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Emilien, voué à une carrière monastique par la décision de son père, se retrouve postulant à l’abbaye de Villers-la-Ville, un lieu où la paix et la prière devraient régner… mais le destin a d'autres projets. Embarqué dans une aventure hors du commun aux côtés d’un moine au caractère aussi austère que mystérieux, leur mission est de retrouver un moine dominicain disparu. Au fil du voyage, le jeune Emilien découvre une amitié improbable avec une jeune fille marquée par un passé trouble et douloureux. Ensemble, ils se retrouvent plongés dans une enquête où chaque pas les mène plus profondément dans un mystère aux ramifications bien plus sombres qu’ils n’avaient imaginé. En plein XVIe siècle, la Belgique est ravagée par les fléaux : peste, guerre, et tensions religieuses. Alors que la peste frappe les habitants et que la guerre ravage les terres, les protagonistes s'engagent sur des routes semées d’embûches, aux allures de véritables jeux de piste. À travers ce roman, l’auteur nous plonge dans les prémices de la franc-maçonnerie et les rivalités qui ont déchiré les croisés et les hospitaliers. Dans ce décor historique où se mêlent la réalité et la légende, chaque page invite le lecteur à redécouvrir les Flandres et les nombreuses facettes de l’histoire de ce petit pays aux mille surprises.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Philippe De Riemaecker est un chroniqueur littéraire belge, écrivain, auteur-compositeur et photographe.
C’est par la poésie qu'il se fait connaître. Il rédige quelques textes destinés à la chanson française,
deux pièces de théâtre avant de se lancer dans l’écriture romanesque. Le premier roman de l’auteur, "Quand les singes se prennent pour des dieux" , reçoit en 2014 le prix du salon du livre de Mazamet.
Il est également le présentateur de l’émission culturelle "Les Fruits de ma passion".
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Seitenzahl: 466
Veröffentlichungsjahr: 2025
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LE SOMMEIL INTERDIT
DU MÊME AUTEUR
Poésie
Sous la pluie, autoéditions Wesmael Charlier
Théâtre
Le grand retour
Une simple histoire
Romans
La mosane, autoédition (épuisé)
Quand les singes se prennent pour des dieux, MPE édition.
Prix de la ville de Mazamet 2014
Tant desilences! Éditions Chloé desLys. Réédition Encrerouge.
À paraître
Romans :
Le péon
Le petit lutin d’automne
Théâtre
Et moi je suis tout nu!
PHILIPPE DE RIEMAECKER
LE SOMMEIL INTERDIT
Roman historique
Tous droits réservés pour tout pays.
Il est interdit, sauf accord préalable et écrit des auteurs, de reproduire partiellement ou totalement le présent ouvrage, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public, sous quelque forme et de quelque manière que ce soit. Le Code de propriété intellectuelle n’autorise que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective ; il permet également les courtes citations effectuées dans un but d’exemple ou d’illustration. Cette interdiction vaut également pour la couverture du livre.
Dépôt légal : D/2025/14.595/06 KBR — Mars 2025
ISBN : 9782390660897
Illustré par Manon Delepeleere, adaptation d’un dessin de Benoit Roels
Imprimé à Strepy Bracquegnies par Le Livre en Papier
Entre un croyant qui ne croit pas beaucoup et un athée percevant qu’il existe des forces qui nous dépassent, il n’y a pas grande différence si ce n’est l’honnêteté.
Citation de Monsieur Evrard de la ferme Evrard de Nodebais.
ÀPhilippedePenarandadeFranchimont,quim’adonnél’enviedesublimer Wahenges.
À vous, Julos Beaucarne en souvenir de nos parlottes sous l’ombre de ses pagodes et Malik (William Tai), pour les parties endiablées de football de table : attendez-moi, j’arrive!
J’airencontréPhilippeDeRiemaeckerilyadesannées.Toutefois,jenecroyais pas connaître cet auteur depuis le Moyen Âge. Avec son roman, Le Sommeil interdit, c’est chose faite. Le temps passevite…
Je ne suis pas coutumier des récits inscrits dans ces périodes lointaines, où la lumière n’avait pas la même épaisseur. Des temps teintés de gris, de fer, d’armures et de bûchers. Époque dévoreuse d’hommes, à la manière d’ogres griméssouslesfardsd’unejusticesuffocanted’injustice,d’unobscurantismede dictats et de douleurs, d’une profondeur de puitsperdu.
Pourtant, j’ai été happé dès les premières pages. Emporté dans ce road-movie médiéval. Chevauchant sur les terres ancestrales du Brabant, entre Wavre, Nivelles et Jodoigne, sur les traces troublantes de la Gadale. Une quête aux effluves du Nom de la rose, d’Umberto Eco. Voyage renversant, de fer, de feu et de mort. Récit rabelaisien arrosé de bière, chargé de viande faisandée, de robes de bure, de crasse, de sexe.
Si la cause des femmes dresse aujourd’hui des interrogations essentielles à la dignité de notre humanité, les âges du Sommeil interdit nous plongent dans un néant féminin qui étrangle. Des êtres réduits à la fonction de sacs à jouissance, deproduitsdestinésàl’élevagedel’espèce.Desservantes,desoutilssilencieux, des ombres au mutismedouloureux.
CeromannousentraînedeWavreàNivelles,jusqu’àJodoigne,pardessentiers improbables. Le long de la Dyle, jamais loin de silhouettes embusquées, malveillantes.Lesreprésentantsbedonnantsdel’Églisesontaussiprésentsdans cespagesqueDieuenestéloigné,souslesoufflericanantdudiable.Lesdangers sont innombrables. La mort jamais loin. La pauvreté, la misère du peuple maculent les pages du Sommeil interdit, dans un épuisement de travail, un désespoir de faim, une fatalité de maladies, un malheur decroyances.
«C’était mieux avant.» Le galop des pages de Philippe De Riemaecker nous assène une contre-vérité étourdissante. Non, ce n’était pas mieux avant. Ces temps portaient dans leurs remous une cruauté inhumaine, une injustice suffocante, une violence, une iniquité. Les germes douloureux, sanglants des révolutions futures et du siècle des Lumières. Et dans le flot de ce sang épais, danslafureuretlamort,l’hommetendaitdéjàversl’espoir,avecunemaladresse touchante, une ferveur indicible, un élan de poingserré.
Le Sommeil interdit est un roman érudit qui ne vous assène pas son érudition. Depuis que j’ai lu ces pages, je ne regarde plus le Brabant Wallon de la même manière. Wavre, Nivelles et Jodoigne offrent un visage différent. Des murmures,deschuchotementssefaufilentderrièrelesarbres.Lesoiseauxnoirs croassant portent des histoires échappées à l’oubli. Il y a dans ces pages un frissonnementquivouspoursuitunefoislelivrerefermé.CommesiPhilippe De Riemaecker avait réveillé des histoires sommeillant dans un lointain de brumes, de ténèbres, qui ne demandaient qu’à revenir bouillonner dans le lit de ce roman.
Cette échappée de Moyen Âge ne vous rendra pas indemne à l’issue de la dernièreligne.Maisàprésent,ilesttempsdelaisserlaplaceauSommeilinterdit :
«Étrange d’observer ce voyageur affrontant les colères du ciel, et peu enclin à trembler sur les dangers encourus par l’animal qu’il guidait, pourtant de main autoritaire, en direction de la forêt que les gens d’ici surnomment : “la maudite”…»
ManuelVerlange
Avril2024
Cher lecteur, ce livre n’a pas la prétention d’être un «traité» d’histoire, néanmoins les recherches fouillées de l’auteur ont permis de collecter de nombreuses informations qui viennent étayer les faits décrits.
