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… Comme après tout il n’y a pas impossibilité complète que la pièce soit jouée un jour ou l’autre, d’ici dix ou vingt ans, totalement ou en partie, autant commencer par ces quelques directions scéniques. Il est essentiel que les tableaux se suivent sans la moindre interruption. Dans le fond la toile la plus négligemment barbouillée, ou aucune, suffit. Les machinistes feront les quelques aménagements nécessaires sous les yeux mêmes du public pendant que l’action suit son cours. Au besoin rien n’empêchera les artistes de donner un coup de main. Les acteurs de chaque scène apparaîtront avant que ceux de la scène précédente aient fini de parler et se livreront aussitôt entre eux à leur petit travail préparatoire. Les indications de scène, quand on y pensera et que cela ne gênera pas le mouvement, seront ou bien affichées ou lues par le régisseur ou les acteurs eux-mêmes qui tireront de leur poche ou se passeront de l’un à l’autre les papiers nécessaires. S’ils se trompent, ça ne fait rien. Un bout de corde qui pend, une toile de fond mal tirée et laissant apparaître un mur blanc devant lequel passe et repasse le personnel sera du meilleur effet. Il faut que tout ait l’air provisoire, en marche, bâclé, incohérent, improvisé dans l’enthousiasme ! Avec des réussites, si possible, de temps en temps, car même dans le désordre il faut éviter la monotonie.
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Veröffentlichungsjahr: 2026
Paul Claudel
LE SOULIER DE SATIN
VERSION INTÉGRALE
© 2026 Librorium Editions
ISBN : 9782387411150
Deus escreve direito por linhas tortas(1).
Proverbe portugais.
Etiam peccata(2).
Saint Augustin.
Au peintre José Maria Sert(3).
… Comme après tout il n’y a pas impossibilité complète que la pièce soit jouée un jour ou l’autre, d’ici dix ou vingt ans, totalement ou en partie, autant commencer par ces quelques directions scéniques. Il est essentiel que les tableaux se suivent sans la moindre interruption. Dans le fond la toile la plus négligemment barbouillée, ou aucune, suffit. Les machinistes feront les quelques aménagements nécessaires sous les yeux mêmes du public pendant que l’action suit son cours. Au besoin rien n’empêchera les artistes de donner un coup de main. Les acteurs de chaque scène apparaîtront avant que ceux de la scène précédente aient fini de parler et se livreront aussitôt entre eux à leur petit travail préparatoire. Les indications de scène, quand on y pensera et que cela ne gênera pas le mouvement, seront ou bien affichées ou lues par le régisseur ou les acteurs eux-mêmes qui tireront de leur poche ou se passeront de l’un à l’autre les papiers nécessaires. S’ils se trompent, ça ne fait rien. Un bout de corde qui pend, une toile de fond mal tirée et laissant apparaître un mur blanc devant lequel passe et repasse le personnel sera du meilleur effet. Il faut que tout ait l’air provisoire, en marche, bâclé, incohérent, improvisé dans l’enthousiasme ! Avec des réussites, si possible, de temps en temps, car même dans le désordre il faut éviter la monotonie.
L’ordre est le plaisir de la raison : mais le désordre est le délice de l’imagination.
Je suppose que ma pièce soit jouée par exemple un jour de Mardi-Gras à quatre heures de l’après-midi. Je rêve une grande salle chauffée par un spectacle précédent, que le public envahit et que remplissent les conversations. Par les portes battantes on entend le tapage sourd d’un orchestre bien nourri qui fonctionne dans le foyer. Un autre petit orchestre nasillard dans la salle s’amuse à imiter les bruits du public en les conduisant et en leur donnant peu à peu une espèce de rythme et de figure.
Apparaît sur le proscenium devant le rideau baissé L’ANNONCIER. C’est un solide gaillard barbu et qui a emprunté aux plus attendus Velasquez ce feutre à plumes, cette canne sous son bras et ce ceinturon qu’il arrive péniblement à boutonner. Il essaye de parler, mais chaque fois qu’il ouvre la bouche et pendant que le public se livre à un énorme tumulte préparatoire, il est interrompu par un coup de cymbale, une clochette niaise, un trille strident du fifre, une réflexion narquoise du basson, une espièglerie d’ocarina, un rot de saxophone. Peu à peu tout se tasse, le silence se fait. On n’entend plus que la grosse caisse qui fait patiemment poum poum poum, pareille au doigt résigné de Madame Bartet(4) battant la table en cadence pendant qu’elle subit les reproches de Monsieur le Comte. Au-dessous roulement pianissimo de tambour avec des forte de temps en temps jusqu’à ce que le public ait fait à peu près silence.
L’ANNONCIER, un papier à la main, tapant fortement le sol avec sa canne, annonce :
LE SOULIER DE SATIN
ou
LE PIRE N’EST PAS TOUJOURS SÛR
action espagnole en quatre journées
Coup bref de trompette.
La scène de ce drame est le monde et plus spécialement l’Espagne à la fin du XVIe, à moins que ce ne soit le commencement du XVIIe siècle. L’auteur s’est permis de comprimer les pays et les époques, de même qu’à la distance voulue plusieurs lignes de montagnes séparées ne sont qu’un seul horizon.
Encore un petit coup de trompette. Coup prolongé de sifflet comme pour la manœuvre d’un bateau.
Le rideau se lève.
PERSONNAGES DE LA PREMIÈRE JOURNÉE
L’ANNONCIER.
LE PÈRE JÉSUITE.
DON PÉLAGE.
DON BALTHAZAR.
DOÑA PROUHÈZE (Doña Merveille).
DON CAMILLE.
DOÑA ISABEL.
DON LUIS.
LE ROI D’ESPAGNE.
LE CHANCELIER.
DON RODRIGUE.
LE CHINOIS.
LA NÉGRESSE JOBARBARA.
LE SERGENT NAPOLITAIN.
DON FERNAND.
DOÑA MUSIQUE (Doña Délices).
L’ANGE GARDIEN.
