Le souffle de Macario - Laurent Saas - E-Book

Le souffle de Macario E-Book

Laurent Saas

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Beschreibung

L'enquête s'annonce difficile pour Melchior Parra, ancien membre du GIGN et promu adjudant-chef à la brigade d'Annecy.

Un jeune homme porté disparu depuis un an est retrouvé affreusement mutilé.
Pour l'aider dans cette affaire, il pourra compter sur la jolie et charismatique chef de service des urgences de l'hôpital qui réveille en lui son instinct amoureux.
Mais quand une deuxième victime est retrouvée dans des circonstances similaires, une course contre la montre va être lancée à travers les Alpes française et italienne dans une enquête éprouvante.
Pour découvrir le coupable, Melchior n'hésitera pasà mettre en péril la vie du médecin et de sa propre famille.

Un thriller à rebondissements que l'on quitte à contre-cœur...

EXTRAIT

Cinq gros pick-up s’arrêtent brutalement devant le dispensaire, entraînant un gros nuage de poussière qui se disperse à l’intérieur par les fenêtres ouvertes. Quatre Rwandais habillés de treillis et armés jusqu’aux dents sautent par-dessus les ridelles de la benne et s’engouffrent dans le bâtiment dont le toit est orné d’un drapeau de la Croix-Rouge qui flotte au vent chaud. Manifestement, ils cherchent le responsable du centre tandis que les malades et les infirmiers ont déjà compris et commencent à fuir l’établissement :
- Dépêchez-vous ! Il faut partir. Ils sont là !
Virginie, ses cheveux blonds attachés en queue-decheval, un masque vert sur la bouche ne laissant apparaître de son visage que ses yeux bleus orageux, finit de soigner le bras d’une fillette qui s’est fait mordre par un chien. Elle se retourne, surprise par l’entrée fracassante des inconnus, aux mines patibulaires.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Dans la vie, Laurent Saas est un homme de passion.
Avec Le souffle de Macario, il signe son premier thriller, une histoire passionnante servie par une imagination inspirée.

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Veröffentlichungsjahr: 2017

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À mon papa,Tu aurais sûrement aimé le lire,J’aurais tant aimé que tu la connaisses.

Avant-propos

Si vous avez ce livre entre les mains, c’est que vous avez décidé de croire en moi et je vous en remercie. L’histoire de ce livre est pourtant singulière, car tout est parti d’un pari avec ma compagne. Alors que je terminais un petit projet personnel, Aline me dit que je pourrais écrire un livre. Je lui réponds en plaisantant qu’une fois ce petit travail terminé, elle n’aura qu’à me donner le genre de livre qu’elle aimerait lire et je lui écrirai. Je savais déjà qu’un de ses auteurs préférés était Franck Thilliez, un écrivain d’origine haut savoyard célèbre, auteur de nombreux thrillers à succès. Elle me dit alors que si je décidais de lui écrire un livre, il lui fallait les deux ingrédients indispensables que sont du suspense et de l’amour. Alors j’ai dit Banco ! Le pari était lancé. Mais à vrai dire, le thriller n’est pas mon genre préféré, car je n’ai jamais lu un seul livre à suspense. De plus, mes ennuis de santé ont altéré quelque peu ma mémoire, rendant la chose encore plus difficile pour la compréhension du récit. Alors je n’ai pu m’appuyer que sur ma seule imagination et les gens qui m’ont aidé à corriger pour que ce livre soit lu aisément. Néanmoins, je m’excuse d’avance auprès des puristes pour les entorses que j’ai pu faire aux codes du genre et aux inévitables invraisemblances. Ce livre au départ n’était prévu que pour un seul exemplaire - le sien -, mais ma compagne a décidé de vous faire partager son « cadeau ». Je ne me sens pas pour autant un écrivain chevronné, aussi me pardonnerez-vous mon style loin de la littérature classique. Le récit de ce livre a beau être une fiction, sa naissance est issue d’une vraie histoire d’amour. Je vous souhaite à tous une bonne lecture et vous invite à faire la même chose que moi. L’écriture est un moyen simple de faire travailler son cerveau et stimuler son esprit. Et puis j’espère qu’un jour, ma fille sera fière de son père quand elle aura l’âge de lire ce livre.

Pour toi, Aline

Le Rwanda et le GIGN

Cinq gros pick-up s’arrêtent brutalement devant le dispensaire, entraînant un gros nuage de poussière qui se disperse à l’intérieur par les fenêtres ouvertes. Quatre Rwandais habillés de treillis et armés jusqu’aux dents sautent par-dessus les ridelles de la benne et s’engouffrent dans le bâtiment dont le toit est orné d’un drapeau de la Croix-Rouge qui flotte au vent chaud. Manifestement, ils cherchent le responsable du centre tandis que les malades et les infirmiers ont déjà compris et commencent à fuir l’établissement :

- Dépêchez-vous ! Il faut partir. Ils sont là !

Virginie, ses cheveux blonds attachés en queue-de-cheval, un masque vert sur la bouche ne laissant apparaître de son visage que ses yeux bleus orageux, finit de soigner le bras d’une fillette qui s’est fait mordre par un chien. Elle se retourne, surprise par l’entrée fracassante des inconnus, aux mines patibulaires.

L’un d’eux s’approche d’elle, énervé qu’elle ne prête guère attention à ses recommandations :

- Il faut partir mademoiselle ! Sinon, ils vont vous massacrer !

Le ton du milicien en dit long sur son état de peur.

Le médecin regarde autour d’elle et voit que les infirmiers qui s’occupent du dispensaire ont déjà chargé les cantines avec les médicaments, le matériel d’urgence et les vivres dans les 4X4 :

- Je ne peux pas laisser cette fillette toute seule et je ne sais pas où sont ses parents ! lance Virginie, médusée par l’urgence de la situation.

- C’est une Tutsi ?

- Je ne sais pas. Je ne soigne pas les gens selon leur ethnie, mais sûrement, la majorité de cette province l’est.

- Elle est du village ?

- Non, du village voisin. Ils sont venus ce matin me l’apporter.

- Alors ils sont morts ! Laissez là pour qu’elle rejoigne ses parents dans l’au-delà et prenez vos affaires, il faut faire vite.

Virginie lui lance un regard aussi noir que la peau du guerrier.

- Je ne la laisse pas ici ! Elle part avec nous.

- On y va !

Visiblement, la décision de Virginie n’enchante pas l’homme, mais s’il ne prend même pas le temps de discuter, c’est qu’il est vraiment temps de déguerpir. Un jour, un des infirmiers lui avait conseillé de toujours préparer son sac comme si elle devait partir précipitamment. Aujourd’hui, elle bénit ses recommandations.

