Le Secret de la porte de fer - Gaston Clerc - E-Book

Le Secret de la porte de fer E-Book

Gaston Clerc

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Beschreibung

Redécouvrez la plus célèbre histoire pour enfants du début du XXe siècle

Quatre garçons aussi curieux (téméraires ?) qu’astucieux se lancent à l’assaut d’une vieille porte de fer et des innombrables secrets qu’elle renferme…
Une aventure trépidante à l’intrigue sans faille qui ne laissera de marbre ni les petits explorateurs en herbe, ni les grandes personnes nostalgiques. Un roman initiatique sur la jeunesse et l’apprentissage, sur l’époque des grandes découvertes et de l’émerveillement candide.

Plongez dans un passé où les enfants appliquaient les leçons scolaires à la vie de tous les jours

EXTRAIT

Les uns après les autres, les écoliers avaient quitté la promenade. Trois jeunes garçons seulement causaient encore avec animation. L’un d’eux, surtout, bouillant de vie et d’entrain, paraissait expliquer à ses camarades tout un plan de conquête.
– Je vous dis que nous le tenons, maintenant ! s’écria-il.
– Bon ! c’est la troisième fois, Divico, que tu nous répètes cette phrase, et nous n’en savons pas davantage ! En fin de compte, tu nous ennuies avec tous tes mystères.
Divico Torbier fit la moue, et voulut s’expliquer. Le troisième écolier ne lui en laissa pas le temps.

CE QU’EN PENSE LA CRITIQUE

«  Le Secret de la porte de fer est un roman pour la jeunesse dont la lecture ne laisse pas indemne, quelque 100 000 Romands peuvent en témoigner. Écrit pendant la Grande Guerre par Gaston Clerc, professeur dans une école privée de Villars, ce livre qui a jeté une ombre tenace sur bien des enfances insoucieuses. » Le Temps

A PROPOS DE L’AUTEUR

Gaston Clerc était professeur dans une école privée à Villars. Tous les jours, il inventait des épisodes de cette histoire pour ces élèves ennuyés. Ecrit pendant la guerre de 1914, Le Secret de la Porte de fer s’est vendu à plus de 100 000 exemplaires.

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Seitenzahl: 282

Veröffentlichungsjahr: 2015

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CHAPITRE PREMIER

OÙ L’ON FAIT CONNAISSANCE DE TROIS GARÇONS AVENTUREUX ET D’UN CHATEAU MAUDIT

LES uns après les autres, les écoliers avaient quitté la promenade. Trois jeunes garçons seulement causaient encore avec animation. L’un d’eux, surtout, bouillant de vie et d’entrain, paraissait expliquer à ses camarades tout un plan de conquête.

– Je vous dis que nous le tenons, maintenant ! s’écria-t-il.

– Bon ! c’est la troisième fois, Divico, que tu nous répètes cette phrase, et nous n’en savons pas davantage ! En fin de compte, tu nous ennuies avec tous tes mystères.

Divico Torbier fit la moue, et voulut s’expliquer. Le troisième écolier ne lui en laissa pas le temps.

– Parfaitement, André Rocheau a tout à fait raison, et je me permettrai une bonne fois de te le dire franchement, mon vieux : tu t’imagines un peu trop facilement que tu possèdes seul des secrets merveilleux. Divico, tu as décidément un peu trop de tendance à te croire supérieur à chacun, et cela pourrait te causer un jour de sérieux ennuis. Ainsi, avec la prétendue trouvaille que tu as faite …

– Prétendue trouvaille ! … Tu te montres bien incrédule aujourd’hui, Monsieur Georges Visandier, et je crois …

– Tu ne crois rien du tout ! C’est à peine si tu sais réfléchir, mon pauvre ami ! interrompit le jeune garçon qui venait de faire une si verte leçon au bouillant et pétulant Divico Torbier. Tu parles toujours sur un ton triomphateur de tes inventions, de tes traits de génie et, quand on va au fond du sac, on ne trouve rien, mais rien du tout.

– Et ceci, n’est-ce donc rien du tout ?

En prononçant ces paroles, le jeune garçon sortit de sa poche un objet qu’il agita violemment en l’air.

– Qu’est-ce que cela ?

– Montre un peu.

– Quoi donc ? Une clef ?

– Parfaitement, Monsieur, c’est une clef, et c’est moi qui l’ai faite.

– Toi ?

– Moi-même !

– Tiens ! Mais elle ne se présente pas mal.

– Vous pouvez croire qu’elle m’a donné de la peine. Que de coups de lime avant d’arriver à chef ! J’en ai encore les doigts tout meurtris. De la tôle de quatre millimètres, mes chers, et solide, je vous en réponds ! Ce n’est pas vous qui en seriez venus à bout. Il en faut de la force, pour un tel ouvrage, et quel coup d’œil, par dessus le marché ! Heureusement que je n’en manque pas !

Georges Visandier jeta un regard malicieux au garçon timide et pâlot qui complétait ce trio d’écoliers.