L’ALFÉRÈS.
SOLDATS.
L’ANNONCIER, LE PÈRE JÉSUITE.
L’ANNONCIER
Fixons, je vous prie, mes frères, les yeux sur ce point de l’Océan Atlantique qui est à quelques degrés au-dessous de la Ligne à égale distance de l’Ancien et du Nouveau Continent. On a parfaitement bien représenté ici l’épave d’un navire démâté qui flotte au gré des courants. Toutes les grandes constellations de l’un et de l’autre hémisphères, la Grande Ourse, la Petite Ourse, Cassiopée, Orion, la Croix du Sud, sont suspendues en bon ordre comme d’énormes girandoles et comme de gigantesques panoplies autour du ciel. Je pourrais les toucher avec ma canne. Autour du ciel. Et ici-bas un peintre qui voudrait représenter l’œuvre des pirates – des Anglais probablement – sur ce pauvre bâtiment espagnol, aurait précisément l’idée de ce mât, avec ses vergues et ses agrès, tombé tout au travers du pont, de ces canons culbutés, de ces écoutilles ouvertes, de ces grandes taches de sang et de ces cadavres partout, spécialement de ce groupe de religieuses écroulées l’une sur l’autre. Au tronçon du grand mât est attaché un Père Jésuite, comme vous voyez, extrêmement grand et maigre. La soutane déchirée laisse voir l’épaule nue. Le voici qui parle comme il suit : « Seigneur, je vous remercie de m’avoir ainsi attaché… » Mais c’est lui qui va parler. Écoutez bien, ne toussez pas et essayez de comprendre un peu. C’est ce que vous ne comprendrez pas qui est le plus beau, c’est ce qui est le plus long qui est le plus intéressant et c’est ce que vous ne trouverez pas amusant qui est le plus drôle.
Sort l’Annoncier.
LE PÈRE JÉSUITE
Seigneur, je Vous remercie de m’avoir ainsi attaché ! Et parfois il m’est arrivé de trouver vos commandements pénibles.
Et ma volonté en présence de Votre règle
Perplexe, rétive.
Mais aujourd’hui il n’y a pas moyen d’être plus serré à Vous que je ne le suis et j’ai beau vérifier chacun de mes membres, il n’y en a plus un seul qui de Vous soit capable de s’écarter si peu.
Et c’est vrai que je suis attaché à la croix, mais la croix où je suis n’est plus attachée à rien. Elle flotte sur la mer.
La mer libre à ce point où la limite du ciel connu s’efface
Et qui est à égale distance de ce monde ancien que j’ai quitté
Et de l’autre nouveau.
Tout a expiré autour de moi, tout a été consommé sur cet étroit autel qu’encombrent les corps de mes sœurs l’une sur l’autre, la vendange sans doute ne pouvait se faire sans désordre,
Mais tout, après un peu de mouvement, est rentré dans la grande paix paternelle.
Et si je me croyais abandonné, je n’ai qu’à attendre le retour de cette puissance immanquable sous moi qui me reprend et me remonte avec elle comme si pour un moment je ne faisais plus qu’un avec le réjouissement de l’abîme,
Cette vague, voici bientôt la dernière pour m’emporter.
Je prends, je me sers de toute cette œuvre indivisible que Dieu a faite tout à la fois et à laquelle je suis étroitement amalgamé à l’intérieur de Sa sainte volonté, ayant renoncé la mienne,
De ce passé dont avec l’avenir est faite une seule étoffe indéchirable,
De cette mer qui a été mise à ma disposition,
Du souffle que je ressens tour à tour avec sa cessation sur ma face, de ces deux mondes amis, et là-haut dans le ciel de ces grandes constellations incontestables,
Pour bénir cette terre que mon cœur devinait là-bas dans la nuit, tant désirée !
Que la bénédiction sur elle soit celle d’Abel le pasteur au milieu de ses fleuves et de ses forêts ! Que la guerre et la dissension l’épargnent ! Que l’Islam ne souille point ses rives, et cette peste encore pire qu’est l’hérésie !
Je me suis donné à Dieu et maintenant le jour du repos et de la détente est venu et je puis me confier à ces liens qui m’attachent.
On parle d’un sacrifice quand à chaque choix à faire il ne s’agit que de ce mouvement presque imperceptible comme de la main.
C’est le mal seul à dire vrai qui exige un effort, puisqu’il est contre la réalité, se disjoindre à ces grandes forces continues qui de toutes parts nous adoptent et nous engagent.
Et maintenant voici la dernière oraison de cette messe que mêlé déjà à la mort je célèbre par le moyen de moi-même : Mon Dieu, je Vous prie pour mon frère Rodrigue ! Mon Dieu, je Vous supplie pour mon fils Rodrigue !
Je n’ai pas d’autre enfant, ô mon Dieu, et lui sait bien qu’il n’aura pas d’autre frère.
Vous le voyez qui d’abord s’était engagé sur mes pas sous l’étendard qui porte Votre monogramme, et maintenant sans doute parce qu’il a quitté Votre noviciat il se figure qu’il Vous tourne le dos,
Son affaire à ce qu’il imagine n’étant pas d’attendre, mais de conquérir et de posséder
Ce qu’il peut, comme s’il y avait rien qui ne Vous appartînt et comme s’il pouvait être ailleurs que là où Vous êtes.
Mais, Seigneur, il n’est pas si facile de Vous échapper, et s’il ne va pas à Vous par ce qu’il a de clair, qu’il y aille par ce qu’il a d’obscur ; et par ce qu’il a de direct, qu’il yaille par ce qu’il a d’indirect ; et par ce qu’il a de simple,
Qu’il y aille par ce qu’il a en lui de nombreux, et de laborieux et d’entremêlé,
Et s’il désire le mal, que ce soit un tel mal qu’il ne soit compatible qu’avec le bien,
Et s’il désire le désordre, un tel désordre qu’il implique l’ébranlement et la fissure de ces murailles autour de lui qui lui barraient le salut,
Je dis à lui et à cette multitude avec lui qu’il implique obscurément.