Elle empoigne les bretelles de son sac qu’elle enfile sur son épaule et prend dans ses bras la fillette complètement apeurée. À peine sortis de la grande maison, les autres hommes qui étaient descendus ont une torche allumée dans la main et enflamment le dispensaire. Fabriqué en bois, il prend feu quasiment instantanément. Virginie comprend que face à la furie Hutu, il n’y a plus qu’à adopter la politique de la terre brûlée. On indique au docteur de prendre le siège passager dans le seul engin équipé d’une banquette arrière où elle installe le plus confortablement possible l’enfant.

Dans le village, c’est la terreur. Tout le monde court dans tous les sens. Les cris se mélangent aux pleurs. Des gens prient, agenouillés à même la rue. D’autres s’enfuient, un baluchon sur le dos, tenant leurs enfants par la main. Malheur à celui qui trébucherait et qui se ferait immanquablement piétiner par la foule terrorisée.

Les Pick-up démarrent en trombe et tentent de se frayer tant bien que mal un chemin parmi les villageois. Des femmes essaient de s’accrocher aux voitures, mais les miliciens à l’arrière leur donnent des coups de crosse pour leur faire lâcher prise.

Virginie est désabusée. Elle sait trop bien le destin qui attend tous ces gens et voudrait récupérer au moins tous les enfants, mais la jeune infirmière sait que c’est impossible. Le combat est perdu d’avance. Bientôt, le FPR sera là et d’ici la fin de la journée, le village ne sera plus qu’un gigantesque charnier. Le génocide rwandais continue son implacable progression.

Rien ne prédestinait pourtant Virginie à se retrouver dans ce bourbier. Brillante élève à la Fac de médecine de Paris, fille d’un éminent diplomate français, elle se destine à une grande carrière de chirurgien. À moins qu’un jour, un poste en médecine légale se libère. À vingt-cinq ans, elle devait être interne dans les urgences d’un grand hôpital parisien, mais assoiffée de voyages, dès qu’elle sut que l’ONU recherchait des médecins et des étudiants en médecine pour intégrer et renforcer la mission MINUAR, elle demanda à son père de faire jouer ses relations pour faire partie de l’équipe. Ses parents ne voyaient pas cela d’un très bon œil, mais motivée par l’action, elle leur expliqua qu’elle préférait dispenser des soins à l’autre bout du monde à des gens blessés par la vie ou par la guerre plutôt que d’entendre toute la journée les jérémiades des Franciliens croyant mourir à cause d’une piqûre d’abeille.

En revanche, elle n’avait pas prévu qu’elle allait se retrouver au cœur d’un conflit ethnique qui la dépasse. Elle ne savait pas, alors qu’elle atterrissait à l’aéroport de Kigali où elle avait pris place dans un avion de l’ONU parti 10 heures plus tôt du Bourget, que deux jours avant, le président du Rwanda, Juvenal Habyarimana et son homologue burundais, Cyprien Ntaryamina avaient été assassinés. Leur avion avait été abattu par un missile alors qu’ils atterrissaient. Cet attentat allait mettre le feu aux poudres entre les deux ethnies devenues rivales à jamais.

Les premiers jours de sa mission au Rwanda furent abominables, les visions d’horreur étant insoutenables. Elle naviguait entre dispensaire, hôpital de campagne camouflé dans la forêt ou dans les camps retranchés des forces de l’ONU pour soigner les Casques bleus blessés. En quinze jours, elle avait vu plus de mutilés, de femmes violées, celles enceintes éventrées et les fœtus taillés en pièces à coup de machette et toutes sortes d’autres atrocités aussi répugnantes les unes que les autres, que la totalité des urgentistes qui pratiquent en France.

Elle a cru un moment que cette tuerie allait cesser rapidement, quand la France a mis en place « l’opération Amaryllis » consistant à rapatrier les ressortissants français puis, sous l’égide de l’ONU, a lancé « l’opération turquoise » pour protéger la population tutsie et ramener un semblant de calme dans le pays. Cela fait maintenant presque un mois que Virginie est isolée du reste de la mission MINUAR. Depuis, elle est sans nouvelle des responsables de l’ONU, de l’armée française et encore moins de ses parents. Elle ne sait même pas si un jour, elle rentrera en France. Elle ne doit plus son salut qu’aux infirmiers rwandais qui la nourrissent et la logent dans des conditions sommaires, qui eux-mêmes trouvent en Virginie l’aide providentielle d’un médecin occidental même si elle est toujours étudiante. Et depuis quelques heures, elle est protégée par un groupe armé qui l’emmène on ne sait où. Ce qui importe pour le moment est d’être encore vivante ce soir pour s’occuper des soins et coucher dans un lit de fortune la fillette blessée. Elle la considère à présent comme sa fille :

- Je ne vous ai pas demandé votre nom ? interroge-t-elle le pilote, maintenant qu’ils sont sortis du village et qu’ils roulent sur une large piste.

- Célestin Nbiramina, mademoiselle. C’est la première fois que l'infirmière le voit sourire.

- Merci, Célestin, de nous avoir secourues. Je m’appelle Virginie Lambert, je suis Française. Où allons-nous maintenant ?

- Vers l’Est Mademoiselle. Nous allons essayer de rejoindre la province de Kibuye où un camp de réfugiés s’est formé dans le massif montagneux du Bisessero. Je crois qu’une ONG est déjà sur place.

Des Occidentaux ? Il y a bien longtemps que Virginie n’en a pas rencontré. Elle se retourne pour voir si la gamine n’a besoin de rien. Sage et souriante, ses yeux grands ouverts, l'enfant attend que Virginie lui dise quelque chose. Mais la jeune femme a d’abord une question pour Célestin :

- Vous pouvez lui demander son nom s’il vous plait ?

Dans un dialecte incompréhensible, il questionne la fillette. Un seul mot sort de sa bouche en guise de réponse. « Espérence »

Virginie a compris :

- Bonjour Espérence. Moi, je m’appelle Virginie. Tu as soif ?

Elle allie les gestes à la parole. L’homme traduit aussitôt.

La fillette hoche la tête plusieurs fois de bas en haut :

- Arrêtons-nous cinq minutes que je prenne une bouteille d’eau dans une cantine, commande Virginie.

- Pas la peine, j’ai ce qu’il faut.

