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Les Aravis et les USA, si loin mais si proches…
Malgré le beau temps qui règne sur la chaîne des Aravis en ce jour de septembre, Kate Stremer, la jolie adjudante-chef de la brigade de recherche de Chambéry, sait que l'hiver approche à grands pas pour les stations de sports d'hiver.
Alors, quand un corps est découvert dans un petit refuge de montagne, elle comprend vite qu'elle devra résoudre cette affaire avant la saison touristique.
De l'autre côté de l'Atlantique, Edward Nolan, un agent de la CIA, fait face dans ses enquêtes non résolues à un dossier en tout point similaire.
Leurs hiérarchies respectives leur demandent de collaborer, et ce qu'ils vont découvrir ensemble dépasse l'entendement.
Un polar fantastique, surprenant dès les premières phrases, qui vous tient en haleine jusqu'à la fin !
EXTRAIT
Kate court nue jusqu’à la cuisine et fixe l’écran qui clignote depuis sûrement un bon bout de temps. Sans se soucier des voisins qui risqueraient de l’apercevoir dans son plus simple appareil, elle consulte sa messagerie où la voix robotisée devenue célèbre lui annonce sur un ton neutre :
«Vous avez … six nouveaux messages. Nouveau message reçu à…» Kate ne prend même pas le temps de les écouter. Elle raccroche et appelle aussitôt la ligne directe du Lieutenant Bourrin qui dirige toute la section. Les tonalités s’éternisent preuve qu’il n’est pas là, donc qu’il s’est passé quelque chose. Elle entend le bip plus long qui la renvoie vers le gendarme de garde.
- Brigade de recherche d’Annecy, bonjour.
Le ton du gendarme est un brin boudeur.
- Salut, c’est Kate.
À l'autre bout du fil, elle reconnaît Thomas, son plus jeune collaborateur à l’autre bout du fil qui doit être planton.
- Merde, Kate, qu’est-ce que tu fous ? On essaie de te joindre depuis des heures. Un randonneur a trouvé un corps dans une cabane abandonnée, aux pieds des Aravis. Dudu et Mat sont partis te chercher. Ils devraient être chez toi d’une minute à l’autre.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Après un premier thriller réussi avec brio,
Laurent Saas nous signe ici un roman qui mêle polar et fantastique. Il reste fidèle au rythme dans son écriture et nous propose une intrigue complexe et attachante.
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Seitenzahl: 510
Veröffentlichungsjahr: 2017
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À ma fille, LounaReste comme tu es
Une pensée pour mon père et mon onclequi m'observent de là-haut
À toutes les femmesqui liront ce roman
Je suis venu à l'écriture un peu par hasard. Parce que ma compagne m'a poussé pour stimuler ma mémoire endolorie par deux AVC. Peut-être aussi parce qu'au fond de moi, j'avais envie de raconter des histoires. Écrire des livres est devenu pour moi une thérapie qui m'oblige à me concentrer, mais aussi à m'évader de mes soucis quotidiens. Contrairement à l'image d'Épinal qui veut qu'un écrivain soit riche et célèbre, je n'écris pas pour devenir millionnaire ou par soif d'une certaine reconnaissance, je le fais pour donner un sens à ma vie que le handicap a chamboulée.
Quand j'ai écrit ce roman, je ne savais pas encore que les éditions Phénix d'Azur me feraient confiance en publiant mon premier polar, « Le souffle de Macario ».
Pour écrire ce deuxième ouvrage, je me suis appuyé sur une nouvelle érotique que j'avais envoyée à un concours. Je me suis permis ensuite de mélanger les deux genres, érotisme et policier. J'ai ajouté une grosse dose de science-fiction et voilà : « Les Abeilles de Mazgard » était né. Avec ce livre, je voulais aussi poser une réflexion sur la condition humaine.
J'espère que l'intrigue vous fera passer un bon moment de lecture et qu'elle fera voyager votre esprit vers un autre monde.
Mon Dieu, qu’ai-je fait ? Quel péché ai-je osé pour mériter un tel sort ? N’ai-je pas toujours été intègre et exemplaire tout au long de ma courte vie ? Et pour ce petit écart, le Seigneur doit-il me châtier par la mort ? À vrai dire, je ne comprends pas très bien ce qu’il m’arrive. Mon dernier souvenir est ce verre d’absinthe frais qui m’a été offert comme apéritif par la mère maquerelle, Gilda la belle, en guise de bienvenue dans sa maison. Car si je n’ai aucun souvenir de ce début de soirée, je sais en revanche où je suis et d’où je viens. Partis d’Aberdeen, au cœur de l’Écosse profonde, nous avons dû abandonner la voiture et seller les chevaux pour traverser les Highlands du Sud puis toute l’Angleterre. Arrivé la veille au soir avec mon vieil ami et serviteur John Mac Gwyer, je me suis laissé convaincre de l’accompagner à Londres visiter sa mère souffrante. Il m’a surtout demandé, avec tact et finesse de payer le voyage, requête que je ne pouvais lui refuser au vu des nombreux services qu’il me rend chaque jour en tant que majordome personnel. Puis je ne pouvais décemment pas le laisser dans l’inquiétude. Pour autant, afin de se changer les idées et de prendre un peu de bon temps, c’est encore lui qui a eu l’idée de venir dans ce lieu de débauche. Décidément, je crois que je ne peux rien lui refuser. Allez savoir comment il a connu cet endroit, dans cette petite rue sombre du quartier de Bloomsbury. Toujours est-il qu’après avoir affronté la traversée de tout le Royaume d'où nous sommes sortis miraculeusement indemnes des loups affamés, des voleurs de grand chemin qui sévissent à cetteépoque et des maladies, nous avons fait halte au « Smocking cat ». C'est une maison close réputée comme la meilleure de la ville dont la devanture rouge tranche avec les murs délabrés des maisons voisines. Il paraît que les vieux bourgeois frustrés y côtoient les riches commerçants itinérants en mal d’amour charnel et les brigands les plus vils soucieux de dépenser au plus vite les bourses pleines de pièces arrachées à des voyageurs malheureux. Quant à moi, depuis le décès tragique de ma tendre femme victime d’une hémorragie fatale lors d’une troisième fausse-couche qui nous aurait donné un cinquième garçon, ma vie sentimentale s’était quelque peu assombrie. Je préférais depuis la lecture ou le théâtre aux plaisirs de la chair. D’où l’idée de John d’aller nous divertir avec quelques filles de joie travaillant à la solde de Gilda. Les jeunes femmes sont réputées jolies, peu revêches et complaisantes aux désirs les plus fous de ceux qui auraient en échange, de belles pièces d’or dans leur aumônière. Au début j’avoue avoir été très réticent, par respect pour feu ma Catherine. Mais devant l’insistance de mon majordome et ami pour tenter de raviver la flamme de mon désir sexuel semblé perdu à jamais, l’ivresse d’un voyage rempli d’aventures trépidantes jusqu’à Londres avait tôt fait de me motiver pour cette escapade nocturne. Catherine, oh, Catherine, puisses-tu un jour me pardonner...