Car il est de ceux-là qui ne peuvent se sauver qu’en sauvant toute cette masse qui prend leur forme derrière eux.
Et déjà Vous lui avez appris le désir, mais il ne se doute pas encore ce que c’est que d’être désiré.
Apprenez-lui que Vous n’êtes pas le seul à pouvoir être absent ! Liez-le par le poids de cet autre être sans lui si beau qui l’appelle à travers l’intervalle !
Faites de lui un homme blessé parce qu’une fois en cette vie il a vu la figure d’un ange !
Remplissez ces amants d’un tel désir qu’il implique à l’exclusion de leur présence dans le hasard journalier
L’intégrité primitive et leur essence même telle que Dieu les a conçus autrefois dans un rapport inextinguible !
Et ce qu’il essayera de dire misérablement sur la terre, je suis là pour le traduire dans le Ciel.
DON PÉLAGE, DON BALTHAZAR.
La façade d’une maison d’homme noble en Espagne. Première heure de la matinée. Un jardin rempli d’orangers.
Une petite fontaine de faïence bleue sous les arbres.
DON PÉLAGE
Don Balthazar, il y a deux chemins qui partent de cette maison.
Et l’un, si le regard pouvait l’auner d’un seul coup, à travers maintes villes et villages
Montant, redescendant, comme l’écheveau en désordre sur les chevalets d’un cordier,
Tire d’ici directement à la mer, non loin d’une certaine hôtellerie que je connais parmi de gros arbres cachée.
C’est par là qu’un cavalier en armes escorte Doña Prouhèze. Oui, je veux que par lui Doña Prouhèze soit enlevée à mes yeux.
Cependant que par un autre chemin entre les genêts, tournoyant et montant parmi les roches parsemées,
J’accéderai à l’appel que cette tache blanche là-haut m’adresse,
Cette lettre de la veuve dans la montagne, cette lettre de ma cousine dans ma main.
Et Merveille, pour Madame il n’y a pas autre chose à faire que bien regarder la ligne de la mer vers l’Est.
En attendant que ces voiles y paraissent qui doivent nous ramener, elle et moi, en notre Gouvernement d’Afrique.
DON BALTHAZAR
Eh quoi, Seigneur, si tôt déjà partir !
Cette maison de votre enfance, après tant de mois sur un sol barbare, quoi, de nouveau la quitter !
DON PÉLAGE
Il est vrai, c’est le seul endroit au monde où je me sente compris et accepté.
C’est ici où je cherchais refuge en silence, du temps où j’étais le Terrible Juge de Sa Majesté, extirpateur des brigands et de la rébellion.
On n’aime pas un juge.
Mais moi, j’ai appris tout de suite qu’il n’y avait pas de plus grande charité que de tuer les êtres malfaisants.
Que de journées j’ai passées ici, n’ayant pour compagnie du matin jusqu’au soir que mon vieux jardinier,
Ces orangers que j’arrosais moi-même et cette petite chèvre qui n’avait pas peur de moi !
Oui, elle me donnait par jeu des coups de tête et venait manger des feuilles de vigne dans ma main.
DON BALTHAZAR
Maintenant voici cette Doña Merveille qui est plus pour vous que la petite chèvre.
DON PÉLAGE
Prenez-en soin, Don Balthazar, en ce voyage difficile. Je la remets à votre honneur.
DON BALTHAZAR
Quoi, c’est à moi que vous voulez confier Doña Prouhèze ?
DON PÉLAGE
Pourquoi non ? ne m’avez-vous pas dit vous-même que vos devoirs vous appellent en Catalogne ? Votre chemin n’en sera pas fort allongé.
DON BALTHAZAR
Je vous prie de m’excuser. N’est-il point d’autre cavalier à qui remettre ce soin ?
DON PÉLAGE
Point d’autre.
DON BALTHAZAR
Don Camille, par exemple, votre cousin et lieutenant là-bas, qui va partir tout à l’heure ?
DON PÉLAGE, durement.
Il partira seul.
DON BALTHAZAR
Et ne pouvez-vous laisser Doña Prouhèze à vous attendre ici ?
DON PÉLAGE
Je n’aurai pas le temps de revenir.
DON BALTHAZAR
Quel devoir impérieux vous appelle ?
DON PÉLAGE
Ma cousine Doña Viriana, qui se meurt et aucun homme auprès d’elle.
Point d’argent dans l’humble et altière demeure, à peine de pain,
Plus six filles à marier dont l’aînée ne s’éloigne de vingt ans que peu.
DON BALTHAZAR
N’est-ce point celle-là que nous appelions Doña Musique ? – j’ai résidé là-bas au temps que je faisais des levées pour les Flandres –
À cause de cette guitare qu’elle ne quittait pas et dont elle ne jouait jamais,
Et de ces grands yeux croyants ouverts sur vous et prêts à absorber toutes les merveilles,
Et de ces dents comme des amandes fraîches qui mordaient la lèvre écarlate, et de son rire !
DON PÉLAGE
Pourquoi ne l’avez-vous pas épousée ?
DON BALTHAZAR
Je suis plus gueux qu’un vieux loup.
DON PÉLAGE
Et tout l’argent que tu gagnes passe à ton frère, le chef de la Maison là-bas en Flandre ?
DON BALTHAZAR
Il n’y en a pas de meilleure entre l’Escaut et la Meuse.
DON PÉLAGE
Je me charge de Musique et toi je te confie Prouhèze.
DON BALTHAZAR
Comme vous-même, Seigneur, oui-da, malgré mon âge,
Je me sens plutôt fait pour être l’époux d’une jolie femme que son protecteur.
DON PÉLAGE
Ni elle ni vous, noble ami, j’en suis sûr, n’avez à redouter ces quelques jours de compagnie,
Et d’ailleurs vous trouverez toujours la servante de ma femme avec elle ; gare à la noire Jobarbara ! Un pêcher n’est pas mieux défendu qui pousse tout au travers d’un figuier de Barbarie.