Un astérisque dans le texte vous signale ce complément de connaissances.
S’intéressant à la petite histoire, Philippe De Riemaecker nous emmène en voyage, au gré de villes, lieux-dits que nous traversons parfois sans imaginer un instant le rôle qu’ils ont joué dans l’histoire du Brabant Wallon. L’évasion ne serait pas complète s’il n’avait eu à cœur de nous mettre au diapason de la musique et de l’art culinaire de l’époque.
Testez vos connaissances, interrogez les gens qui vous entourent puis comparez vos réponses aux écrits de l’auteur. Il y a fort à parier que bien des anecdotes vous surprendront et que pour certains, de nombreux souvenirs affleureront.
Les plus gourmands d’entre nous n’ont pas été oubliés et vous trouverez une recette, pour une expérience toute belge, qui fera bien des heureux le dimanche matin.
Yasmina Bouko
Directrice éditoriale
Depuis bientôt deux semaines, la pluie sans discontinuer alourdissait le paysage. Si par instants elle se faisait moins abondante, ce n’était que répits de courte durée. Les larmes du ciel se déversaient avec une telle fureur que les champs et les prés n’étaient plus qu’étendue d’eau. Les paysans, désespérés par la folie des éléments, n’avaient d’autre choix que de lutter contre les débordements des ruisseaux dont les flots menaçaient de pénétrer dans les habitations. L’humidité gorgeait l’air ambiant, gâtant les réserves de grain en étendant la moisissure sur les élévations des murs. Dans les étables, le bétail n’était pas en reste. Rentrés prématurément, les ruminants se montraient nerveux de se voir rationnés dans le but avouable d’économiser les réserves destinées à survivre le temps que l’hiver se passe.
Voyager dans de telles conditions semblait impossible, voire dangereux. Les méandres des sentes disparaissant sous un cloaque argileux rendaient, en cettefind’automne,lescheminsimpraticablesavantmêmequelespremières gelées ne soufflent ladésolation.
Bien que la région en ce début de siècle soit considérée comme l’une des plus fertiles des vallées de la Flandre brabançonne, les hommes tremblaient devant un désastre annoncé. Ils se faisaient frileux comme des poulets,attendantqueleciel,parlagrâcedivine,apaisesesdébordementsen sauvant, autant que faire se peut, les prochaines récoltes quel’on avait semées pour que poussent les premiers jets du Triticum aestivum communément appelé par les cultivateurs : le blé d’hiver.
La disette, redoutée par les manants, les premiers à souffrir de ces relents de famine, l’était tout autant par l’humilité des moines, peu enclins à perdre les dividendes sur les terres qu’ils entendaient rentabiliser, n’hésitant pas à les traiter de fainéants, par charitéchrétienne. Il n’était pas drôle de naître paysan. Ce l’était encore moins lorsque les éléments se déchaînaient malgré les processions et prières organisées dans l’espoir que le Bon Dieu retrouverait sa bonnehumeur.
Au creux de ce paysage détrempé, planté dans un désordre apparent, se dressait une sorte d’îlot composé de deux ou trois habitations. Ces dernières s’épuisaient à lutter contre les coups de vent, ne résistant que par habitude et, faut-il le préciser, par la ténacité de leurs occupants. Lestoiturescouronnéesdechaumelaissaientcourirverslecielunfiletdefumée que le vent emportait en même temps qu’une forte fragrance de hêtre et de chêneconsumés.Cesarômesn’étonnerontpaslevoyageurs’ilporteleregard sur les forêts avoisinantes. Le souvenir des druides effleure encore les esprits de ces descendants de fiers guerriers et si l’on ne craignait la sévérité des soutanes, quelques langues parleraient avec regret du temps béni où «l’eau des chênes» se récoltait au sommet des arbres séculaires et que l’on recevait en même temps que les paroles sacrées : «O ghel an heu1*».
Si l’un des gueux, à cet instant précis, avait poussé la curiosité jusqu’à regarder par la fenêtre, il aurait été surpris de voir se profiler au loin la silhouette d’un cavalier solitaire. Ce dernier, enroulé dans un épais manteau de laine, semblaitignorer la fureur des éléments. En raison de la brume, on aurait pu croire que l’apparition venait de se matérialiser. C’était comme si les entrailles de la Terre l’avaient éternué ou, pire encore, que l’étrange cavalcade avait été déposée sur la ligne d’horizon par les vomissements de l’enfer : «Que Dieu nous vienne en aide!»
Du haut de sa mule, rien ne semblait le perturber :nilapluie nilevent,pasmêmelesbrusquesécartsqueprovoquait sa monture si peu habituée à patauger dans un bourbier sous lequel se dissimulaient pierres affûtées et branches. Autant de pièges qui pouvaient à tout instant briser une patte et mettre en péril le cavalier le plus aguerri. Étrange d’observer ce voyageur affrontant les colères du ciel et peu enclin à trembler devant les dangers encourus par l’animal qu’il guidait pourtant de main autoritaire en direction de la forêt que les gens d’ici surnomment la maudite.
Caché sous une large capuche*, pincé par une colère perpétuelle, le nez semblait dessiné pour appuyer un sombre regard surplombé à son tour d’une méchante broussaille que formaient deux sourcils en perpétuelle interrogation. Il ne fallait pas être savant pour deviner que ce visage n’était pas de ceux que l’on aime croiser et qu’il valait mieux éviter de fâcher cette soutane si l’on voulait se protéger des chambres de souffrance prisées par l’Inquisitionavantmêmequelebûchernebrisevosespoirsdelongévité.Nous l’aurons deviné, ce voyageur faisait partie des représentants deDieu.
Quelles étaient les raisons qui motivaient un tel équipage sans l’ombre d’une escorte à se déplacer en ces contrées redoutées par les honnêtes gens? On pourraitcroirequeladiscrétionguidaitcechoixets’ilenétaitainsi,lemystère n’en interpellaitpas moins. Pas étonnant dès lors que l’on pressente dans les chaumières qu’un événement mauvais était en préparation. Tremblant devant les signes venus du ciel, les lèvres ânonnèrent une prière pour lesalut des âmes et si possible, pour que la mort se détourne du village, oubliant les faiblesses auxquelles tout humain finit par succomber.
Jen’oseimaginerquelseraitmonchâtimentsilafaucheuseseprésentaitàmoi avantquejen’aieeulecouragedeconfessermesécartsàmonmaîtred’étude. Est-ce ma faute si je n’ai que seize ans? Que mon regard accroche jupes et juponsenessayantdedevinerlessecretsqu’ilsrecouvrent?Dois-jedétourner lesyeuxdelabeautémodeléeparnotreCréateur?Jesaisquemonconfesseur prétendra que c’est de la tentation; que c’est en raison de tant de pensées mauvaises que le Divin se détourne de notre assemblée; qu’il nous punit en faisant pourrir les semences destinées aux prochaines récoltes. La beauté ressemble à de l’art et malgré ce qu’en prétendent mes supérieurs, je peine à trouverpéchélàoùleBonDieuaplacétantdefinesse. Et pourtant, par prudente pénitence, je porte cilice le plus souvent possible afin que ma chair se souvienne que ce monde est dévoré par une déferlante dedésastres.
