Tant de Silences..! - Philippe De Riemaecker - E-Book

Tant de Silences..! E-Book

Philippe De Riemaecker

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Beschreibung

Au delà des frontières et des croyances, trois destins se croisent et sont marqués par le silence...

Les premiers, tournant le dos à la révolution, traversent l’Iran à pied.
Les seconds, concierges dans un couvent, sont témoins d’étranges phénomènes.
Les derniers se préparent au deuil. Il n’existe aucune raison pour que ces destins se croisent et pourtant !

Une écriture sobre, élégante, rattrapée par l’actualité.

Ce roman à l'écriture poétique aborde brillamment les thèmes universels que sont la mort, l'immigration et la religion !

EXTRAIT

Comment ont-ils trouvé le courage de prendre la route, à pied, sans bagage ou si peu à emporter ? Il est des désespoirs qui vous poussent à de grandes choses, c'est probablement ce que l'on appelle l'héroïsme de l'inconscience. Depuis des semaines, les rumeurs n'ont eu de cesse à s'amplifier. Certains parlent de charniers dans lesquels les chiens viennent se nourrir, trop contents d'y trouver comme une gourmandise. L'histoire, la grande, celle qui mérite une majuscule, confirmera les rumeurs. Qui s'y intéressera vraiment ?
Trente mille prisonniers politiques assassinés. L'ayatollah Khomeini, dans un décret religieux, a ordonné l'exécution de tous les moudjahidine du peuple emprisonnés. Décret religieux ? Paroles prononcées au nom de Dieu. Et, en son nom, on détruit ce que la nature a créé en déployant un talent extraordinaire, une ingéniosité que l'homme a bien du mal à imiter ! Et pourtant, trente mille cœurs cesseront de battre à cause de quelques gouttes d'encre qu'un vieillard déposera sur le papier !

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

"Tant de silences" est une philosophie pleine de bon sens, de vrai sens, du seul sens qui devrait guider nos pensées et nos actes. Et ce sans jugement, sans moralité. - Christine Brunet, blog Aloys

À PROPOS DE L'AUTEUR

C’est par la poésie que Philippe De Riemaecker se fait connaître. Il rédige quelques textes destinés à la chanson française, deux pièces de théâtre avant de se lancer dans l’écriture romanesque. Le premier roman de l’auteur, « Quand les singes se prennent pour des dieux », reçoit en 2014 le prix du salon du livre de Mazamet.
Philippe De Riemaecker est également présentateur de l’émission culturelle Les fruits de ma passion.

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Seitenzahl: 417

Veröffentlichungsjahr: 2016

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Cet ouvrage a été composé par les Éditions Encre Rouge

®

7, rue du 11 novembre – 66680 Canohes

Mail : [email protected]

ISBN papier : 979-10-96004-33-1

ISBN numérique : 979-10-96004-34-8

Tant de Silences !

« Du même auteur »

Quand les singes se prennent pour des dieux

Roman - Mon Petit Editeur (Publibook) – 2012

(Prix de la ville de Mazamet salon du livre 2014)

Sous la pluie

Poésie - Editions Wesmael Charlier - 1972

Le grand retour

Théâtre - 1993

Une simple histoire

Théâtre – 1995

Philippe De Riemaecker

Tant de Silences !

Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé est purement fortuite.

Maquette couverture réalisée par

Photo sous copyright

A toi mon père, à toi ma mère, qui me connaissez enfin,

A toi, Madeleine du Bois, silencieuse confidente,

A cette inconnue qui m’a tenu la main…

Qu’ils reposent en paix !

Je dédie ce livre à Monique et Daniel Pivas…

A la montagne qui les entoure.

L’admiration contemporaine n’est guère que myopie. Dorure est or. Être le premier venu, cela ne gâte rien, pourvu qu’on soit le parvenu. Le vulgaire est un vieux Narcisse qui s’adore lui-même et qui applaudit le vulgaire.

Victor Hugo « Les Misérables » (Chapitre XII)

Une fillette rentre chez elle avec un dessin qu’elle a fait en classe. En dansant, elle pénètre dans la cuisine où sa mère prépare le repas.

« Maman, devine quoi ! a-t-elle crié en agitant son dessin.

Sa mère n’a pas levé les yeux.

- Quoi ? a-t-elle lancé, le nez plongé dans ses casseroles.

- Devine quoi, a répété l’enfant en agitant le dessin.

- Quoi ? a dit la mère, occupée par les assiettes.

- Maman, tu ne m’écoutes pas.

- Mais si, ma chérie.

- Maman, a dit l’enfant, tu n’écoutes pas avec tes yeux. »

Mitch Albom « Le vieil homme qui m’a appris la vie »

Prologue

De plus en plus souvent, je reçois dans ma boîte mail des messages qui se veulent humoristiques mais qui, sous le masque du sourire, tissent la toile du racisme. Certes, au début, il me venait la tentation d'en rire. Cependant, un mal-être grandissant s'est emparé de mon esprit. Devant le déferlement de ces messages abjects, je ne puis rester indifférent. Le silence n'a jamais été mon fort : je me trompe souvent, je me fourvoie parfois mais, ce dont je suis certain, c'est que je ne puis tourner la page en prétextant que ce n'est pas mon problème. L'indifférence est l'acte politique le plus destructeur qu'il soit. Ce n'est pas une question de lâcheté, ce mot ne veut rien dire, c'est juste que, à ne pas prendre ses responsabilités, on finit par y brûler son âme. Pourquoi ? Parce que, en agissant ainsi, on se rend complice de toutes les extrémités. La différence a toujours été sujette à polémique, je ne le conteste pas, après tout ce n'est pas là la question. Le fond du problème, me semble-t-il, est que nous nous trouvons entre les feux de tous les extrêmes et, ces extrêmes, justement, ne font qu'envenimer une situation qui n'est pas sans danger. Je ne puis oublier les histoires que mon père nous racontait lorsque nous étions enfants... Je ne puis oublier ces montagnes de cadavres poussés par des pelles mécaniques que nous découvrions à la télévision quand un reportage nous racontait la folie du passé. Du passé ? Je n'en suis pas certain. J'ai le sentiment profond que si nous n'y prenons garde, nous risquons de reproduire des gestes que les générations futures auront à subir à cause de nos comportements. J'admets qu'une minorité d'illuminés tente par tous les moyens de placer une sorte de perfusion dans laquelle le poison de la haine attend le moment opportun pour s'écouler avec normalité. Je ne nie pas que d'aucuns utilisent les esprits pour que finalement l'humain soit à son tour utilisé. Mais vous êtes-vous demandé où se trouvent les vérités ?