Puis votre attente ne sera pas longue : en peu de temps j’aurai mis ordre à tout.
DON BALTHAZAR
Et marié les six filles ?
DON PÉLAGE
Déjà pour chacune d’elles j’ai choisi deux maris, et le commandement est parti qui convoque mes galants ; qui oserait résister à Pélage, le Terrible Juge ?
Elles n’auront qu’à choisir, ou autrement j’ai choisi pour elles, moi,
Le cloître qui les attend.
L’Aragonais n’est pas plus sûr de son affaire qui arrive sur la place du marché avec six cavales neuves. Elles sont là toutes ensemble tranquilles à l’ombre d’un grand châtaignier
Et ne voient pas l’acheteur qui passe de l’une à l’autre avec tendresse et connaissance, cachant le mors derrière son dos.
DON BALTHAZAR, avec un gros soupir.
Adieu, Musique !
DON PÉLAGE
Et pendant qu’il me reste un peu de temps, je vais achever de vous expliquer la situation sur la côte d’Afrique. Le sultan Mouley(5)… (Ils s’éloignent.)
DON CAMILLE, DOÑA PROUHÈZE.
Une autre partie du même jardin. Midi. La longue muraille d’un côté à l’autre de la scène d’une espèce de charmille formée de plantes aux feuilles épaisses. Obscurité résultant de l’ombre d’arbres compacts. Par quelques interstices passent cependant des rayons de soleil qui font des taches ardentes sur le sol.
Du côté invisible de la charmille et ne laissant paraître à travers les feuilles pendant qu’elle marche au côté de Don Camille que des éclairs de sa robe rouge, Doña Prouhèze. Du côté visible Don Camille.
DON CAMILLE
Je suis reconnaissant à Votre Seigneurie de m’avoir permis de lui dire adieu.
DOÑA PROUHÈZE
Je ne vous ai rien permis et Don Pélage ne m’a rien défendu.
DON CAMILLE
Cette charmille entre nous prouve que vous ne voulez pas me voir.
DOÑA PROUHÈZE
N’est-ce pas assez que je vous entende ?
DON CAMILLE
Où je suis je n’importunerai plus souvent Monsieur le Capitaine général.
DOÑA PROUHÈZE
Vous retournerez là-bas à Mogador ?
DON CAMILLE
C’est le bon côté du pays, loin de Ceuta et de ses bureaux, loin de cette grosse peinture bleue où la rame des galions en blanc écrit incessamment le nom du Roi d’Espagne.
Ce que j’apprécie le plus est cette barre de quarante pieds qui me coûte une barcasse ou deux de temps en temps et qui ennuie un peu les visiteurs.
Mais, comme on dit : ceux qui viennent me voir me font honneur, ceux qui ne viennent pas me voir me font plaisir.
DOÑA PROUHÈZE
Cela vous sépare aussi de tous renforts et ravitaillements.
DON CAMILLE
J’essaye de m’en passer.
DOÑA PROUHÈZE
Heureusement que le Maroc en ce moment est partagé entre trois ou quatre sultans ou prophètes qui se font la guerre ; c’est vrai ?
DON CAMILLE
C’est vrai, c’est ma petite chance.
DOÑA PROUHÈZE
Et personne mieux que vous, n’est-ce pas, pour en profiter ?
DON CAMILLE
Oui, je parle toutes les langues. Mais je sais ce que vous pensez.
Vous pensez à ce voyage de deux ans que j’ai fait à l’intérieur du pays, déguisé en marchand juif.
Beaucoup de gens disent que cela n’est pas le fait d’un gentilhomme ni d’un chrétien.
DOÑA PROUHÈZE
Je ne l’ai pas pensé. Personne n’a jamais pensé que vous fussiez un renégat. Vous le voyez par ce poste d’honneur que le Roi vous a remis.
DON CAMILLE
Oui, un poste d’honneur comme un chien sur une barrique au milieu de l’océan. Mais je n’en veux point d’autre.
Et beaucoup de gens aussi disent qu’il y a du Maure dans mon cas, à cause de ce teint un peu sombre.
DOÑA PROUHÈZE
Je ne l’ai pas pensé. Je sais que vous êtes de fort bonne famille.
DON CAMILLE
Va pour le Maure !
Tout bon gentilhomme sait qu’il n’y a qu’à taper dessus comme à la quintaine.
Théoriquement, car en fait nous nous y frottons le moins possible.
DOÑA PROUHÈZE
Vous savez que je pense comme vous. Moi aussi j’aime cette race dangereuse.
DON CAMILLE
Est-ce que je les aime ? Non, mais je n’aime pas l’Espagne.
DOÑA PROUHÈZE
Qu’entends-je, Don Camille ?
DON CAMILLE
Il y a des gens qui trouvent leur place toute faite en naissant,
Serrés et encastrés comme un grain de maïs dans la quenouille compacte :
La religion, la famille, la patrie.
DOÑA PROUHÈZE
Est-ce que vous êtes dégagé de tout cela ?
DON CAMILLE
N’est-ce pas, vous aimeriez que je vous rassure ? C’est comme ma mère qui voulait que je lui dise constamment les choses qu’elle pensait elle-même. Ce « sourire câlin » pour toute réponse, comme elle me le reprochait !
Ah ! ses autres fils et filles, je dois dire qu’elle n’y pensait guère ! Elle n’avait que mon nom sur les lèvres en mourant. Et cet Enfant Prodigue(6), pour passer à un autre sujet, un très mauvais sujet,
Est-ce que vous croyez que c’est vrai qu’il mangeait son bien avec les gloutons et les prostituées ? Ah ! il s’était mis dans des affaires autrement passionnantes !
Des spéculations à faire frire les cheveux sur la tête avec les Carthaginois et les Arabes ! C’est le nom même qui était compromis, vous sentez ?
Croyez-vous que le Père pensait à autre chose qu’à ce fils chéri ? Tout le long des jours. On ne lui en laissait guère le moyen.