La grande maison aux deux étages était en vue. La lumière visible de chaque fenêtre aux rideaux de voiles blancs éclairait même la rue. La pluie battait le pavé gras. La lanterne rouge allumée indiquait aux clients potentiels que cet établissement un peu spécial était ouvert. Nous sommes entrés et avons été gentiment accueillis par la grande Gilda elle-même. Ses yeux trop maquillés, un fond de teint blanc étalé à outrance pour masquer un visage fatigué et sa perruque blondâtre, cachaient mal une importante clientèle. Elle prit nos chapeaux tricornes et nos lourdes capes de cuir qui nous ont protégés des aléas climatiques jusqu’àmaintenant et alla les crocher au vestiaire pour les faire sécher. Et maintenant je gis là, complètement nu, allongé sur le lit d’une chambre lugubre d’un hôtel de passe, dans le noir total. Je ne peux plus bouger. Mes membres ne répondent plus aux ordres de mon esprit. Je suis complètement paralysé. Seuls mes sens semblent encore donner quelques signes de vie dans ce corps de marbre. J’ai beau forcer, je n’arrive même pas à fermer les yeux. C’est à peine si je sens encore le parfum des filles de joie. J’ai été drogué, c’est sûr. Mais que me veut-on exactement ? Mon argent ? Ma bourse bien garnie était facilement repérable, attachée à la doublure de ma veste et je ne vois plus aucun de mes effets personnels. Peut-être désirent-ils me faire chanter ? Ou alors suis-je pris en otage ? Ma fortune ou celle de ma belle famille pourraient facilement attiser de sombres idées de grosse rançon. Pourquoi ne m’a-t-on pas ligoté comme un vulgaire ballot et jeté à la cave où je ne serai aperçu de personne ? À la place, on a eu recours à un incroyable subterfuge compliqué et coûteux pour me priver chimiquement de mes mouvements. Pour dire vrai, je ne suis pas venu à Londres uniquement pour accompagner John, mais aussi pour repérer et négocier quelques belles affaires. Mon travail n’est pas simple, mais à force de labeur, je me suis bâti un véritable empire. Commerce en tout genre, négoce de bois et surtout importation de différentes marchandises pour l’armée. Et maintenant moi, William Connor Mac Connoghey, fils d’une des plus grandes familles de Glasgow, je vais certainement mourir dans un infâme bordel londonien. Que va penser ma famille ? Que va supposer ma chère et vieille mère, d’habitude si fière de son fils d’habitude ? Étrangement, je ne ressens pas le froid de la nuit qui pourrait passer au travers de la jointure de la fenêtre aux huisseries un peu vermoulues. Pourtant la cheminée devrait être allumée pour chauffer ces chambres de plaisir afin d’améliorer le confort des clients dévêtus.
J’entends enfin du bruit ! Tous mes sens qui étaient jusque-là endormis se remettent en éveil difficilement. Mon esprit torturé se concentre pour tout décrypter. Je ne peux pas remuer les yeux, encore moins les paupières, mais j’aperçois clairement la lueur d’une bougie ou plutôt d’une torche sous la porte. Quelqu’un entre. Je le distingue clairement. Il est petit, chétif, mais habillé comme un majordome. Rien à voir pourtant avec l’uniforme de John. D’ailleurs, qu’est devenu mon servant ? En tout cas, ce n’est pas un de ces sbires costauds aux visages féroces que j’ai croisée à la porte d'entrée et qui surveillent la demeure lubrique de Gilda. Il me sourit et me parle dans une langue que mes nombreux voyages autour de la planète ne me permettent pas pour autant de reconnaître. Aux intonations et à son accent, je pense qu’il doit être d’origine slave, une des rares contrées du monde qui me soit inconnue. Il sait que je suis vivant et cela me surprend. Le petit homme allume d’abord les grands candélabres posés à chaque coin de la vaste pièce. Comme je suis resté tant de temps dans l’obscurité, la lumière que les bougies diffusent soudainement m’éblouit. Mes paupières ne veulent désespérément pas se fermer, même pas se plisser un peu. L’homme discute toujours avec moi comme le ferait un médecin à son malade plongé dans le coma. Il chiffonne du vieux papier journal jauni qu’il mélange à de la graisse de porc et pose pardessus quelques minces morceaux de bois dans la cheminée. Fait-il froid ? Fait-il chaud ? Je n’en ai pas la moindre idée. Il craque une longue allumette sur le bord en pierre et l’âtre s’embrase aussitôt. Il continue d’enfourner du bois en soufflant sur les premières braises incandescentes. En même temps, il les attise avec un tison en fer forgé qu’il laisse chauffer au milieu du brasier. Les flammes jaunâtres finissent d’éclairer la chambre que je découvre enfin. La décoration faite de miroirs posés çà et là prouve que je suis toujours dans ce lubrique endroit. Celui accroché au plafondreflète mon corps inerte. L’homme sort de la chambre en me saluant d’un geste de la tête. De son monologue interminable, je comprends juste « good luck » qui ne me rassure guère. J’implore John intérieurement pour qu’il vienne me sauver. Qu’est-il devenu ? Est-il séquestré comme moi dans une autre chambre ? Est-il déjà mort ? Et s’il était complice de ces malfaisants ? M’aurait-il attiré ici contre la promesse d’une belle récompense ? Non, ce n’est pas possible. Pas lui. Mon ami d’enfance serait incapable de me trahir. Je deviens complètement paranoïaque. Il faut que je me ressaisisse. Je dois absolument garder la tête froide et réfléchir à la façon de me sortir de ce mauvais pas. Je sens enfin la chaleur qui se dégage de la large cheminée. Pas de quoi me rassurer sauf sur le fait que je suis bel et bien en vie. Mais pour combien de temps encore ? Quelle heure est-il ? Et quel jour sommes-nous ? Peut-être suis-je là depuis plusieurs semaines. Je me souviens que nous sommes arrivés dans la capitale anglaise le 18 septembre 1777. Je n’en peux plus. J’aimerais qu’on m’aide à m’évader. Finir ma vie dans un bouge aux fins fonds d’un quartier Londonien me devient soudainement insupportable. Mais mon corps devenu un cercueil de chair m’en empêche. Je discerne de nouveau des bruits de pas dans le couloir. Serait-ce mon bourreau ? Pourquoi m’infliger de tels sévices ? Pour me torturer ? Après tout, grâce à mes activités, je sais sûrement des informations militaires confidentielles que certains pays seraient prêts à payer une fortune à des personnes mal intentionnées. La porte s’ouvre doucement. Je ne vois personne encore. Mes yeux immobiles attendent avec impatience que quelqu’un passe devant mon champ de vision, aidé par le miroir du plafond. Ça y est, je distingue quelqu’un. C’est une femme. Grande, cheveux longs noirs, des yeux délicatement maquillés, magnifique. Rien à voir avec les poules de luxe que j’ai rencontrées dans les couloirs avant cette nuit. Elle est juste vêtue d’une nuisette en soie noire transparente finement ornée de motifs de fils d’or.Il est évident qu’elle n’est pas une résidente permanente de l’endroit. Elle me regarde fixement. Son regard émeraude dévisage tout mon corps en s’attardant sur ma partie la plus intime. Elle m’envoûte. En d’autres temps, ma pudeur naturelle m’aurait obligé à cacher mon anatomie devant une si jolie créature. Cependant, je suis loin d’être rassuré. Que doit penser Catherine, ma tendre épouse qui me voit de là-haut ? Seigneur, puissiez-vous lui bander les yeux devant cet affligeant spectacle. Je suis aux portes de l’enfer. Cette nuit sera sans nul doute ma dernière. Contrairement au majordome de tout à l’heure, elle reste silencieuse. Elle s’approche de la cheminée et tourne juste le tison cramoisi d’un demi-tour en le poussant un peu plus dans les braises. Elle aussi me sourit comme pour calmer mon angoisse, en vain. Au contraire, je m’interroge de plus en plus sur cette mascarade infâme. Que fait une aussi jolie fille dans une chambre de maison close de basse zone avec un homme d’affaires drogué, paralysé et terrorisé ? Serait-ce Satan en personne, réincarné dans un corps de déesse ? Elle se dirige vers le petit guéridon où est posé un des chandeliers. Elle prend une des petites fioles de verre remplies d’un liquide gras et jaunâtre. Avec ses longs doigts fins, elle ouvre délicatement le flacon. Elle me tourne le dos, mais je vois son reflet sur une grande glace fixée solidement au mur opposé. En fait, je me rends soudain compte que depuis que je suis sorti de ma léthargie, je ne regarde que le plafond, mais les différents jeux de miroirs orientés subtilement tout autour de la pièce me procurent une vue d’ensemble quasiment à trois cent soixante degrés. C'est du grand art. Manifestement, celui qui a créé cet endroit est un érudit de la vision