Je me nomme Émilien, novice depuis deux ans par volonté de père, qui prétend que la prière est forge pour le destin de son benjamin. Je suis le plus jeune d’une fratrie composée de six enfants et pour la sauvegarde de ses écus, mon géniteur prit décision de tonsurer son plus jeune fils et ce fils, pour mon plus grand malheur, c’est celui qui rédige sous vos yeux sa confession. Devant l’autorité du comte, je n’eus d’autre choix que de m’incliner avec respect bien qu’à cet instant précis, je prenne conscience que les petits seins de Béatrix, observés à la dérobée par un orifice pratiqué par mes soins, me manqueraient autant que les desserts préparés par dame Cunégonde. Je sais qu’il ne sert à rien de pleurer. Cependant, j’ose avouer que je ne m’en privai pas lorsque je pris conscience des conséquences de ce changement de vie auquel personne ne m’avait préparé. Certes, au château, après que la nouvelle fut officiellement annoncée, je fanfaronnai en m’appliquant à prendre des poses qui semblaient appropriées à ma prochaine sainteté. Aux yeux de nos servants, je devais probablement paraître ridicule. Mais qui aurait osé contrarier le plus jeune fils du seigneur? Béatrix, consciente du trouble qu’elle provoquait, ne manquait aucune occasion de solliciter mon oreille à sa confession. Avec humilité, écoutant les propos surprenants proférés par la jolie pucelle, je m’octroyai le pouvoir de tout lui pardonner. Secrètement, je portais l’espoir que la suite de cette coupable confidence me serait confiée le lendemain. Jamais confesseur ne fut plus enclin que moi à espérer que la pécheresse rechuterait le plus rapidement possible. Elle possédait le don de me rendre fou. Je ne saurais toutefois certifier que ses aveux étaient réels ou savamment inventés pour le plus grand plaisir de mes nuits d’insomnie. J’adorais ces instants d’intimité et j’avoue que dans mes rêves les plus troublants surgit encore la voix de Béatrix venant me susurrer des paroles certes sacrilèges, mais qui troublent agréablement ma conscience et dérangent les draps de ma paillasse. Ni le confesseur ni la pénitente ne semblaient préoccupés par le fait que le moine en devenir était loin d’être ordonné puisqu’à cette période de vie, il n’avait pas encore été admis dans un couvent pour aborder son noviciat. Heureusement pour notre intégrité, ce secret resterait bien gardé. Non sans angoisse, je songe avec le recul que pour ce jeu d’enfants pas si innocent qu’on voulait le prétendre, nous aurions pu en découdre avec les autorités noires, les dominicains, les gardiens de la doctrine. On ne joue jamais impunément avec les sacrements, fussent-ils de pénitence.
Alorsquemonesprits’égaraitdanscetteprofusiondesouvenirs,frèreBernard choisit cet instant précis pour sematérialiser.
Enfermé dans ma cellule, tout en essayant de ne pas trop me focaliser sur le froid, je m’évertuais à déchiffrer quelques textes rédigés en latin. Ce travail imposé par mon maître d’étude était destiné à m’ouvrir les portes donnant sur les fonctions nobles. Avec peine je me concentrais sur un exercice rendu pénible en raison de la calligraphie désuète et peu soignée qu’un scribe probablement en apprentissage avait posée sur le parchemin. Cet exercice était obligatoire pour tout novice familiarisé à la lecture. Pour les nobles voués à la soutane, c’était l’apprentissage des lettres alors que pour les moins doués ou les désargentés, c’était le travail manuel. Je ne remercierai jamais suffisamment mon père de nous avoir accoutumés à l’art de la lecture. Nous devions certainement être les seuls de notre condition à pratiquer une initiation que nos voisins auraient qualifiée d’inutile. Je me souviens des éclats de voix de mon géniteur lorsqu’il nous jugeait peu enclins à la concentration :
— Apprenez à lire et à écrire. Grâce à cet effort, vous ne serezjamais dépendants ou pire encore, la proie d’un être vil.
L’aîné de mes frères, un jour de lassitude, ne put empêcher sa langue de protester.
— Mais enfin, père, il y a des prêtres qui se chargent de ce genre de choses!À quoi bon user le bois de nos chaises? Ne serait-il pas plus judicieux de passer notre temps à traquer le gibier qui nous nargue jusqu’aupied des murs de votre château?
Du plus loin que remontent mes souvenirs, jamais je ne vis le visage de cet homme blêmiraussisoudainement.Unbrefinstant,je crus qu’ilallaitfrappersonaîné. Iln’enfitrien.Jenele vis,maintenantquej’ysonge,jamaisdemavieporter la main sur sesenfants.
Après avoir marqué un temps qui nous parut, à nous, misérableprogéniture, d’une longueur redoutable, il répondit par une phrase qui marquera mon souvenir. Les mots usités, proches de l’hérésie, auraient pu nous conduire, si un témoin avait été présent, sa famille, ses servants et lui, à répondre à la question.
— Les prêtres? Ils garderont le secret de ta confession, mais tetrahiront si nécessaire pour assouvir le puits sans fond de leurcupidité!
Conscient de la portée de ses paroles, il ajouta :
— Heureusement, ils ne sont pas tous faits à l’identique, mais sait-on jamais? Que ceci reste entre nous! Puis-je considérer que j’ai votre parole de garder le silence sur mes propos?
Je disais donc que c’est à cet instant précis que frère Bernard vint me trouver. Comprenez ma surprise de le découvrir là, debout devant moi, sans qu’aucun bruit préalable ne l’ait annoncé. Personne ne m’avait prévenu de sa venueetdevantcettesoudaineapparition,jene pus m’empêcherdemesentir coupable. Mais coupable de quoi? De rien qui puisse intéresser les foudres de notre Créateur. Cependant ici, dans ce couvent, à force de pénitence, on garde l’impression de vivre en perpétuel basculement depéché.
Frère Bernard était, au regard des novices, comme une sorte de mystère. Humblementvêtupournepasdirepauvrement,ilsemblaitdispensédetoute tâche ordinaire. Certains le prétendaient peu enclin à se mêler aux activités de la communauté. J’aurais pu confirmer cette impression si les circonstances ne m’avaient démontré que ses talents avaient besoin de discrétion. Mais l’humain est ainsi conçu qu’il préfère imaginer le mal en lieu et place de la compréhension et ce ne sont ni la soutane ni la tonsure qui empêcheront les langues d’empoisonner la bouche des plusmédisants.
L’une des découvertes que l’on fait en entrant au noviciat, c’est que les moines, sous leurs aspects respectueux, savent cracher du venin en enrobant les paroles blessantes sous de perfides compliments. La jalousie était entretenue par le mystère. Probablement que l’on brisait l’ennui d’une vie monotone en déliant sa langue au détriment des vœux que l’on regrettait parfois avec le temps, découvrant ses ravages lorsqu’ils vous rident le regard. Rares sont les moines entrés par vocation. Plus nombreux sont les hommes qui trouvent en ces lieux, en échange de bien des regrets, une écuelle débordante et une couche dépourvue de vermine. Frère Bernard était, par sa discrétion, la cible de toutes les spéculations. En vérité, depuis ma vêture, jamais je ne le vis ni ne l’entendis nous lire les Écritures. Jamais je ne le vis se lever pour se saisir du Livre saint, ni pendant les repas ni même aux offices, alors qu’il est écrit dans les règles du monastère que :
«Chaque moine prendra son tour au pupitre de lecture pour le service de Dieu et, plus secrètement, pour rompre avec l’uniformité des lieux».