– Qu’en penses-tu, André ? dit-il. Vraiment, si ce malin de Divico était aussi fort en orthographe et en arithmétique qu’il est habile serrurier, il avancerait d’un bon rang à l’école. Si j’ai un conseil à te donner, André, c’est de prendre garde : s’il continue, Divico va te prendre ta place de premier.

André Rocheau rougit légèrement.

– Ne chicanons pas Divico, Georges. Sa clef est vraiment très jolie et je n’aurais certainement pas pu la faire moi-même. Mais à quoi sert-elle, Divico ?

– A ouvrir une serrure bien sûr ! répondit le jeune garçon d’un ton âpre et qui montrait à quel point il avait été vexé par les plaisanteries de Georges Visandier.

Celui-ci s’en aperçut et, en bon camarade, il voulut guérir la blessure qu’il avait faite.

– Eh ! quoi ? dit-il. Vous voilà fâché, Monsieur l’artiste ? Vous ne pouvez donc pas comprendre une seule fois la plaisanterie ? Ah ! je vois bien ce que je devrai faire, continua-t-il en prenant un air affecté et mélancolique. C’est à genoux qu’il me faudra demander pardon à mon cher ami, Divico Torbier, le grand serrurier !

Au même moment, prompt comme l’éclair, il fit une cabriole et se trouva sur ses mains, la tête en bas, le corps superbement arqué et les jambes en l’air, à quelques centimètres seulement de la tête de son ami.

– Pardon, Monsieur, commença-t-il à chantonner, sur mes genoux, mon cher Monsieur, sur mes genoux, j’implore ardemment ma grâce. Accordez-la, sinon, Monsieur, je m’en passerai ! » Et, à mesure que Divico reculait, afin de laisser un espace raisonnable entre son nez et les souliers impertinents de son camarade, ce dernier avançait sur ses mains et paraissait tout à fait à son aise dans cette position anormale.

Divico Torbier se laissa dérider.

– Espèce de clown, s’écria-t-il, relève-toi, mais ne recommence plus tes …

Cette recommandation se termina par un éclat de rire formidable : Georges Visandier, imperturbable, continuait sa promenade irrévérencieuse ; mais, cette fois, il relevait alternativement ses mains, gravement, comme un coq vaniteux qui arpente son poulailler en levant et en posant successivement ses pattes sur le sol avec un sérieux de gros propriétaire. L’expression de son visage était si comique que, seul, un fou-rire énorme pouvait traduire les sentiments des deux spectateurs : la réconciliation était achevée, et Georges Visandier, d’un coup de rein, pouvait se remettre sur ses pieds.

– Tu vas nous dire, maintenant, à quelle serrure s’adapte ta clef ?

– Avec plaisir, mon cher. Elle doit ouvrir la porte de fer du château !

– Du château …

– Mais oui, bien sûr, du château des Monte-Poudre, continua Divico. Bon, voilà notre André qui en est devenu pâle ! Mais, n’aie donc pas peur, grand niais ! Attends au moins pour trembler que nous soyons dans ces fameux souterrains. Là, nous te permettrons d’avoir un petit grain de frayeur, mais un petit grain seulement, et jusqu’à ce moment, tu dois être calme, mon cher. Du calme, voilà ce qu’il faut dans la vie, sinon on ne réussit pas, comme dit mon père.

En entendant nommer le château des Monte-Poudre, Georges Visandier, sans pâlir comme son camarade, était devenu sérieux, et son regard, involontairement, s’était porté vers une éminence couverte d’arbres touffus, qui s’élevait dans la forêt voisine.

– Sois prudent, Divico, dit-il lentement, et ne t’embarque pas à la légère dans une aventure de découvertes. Le château est maudit. Oui, tu as beau sourire, il est maudit, et, de plus, tu sais qu’il est absolument interdit d’y pénétrer de quelque façon que ce soit.

– Que veux-tu dire ? demanda Divico Torbier en faisant une moue dédaigneuse.

– Mais tu sais aussi bien que moi que les autorités ont défendu, d’une manière formelle, de s’introduire dans le château, même si l’on réussissait à y découvrir un nouvel accès. Depuis la disparition de « l’Allemand » …

– Quel Allemand ? demanda André Rocheau.

– Mais tu te rappelles bien : cet homme qui était arrivé tout d’un coup dans le village et qu’on croyait à la recherche de trésors imaginaires.

– Ah ! oui, je me souviens maintenant. N’avait-il pas de curieux habits jaunes et une cicatrice au visage ?

– Parfaitement.

– Il me semble qu’on l’a vu rôder très souvent dans les environs du château ; il devait avoir une fêlure au crâne, car il n’avait de rapports avec personne et paraissait hanté par une idée fixe.

– N’était-ce pas un botaniste ?

– Une drôle d’espèce, en tout cas. Il portait bien, il est vrai, une boîte à herboriser ; mais jamais on n’aperçut la couleur de ses fleurs, et il est très probable qu’il avait bien d’autres soucis en tête. Son herbier n’était sans doute qu’un prétexte.