Nous vivons des moments difficiles mais nous ne pouvons rejeter les différences en évoquant nos incompréhensions. Nous ne pouvons répondre par la violence à cette violence qui, à mon entendement, est issue de nos propres sociétés, puisque diffusée sans discontinuité au point qu'elle nous est devenue banale. L'obscurantisme, c'est vrai, étend son empreinte comme une marée noire. Y répondre par la simplicité d'une argumentation tronquée c'est, au final, alimenter ses flots et la force de sa nuisance. Devrons-nous relire l'insupportable chapitre du siècle écoulé pour réveiller les consciences qui nous poussent à nous demander si l'humain a des limites à son inhumanité ?

Si la réponse est « oui », je me refuse à être le complice de ce que l'on prétend servir à l'équilibre de nos civilisations... Les mots, les images, les discours peuvent être assassins. Ils poussent les esprits faibles à des actes irréparables. Même si nos consciences ne s'attardent pas à cette connivence, elles n'en sont pas moins coupables. Haïr les différences, c'est nous haïr nous-mêmes. Ne sommes-nous pas les différents de l'autre ? Quel genre de société serait celle qui vous offrirait toujours les mêmes yeux, les mêmes regards, les mêmes idées ? Ce serait d'une banalité bien fade... J'aimerais vous poser une question : Quand vous n'aimez pas l'autre, qui vous pousse à le faire ? N'est-ce pas nous tromper de bataille ? N'est-ce pas nous entraîner au loin des problèmes, je veux dire les vrais, ceux qui nous ont mis à genoux par cupidité ? Mais où sont-ils passés ? Où se sont-ils cachés ? Pourquoi personne n'ose en parler, ou si peu, ou juste du bout des lèvres ? Alors, en toute honnêteté, nous mettre à haïr la peau bronzée, n'est-ce pas agir à la façon d'un nuage de fumée ? Cacher les vrais problèmes de société ?... À qui profitent les haines si ce n'est aux marchands de canons ?... Ah oui, ceux-là aiment vos haines ! Ils y puisent leur puissance... Et tandis que vous épuisez vos ressources à de vaines querelles, ils éclatent de rire de découvrir autant de facilité à vous séduire ainsi....

Le racisme est la raison du faible. Elle permet à l'idiot de se croire supérieur. Mais supérieur à qui, à quoi ? Je crains que les années à venir ne s'obscurcissent davantage. Arrêtez de dormir, c'est tout ce que j'ai à dire, mais arrêtez bien vite ! Le temps prend de l'avance et quand il va trop loin, les larmes suivent et brisent les vivants.

Est-ce la raison pour laquelle « Tant de Silences ! » a vu le jour ? Sans doute, mais pas tout à fait. J'aime l'Orient et les odeurs qui l'accompagnent. J'aime le chant du muezzin qui s'élance du haut des minarets pour ricocher contre nos idées reçues. Je suis également interloqué par ces gens qui dénigrent l'immigration mais, quand viennent les vacances, sont les premiers à se jeter vers les aéroports à la recherche de changement, de soleil et d'exotisme. Jamais je ne prétendrai que l'immigration est un sujet facile. Jamais je n’oserai affirmer que la différence s'accepte comme un claquement de doigts. Après tout, un claquement de doigts peut être dérangeant. J'admets être parfois choqué par des comportements extrêmes mais le fond du problème n'est pas, à mon sens, ce que l'on tend à démontrer. Nous avons peur du changement des choses. C'est normal, c'est humain, c'est commodément explicable. C'est également faire preuve de peu d'intelligence....

Avant de vous abandonner au récit, laissez-moi vous faire un aveu : je ne suis jamais allé en Iran, je ne connais ce pays qu'à travers la documentation que j'ai pu recueillir. Il est probable que certaines descriptions ne répondent pas à la réalité, je l'admets, ce n'est qu'une histoire, un roman, une sorte de rêve dans lequel je me suis permis d'avancer. Quant à l'Abbaye de la Ramée, il en va tout autrement. Je l'ai fréquentée à de nombreuses occasions. Je m'y rends encore régulièrement car s'y trouve enterrée la sœur de ma mère, qui était religieuse, missionnaire, et est revenue en ces lieux pour y mourir en paix. Le jour de son décès, n'ayant pas su qu'elle était malade, je m'y suis rendu en bicycle en compagnie de ma fille aînée. On ne nous a pas laissé entrer, j'en ai gardé longtemps une sourde rancune qui aujourd'hui s'est enfin apaisée. L'endroit est superbe, apaisant et vaut la peine que l'on s'y arrête.

Enfin, dans le récit, je me suis permis de glisser quelques mystères… Était-ce nécessaire ? Pas obligatoirement. Je suis, par nature, un être sceptique. Cependant il m’est arrivé de rencontrer, au fil de ma vie, des faits étranges. Je ne prétends pas qu’ils soient inexplicables ou qu’ils ne le seront jamais. Quand on approche l’incompréhensible, bien souvent les esprits s’emballent. Il y a ceux qui sont prêts à croire n’importe quoi, il y a les autres qui réfutent par habitude. Personnellement, je préfère observer, garder une part d’émerveillement et me dire que, dans la nature, bien des choses sont possibles. Il y a par exemple cette histoire à laquelle je suis confronté. Je passe une grande partie de mon temps dans un petit village perdu dans la montagne. Il se situe à mille deux cents kilomètres de chez moi. Là-haut, il y a un chien qui souvent m’accorde sa compagnie. Je ne le nourris pas, je lui donne un peu à boire si le soleil se fait trop chaud. Quand je me décide à écrire, il se couche à mes pieds. C’est tout. Juste un effleurement de complicité. Pourtant, dans le village, si je suis absent pour une longue période, les gens savent quand mon retour est annoncé. En effet, un jour ou deux avant que je n’arrive, le chien s’installe sur la terrasse de notre habitation et grogne sur tout villageois qui s’en approche.

Mystère ? Instinct ? Prémonition ? Je n’en sais rien, que voulez-vous que je vous dise ? Il y a un fait : la présence du chien ! Je n’ai aucune autre explication à vous donner. Après tout, mes voisins inventent peut-être cette histoire… Si c’est le cas, est-ce vraiment important ? On peut toujours oublier un rêve parce qu’on n’a pas envie d’y croire mais le rêve a pourtant existé, on ne peut le nier. On ne peut attrister son regard sous prétexte que, pour nous, ce n’est pas important. Mais qu’est-ce qu’important veut dire ? Nous ne sommes que des souffles en sursis, le reste importe peu….

