère, et surtout, survive, nous ne devons prendre aucun risque. Vous comme moi n’avons qu’une envie : vivre en sécurité, entourés de personnes profondément bonnes.

Je comprends que certains puissent remettre ce principe en question, mais notre société s’est bâtie là-dessus depuis qu’elle a découvert une machine capable de peser et d’analyser les âmes. Depuis près de deux cents ans qu’elle fonctionne de la sorte, nous n’avons jamais connu ni conflit ni famine. La guerre n’existe plus que dans les livres d’histoire. Nos dirigeants, les Scientifiques, ont enfin trouvé le secret de la paix. Trop tard pour le reste du monde, malheureusement.

Le jour de la rentrée est toujours teinté d’effervescence. Les élèves reprennent le rythme scolaire, découvrent leurs nouveaux professeurs et leurs nouvelles matières mais surtout, retrouvent leurs amis qu’ils n’ont souvent pas pu voir pendant les vacances interannuelles de décembre. Pour ma part, je travaille en tant que serveuse dans la plus grande salle de jeux du secteur quatre, appelé familièrement le Croc, à cause de son emblème, le loup. Ce quartier rassemble la totalité des distractions de la Communauté, des jeux de quilles jusqu’aux salles de concert en passant par les terrains de sport et les salles de danse. Alors que la plupart de mes camarades travaillent après les cours pour pouvoir profiter des divertissements, je travaille au sein de ces divertissements pour pouvoir profiter de mes camarades.

– Hé, Sienna, je me disais un truc, lance Katerina à l’heure du déjeuner.

Nous sommes installées dans le réfectoire de notre lycée, Romy, Kate et moi, et nous apprêtons à déguster la bouillie protéinée du jour : bœuf/carottes.

– Vu que Hope a été exilée, il y a une place libre à la salle ?

– Kate…

– Quoi, elle a déjà été prise ?

– Non, et oui, il y a bien une place.

– Parfait ! Je vais envoyer une lettre pour postuler.

– Ça ne te fait rien que Hope ait été exilée ? demande timidement Romy en touillant sa bouillie.

– Ce sont les règles de notre merveilleuse société, n’est-ce pas ? C’est pas vous qui affirmez tout le temps qu’on est des privilégiés ?

– Nous sommes vivants alors, oui… je pense qu’on peut dire ça, dis-je avec un air de défi.

– Si tu le dis. En tout cas, je ne pourrai plus avaler une seule bouchée de leur vomi/carottes.

– C’est… bœuf/carottes, il me semble, corrige Romy.

– Tu travailles ce soir, Nina ? Je vais passer me faire un méga protishake à la fraise pour compenser ce repas merd…

– Salut les filles ! lance Farrell en débarquant comme un cheveu sur la soupe.

D’un bond gracieux, il saute par-dessus le banc et se cale à côté de Kate, la bousculant au passage.

– J’arrive au bon moment ! Il me semble que tu allais commettre l’irréparable en critiquant notre plat emblématique : la bouillie de vomi !

– Ça ressemble plutôt à du vomi de bouillie.

Alors que Kate et Farrell débattent de l’aspect du seul aliment distribué par la Communauté à ses membres, je me prépare à l’arrivée du garçon le plus beau et le plus intelligent de notre école : Joshua, mon meilleur ami, mon allié, mon confident, mon dieu personnifié. Je fais mentalement le décompte des secondes qui précèdent son entrée fracassante dans le réfectoire, debout sur son skate de l’Ancienne Ère, ses cheveux bruns bouclés virevoltant dans le vent, son indéfectible sourire collé aux lèvres. À zéro, il apparait, les deux pieds sur son skateboard, légèrement voûté, habillé d’un pantalon en krell bleu foncé et d’un simple tee-shirt blanc qui souligne magnifiquement sa silhouette parfaite.

– Dickens ! hurle la surveillante de la cantine. Descends de ton engin immédiatement !

Après l’avoir gratifiée d’un clin d’œil espiègle, Josh descend de sa planche et la ramasse avant de la magnétiser sur la sangle qui lui barre le dos. Il finit la distance qui nous sépare à pied.

– Salut les losers ! lance-t-il en écrasant un baiser sur mon crâne.

Il s’installe en bout de table et attend que Zack, l’intello de notre bande, apporte leur plateau de bouillie.

– Oh, chouette, du vomi de bœuf !

Zack s’assoit à la seule place libre, à coté de Romy, essaye de recoiffer sa lourde chevelure blond platine qui part dans tous les sens, et dit, comme tous les midis :

– Je n’ai que dix minutes pour manger, j’aimerais assister au cours optionnel de chimie avancé de treize heures.

Issu du secteur trois, autrement appelé la Griffe, dont l’effigie est l’ours, Zack a subi sa Pesée l’année dernière et a appris avec beaucoup de soulagement qu’il restera dans son quartier d’origine grâce à ses 82 vies passées. De ce fait, il peut choisir parmi des métiers tels qu’enseignant, spécialiste santé, chercheur ou chimiste. C’est cette dernière option qui l’attire depuis toujours.

– Quand je serai le plus grand chimiste que la Communauté ait jamais connu, je jure devant vous tous que plus jamais vous n’aurez à manger de cette bouillie immonde.

– Et qu’est-ce que tu nous proposeras, Einstein ? Des particules de proton ? raille Farrell.

Farrell et Josh, complices depuis leur plus tendre enfance, éclatent d’un même rire.

– Le proton est déjà une particule subatomique, alors… commence Zack. Oh et puis zut, je m’étais juré de ne plus jamais vous instruire.

Depuis que Farrell a appris qu’il restera dans son secteur d’origine, et qu’il fera de son job de coursier son métier jusqu’à la fin de ses jours, il a complètement décroché de l’école et passe son temps à martyriser ce pauvre Zack. À la fin de l’année, ce dernier partira intégrer la Griffe et ils ne se croiseront plus qu’à de rares occasions.

– On compte sur toi pour nous inventer des goûts qui déchirent, dit Josh en enfournant une cuillerée de bouillie dans sa bouche. En un peu plus consistant. C’est ma santé mentale qui en dépend, Zack.

– Ce sera un honneur pour moi.

Bien qu’il doive intégrer le même secteur que notre ami Zack, Josh ne se destine pas à un métier de chimiste. Ce qu’il veut, lui, c’est devenir chercheur et enfin trouver un remède à ce fichu cancer qui nous enlève membre après membre depuis la nuit des temps.

Les trois garçons, d’un an plus âgés que nous, vont bientôt subir leur Examen d’âme. Cependant, aucun d’eux n’a l’air d’appréhender ce passage obligatoire. Zack sait que son âme est profondément faste, Farrell est persuadé de pouvoir se débrouiller seul dehors s’il était exilé, tandis que Josh, lui, se dit prêt à renverser le système s’il est déclaré néfaste. Évidemment, il dit ça en plaisantant, car notre système est juste, même s’il peut sembler autoritaire.