– Alors, toi aussi, tu crois que c’est dans le château que ce rôdeur s’est envolé ?

– Oui. Pendant des semaines on l’a vu errer autour du château ; et puis, un beau jour, bernique ! plus d’Allemand, et pas moyen de retrouver ses traces !

– Alors, raison de plus pour pénétrer ce mystère.

– Divico, Divico, les hommes du village n’ont pas réussi à le percer, et tu voudrais, toi, un jeune garçon …

– Certainement ! Puisque personne n’a eu le courage de poursuivre les recherches nécessaires, nous les entreprendrons, tout simplement. Ce sera une chose extrêmement captivante, et je suis sûr que nous aboutirons au succès.

– Mais, sais-tu bien, imprudent, pourquoi il n’est pas sage d’entrer dans cette propriété infernale, de pénétrer dans ce château plein d’énigmes et d’obscurités ?

Divico Torbier fit une moue, et Georges Visandier poursuivit.

– Tu connais pourtant aussi bien que moi ce qu’on dit de ces souterrains à surprises ?

– Oui, hé bien ?

– Tu sais que déjà plusieurs personnes y ont pénétré …

– Et je sais aussi qu’elles n’en sont pas revenues. Qu’est-ce que cela prouve ? Rien du tout, sinon que ces personnes ont mal pris leurs mesures, ou qu’elles avaient quelque intérêt à disparaître du pays sans qu’on pût retrouver leurs traces.

– Tu es fou, mon pauvre ami.

– Pas le moins du monde.

– Tu es malade.

– Merci.

– C’est toi, Divico Torbier, toi, un jeune garçon, qui voudrais t’engager dans une aventure de cette espèce ?

– Oui, moi … avec vous deux !

– Avec nous deux ?

– Comme je vous le dis !

– Mon cher ami, il faut te soigner, car tu es dangereusement malade ! L’hospice t’attend ! Avec nous deux ? Elle est bien bonne, en vérité ! Entends-tu, André ? Il veut nous emmener avec lui ! Non, vraiment, je ne te croyais pas si naïf, mon pauvre Divico. Tu ne doutes de rien !

– De rien, comme tu le dis. Tout seul, je ne saurais ouvrir la porte que j’ai découverte, car elle est trop lourde. J’ai besoin d’aide, et j’ai pensé que vous me donneriez un coup de main, André et toi.

– Alors, mon vieux, tu t’es trompé.

– Comment ?

– Jamais nous ne consentirons à t’accompagner. Nous ne sommes pas assez stupides pour cela et nous avons autre chose à faire pour le moment, n’est-ce pas, André ?

– Pour sûr, répondit le jeune garçon interpellé. Du reste, Divico, je ne suis pas assez fort pour t’être de quelque utilité.

– Bravo ! André, je pensais bien exprimer ta pensée, reprit Georges Visandier. Je suis content de voir que nous sommes d’accord.

Divico Torbier regardait ses camarades d’un air de doute. Il semblait ne pas comprendre leur refus.

– Ecoutez, finit-il par dire, la plaisanterie a assez duré.

– Quelle plaisanterie ?

– Celle que vous me faites maintenant. Vous n’êtes pas sérieux.

– Pas sérieux ? C’est toi qui ne l’es pas, d’oser même nous faire une proposition aussi absurde.

– Absurde ! Absurde ! Ma proposition n’a rien d’absurde, reprit Divico qui commençait à s’échauffer. J’ai étudié mon projet depuis longtemps …

– Ce qui ne signifie pas grand’chose ! interrompit Visandier avec finesse.

– Ah ! vous m’ennuyez à la fin, rétorqua l’imaginatif Divico Torbier. Maintenant que je vous ai révélé mon secret, vous ne pouvez me faire faux-bond. Ce serait une trahison, ni plus ni moins.

– Une trahison ?

– Oui.

– Mon pauvre Divico, ne t’emporte pas.

– Je ne m’emporte pas, et c’est toi qui me provoques.

– Un peu de tranquillité, je te prie. T’ai-je prié de me faire des confidences ?

– Non.

– T’avons-nous demandé quels sont tes projets ?

– Non, mais cela ne veut rien dire.

– Cela veut dire beaucoup, au contraire.

Comme nous ne t’avons fait aucune promesse, nous avons gardé notre liberté complète.

– Complète, en effet, appuya André Rocheau. Tu ne peux nous obliger à désobéir, et tu n’avais qu’à garder ta langue au chaud.

– Ah ! je vois bien, s’écria Divico sur un ton de martyr, que j’ai eu tort de me fier à vous, et que vous allez me vendre !

– Te vendre ?

– Oui, oui, c’est bien votre intention. Allez, courez avertir mes parents, dites-leur ce que je veux entreprendre, racontez-leur tout !

– Divico, ne dis pas des bêtises.

– Vous avez beau faire, je m’aperçois bien de ce que vous complotez, vous deux. Trahissez-moi : je ne pouvais rien attendre de mieux de vous, je m’en rends compte maintenant.