Frère Bernard n’était jusqu’à ce jour qu’une ombre discrète, un personnage nous effrayant secrètement que les novices évitaient autant que faire se peut. Envérité,sinousnel’avionsvurégulièrementjaboterauxcôtésdufrèreabbé, nous aurions pu prétendre que le personnage était insignifiant. Cependant, notre supérieur, que Dieu le bénisse, semblait tenir ce loqueteux pour l’un de ses plus proches confidents. Cette simple constatation empêchait les plus téméraires de déployer un langage peu approprié en ces lieuxd’humilité.
Ainsi, alors que le déluge semblait vouloir engloutir nos contrées, j’allais découvrir qu’il ne faut jamais juger un homme sur son apparence. Ma destinée allait basculer à l’ombre des damnés, car la mission à laquelle je serais convié dévoilerait les vertiges provoqués par les abysses qui se cachent dans l’âme des êtres que l’on prétend façonnés à l’image du Créateur. Faisant suite auxévénementsquejevaisvousconfesser,j’aiacquislacertitudequelaprière est d’une aide qu’il est préférable de ne pas sous-estimer. Croyez-en mes paroles, je les étends après avoir marché jusqu’aux limites qui nous séparent de ces contrées que l’on prétend réservées auxcondamnés.
Les voies du Seigneur sont impénétrables.
Frère Bernard, sans dire un mot, d’un signe de la main m’adjura de le suivre. Interloqué par son autoritarisme, je n’osai refuser son invite. Comprenez-moi, je n’étais qu’un postulant à l’âge où le visage bourgeonne sous un duvet naissant. Jamais je n’aurais eu l’audace de m’opposer à l’un de mes pairs. Quand bien même, qui suis-je pour ne pas obtempérer aux exigences de mes aînés? Ce n’était par ailleurs nullement une invitation, mais plus exactement un ordre muet dicté par un homme que je devinais peu enclin à la patience. En qualité de novice, je n’avais d’autre choix que de céder aux injonctions d’un profès solennel2*. Un refusaurait été considéré comme un manque de respect envers un ancien et si je n’en avais pas envie, qu’importe, la curiosité me servait de cicérone.
Sans prendre la peine de ranger mon pupitre, soulagé d’abandonner le parchemin qui me faisait suer, je me levai et, dois-je le confesser? débordant d’une certaine fébrilité, je plaçai mes pas dans ceux de mon aîné.
Ensuivantmonguideàtraverslelabyrinthetracéparquantitédepiècesetde couloirs,jedécouvrispourlapremièrefoisl’immensitédeslieux.J’enprofitai pour m’enivrer les sens, n’ayant eu jusqu’à ce jour que peu d’occasions de quitter ma cellule. Le monastère, ou plus exactement le bâtiment qui abritait le noviciat, se découvritàmacuriosité.Ils’étalaitsuruneétendueàcepointimposantequ’il auraitpusanspeineabriterleshabitantsduchâteaufamilialainsiquelesserfs employés au défrichement de nos terres. Je compris par cette démesure les raisons pour lesquelles les postulants n’éprouvaient aucune curiosité pour les tumultes de leurs aînés, imaginant à tort qu’ils étaient rassemblés au cœur même de l’abbaye. Ce n’était pas à proprement parler une erreur d’appréciation. Sauf que le bâtiment que nous occupions se voyait séparé dans lebutavouabledefortifierlesvocationsàl’abridetouteréalité.Enfermésque nous étions dans cette immensité, nous ne pouvions espérer quitter les faubourgs du monastère, dans le meilleur des cas, qu’une fois quatre années consumées.
Au cœur de ce dédale forgé d’interminables galeries percées de meurtrières, je compris qu’il était possible de se perdre si nous prenait la tentation de fuguer. Les corridors étaient glacés à l’image de nos cellules et malgré les prémicesdutempsfroid,aucunfeune réchauffait lesmurshormis dans les cuisines, seules pièces dans lesquelles régnait une constante effervescence canalisée par le frère cuisinier.
Les postulants sont destinés à prononcer des vœux de pauvreté; à approcher pour les meilleurs d’entre nous une forme d’ascétisme, indispensable vertu pouvant nous offrir une place enviable parmi les élus de Dieu une fois la vie arrivée à son terme. Nos supérieurs, par ce manque de commodité ou par avarice, aimaient à vérifier le bien-fondé de nos motivations en nous rappelant par ces leçons de vie ce que représente le dénuement terrestre.
Mon guide n’avait pas de chandelle. Connaissant son chemin, il n’en avait aucune utilité. Cette sombre déambulation accentuait le grincement de nos sandales au cœur d’un silence oppressant. Leur glissement,amplifiéparl’échodescouloirs,semblaitrésonnerjusqu’aux limites du comté. Ce bruit lancinant me faisait trembler tant le mutisme de frère Bernard se faisait plus suffocant que l’absence de compagnie. Mon jeune âge me rendait impressionnable. L’obscurité des couloirs dans lesquels se matérialisaient quelques moines couvertsdeleurcapuche accentuaitl’angoissequimetenaillaitlestripes.Ces hommes en méditation ressemblaient plus à des spectres d’outre-tombe qu’à la sainteté que j’aurais dû envier. Oui, je craignais qu’une main sortie d’on ne sait où ne profite de l’occasion pour se saisir du pauvre pécheur que j’étais et que je suis encore pour lui arracher lecœur.
Aprèsuntempsquimeparutinterminableseprofilaunelanterne3qu’uneâme prévoyante avait occultée par un battant sculpté dans un bois noble quilui servait de porte. Frère Bernard en fit jouer le mécanisme, dévoilant à mon regard toute l’étendue de l’abbaye. Il me fallut quelques instants pour que mes yeux apprivoisent la lumière avant d’être subjugués par la vision d’une foule en pleine activité. Comment décrire une telle magnificence? Comment vous expliquer ce qui s’offrait à ma vision : le dévoilement d’une cité, le spectacle de bien des agitations au service de ces moines au sommet de leur gloire? On ne pourrait prétendre que ces priants se dissimulaient à la curiosité du monde et cependant, le monde les ignorait. La plèbe considérait les lieux comme une ville dans laquelle aucune arme n’était autorisée. Bâtie au service d’une communauté, certes, mais étincelante de partager avec le voisinage les retombées de son aura. Elle n’exigeait en échange qu’une entière dévotion.
Devant mes yeux hagards, une foule de religieux s’activait à de multiples tâches. Certains déchargeaient de lourdes cargaisons tandis que d’autres manipulaient caisses et barriques destinées à un défilé incessant de tombereaux que certains délestaient avant que d’autres les rechargent aussitôt. D’autres véhicules, que l’on devinait appartenir à des particuliers, s’approchaient sans discontinuer en croisant quelques charrettes à bras ou, plus humbles encore, des carrioles tirées par des canins. Tous débordaient de marchandises en provenance des quatrecoinsdupays,luttantcontrelapluieetlesrisquesd’embourbement,se présentant en flotininterrompu devant les portes fortifiées.