Alors que Kate, Farrell et Zack débattent des efforts inexistants des chimistes à nous inventer de la nourriture convenable, Josh s’arrache à cette discussion pour me demander, en aparté :

– Tu vas bien ? Tu… t’habitues à son absence ?

Sa main se pose sur mon bras. Tous mes poils se dressent comme si ce contact m’avait envoyé une décharge. Il est toujours si prévenant avec moi… comment voulez-vous que je n’en tombe pas amoureuse ?

– Je suis déjà habituée à ne plus la voir au boulot, mais… je ne sais pas. Inconsciemment, je m’attendais peut-être à la revoir en cours. Maintenant, c’est confirmé, il faut que je l’oublie. Ses théories fantaisistes me manqueront, dis-je avec nostalgie.

– Elles ne sont peut-être pas si fantaisistes que ça.

– Pardon ?

– On se rejoint ce soir ? Je passe te prendre après le boulot.

– D’accord.

– Messieurs-dames, je dois vous laisser, lance Josh en effectuant une petite révérence.

Après quoi, il se lève, prend son élan en même temps qu’il déloge son skate de derrière son dos et saute dessus à pieds joints pour sillonner à toute allure l’allée principale séparant les tables, alors que la surveillante lui hurle de descendre de sa planche.

– Où va-t-il ? demande Zack en plissant les yeux.

– Tu n’as toujours pas fait ta demande de lunettes au Conseil de la Santé ? en déduit Romy. Je suis sûre que tu ne vois même pas le tableau en classe !

2

Les cours de l’après-midi reprennent avec histoire. Au programme cette année : « la fin de l’Ancienne Ère » qui, comme tout le monde le sait, est intervenue il y a deux cents ans. Je vais enfin pouvoir tenir la conversation à Josh qui est un fan absolu de l’ancienne civilisation. Tous ses crédits-travail passent dans l’achat d’objets chez l’antiquaire, Oliver, qui tient depuis de nombreuses années une brocante près de mon boulot. Ses objets font fureur chez les jeunes. Ils proviennent de la surface.

Pour se les procurer, l’antiquaire a formé de jeunes Exploreurs à piller les anciennes villes environnantes. Ceux-ci partent régulièrement en combinaison thermorégulatrice, avec sur le dos des appareils respiratoires à circuit fermé qui recyclent l’air délivré dans leur casque, afin qu’ils puissent respirer pendant quelques heures sans bouteille d’air. Bien sûr, il devient de plus en plus compliqué de trouver des choses intéressantes, car tout est recouvert de sable, ce qui les pousse à s’aventurer de plus en plus loin. Du coup, les objets ramenés sont de plus en plus chers. Le skate de Josh provient de ce magasin.

L’engouement de Josh pour l’Ancienne Ère m’a peu à peu gagnée. J’ai vraiment envie de savoir ce qui est arrivé à notre civilisation. Car autrefois, nous ne vivions pas sous terre. Nous vivions à la surface, à l’air libre, parmi les animaux, parmi tant d’humains qu’il était impossible de tous les compter, et sur des terres si étendues qu’il fallait des jours entiers et des véhicules surpuissants pour les traverser. Les températures étaient supportables, l’air n’était pas contaminé, l’herbe verte poussait partout et le soleil nous donnait un teint hâlé, pas un cancer généralisé après trente minutes d’exposition.

Les grandes lignes, je les connais. Josh me les a racontées, et il arrive que mes parents en parlent, parfois.

Il y a plus de deux cents ans arriva le moment où le réchauffement lié aux manipulations climatiques et la surpopulation eurent raison des dernières ressources de la Terre. Dès lors, les États les plus riches se retranchèrent derrière une politique protectionniste, au détriment des pays pauvres qui furent les premières victimes, décimés par les maladies et la famine. Puis, le contexte géopolitique se tendit : les USA, qui avaient mis main basse sur les dernières ressources des pays pétroliers, prirent le contrôle de leur économie et les tinrent sous leur joug jusqu’à épuisement de leurs sous-sols. Exploités, menacés, ceux-ci se soulevèrent et formèrent des alliances. La résolution 23019 du Conseil de Sécurité des Nations Unies est restée célèbre pour avoir défini une répartition mondiale des ressources restantes, ce qui ne fut pas du goût des USA qui en détenaient la moitié. Des épidémies se répandirent à l’est. Les USA décidèrent de s’isoler et de protéger leurs richesses. Très vite, une guerre mondiale éclata. Nous dûmes faire face à des attaques bactériologiques, puis nucléaires. À la fin de la guerre, nous n’avions plus aucun moyen de communiquer avec l’extérieur.

Comble d’infortune, les nombreuses manipulations climatiques provoquèrent bientôt une réaction en chaîne entraînant des séismes d’une magnitude jamais atteinte auparavant, des éruptions volcaniques, des incendies sans fin, la montée des eaux et des températures. Notre pays fut ravagé, notre technologie rendue inutilisable, nos avancées scientifiques, perdues. La terre irradiée, rendue inexploitable et l'air contaminé ont signé la disparition de la faune sauvage, puis de toutes les espèces d'animaux et enfin des Hommes.

Augurant un désastre irrémédiable, le multimilliardaire Neil Harrison, éminent scientifique à la tête de multiples entreprises aux projets tous plus fous les uns que les autres, créa peu avant le début du Cataclysme une sorte de gigantesque bunker dans le but d’y abriter ses collègues scientifiques ainsi que ses plus proches amis. S’y adjoignirent tous ceux qui furent assez riches pour payer leur place. Quand fut venue l’heure de se terrer, ils prirent leurs quartiers dans cet édifice sous-terrain alimenté en électricité par un champ de plusieurs milliers d’hectares de panneaux solaires résistants à la montée des sables et aux conditions climatiques extrêmes. Pour la survie de ce petit bout d’humanité, des règles très strictes furent édictées, la population fut partagée en plusieurs zones, et tout le quotidien de cette société sans faune ni flore dut être réinventé.

– Votre premier devoir consistera donc à rédiger la biographie succincte de notre créateur, Neil Harrison, lance à la sonnerie notre professeur d’histoire, Monsieur Barkley, alors que tous les élèves se lèvent déjà de leur siège. Vous n’avez que quelques jours ! Et ce sera noté !

J’ai le sourire aux lèvres : Josh connait tout de cet homme, il va pouvoir m’aider plus que mes deux parents réunis.

À seize heures, alors que la fin des cours a enfin sonné, je décide de prendre l’aérobus pour quitter le secteur trois où sont regroupées les écoles et les universités de la Communauté, pour rejoindre le quatre, le secteur divertissement. Il est vrai que pour gagner du temps, j’aurais pu me rendre au Croc à pied, mais mon premier jour de classe m’a lessivée et j’ai envie de me laisser porter et de faire le vide avant d’attaquer une soirée de travail.