Célestin saisit la trappe de la boîte à gants et sort une cannette toute fraîche. Virginie est impressionnée. Cette voiture quasiment hors d’usage manque d’à peu près tous les équipements d’une auto normale, mais est munie d’une boîte à gants réfrigérée. Virginie requiert encore l’aide de Célestin pour demander l’âge de la fillette. Dix ans, traduit-il. Puis passant devant un panneau indicateur, il annonce les dernières nouvelles :

- Encore une heure et nous entrerons dans la province de Kibuye. Je connais le gouverneur. Grâce à lui, la paix règne là-bas. Une fois arrivés, vous pourrez souffler un peu et vous détendre. Nous en profiterons pour faire le plein des véhicules et manger un peu. Vous devez avoir faim ?

La gentillesse de Célestin ne va pas avec son visage dur et balafré.

Virginie regarde dans le vide et ne pense plus à rien. Elle a le menton enfoncé dans sa paume droite et le coude appuyé sur le bord de la fenêtre du 4X4. Son regard est juste attiré par le soleil qui se couche au loin. Fatiguée, elle se tourne une dernière fois vers Espérence qui sirote tranquillement son soda, sans doute le premier de toute sa jeune vie, et se cale dans le siège. Une heure de sieste ne lui fera pas de mal.

Quand Virginie se réveille, la nuit est tombée. Espérence mange une barre chocolatée avec gourmandise. Elle voit à travers le rétroviseur Célestin et ses sbires en train de pomper sur une machine qui date de la guerre de Cent Ans. Sans doute font-ils le plein.

Elle descend du 4X4 pour se dégourdir les jambes. Une porte en bois au fond du parking en terre battue marquée « WC », attire son attention. La jeune femme la montre du doigt à Célestin, qui comprend et approuve. Virginie tourne sur elle-même et trouve qu’avec les pompes à essence au milieu et la petite maison en bois au toit de paille qui fait office d’épicerie, on se croirait presque sur une aire de repos d’autoroute, le bitume en moins. Tout en marchant, elle s’aperçoit enfin que sa blouse verte de médecin protège encore ses vêtements. Elle l’enlève, laissant apparaître un short court kaki et un débardeur en coton blanc dissimulant mal une poitrine opulente que les camarades tatoués de Célestin n’ont pas manqué de remarquer. Elle se détache les cheveux et les secoue avec sa main pour que la poussière tombe et retrouve le sol, ils détournent tous les yeux pour ne plus attiser leurs fantasmes. Une fois les besoins naturels expédiés, à part Célestin qui parle dans un téléphone militaire de campagne, tous les guerriers rwandais ont déjà retrouvé leurs bennes respectives. Il est temps de reprendre la route vers les montagnes. L'infirmière remonte en même temps que Célestin, qui visiblement a reçu de bonnes nouvelles :

- J’ai eu le gouverneur. Au camp de réfugiés, il y a des Français qui attendent d’être rapatriés vers la République Démocratique du Congo par les forces spéciales françaises. Le rendez-vous a lieu à trois heures du matin cette nuit. Si on se dépêche, vous pourrez peut-être faire partie du voyage.

Virginie marque un temps d’arrêt en regardant fixement le pilote rwandais. Elle n’ose pas croire ce qu’il vient de lui dire. Pour la première fois depuis son arrivée dans le pays, quelqu’un lui parle enfin de retour. Sa récompense est à portée de main après tant d'efforts et de sacrifices pour le peuple de ce pays du centre de l’Afrique depuis presque trois mois. Seule en tant que simple infirmière humanitaire, cette petite parisienne bourgeoise a soigné, amputé et vu mourir des hommes, des femmes et surtout des enfants. En demandant à participer à une cause humanitaire, avait-elle pour autant à supporter tout ça ? À l’aube de ses vingt-cinq ans, Virginie gardera sans doute à jamais ces images cruelles. Pendant ses courtes nuits de sommeil, plus qu’un seul rêve l’obnubilait. Celui de cet instant où on lui annoncerait son retour au pays et c’est Célestin, un rebelle qui lui offre. Virginie trouve ça soudain très bizarre. Serait-ce un piège ? Elle reprend ses esprits :

- Dites-moi Célestin, qui êtes-vous réellement ?

Célestin reste silencieux un petit moment. Il est plus honteux que surpris.

- Comment ça ?

- Eh bien, je me dis que malgré votre allure de bagnard rwandais, vous parlez français presque mieux que moi. Vous m’avez sûrement sauvé la vie aujourd’hui ainsi que celle d’Espérence et des infirmiers du dispensaire. Et tout ça avec le sourire et sans nous soutirer le moindre dollar. Vous parlez à un gouverneur de province avec un appareil militaire comme si c’était votre meilleur ami et c’est certainement vous qui avez donné une friandise américaine à Espérence. Alors je répète ma question. Qui êtes-vous ?

Célestin regarde droit devant lui, cherchant désespérément une réponse plausible, mais il sent bien qu’il a été découvert. Il hésite d’abord à répondre, mais à quoi bon :

- J’ai été engagé par votre père pour vous sortir du pays. Comme il n’avait plus de nouvelles de vous, il a contacté quelqu’un qui connaît quelqu’un qui connaît un ami à moi. Votre père est sans aucun doute un homme très influent. Il a convaincu l’état français d’envoyer des forces spéciales au Rwanda uniquement pour vous récupérer. Mon travail consiste à vous placer devant la porte de l’hélicoptère de la providence qui va se poser cette nuit.

Virginie n’en revient pas. Son père ne l’a jamais abandonnée. Trouvant soudain que Célestin ne conduit pas assez vite, elle lui demande d’accélérer l’allure pour être sûre de ne pas rater cet hélicoptère. La jeune femme veut revoir à tout prix un jour sa famille et enfin enlacer ses parents. Désireuse plus que tout de quitter enfin ce long cauchemar, elle pleure et rit en même temps, ne maîtrisant plus ses émotions. Espérence pose sa main sur son épaule pour la réconforter :

- Ne vous inquiétez pas, nous serons à l’heure pour votre départ.

Célestin se veut rassurant.

Après mille et un virages à travers la montagne, les pickup arrivent enfin au camp. Les phares éclairent des hommes en armes au milieu de la piste. Célestin descend, discute deux minutes, leur serre la main et la herse qui bloque le chemin est retirée. Le Rwandais reprend le volant et passe au ralenti :

- Je dois vous amener directement à la tente des Français. Une partie des forces spéciales est déjà là. Ils n’attendent plus que vous et l’hélico. Ils doivent aussi vous briefer pour que tout se passe pour le mieux.