périphérique. Elle se retourne enfin, le flacon dans la main. Elle essaie de communiquer avec moi. Ce coup-ci, je reconnais ce langage. C’est du portugais sans aucun doute. Je le comprends un peu à force de faire des haltes dans le port de Viana de Castelo pour importer du bois précieux. Elle se présente. Elles’appelle Monica me dit-elle et se trouve en ce lieu pour satisfaire tous mes désirs. Je ne la crois pas une minute. Je pense même que c’est moi qui vais être son jouet ou devrais-je dire sa marionnette. Elle se fige sur le côté du lit, droite comme un i, tend les bras au-dessus de moi et me renverse en filets la substance visqueuse et tiède sur tout le corps. Elle me regarde de nouveau longuement et décide d’ôter sa nuisette laissant apparaître un corps pâle. Manifestement, le Portugal doit lui manquer. Je sens son parfum. À moins que ce ne soit celui de l’huile. Je n’ai jamais vu chez une femme une aussi sublime poitrine. Elle s’assied près de moi. Pose ses mains sur mon torse à la pilosité dispersée et entame un massage délicat pour m’étaler l’huile chauffée par les bougies. Sa toison est à trente centimètres de mon visage. Par miroirs interposés, je ne peux m’empêcher de la dévisager. Elle est belle, elle le sait. Ses mains chaudes qui me caressent devraient me donner des frissons dans tout le corps, mais étrangement je ne ressens rien. Ou tout du moins, rien d’érotique. Monica se lève et tourne autour du lit pour se placer maintenant face à moi. Elle pose ses longs doigts à l’intérieur de mes genoux, m’écarte les jambes doucement comme si elles allaient casser et les frôle avec son index. Le doigt tourne, virevolte, accélère, freine, s’arrête puis reprend en saccade. Soudain, son majeur monte plus haut pour aller toucher mes parties plus intimes. Elle a réussi son coup : je suis en érection. C’est le seul organe encore à réagir. Je suis bien vivant. Sa main me prend délicatement le sexe et me masturbe doucement, agréablement. Son regard est vissé sur mon membre dur. Je ne comprends plus. Je ne veux plus comprendre. Mon esprit s’abandonne à mon bourreau. Tout en continuant son labeur, elle approche sa bouche de mon nombril et enfourne sa langue à l’intérieur. Elle la balade dans la région, descend sur mon pubis qu’on m’a rasé à blanc pour l’occasion pour remonter sur ma verge et stoppe en tournoyant sur mon gland écarlate. Jamais on ne m’aprovoqué autant de sensations. Ma défunte épouse, issue d’une grande famille catholique pratiquante, ne l’aurait pas permis. Ses lèvres entourent mon appendice qu’elle a engouffré jusqu’à la moitié, montant une fois jusqu’au frein et une autre fois descendant jusqu’à la garde. Elle ferme les yeux comme si elle aussi prenait du plaisir. Elle retire ses deux mains coincées sous mes fesses et décide de se caresser le clitoris. Grâce aux miroirs, je n’en perds pas une miette. Monica se redresse soudainement et vient se placer au-dessus pour m’enfourcher. De sa main gauche, elle s’écarte les grandes lèvres alors que son autre main vient guider mon sexe trempé vers l’entrée de son être. Par respect pour ma Catherine, une partie de moi a envie de la repousser. Mais mon autre moi prend un plaisir rare, un délice exquis que je n’ai jamais ressenti jusque-là. Je suis totalement à sa merci. Si elle est la réincarnation d’un suppôt de Satan, alors je veux bien aller en enfer. Ses reins ondulent. Elle a placé ses cuisses contre mes flancs. Sa peau est aussi douce que la soie de Chine de sa nuisette. J’aimerais tant la caresser. Sa peau blanche contraste avec ses longs cheveux noirs. Elle m’embrasse sur la bouche. J’ai l’impression que ses lèvres sucrées fondent sur les miennes. Manifestement, elle connaît les régions de mon corps qui ne sont pas endormies. Elle m’écarte les bras. Je suis en son pouvoir. Elle accélère le mouvement des reins. Je crois que seule la région pubienne n’a pas subi d’effet de la drogue. Je suis en elle. Je ne vais pas tarder à jouir, en silence. Je sens ma sève d’amour monter en moi. Elle le ressent aussi. Elle jette sa tête en arrière. Ses gémissements de plaisir se font plus forts, plus rapides. Je ne vais pas pouvoir retenir mon fluide plus longtemps. Nous jouissons ensemble, moi intérieurement, elle avec extase. Elle reste immobile, les bras en arrière, ses mains me tenant les tibias. Elle retarde le moment de s’extirper. Sa souplesse, rare chez une femme aussi grande, lui permet de se coucher sur le dos, entre mescuisses. On dirait qu’elle se détend. J’aperçois son triangle d’or humide et chaud. D’un coup d’épaule, elle se redresse et je vois dans sa main une arme blanche en trident sortie de nulle part. Elle l’exhibe devant mes yeux. La torpeur qui m’envahit accélère mes battements cardiaques. Elle joue avec l'arme, la fait voler comme elle le ferait avec un oiseau de papier. Je reconnais cette arme. Dans le jargon de l’escrime, on appelle ça une « main gauche », sorte de longue dague pointue que l’on utilise lors des combats à adversaires multiples. Elle tient le manche finement ciselé entre ses deux mains et lève les bras. Je la pénètre encore. Instinctivement, je coupe ma respiration. C’est la première fois que je contrôle quelque chose de mon corps depuis que je suis allongé sur ce lit. Serait-ce la dissipation de la drogue ? Ses bras tombent comme un couperet et me plantent le couteau effilé en plein sternum, me perforant un poumon de part en part. Mon corps ne bouge pas, mais je suis ravagé de douleur. Le mal est atroce. Mon cerveau capote, ma vue commence à baisser. Je n’entends plus rien. Je suis en train de passer de vie à trépas. Je sens tout à coup mon esprit s'extirper de mon enveloppe charnelle. Je vole au-dessus de la chambre et distingue mon propre corps. Il a la position de « l’homme de Vitruve » comme si j’étais le modèle de Leonardo da Vinci. La déesse maléfique se dirige désormais vers la cheminée et prend le tison, le bout rendu incandescent par la chaleur du feu. Je suis mort, mais mon esprit la voit se placer debout au-dessus de moi. Apparemment, mon meurtre ne lui suffit pas. Elle appuie le fer rouge sur mon cœur. Une fumée épaisse s’échappe de ma chair brûlée. Elle me marque au fer rouge comme le ferait un paysan à un veau à peine né. La lettre « A » est maintenant tatouée sur mon corps inerte. Je ne saurais jamais la signification de ce message. Mon âme continue sa lente ascension vers l’au-delà. Une lumière intense apparaît devant moi. Enfin je te rejoins Catherine, ma bien-aimée. Je sais que tu m’attends… »
Kate ouvre un œil, la tête empêtrée dans son oreiller. Les coutures du coussin lui ont balafré pour un court instant le visage. Généralement habituée à des nuits plus chaotiques, elle se retourne sur le dos pour reprendre ses esprits et se sortir lentement de ce sommeil pour une fois salvateur. Les rares rayons de soleil qui ont réussi à contourner les épais rideaux sombres de la chambre éclairent et chauffent le quatre-vingt-quinze C de sa poitrine parfaite. Elle s’étire de tout son long pour assouplir ses disques vertébraux et réveiller ses muscles endoloris par l’inaction nocturne. Madame Olson, la chatte angora, appelée ainsi à cause de son mauvais caractère et sa fourberie à faire ses petits coups par-derrière, ne se fait pas attendre pour entamer un langoureux massage avec ses pattes avant délicates où seule la pointe de ses griffes offre de petits picotements. Kate s’assoit, remercie l’animal de cette attention particulière tout en essayant de remettre un peu d’ordre dans ses cheveux et sortir de cette léthargie. Elle émerge lentement, regarde son réveil. Il affiche huit heures trente en gros chiffres rouges. La bouche pâteuse, elle s’étonne que personne ne l’ait extirpée de ses rêves en pleine nuit à coups d’appels téléphoniques ou que personne ne soit surpris de son absence à brigade à cette heure avancée de la matinée. Il faut dire que depuis qu’elle a acquis récemment le statut de chef de groupe à la section de recherche de Chambéry faisant d’elle, à trente ans, la plus jeune responsable d’unité de France, elle met un point d’honneur à arriver avant son équipe. Pour cela, cette nouvelle promotion ne lui offre que trop rarement de grasses matinées. Elle cherche désespérément son téléphone du regard, mais manifestement, il n’est pas dans la pièce. Elle essaie de rassembler ses souvenirs pour se rappeler où est caché ce maudit portable. Dans la cuisine ! Kate se lève d’un bond, emportant au passage Madame Olson avec la couette ce qui oblige cette-ci à se contorsionner pour retomber sur ses pattes.