Bien entendu, tous les personnages repris dans ce roman sont le fruit de mon imagination. Y trouver une quelconque ressemblance avec une personne existante ou ayant existé serait pure coïncidence. Si un nom ou un personnage vous semble familier, ne vous y arrêtez pas, ce ne serait que pur hasard.

Chapitre I

31 Janvier 2012 (05AM)

Le sol est glacé. La neige commence à tomber alors que, jusqu’à ce début février, un climat de printemps nous avait presque fait oublier que l’hiver peut frapper jusque loin dans l’année.

Je roule depuis des heures. Vent, brouillard, pluie, brouillard, neige, brouillard…

Les vibrations du moteur ont tendance à m’endormir. Je lutte contre le mouvement de l’aiguille des secondes. Je lutte contre le temps qui, toujours, prend de l’avance et risque de me voler l’une des seules choses pour laquelle je lutterais jusqu’à donner ma vie. A gauche, une douleur lancinante me coupe le souffle. Ce matin, vers les quatre heures, sous le manteau de la nuit noire, j’ai glissé. Mon PC s’est écrasé sur le sol, je me suis écrasé sur le PC, là, juste sur le coin. Ce fut bref, fulgurant… Mon corps a hurlé sous la violence du choc. J’ai voulu me redresser. Trop mal, besoin de reprendre mon souffle. Vite, il faut réagir ! Le froid est dangereux, la montagne le sait mais la douleur empêche tout mouvement. Mon GSM ? A quoi bon, il n’y a pas de signal… L’antenne qui couvre le village a été détruite par des militants pour des raisons que je ne connais pas, des raisons qui m’empêchent d’appeler les secours. J’ai froid, j’ai mal, je n’ai pas vraiment peur. Puis, lentement, à mouvements calculés, j’arrive à me remettre sur pied.

Les poubelles… fermer et purger l’eau… Le frigo, ne pas oublier de le vider, ne pas oublier de couper le courant.

La neige à présent couvre le paysage. Les balais d’essuie-glaces ont commencé leur chorégraphie, essayant tant bien que mal de chasser le blanc qui empêche le regard. Il faut avancer, inlassablement, sans perdre de temps. Ils m’attendent, il m’attend… Papa m’attend, je le sais, je le sens. Hier, j’ai découvert dans ma boîte « mails » le message de « La Sœur Aînée » : "Tu dois rentrer".

Le message est clair, terrible, difficile à admettre. L’éternité semblait faire partie de nos vies, de notre famille. Mais non, nous vivions dans le déni, dans l’espoir de… De quoi ?

Et je rentre en voiture parce qu’il n’y a pas d’avion, pas avant jeudi, pas avant une éternité. Je rentre après avoir hésité tout de même, hésité à cause de l’incompréhension, à cause du refus de croire à ce qui pourtant est irrécusable.

Les heures s’écoulent, lentement, trop lentement, mais je ne peux rien faire pour en accélérer le mouvement. Chaque seconde qui tombe entraîne avec elle une partie de la distance qui me sépare de mon père, de ma vie, de mon amour, de l’homme qui a tout essayé pour nous montrer l’exemple d’une vie honorable. Combat perdu d’avance ? Peut-être. Sans doute. Certainement.

Mon corps a besoin de repos, je dois me faire violence pour me forcer à prendre quelques pauses. J’ai froid, je suis fatigué. Au-delà de ces désagréments, c’est avant tout le gouffre du désespoir qui se colle à moi comme le ferait la glu d’un piège à insectes dans lequel se débattre ne fait qu’anéantir l’espoir de se libérer peut-être.

Le thermomètre de la voiture n’arrête pas de plonger. L’humidité sur le pare-brise gèle avant même que de s’être posée. Mon cœur se brise à force de s’être gelé. J’arrive Papa, tiens bon, j'arrive !

Puis soudain, alors que les panneaux routiers m'annoncent que la ville d'Orléans n'est plus qu'à une centaine de kilomètres, la température extérieure grimpe au-dessus de cinq degrés, puis c'est huit, puis c'est dix. Les nuages se brisent, s'entrouvrent comme une révérence devant l'apparition d'un soleil extraordinairement lumineux. Soleil d'hiver, soleil magique, soleil magnifique par le contraste de ses couleurs. L'espoir se déverse au moment-même où le ciel s'auréole d'un signe qu'il serait fou d'ignorer. Mon propre rire résonne à mes oreilles et des rivières couvrent mon visage. Je n'en peux plus, je suis épuisé, je dois continuer. Je t'aime, papa, tu le sais et si tu ne le sais pas à cause de ces murmures glissés sournoisement à ton oreille, quelque chose me dit que bientôt la vérité s'ouvrira à toi. Elle se fera au-delà des apparences si soigneusement édifiées par les mensonges de ceux qui nous ont volés à toi. Il est temps, il est temps de rétablir la vérité. Ce n'est pas l'entière vérité, comment pourrait-elle exister ? C'est le regard d'un enfant qui se débat devant l'injustice d'une famille détruite par l'ambition, la folie, l'intolérance de quelques-uns. Dieu que l'apparence peut être utile à celui qui sait comment utiliser le mal ! Je n'ai jamais voulu toucher le diable, mais les démons ont la science de ce que l'on ose à peine imaginer.

Chapitre II

Comment ont-ils trouvé le courage de prendre la route, à pied, sans bagage ou si peu à emporter ? Il est des désespoirs qui vous poussent à de grandes choses, c'est probablement ce que l'on appelle l'héroïsme de l'inconscience. Depuis des semaines, les rumeurs n'ont eu de cesse à s'amplifier. Certains parlent de charniers dans lesquels les chiens viennent se nourrir, trop contents d'y trouver comme une gourmandise. L'histoire, la grande, celle qui mérite une majuscule, confirmera les rumeurs. Qui s'y intéressera vraiment ?

Trente mille prisonniers politiques assassinés. L'ayatollah Khomeini, dans un décret religieux, a ordonné l'exécution de tous les moudjahidine du peuple emprisonnés. Décret religieux ? Paroles prononcées au nom de Dieu. Et, en son nom, on détruit ce que la nature a créé en déployant un talent extraordinaire, une ingéniosité que l'homme a bien du mal à imiter ! Et pourtant, trente mille cœurs cesseront de battre à cause de quelques gouttes d'encre qu'un vieillard déposera sur le papier !