Les 4X4 roulent doucement dans le camp pour ne pas heurter un réfugié ou des enfants qui pourraient jouer autour des tentes de fortune en pleine nuit et s’arrêtent enfin devant un grand marabout couleur camouflage avec un drapeau français accroché à son flanc. Deux gardes cagoulés et armés de fusil d’assaut, sont de chaque côté de l’entrée. Un gaillard au crâne rasé sort précipitamment pour accueillir la jeune fille :

- Voilà, c’est là que nos destins se séparent. Je vous souhaite bonne chance.

Pudique, Célestin lui tend la main. Virginie lui saute au cou :

- Merci mon ami, merci pour tout. Si un jour, vous venez en France, n’hésitez pas à prendre contact avec moi.

- Cela m’étonnerait, mais sait-on jamais. Saluez votre père de ma part.

- Célestin, permettez-moi une dernière question. Que va devenir Espérence ?

- Je n’en sais rien encore. Je vais essayer de lui trouver une famille d’accueil en attendant de savoir si ses parents sont vraiment morts, mais j’ai peu d’espoir. Une chose est sûre, pour elle, la vie va devenir compliquée.

- Croyez-vous que je pourrais la ramener en France avec moi ? Je saurais m’en occuper.

Virginie l’implore presque comme si Célestin était son père :

- Évidemment, cela l’aiderait à se reconstruire. Elle n’a plus d’avenir dans ce pays. Puis votre père saurait trouver les soutiens nécessaires pour appuyer sa demande d’asile. Mais vous devrez d’abord convaincre les militaires venus vous chercher. Ils n’aiment guère les surprises de dernière minute.

- J’arriverai à les convaincre. Cette gamine a assez souffert.

- Virginie, vous êtes une sainte. J’espère qu’un jour, ce pays vous sera reconnaissant pour tout ce que vous avez fait pour lui. Que Dieu vous garde.

Virginie contourne le 4X4 et prend Espérence dans ses bras ainsi que son sac à dos :

- Bonne chance Célestin. Faites bien attention à vous. Je ne vous oublierai jamais.

Le Rwandais caresse la joue d’Espérence et s’éloigne vers la voiture en faisant un signe de la main à Virginie. Il remonte dans le véhicule, regarde fixement le militaire français et lui fait un clin d’œil au dernier moment comme s’ils se connaissaient. Le convoi des pick-up repart au ralenti. La jeune femme attend sur le côté de la piste pour dire au revoir une dernière fois aux infirmiers restés dans les bennes. Des larmes coulent le long de ses joues. Les hommes lui lancent des baisers avec leurs mains. Virginie ne peut pas s’empêcher de penser que certains se feront tuer dans pas longtemps. Le militaire est maintenant à hauteur de l'infirmière :

- Venez mademoiselle. Vous allez pouvoir vous reposer et vous restaurer à l’intérieur. Par contre, pour des raisons de sécurité, vous comprendrez que la fillette ne peut pas entrer. Cela provoquerait vraisemblablement une émeute devant la tente.

Virginie durcit le ton et force le trais.

- Écoutez monsieur, sauf votre respect, cette enfant est blessée et elle a besoin de soins permanents pour ne pas s’infecter et se gangrener. Ses parents sont morts, elle-même est passée pas loin de la tragédie, elle n’a pas mangé depuis hier soir et on a roulé sous la chaleur, la peur au ventre toute la journée. Alors non, je ne comprends pas pourquoi elle n’entrerait pas. J’estime que l’état français peut lui offrir, une douche, un repas et un lit de camp pour se reposer.

En temps normal, Virginie ne se serait jamais permis de parler comme ça à un officier, mais la fatigue et la colère ont mis ses nerfs à fleur de peau. L’homme lui lance un regard noir.

Il n’a pas pour habitude de se faire engueuler par une jeune civile de vingt-cinq ans. Loin d’avoir un cœur de pierre, il a surtout peur que d’autres réfugiés sachent qu’une Rwandaise est entrée dans la tente des Français et viennent se joindre à la fête sans y être invités. Alors devant l’insistance de Virginie et vu que la nuit est tombée depuis un bon moment, il n’y a plus qu’à espérer que la rumeur ne se propage pas dans le camp :

- Ok, c’est bon, entrez vite, mais elle est sous votre responsabilité et qu’on soit bien d’accord, il est hors de question qu’elle quitte ce pays avec nous.

Virginie ne répond pas et marche rapidement vers le marabout avec Espérence toujours dans les bras. Il lui faudra plus tard trouver un plan pour embarquer la fillette dans l’appareil, mais pour l’instant la première manche est gagnée. Une fois sous l’abri, le militaire chauve lui pose sa grosse main sur l’épaule :

- Excusez-moi, je ne me suis pas présenté. Je suis le capitaine Moreau du GIGN. C’est moi le responsable de cette opération.

Le gendarme lui tend la main, en message de paix, conscient qu’ils ont pris un mauvais départ et soucieux de mener à bien coûte que coûte la tâche que le ministère de la Défense lui a confiée. Virginie lui sourit et lui tend aussi la sienne :

- Pardonnez-moi pour tout à l’heure, mais je suis crevée. Je m’appelle Virginie Lambert. Je suis étudiante en septième année de médecine et engagée volontaire depuis trois mois dans la mission MINUAR de l’ONU. Mais rien ne s’est déroulé comme prévu et je ne sais pas encore comment j’ai survécu à ce calvaire.

- Je sais qui vous êtes, mademoiselle, et ce que vous avez enduré. Vous êtes en sécurité ici. Détendez-vous, vous allez pouvoir discuter avec quelques Français qui vont profiter du voyage. Cela doit faire longtemps que vous n’en avez pas rencontré, j’imagine ?

Les yeux écarquillés, Virginie hoche plusieurs fois la tête pour approuver. En fait, le marabout est la partie « immergée » du campement. L’espace principal que les forces françaises ont installé est littéralement enterré pour être à l’abri d’une attaque venue du ciel. Lits de camp soigneusement alignés, toilettes, douches, centre de soins, il y a même un mini-self. Seule différence, des hommes habillés en treillis noirs, lourdement armés et toujours cagoulés sont disposés à des endroits stratégiques pour assurer la sécurité des personnes qui sont là.

Virginie sent que l’opération ne sera pas une promenade de santé. Avec la fillette, elle déambule sans trop savoir où aller, saluant de la tête tous les Français présents au départ. Le médecin se décide à s’asseoir à une table pour souffler un peu et regarder le bras d’Espérence avant de lui faire prendre une douche. Elle demande à un militaire s’il y a une trousse de secours. Comme un majordome, il entre dans la salle de soins et en ressort avec une énorme valise noire. Il la pose sur la table qui plie sous le poids. Il appuie sur les boutons des deux serrures qui se déverrouillent instantanément. Virginie soulève le couvercle. Elle est stupéfaite. À l’intérieur, il y a assez de matériel pour opérer à cœur ouvert un insuffisant cardiaque. Si seulement elle avait eu cette valise au dispensaire.