D’un bâtiment retentissait une sonnaille lancinante tandis que s’élevant par-dessus le toit, un fuseau de fumée formait une échappée de salissure que venait affronter la pluie. Dans le bâti, quatre moines forgerons s’activaient à dompterlemétalenfusion,nullementalarmésparlesflammesqu’ilsfrôlaient dans une chorégraphie infernale. Ce spectacle offrait l’impression que les murs se déplaçaient; qu’ils prenaient vie en raison des lueurs et des ombresqui s’entrelaçaient sans répit. On aurait pu croire que ces priants forgerons avaient esclavagisé le feu tant ils jouaient de sa fureur pour asservir quelques morceaux de fer. Tout ce spectacle exposait à mon imagination l’impression de traverser une ville en place d’une abbaye si ce n’est qu’ici, aucun jupon ne venait frôler notre vision. Au cœur de cette agitation, mon regard fut attiré par deux silhouettes étranges. Imposantes par une démarche que l’on devinait autoritaire, elles portaient sur le devant, une sorte de tablier brodé d’une croix immense sur laquelle dénotaient quelques éclaboussures que je pris pour des renversements de vin. Conscient de ma fascination, non sans impatience, mon guide me rappela à l’ordre.
— Ce sont les moines hospitaliers. Viens, dépêche-toi, nous sommes attendus. Tu auras bien le temps de rêvasser lorsque je me serai débarrassé detoi.
— Des moines hospitaliers? Je croyais que l’ordre des Templiers avait été dissous après excommunication. Nous parlons bien des mêmes?
— Oui et non… Oui pour les templiers, non en ce qui concerne les hospitaliers. Je t’expliquerai plus tard, là, nous n’avons pas letemps.
Ainsi, frère Bernard possédait la capacité de parler. J’avais oublié qu’il n’était pas moins humain que moi. D’un pas rapide, il m’entraîna en direction d’une chapelle ouverte au séculier. Je croyais qu’il voulait me soumettre à laprière,meconfesserpeut-être?Àmonétonnement,ilbifurquaendirection d’une allée ombragée, tournant le dos par la même occasion à la maison de Dieu. Alors que nos pas nous éloignaient de l’enceinte principale, le tumulte fut remplacé par le bruissement des arbres. C’était comme si l’on venait de franchir une sorte de frontière : là-bas, le labeur englobé sous la bruyance et les fragrances peu charitables et ici, le calme réservé à quelques privilégiés. Je savais que les différences de classe se faisaient ressentir jusqu’au cœur des églises. Bien que mon père m’y ait préparé, j’en étais étonné, quoiquece soit probablement grâce à sa générosité que mon destin n’était pas de m’encloquer les mains en raison du frottement de la charrue.
— Si tu entres au couvent sans une dot généreuse, ta bure sera celle d’un mendiant. Tu découvriras à tes dépens que là aussi règne l’étincelle de tabourse.
Je n’eus pas le temps d’étendre ma philosophie, bien vite je fus arraché à mes pensées par les indications autoritaires de monguide.
— Là,medit-il,c’estdanscebâtimentquenousrépondronsànotre invitation.
Devant nous se dressait une construction de belle taille. Sans être ostentatoire, elle dégageait comme un parfum d’autorité. Ici, on aimait le confort sans trop le montrer. On peut le comprendre, l’inégalité ne doit jamais se voir, surtout pas en ces lieux qui prêchaient la pauvreté.
Devant la porte d’entrée, une caricature de religieux semblait guetter notre arrivée. Il était si petit et si laid que je le pris pour une gargouille tombée d’un toit avant qu’il ne prenne l’aspect d’un bon chrétien. Le gnome exposait un aspect terrifiant. Le regard ridé, exhibant une grimace d’une redoutable sévérité, il arborait le sillon d’une cicatrice impressionnante, souvenir d’un méchant coup de glaive qui, par miracle, ne lui avait pas fendu le crâne. Avant même notre arrivée, nous devinions qu’il nous jaugeait en toute inimitié. Puis, alors que nous nous approchions de lui, sans le moindre commentaire, il nous ouvrit la porte avant de s’effacer sans prendre la peine de nous saluer. La petitesse de cet être repoussant était accentuée par une courbure du dos, une sorte de besace cousue entre les omoplates; une bosse disgracieuse que tout autre qu’un mendiant aurait dissimulée pour ne pas effrayer ou par honte de sa difformité.
Le souvenir de mon village se rappela soudain à moi. Là-bas, les manants vénéraient ce genre d’infirmité, prétendant séduire la chance par simple glissement de la poigne sur le dos de l’un de ces gibbeux. Mais ici, alors que ce râble disgracieux semblait obliger le portier à se courber, je devinai que cette inconfortable posture n’avait pour autre effet que de tromper le regard.Silaplupartdesprunellesétaientattiréesparladifformitédugardien, mon habitude d’observation remarqua que cette caricature humaine possédait un concentré demuscle.
— Ne t’avise jamais de contredire ce bonhomme. Il te briserait lecou avant que tu n’aies eu le temps d’exprimer tes regrets.
— Quoi? Et c’est tout? Vous m’emmenez sans rien dire, me faites sortir du noviciat au risque de me faire punir et tout ce que vous trouvez à me dire, c’est qu’un moine, sur simple prémonition, serait prêt à m’occire?
Frère Bernard se figea brusquement en bloquant mon élan. Ne m’attendant pas à ce qu’il pile de la sorte, à ma plus grande honte, je m’écrasai contre son immobilité.Malgrésonallurechétivepropreàtouslesadeptesdel’ascétisme, il ne parut guère secoué par l’impact de ma personne. Il prit quelques secondes,letempsderespirer,avantdemetoiserd’unairindéfinissablepour dérouler sa voix par une leçonsévère :
— Nous ne sommes pas dans ton château, ici. Apprends à te taire et observe l’obéissance… Si tu n’es pas d’accord, prends tes affaires et retourne chez toi. Personne ne teretient!
Si j’en avais eu l’audace et un peu plus de courage, j’aurais planté ce parvenu sans la moindre hésitation. Hélas, je ne le pouvais pas. Si je m’en revenais au château,enplusdeperdremonhonneur,jegagneraisprobablementlemépris demafamilleainsiquedesservants.Monpère,contrairementàceluidufils prodigue, n’organiserait ni banquet ni festivités. À quoi bon célébrer la honte? Ses colères étaient renommées et craintes par ses pairs au-delà de nos vallées. Connaissant la froidure qui sévit au sommet des donjons; la puanteur des cachots de sinistre réputation; je songeai que mon géniteur m’auraitapprisàfréquenterceslieux,enchaînéprobablementcommeleserait le plus affreux des gredins. Dans le cas d’un improbable miracle, en comptant surlacomplicitééventuelledesfemmespouramadouerlemaîtredudomaine, il me reviendrait de rembourser la dot préalablement versée pour parfaire à mon éducation et ça, comment pourrais-je m’en acquitter? Je n’ai jamais gagné d’argent, je ne sais comment m’y prendre. Alors, puisque tel est mon destin, il me fallut faire amende honorable et rester à la merci d’un moine à la réputation douteuse. Comme un lâche fuyant l’affrontement, je pris le parti d’étouffermonorgueilalorsque,reprenantnotremarche,jepromettaisàtousles saints qui me prêteraient l’oreille qu’à la première occasion, je moucherais ce moine prétentieux. Fût-il l’ami du père abbé ou de Sa Sainteté le pape, si tel étaitlecas,qu’importesaréputation,jetrouveraisunjourmatièreàmevenger.
Perturbé par un sentiment d’humiliation, alors que l’arrogant reprenait sa guidance, j’étouffai mon orgueil en retrouvant ma place à la suite de celui qui venait de me rabaisser.