L'exode prend racine dans les esprits assoiffés de liberté. Il devient nécessaire à ceux qui l'envisagent. Pourtant, même confronté à l'intolérable, même témoin d'une liberté et de son droit à la réflexion bafoués, même à la recherche des vérités, qui désertent les discours et propos des journalistes d'état, il faut peut-être faire partie des fous pour entreprendre ce qu'il faut bien appeler une évasion. Beaucoup y ont songé, mais peu s'y sont jetés.

Shannaz a regardé Jahangir. Elle lui a simplement confié son regard, sans parole pour l'accompagner. Jahangir a compris ; il n'est pas besoin de plus lorsque l'amour est bien ancré.

Ils ont simplement rassemblé quelques nécessités. Le peu d’argent économisé, ils l’ont divisé en trois. Le premier tiers, cousu dans les plis du « Chādar »1de Shannaz, préféré au « Maqna’e »2pour des raisons évidentes de discrétion, oserions-nous affirmer : de camouflage ? Shannaz a pourtant hésité à se vêtir d’un « Chādar Meli »3mais ce geste aurait immanquablement attiré l’attention. Le second tiers trouva sa place dans les coutures du pantalon de Jahangir, pantalon acheté pour les circonstances dont on n’a pas raccourci, par un coup de ciseaux, le bouchonnement provoqué au niveau des pieds, que du contraire. Le surplus de tissu a été minutieusement plié, rabattu vers l’intérieur du fendard pour y être fixé à petits points serrés, en prenant soin de créer une multitude de petites poches invisibles à l’œil d’un passant pouvant se montrer trop curieux. Enfin, le dernier tiers fut à son tour divisé et réparti dans deux sortes de sacs, de bourses taillées dans un reste de tissu auquel a été préalablement fixé un cordon de toile solide. Chacun portera le sien, enfilé autour de la gorge, précieusement caché dans les secrets des vêtements.

Aucun mot échangé, aucun geste déplacé. Shannaz est sortie la première. Elle se tourne juste à temps pour observer Jahangir introduire la clef dans la serrure, comme si ce geste de sécurité allait retenir la folie de la plèbe. Pourtant, ce geste est important, symbolique probablement, accompli comme une danse, une chorégraphie, une prière adressée dans l’espoir que le pire leur sera épargné.

- إنشاءالله (in chā' Allāh)

-إنشاءالله (in chā' Allāh) lui répond sa compagne.

J’aurais voulu écrire qu’ils se saisirent la main mais ce serait mensonge. Les usages ne le permettent pas, et ce n’est certainement pas le moment de faire preuve d’originalité. Surnageant dans le tumulte de la cité, ils s’enivrent de parfums qu’ils espèrent ne jamais oublier.

Ils marchent tels que la société l’a décidé. Jahangir trois pas à l’avant, Shannaz, en humble posture, calque ses pas sur ceux de son époux. C’est le matin, l’aube ne s’est pas encore manifestée. Pourtant la rue déjà s’encombre d’agitation, de cris que l’on a peine à retenir et qui, s’ils viennent à vous échapper, sont suivis par un rapide regard afin de repérer l’autorité. Mais le couple, s’il prête attention aux détails de cette vie, ce n’est que pour la raison d’en faire le plein de souvenirs.

Le « as-soubh » ou « al-fajr », prière de l’aube composée de deux « rakat », n’a pas encore retenti du haut des minarets. Au moment-même où les premiers mots ricocheront sur les toits et dans les âmes, l'aube véritable (al-fajrou s-sadiq) prendra son envol, entraînant à sa suite le lever du soleil et les vibrations de son feu implacable.

Que pouvoir écrire de plus sur ce couple qui vient d’accrocher notre attention ? Rien sans doute pour l’instant. La ville est étendue, le temps semble éternel, les pas bien monotones et fatigants aussi.

Chapitre III

Wavre, enfin !… Une place de parking, des entrées qui chuintent dans la nuit. Un couloir, l’ascenseur qui se traîne, un couloir encore et puis cette porte fermée qui me presse de l’ouvrir. Geste simple, geste si difficile aujourd’hui. Une aide-soignante passe à ma portée, me salue le regard rivé sur le sol. Elle s’éloigne comme une ombre et déjà se confond dans l’oubli. Je frappe doucement le panneau qui m’isole dans le couloir ; on ne me répond pas. À l’intérieur, les esprits, tendus vers l’important, n’ont pas perçu ce bruit de doigts qui dérange la concentration. J’entre le plus discrètement possible, m’approche de la chambre attenante au salon et découvre ce à quoi rien ne m’avait préparé. À gauche, « Le Père » s’essouffle sans trop de difficultés. « La Sœur Aînée » et « La J », penchées à son chevet, lui tiennent la main et lui parlent gentiment de silence et de reconnaissance. À droite, c’est l’insoutenable. Est-ce parce que je ne m’y attendais pas ? Est-ce d’avoir toujours connu « La Mère » droite, fière et coquette aussi, que je me trouve soudain le souffle coupé devant ce corps crispé par la souffrance et surtout, oh, surtout, l’esprit en délire qui déchaîne la parole en flots incohérents ? Je me force à garder contenance, me penche sur « Le Père » et l’embrasse en essayant d’exprimer par ce simple geste toute la tendresse et la reconnaissance que je lui porte. Dieu qu’il a froid, comme son visage déjà semble marqué par le sceau de la Faucheuse. Papa est là, entouré, aimé, adoré par « La Sœur Aînée » et « La J » qui, ensemble, dans un geste d’une incroyable douceur, m’aident à supporter le choc amplifié par la fatigue. « La J » entoure de ses bras aimants mes épaules avachies et parle à papa. Elle dit les mots que je ne puis prononcer, noyés qu’ils sont dans un cri contenu. Elle l’informe de ma présence, que je viens de traverser la France, que je l’aime.

- Hein, dis-lui, Philippe, dis-lui que tu l’aimes ?

Oui, un milliard de fois oui ! mais comment l’exprimer quand la douleur à la mâchoire rend la parole si faible à prononcer ?

À nouveau, je me penche, papa me regarde. Son regard se dévoile à mes yeux. Bleu, profond, empli de ce qu’il n’a jamais eu de cesse de donner. Puis le rideau de ses paupières se referme à nouveau. Je craque, les sanglots m’entraînent vers les abîmes de la douleur. Je sors précipitamment de la chambre et laisse libre cours aux besoins de mon âme à s’exprimer et à pleurer.

Un bras se pose sur mon épaule, une main me caresse le visage, une voix console l’enfant qui se prépare à être l’orphelin.