– Te trahir, jamais de la vie ! Tu as eu confiance en nous, et nous ne dirons rien de tes beaux plans … Et encore, je me demande si mon devoir ne serait pas d’empêcher une sottise …

– Ah ! nous y voilà ! Tu l’avoues enfin, et tu ne peux plus le cacher ! Hé bien ! livre-moi, va répéter à mon père ce que je t’ai dit !

– Divico, Divico, calme-toi et ne te fâche pas de cette manière.

Mais le ton affectueux et cordial d’André Rocheau semblait irriter encore davantage le bouillant garçon. Son visage devenait rouge, ses yeux irrités lançaient des regards menaçants, tandis que tout son corps s’animait.

– Ah ! que je me suis trompé, reprit-il au bout d’un instant. Que je me suis trompé ! Moi qui vous croyais courageux et qui pensais que rien ne pourrait vous effrayer ! Ce qui vous retient, c’est la peur et rien d’autre, le trac de voir des fantômes ou quelque chose de pareil ! Vous n’êtes que des poltrons !

A ces mots, prononcés rageusement et avec un accent de profond mépris, Georges Visandier bondit.

– C’est assez, fit-il sèchement, la figure enflammée, le poing résolument serré, et la voix décidée. Des poltrons ? Si tu n’étais mon ami, je te ferais comprendre un peu brusquement qu’en tout cas, je n’ai pas peur de toi. Mais je vais te montrer que les spectres et les souterrains ne m’effraient pas davantage que tes poings, et je t’accompagnerai au château. C’est là que nous verrons lequel est le plus courageux !

A ces mots, Divico Torbier oublia toute colère. Son visage s’épanouit aussitôt et sa voix redevint enthousiaste et joyeuse.

– Vraiment, tu consens ? C’est gentil ! André sera des nôtres aussi, n’est-ce pas ? Ce sera magnifique ! Vous verrez, nous nous amuserons comme des rois, et je suis certain que nous ne courrons aucun danger. Nos parents ne soupçonneront pas le moins du monde notre escapade, et n’auront, par conséquent, aucune inquiétude. De ce côté, vous pouvez être absolument tranquilles.

– Je n’en suis pas aussi convaincu, répondit Georges Visandier. Mais quoi qu’il arrive, c’est toi qui l’auras voulu, Divico, par tes accusations injustes.

– Ne craignez rien, je prends la responsabilité de toute l’affaire.

– Cela ne raccommodera rien, si quelque accident s’ensuit.

– Ah ! ne soyez pas aussi pessimistes, s’écria Divico, et ne gâtez pas mon plaisir par des figures renfrognées. Je vous promets une partie merveilleuse, et vous me remercierez lorsqu’elle sera terminée.

– Nous verrons bien !

– J’aurais certainement été à la découverte tout seul, continua Divico Torbier, si la porte de fer n’avait pas été si difficile à ouvrir. J’espérais que ma clef …

– Mais de quelle porte parles-tu, Divico ?

– Tu connais la Ravine déserte ?

– Près du patinage, n’est-ce pas ?

— Oui, à deux pas de là, c’est ce joli vallon que dominent les restes du château.

– J’y suis, maintenant.

– C’est là que, cachée parmi des broussailles, j’ai découvert ma fameuse porte de fer.

– Découvert ? Tu veux dire redécouvert, je pense. Car tu ne prétends pas être le premier qui ait vu cette porte ?

– Cette question ne me regarde pas pour le moment. L’essentiel est que je l’aie aperçue et que j’aie réussi à l’ouvrir.

– Comment as-tu fait ?

– Attendez que je continue. C’est tout à fait par hasard que je tombai un jour sur cette porte, en allant cueillir des framboises. Depuis longtemps, j’avais envie de trouver un chemin ignoré de tout le monde pour entrer dans le château. Aussi, cette masse de vieux fer rouillé me frappa vivement, et je vis bien vite tout le parti que j’en pourrais tirer, si je parvenais à l’ouvrir.

– Cette porte paraissait donner dans les souterrains ?

– Justement, et c’est ce qui en faisait la valeur à mes yeux.

– Tu crois donc vraiment que les souterrains du château existent encore ?

– Qui en pourrait douter ?

– Eh ! qui sait si leurs murs ne se sont pas effondrés ? Le château est si vieux et il est si ruiné !

– Oui, j’en conviens. Mais je n’y pensai pas, d’abord. Une seule idée m’entra dans la tête : me fabriquer une clef qui me permît d’ouvrir la porte.

– Et tu as réussi ?

– Oui, vous le voyez. Il m’a fallu plusieurs essais, mais j’y suis enfin parvenu.

– Tiens ! mais cette clef ouvre ta serrure ?

– Oui, et c’est bien là le plus surprenant de toute l’affaire.

– Mais tu nous as dit, il y a un moment, que la porte était trop lourde pour toi, et que tu n’avais pu l’ouvrir. Maintenant, tu sembles nous dire le contraire.