La Communauté n’est ni plus ni moins qu’un carré de six kilomètres de côté à l’intérieur duquel s’imbriquent des rectangles de plus en plus petits à mesure que l’on s’approche du centre où se trouve la très prestigieuse Cité du Savoir que seuls les habitant des secteurs un et deux peuvent traverser. L’aérobus parcourt la totalité des secteurs, en partant du trois jusqu’au sept, et en respectant une trajectoire en escargot, rapport à un petit animal gluant qui vivait autrefois à la surface et qui avait une coquille en forme de spirale. Animal qui, soit dit en passant, me terrorisait sans raison valable quand j’étais encore dans mes couches culottes et que ma mère me faisait la lecture d’histoires illustrées pour enfants.

J’attends l’aérobus à la station « écoles » située en plein milieu de l’allée Est du secteur trois. Le trottoir est bondé de lycéens qui sortent de cours pour rejoindre leur lieu de travail ou, pour les plus chanceux, leur domicile. Tous les élèves de première n’ont qu’un seul mot à la bouche : la Pesée. Celle-ci aura lieu ce samedi au Palais des Cérémonies du secteur quatre, devant tous les parents qui, pour l’occasion, seront regroupés quel que soit leur secteur d’habitation pour fêter en direct l’ascension… ou la descente sociale de leur progéniture.

À cette pensée, mon estomac se tord. Je déteste la Plume et son absence de perspectives. Je suis née dans le pire secteur et malheureusement, quelque chose au fond de moi me dit que j’y passerai le reste de ma vie. Parfois, je m’accorde de rêver un peu grâce à Joshua qui me parle de notre avenir commun à la Griffe. Et alors, je me prends à m’imaginer avec un ours tatoué sur la clavicule. Mais je sais pertinemment que dans quelques années, seul un colibri ridicule viendra ternir ma peau.

L’aérobus arrive enfin. Bondé, comme d’habitude à la sortie des cours. Personne ne descend à mon arrêt. L’espace d’un instant, j’hésite à attendre le suivant, mais je sais que le résultat sera le même. Et en plus, je prends le risque d’être en retard au travail et de percevoir moins de crédits. J’entre en soupirant, passe mon poignet au-dessus du lecteur de puce puis me trouve une petite place entre une aisselle et une vitre recouverte de gras de cuir chevelu. L’aérobus se surélève légèrement puis file tranquillement, sans à-coup, vers l’arrêt suivant.

Nous remontons l’allée Est, celle des écoles et des universités, puis tournons à angle droit pour parcourir l’allée Nord, qui compte quelques dizaines de jolis pavillons individuels entourés d’un jardin synthétique et clôturé. Ils sont tous de styles et de couleurs différents et rien que pour admirer ça, j’endure sans broncher les effluves corporels des utilisateurs de l’aérobus. On arrive dans l’allée Ouest avec ses cabinets médicaux, son hôpital et sa clinique, ses laboratoires. À l’angle des allées Ouest et Sud se trouve le passage qui mène au secteur quatre.

Nous passons sous la grande banderole orange marquée des mots « Secteur 4 – Canidés » illustrée d’un loup, puis devant les habitations de l’allée Sud, qui, pour la plupart, ont été repeintes au goût des locataires. Beaucoup d’artistes vivent ici, dans ces maisons mitoyennes qui partagent un jardin. Pour imprimer leur personnalité, certains ont orné de fleurs leurs murs, d’autres ont réalisé des sculptures dans des matériaux récupérés et les ont exposées dans le carré de gazon synthétique. Ici, tout le monde se déplace à vélo, et beaucoup s’habillent de leurs propres créations.

Nouveau virage à quatre-vingt-dix degrés, nous voilà dans l’allée Est du secteur quatre, qui regroupe toutes sortes d’infrastructures liées à la création, aux arts et aux divertissements. Musée de la Communauté, musée de l’Ancienne Ère, salle de spectacle, studios d’enregistrement, bureaux et imprimeries du journal communautaire, et j’en passe. Puis l’allée Nord, de nouveau des habitations, et enfin, l’allée Est, où se trouvent les salles de jeux, les stades et le cinéma (en ce moment : dixième projection de « Titanic » de l’année).

Tout l’aérobus descend ici, bien évidemment, puisque la moitié y travaille et que l’autre s’y détend. Je consulte ma montre et presse un peu le pas. Arrivée au pied de mon bâtiment, je passe mon poignet devant le lecteur et sélectionne « employée » sur l’écran qui s’allume. Il m’arrive très rarement de venir ici en tant que cliente. Les portes battantes se déverrouillent. Je m’engouffre alors dans la grande salle ouverte où trônent divers jeux. À gauche en entrant, des flippers mécaniques, une table de ping-pong, puis un terrain de mölky, dont la Communauté organise parfois des compétitions. En face, trois pistes de bowling, auquel peu de monde joue étant donné qu’il faut remettre les quilles debout manuellement à chaque tour. Au fond à droite, le bar où je travaille, entouré de petites tables rondes et de chaises hautes. À droite, un terrain de pétanque et deux baby-foot. Au beau milieu de tout ça, un écran plasma géant sert de piste de danse, mais comme il consomme beaucoup d’énergie et que le maître-mot de la Communauté est « économies », il n’est allumé qu’à de rares occasions. Les plus jeunes s’en servent comme d’une patinoire en s’élançant dessus en chaussettes. Le krell glisse très bien là-dessus.

L’ensemble est faiblement éclairé par des lumières tantôt rouges, tantôt bleues, selon les heures de la journée. Quand on vient de l’extérieur où la luminosité des panneaux plasma qui simulent un ciel dégagé est assez forte, il faut un temps d’adaptation à la pénombre du lieu. L’un de mes passe-temps favoris consiste à regarder les gens entrer, être désorientés quelques secondes et se prendre les pieds dans le premier pli de tapis venu.

Après avoir à nouveau passé mon poignet au-dessus de la pointeuse, je prends place derrière le comptoir, ôte ma veste de krell que je suspends à la patère, puis je vérifie mes stocks de poudre protéinée dans les distributeurs, m’assure que le robinet débite bien de l’eau claire et non de la gadoue, comme c’est arrivé une fois (pire journée de travail de ma vie), et je commence la préparation des muffins. Pour cela, je mélange la poudre avec de l’eau dans un shaker, puis je verse la pâte obtenue dans des moules que je mets au four. Je place quelques bâtons auto-échauffants dans le tiroir du dessous, et j’espère que personne ne m’en commandera avant une heure, car la cuisson est très longue.