Pendant que l’étudiante panse la plaie d’Espérence, un autre gendarme apporte deux assiettes remplies d’un échantillon de tout le réfectoire. Virginie le remercie. Espérence ne regarde même plus son bras et mange goulûment les parts de pizzas et quiche Lorraine que le militaire lui a offert. Le gendarme prévient alors l'infirmière, le son de sa voix un peu couvert par sa cagoule :

- Le capitaine me demande de vous informer que le briefing pour l’opération de cette nuit est dans trente minutes.

- Merci, nous allons faire vite. Virginie regarde Espérence puis son sac à dos, dépitée. La douche devra attendre.

Une trentaine de personnes est réunie en demi-cercle autour du capitaine Moreau. Ça chuchote, tout le monde voulant savoir ce qui va se passer réellement cette nuit alors que les fantasmes les plus fous circulent. Des ingénieurs pour de grandes compagnies côtoient des commerçants installés depuis longtemps dans ce pays francophone. Il y a même un touriste anglais qui parcourait le monde à vélo et qui a eu la mauvaise idée d’entrer dans ce pays au mauvais moment.

Virginie est assise en tailleur au premier rang. Elle a enroulé ses bras autour de la taille d’Espérence qui est confortablement installée sur ses cuisses. Le message envoyé à Moreau est clair. Le médecin veut bien lui montrer qu’elle ne partira pas sans elle. Le chef de l’opération réclame un peu de silence. Son visage devient sévère :

- Mesdames et messieurs, je vous demande un peu d’attention. Dans moins d’une heure, deux hélicoptères Cougar de l’armée française vont se poser à un kilomètre du camp pour nous récupérer.

À la fin de ce briefing, vous irez chercher vos affaires personnelles et viendrez vous poster à l’arrière de la tente. À mon signal, nous marcherons vers l’ouest jusqu’au point zéro. Il faudra absolument suivre les gendarmes qui seront intercalés entre vous. Toute lumière sera bannie et il sera interdit de parler pendant la marche afin de ne pas éveiller l’attention des réfugiés. Il sera donc indispensable de suivre les ordres. Mon équipe et moi-même serons en contact radio permanent avec les pilotes qui, quand ils seront assez près, nous donnerons l’ordre de nous approcher de la zone pour monter le plus rapidement possible. À partir de ce moment-là, nous nous scinderons en deux groupes. Pour éviter toute bousculade, nous allons vous donner des bracelets de couleurs différentes pour que vous sachiez dans quel hélicoptère il faudra vous diriger. Mademoiselle Lambert, vous serez dans mon groupe. Je serai personnellement responsable de vous jusqu’….

- Et d’Espérence aussi ? Elle serre un peu plus fort la fillette dans ses bras.

- Mademoiselle, on en a déjà parlé…

- Je pars avec elle ou je ne pars pas ! Est-ce bien clair ?

La tension dans la pièce devient palpable, chacun croyant que l’enfant va prendre la place de quelqu’un d’autre. Virginie tient à rassurer la petite assemblée :

- Si c’est une question de place ou de poids, je laisse mon sac à dos ici, il pèse bien plus lourd qu’elle et prend autant de place.

Le capitaine comprend qu’il ne pourra pas la raisonner. Il tente une ultime manœuvre :

- Vous avez bien conscience que cette mission est très dangereuse ?

- Pourquoi ? Parce que c’est Disneyland ici ? Si elle reste, elle mourra de toute façon.

Elle se tourne vers le groupe :

- Quelqu’un est-il assez lâche pour laisser une gamine de dix ans se faire violer ou tuer dans ce camp ?

Tout le monde baisse la tête. La discussion est définitivement close. Espérence ne comprend pas, mais sait que son sort se joue maintenant. Moreau fait un signe à un gendarme pour prévenir le pilote qu’il y aura une passagère de plus. Cela ne l’enchante pas du tout de traîner une enfant dans ce genre d’opération de sauvetage, mais il n’a pas le choix. Il reprend l’explication de la mission :

- Quand les appareils seront posés, les premiers à monter devront aller tout de suite au fond pour laisser la place à ceux qui suivent et éviter tout embouteillage à l’entrée de l’hélicoptère. C’est très important pour la rapidité de l’exécution. N’oubliez pas que nous sommes entourés de réfugiés terrorisés et crevant de faim et de soif. Nous sommes aussi potentiellement à portée de tir d’un groupe de guerriers Hutu. Il nous faudra environ une demi-heure de vol pour entrer dans l’espace aérien de la République Démocratique du Congo. À ce moment-là seulement, nous serons sortis d’affaire. Des questions ?

Le silence est pesant. La peur s’installe progressivement. Personne n’ose parler de peur de remettre en cause le succès de la mission. Moreau termine le briefing :

- Bon, rendez-vous dans quinze minutes. Si tout le monde respecte scrupuleusement les consignes, personne n’aura à craindre pour sa vie.

Les candidats au rapatriement se dispersent. Les chuchotements ont repris. Les gens vérifient une dernière fois leur paquetage. Virginie fouille son sac à dos et prend juste son passeport, ses derniers dollars et une polaire pour elle et Espérence. Ce sera son seul bagage. Le chef du GIGN s’approche :

- Vous êtes prête pour votre dernière aventure dans ce pays ?

- Oui, nous le sommes - Virginie parle à la première personne du pluriel, ne sachant pas si lui parle au singulier ou au pluriel - nous le sommes tous, je crois.

- Ne vous éloignez pas de moi. J’ai promis à votre père que je vous ramènerai saine et sauve en France et j’ai bien l’intention de tenir ma promesse.

- Je ne suis pas une tête brûlée. Moi aussi j’ai hâte de retrouver ma famille.

- Parfait. Vous verrez, tout se passera bien. Je viens vous chercher dans cinq minutes. J’ai demandé à un de mes hommes d’avoir un œil sur la fillette. Il la prendra en charge en cas de coup dur.

- Merci pour elle monsieur. Mais vous verrez, tout se passera bien.