Nous pénétrâmes enfin dans ce que je pris pour une sorte de salle d’attente. Je ne me trompais pas, on m’y fit patienter. Frère Bernard disparut à ma vue pour une période qui me sembla bien longue.J’étais planté là au milieu d’une sorte d’antichambre depuis laquelle s’élançait un escalier monumental vers des sommets cachés par la pénombre. Au centre de la pièce, incrustée dansla murailleorientéecôténord,trônaitunecheminéededimensionrespectable au cœur de laquelle se consumaient quelques bûches fendues dans la longueur. La température des lieux devait être des plus agréables, mais le contrasteaveclafroidurequirégnaitdanslesbâtimentsdunoviciatmerendait la chaleur à la limite dusupportable.
Quoique je ne sois que dans l’antichambre de l’autorité de l’abbaye, les lieux transpiraientl’ostentation,entotalecontradictionaveclapauvretéprônéepar notre fondateur, Bernard de Clairvaux*. Les murs lambrissés de bois offraient plaisir à la vue par la multitude de détails sculptés avec finesse. Un artisan avait visiblement pris soin de s’approcher autant que possible de la réalité. Il avait ciselé quatre tableaux représentant les saisons. Au centre de chaque reproduction se détachait la symbolique de l’un des évangélistes. Le printemps déposait comme une vibration. Les végétaux reproduits avec précision laissaient deviner les nervures des feuillages d’un lierre audacieux.Lesessenceschoisiespourparfairecestableauxn’avaientpourtant rien de luxueux. Pas de bois précieux en provenance de lointaines contrées, rien que du prélèvement de chênaie, cet arbre prince inégalé de nos forêts, qui demande pourtant respect à sa préparation en refusant toute précipitation. C’est dire si l’artisan qui avait réalisé ce travail y avait passé du temps,érodéquelquesannéesàlapréparationdesplanchesdevantsupporter les variations de température, glaciale les nuits d’hiver lorsque lesfeux s’éteignent, torride la journée alors que les braises tourmentent leschenets.
Le relief des lambris attirait la curiosité, envoûtait l’imaginaire jusqu’à lui faire oublier l’immobilité des personnages. Devant mes yeux émerveillés, tandis que l’aigle s’appropriait le printemps, un ange observait l’été sous le regard torve d’un taureau s’apprêtant à affronter l’automne. Malgré la profusion de symboles, l’observateur se voyait subjugué par la force d’un lion en plein combat contre ce que je devinais être l’hiver. C’est là qu’un détail attira mon attention. Sous la patte droite du félin se devinait plus qu’on pouvait le voir le dessin d’une croix étrangement représentée. J’avais déjà aperçu ce symbole, j’en étais certain, mais je n’arrivais pas à me souvenir du lieu ou des circonstances de cette première rencontre. Tombant sur la crinière du fauve, des flocons de neige étaient représentés sous forme d’étoiles. Trois triangles formant une configuration symbolique que l’on devinait sculptée pour d’autres raisons que d’exprimer la création d’une œuvre d’art. Ma curiosité fut naturellement éveillée, car quoi? Pourquoi un lion pousserait l’audace jusqu’à poser une patte griffue sur la représentation de la sainte Croix?
Plus par jeu que par curiosité, je me mis à la recherche de symboles cachés. J’en découvris plusieurs, tous plus étranges les uns que les autres, tandis que visiblement, le chiffre trois dévoilait une certaine obsession à vouloir dominer. Quatre évangélistes, quatre saisons et cependant se faisaient remarquer trois pieds de lierre pour le printemps, un ange déployant trois ailes, un taureau irradié par trois rayons de soleil et enfin un lion repoussant d’étranges flocons de neige représentés par trois triangles imbriqués pour former un cristal d’eau glacée.
Alors que mon esprit perdu dans sa contemplation s’amusait à regrouper les analogies, une porte s’ouvrit brusquement non sans me faire sursauter. Mon guide faisant mine d’ignorer la rougeur de mes joues, sa main m’invita à entrer.
Je fus surpris de trouver au centre d’un décorum ostentatoire, debout, appuyé sur le rebord d’un manteau de cheminée, notre vénéré père abbé m’accordant la bonté de son regard. À quelques pas de lui, rejoignant une chaise ciseau, frère Bernard ne semblait tenir aucun compte ni de la politesse ni des prérogatives dues à son supérieur. Fallait-il que je m’étonne encore des libertés que prenait ce moine peu ordinaire? Le maître du monastère sans se formaliser m’invita à lui parler de mes études, ignorant son inféodé qui déjà s’était plongé dans la contemplation d’un parchemin duquel pendouillait un macaron de cire.
— Assieds-toi, m’invita le père abbé. Tu te nommes Émilien, n’est-ce pas? Et tu es le fils d’un comte pour lequel j’ai le plus grand respect. Sais-tu, si j’en crois la rumeur de quelques scribes vieillissants, que nous serions, toi et moi, de lignages avoisinants? Ton sang n’est pas étranger à cette convocation; je présume que par ton éducation, tu attaches grande importance à tout ce qui touche à l’honneur ainsi qu’aux codes régissant la chevalerie?
Sans tenir compte de la perplexité de mon regard, il ajouta :
— Jenetecacheraipasquec’estl’unedesraisonspourlesquellesjet’ai convoqué, toi, en particulier.
Intrigué par des propos trop mielleux pour être rassurants, j’opinai en évitant prudemment de m’engager. S’il y avait discours préparé pour me déstabiliser, c’est ainsi qu’on présenterait les choses. Espérant trouver un minimum de réconfort, je jetai un regard désespéré au frère qui m’avait entraînéicialorsquecedernier,faisantmined’êtreconcentrésursalecture, nesemblaitprêteraucuneattentionniàmondésarroiniauxproposdenotre supérieur àtous.
Le père abbé reprit en enrobant cette fois ses paroles d’un ton autoritaire :
— Écoute-moi bien, Émilien, je vais te demander de me prêter serment degardersecretl’objetdecettediscussionnonseulementsurlasainte Bible,maisenfusionnanttesmotsaveclesensdel’honneurquisiedà ton rang. Je devine que ma requête peut te sembler peu ordinaire, je lecomprends,maissijetedemandedeteprêteràcerituel,c’estpour quetusoisliédevantDieuetdevantleshommesparlaconfidentialité. Ce serment brisé t’entraînerait à répondre au savoir-faire des dominicains avant même que ton âme ne découvre les tourments de ceux que Dieurejette…
— À moins, s’invita à proférer le protégé du père abbé, que je ne te trucide de ma propre main, ce qui reviendrait aumême.
Les seules paroles exprimées par le moine au parchemin se dévoilaient menaçantes et bien que ces mots soient prononcés sur un ton voulu léger, je gage que si l’occasion s’était présentée, ce tonsuré aurait pris plaisir à m’occire sans l’ombre d’un procès. Que pouvais-je ajouter, moi qui n’étais qu’un gosse bousculé par la plus haute autorité? Certes, je prenais plaisir à être éloigné de mes études, de ma cellule, de son inconfort, de ces écritures qu’il me fallait traduire, mais à cet instant précis, mon instinct hurlait de fuir, de rompre la discussion pour retourner à la monotonie d’une existence de moine insignifiant. Malgré mes réticences, à mon corps défendant, je me surpris à dodeliner de la tête, ce qui fut pris par mes aînés pour une approbation.
— Bien, reprit mon supérieur, que l’on procèdeainsi!