Kate court nue jusqu’à la cuisine et fixe l’écran qui clignote depuis sûrement un bon bout de temps. Sans se soucier des voisins qui risqueraient de l’apercevoir dans son plus simple appareil, elle consulte sa messagerie où la voix robotisée devenue célèbre lui annonce sur un ton neutre : « Vous avez … six nouveaux messages. Nouveau message reçu à…»
Kate ne prend même pas le temps de les écouter. Elle raccroche et appelle aussitôt la ligne directe du Lieutenant Bourrin qui dirige toute la section. Les tonalités s’éternisent preuve qu’il n’est pas là, donc qu’il s’est passé quelque chose. Elle entend le bip plus long qui la renvoie vers le gendarme de garde.
- Brigade de recherche d’Annecy, bonjour.
Le ton du gendarme est un brin boudeur.
- Salut, c’est Kate.
À l'autre bout du fil, elle reconnaît Thomas, son plus jeune collaborateur à l’autre bout du fil qui doit être planton.
- Merde, Kate, qu’est-ce que tu fous ? On essaie de te joindre depuis des heures. Un randonneur a trouvé un corps dans une cabane abandonnée, aux pieds des Aravis. Dudu et Mat sont partis te chercher. Ils devraient être chez toi d’une minute à l’autre.
- Qui est sur place ? interroge Kate un peu énervée.
- Le Lieutenant est parti rejoindre le légiste sur les lieux. Je n’ai pas de nouvelles depuis. D’ailleurs, je voudrais dire que j’en ai marre que…
Kate raccroche, lasse des éternelles doléances de Thom depuis qu’elle est passée chef. Elle s’aperçoit enfin qu’elle est complètement nue au milieu de la cuisine, à la merci des regards indiscrets quand on sonne à la porte. Elle enfile à même la peau un pull laissé là sur un tabouret, tire un peu dessus pour couvrir au mieux la partie normalement cachée de son anatomie et va ouvrir. Les deux hommes découvrent leur chef sous un aspect qui leur était inconnu jusqu’alors. Cela les fait sourire.
- Salut Kate, on essaie de…
- Entrez ! Préparez-vous un café, j’arrive dans cinq minutes.
Elle court jusqu’à la salle de bains, manquant de shooter dans le chat qui sortait de la chambre.
Son pull ne pouvant cacher ses jambes soigneusement épilées ainsi que le galbe de ses fesses, le corps sculptural de Kate laisse libre cours aux fantasmes des gendarmes. Ils se regardent et se surprennent à rêver de la même chose. Ils entrent et s’approchent directement des capsules en aluminium colorées près de la machine à café. Chacun leur tour, ils prennent une petite tasse et introduisent la capsule dans la cafetière. Le ronronnement de la machine n’est pas encore terminé qu’ils entendent déjà l’eau de la douche s’arrêter de couler. Ils boivent rapidement leur café serré et surtout bouillant qui leur anesthésie à moitié la langue. Kate surgit dans la cuisine, les cheveux encore attachés pour éviter de les mouiller. Vêtue d’un jean cintré et d'un petit top noir moulant ses seins, elle enfile une paire de running aux crampons épais pour que ses pieds ne soient pas trop malmenés en cas de rando improvisée.
- Bon, on y va ? Vous me ferez un topo en route.
La patience de Kate ne saurait durer plus longtemps. Avant de partir, elle remplit la gamelle du chat de croquettes haut de gamme, saute sur son blouson en cuir style motard alors qu’elle a horreur de la moto, attrape en passant son rimmel sur la table et tout le monde sort précipitamment de la maison, laissant Madame Olson enfin seule. En route fissa pour la scène du crime ! Kate monte devant, côté passager et demande à Dudu (en fait, il s’appelle Stéphane Dumoulin, mais depuis la maternelle, son surnom lui est resté) assis derrière elle, les premiers éléments tangibles de cette affaire. Elle a tourné le rétroviseur intérieur vers elle pour faire refléter ses yeux bleu saphir et les maquiller de son mieux avec la conduite vigoureuse de Mathieu. La radio HF crache une multitude d’informations auxquelles personne n’a l’air de prêter attention.
- Pour l’instant, on n’a pas grand-chose, dit Mat, les yeux rivés sur la route.
Dudu poursuit pour que son coéquipier ne se concentre que sur sa conduite.
- On sait juste qu’un promeneur s’est arrêté dans une espèce de cabane faisant parfois office de refuge l’hiver aux randonneurs en raquettes et construite près d’une source pour y remplir leur gourde et qu’il a trouvé un corps. On n’en sait pas plus.
Après avoir avalé la longue portion de nationale, l’équipe sur l’étroite route de montagne. La voiture roule à tombeau ouvert, manquant à chaque virage de tomber dans le ravin. Mais Mat est un vrai pilote. D'ailleurs la sirène hurlante et le gyrophare bleu solidement aimanté sur le toit sont suffisants pour avertir les rares voitures qui les croiseraient et oseraient les défier. Kate allume l’autoradio pour écouter si la presse n’est pas arrivée avant elle. Mais la coupe du monde de rugby qui a commencé, il y a deux jours en Nouvelle-Zélande, et l’inauguration la veille, du mémorial de New York à la mémoire des victimes du 11 septembre, accaparent toutes les ondes. Elle est soudain surprise du temps qui passe. On est le 12 septembre 2011. Déjà dix ans que deux avions pilotés par des fanatiques fous furieux s’encastraient dans les Tours jumelles, en plein centre de Manhattan.
Cette fois-ci l’auto mord vraiment le bas-côté et sans le sang-froid et la dextérité de Mathieu, l’embardée aurait été inévitable. Pourtant personne n’y a prêté la moindre attention. Au contraire, Kate suggère fortement à Mat d’accélérer s’ils ne veulent pas subir une journée de remontrance de la part du Lieutenant Bourrin. Kate a horreur de se faire engueuler un lundi. Elle n’est pas trop superstitieuse, mais elle a l’impression que ça va lui pourrir la semaine tout entière. Au détour d’une énième épingle à cheveux, un chemin part tout droit. À l’entrée, de la rubalise rouge et blanche et une camionnette de gendarmerie entravent l'entrée pour endiguer l’inévitable flot de journalistes qui seront là d’une minute à l’autre. Mat se gare directement dans le virage, devant les véhicules de pompiers et la voiture du Lieutenant. Les forces de l’ordre sont de la brigade du village tout proche ; Kate se sent donc obligée de sortir son étui en cuir avec sa carte de gendarmerie pendue à l’intérieur.