Les premiers clients arrivent peu de temps après. Des habitués issus du Bec, le secteur six, où vit également Josh. Comme toujours, ils commandent quatre protis-hakes à la fraise et s’installent aux flippers. Un d’entre eux a une guitare, l’autre un djembé, et entre deux parties ils mettent une ambiance chaleureuse. Le sourire aux lèvres, je les regarde s’amuser en musique, balançant ma tête au rythme des percussions. Quand ils auront fini le lycée, certains iront à l’université, d’autres commenceront à travailler, et tous vaqueront à leurs affaires, dans leur nouvelle vie, dans leur nouveau secteur. Exactement comme ma petite bande. Cela dit, je reste persuadée qu’ils sauront se retrouver ici de temps en temps, ou peut-être dans un autre endroit branché du Croc, en souvenir de leur amitié.

Toute la soirée, je prépare des commandes, nettoie la vaisselle au robinet de récupération d’eau, vends des muffins sans goût, et observe les autres se divertir. L’absence de Hope qui venait me rapporter les potins entendus me pèse. Je regarde continuellement ma montre dans l’attente de l’arrivée de Josh. Certaines fois, je me dis que ma vie ne se résume qu’à ça. Attendre de passer un moment avec lui.

Quinze minutes avant la fermeture de la salle, il arrive enfin, sur son sempiternel skate, dans son uniforme sans manche de coursier. Normalement, les coursiers sont à vélo, mais Josh est si habile avec sa planche et connait si bien la Communauté que son patron l’a autorisé à l’utiliser pour le travail. Après avoir accroché son skate sur son dos, il salue le petit groupe du Bec qui squatte toujours les flippers, ainsi que deux ou trois autres personnes du lycée, et vient s’asseoir sur un tabouret haut en face de moi.

Il a toujours des cernes autour des yeux, ce qui fait ressortir le vert clair de ses prunelles. D’un geste machinal, il ébouriffe ses boucles lâches aplaties par son casque, puis lisse ses cheveux beaucoup plus courts sur les côtés. Un petit coup d’œil dans le miroir derrière moi pour s’assurer qu’il est présentable et il se penche en me murmurant avec un clin d’œil qui fait fondre mon cœur :

– Ça va ?

Autant de charme dans un mètre quatre-vingt-quatre ne devrait pas être autorisé.

– Toujours, quand t’es là, dis-je sur le ton de l’espièglerie alors que je le pense réellement.

Machinalement, Josh jette un regard sur le siège qu’occupait Hope quand elle avait décrété qu’il était temps de faire une pause, puis se reprend.

– Une âme néfaste, qui l’eût cru, commente-t-il.

– Quoi ?

– As-tu réfléchi au métier que tu voudras exercer quand nous serons tous les deux des ursidés ?

– Ne recommence pas avec ça…

– Allez, Nina ! Plutôt dans l’enseignement ou dans la santé ?

– Je ne sais pas, Josh…

– Arrête tes bêtises. Dis-moi. Je te verrais bien professeure des écoles.

Je pousse une exclamation d’indignation. Il sait pertinemment que je déteste les gamins.

– Quoi, tu veux bosser dans le contrôle des naissances ?

– Infirmière. Je me verrais bien infirmière.

Josh perd un peu de son sourire. Mais très vite, ses yeux recommencent à pétiller.

– D’accord, les enfants tu ne supportes pas, mais t’occuper de malades et de mourants ne te dérange pas.

– Ils ont beaucoup moins de vitalité.

– Je te prendrai comme assistante dans mes recherches. À deux, on éradiquera le cancer.

– À nous deux, vraiment ? Pourtant nos plus éminents scientifiques s’y sont cassé les dents.

– Je ne te parle pas d’un vaccin, mais au moins d’un traitement qui leur permettrait de tenir un peu plus longtemps, ou de moins souffrir.

Son regard se porte un instant sur le fond de la pièce. Je sais qu’il pense à sa mère, atteinte d’un cancer de la peau depuis deux mois.

– Étrange, n’est-ce pas, qu’on n’ait jamais réussi à soigner un cancer ? À croire que la santé de ses membres n’est pas une préoccupation de la Communauté.

– La Communauté fait beaucoup pour ses membres.

– Oui, parce que ses membres font beaucoup pour elle. Mais le jour où tu ne peux plus travailler… à quoi sers-tu ?

– Ne dis pas ça…

– Comment expliques-tu que des gars de l’Ancienne Ère comme Victor Hugo ou Barak Obama aient vécu jusqu’à plus de 80 ans ? Alors que notre espérance de vie aujourd’hui est d’à peine cinquante ans ?

– Eh bien, j’imagine que tes deux illustres inconnus ne sont pas nés irradiés ? Tu as loupé tes cours de biologie sur les effets du nucléaire sur l’organisme humain ?

Vaincu, Joshua claque sa langue et pivote sur son tabouret pour me faire dos. J’en profite pour souffler discrètement. Un tête-à-tête les yeux dans les yeux avec lui me met toujours mal à l’aise. Mais même comme ça, j’ai toujours envie de passer mes mains dans ses cheveux soyeux.

– Allez, tu fermes, qu’on ait le temps de se planquer avant le couvre-feu.

– À vos ordres, chef !

3

La nuit artificielle est tombée lorsque nous nous retrouvons sur le toit de ma maison. Les habitations de la Plume sont toutes mitoyennes et longent d’un côté de la rue le mur les séparant du Bec, de l’autre le mur limitant le territoire de la Communauté. Si l’on se place dos à ce dernier, on peut voir le ciel s’étendre à perte de vue. Si l’on se retourne, on voit qu’il se termine juste sous nos yeux.

Josh et moi nous retrouvons très souvent ici, pour refaire le monde, ou imaginer comment c’était dehors, quand l’atmosphère était encore propice à la vie. Nous regardons les fausses étoiles et nous nous imaginons à l’air libre. Il m’apprend le nom des constellations, et je suis éblouie, tant par ses explications que par sa présence.

– Il y en a des dizaines d’autres, mais elles ne sont visibles qu’à d’autres moments de l’année ou à d’autres endroits de la Terre.

– Et si on creusait un trou ? lancé-je soudain.

– On est déjà dans un trou.

– Je veux dire, un grand tunnel qui traverse toute la terre ? Vu qu’elle est ronde, on devrait déboucher de l’autre côté ? Peut-être que là-bas, la planète a été épargnée ?

– J’ai tellement de contre-arguments que je ne sais par où commencer.

J’éclate de rire en lui donnant une petite tape sur le bras. Nos éminents scientifiques ont passé deux cents ans à réfléchir au moyen de remonter à la surface sans en mourir, j’imagine qu’ils ont épuisé toutes les hypothèses.

– Quand tu penses que Neil Harrison a passé sa vie à essayer de conquérir d’autres planètes, et qu’au final il a été réduit à se planquer sous terre !

– Oh, mais ça ferait une conclusion parfaite au devoir que tu vas m’aider à faire !

– Tu as un devoir à faire sur le créateur de la Communauté ? Je suis ton homme !