DOÑA PROUHÈZE
Qu’entendez-vous par ce « sourire câlin » ?
DON CAMILLE
Comme si nous étions d’accord en dessous, comme si tout cela était de complicité avec elle. Un petit clin d’œil, comme ça ! C’est cela qui la mettait hors d’elle-même. Pauvre maman !
Et cependant qui diable m’a fait, je vous prie, si ce n’est elle seule ?
DOÑA PROUHÈZE
Je ne suis pas chargée de vous refaire.
DON CAMILLE
Qu’en savez-vous ? Mais c’est peut-être moi qui suis chargé de vous défaire.
DOÑA PROUHÈZE
Ce sera difficile, Don Camille.
DON CAMILLE
Ce sera difficile, et cependant vous êtes déjà là qui m’écoutez malgré la défense de votre mari, à travers ce mur de feuilles. J’aperçois votre petite oreille.
DOÑA PROUHÈZE
Je sais que vous avez besoin de moi.
DON CAMILLE
Vous entendez que je vous aime ?
DOÑA PROUHÈZE
J’ai dit ce que j’ai dit.
DON CAMILLE
Et je ne vous fais point trop horreur ?
DOÑA PROUHÈZE
À cela vous ne pouvez réussir ainsi tout de suite.
DON CAMILLE
Dites, personne qui m’écoutez invisible et qui cheminez d’un même pas avec moi de l’autre côté de ce branchage, ce n’est pas tentant ce que je vous offre ?
D’autres à la femme qu’ils aiment montrent des perles, des châteaux, que sais-je ? des forêts, cent fermes, une flotte sur la mer, des mines, un royaume,
Une vie paisible et honorée, une coupe de vin à boire ensemble.
Mais moi, ce n’est rien de tout cela que je vous propose, attends ! je sais que je vais toucher la fibre la plus secrète de ton cœur,
Mais une chose si précieuse que pour l’atteindre avec moi rien ne coûte, et vous vous ennuierez de vos biens, famille, patrie, de votre nom et de votre honneur même !
Oui, que faisons-nous ici, partons, Merveille !
DOÑA PROUHÈZE
Et quelle est cette chose si précieuse que vous m’offrez ?
DON CAMILLE
Une place avec moi où il n’y ait absolument plus rien ! Nada(7) ! rrac !
DOÑA PROUHÈZE
Et c’est ça ce que vous voulez me donner ?
DON CAMILLE
N’est-ce rien que ce rien qui nous délivre de tout ?
DOÑA PROUHÈZE
Mais moi, j’aime la vie, Seigneur Camille ! J’aime le monde, j’aime l’Espagne ! J’aime ce ciel bleu, j’aime le bon soleil ! J’aime ce sort que le bon Dieu m’a fait.
DON CAMILLE
J’aime tout cela aussi. L’Espagne est belle. Grand Dieu, que ce serait bon si on pouvait la quitter une bonne fois et pour jamais !
DOÑA PROUHÈZE
N’est-ce pas ce que vous avez fait ?
DON CAMILLE
On revient toujours.
DOÑA PROUHÈZE
Mais est-ce qu’il existe, ce lieu où il n’y a absolument plus rien ?
DON CAMILLE
Il existe, Prouhèze.
DOÑA PROUHÈZE
Quel est-il ?
DON CAMILLE
Un lieu où il n’y a plus rien, un cœur où il n’y a pas autre chose que toi.
DOÑA PROUHÈZE
Vous détournez la tête en disant cela afin que je ne voie pas sur vos lèvres que vous vous moquez.
DON CAMILLE
Quand je dis que l’amour est jaloux, prétendez-vous que vous ne comprenez pas ?
DOÑA PROUHÈZE
Quelle femme ne le comprendrait ?
DON CAMILLE
Celle qui aime, les poètes ne disent-ils pas qu’elle gémit de n’être pas toute chose pour l’être qu’elle a choisi ? Il faut qu’il n’ait plus besoin que d’elle seule.
C’est la mort et le désert qu’elle apporte avec elle.
DOÑA PROUHÈZE
Ah ! ce n’est pas la mort, mais la vie que je voudrais apporter à celui que j’aime,
La vie, fût-ce au prix de la mienne !
DON CAMILLE
Mais n’êtes-vous pas vous-même plus que ces royaumes à posséder, plus que cette Amérique à faire sortir de la mer ?
DOÑA PROUHÈZE
Je suis plus.
DON CAMILLE
Et qu’est-ce qu’une Amérique à créer auprès d’une âme qui s’engloutit ?
DOÑA PROUHÈZE
Faut-il donner mon âme pour sauver la vôtre ?
DON CAMILLE
Il n’y a pas d’autre moyen.
DOÑA PROUHÈZE
Si je vous aimais, cela me serait facile.
DON CAMILLE
Si vous ne m’aimez pas, aimez mon infortune.
DOÑA PROUHÈZE
Quelle infortune si grande ?
DON CAMILLE
Empêchez-moi d’être seul !
DOÑA PROUHÈZE
Mais n’est-ce pas cela à quoi vous n’avez cessé de travailler ?
Quel est l’ami que vous n’ayez découragé ? le lien que vous n’ayez rompu ? le devoir que vous n’ayez accueilli avec ce sourire dont vous me parliez tout à l’heure ?
DON CAMILLE
Si je suis vide de tout, c’est afin de mieux vous attendre.
DOÑA PROUHÈZE
Dieu seul remplit.
DON CAMILLE
Et qui sait, ce Dieu, si vous seule n’étiez pas capable de me l’apporter ?
DOÑA PROUHÈZE
Je ne vous aime pas.
DON CAMILLE
Et moi, je vais être si malheureux et si criminel, oui, je vais faire de telles choses, Doña Prouhèze,
Que je vous forcerai bien de venir à moi, vous et ce Dieu que vous gardez si jalousement pour vous, comme s’il était venu pour les justes.
DOÑA PROUHÈZE
Ne blasphémez pas !