– Je me suis mal exprimé. Voici ce qui s’est passé. La première fois, j’ai introduit ma clef dans la serrure, sans grand espoir de succès. Ah ! je vous assure que mon cœur battait ! Un moment, j’ai failli partir, sans essayer davantage, tant je craignais un échec ! Je suis resté ainsi un petit moment, puis j’ai commencé de tourner lentement la clef dans la serrure. Cela marchait ! Soudain, la clef s’arrête et refuse d’aller plus loin ! J’exerce sur elle une pression – mon cœur battait encore plus fort et j’avais chaud, vous pouvez m’en croire ! – et je sens quelque chose céder dans la serrure, un peu de rouille, je pense ; la clef continue son chemin, et, crac, un bruit sec : la serrure est ouverte !

– Non !

– Ce n’est pas possible ?

– Si. Mais écoutez la suite. Au même instant voilà la lourde porte qui s’entr’ouvre environ d’un centimètre. Vous pouvez vous imaginer mon bonheur et ma fierté. Ici, il est vrai, se place quelque chose d’étrange : j’essaie d’ouvrir la porte en plein, mais cela m’est parfaitement impossible. Je puis bien la fermer, la rapprocher du mur, l’en écarter d’un centimètre, mais à mesure que je la tire à moi, elle devient plus lourde, et je dois renoncer à m’ouvrir un passage suffisant.

– Que c’est curieux !

– N’est-ce pas ?

– Et malgré tous tes efforts, tu n’es pas arrivé à ouvrir cette porte davantage ?

– Non. J’ai eu beau faire.

– Très étrange !

– Et en prenant un levier ?

– Je n’ai pas essayé. Mais j’ai l’idée que cela n’eût servi de rien. Il nous faut être nombreux, et c’est pour cette raison que j’ai besoin de vous. A nous trois, j’ai la conviction que nous réussirons. Je pense que quelque chose est dérangé dans la porte – pensez, elle est si vieille ! – et qu’il suffira d’être quelques-uns pour triompher de sa résistance.

Peu à peu, les trois amis étaient devenus aussi enthousiastes les uns que les autres. Georges Visandier et André Rocheau, dans leur ardeur et leur entraînement, avaient oublié l’interdiction de s’introduire dans le château et ne pensaient plus aux dangers que pouvait présenter une excursion dans de vieux souterrains inconnus. Quant à l’idée qu’ils seraient peut-être, par leur désobéissance, la cause d’inquiétudes mortelles pour leurs parents, elle leur était complètement sortie de la tête. Ils se laissaient séduire de plus en plus par l’attrait d’une excursion qui promettait des instants palpitants, et leur imagination en fièvre bouillonnait à la pensée de toutes les aventures qui les attendaient.

– Quand partons-nous en campagne ? demanda subitement Georges Visandier.

– Il nous faut au moins consacrer un jeudi après-midi à nos recherches, répondit Divico Torbier.

– Oui, certainement.

– Si nous choisissions la journée de demain ?

– Oui, c’est cela. Ne perdons pas de temps.

On ne sait jamais quel obstacle peut surgir.

– Vous seriez donc disposés à partir demain ?

– Oui, oui.

– Nous pourrions nous trouver vers deux heures à la Fontaine des Trois-Pigeons. Il vaut mieux que nous ne quittions pas tous le village ensemble, car cela pourrait donner l’éveil.

– C’est une bonne idée.

– Devrons-nous emporter des provisions ?

– Cela va sans dire. D’abord, il nous faudra probablement goûter dans le souterrain ; et puis, si par hasard nos recherches se prolongeaient plus que nous ne le pensons, il s’agit que nous puissions nous sustenter convenablement.

– D’accord. Il est nécessaire aussi que nous prenions chacun quelques bougies avec nous. Moi je me charge de la ficelle et de la craie qui nous permettra de faire des marques utiles au cas où le souterrain aurait des embranchements.

Les jeunes garçons restèrent un instant pensifs, se creusant la tête pour découvrir ce qui pourrait encore leur être utile.

– Savez-vous ? dit soudain Georges Visandier. J’ai bien envie d’inviter à notre course mon cousin François Ricarbou. Qu’en pensez-vous ?

– Ton cousin ?

– Oui, il est venu chez nous pour quelques jours de vacances. C’est un garçon extrêmement intelligent, et il nous rendrait à l’occasion de grands services.

– Tu ne crois pas qu’il nous vendrait, si tu lui parlais de l’affaire ?

– Ne crains rien, répondit Georges. Il ne connaît pas le château. Du reste, je ne lui dirai pas le but précis de notre expédition.

– Dans ce cas, je te laisse entièrement libre ; tu peux l’inviter à se joindre à nous.

– Très bien. Maintenant tout me paraît soigneusement arrangé.

– Donc, à demain, à la fontaine des Trois-Pigeons, à deux heures. Je me sauve maintenant, parce que j’ai encore des commissions à faire. Et surtout, pas un mot de toute l’affaire à qui que ce soit !

Les trois amis se séparèrent et s’en allèrent chacun de son côté, en songeant à la fameuse expédition projetée. Ils se doutaient bien peu des aventures qui leur étaient réservées.