Alors qu’il s’apprête à partir dans un monologue savant, nous entendons soudain le bruit caractéristique d’une voiture électrique de police qui passe au pas dans la rue. Par réflexe, nous nous allongeons de tout notre long afin de ne pas attirer l’attention sur nous. Les patrouilles nocturnes ont pour mission de faire respecter le couvre-feu. Être surpris dehors à cette heure-ci peut nous coûter cher en crédits. Cependant, nous avons l’habitude, et nous savons que si nous restons parfaitement immobiles et silencieux, notre présence passe inaperçue. Nous savons également que cette même voiture repassera dans quinze minutes, le temps pour elle de parcourir les six kilomètres de l’allée Sud dans un sens puis dans l’autre, avant de s’engager dans le Bec.

– T’as remarqué qu’ils n’allaient jamais patrouiller sur l’allée Nord ? me demande Josh une fois seuls.

– Il faut dire que ce quartier n’est pas très accueillant.

Pour me rendre au lycée, il est plus rapide pour moi de prendre l’aérotrain qui part de l’angle des allées sud et ouest de la Plume et qui suit une diagonale jusqu’à l’angle du secteur trois. Ensuite, j’attrape un aérobus jusqu’à l’allée Est où se trouve mon lycée. Du coup, je ne passe jamais dans l’allée Nord de la Plume dont toute la Communauté connait la réputation. Il parait qu’on y trouve là-bas des gens malhonnêtes et même certains qui ne travaillent pas !

– Je ferais mieux de rentrer avant que les flics ne reviennent trainer dans le coin, lance Josh en se levant.

La maison de mes parents étant adossée au mur de quatre mètres de haut qui sépare la Plume du Bec, il n’a qu’à l’escalader, passer par-dessus puis atterrir sur le toit de la maison située de l’autre côté pour retourner tranquillement chez lui. Il pourrait également emprunter la diagonale de l’aérotrain qui dessert les secteurs sept à trois, mais pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?

– On se voit demain pour la sortie scolaire, elle est commune aux premières et aux terminales.

– D’accord…

Puis il disparait, agile comme un chat, en emportant mon cœur, comme toujours quand il s’éloigne de moi.

– Prenez place en silence, s’il vous plait ! nous enjoint Madame Austin, debout à l’entrée de l’aérotrain.

Ma classe s’y engouffre bruyamment, tout le monde veut une place assise près d’une fenêtre. Katerina, Romy et moi préférons rester debout et garder un peu de place pour les garçons que nous voyons arriver les mains dans les poches avec leurs camarades. Les deux autres classes de première de mon lycée entrent également pour s’entasser dans le fond, puis vient le tour de celle de Josh, Zack et Farrell.

Josh salue mes amies puis vient poser un baiser sur mon front. Je suis la seule à avoir ce privilège, et je sais que de nombreuses filles aimeraient être à ma place. Je dois chaque fois faire un effort phénoménal pour afficher un visage impassible alors qu’en réalité, j’ai envie de me pavaner. Mon meilleur ami prend place à côté de moi, contre la vitre, et passe le bras derrière mon dos pour s’appuyer sur la barre prévue à cet effet. Quel dommage que l’aérotrain ne fasse jamais de secousses, parce qu’une seule me suffirait pour tomber dans ses bras.

– C’est parti, allons visiter cette satanée Communauté qu’on ne connait pas déjà sur le bout des doigts ! se plaint Farrell.

– Regarde Aaron Carter, me lance Katerina en me taquinant du coude, première fois qu’il met les pieds dans la Plume. On dirait qu’il s’attend à tout moment à se faire attaquer par une nuée de colibris !

En effet, le garçon, un grand et beau blond issu du secteur deux, fils de l’un des membres du Conseil Population, est en train de longer l’aérotrain tout en regardant à travers les fenêtres, à gauche et à droite, l’air inquiet, comme s’il craignait pour sa vie, lui qui d’habitude affiche toujours un air suffisant. Je regrette que ma génération ne puisse plus faire de photographie, ça aurait valu le coup d’être immortalisé.

Nos professeurs nous ont donné rendez-vous au tout premier arrêt de l’aérotrain, qui suivra exceptionnellement le trajet de l’aérobus afin de passer dans l’intégralité des rues de chaque secteur avec un maximum de passagers à son bord. Ce premier arrêt se trouve à l’angle des allées Sud et Ouest de la Plume, à deux pas de chez moi. Nombreux sont les élèves qui mettent les pieds dans ce secteur pour la première fois.

Alors qu’un brouhaha assourdissant s’élève parmi les jeunes, Madame Austin souffle deux fois dans le micro branché à des haut-parleurs avant de demander le silence. Puis, l’aérotrain démarre pour commencer son tour du propriétaire.

– Secteur sept, autrement appelé la Plume, car son emblème est le colibri, explique notre prof dans son micro. C’est ici que vivent les trochilidés, âmes légères ayant vécu dix vies ou moins. Ici, vous pouvez travailler à l’usine, à l’entretien des infrastructures de la Communauté et à son nettoyage, ce qui vous permet de fréquenter les divers secteurs de la ville.

Très vite nous passons devant ma maison, semblable en tous points aux autres : un carré gris en béton brut, collé à un autre carré gris, et ainsi de suite, avec un semblant de micro-pelouse en synthétique afin d’égayer un peu l’ensemble, et un toit plat. Leurs deux niveaux se composent d’une cuisine avec fenêtre sur la gauche en entrant, et d’un salon sans fenêtre en face, avec sur la droite un escalier qui dessert deux chambres et une salle de bain. Seule la chambre de mes parents bénéficie d’une ouverture.

Puis nous entrons dans l’allée Est et sa multitude d’usines en enfilade, toutes plus grises et plus moches les unes que les autres. Sans intérêt. C’est là que travaillent mes parents, ma mère à l’usine de krell, mon père à la fabrique des équipements de la police communautaire. Madame Austin meuble en essayant de nous vanter les avantages du travail en usine. Spoiler alert : il n’y en a aucun. D’ailleurs, ça n’a pas l’air d’intéresser grand’ monde, si ce n’est Aaron qui regarde ces blocs de béton d’un air furieux. Eh bien, Aaron, il faut bien que des personnes fabriquent tes beaux vêtements et tous les objets inutiles qui meublent ton quotidien !

Nous bifurquons enfin dans l’allée Nord, qui connait un regain d’intérêt : il faut dire qu’on entend tellement de choses à son sujet qu’on s’attend presque à y voir des dragons voler. Point de dragon, seulement de malheureux tags gribouillés sur un coin de mur, des portes manquantes remplacées par des rideaux gris, des inscriptions bizarres sur les murs, des morceaux de pelouse violette, de vieilles bicyclettes sans roues abandonnées sur le trottoir, et pas une âme qui vive.