- Bonjour, mon adjudante. Pour atteindre la cabane, il vous faudra marcher un petit quart d’heure. Les pompiers du GRIMP et le Lieutenant Bourrin sont déjà sur place. Il lui montre la direction du doigt.
- Merci. On y va les gars !
La carrure de portier de boîtes de nuit des deux gendarmes contraste avec la fine silhouette de Kate. Plus habitués à donner le coup de poing, ils savent que le tempo au pas de course que va imposer la jeune femme va les faire souffrir. En effet, ils sont à la peine dès la montée, pourtant pas très raide, alors que Kate n’est même pas essoufflée. Crapahuter à travers les chênes et les hêtres endolorit leur carcasse. Toutefois, cela leur confirme une chose : ils ne sont pas sur leur terrain favori. La baraque construite à l’abri des arbres est pourtant déjà en vue ; le Lieutenant se tient à l’entrée, le téléphone collé à l’oreille. Il relève juste brièvement la tête en apercevant Kate et ses adjoints qui arrivent à l’instant. Son visage devient un peu plus grave encore pour renforcer son mécontentement.
- Désolée, mon Lieutenant, lance Kate qui s’approche.
- On en reparlera plus tard, rétorque Bourrin comme si la sanction était déjà prise. Pour l’instant, j’essaie désespérément d’avoir le proc.
Kate sort ses gants en latex de sa poche et entre dans la cabane en prenant soin de ne rien toucher. Une désagréable odeur de cochon brûlé règne dans la pièce. Au fond, le médecin légiste s’affaire sur le corps. Kate s’approche. Elle découvre la dépouille d’un homme dénudé qui repose sur le dos à même le sol, le visage presque juvénile.
- Salut Jean-Louis. Alors, qu’est-ce qu’on a ?
- Bonjour Kathleen. Vous êtes enfin arrivée !
Elle n’aime pas trop qu’on l’appelle par son vrai prénom qu’elle a en horreur. Mais Jean-Louis est issu d’une famille de la vieille bourgeoisie parisienne, il est très à cheval sur les principes et amoureux des bonnes manières. Alors appeler une collègue de travail par un diminutif lui est juste insupportable. Il prend un petit temps de réflexion avant de donner son premier diagnostic.
- Ma chère, nous avons un homme entre trente-cinq et quarante-cinq ans, de type européen. Il a été tué par armes blanches clairement identifiées.
Pour illustrer son propos, Jean-Louis soulève les deux bras ballants et montre à Kate les couteaux aux manches en argent ciselé plantés dans chaque flanc.
- L’arme à gauche a sans aucun doute transpercé le cœur tandis que l’autre lame s’est sûrement enfoncée profondément dans le foie. Le pauvre homme n’aura eu aucune chance. Par contre, ce qui est curieux est qu’il n’y a pas de trace de lutte. Il ne s’est pas non plus débattu. Vu la quantité de sang sur le matelas, il a été visiblement assassiné ici.
Kate inspecte le corps centimètre carré par centimètre carré.
- Et ça ? indique-t-elle en montrant la poitrine de son index.
- C’est une blessure qui lui a été infligée post mortem. On lui a marqué au fer rouge un « A » qui a brûlé la peau en profondeur.
Jean-Louis montre une barre de fer au fond de la pièce à côté de la cheminée où au bout du trident est soudée une pièce formant la première lettre de l’alphabet.
- Heure de la mort ?
- Il faudra que je vous le confirme, mais à priori, pas plus de vingt-quatre heures.
Kate regarde le visage du malheureux. Il est beau et semble sourire, comme apaisé.
- Des traces d’abus sexuels ?
- Oui, non, enfin d’abus, je ne sais pas, mais de toute évidence, il a eu des rapports sexuels non protégés ; les prélèvements que nous avons effectués pourront certainement nous en dire plus sur la ou les personnes qui l’accompagnaient.
- Ok, autre chose ?
- Oui, à en croire l’extrême raideur du corps, il a sans doute été drogué. La rigidité cadavérique n’explique pas tout. Je vous en dirai plus quand j’aurai fait analyser les échantillons de sang et rendu mon rapport.
- Merci, Jean-Louis, je compte sur vous.
Au moment de ressortir, elle voit des fumerolles qui s’échappent de l’âtre de la petite cheminée. Elle s’approche, passe sa main au-dessus des cendres et s’aperçoit qu’elles sont encore tièdes. Manifestement, on a fait du feu cette nuit. Et avec ces températures encore élevées en ce mois de septembre, ce n’était sûrement pas pour se réchauffer. Elle prend le tison qui a marqué le corps de la victime, le met dans un sac et le donne à un gendarme de la brigade scientifique. Où sont ses vêtements ? Comment est-il arrivé ici ? Surtout, qui l’accompagnait ? Une fois dehors, l’adjudante se pose plus de questions qu'en y entrant. Elle questionne Mat et Dudu sur ce qu’a donné l’inspection des alentours, mais a priori, rien de bien intéressant. Ils continuent néanmoins leurs investigations à sa demande pour ne rien laisser échapper. L'adjudante rentrera avec le Lieutenant. Elle admire les arbres centenaires autour d’elle : si seulement ils pouvaient parler ! De toute façon, un cadavre dont il devrait être assez facile de retrouver l'identité, un ou plusieurs assassins qui se sont permis de laisser leur ADN ainsi que les armes du crime, un tatouage au fer rouge pratiqué après la mort : même si l’enquête s’annonce peu banale, Kathleen est persuadée que dans trois jours, elle sera réglée.
Tout n’est que silence et désolation. La vision, tout en nuances délicates de gris, rend le paysage magnifique, renforçant néanmoins une sensation d’apocalypse effrayante. Pas un corbeau pour crier famine ni un écureuil pour le narguer avec ses provisions soigneusement emmagasinées pendant l’été et cachées dans différents arbres de la forêt. Seule une bise glaçante siffle son refrain langoureux au travers des branches d’épicéas plusieurs fois centenaires. Les morsures de l’hiver n’épargnent pas la région en ce mois de janvier 1231. Le vent gifle les joues de Malouin qui tente péniblement de se frayer un chemin dans cette sylve angoissante et dense de la Montagne Noire. Une neige lourde est tombée en abondance ces derniers jours ; elle a recouvert les grosses branches, cassées par le vent, devenues de terribles et dangereux pieux aiguisés, attendant patiemment un pied voire un mollet à déchiqueter. Surtout, elle a complètement enseveli l’unique collet qu’il avait minutieusement tendu pour piéger un lièvre moins malin que les autres afin de satisfaire sa pitance quotidienne. Au pire, pour endiguer la faim qui le tiraille, un ragondin ferait l’affaire pour ce soir. Le jour commence son déclin et tout aussi affamée que lui, une horde de loups débute ses hurlements ce qui ne rassure guère le chasseur amateur. Il les a déjà croisés, un jour, dans les parages et son salut n’a été dû qu’à son couteau et sa torche enflammée. Il doit faire vite. Mais, à chaque pas, il s’enfonce jusqu’au genou dans la neige profonde. S’il ne retrouve pas son piège rapidement, il prend le risque de se fatiguer pour rien, de s’égarer ou tout simplement de geler. Cela ne lui laisserait aucune chance si un face-à-face avec les canidés assassins devait avoir lieu. Heureusement, la petite étoffe, qu’il a préalablement rougie avec le sang d’un gros rat issu d’une précédente prise et qu’il a solidement attachée sur un arbre, est en vue. À son pied, le collet providentiel. Il n’a plus qu’à espérer que les quelques coudées qui lui restent à parcourir ne soient pas garnies d’un redoutable piège à loup dressé par les habitants du village et caché par la neige. Il sait qu’une telle blessure lui serait sans doute fatale. Il lui faudrait arriver à desserrer les mâchoires d'acier et trouver les ingrédients nécessaires pour confectionner un onguent cicatrisant, mission impossible à cette époque de l'année. Essoufflé par une progression difficile, il arrive tant bien que mal au pied de l’arbre où flotte encore son marqueur rougeoyant. Sans même prendre le temps d’essuyer la sueur venant de son front et qui coule sur ses joues rosies par le froid, il creuse la neige encore fraîche et aperçoit ce qui ressemble à une queue de lapin. Il est heureux, ses yeux pétillent comme ceux d’un enfant à Noël. Il creuse plus vite. Oui, c’est bien un gros lièvre dodu à souhait. Son corps gris et blanc est raidi par le gel. L’homme rit et laisse exprimer sa joie en lançant en l'air la neige qui retombe en flocons grossiers. Mais pas le temps