Leur désobéissance et leur imprudence allaient leur coûter cher. On le leur aurait dit, qu’ils ne l’eussent pas cru, tant la confiance qu’ils avaient en eux-mêmes était grande. Ils devaient encore apprendre qu’on ne désobéit pas impunément aux ordres et aux conseils d’hommes plus âgés, qui ont acquis de la sagesse et de l’expérience.

CHAPITRE II

OÙ L’ON ASSISTE A L’ÉTRANGE CONDUITE D’UNE PORTE

LES trois amis eurent de la peine à s’endormir ce soir-là. L’idée de l’escapade projetée pour le lendemain leur trottait dans la tête et les tenait éveillés. Quand, enfin, ils se furent assoupis, des cauchemars étranges troublèrent leur sommeil. Divico Torbier rêvait qu’il se trouvait dans le souterrain du château, seul et sans lumière. Tout à coup, un vif éclat illuminait les ténèbres qui l’effrayaient, et le jeune garçon voyait apparaître devant lui une espèce de diable habillé de rouge et qui lui faisait des grimaces. Mais soudain, le diable s’évanouissait, pour laisser à sa place une chose étrange, que Divico ne reconnaissait pas tout de suite. Le jeune garçon avait peur cependant, et cette chose qui fascinait son regard, lui enlevait toute joie et toute sécurité ; peu à peu, Divico Torbier reconnaissait en elle un œil, un œil immense comme celui de Caïn. Et l’œil le fixait, le poursuivait, et semblait atteindre jusqu’à son cœur ; puis il s’effaçait à son tour.

Quand Divico s’éveilla, il était fatigué et ses paupières étaient pesantes. Il pensa aux visions de la nuit et se souvint en particulier de l’œil qui l’avait regardé. Que lui voulait donc cet œil ? Divico tâcha d’écarter de son esprit cette question désagréable, mais il n’y réussit pas, et toujours il croyait voir la noire prunelle qui le suivait et qui semblait lui reprocher sa désobéissance.

– Que je suis stupide de m’occuper de ce rêve, finit-il par se dire. Les rêves ne signifient rien, on me l’a assez souvent répété, et le mien n’a certainement aucune valeur. N’y pensons plus.

Divico aurait mieux fait de comprendre ce que sa conscience avait voulu lui dire. Il devait prendre la résolution de ne pas entraîner au mal ses camarades, mais il fit la sourde oreille, et peu à peu son esprit se calma. Il procéda à sa toilette comme d’habitude, déjeuna et se rendit à l’école. Il y trouva ses camarades.

– Hé ! Torbier, lui cria l’un d’eux. Nous allons aux fraises cet après-midi. Es-tu des nôtres ?

– Les fraises sont déjà mûres ? fit Divico avec un air de doute. Vous devez vous tromper, car la saison n’est pas assez avancée. Il me semble que vous devriez encore attendre une semaine.

– Mais, mon cher, puisque Vaudron en a vu de ses propres yeux, pas plus tard qu’hier, une véritable jonchée !

– Alors, tout va bien. Mais je ne suis pas libre cet après-midi.

– Ah ! le malin ! voilà pourquoi il ne voulait pas que les fraises soient mûres ! Tu aurais bien voulu nous voir retarder de quelques jours notre expédition, vieux farceur ! Mais, si nous ne profitons pas du temps, les oiseaux et les limaces ne nous laisseront que des tiges.

– Je me soucie fort peu de vos fraises, reprit Divico. J’ai du travail plus important pour cet après-midi.

– Qu’est-ce donc ?

– C’est un devoir pour l’école ?

– Non.

– Quoi donc ? Tu dois aider à tes parents ?

– Justement, répondit Divico, en devenant rouge comme une cerise. Mais il se reprit, honteux déjà de son mensonge.

– Ou plutôt non, ce n’est pas tout-à-fait cela. Mais ce que j’ai à faire est un secret ; je ne vous en parlerai que demain.

– Un secret ? Lequel ?

– Je ne puis vous le dire maintenant.

– Si, Torbier ! Sois un bon camarade et ne nous fais pas languir.

– C’est tout à fait inutile. Je ne puis pas parler.

Mais la cloche sonnait, et les écoliers se hâtèrent d’entrer dans leurs salles respectives.

A ce moment, Divico aperçut Georges Visandier et se rapprocha de lui.

– Mon cousin Ricarbou vient avec nous.

– Vraiment ? Tu lui as au moins recommandé le silence le plus absolu sur notre course ?

– Je ne lui ai pas dit où nous irions. Nous n’avons donc rien à craindre.

– Bon.

– C’est une excellente recrue, tu verras. Mon cousin est un débrouillard hors ligne, et c’est très agréable de causer avec lui.

– Très bien, très bien. Entrons vite en classe, maintenant. N’arrivons pas en retard, pour ne pas être punis cet après-midi.

Les heures de cette matinée parurent longues aux trois conspirateurs. A tout moment, Divico avait la tentation de regarder à sa montre, mais la peur de se faire reprendre par le maître l’en empêchait.