« La J » me serre entre ses bras. Ma sœur, qui me manquait tant, murmure des mots si doux, des mots qui ressemblent à de l’amour, des mots qui au-delà de la complicité démontrent qu’elle porte en elle une force de maternité qui déborde de ce qu’elle offre à ses propres enfants.

Bercé par le chant des phrases qu’elle déroule, je reprends mes esprits, je reprends contenance. Ensemble, main dans la main, nous revenons au chevet de notre père. « La Sœur Aînée », silencieuse, les yeux mouillés, ne dit pas grand-chose. Elle veille notre père et dans le même temps apaise par des gestes simples « La Mère » qui se perd dans une folle agitation. Papa se meurt, Maman délire. Nous restons de longs instants en compagnie les uns des autres.

Papa reçoit mille caresses, mille baisers. Chaque fois qu’il ouvre les yeux, il plonge le regard au plus profond de notre esprit. Il semble apaisé, il est surtout digne, il l’a toujours été.

Ma sœur aînée nous invite à rentrer chez nous. « La J » a veillé Papa la nuit qui précède, j’ai roulé avant la naissance de l’aube et toute la journée sans discontinuer.

- Ne vous inquiétez pas, j’ai l’habitude, je vous préviens quoi qu’il arrive, il faut que vous dormiez, il ne sert à rien de s’épuiser, cela détruit l’efficacité.

Pourtant, épuisée elle l’est aussi, mais elle camoufle son état dans ce petit geste d’héroïsme que nous n’avions pas saisi. Aurions-nous dû rester ? À quoi bon se torturer devant les actes du passé ?

Chapitre IV

C’est dans l’action que l’on mesure les limites de ses forces. Marcher, cela n’est rien, mais le faire en ayant sur les épaules le poids et la crainte d’être, à tort ou à raison, repéré par un regard toujours prêt à servir l’autorité, même s’il faut comprendre par ces mots se vautrer dans la délation, cela épuise.

Conscient de l’ampleur du défi, profitant de la protection que leur assure la foultitude de la ville, Jahangir a entraîné Shannaz à la table d’un restaurant de rue, afin d’y prendre le «sobhaneh4».

Ils choisiront un « kalehpacheh5 » préparé dans la science de l’art, servi dans les délais imposés par les traditions, c'est-à-dire avant que l’aube ne s’éveille. L’estomac ainsi alourdi, après avoir payé le repas, les voici qui se lèvent juste à temps, alors que dans la nuit agonisante retentit, du haut des minarets, le premier des cinq appels à la prière du « muezzin6».

En symbiose avec la foule qui les entoure, Jahangir et Shannaz se tournent en direction de la « qibla» et s’ouvrent à la prière. « Prie aux deux extrémités du jour et aux premières heures de la nuit. Les œuvres pies dissipent les péchés. Voilà un rappel pour ceux qui se souviennent. »

La foule se prosterne, la foule se redresse. Pas un qui ne se soustraie à l’accomplissement de son devoir, car même s’il le voulait, il ne l’oserait pas. En Iran, si la foi sauve les âmes, le manque d’exubérance conduit à l’échafaud. Toujours, et partout, le regard du régime épie les gestes de la population, et ce regard est prêt à fondre sur le moindre manquement.

La religion, cet extraordinaire message d’espérance apporté au monde et à ceux qui le servent, comme un fait étrange devient l’outil de l’intolérance et de l’intolérable. Là où le prêche nous parle de vie, ceux qui le servent essaiment la mort. Ce n’est pas une nouveauté, rien d’original en soit, l’histoire ne l’a-t-elle pas si souvent démontré ? Alors quoi ? Le genre humain n’apprendra-t-il jamais que, agissant ainsi, il rend hommage à ce qu’il prétend ne pas servir, je veux dire le mal. Satan peut-être, en personne, devient le maître de ceux qui se disent représenter Dieu, et c’est pour cette raison que je me méfie des vérités que l’on prétend divines, des signes que l’on affirme sacrés, des livres que l’on jure avoir reçus des anges.

- Tu dois partir Jahangir, tu dois le faire pour sauver ta femme, ma fille, de ce que nous réserve ce régime.

- Partir ? Pour aller où ?

- Peu importe, l’enfer c’est ici, pas là-bas.

Ce furent les dernières paroles prononcées par Mehrdad avant qu’une voiture ne s’arrête. Ils sont descendus du véhicule, ils étaient quatre. Pas un cri, pas un regard pour les voisins. Ils ont enfoncé la porte presque sans effort et entraîné le patriarche dans le néant des oubliettes. Mehrdad était membre de l’ordre Nématollahi des Soufis7, il n’en fallait pas plus, il n’en fallait pas moins. Ils l’ont probablement placé au secret à la terrifiante prison de Fajr Qom. On n’entre pas à la prison de Fajr Qom, on y est englouti, avalé, digéré. On ne sort pas de Fajr Qom, pas vivant, pas entier.

Mehrdad, était, est un homme juste. Toujours à l’écoute, maniant l’effacement pour assouvir le besoin de se confier à l’autre, surtout quand l’autre s’est fait heurter par la vie, ou par les hommes, ce qui revient bien souvent au même.

Les paroles de Mehrdad devinrent dès lors une sorte de testament aux yeux du gendre. Un testament ne se conteste pas, il est du devoir de chacun de mettre tout en œuvre pour le faire respecter. Tout de même, une hésitation. Emmener Shannaz dans un périple de plusieurs milliers de kilomètres, c’est placer son épouse au-devant de tous les dangers. Est-ce que le jeu en vaut la chandelle ? Est-ce la liberté ou est-ce la mort qui va les emporter ? Est-ce de l’héroïsme ou de la lâcheté que d’oser tourner le dos à la tombe de ses ancêtres dans l’espoir, si ténu, d’arriver à perpétrer sa descendance dans un pays dont on ignore les traditions ? Pourtant, on prétend que, là-bas, le mot liberté ne se prononce guère, il n’en est pas besoin, il se contente d’être. Ce n’est pas l’Amérique, heureusement, ce n’est que l’Europe.

La prière accomplie, Jahangir se redresse et lance un regard à sa compagne. Les yeux de Shannaz s’accrochent aux siens en communion muette. C’est un geste de tendresse, presqu’un crime d’impudeur mais il en faut parfois pour supporter la félonie des êtres. Puis, après ce court instant de complicité, les voici qui repartent en direction de leurs destins.