de pavoiser. Il sait qu’il faut revenir avant la tombée de la nuit pour éviter les rencontres avec les esprits malfaisants qui sévissent sur les chemins, à la recherche d’une bonne âme à détrousser. Malouin est sans le sou depuis longtemps, mais en cette période de disette hivernale, la proie fraîche qu’il vient d’enfourner dans sa musette serait un bon prétexte pour le trucider et le dépouiller. Après plusieurs minutes à batailler à travers les hautes fougères qui dépassent le manteau neigeux, il s’extirpe enfin de la végétation pour récupérer le large chemin qui traverse la forêt, seule route pour rejoindre le petit village au sud. Malouin, un brin désabusé, regarde au loin les fumées grisâtres qui s’échappent des cheminées. Il aimerait tant toquer à une porte et implorer l’hospitalité d’une nuit pour se réchauffer et retrouver ne serait-ce que quelques heures, un peu de confort. Pour autant, il prend la direction du nord qui l’éloigne du hameau et remonte le sentier jusqu’à un bosquet touffu, à l’abri des regards. Il bifurque à gauche, s’engouffre dans le petit bois d’arbustes persistants, où, derrière un mur végétal presque impénétrable, une grotte creusée à même la montagne l’attend. L’espace n’est pas très grand, mais offre deux avantages de taille pour un homme errant. D'une part, il peut chauffer l’endroit avec un feu allumé à l’entrée pour faire fuir les animaux sauvages rendus féroces par la faim et le froid, d'autre part, il n’a pas à avoir peur d’un éventuel danger qui arriverait sournoisement par-derrière. Ses nuits sont donc les plus douces qu’il ait connues depuis son départ. Dernier avantage, les hautes flammes du feu vif sont totalement invisibles du chemin grâce au rideau d’arbres qui cache l’ouverture. Seule, l’odeur de la fumée pourrait trahir une présence humaine, mais les rares hommes à traverser la forêt la nuit à cette époque ont le nez tellement emmitouflé pour éviter le gel que les étoffes annihilent tout odorat. Un lieu idéal pour qui voudrait se cacher. Mais tout a une fin et le vagabond a décidé de lever le campement demain matin, car il a pris déjà du retard et il sait que tant qu’il ne sera pas entre les hauts murs du château, sa vie sera en danger.
La nuit est tombée maintenant et la forêt a pris soudain une allure encore plus inquiétante, alors Malouin rassemble rapidement de petits branchages de sapin dont les aiguilles séchées offrent un excellent allume-feu et les dispose sur un épais lit de paille. Mais allumer le tout prend du temps. Malouin place son bâton pointu taillé dans une branche de chêne-liège entre ses paumes et le fait tourner à toute vitesse. Il souffle en même temps sur les feuilles qui lentement, se mettent à fumer. À force de patience et de courage, elles finissent par s’enflammer. Les flammes deviennent de plus en plus hautes alors il alimente le foyer au fur et à mesure avec les brindilles laissées en tas près du foyer et les petits morceaux de bois. Le feu définitivement pris, il ajoute deux énormes bûches qui vont brûler et se consumer toute la nuit. Il peut à présent s’occuper du dîner. Déjà faut-il dépecer l’animal. Avec dextérité, il pratique une large entaille dans le râble avec son poignard à la lame extrêmement aiguisée. Coinçant la tête entre ses genoux, il tire avec force sur la peau et la fourrure se décolle facilement de la chair encore rose. Il prend garde à ne pas la déchirer, car une belle peau se revend assez cher ces temps-ci. Il est devenu un tel expert dans la chasse au collet qu’il s’imagine parfois ouvrir un jour une petite échoppe de fourrure pour reprendre une vie normale. Car, depuis trois mois, Malouin est devenu un fugitif, condamné à mort par les propres habitants de son village pour sorcellerie. Sans procès, sans même qu’il puisse se défendre des torts dont on l’accuse. Il est tombé dans la clandestinité juste pour avoir guéri un enfant du village atteint de la peste, grâce à des potions médicinales ancestrales qu’un vieux chamane lui a apprises pendant un long séjour en Perse.
Malouin, avant d’être un paria, dont la tête a été mise à prix pour quelques pièces d’or, était issu d’une riche famille de l’Ariège. Malgré cela, son enfance ne fut pas toujours rose. Sa mère décéda à sa naissance d’une hémorragie interne survenue pendant l’accouchement. Son père, dont le statut de jeune marié se transforma en celui de jeune veuf, n’hésita pas à rendre responsable le jeune garçon de son veuvage précoce. Il décida très vite de confier son fils unique aux sœurs carmélites afin de pouvoir courtiser en paix les dames de bonne famille de la région. Elles lui enseignèrent lors de son internat dans le couvent accroché aux contreforts des Pyrénées, l'écriture et la lecture, luxe inestimable pour un enfant. Devenu adolescent, Malouin fut jeté ensuite par son père entre les mains des moines de l’abbaye de Combelongue qui finirent de parfaire son éducation en lui enseignant la philosophie, les mathématiques, la géographie, l’astrologie, les langues, notamment le latin et le grec ainsi que les grands préceptes théologiques. Il fut récupéré par son père alors qu'il avait à peine vingt-et-un ans pour l'obliger à un mariage arrangé avec Blanche, la plus jolie fille d’un grand éleveur de brebis du département. Son avenir dans l’agriculture était donc tout tracé. Sa vie était néanmoins agréable au fin fond de l’Ariège et de leur union, naquit Louis, un adorable petit bambin plein de vie. Mais Malouin qui songeait sans cesse aux histoires de voyages à l’autre bout du monde, racontées pendant les repas par les moines, se mit à rêver d’aventure lui aussi. Le jour de ses vingt-cinq ans, il prit quelques affaires et fuit sa vie de paysan aisé pour voyager à travers le monde et vivre lui-même les histoires tant narrées pendant son enfance. Malouin était revenu cinq ans plus tard, un peu déçu de n’avoir pas trouvé le bout du monde tant recherché. Il reprit alors les travaux des champs avec son beau-père. Pour autant, il n’était pas rentré les mains vides, mais avec un baluchon rempli d’épices et autres plantes médicinales. Il avait tout de suite compris l’avance des peuples d’Orient dans les médecines douces et était convaincu de la supériorité de ces sciences modernes sur celles du monde occidental. Ce que Malouin avait mal évalué, c’était l’ouverture d’esprit des habitants du village. Un matin, un enfant était tombé malade de la peste, un mal terriblement contagieux qui allait à coup sûr se propager à tous les habitants. Il avait compris tout de suite que les autorités seraient obligées de brûler tout le village pour éviter la propagation de la maladie, n’hésitant pas une seconde à sacrifier les éventuels survivants. Cette idée le répugnait au plus haut point alors il soigna l’enfant sans même savoir s’il y parviendrait. Quand elle fut avertie d’un signe de rétablissement de l’enfant, la foudre de l’église se réveilla et fut impitoyable. À leurs yeux, Malouin était devenu un hérétique, prônant la magie noire. Même les parents du garçon, assurément sous la menace, témoignèrent contre lui. Malouin fut arrêté avec Blanche, sa jolie femme et Louis, son garçon aux longs cheveux blonds, à peine âgé de dix ans et ils furent condamnés au bûcher. Profitant d’une désorganisation de la garde, il prit la fuite précipitamment laissant derrière lui les deux amours de sa vie dont il savait le cruel destin qui les attendait. Les yeux remplis de larmes, il courut aussi vite qu’il put puis marcha sans se retourner pendant des semaines, pour que les soldats aux ordres du roi ne le rattrapent pas. La rumeur de l’évasion d’un dangereux fugitif pratiquant la magie noire se répandit comme une traînée de poudre dans toute la région. Depuis il se cache pour survivre et à chaque fois qu’il se sent en sécurité, il relâche son attention et a une pensée pour Louis et sa femme. Il n’y a pas un jour où la culpabilité d’avoir abandonné sa famille ne l’a pas envahi. Et maintenant qu’il est en pays cathare, il voudrait au plus vite atteindre le château de Montségur dont lui a parlé son vieil ami Pierre-Roger de Mirepoix pour trouver la protection divine des Templiers et se faire oublier quelque temps. Le temps efface tout.