Alors il tendait le cou et tâchait d’apercevoir à travers la fenêtre la grande horloge de l’église. Mais, n’y parvenant guère, il s’en consolait en lançant des coups d’œil navrés dans la direction de Georges Visandier qui s’en amusait beaucoup, malgré sa propre impatience.

Pourtant, comme les secondes s’écoulaient, les minutes passèrent aussi, et les heures. A midi, ce fut la dispersion générale des écoliers, qui rentrèrent chez eux tout joyeux à la pensée de jouir d’un après-midi de congé.

A deux heures, quatre garçons se rencontraient auprès de la pittoresque fontaine des Trois-Pigeons ; c’étaient nos écoliers aventureux. Leurs sacs de montagne, à en juger par leurs formes rebondies, devaient contenir des provisions pour deux jours au moins, et cette prévoyance n’étonnera pas ceux qui connaissent l’appétit de turbulents garçons !

– Quelle chaleur ! s’écria André Rocheau. Cela nous présage un orage pour ce soir.

– C’est une raison pour nous dépêcher, s’écria Georges Visandier. Afin de ne pas perdre de temps, permettez-moi de présenter à ceux qui ne le connaissent pas encore, mon cousin François Ricarbou, un élève prodigieux du collège voisin, présentement en séjour chez mes parents. Si vous avez égaré quelque chose, ou si vous désirez avoir la solution d’un problème palpitant, je vous engage à lui demander une petite consultation. Ce ne sera pas cher, mais convainquant sous tous les rapports.

– Georges, je t’en prie, interrompit le nouveau venu, ne nous fais pas des histoires à dormir debout. Tu t’es engagé à me conduire dans un site merveilleux ; remplis ta promesse et partons.

– En route, alors, s’écria Divico Torbier, en agitant sa grosse clef. Le château est à quelques minutes.

En effet, les amis parvinrent bientôt aux vieilles murailles. Divico Torbier était en tête, et conduisait, avec une sûreté parfaite, toute la compagnie ; on voyait qu’il n’en était pas à son premier voyage à la porte de fer !

– Quel admirable endroit ! s’écria François Ricarbou en examinant le pays, tout en marchant.

– Est-ce la première fois que tu viens ici ?

– Oui. Il n’y a que quelques jours que je suis arrivé chez mon oncle, et je n’ai pas encore exploré cette partie du pays.

Tout en causant, on s’approchait du but du voyage. Le cœur des trois initiés palpitait. A un certain endroit, Divico s’engagea sur un sentier à peine marqué au milieu des buissons, et quelques instants plus tard, toute la troupe se trouvait au pied d’un vieux mur, en face d’une porte en fer massif, solide et couverte de rouille.

– Oh ! quelle antiquité ! s’écria François Ricarbou avec un accent d’admiration. Voilà certes une poterne qui a de l’âge.

– C’est la porte de fer, murmura Divico Torbier.

– Comment l’appelles-tu ?

– Oh ! le nom ne fait rien à l’affaire. Je l’ai baptisée la porte de fer, mais on aurait pu adopter un tout autre nom.

Georges Visandier et André Rocheau regardaient avec quelque respect la masse pesante dont ils allaient sans doute pénétrer le secret.

– Savez-vous, dit l’un des jeunes garçons, que j’estime l’endroit superbement choisi pour y faire aboutir un souterrain ?

– En effet, on n’aurait su trouver un endroit mieux caché.

– Hé bien, Divico, et ta clef ? Va-t-elle bientôt entrer en jeu ? Il me tarde de te voir à l’œuvre et je suis impatient que le souterrain s’ouvre devant nous.

– Patience, patience, on y va.

Le jeune écolier sortit la clef de sa poche et se mit en devoir de l’introduire dans la serrure.

– Oh ! c’est tout à fait superbe, s’écria François Ricarbou. On vous a confié les clefs du château. Vous en avez de la chance !

Divico regarda ses camarades en souriant.

– C’est moi qui l’ai faite, celle-ci, dit-il. Du reste, on le voit aisément, car elle n’est en somme qu’ébauchée.

– Elle n’est pas mal venue du tout, répondit Ricarbou avec un signe de tête approbateur.

Divico Torbier introduisit sa clef dans le trou de la serrure.

– Voyez, dit-il, comme elle entre juste. On dirait qu’on a pris peine pour simplifier cette serrure et pour la construire de manière à ce qu’elle puisse être ouverte par n’importe quelle clef. Maintenant, je tourne la main – à ce moment, un bruit de ferraille accompagna le discours de Divico – et la porte est ouverte !

D’elle-même, en effet, la porte s’était entrebâillée, comme si un ressort l’avait poussée en avant. Georges Visandier, le premier, tenta de l’ouvrir toute grande : ce fut peine inutile.

– Elle ne veut pas bouger.

– Tu ne sais pas t’y prendre, s’écria Divico, un petit sourire de supériorité sur les lèvres. Tiens, voici comment il faut faire.