Yazd est une ville qui compte un peu plus de cinq cent cinq mille habitants. Peut-être s’agit-il de la plus ancienne ville du monde, mais qui pourrait le certifier ? Située à l’altitude de mille deux cent seize mètres, elle subit des températures frôlant en moyenne les quarante degrés en été, s’effondrant en-dessous de deux degrés en hiver. Au nord, le désert salé de Dasht-e Kavir étend ses huit cents kilomètres de longueur et ses trois cent vingt kilomètres de large, autrement dit cette étendue de désolation est impraticable et mérite, même s’il possède de la témérité, d’être oubliée par le voyageur. Au sud, le Dasht-e-Lu, autre désert salé, n’en est pas moins hostile. En découvrant la géographie des lieux, on comprend mieux la difficulté à laquelle ce couple sera irrémédiablement confronté.

Folie, oui c’est vrai, il en faut. C’est ce qui rend le geste aussi beau. Désespoir aussi, il faut le dire, il faut l’écrire.

La ville de Yazd fait partie de la province du même nom ; elle touche la province de Fars qui touche à son tour la province de Bouchehr. Plus loin, c’est le golfe persique. Porte ouverte sur les océans, vers les embruns projetés par les rêves que l’on aimerait connaître, que l’on voudrait offrir à celle qui est dorénavant sa seule famille et qui l’est d’autant plus, qu’elle peut donner la vie. Pour Jahangir, cette phrase se résume à un seul mot, et ce mot s’écrit "Amour". À quoi bon s’étendre davantage sur ce qui ne peut se décrire, ce ne serait jamais que péroraison ?Trop de mots ont été utilisés pour donner un sens à ce qui ne se découvre qu’à travers celui ou celle qui, plutôt que recevoir, sait ce que donner veut dire. Même en écrivant ces mots, je sais que je me trompe car il n’est pas question de don ni de présent mais sans doute de partage. Oui, c’est cela l’amour, le partage d’une gigantesque respiration que l’on s’efforce de faire durer le plus longtemps possible. L’éternité existe-t-elle vraiment ? Alors il serait bien de la faire durer ainsi.

Marcher est un acte banal, un geste machinal, un mouvement auquel on ne réfléchit pas, au risque de trébucher. Mais marcher, c’est aussi se plonger dans une sorte de méditation bercée par l’hypnose d’un mouvement régulier qui vous porte en avant, vous conduit à travers l’espace et l’effleurement d’une autre dimension. On pose un pied sur le sol, déplace son centre de gravité d’un mouvement de hanche puis, comme une sorte d’infinie répétition, on pose le pied suivant qui vous porte quelques centimètres plus loin. Que signifie cette infime distance devant le gigantisme qui vous sépare de ce continent dont on vante la vie et la facilité ? Et que peut bien signifier facilité, si ce n’est quelques images puisées à la lucarne de la télévision, grâce à la parabole qui vous a dévoilé des coutumes auxquelles ici on n'est pas trop habitués. Est-ce donc cela que l’on décrit comme étant le choc des cultures ? Ce n’est pas une ligne tracée par une simple imagination, ce n’est pas une frontière non plus. C’est un ravin, un gouffre, une immensité.

Jahangir avait accroché sa curiosité en essayant de deviner ce que ces gens avaient de si important à se dire. Il n’avait pas compris le langage de ces hommes et ces femmes réunis autour d’une table et qui semblaient s’agresser au point qu’un énorme tumulte, fait de bavardages et de grandes agitations, étouffait les paroles avant même qu’elles ne soient prononcées. Comment peut-on débattre si l’on ne prend pas le temps d’écouter l’autre et le temps de réflexion avant de lui répondre ? Est-ce que les occidentaux agissent tous et toujours ainsi ? Alors ce sera difficile, compliqué, même si ensemble, à l’aide de quelques livres, le couple a commencé à se familiariser avec la langue de Voltaire. Il est des abysses entre la volonté et le résultat car, pour contenter les deux, il faut du temps, et le temps n’est pas toujours ce que l’on possède le plus quand l’urgence et la survie sont devenues les deux priorités.

Marcher, sans doute l’un des actes les plus faciles pour la plupart des humains que nous sommes, mais c’est sans compter la répétition du mouvement qui vous fatigue, surtout quand on n’y est pas préparés. Le sable, insidieusement, fait glisser la semelle. Le sable retient le pied qui se soulève. Le sable, encore lui, se glisse dans les chausses, irritant les peaux fragiles. Le sol plus loin se transforme en sentier plus solide mais alors le sable laisse la place à quelques gravillons qui vous obligent à vous déchausser si l’on ne veut pas blesser ce qui vous porte.

Ils n’ont pas les ressources qu’offre notre société, ils n’ont à chausser qu’une paire de sandales taillées dans le cuir d’une carne, un chameau, un dromadaire peut-être. Cela prête à sourire aux occidentaux que nous sommes, mais quoi ? Oserions-nous les remplacer au lieu de nous moquer ?

Le couple voyage pourtant avec fierté, puisant son courage dans le courage de l’autre, montrant par l’exemple ce que l’autre démontre par sa ténacité. Toujours séparés par la distance des convenances, ils avancent sans se plaindre, attachés qu’ils sont par un fil invisible, un fil d’une incroyable solidité.

Les heures s’écoulent, le soleil frappe plus qu’il ne brille, l’air est devenu irrespirable. Il faut s’arrêter, continuer serait s’épuiser. On cherche l’ombre d’un olivier, on trouve celle d’un abricotier. Quelques chèvres indiquent que l’on n’est pas seul, et même si l’on n’aperçoit aucune ombre humaine, le berger, certainement, observe l’intrusion.

Jahangir étend un drap sur le sol rocailleux. Il y installe Shannaz le plus confortablement possible, avec déférence, avec respect. Il évite naturellement les gestes déplacés.

Quand enfin, certain que l’épouse que Dieu lui a confiée possède tout le confort relatif que la situation peut lui offrir, il se penche sur son maigre bagage pour y prendre une gourde.

Dans le ciel, l’ombre d’une Buse féroce se perd dans l’infini de la fournaise de midi. Tandis que Jahangir tend le récipient à sa compagne de voyage et de vie, il ne peut retenir ces quelques vers venus d’un autre siècle :

که ایران بهشت است یا بوستان

همی بوی مشک آید از دوستان

« Que quelqu’un pense à l’Iran comme Eden ou comme Jardin,

L’odeur du musc de l’ami, du compagnon, abonde ici-bas.8 »

Et sa compagne de sourire lui répond sans frémir :

همه عالم تن است و ایران دل

نیست گوینده زین قیاس خجل

- « L’Iran est le cœur et l’univers le corps, de cette parole le poète ne ressent humilité ni remords.9 »

De cette joute contradictoire ressortent, tant les ressentiments que la nostalgie des racines dont, déjà, on perçoit la blessure de l’inexorable arrachement. Les époux y puisent la force pour y construire l’espoir de ce qui nous paraît, à nous, occidentaux, si puéril et dérangeant, probablement parce que nous ne comprenons pas ce que le mot exil englobe.