Bizarrement, Madame Austin, habituellement prolixe, ne fait aucun commentaire jusqu’à ce que nous ayons tourné dans l’allée Ouest où une série d’usines et de fabriques s’étend encore sur six kilomètres.

Alors que nous passons la banderole grise du secteur six, ma prof reprend :

– Secteur six, communément appelé le Bec à cause de son emblème : le corbeau. Secteur des corvidés, âmes légères ayant vécu entre onze et trente vies.

Le Bec ressemble en tous points à la Plume, si ce n’est qu’ici, les corvidés ont le droit de repeindre leur maison avec leurs crédits personnels. Celle de Josh est peinte en bleu roi. Comme il ne supportait plus le gris, il a travaillé deux fois plus l’année dernière pour offrir à ses parents ce rafraichissement. Je trouve ça génial.

Alors que Madame Austin explique que les corvidés peuvent se destiner à une carrière de coursier, de cuisinier, de contremaitre ou de fabricant, Josh et Farrell partent dans un délire et commencent à se prendre pour des corbeaux et à simuler un combat. Romy rit discrètement derrière son carré court en contemplant Farrell, tandis que Zack bave en observant le profil de Romy. Katerina, quant à elle, lance des cris d’encouragement et fait mine de prendre les paris sur le corbeau gagnant.

Nous quittons le Bec et ses habitations pauvres, ses usines tristes et ses cuisines coupables des bouillies lyophilisées qu’on nous sert à tous les repas, pour entrer dans le secteur cinq.

– Secteur cinq, dit la Patte. Son emblème est le lièvre, ses habitants se nomment léporidés, et ont vécu entre trente-et-une et cinquante vies.

Ici, les habitations ne sont plus mitoyennes, mais partagent un micro-jardin à gauche et à droite avec leur voisin. Les habitants peuvent peindre leur maison. Beaucoup l’ont fait. Tous les léporidés occupent des postes administratifs sans responsabilité hiérarchique. Ce sont eux qui recensent la population, et c’est parmi eux que sont formés les agents de police et de sécurité communautaires. Ce secteur est réputé être le plus sûr de la ville.

Les allées étant de moins en moins longues à mesure que l’on se rapproche du centre, le temps passé à parcourir chaque secteur est de plus en plus court.

– Secteur quatre ! annonce Madame Austin sous une ovation générale.

Il faut dire que le secteur divertissements est le plus fréquenté et le plus apprécié à bien des égards. C’est aussi un secteur rassembleur, car les habitants de tous les quartiers se retrouvent ici, tandis que personne ne s’aventure dans le Bec ou la Plume hormis leurs habitants.

– Surnommé le Croc car son emblème est le loup, continue notre professeur une fois le calme revenu. Ses habitants, les canidés, ont vécu entre cinquante-et-une et soixante-dix vies, et sont destinés à des carrières artistiques.

Comme chaque fois que je passe dans les allées Sud et Nord du Croc, je contemple avec envie les maisons aux styles et couleurs variés. Certains canidés ont installé un chevalet pour peindre dans leur jardin, et nous saluent de la main à notre passage. D’autres sculptent, écrivent, ou répètent une pièce. Ils respirent la joie, la créativité, la liberté. Nous faisons plusieurs arrêts, devant le théâtre, les musées, le cinéma, et même devant la salle d’activités où je travaille. Sans conteste, le Croc est ce que la Communauté a de meilleur à nous offrir.

– Enfin, votre très cher et bien aimé secteur trois, appelé la Griffe, dont l’emblème est l’ours. Ici vivent les ursidés, qui comptent entre soixante-et-onze et quatre-vingt-dix vies. Les ursidés peuvent accéder à tous les métiers des sciences, de la santé, de l’enseignement, et du contrôle des naissances.

– Alors, où est ta future maison, l’intello ? lance Far-rell, plein de fiel, à Zack.

– Mes parents ont fait une demande pour que je reste habiter chez eux. Ils considèrent que pour réussir ma carrière de chimiste, je dois rester à l’écart de toute distraction.

S’en suit une flopée de railleries de la part des deux compères. Même Katerina y ajoute son grain de sel, il faut dire qu’elle n’est jamais la dernière à se moquer.

L’aérotrain termine son parcours devant notre lycée. Par provocation, Josh demande tout haut pourquoi on ne visite pas le secteur deux, la Corne, ni la Cité du Savoir où travaillent les dirigeants et les plus grands scientifiques et chimistes de la Communauté. Sans surprise, Madame Austin fait mine de ne pas avoir entendu, et se lance dans une grande conversation avec son collègue, le prof de maths de la classe de Josh.

Les secteurs un et deux sont les seules zones à n’être accessibles qu’à leurs habitants. Seules des âmes lourdes ont le privilège d’y mettre les pieds. La progéniture de cette nouvelle noblesse fréquente parfois les mêmes écoles que nous autres manants, c’est le cas d’Aaron Carter, mais elle ne se mélange pas outre mesure. Même leur Pesée a lieu à huis-clos, entre eux. Toutefois, comme deux âmes lourdes n’engendrent pas forcément une âme lourde, il n’est pas rare de les voir dégringoler les rangs sociaux et intégrer un quartier comme le Bec à la sortie du lycée.

– Ça te dirait de sécher le reste des cours et d’aller visiter ma future maison ? me lance Josh en me retenant par le bras.

Je m’apprêtais à suivre le reste du groupe qui regagne lentement l’établissement, mais la perspective de passer quelques heures avec Josh en tête-à-tête dans l’illégalité la plus totale est franchement plus séduisante.

– On t’a déjà attribué une maison ?

– Mon Examen d’âme a lieu dans quelques semaines et une maison s’est libérée car Alice Lance est partie vivre avec Alice Rane.

– Ça alors, qui l’eût cru !

Lorsqu’un individu atteint dix-huit ans, la Communauté lui attribue un logement au sein du secteur correspondant au poids de son âme. Même si de nombreuses maisons sont libres, on l’oblige quand même à vivre avec quelqu’un d’autre. Si, à vingt ans, il n’a pas trouvé de partenaire, la Communauté lui en impose un qu’elle aura choisi par affinité (c’est qu’il ne va pas se faire tout seul, l’enfant unique imposé par les scientifiques !). C’est ainsi que mes parents se sont installés ensemble. Ils ne fréquentaient pas la même classe, mais se connaissaient de vue. À leurs vingt ans, comme ils n’avaient pas trouvé chaussure à leur pied, la Communauté les a fait emménager ensemble. Par chance, ils sont tombés amoureux, et m’ont conçue.

– Si tu veux mon avis, elles se sont mises ensemble parce qu’elles n’avaient pas envie d’avoir d’enfant.

Nous descendons l’allée Est à deux sur son skate. Cette prouesse nous a demandé des années d’entrainement, mais nous maîtrisons à présent la technique. Placée derrière lui, j’entoure sa taille de mes bras et je me laisse porter, yeux fermés, recherchant mon équilibre lorsqu’il met un pied à terre pour nous redonner de l’élan. C’est comme ça que j’aimerais voir la vie. En équilibre sur un skate, accrochée à Josh, les cheveux au vent.