DON CAMILLE
C’est vous qui me parlez de Dieu ; je n’aime pas ce sujet.
Et croyez-vous que ce soit le Fils Prodigue qui ait demandé pardon ?
DOÑA PROUHÈZE
L’Évangile le dit.
DON CAMILLE
Moi, je tiens que c’est le Père, oui, pendant qu’il lavait les pieds blessés de cet explorateur.
DOÑA PROUHÈZE
Vous reviendrez aussi.
DON CAMILLE
Alors je ne veux pas de musique ce jour-là ! pas d’invités ni de veau gras ! pas de cette pompe publique.
Je veux qu’il soit aveugle comme Jacob pour qu’il ne me voie pas.
Vous vous rappelez cette scène quand Joseph fait sortir tous ses frères pour être seul avec Israël ?
Nul ne sait ce qui s’est passé entre eux à ce moment, il y en a pour jusqu’à la fin du monde, de quoi remplir cinq minutes d’agonie !
DOÑA PROUHÈZE
Don Camille, est-ce donc si difficile que d’être tout simplement un honnête homme ? un fidèle chrétien, un fidèle soldat, un fidèle serviteur de Sa Majesté,
Un très fidèle époux de la femme qui vous aura trouvé ?
DON CAMILLE
Tout cela est trop encombrant, et lent, et compliqué,
Les autres éternellement sur nous, j’étouffe ! Ah ! n’en avoir jamais fini de cette prison compacte et de toute cette pile de corps mous !
Tout cela qui nous empêche de suivre notre appel
DOÑA PROUHÈZE
Quel est donc cet appel irrésistible ?
DON CAMILLE
Dites-moi que vous ne l’avez pas ressenti vous-même ? Les moucherons ne sont pas plus faits pour résister à cette extase de la lumière, quand elle pompe la nuit,
Que les cœurs humains à cet appel du feu capable de les consumer. L’appel de l’Afrique !
La terre ne serait point ce qu’elle est si elle n’avait ce carreau de feu sur le ventre, ce cancer rongeur, ce rayon qui lui dévore le foie, ce trépied attisé par le souffle des océans, cet antre fumant, ce fourneau où vient se dégraisser l’ordure de toutes les respirations animales !
Nous ne sommes pas toute chose entre nos quatre murs.
Vous avez beau tout fermer, vous avez beau vous arranger entre vous, vous ne pouvez pas exclure cette plus grande part de l’humanité dont vous avez convenu de vous passer et pour laquelle le Christ aussi cependant est mort.
Ce souffle sur vous qui fait frémir vos feuillages et battre vos jalousies, c’est l’Afrique qui l’appelle, en proie à son éternel supplice !
D’autres explorent la mer, et moi, pourquoi ne m’enfoncerais-je pas aussi loin qu’il est possible d’aller, vers cette autre frontière de l’Espagne, le feu !
DOÑA PROUHÈZE
Les capitaines que le Roi envoie vers ces Indes nouvelles ne travaillent pas pour eux, mais pour leur maître.
DON CAMILLE
Je n’ai pas besoin de penser tout le temps au Roi d’Espagne, n’est-il pas là partout où il y a un de ses sujets ? Tant mieux pour lui que je pénètre où son nom ne peut passer.
Moi, ce n’est pas un monde nouveau qu’on m’a donné pour le pétrir à ma fantaisie,
C’est un livre vivant que j’ai à étudier et le commandement que je désire ne s’acquiert que par la science.
Un Alcoran(8) dont les lignes sont faites de ce rang de palmiers là-bas, de ces villes nacrées sur le bord de l’horizon comme un titre,
Et les lettres, de ces foules dans l’ombre des rues étroites aux yeux de braise, de ces formes empaquetées qui ne peuvent sortir une main sans qu’elle devienne de l’or.
Comme les Hollandais vivent de la mer, ainsi ces peuples à la frontière même de l’humanité (non parce que la terre cesse mais parce que le feu commence) de l’exploitation de ces rives au delà du lac ardent.
C’est là que je me taillerai un domaine pour moi, une insolente petite place pour moi seul entre les deux mondes.
DOÑA PROUHÈZE
Pour vous seul ?
DON CAMILLE
Pour moi seul. Une petite place que j’y sois plus perdu qu’une petite pièce d’or dans une cassette oubliée. Telle que nulle autre que vous jamais n’est capable de venir m’y rechercher.
DOÑA PROUHÈZE
Je ne viendrai pas vous rechercher.
DON CAMILLE
Je vous donne rendez-vous.
DOÑA ISABEL, DON LUIS.
Une rue dans une ville d’Espagne quelconque.
Une haute fenêtre garnie de barreaux de fer.
Derrière les barreaux Doña Isabel, et dans la rue, Don Luis.
DOÑA ISABEL
Je jure de ne pas être la femme d’un autre que Votre Seigneurie. Demain mon frère, ce cruel tyran, m’arrache à Ségovie. Je suis une des filles d’honneur qui accompagnent Notre-Dame quand elle s’en va à la Porte de Castille recevoir l’hommage de Santiago. Armez-vous, emmenez quelques compagnons courageux. Il vous sera facile dans quelque défilé de montagne de m’enlever à la faveur de la nuit et de la forêt. Ma main.
Elle la lui donne.
DOÑA PROUHÈZE, DON BALTHAZAR.
Même lieu qu’à la scène II. Le soir. Toute une caravane prête à partir. Mules, bagages, armes, chevaux sellés, etc.
DON BALTHAZAR
Madame, puisqu’il a plu à votre époux par une inspiration subite de me confier le commandement de Votre Seigneurie hautement respectée,
Il m’a paru nécessaire, avant de partir, de vous donner communication des clauses qui doivent régler notre entretien.
DOÑA PROUHÈZE
Je vous écoute avec soumission.
DON BALTHAZAR
Ah ! je voudrais être encore à la retraite de Bréda(9) ! Oui, plutôt que le commandement d’une jolie femme,
Je préfère celui d’une troupe débandée de mercenaires sans pain que l’on conduit à travers un pays de petits bois vers un horizon de potences !