Le capitaine sourit, étonné par la répartie de la jeune femme. Il s’éloigne pour rejoindre son unité qui s’est regroupée comme prévu, à l’arrière de l’abri de toile. Virginie réalise tout à coup le dévouement de ces hommes, toujours prêts à risquer leur vie pour sauver la leur. Moreau tape sur l’épaule de tout le monde :

- Il est l’heure ! leur dit-il à voix basse.

Les gens soufflent lentement, prennent des bouffées d’air pour oxygéner leurs muscles. Ils savent qu’ils vont passer les trente minutes les plus dures et les plus stressantes de leur vie. Sans crier, le responsable de l’opération rappelle une ultime fois les consignes :

- À partir de maintenant, on ne parle plus, on éteint tout ce qui est lumineux et on suit bien le gendarme qui sera devant nous. Bonne chance à tous et nous nous reparlerons dans environ quarante-cinq minutes, quand nous serons dans les airs. Top départ !

Deux militaires soulèvent ensemble les abattants de la tente. Une file indienne, à l’initiative des gendarmes, s’organise immédiatement. Personne ne court, mais la marche est soutenue. Déjà, certains s’essoufflent moins de cinq minutes après le commencement de l’opération, mais tentent de se surpasser pour ne pas rater le rendez-vous avec les hélicoptères. Ils traversent un champ d’herbes hautes. Pendant qu’un militaire ouvre le chemin, deux autres derrière, fusils d’assaut dans les mains, surveillent les flancs.

Soudain, l’éclaireur lève le poing et s’accroupit. La file indienne s’arrête et fait de même. Les pistes d’atterrissage sont là. Les gendarmes demandent avec les mains aux ressortissants retardataires de se baisser. Virginie regarde Espérence pour vérifier si tout va bien. La fillette lui sourit pour calmer son inquiétude. Ils attendent. C’est interminable. Il fait assez froid et pourtant, personne n’a l’air de souffrir de la basse température.

Un léger ronronnement commence à se faire entendre, de plus en plus fort. Puis c’est un grondement assourdissant. Les hélicoptères sont bien au rendez-vous. Ils ne les distinguent pas vraiment, mais la poussière qui s’envole du sol montre qu’ils se sont posés :

- On y va, vite ! hurle Moreau pour que sa voix porte plus que le bruit des puissants rotors des Cougars.

Le capitaine prend l’avant-bras de Virginie qui elle-même tient fermement la main d’Espérence. Elles courent à tout rompre. Ils ne sont plus qu’à une dizaine de mètres de la porte coulissante quand Espérence trébuche et tombe lourdement au sol, son bras bandé l’empêchant d’amortir la chute :

- Espérence ! crie Virginie, terrorisée à l’idée de la laisser là.

Moreau se retourne et voit la fillette au sol :

- La Fève ! La fillette ! Lui montre-t-il du doigt.

Le gendarme dévie sa course et sans ralentir, ramasse la gamine et la charge comme un paquet à l’arrière de l’engin rugissant. Espérence s’accroche au cou de Virginie tellement fort qu’elle l’étrangle à moitié. Déjà, elles sentent que l’appareil s’arrache du sol alors que la porte n’est pas encore fermée. Les derniers gendarmes grimpent. Il était temps pour eux. L'infirmière peut distinguer au loin des réfugiés rwandais s’approcher de la zone d’envol. Il n’aurait pas fallu qu’ils s’attardent longtemps, car ils se seraient agrippés à coup sûr aux patins et la surcharge aurait anéanti toute tentative de redécollage. S’en seraient fini des chances de départ.

Dès qu’ils ne sont plus à portée de tirs, une lumière rouge s’allume dans l’habitacle qui était plongé dans un noir absolu. Personne n’ose parler. Seul le bruit des rotors fend la nuit sans lune. Un membre de l’équipage ouvre une grosse caisse verte foncée et sort des petites bouteilles d’eau qu’il offre à ceux qui en veulent. Virginie en prend une pour donner à l'enfant qui ne réalise pas encore la tournure qu’est en train de prendre son destin. Le capitaine Moreau lève alors son pouce pour annoncer à son équipe la réussite de l’opération. Virginie est assise à côté de l’un d’eux, son fusil posé sur ses cuisses. Son camarade en face de lui a l’air hilare. Il lui lance pour le chambrer un peu :

- Tu as de la chance La Fève, pour ta première mission, c’était plutôt tranquille.

Virginie réalise que c’est seulement la deuxième fois qu’elle entend la voix d’un des gendarmes, autre que Moreau. Elle ne verra jamais leur visage en ce 26 juin 1994, cependant, elle se souviendra longtemps du surnom de celui qui a sauvé Espérence. La Fève !

Patrick, le négociateur du GIGN est perplexe. Il pense que le forcené n’est plus lucide et qu’il est temps pour les forces spéciales d’intervenir. Il faut dire que Patrick le tient éveillé depuis le début de la prise d’otage soit cinquante-sept heures. De toute façon, les ordres sont clairs. Si le preneur d'otages ne se rend pas avant ce soir, l’assaut sera donné. Pas question de revivre l’horreur de la maternelle de Neuilly, un an et demi plus tôt. Car depuis avant-hier matin, cet individu qui se fait appelé Monsieur X retient encore en otage, treize enfants de quatre à sept ans et cinq éducateurs à l’orphelinat des Chênes blancs à Villeneuve-la-Garenne. Mais contrairement à la maternelle de Neuilly, personne n’attend ces enfants, aucun parent éploré qui se morfond derrière les grilles de l’établissement. Monsieur X a déjà libéré six gamins qui ont été pris en charge par les pompiers et les services sociaux. Mais sa reddition tarde à venir. Pire, l’ambiance se dégrade rapidement à l’intérieur. Patrick ne veut plus lui donner à manger ce qui énerve l’individu de plus en plus. Il a d’ailleurs décidé de couper tout contact avec le négociateur en signe de représailles.

Soudain un coup de feu déchire le silence environnant. Monsieur X a ouvert la fenêtre et tiré avec une arme de poing en direction des snipers postés sur le toit de l’immeuble d’en face. On hurle dans l’oreillette de Patrick.

Dans la pièce d’à côté, où la cellule de crise a été installée pour surveiller le déroulement de l’opération, le capitaine Moreau sort en courant. Il voit Patrick tenter coûte que coûte de reprendre la négociation avec le ravisseur, en vain. Les troupes d’élite ne peuvent plus attendre. Moreau fait un signe lourd de conséquences que le négociateur comprend tout de suite. L’opération concernant l’assaut est lancée.

Thierry, le nouveau négociateur prend la place de Patrick pour qu’il puisse participer au briefing. Ils n’attendent plus que le responsable des snipers arrive et ils pourront commencer. Le temps pour le forcené est compté.