La maison qui sera très prochainement attribuée à mon ami se trouve dans l’allée Sud de la Griffe. C’est un pavillon individuel entouré d’un jardin synthétique clôturé, peint dans une teinte bleu-gris qui lui correspond tout à fait. Elle se dresse sur deux niveaux et semble décorée avec goût, d’après ce que nous pouvons voir du trottoir. La puce de Josh ne sera activée pour l’ouvrir qu’une fois son Examen d’âme validé.

– Ce qui est bien, c’est qu’en sautant quelques murs, je reste à proximité de chez toi, dit-il en passant la main dans ses cheveux.

Je lui souris. J’espère sincèrement que notre éloignement géographique ne causera pas notre éloignement sentimental.

– Et puis, je me suis dit qu’une fois que tu auras intégré la Griffe… tu pourrais peut-être… venir habiter avec moi. Enfin, si la maison te plait, et si tu ne trouves pas un autre colocataire d’ici-là.

Il a dit ça d’un ton détaché, le regard braqué sur sa future porte d’entrée, embrasant instantanément chaque sillon de mon cerveau.

Josh me demande de vivre avec lui ?

J’ai tout à coup super chaud, mes joues prennent feu et les mots se perdent dans ma gorge. Je voudrais lui dire que passer ma vie à ses côtés est plus qu’un rêve, et que jamais, dans mes fantasmes les plus fous, je ne l’aurais imaginé me faire cette proposition. Mais aucun mot ne sort.

– C’est toi qui vois, Nina. Allez, grimpe sur mon skate, on va faire un tour à la boutique d’antiquités.

4

– Neil Harrison, enfant surdoué issue d’une famille pauvre de Texans, a débuté sa carrière dans l’industrie automobile dans les années 2130. Il est l’inventeur de l’aérocar, une voiture autonome et intelligente capable d’atteindre des vitesses folles en planant au-dessus du sol. Plus tard, il a développé l’aérotrain et l’aérobus, que nous utilisons toujours au sein de la cité. Très vite il s’est tourné vers les étoiles et a envoyé une première équipe d’astronautes en missions de colonisation sur Mars, laquelle, tout le monde le sait, s’est soldée par un désastre. Parallèlement, sa fascination pour le Bouddhisme l’a poussé à subventionner des recherches pharaoniques sur la réincarnation, et grâce à lui a été inventée la première machine capable de peser les âmes. Il a ensuite créé une deuxième machine, encore plus complexe, qui permet d’analyser les âmes en extrayant d’infimes souvenirs enfouis dans la mémoire morte de notre inconscient, et d’ainsi déceler les âmes néfastes.

Je m’aperçois que je fixe la table vide de Hope. Je me reprends et ancre mon regard sur Katerina qui gribouille sur un coin de son cahier.

– Quand, à la suite de nombreuses manipulations climatiques ayant déréglé profondément le cycle de la nature, les températures ont commencé à augmenter, atteignant dans un premier temps les cinquante degrés dans notre état, la Californie, Neil Harrison a eu l’idée de créer une ville sous-terraine où abriter sa famille et une partie de ses amis. Au terme de la Troisième Guerre Mondiale s’est produit le Cataclysme : c’est à ce moment que Neil Harrison a décidé de s’enterrer, lui et son groupe de privilégiés, pour toujours.

– Pas de s’enterrer, Sienna, de vivre sous terre, rectifie Monsieur Barkley. Pour se protéger.

– Oui, désolée. Bref, Neil Harrison a juste eu le temps de désigner son successeur avant de mourir en l’an 20 de la Nouvelle Ère. Depuis, cinq Grands Savants se sont succédés. Aujourd’hui, il s’agit de Miranda Massala, jeune surdouée de notre Communauté issue du secteur deux. Pour conclure je dirai que Neil Harrison a toujours eu la tête dans les nuages, les yeux rivés sur les étoiles, mais que, malheureusement pour lui, il a fini six pieds sous terre.

Quelques éclats de rire ponctuent mon exposé, certains applaudissent même timidement. Je retourne à ma place sans oser croiser le regard de mon professeur que je sais atterré par ma conclusion.

Comme tous les mercredis, l’après-midi est consacré au cours de Monsieur Santiago. Cet homme est un ancien Exploreur. Il a passé plus de temps à la surface que sous terre, ce qui fait de lui une sorte de légende. Une fois par semaine, il vient nous mettre en garde contre les dangers de l’extérieur et nous parler de ces horribles bestioles déformées par la radioactivité qu’il a croisées lors de ses expéditions.

À cette occasion, tous les élèves du lycée sont réunis dans l’amphithéâtre principal et chacun peut noter une question sur un petit papier qui lui est remis. Santiago en pioche quelques-uns et répond aux interrogations des élèves.

Grâce à lui, nous savons que notre État, la Californie, est enseveli sous plusieurs mètres de sable depuis plus d’une centaine d’années, et que ces dunes ne font que grossir jour après jour. Nous savons aussi que les rares espèces animales ayant survécu ressemblent à présent aux monstres illustrant les contes pour enfants : des chiens à huit yeux, des oiseaux à quatre becs. Agressifs et avides de chair fraiche, avec ça. Les températures sont insupportables et le manque d’oxygène nous condamne à une mort par suffocation. Si cela ne nous tue pas, soyons sûrs que, sans couche d’ozone pour intercepter les ultra-violets, les rayons du soleil, associés aux radiations ionisantes, s’occuperont de notre cas. Quand on pense que même sous terre, nous sommes toujours contaminés et mourons relativement jeunes, je n’ose imaginer ce qu’il adviendrait de nous si nous vivions à l’air libre.

Assis à ma gauche, Josh, les coudes sur les genoux, doigts croisés, semble attendre quelque chose avec impatience.

– Il ne pourra pas échapper à ma question, cette fois, me lance-t-il alors que je le regarde d’un air interrogateur.

Ses yeux verts pétillent. Il a le sourire le plus malicieux de la Communauté et je me réjouis intérieurement que le plus souvent, il me soit adressé.

– Que lui as-tu posé comme question ?

– Que devient-on une fois exilé.

– Tu as déjà essayé de lui poser cette question.

– Oui, mais cette fois il ne pourra pas faire comme s’il ne l’avait pas vue : il y a trente-deux papiers dans cette urne, et trente-deux fois la même question.

Je ris en levant les yeux au ciel. Quand il a une idée en tête, il est impossible de la lui enlever.