DOÑA PROUHÈZE
Ne vous désolez pas, Seigneur, et donnez-moi ce papier que je vois tout prêt dans votre main.
DON BALTHAZAR
Lisez-le, je vous prie, et veuillez y mettre votre seing à la marque que j’ai faite.
Oui, je me suis senti tout soulagé depuis que j’ai couché ainsi mes ordres sur ce papier. C’est lui qui nous commandera à tous désormais, moi le premier.
Vous y trouverez toute chose bien indiquée, les étapes, les heures du départ et des repas,
Et ces moments aussi où vous aurez permission de m’entretenir, car je sais qu’on ne saurait condamner les femmes au silence.
Alors je vous raconterai mes campagnes, les origines de ma famille, les mœurs de la Flandre, mon pays.
DOÑA PROUHÈZE
Mais moi aussi, n’aurai-je pas licence de dire un mot parfois ?
DON BALTHAZAR
Sirène, je ne vous ai prêté déjà les oreilles que trop !
DOÑA PROUHÈZE
Est-il si désagréable de penser que pendant quelques jours mon sort et ma vie ne seront pas moins pour vous que votre propre vie ?
Et qu’étroitement associés, vous sentirez bien à chaque minute que j’ai pour défenseur vous seul !
DON BALTHAZAR
Je le jure ! on ne vous tirera pas d’entre mes mains.
DOÑA PROUHÈZE
Pourquoi essayerais-je de fuir alors que vous me conduisez là précisément où je voulais aller ?
DON BALTHAZAR
Et ce que j’avais refusé, c’est votre époux qui me l’enjoint !
DOÑA PROUHÈZE
Si vous m’aviez refusé, alors je serais partie seule. Oui-da, j’aurais trouvé quelque moyen.
DON BALTHAZAR
Doña Merveille, je suis fâché d’entendre ainsi parler la fille de votre père.
DOÑA PROUHÈZE
Était-ce un homme qu’on avait habitude de contrarier dans ses desseins ?
DON BALTHAZAR
Non, pauvre Comte ! Ah ! quel ami j’ai perdu ! Je me ressens encore de ce grand coup d’épée qu’il me fournit au travers du corps un matin de carnaval. C’est ainsi que commença notre fraternité.
Il me semble que je le revois quand je vois vos yeux, vous y étiez déjà.
DOÑA PROUHÈZE
Je ferais mieux de ne pas vous dire que j’ai envoyé cette lettre.
DON BALTHAZAR
Une lettre à qui ?
DOÑA PROUHÈZE
À Don Rodrigue, oui, pour qu’il vienne me retrouver en cette auberge précisément où vous allez me conduire.
DON BALTHAZAR
Avez-vous fait cette folie ?
DOÑA PROUHÈZE
Et si je n’avais pas profité de l’occasion inouïe de cette gitane qui gagnait directement Avila où je sais qu’est la résidence de ce cavalier,
N’aurait-ce pas été un péché, comme disent les Italiens ?
DON BALTHAZAR
Ne blasphémez pas – et veuillez ne pas me regarder ainsi, je vous prie, fi ! N’avez-vous point vergogne de votre conduite ? et aucune crainte de Don Pélage ? que ferait-il s’il venait à l’apprendre ?
DOÑA PROUHÈZE
Il me tuerait, nul doute, sans hâte comme il fait tout et après avoir pris le temps de considérer.
DON BALTHAZAR
Aucune crainte de Dieu ?
DOÑA PROUHÈZE
Je jure que je ne veux point faire le mal, c’est pourquoi je vous ai tout dit. Ah ! ce fut dur de vous ouvrir mon cœur et je crains que vous n’ayez rien compris,
Rien que ma bonne affection pour vous. Tant pis ! Maintenant c’est vous qui êtes responsable et chargé de me défendre.
DON BALTHAZAR
Il faut m’aider, Prouhèze.
DOÑA PROUHÈZE
Ah ! ce serait trop facile ! Je ne cherche point d’occasion, j’attends qu’elle vienne me trouver.
Et je vous ai loyalement averti, la campagne s’ouvre.
C’est vous qui êtes mon défenseur. Tout ce que je pourrai faire pour vous échapper et pour rejoindre Rodrigue,
Je vous donne avertissement que je le ferai.
DON BALTHAZAR
Vous voulez cette chose détestable ?
DOÑA PROUHÈZE
Ce n’est point vouloir que prévoir. Et vous voyez que je me défie tellement de ma liberté que je l’ai remise entre vos mains.
DON BALTHAZAR
N’aimez-vous point votre mari ?
DOÑA PROUHÈZE
Je l’aime.
DON BALTHAZAR
L’abandonneriez-vous à cette heure où le Roi lui-même l’oublie,
Tout seul sur cette côte sauvage au milieu des infidèles,
Sans troupes, sans argent, sans sécurité d’aucune sorte ?
DOÑA PROUHÈZE
Ah ! cela me touche plus que tout le reste. Oui, l’idée de trahir ainsi l’Afrique et notre pavillon,
Et l’honneur du nom de mon mari, je sais qu’il ne peut se passer de moi,
Ces tristes enfants que j’ai recueillis, à la place de ceux que Dieu ne m’a pas donnés, ces femmes qu’on soigne à l’infirmerie, ces partisans rares et pauvres qui se sont donnés à nous, abandonner tout cela,
Je peux dire que cela me fait horreur.
DON BALTHAZAR
Et qu’est-ce donc qui vous appelle ainsi vers ce cavalier ?
DOÑA PROUHÈZE
Sa voix.
DON BALTHAZAR
Vous ne l’avez connu que peu de jours.
DOÑA PROUHÈZE
Sa voix ! Je ne cesse de l’entendre.
DON BALTHAZAR
Et que vous dit-elle donc ?
DOÑA PROUHÈZE
Ah ! si vous voulez m’empêcher d’aller à lui,
Alors du moins liez-moi, ne me laissez pas cette cruelle liberté !