Il saisit la porte, mais au lieu de la tirer à lui, il la repoussa doucement en arrière, comme s’il la voulait fermer ; puis il la fit revenir de son côté : la porte s’ouvrit un peu plus que la première fois. Divico continua ce manège et refit à diverses reprises le même mouvement de va-et-vient. A chaque effort, la porte s’entr’ouvrait davantage.

Mais Divico s’essoufflait.

– Maintenant, s’écria-t-il, à mon aide ! La porte devient trop lourde pour moi seul.

Les quatre amis se mirent alors ensemble pour faire aller et revenir cette étonnante porte de fer. Au bout d’un moment la porte était assez ouverte pour laisser passer une personne. Mais les jeunes garçons sentaient qu’ils ne pouvaient pas la lâcher sans qu’elle se refermât aussitôt. Elle semblait attirée par un puissant ressort, et avait une tendance presque invincible à se refermer.

– Continuons à la faire aller et venir, s’écria Divico tout haletant, elle finira peut-être par se tenir ouverte.

Il n’avait pas achevé ces paroles que la porte, tout à coup, s’ouvrit toute large et alla se ficher contre la muraille avec un bruit terrible. On aurait pu croire que le ressort qui semblait la retenir s’était brisé subitement, et que la porte, libre désormais, avait obéi à la force des quatre garçons qui la tiraient. Mais, chose étonnante, une fois ouverte, la porte refusa de bouger : elle semblait rivée au mur par une puissance mystérieuse.

– Victoire ! s’exclama Divico Torbier. Victoire ! Et, sans plus attendre, il entra dans le trou noir que la porte, en s’ouvrant, avait découvert dans la muraille.

– Qui m’aime, me suive !

– Attends un instant, s’écria François Ricarbou, à son tour. Mettons une pierre contre cette porte, afin qu’elle ne puisse pas se refermer quand nous serons dans le souterrain.

– Ah ! voyez-vous le peureux ! répondit l’impatient Divico ; la porte tient solidement ; du reste, il n’y a aucune pierre ici, pour la caler.

Et, avec une hâte fébrile, il continua son chemin dans la galerie humide, tenant sa bougie devant lui, et suivi par Georges Visandier et André Rocheau.

– Les imprudents ! murmura François Ricarbou ; je n’ai pas le temps de chercher une pierre assez lourde, sinon je ne pourrai les rattraper, et ils risquent de faire des bêtises. Ils m’ont l’air d’avoir la cervelle bien légère : ils seraient capables de se faire attraper ici comme dans une cage !

François Ricarbou n’avait pas fait dix pas dans le souterrain, qu’il entendit devant lui le bruit d’une chute. La lumière que tenait Divico Torbier s’éteignit brusquement, un grand cri s’éleva et, au même moment, un bruit terrible fit retentir les échos du souterrain : la porte de fer venait de se refermer avec fracas sur les imprudents !

CHAPITRE III

PRIS AU PIÈGE

L’OBSCURITÉ la plus noire régnait dans le souterrain. A tâtons, François Ricarbou continua d’avancer ; il eut vite fait de rejoindre ses trois camarades. Il frotta une allumette et bientôt, à la lueur de sa bougie, il aperçut Divico Torbier, étendu tout de son long à terre, la figure blême de frayeur.

– Qu’est-il donc arrivé ? demanda-t-il à son camarade.

Divico qui avait perdu sa belle assurance, resta un instant sans répondre.

– Je n’en sais rien, murmura-t-il enfin. J’avançais lentement, lorsque, tout à coup, je me suis senti tomber. Il m’a semblé que le plancher s’abaissait soudainement sous mes pas. En même temps, j’ai ressenti une forte secousse, comme si l’on m’avait électrisé, et j’ai perdu l’équilibre. Je n’y comprends rien, continua-t-il avec hésitation, et je crois bien que …

Il éclata brusquement en pleurs, et se mit à sangloter convulsivement. La peur subite qu’il venait d’éprouver avait ébranlé tout son être, et, sans se rappeler la présence de ses camarades, il manifestait bruyamment son trouble.

– Plus de peur que de mal ! marmotta François Ricarbou entre ses dents. Allons, lève-toi, poursuivit-il avec autorité. Tu n’as rien de cassé ?

– Non.

– C’est comme je pensais. Tu as été davantage surpris par l’imprévu du coup que par la douleur.

Divico Torbier, à l’ouïe de ces paroles énergiques, parut se calmer. Il se remit sur ses pieds et regarda autour de lui. François qui s’était baissé, examinait le sol avec une grande attention.

– Voilà quelque chose qui devient intéressant, dit-il à demi-voix.

– Quoi donc ?

François ne répondit pas, puis il reprit, se parlant à lui-même, et en branlant la tête :

– Décidément, j’ai l’impression que nous sommes embarqués dans une mauvaise affaire ; il s’agira d’ouvrir l’œil et le bon, si nous voulons nous tirer d’ici.

Il prit le foulard qu’il portait autour du cou et en entoura la poignée de sa canne.

– Que fais-tu là ? lui demanda André Rocheau.