L’exil est un peu tabou dans la Communauté. Certes, il est nécessaire à notre survie. Imaginons qu’une âme néfaste décide de renverser nos dirigeants et anéantisse tout ce qui a été créé en 199 ans. Nos scientifiques ne manquent pas d’arguments pour prôner l’exil. Mais jamais encore ils ne nous ont expliqué officiellement où sont envoyées les âmes néfastes. Nos professeurs, quant à eux, se contentent d’éluder la question en nous rappelant qu’il vaut mieux se concentrer sur les acteurs de la paix au sein de la Communauté, plutôt que sur ceux qui auraient pu amener la guerre.

En réalité, nous savons très bien où sont envoyés les exilés. Sur l’île des Néfastes. Cette île, tout gamin en entend parler dès son plus jeune âge. C’est souvent la menace ultime d’un parent désarmé face à un enfant capricieux : « Arrête ou je t’envoie sur l’île des Néfastes ! ». Pourtant, personne ne sait où elle se situe, ni s’il s’agit d’une prison ou d’un abattoir. Une chose est sûre : un membre de la Communauté qui a toujours vécu surprotégé ne pourrait pas y survivre plus d’une journée ou deux. Sans compter les créatures sanguinaires qui n’attendent que de se mettre à table.

Je pense à Hope, furtivement, et me demande si elle est encore vivante. Cela fait presque deux mois qu’elle a été exilée, c’est impossible qu’elle soit toujours en vie. Alors je secoue la tête pour la chasser de mes pensées : se concentrer sur ceux qui restent.

Après nous avoir fait un énième exposé sur les dégâts que causent les rayonnements sur notre corps, et nous avoir projeté une série de vieilles photographies (de l’époque où on en faisait encore) de brûlures et de cloques purulentes provoquées par le contact avec une source radioactive, Santiago prend son air solennel et plonge la main dans le bocal transparent contenant les papiers pliés.

Il en tire un au sort, le déplie, le lit, le replie, le met de côté sans un mot, puis passe au suivant. Tandis qu’un sourire éclaire le visage de mon meilleur ami qui sait pertinemment que le papier suivant comporte la même question, Santiago replie le second et l’envoie rejoindre le premier. Au troisième papier, il comprend qu’il s’est fait avoir, passe sa main sur son menton basané, semble réfléchir quelques instants, puis ouvre enfin la bouche :

– Voici donc la question : « Comment expliquez-vous que vous n’ayez pas de cancer alors que vous avez souvent été à la surface ? ».

Surprise, je me tourne vers Josh qui fronce les sourcils.

– La saleté, il a changé la question !

– Ça t’étonne ? demande Farrell, assis juste derrière nous. Pas de question qui fâche, on nous le dit à chaque fois.

– Peut-être que tu n’as pas subtilisé la totalité des questions, propose Zack qui plisse des yeux depuis tout à l’heure pour essayer de discerner les expressions du visage de Santiago.

– Impossible, j’ai vérifié. Elles sont toutes là, répond Josh en montrant l’intérieur de son sac à dos.

En effet, des dizaines de petits papiers tapissent le fond de son sac.

– Donc il a changé la question, conclut Romy.

Alors que Santiago nous vante les mérites des combinaisons inventées par le deuxième successeur de Neil Harrison, qui permettent de rester un temps donné en contact avec les radiations et les températures extrêmes, ce qui explique pourquoi le cancer l’a jusqu’à présent épargné, je regarde Josh ronger son frein silencieusement. Il n’a jamais aimé tomber sur plus malin que lui. Seulement, des plus malins que lui, il y en a plein la Cité du Savoir.

– Peu importe, j’irai lui poser la question directement à la fin du cours. Et là, il sera bien obligé de me répondre.

Lorsque sonne la fin du cours, à seize heures, l’amphithéâtre se vide lentement de ses étudiants. Josh et moi attendons tranquillement que tout le monde soit sorti, y compris nos amis qui vont soit travailler, soit étudier, avant de descendre auprès de Santiago. En nous voyant arriver, l’homme, aux ancêtres portoricains, lève la tête de ses notes pour nous demander :

– Vous avez encore une question ?

– À vrai dire, je n’en ai qu’une seule, et vous n’y avez pas répondu, rétorque Josh.

Je le laisse passer devant moi pour aller se confronter à l’ancien Exploreur. Ce dernier tombe le masque.

– Alors c’est vous, le coup des questions identiques ? Comment vous avez fait ça ?

– Je suis plein de ressources. Qu’advient-il des exilés, Monsieur Santiago ?

– Écoutez, Monsieur…

– Dickens. Josh Dickens.

– Je peux vous appeler Joshua ? Après tout, c’est le nom inscrit sur la liste officielle.

Les yeux braqués sur son interlocuteur, mon ami ne bronche pas.

– Qu’advient-il des exilés ? se contente-t-il de répéter, posément.

– Vous le savez très bien.

– Qu’y a-t-il sur cette île ? Est-ce qu’on nous envoie là-bas pour nous écarter de la Communauté, ou est-ce une façon de nous condamner à mort ?

– La Communauté ne condamnerait jamais qui que ce soit à la peine de mort !

– Car exiler ses membres sur une île sans ressources, irradiée et habitée par d’horribles créatures mangeuses d’hommes, ce n’est pas les condamner à une mort certaine, peut-être ?

– Vous allez m’écouter, Joshua…

Cette fois-ci, le ton de Santiago se fait plus menaçant.

– Ni vous ni moi n’avons jamais mis les pieds sur cette île. Personne ne sait ce qu’elle abrite. Des lapins roses, des éléphants qui volent, j’en sais rien et je m’en tamponne ! Ce que je sais, c’est qu’à l’heure actuelle, je coule des jours heureux sous terre, grâce à la Communauté. Et si vous voulez que ce soit toujours votre cas à vous aussi, je vous conseille d’arrêter de poser ce genre de question.

Après quoi, il referme d’un geste sec sa sacoche en krell et tourne les talons.

– C’est un imposteur, lâche Josh, les poings serrés.

– Laisse tomber, tu vois bien qu’il n’aime parler que de ce qu’il connait.

– Il ne connait rien. Je trouverai un autre moyen de me renseigner.

– Mais à quoi bon ? lancé-je, énervée. Qu’est-ce que ça fait, si cette île existe vraiment et qu’elle n’est qu’une sorte de métaphore de la chaise électrique ? Pourquoi tu tiens tellement à le savoir ?

– Imagine que Hope soit toujours en vie. Et qu’elle soit là-bas.

– Alors c’est ça ? C’est pour Hope ? Et tu voudrais quoi, sortir d’ici on ne sait comment, braver les radiations et le manque d’oxygène pour la sauver ? Et ensuite ? Vous creusez votre propre trou et vous vivez enterrés et heureux jusqu’à votre mort ?

Furieuse, je décide de partir en courant avant que les larmes ne me montent aux yeux. Je sais que Josh a toujours admiré Hope, pour son courage, pour son insubordination, son intelligence. À côté d’elle, moi, je suis un parfait petit animal de compagnie, distrayant et mignon.