Avant de songer à boire à son tour, Jahangir prend grand soin à planter son bâton de marche le plus droit possible sous le regard du ciel. C’est un geste nécessaire, un geste de respect qui sert à la prière, car il est écrit :

Le temps de « adh-dhouhr 10» commence lorsque le soleil s'écarte du milieu du ciel vers le couchant et finit lorsque l'ombre d'une chose quelconque atteint une longueur égale à celle de la chose elle-même plus la longueur de l'ombre qu'elle avait au moment du zénith. On entend par « chose quelconque » un bâton ou un gnomon par exemple, planté verticalement sur un sol plat.

Tout en accomplissant ce geste, l’œil de Jahangir accroche soudain ce qui ressemble à un mouvement. Cela s’est passé très rapidement. Un reflet ? Une illusion peut-être, là, à un jet de galet, entre deux petits rochers. Mais, comme la présence des chèvres le démontre, ce ne peut être que le berger qui n’ose se montrer. Jahangir songe que même l’humain a parfois besoin d’apprivoiser. D’autres que lui auraient choisi le mot "dompter", c’est là toute la nuance d’une personnalité. Jahangir n’est pas un juste, n’est pas un sage, il n’est est pas moins géant à se croire insignifiant.

Peut-être y a-t-il du danger mais, à ne pas dialoguer, on ne peut reconnaître s’il faut de la méfiance ou, au contraire, saisir l’opportunité pour suivre la main tendue à travers l’enseignement que le prophète a laissé sur terre. Après tout, si le voyage est commencé, si le voyage est périlleux, autant l’entourer de chance, qu’il soit béni par des actes purs.

C’est pour cette raison que Jahangir plonge la main dans son bagage, pour en sortir un «nan-e barbari», pain plat, long et ovale parsemé de sésame.

Il rompt le pain en trois, tend une part à son épouse, puis se dirige vers les petits rochers, y dépose la seconde et s’adresse au décor :

- Ce sont de belles chèvres, mais j’en vois une qui a l’ œil infecté. Accepte ce morceau de pain et, si tu le désires, après nous regarderons si nous pouvons, avec l’aide de Dieu, faire quelque chose pour ce cabri !

Sans attendre de réponse, il revient vers son épouse, s’assied et mord à belles dents dans le morceau de mie qui lui reste du partage. Il n’a pas besoin de lever les yeux, il sait. Il sait que le guignon posé entre les pierres a disparu, emporté qu’il est par une main rapide, une petite main, une main d’enfant peut-être, d’enfant sûrement.

Shannaz n’a pu s’empêcher de sourire. Comme son époux, elle partage le besoin de regarder le rire traverser le visage d’un enfant. Comme lui, elle ne peut rester insensible quand l’innocence est galvaudée. Elle sait que la charge du pastoureau est grande et la responsabilité énorme. Elle connaît les reproches qu’on lui fera porter si l’une ou l’autre de ses protégées s’en venait à boiter. On ne lui demanderait pas les raisons, ne chercherait pas à savoir. L’occasion serait belle pour ne pas le payer, pour le fouetter parfois, le renvoyer toujours, emportant son maigre salaire dans les abîmes de l’oubli. Alors, la misère se ferait encore un peu plus de place, comme si le Bon Dieu avait besoin de ce spectacle pour que les nantis puissent se vanter de charité. S’il n’y avait pas de riches, il n’y aurait pas de pauvres, d’aucuns disent le contraire, que ce sont les pauvres qui font les riches, c’est un mensonge. Le salut du monde serait-il en relation avec cette constatation ? Je n’en sais rien, j’ose simplement le penser, c’est là ma liberté.

Chapitre V

Quitter le ghetto, car c’est bien de cela que l’on parle lorsque l’on confie ses vieux à des mains étrangères : on les parque dans un enclos, on les oblige à fréquenter le reflet qu’ils aimeraient éviter, à ne croiser que des femmes ou des hommes de la même génération, les mêmes peaux flétries, les mêmes angoisses, les mêmes renoncements. Comment voulez-vous garder l’espoir quand on ne vous offre pour horizon que la décrépitude de lendemains dégénérés ?

Qu’importent l’efficacité et le professionnalisme, là-bas ce n’est pas ici !Ce ne sont toujours que des étrangers, des odeurs, des gestes, des paroles qui ne proviennent pas de ceux en qui l’on a déposé tant d’espoir. Ont-ils saisi ce mot : espoir ? Peut-être. Sans doute. Et c’est cela l’horreur. Sur ce mot trop subtil, trop exigeant aussi pour être réellement compris, sans réflexion on s’est précipité. Comme il manquait de jeu, on a jeté les dés. L’espoir s’est saisi de ce geste, s’en est revêtu, est devenu le désespoir. Où sont donc passés les enfants ? Où sont les chairs de la chair, le sang que l’on a offert pour permettre à ses descendants de pousser leur premier cri ?

Prendre les clefs de la voiture, chercher les raisons de toutes les agitations de la vie. Lancer le moteur, encore, à nouveau. La maison, manger un morceau en compagnie de l’épouse qui se risque à briser le silence et le silence se brise puisque la vie continue malgré tout.

Un marteau dans la tête se déchaîne, l’épuisement me gagne, il est temps de se coucher.

Toilette, les dents que l’on brosse avec précipitation, le pyjama que l’on oublie, trop fatigué, trop d’émotions… les yeux qui se ferment puis… le néant….

Dans les abîmes de l’inconscience, soudain quelque chose me dérange. Un bruit, un cri, un déchirement. Mon GSM proteste de mon manque de réactivité. Il amplifie ses appels, tremble de fureur. Le temps de réaliser, je le saisis, écoute… C’est « La Sœur Aînée » :

- Philippe ? Il faut venir, peux-tu prévenir « La J » ?

Il faut venir ! Pourquoi ? À quoi sert de poser la question quand on pressent plus qu’on ne sait, que l’on inspire les premières bouffées de l’absence ?