À l’extérieur, la nuit est pratiquement tombée. Seuls les gyrophares, les phares des véhicules de la police et des pompiers éclairent la rue. Bien évidemment, la presse est présente aussi. Elle observe avec intérêt ce fait-divers passionnant pour leurs lecteurs ou leurs téléspectateurs, à l’affût du moindre fait et geste qui pourrait être diffusé à l’antenne du journal de vingt heures. Le sniper du GIGN, encore essoufflé d’avoir traversé en courant tout le pâté de maisons, ferme la porte et le briefing peut commencer. Le capitaine Moreau prend la parole pour un long monologue :

- Bon, la situation se dégrade d’heure en heure. Je pense qu’il est devenu dangereux pour les enfants de les laisser dans les griffes de cet homme. Puis, on ne peut plus le laisser tirer n’importe où et sur n’importe qui. Il va finir par blesser quelqu’un. On engage donc l’opération à partir de maintenant. L’assaut sera donné cette nuit vers une heure du matin. Jean-Charles, tu nous passes une mini caméra sous la porte pour voir où sont situés les otages et le ravisseur. À vingt et une heures, on allumera les projecteurs sur les fenêtres pour que les équipes sur les toits puissent repérer rapidement le moindre fait suspect malgré les rideaux tirés. On va tenter une dernière fois de lui proposer des plateaux-repas. On les aura au préalable bourrés de tranquillisants. Les enfants vont sûrement s’endormir profondément. Ils ne se rendront ainsi compte de rien s’il y a de la bagarre. Les éducateurs seront sans doute dans un état de somnolence avancé, mais ce n’est pas bien grave. Le tout est d’affaiblir au maximum sa vigilance pour le neutraliser en toute sécurité. Attention, la priorité est de l’avoir vivant. Je ne veux pas d’un mec qui aurait organisé un SBC pour passer pour un martyr. Donc, on vise les jambes en priorité en cas d’ouverture du feu. Pimpin, tu seras au bouclier. La Fève et Gégé, vous serez derrière au relais. Fifi, Joe et Alain, en appui. Mimi et Le Duc, vous fermerez la marche. N’oubliez pas que vous avez des enfants en face alors on évite toute panique. Et on rassure dès que la cible est neutralisée. Patrick, tu peux nous faire un profil du ravisseur s’il te plait ?

Le négociateur prend à son tour la parole, se raclant la gorge au milieu de ses collègues pour être bien compréhensible :

- À vrai dire, on ne sait pas grand-chose de lui. C’est un homme de race blanche, entre trente et quarante ans. Il est intelligent. On est sûr qu’il n’a pas dormi depuis presque une soixantaine d’heures donc on suppose qu’il s’est entraîné à ce genre de situation. Comme le contact est rompu, on craint qu’il ne se repose un peu, Thierry veille à cela pour qu’il reste éveillé, le temps que je suis là.

Ses revendications sont très floues, mais une chose est sûre, ce n’est pas pour l’argent. Avec Thierry, on pense qu’il est le père d’un des enfants et qu’il a décidé de défier les services sociaux. D’après ce qu’il nous a dit, il est lourdement armé, mais nous n’y croyons pas trop, car les coups de feu tirés depuis deux jours sont toujours de la même arme, un 357 magnum apparemment. Il ne cherche pas non plus à tuer, tirant en général en l’air ou sur nos snipers sans aucune chance de les atteindre. Ce qui nous inquiète un peu plus, par contre, est qu’il n’a pas d’exigence particulière pour se sortir de ce guêpier. On dirait qu’il n’a pas prévu d’échappatoire, donc, on peut en déduire qu’il a prévu l’option de mourir ici. L’hypothèse d’un SBC se tient donc. Nous aurons sûrement la confirmation dans pas longtemps.

Moreau reprend la main :

- Des questions ?

Il se demande parfois pourquoi il demande toujours cela à la fin puisque la réponse est pratiquement toujours la même. En fait, il aime le brouhaha qui succède à cette ultime interrogation et qui annonce la fin de la réunion. Il aime entendre le bruit des chargeurs qui glissent dans les fusils d’assaut. Rien que de voir ses hommes mettre leurs balles dans le barillet de leur Manurhin MR 73, il peut ressentir toute la motivation de son groupe.

Les gendarmes endossent leur lourd gilet pare-balles qui ne les quittera plus, jusqu’à la fin de la mission. Ils ajustent calmement la jugulaire du casque autour de leur visage cagoulé. Les voilà enfin prêts pour l’action. Les gestes qu’ils répètent à l’entraînement, à longueur d’année, sont devenus des réflexes à présent. Dans peu de temps, un combat bien inégal va se jouer dans cet orphelinat dont malheureusement, l’issue risque d’être fatale pour le malfaiteur.

Patrick a pu renouer le contact avec monsieur X. L’homme est toujours très nerveux, ce qui indique qu’il n’a pas dormi. Pour le négociateur, c’est comme une partie d’échecs avec comme seule différence, une porte dressée devant son adversaire. En fin stratège, il a réussi à le pousser à accepter les repas empoisonnés contre la libération de trois enfants. Il a mordu à l’hameçon. Le plan des gendarmes a fonctionné. La proie se dirige tout droit vers le piège. Bientôt, les mômes dormiront et ils pourront intervenir efficacement. Ils entendent quelqu’un qui déverrouille la serrure et ouvre la porte. Une éducatrice, manifestement éprouvée, prend le chariot avec les plateaux et les bouteilles d’eau et en échange, deux garçons et une petite fille en sortent tout sourire, visiblement ravis de quitter cette pièce :

- Referme la porte, vite !

On sent que l’individu en a marre.

Patrick fait signe discrètement à l’éducatrice d’ôter la clé de la serrure. La femme a compris. Dehors, les caméras de télévision passent désormais en boucle les images des gendarmes d’élite portant les orphelins dans leurs bras auprès des pompiers pour un peu de réconfort.

Déjà, des reportages sont montés à la hâte dans les magazines de société et des débats s’ouvrent sur les ondes sur la nouvelle délinquance et sur le sort qui frappe ces mômes mal nés alors que peut-être pour eux, cela leur donne une aventure à vivre et offre une vitrine virtuelle sur le quotidien d’enfants sans parents. Est-ce que la France va s’émouvoir ? Se rappellera-t-elle de l’affreuse vie de ces gamins et de tous les orphelins de France dans quinze jours ? Pas sûr.