Il étendit son bras vers une sorte de tirette, un cordeau tressé de fils que l’on devinait de belle facture. D’une légère traction, il fit apparaître, comme par magie, le bossu tenant à bout de bras un coffret incrusté de pierres que je devinais précieuses. Avec mille précautions, il posa son fardeau sur une table basse, à la portée de tous.
— Voici, reprit le frère abbé en abaissant la voix, voici un morceau en provenance du bois de la sainte Croix sur laquelle le Christ agonisa pour nous… Je te demande d’y poser ta main et de jurer que rien de ce qui sera prononcé en ces lieux ne sortira de cette pièce. J’ajoute qu’à partir de cet instant, tu seras lié par ce qui s’apparente à un vœu et rien ni personne ne pourra délier ce qui se soude ici. As-tu bien compris, postulant Émilien, les termes de mes propos?
Devant la solennité de l’instant, je ressentis le tremblement de tous mes membres. Que me voulait exactement le plus haut dignitaire de notre assemblée, cet homme que l’on disait puissant, auréolé par la fréquentation des princes; celui à qui l’on prêtait jusqu’à l’oreille de la tiare? La rumeur prétendait qu’il posséderait une sagesse si pointue qu’il serait en position d’influencer jusqu’aux juges les plus intègres. Alors que je m’attendais à ce que mon esprit lutte pour prendre une décision, je me surpris moi-même en prononçant ces mots.
— Oui, je les ai bien compris. Quoiqu’une petite explication puisse éclairer l’eau trouble de ces mystères, ajoutai-je précipitamment.
— Tu le comprendras bien assez tôt. Mets-toi à genoux, pose la main sur la sainte relique et jure ton obéissance à moins que ton choix ne te pousse à refuser et dans ce cas, je te demanderai de sortir de cette pièce.
Un peu surpris par la tournure de l’événement, je n’hésitai que le temps de reprendre contenance. Était-ce par fidélité ou pour assouvir ma curiosité? Qu’importe, puisqu’on m’offrait le poids de la confiance, n’était-ce pas d’une sorte de reconnaissance vis-à-vis de mes nobles origines que voulait me vêtir le maître de l’abbaye? C’est ainsi que moi, le moinillon dépourvu de poils sous le menton, je m’agenouillai dans la plus humble des postures et jurai sur la relique de la sainte Croix que ma bouche saurait secret garder. Peu importent les raisons de cette requête, à cet instant précis, j’avais le sentiment d’être adoubé par le Bon Dieu lui-même.
Après que j’eus prêté serment, le silence ne prit pas le temps de s’appesantir sur mes pauvres épaules que, d’un claquement des mains, on appela les services d’un subordonné.
Les portes s’ouvrirent sur un garçonnet à qui je donnai une douzaine d’années; bien trop jeune à mon regard pour être ici en qualité de postulant, encombré qu’il était d’un plateau d’argent sur lequel trônaient trois gobelets débordant d’une moussealléchante.
— Avantdet’expliquertaprésencedanscebureau,jeproposedegoûter la nouvelle préparation dufrère-brasseur.
FrèreBernard,s’ilfuttroubléparl’entréeenmatièredesonsupérieur,ne dévoilaaucunsignedesonétatd’esprit. Faut-ill’avouer? Jen’étaisguère rassuré ni par l’attitude bienveillante de notre supérieur ni par celle, plutôt renfrognée, de celui qui venait de briser mes habitudes. Le silence imposa sa présence le temps que le servant quitte la pièce, non sans oublier de bien refermer la porte sur le monde et les vivants. Je parvins à apercevoir derrière l’embrasure de la porte le bossu planté tel un soldat de cire, empêchant de la sorte non pas une fuite toujours possible, mais une entrée inopinée pouvant surprendre quelques bribes de secrets.
— Ainsi, reprit le supérieur, te voici au tournant de ta destinée. N’es-tu pas content de la confiance dont on t’honore?
Que pouvais-je répondre à des propos auxquels je n’avais qu’obéissance à offrir? Rien, je ne fis qu’opiner, restant méfiant devant ce qui ressemblait à une mise à l’épreuve. Mon père nous avait appris à ne pas répondre quand une question péchait par son imprécision. Cette prudente attitude nous permettait de déstabiliser un interlocuteur sournois et de le pousser à dévoiler ses intentions. Je pris conscience que l’instant était venu d’appliquer la leçon. Sans montrer mon désarroi, je me concentrai sur le breuvage que l’on m’avait servi, découvrant une cervoise à la robe joliment ambrée et au goût plutôt flatteur. Le frère brasseur jouissait d’une réputation qu’il voulait maintenir. Son talent ne semblait pas faiblir. Curieux de savourer les miracles de son bien-aimé brassin, je savourai le goût de sa dernière trouvaille.
— Tu peux la boire sans crainte, ce rafraîchissement est fait pour une consommation courante. Jolie robe, amertume légèrement aromatisée, sa fermentation requiert une approche un peu particulière.Lerésultatnousoffreunbreuvagequin’enivrerapasplus que de raison. Je crois que notre abbaye, par la grâce du Tout-Puissant, peut se vanter de posséder un nouveau trésor… Qu’en pensez-vous, frère Bernard?
Si je pressentais déjà que celui-ci n’avait que faire des protocoles, la grossièretédesaréponsemefitrougirdehonte.Jen’avaispasàla ressentir.Aucun lien ne m’attachait à cet être bourru si ce n’est le serment que je venais de prononcer sous la contrainte del’autorité.
— Au diable ces plaisirs d’ivresse! rugit le grossier. Mon père, si vous désirez que l’on réponde à votre requête, nous n’avons pas de temps à perdre. Venons-en au fait.
— Je vous en prie, évitez d’évoquer le malin entre ces murs.J’aurais dû m’en douter, rien ne vous détournera de vos devoirs une fois qu’ils sont posés… Faut-il vous blâmer pour votre empressement? Vous avez raison, tel que vous l’exprimez avec ardeur, ne perdons pas de temps.
Notre supérieur, nullement perturbé par l’attitude de son subordonné, contournaunetableencombréededocuments.Sanssedépartirdesoncalme, ilpritletempsdesepositionnerenconfortableassiseavantdesetournervers moi.
— Que connais-tu, Émilien, des fonctions de frère Bernard?
Que pouvais-je riposter à un tel questionnement? Et qui, parmi les novices, auraitpusevanterdeposséderundébutderéponse?Jen’avaisd’autrechoix que de rester honnête si je ne voulais perdre toutecrédibilité…
— Envérité,pasgrand-choseetpourêtreplusprécis,jen’enaipasla moindre idée.
— Bien, très bien. Pourtant, on prétend que tu possèdes un espritaiguisé, est-ce exact?
Où voulait-on me conduire par cet interrogatoire? Je me fis de plus en plus méfiant devant la profusion mielleuse d’un langage dont je n’arrivais toujours pas à saisir ni le but ni la raison.
— Frère abbé, comment pourrais-je répondre sans vous faire croire à de lafaussemodestie?Aurisquedevousdévoilermonignorance,jedois vousavouernem’êtrejamaispenchésurlaquestion.Nesuis-jepasle moins enclin à vous répondre? Puis-je vous demander, sans vouloir être grossier, les raisons pour lesquelles un simple novice tel que moi, un moins que rien aux yeux de la communauté, est convié à ce conciliabule?