Les entrailles du lapin ont été ôtées, le foie, les rognons et le cœur soigneusement mis à l’écart du reste des abats qui ont été jetés dans le feu, attisant de leur graisse, les braises ardentes. Avec les radis sauvages ramassés sur un talus, le fugitif salive déjà son repas de ce soir. De plus, braver la sûreté nationale n’a pas que des inconvénients. Tout en dégustant son lapin rôti à point, suçant le moindre morceau de viande collé à l’os, Malouin savoure les bruits nocturnes qu’offre cette forêt : les rares hululements des hiboux grands-ducs, le bruit des musaraignes qui se fraient un chemin et les sempiternels hurlements des loups qui, avec l’habitude, lui font de moins en moins peur. Il pense même en retirer une relative protection contre les voleurs de grand chemin, peu enclin à s’aventurer dans cette nature hostile la nuit avec ces bêtes sauvages qui les attaqueraient sans hésiter. Repu, il se rapproche de son feu qui crépite pour tenter de se réchauffer et d’accumuler un peu de chaleur avant de se coucher pour la nuit. Dormir dans la nature n’est pas chose aisée. Comme le faisaient les hommes de Cro-Magnon avant lui, il se réveillait souvent pour surveiller le feu et anticiper les dangers potentiels. Dès qu’il s’est assuré qu’aucun péril ne peut l’atteindre, il se rendort aussitôt. Pour s’isoler du sol, il a confectionné un matelas de mousse végétale épaisse et spongieuse ramassée par plaque sous les fougères. Sa grande couverture de fourrure par-dessus finit de parfaire son lit douillet. Avant de s’allonger, il n’oublie pas de mettre de nouveau quelques grosses bûches dans les flammes pour entretenir ce feu protecteur toute la nuit et murmure une courte prière pour conjurer les mauvais sorts. Enfin rassuré par son invocation, Il se couche et cale son baluchon sous sa tête pour s’endormir paisiblement du sommeil du juste. L’estomac plein, les songes sont plus beaux, plus sereins. Malouin rêve d’un monde meilleur et moins cruel. Quitter cette vie misérable et refonder une famille pleine d’enfants. Rendre de nouveau service à la communauté en transmettant son savoir et son expérience. Autant d’idées qui lui paraissent si lointaines, quasiment impossibles à réaliser dans l’immédiat. Dans son monde imaginaire, il aurait une femme ravissante avec qui il partagerait les plaisirs de l’amour. Il se tourne machinalement sur le dos. Il rêve qu’une jeune femme au corps de déesse se pose sur lui et le caresse. Son fantasme est criant de vérité. Il sourit. Il aperçoit alors le visage angélique d’une femme qui lui met la main sur la bouche. Il ne rêve pas. Elle a de beaux cheveux bouclés roux, des yeux bleu acier sous de longs cils et s’est assise sur son ventre pour lui bloquer les bras avec ses genoux. Malouin est d’un seul coup terrifié. Il avait imaginé un rempart pour les bêtes sauvages, mais celle-là a déjoué le stratagème. L’homme est costaud, aussi d’un coup de hanche, il arrive facilement à la renverser pour se libérer de son étreinte. Il s’extirpe de sa paillasse pour atteindre son poignard laissé près du feu. Il l’attrape à pleine main, le sang encore sanguinolent du lapin sur la lame. Il se retrouve coincé entre elle et le feu. Ne quittant pas l’assaillant des yeux, il réfléchit pour organiser sa défense face à cet agresseur inconnu. Deux flèches traversent alors les flammes et viennent quasiment en même temps se loger une dans l’épaule, l’autre au milieu du dos. Il écarquille grand les yeux, surpris par la douleur foudroyante qui irradie sa colonne vertébrale. Que se passe-t-il ? Pourquoi l’attaque-t-on ainsi par surprise ? L’étonnement laisse la place à une douleur aiguë et sans répit. Il tombe à genoux, comme foudroyé. Son corps se met à trembler. Il a des spasmes. Il tombe à plat dos sur le sol, cassant au passage les deux flèches dont il ne reste que les pointes plantées dans son corps qui se paralyse peu à peu. Seuls ses yeux restent grands ouverts. Les flèches sont à coup sûr empoisonnées Il voit apparaître les silhouettes floues de deux autres femmes aussi belles que la première. L’amazone guerrière qui l’a attaqué prend un long couteau, attend qu'il soit totalement paralysé et lui sectionne d’un coup sec et habile les organes génitaux. Malouin hurle. Les bêtes, dehors, se sont tues. Elle serre son trophée dégoulinant de sang encore chaud et l’entaille à la manière d’une figue trop mûre. Le sperme chaud coule le long de ses doigts. Elle laisse faire et une fois la semence arrivée à la dernière phalange, elle passe la main sous sa courte jupe de toile épaisse et s’introduit entre ses lèvres intimes. Ses yeux se révulsent de jouissance. Chacune se repasse le trophée funeste en suivant le même rite. Leur forfait accompli, la plus jeune des trois sort une barre de fer dont le bout plat est cramoisi par le feu. Sans doute avait-elle été placée dans le foyer ardent au début de leur crime. Elle le regarde avec un sourire plein de compassion et lui marque sur le côté gauche du torse un large « A » au fer rouge. Malouin, paralysé et émasculé, ne sent même plus la brûlure sur son épiderme. Elle appuie tellement fort que son cœur, comprimé, s’arrête de battre. Le fugitif dans un dernier râle comprend que jamais il ne concrétisera les rêves de cette nuit. Les jeunes filles finissent leur vile besogne en éparpillant le reste des braises avec leurs pieds pour éteindre le feu. Pas la peine de perdre du temps pour l’achever et faire disparaître le corps. Elles sont certaines que les loups ont déjà senti la chair fraîche et se chargeront de se débarrasser des restes.
Sur la route du retour qui les ramène à la brigade, la tension est palpable entre Kate et le Lieutenant Bourrin. Il ne supporte pas le manque de professionnalisme de son équipe. Pourtant, il a l’intelligence de ne pas en rajouter sur le retard inacceptable de sa collaboratrice. De ce fait, Kate n’ose pas engager la conversation, de peur de se faire copieusement réprimander. Elle sent que le moindre mot servirait à coup sûr d’étincelle pour le faire exploser. Pourtant, le Lieutenant Jean-Pierre Bourrin est un homme à part dans le monde de l’armée. Sorti de Saint-Cyr, on le dit proche de ses collaborateurs, cependant cet homme cultivé ne conçoit pas le travail médiocre. Expert en balistique et en explosifs grâce, il a fait ses premières armes à St Malo. Il est devenu ensuite chef de la brigade de Dunkerque pendant quinze ans avant de prendre en charge la section de recherche de la gendarmerie de Chambéry. Il n’hésite pas de temps en temps à donner de petites formations aux collègues pour leur apprendre l’art de la munition et des armes. Grand et élancé, les cheveux poivre et sel qui coiffent un visage buriné et au teint grisâtre du à l’excès de tabac, il passe son temps à essuyer des lunettes d’un autre temps qui recouvrent ses yeux d’un noir profond. Ses costumes bien taillés, de la même couleur que ses pupilles, lui donnent un autre charisme que l’uniforme réglementaire de la gendarmerie. Puis, le fait d’avoir une femme dans son équipe, jolie qui plus est, n’est pas pour lui déplaire, lui qui a travaillé presque exclusivement avec des hommes du rang.