À peine la porte refermée, Jean-Charles glisse à nouveau sa caméra miniature sous la porte. Petite et discrète, sa forme en tube lui permet d’aller assez loin dans la pièce pour une bonne vue d’ensemble. Avec les micros branchés sous le chariot, ils ont maintenant l’image et le son dans la pièce. Ils peuvent ainsi voir les éducateurs distribuer les repas aux enfants et surtout au preneur d’otage. Depuis hier, les forces de l’ordre ont aussi augmenté progressivement le chauffage pour l’obliger à se découvrir un peu et ainsi savoir s’il n’a pas d’explosif sur lui. Ils amènent le ravisseur à boire l’eau chargée de somnifère. Cela le contraint également à ouvrir un peu les fenêtres, ce qui est toujours utile en cas d’assaut pour entrer ou sortir à l’improviste.

Sur le moniteur installé dans le QG d’à côté, le capitaine Moreau et ses hommes peuvent distinguer monsieur X déambuler en tee-shirt.

Soudain, ils voient une autre silhouette tapie dans un recoin invisible des snipers. L’anatomie est sans équivoque. C’est bien celui d’une femme. Tout le monde se regarde. Depuis le début, alors qu’ils croyaient avoir affaire à un individu, les voilà confrontés à un couple. Le plan tombe à l’eau. Il manque un plateau-repas et elle n’a pas l’air de partager celui de son complice. Moreau le fait savoir immédiatement à ses hommes :

- Deux targets, je répète, deux targets.

Moreau demande à Thierry d’aller interroger les enfants libérés pour collecter le plus de renseignements possibles sur cette invitée surprise. Le capitaine hésite, mais après un bref instant de réflexion, il décide de maintenir l’opération. Pour mettre un peu plus de pression sur les preneurs d’otages, il donne l’ordre d’allumer les gros projecteurs pointés sur les fenêtres du bâtiment. On peut voir maintenant dans la rue comme en plein jour :

- Qu’est-ce qu’il se passe ? Hurle le ravisseur qui sent que quelque chose se trame. Il voit le halo blanc des projecteurs comme une provocation.

- Ne craignez rien, tempère Patrick, c’est la procédure normale. Vous comprenez bien que notre priorité est la sécurité des otages.

- J’exige que vous éteigniez ces putains de projos tout de suite. Et je veux une voiture avec le plein dans une heure sinon je commence l’exécution des enfants.

Patrick a un blanc devant cette revendication. Pour la première fois depuis le début de cette affaire, il demande quelque chose. Une voiture ! Pour aller où ? Le négociateur croit qu’il bluffe. Il veut sûrement gagner du temps. Mais pour quoi faire ? Il est inquiet.

Il quitte brièvement son poste et retourne au QG juste à côté pour savoir s’il n’est pas en train de piéger la pièce. Quand il entre, c’est le branle-bas de combat. Il croise Moreau qui le regarde fixement, révélant le départ imminent de l’offensive :

- On y va ! La comparse du ravisseur a un sac bourré d’explosifs. On ne peut pas attendre plus longtemps. Le groupe d’assaut est déjà prêt.

Patrick voit arriver le groupe de cinq en file indienne, Pimpin en tête, caché derrière son bouclier blindé suivi d’un autre groupe du même nombre. À partir de maintenant, ils n’ont plus qu’à guetter le « GO » du Capitaine.

À part eux, tout le reste du groupe a désormais les yeux rivés sur le monitor, espérant nerveusement l’assoupissement de Monsieur X. Les enfants, eux, dorment déjà ainsi que les éducatrices. Il ne manque plus que les deux éducateurs. À l’écran, la complice sort enfin de sa cachette et extirpe de son sac de sport, trois ceintures d’explosifs. Elle en passe une à Monsieur X qui se l’enroule autour de la taille. Elle fait de même ainsi qu’à une petite fille sans la réveiller. Dans le QG, c’est la stupeur. Contrairement à Monsieur X qui est à visage découvert, on n’arrive pas à discerner la tête de la complice, cachée sous une cagoule et un sweat foncé à capuche.

Moreau est obligé de retarder l’attaque. La situation devient bien trop dangereuse pour les otages. Monsieur X tombe à son tour dans un profond sommeil. Espérons que la ceinture est stable. Le chef appelle le spécialiste des explosifs pour analyser la ceinture. La femme regarde sous le chariot et découvre le micro. Loin d’être surprise ou fâchée, elle branche un récepteur sur la ceinture du complice comateux et avec le micro, demande à parler à Patrick. On dirait que le jeu tourne et le négociateur doit tout faire pour garder la main. Cela ne sent pas bon pour autant. Il regarde une dernière fois l’écran qui diffuse les images en noir et blanc de la femme, sa nouvelle adversaire, et court ensuite vers la porte. Il tambourine aussi fort que possible pour montrer qu’il est revenu :

- Madame, je suis là. Peut-on savoir quel est votre prénom et ce que je peux faire pour vous ?

Elle répond avec un calme désappointant :

- Effectivement, il y a une chose que vous pouvez faire pour moi. C’est d’ailleurs pour cela que je suis là. Mais avant, je vais vous raconter une petite histoire. Le 15 août 1989, j’ai accouché dans le hall d’un immeuble sordide d’une petite fille que j’ai prénommé Marie. J’étais à l’époque complètement inconsciente et défoncée à l’alcool et la drogue, me prostituant occasionnellement pour de la dope. Je ne voyais pas comment cet ange allait survivre à ma vie de dépravée. Je suis donc allée à l’orphelinat des Chênes blancs et je l’ai déposée à l’entrée, en espérant qu’un jour, même s’il avait mal commencé, elle aurait un meilleur destin que le mien. Depuis, il n’y a pas un jour où je n’ai pensé à elle. J’ai fait une cure de désintoxication, je n’ai pas bu une seule goutte d’alcool depuis quatre ans, j’ai trouvé un travail bien payé et je me suis mariée avec un homme charmant, attentionné et désireux comme moi de pouvoir récupérer Marie pour fonder, avec un peu de retard, notre famille. Sauf que depuis, les services sociaux nous refusent obstinément de me rendre ma fille. Soi-disant que je dois prouver que je saurai m’en occuper alors que ce sont eux qui pourrissent la vie de ces enfants qui ne demandent qu’un peu d’amour et un avenir un peu plus radieux.

Patrick attendait un silence :

- Ok, on va trouver une solu…

- Taisez-vous, je n’ai pas fini ! Interrompt la jeune femme en criant. Je veux partir maintenant avec ma fille ou tout le monde mourra.

Elle montre une petite télécommande en tournant sur elle-même, comme si elle se savait filmée.