Ce fut Bernard qui, pour une fois, daigna me répondre :
— Voici un langage qui ne prend aucun détour. Méfie-toi, ce ne sera pas toujours accepté avec bienveillance. Cela dit, tu as raison de ne pas tourner autour de la question. Tel que je l’ai déjà exprimé, le temps nous est précieux. C’est pourquoi je prendrai la liberté de te dévoiler en chemin les raisons de toninvitation.
— Mon invitation? Parce que quelqu’un m’aurait demandé mon avis?
Quand bien même avec le temps je m’étais habitué au langage des moines, je ne pus m’empêcher de protester devant ce qui ressemblait à de la manipulation verbale.
— Tout ceci, protestai-je, ressemble à s’y méprendre à un enlèvement. Mais bon, je ne suis pas certain que le moment soit le plus opportun pour émettre une quelconqueprotestation.
— Bien, très bien, reprit le supérieur comme s’il n’avait rien entendu. Résumons en quelques mots ce que je suis en droit de te confier avant votre départ. Pour répondre à la requête de l’envoyé du pape Hadrianus sextus*, je me dois d’envoyer frère Bernard en mission. Le travail qui l’attend demandera du temps, de la minutie et risquera probablement de lui attirer quelques animosités. Tu découvriras en marchant à ses côtés que même au sein de la très sainte Église catholique, certains trouveront peut-être, et j’insiste sur le peut-être, motifs à freiner sa mission. Son travail demandera de la discrétion; le secret sera son guide. Les devoirs de frère Bernard sont façonnés par les plus hautes autorités ecclésiastiques et séculières, bien que, faut-il le préciser, ces dernières n’aient que peu d’autorité en la matière. Frère Bernard aura besoin d’aide : une sorte de secrétaire, mais pas seulement. Ton rôle sera de lui faciliter la vie en t’occupant des tâches subalternes. J’aimerais que tu profites de l’opportunité pour observer le travail de celui qui devient ton nouveau guide spirituel et temporel. Familiarise-toi avec ses méthodes, considère-le comme le ferait un étudiant en présence de son mentor. Par mon autorité, je te relève de tes études pour t’offrir une autre éducation, celle de la recherche de véracités au service de la justice pour la gloire du Seigneur tout-puissant. Prépare ton baluchon, vous partez après le repas de midi. Autre chose à ajouter, frère Bernard?
— Non, à part un détail : personne ne m’a demandé mon avis sur ta présence à mes côtés. Si je juge que tes agitations ou ton manque de discrétion deviennent encombrants, qu’ils me dérangent, je ne me priverai pas de te renvoyer ici en veillant à ce que l’on te trouve une occupation de videur de latrines…
— Bien, reprit notre supérieur, puisque tout est dit, je vous laisse à vos préparatifs. Bonne chance à vous, que justice se fasse et que Dieu vousgarde.
Notre supérieur prononça l’ite missa* est nous obligeant à faire le deuil d’un breuvage à peine effleuré par notre gourmandise. Qu’importe mon point de vue sur cette affectation, on ne voulait entendre aucune contestation, mes vœux d’obéissance m’en privaient définitivement. Je détestais cette impression de n’être qu’un jouet dont on pouvait disposer sans retenue. Il était clair que l’on avait imposé ma présence à celui qui devenait pour moi une sorte de maître sans lui demander son avis et il ne fallait pas être devin pour comprendre qu’il en était grandement contrarié. Accoutumé à œuvrer en solitaire, il n’allait pas me faire de cadeau et ne s’en cachait pas. Je n’avais plus qu’à faire profil bas, à apprendre à vivre aux côtés d’un homme renfrogné, à le caresser dans le sens du poil en essayant de prouver l’utilité de ma présence à ses côtés.
Unequestionnéanmoinsmetournaitdanslatête:qu’avait voulu dire lepèreabbé par «Que justice se fasse»? Quelles étaient les raisons de me faire jurer de garder le silence alors que rien n’avait été divulgué que je puisse claironner? Mon questionnement devrait malheureusement attendre pour répondreàmacuriosité.Jen’avaispasletempsd’approfondirlaquestion,il fallait me dépêcher pour assembler un baluchon avant d’affronter la colère des éléments.
En dehors des murs de l’abbaye, la pluie redoublait de colère. Je devinais sans peine que nous passerions la nuit sous l’arrogance des larmes du ciel, conscient que malgré l’attrait de l’aventure, l’omniprésence de frère Bernard rendrait le voyage laborieux. Mais qu’importent ses humeurs qu’il me faudrait supporter, le destin surprenant qui se dévoilait sur l’horizon de mes jeunes années laissait entrevoir une expérience si palpitante qu’elle me concédait une impression d’ivresse. D’un signe de croix, je conjurai le sort. Après tout, je n’avais d’autre choix que d’obéir puisque tels sont les vœux que je prononceraiunjour,devantlesyeuxdemafamille,étaléquejeseraiparmiles membres de la communauté, sur les dalles glacées de la sainte chapelle, au pied de l’autelconsacré.
Préparer mes bagages ne me prit pas trop de temps. Que pouvais-je rassembler de plus qu’une misérable vêture de moine? Après avoir pris la peine de ranger mon pupitre, je retirai les draps avant de les plier au pied de ma literie ainsi que l’on me l’avait appris depuis ma plus tendre enfance. Le temps de vérifier que je ne rêvais pas, me voici déjà prêt à merendreauxcuisines,oùjem’apprêtaiàattendrelesinstructionsdemon nouveau guide spirituel. Mon étonnement fut grand de le trouver déjà attablé devant une gamelle généreuse à souhait. Déstabilisé par la présence autoritaire, j’hésitai sur la conduite àsuivre.
— Comptes-tu me servir de chandelle ou orientes-tu tes choix en abordant notre mission par un jeûne peu recommandé? Je te rappelle qu’une longue chevauchée nous attend. Assieds-toi et mange.Nousnesavonspasquandlebonheurd’unprochainrepas nous seraprésenté.
Le moine-cuisinier me tendit une assiette débordante de fromages accompagnés de salaisons sur lesquels je plongeai avec délectation alors que l’on sortait du four des miches qui nous tendaient les bras. Depuis combien de temps n’avais-je eu l’occasion de profiter d’une telle abondance? Entre les privations et les prières, il n’y avait que peu de place pour le plaisir de nos entrailles. Telle était notre épreuve à surmonter si l’on voulait gagner la tonsure pour laquelle on se serait damné. J’aimais me distinguer par mon intelligence en me plaisant à croire que réussir là où les autreséchouaient m’offrait l’espoir de me voir remarqué par les anciens chargés de notre éducation. J’avais pour ambitiondegravirleséchelonsdelasagesse,d’acquérirparletravailune place enviée au sein de la communauté. Jamais l’Esprit-Saint ne me souffla sa mise en garde en cultivant mes doutes sur ce qui n’était qu’orgueil, que l’espoir de me voir briller assombrissait mes frères, que cequel’onprétendaithonneurn’étaitjamaisqu’uneperception simpliste. Je me croyais élu tant par le rang que par la connaissance et si je voulais resterhonnête,j’auraisdûcomprendrelarichessedel’humilité,cellequi conduitàépaulerlesautres,àrécolterlefruitdesfondationsérigéespour accueillir les relations humaines. J’étais fils de comte, le dernier certes, mais noble par le sang. Je portais dans mon cœur l’héritage des conquérants,ceuxquivouspoussentàbrandirleglaiveaunomduChrist et peu importe si pour ce faire il faut répandre le breuvage pourpreoffert par notre Créateur