Sur la route étroite qui redescend vers la ville, ils croisent la foule de voitures et motos estampillées aux couleurs des grands organes de presse qui foncent sur les lieux du drame. Un peu interloqués, les deux gendarmes se croient l’espace d’un instant sur une étape de montagne du Tour de France.
- Regardez-moi tous ces chacals. Ils viennent assouvir leur soif de sensationnel, lance le Lieutenant en soupirant. Cette histoire ne me dit rien qui vaille. Je n’aime pas qu’un tueur se balade dans les montagnes, juste avant la saison de ski. Les politiques vont encore me mettre la pression et j’ai horreur de ça.
Bourrin n’est pas un communicant, préférant le travail de terrain aux conférences de presse devant un parterre de journalistes. Kate essaie de le rassurer.
- Pfff ! Ne vous faites pas de bile. C’est une banale affaire de mœurs ou de crime passionnel. Croyez-moi, c’est une partie de jambes en l’air à la belle étoile qui a mal tourné, le drame classique de « la femme, le mari et l’amant ». Quand nous aurons retrouvé la femme, on saura lequel des deux était cet homme. En tout cas, on est loin d’un meurtre de professionnel. Le ou les tueurs nous ont même laissé les armes du crime en cadeau.
Le ton de la réponse de Kate est ferme. Elle veut montrer qu’elle est sûre d’elle pour essayer d’effacer la bévue de ce matin.
- Parlons-en de ces armes, rétorque le Lieutenant. Il n’y a pas besoin d’être un grand connaisseur pour savoir la valeur de ces deux dagues. L’assassin ne les a pas sorties du tiroir de la cuisine et ne les a encore moins trouvées derrière un arbre. Il les avait donc forcément prises avec lui. Je suppose alors que ce crime était prémédité. Si j’étais vous, je ne serais donc pas aussi formelle. De toute façon les premières vingt-quatre heures vont être déterminantes. Je veux que vous mettiez le paquet dans ce laps de temps. S’il vous faut des moyens, vous les aurez, pourvu que j’aie des résultats rapidement. J’ai déjà prévenu le légiste du caractère urgent de cette enquête et arrivé à la brigade, je téléphonerai directement au responsable du labo de Lyon qui est un ami, pour qu’il nous fasse passer en priorité. En attendant, trouvez-moi la provenance de ces putains de dagues. Le proc va bientôt me tomber sur le râble pour sa conférence de presse et il va vouloir des informations à donner aux journalistes.
Kate fait la moue. Cependant, elle reconnaît qu’il n’a pas tout à fait tort. Faute de mieux et en attendant les dernières investigations de Mat et Dudu restés sur la scène de crime, elle va privilégier en priorité sa théorie. Donc, première chose à faire : gagné du temps.
Arrivée dans les bâtiments de la brigade, elle prend son temps pour dire bonjour à Thomas qui a encore sa tête des mauvais jours, furieux de ne pas être sur cette affaire. Elle lui tape amicalement sur l’épaule pour lui faire comprendre qu’il aura de nombreuses autres occasions de devenir un brillant enquêteur. Kate se retourne et croche son blouson sur le portemanteau d’un autre âge, range un peu son bureau et nettoie consciencieusement son tableau blanc où sont généralement notés les indices importants pour suivre le fil de l’enquête. Ces corvées d’usage terminées, elle sort quelques pièces de monnaie de la poche de son jean’s pour s’offrir un mauvais café au distributeur. Elle déambule lentement dans le couloir, salue ses collègues dont la porte du bureau est restée ouverte et qui sont affairés à d’autres enquêtes, tout en lançant ses pièces en l’air avec dextérité. Elle arrive tranquillement à l’automate quand son téléphone sonne. C’est Dudu. Elle met ses trente centimes dans la fente de la machine et décroche.
- Je t’écoute, Dudu.
Le vrombissement de la machine à café l’oblige à s’éloigner un peu.
- On a apporté les pièces à conviction directement au laboratoire. On roule au gyro alors on sera de retour dans une grosse heure.
- Ok, je vous attends, magnez-vous !
Ses pensées plus accaparées par ce qu’elle va bien pouvoir faire ce soir que par cette nouvelle affaire, Kate manque de se brûler avec le gobelet en plastique bouillant resté accroché à la machine. Elle boit le breuvage trop chaud à petites gorgées en regardant par la petite fenêtre du patio, la langue à moitié anesthésiée. Son téléphone bipe un coup pour annoncer un sms. Elle regarde machinalement qui peut bien lui envoyer un message. Le numéro n’est pas masqué, pour autant il est inconnu dans son répertoire. Elle allait le lire quand Bourrin sort de son bureau, l’air toujours agacé. Elle jette son gobelet presque vide dans la poubelle décrépie par les années et retourne à son bureau. Elle analyse les premiers éléments, mais à vrai dire, cette enquête ne la passionne pas vraiment. Le temps paraissant une éternité, elle va se reprendre un café quand elle voit à travers la fenêtre de son bureau, la voiture de Mat et Dudu se garer dans le petit parking. Elle regarde machinalement sa montre. « Pas trop tôt » se dit-elle en décidant de descendre pour les accueillir.
- Qu’avez-vous trouvé ? interroge-t-elle impatiente, alors qu’ils sont encore devant l’accueil gardé par Thomas.
- On a passé la scène au peigne fin et on a trouvé une empreinte de médaillon dans la boue, comme si quelqu’un avait marché dessus avant de le récupérer. On en a fait un moulage.
Dudu lui montre la photo sur l’écran numérique de l’appareil. Kate voit une forme parfaitement circulaire avec marquée en son centre quelque chose d’une langue inconnue.
- On a retrouvé aussi dans l’âtre de la cheminée des résidus d’osier qui n’ont pas été entièrement calcinés. On dirait qu’on a brûlé un panier. Nous l’avons donné au labo. Franchement, le tueur est d’une maladresse pitoyable.
Kate pense comme Dudu. Elle a rarement vu une enquête commencer avec autant d’indices. En tout cas, une chose est certaine dans la tête de Kate. Le Lieutenant sera content, l’affaire sera bouclée avant le début de la saison de ski. Rassurée, elle regarde son texto : « Nous nous sommes rencontrés la semaine dernière à la conférence. Je souhaiterais vous inviter à dîner autour d’une bonne table afin que nous continuions cette discussion fort intéressante. Si vous le désirez, votre jour sera le mien. François »
François est un célèbre écrivain de polar. Il élabore aussi des scénarios de séries policières pour la télévision française et allemande. De dix ans son aîné, elle avait aimé son humour et sa finesse qui contrastait avec son activité d’écrivain de récits sombres et graves. Elle se rappelle avoir ri toute la soirée lors du buffet organisé après le colloque. Peut-être à cause d’un peu trop d’alcool, elle avait été sous le charme, comme envoûtée par chaque mot qu’il prononçait. Mais son métier a eu raison jusqu’à maintenant de toutes ses relations amoureuses alors Kate s’est forgé une carapace qui la protège des déceptions, mais aussi qui l’éloigne d’une relation plus durable. Elle pianote la réponse sur son téléphone pour lui confirmer le rendez-vous. Au moins, elle n’a plus de questions à se poser sur sa soirée.