Vite, je me lève, range la fatigue dans les méandres de l’oubli et cherche le numéro de ma sœur. Tandis que la sonnerie tente de m’éveiller, je tente de me vêtir.

Boîte vocale, vocalise de robot, mécanique infernale, je me perds en énervement.

J’appelle sur le fixe, les sonneries s’éternisent mais personne ne répond.

J’appelle « La Sœur Aînée » :

- Je n’arrive pas à atteindre « La J » ; je vais jusque chez elle et je l’emmène avec moi.

La nuit est glacée, peut-être l’une des plus froides de l’année. Remettre le moteur à sa tâche alors qu’il est peut-être encore tiède de sa journée d’effort. Des mots se déroulent dans mon esprit, des mots qui me semblaient lointains, oubliés, bannis de mon cerveau pour n’avoir osé croire qu’il est peut-être possible de se faire pardonner. C’est en conduisant que je m’aperçois que ces mots s’appellent prière, qu’elle est venue spontanément sur le bord de ma peine, sans se faire annoncer, mais qu’elle est là tout de même, qu’il faut bien avouer que cela fait du bien.

Incourt :

La nuit est noire, la nuit est claire, la nuit est faite de contradictions. Je sonne à la porte d’entrée, mais personne ne répond. Je forme le numéro de téléphone à l’aide de mon portable. J’entends l’écho de la sonnerie me narguer de l’intérieur mais rien ne bouge, sauf peut-être l’ombre d’un chat, à moins que ce ne soit que la projection de mon imagination ? Suspendue à la porte, une cloche de bronze m’encourage à l’utiliser. Le gong déchire le silence de la campagne, résonne comme une insulte au repos des êtres mais même à ce vacarme personne ne répond. Je tambourine à la porte, violente les carreaux, donne de la voix et, en plein cœur de la nuit, j’ose utiliser le klaxon de la voiture au risque d’éveiller le quartier tout entier. Rien n’y fait, personne ne semble s’inquiéter de ce raffut, le sommeil est le plus fort. Je rappelle « La Sœur Aînée ». Dans le froid de la campagne, le vent s’imagine que de me tenir compagnie cela me rassure, mais son souffle est glacé. J’ai les dents qui claquent, les doigts qui gèlent, le désespoir qui me harcèle. « La Sœur Aînée » décide de faire appel à la fille de « La J ». Une sonnerie résonne de l’intérieur, peut-être deux, et j’aperçois par la fenêtre la lueur d’une lampe qui se consume.

Puis le tumulte d’une famille éveillée brutalement se fait entendre. Des mouvements se glissent, apparaissent, disparaissent pour revenir encore. Le sommeil trompe les priorités. Les lambeaux de l’oubli s’accrochent et freinent la précipitation. Trop froid, trop de fatigue, d’émotions, de peine aussi. Je remets la sonnette en mouvement, attirant l’attention sur mon besoin d’abri, de chaleur et de partir… Surtout partir, le plus rapidement possible, rejoindre « La Sœur Aînée » qui désespère de nous voir arriver. La porte s’ouvre sur un regard hagard, on me fait entrer… enfin ! Dieu qu’ils ont l’air épuisés, j’ignorais qu’ils avaient veillé jusqu’aux limites de l’effondrement.

Chapitre VI

Au cœur du Brabant-Wallon, perdue au milieu d’une immensité, d’un assemblage fait de champs, de bois et de collines, se trouve une bâtisse énorme que l’on nommerait château si elle n’avait pour origine d’autres usages, c'est à dire servir d’écurie, de grange et de coffre-fort à toutes les récoltes que les moines de Villers-la-Ville accumulaient en s’enrichissant à chaque fenaison, pour la plus grande gloire de Dieu et le plaisir cupide de ses serviteurs. Que Dieu puisse s’enrichir, cela prête à sourire, que les moines s’en vantent, cela n’en est pas moins drôle quand on tient compte qu’ils ont fait vœu de pauvreté et que, malgré le nombre impressionnant de fermes et de propriétés essaimées à travers le pays, ils n’en continuent pas moins à solliciter la charité !… Mais ne nous étendons pas sur la Ferme de la Ramée, elle est d’un autre siècle, elle est devenue le lieu que l’on se dispute pour y faire un « beau mariage ». Ce qui nous intéresse dans cette histoire se trouve juste à côté. Il y avait, voici quelques années encore, une poignée de religieuses faisant partie de l’ordre du Sacré-Cœur. Cette minorité de femmes gardaient, précieusement protégées par les murs du couvent, quelques vieilles saintes, le temps qu’elles se décident à pousser le soupir que l’on prénomme le dernier. Ce n’était pas à proprement parler un mouroir, ces derniers manquent d’humanité, mais c’était de ces lieux où l’on trouve la quiétude et le calme nécessaire pour y fermer les yeux. Bien évidement, les religieuses cherchaient à faire survivre leur patrimoine en organisant, de loin en loin, quelques séances de retraites qui malheureusement n’arrivaient pas à couvrir ne fût-ce que les frais de chauffage. Pas étonnant, dès lors, que le couvent fût vendu. Pourtant, il n’y a pas vingt ans, cette oasis de paix et de prière était encore présente et il est important de se rendre compte de la disposition des lieux si l’on veut comprendre l’aboutissement de cette histoire.

Une simple grille de fer forgé sépare l’entrée de la propriété d’une route sur laquelle quelques voitures déboulent à toute allure. Juste adossée à ce semblant de fermeture, une conciergerie abritait un couple séculier qui, en échange de quelques tâches, s’offrait un toit pour un loyer presque inexistant.

Ce bâtiment une fois dépassé, la route plonge vers un étang, séparé cependant par une étendue d’herbe soigneusement entretenue. Au milieu de ce parc, celui qui possède le don d’observation découvrira deux sortes de mamelons construits à l’aide de morceaux de roche soigneusement enterrés sous le sol. Ces grottes artificielles, vestiges d’une autre époque, sont en fait des glacières dans lesquelles on stockait des prélèvements de glace arrachés à l’étang durant la froide saison.

Les moellons de roche gardaient précieusement le froid, protégé de l’extérieur comme en un thermos géant grâce à l’isolation naturelle du sable et de la terre qui au-dehors, se marient si bien au jardin qu’un regard non averti ne les apercevrait probablement jamais.

Depuis, les temps modernes ont apporté dans leurs bagages une invention appelée frigo. Dès lors, les glacières ne serviront plus qu’à des jeux pour les enfants venus suivre une retraite ou peut-être, de loin en loin, d’abris ou de décors à quelque crèche vivante.