Mettez-moi dans un cachot profond derrière des barres de fer !
Mais quel cachot serait capable de me retenir quand celui même de mon corps menace de se déchirer ?
Hélas ! il n’est que trop solide, et quand mon maître m’appelle, il ne suffit que trop à retenir cette âme, contre tout droit, qui est à lui,
Mon âme qu’il appelle et qui lui appartient !
DON BALTHAZAR
L’âme et le corps aussi ?
DOÑA PROUHÈZE
Que parlez-vous de ce corps quand c’est lui qui est mon ennemi et qui m’empêche de voler d’un trait jusqu’à Rodrigue ?
DON BALTHAZAR
Ce corps aux yeux de Rodrigue n’est-il que votre prison ?
DOÑA PROUHÈZE
Ah ! c’est une dépouille que l’on jette aux pieds de celui qu’on aime !
DON BALTHAZAR
Vous le lui donneriez donc si vous le pouviez ?
DOÑA PROUHÈZE
Qu’ai-je à moi qui ne lui appartienne ? Je lui donnerais le monde entier si je le pouvais !
DON BALTHAZAR
Partez. Rejoignez-le !
DOÑA PROUHÈZE
Seigneur, je vous ai déjà dit que je me suis placée non plus en ma propre garde, mais en la vôtre.
DON BALTHAZAR
C’est Don Pélage seul qui est votre gardien.
DOÑA PROUHÈZE
Parlez. Dites-lui tout.
DON BALTHAZAR
Ah ! pourquoi vous ai-je donné si vite ma parole ?
DOÑA PROUHÈZE
Quoi, la confiance que j’ai mise en vous, n’en êtes-vous pas touché ? Ne me forcez pas à avouer qu’il y a des choses que je ne pouvais dire qu’à vous seul.
DON BALTHAZAR
Après tout je ne fais qu’obéir à Don Pélage.
DOÑA PROUHÈZE
Ah ! que vous allez bien me garder et que je vous aime ! je n’ai plus rien à faire, on peut s’en remettre à vous.
Et déjà je concerte dans mon esprit mille ruses pour vous échapper.
DON BALTHAZAR
Il y aura un autre gardien qui m’aidera et auquel vous n’échapperez pas si aisément.
DOÑA PROUHÈZE
Lequel, Seigneur ?
DON BALTHAZAR
L’Ange que Dieu a placé près de vous, dès ce jour que vous étiez un petit enfant innocent.
DOÑA PROUHÈZE
Un ange contre les démons ! et pour me défendre contre les hommes il me faut une tour comme mon ami Balthazar,
La Tour et l’Épée cheminant d’un seul morceau, et cette belle barbe dorée qui montre de loin où vous êtes !
DON BALTHAZAR
Vous êtes restée Française.
DOÑA PROUHÈZE
Comme vous êtes resté Flamand ; n’est-ce pas joli, mon petit accent de Franche-Comté ?
Ce n’est pas vrai ! mais tous ces gens avaient bien besoin de nous pour apprendre à être Espagnols, ils savent si peu s’y prendre !
DON BALTHAZAR
Comment votre mari a-t-il pu vous épouser, lui vieux déjà, et vous si jeune ?
DOÑA PROUHÈZE
Je m’arrangeais sans doute avec les parties de sa nature les plus sévèrement maintenues, les plus secrètement choyées.
De sorte que quand j’accompagnai mon père à Madrid où les affaires de sa province l’appelaient,
L’accord ne fut pas long à établir entre ces deux hauts seigneurs,
Que j’aimasse Don Pélage aussitôt qu’on me l’aurait présenté, par-dessus toute chose et pour tous les jours de ma vie, comme cela est légal et obligatoire entre mari et femme.
DON BALTHAZAR
Lui, du moins, vous ne pouvez pas douter qu’il ne remplisse pas envers vous sa part.
DOÑA PROUHÈZE
S’il m’aime, je n’étais pas sourde pour que je l’entende me le dire.
Oui, si bas qu’il me l’aurait avoué, un seul mot, j’avais l’oreille assez fine pour le comprendre.
Je n’étais pas sourde pour entendre ce mot auquel mon cœur était attentif.
Bien des fois j’ai cru le saisir dans ses yeux dont le regard changeait dès que le mien voulait y pénétrer.
J’interprétais cette main qui se posait une seconde sur la mienne.
Hélas ! je sais que je ne lui sers de rien, ce que je fais jamais je ne suis sûre qu’il l’approuve,
Je n’ai même pas été capable de lui donner un fils.
Ou peut-être, ce qu’il éprouve pour moi, j’essaye parfois de le croire,
C’est chose tellement sacrée peut-être qu’il faut la laisser s’exhaler seule, il ne faut pas la déranger avec les paroles qu’on y mettrait.
Oui, il m’a fait entendre quelque chose de ce genre une fois, à sa manière étrange et détournée.
Ou peut-être est-il si fier que pour que je l’aime il dédaigne de faire appel à autre chose que la vérité.
Je le vois si peu souvent ! et je suis si intimidée avec lui !
Et cependant longtemps je n’imaginais pas que je pouvais être ailleurs qu’à son ombre.
Et vous voyez que c’est lui-même aujourd’hui qui me congédie et non pas moi qui ai voulu le quitter.
Presque tout le jour il me laisse seule, et c’est bien lui, cette maison déserte et sombre ici, si pauvre, si fière,
Avec ce tuant soleil au dehors et cette odeur délicieuse qui la remplit !
Oui, on dirait que c’est sa mère qui l’a laissée ainsi dans un ordre sévère et qui vient de partir à l’instant,
Une grande dame infiniment noble et qu’on oserait à peine regarder.
DON BALTHAZAR
Sa mère est morte en lui donnant la vie.
DOÑA PROUHÈZE, montrant la statue au-dessus de la porte.
Peut-être est-ce de celle-ci que je parle.
(Don Balthazar ôte gravement son chapeau. Tous deux regardent la statue de la Vierge en silence. – Doña Prouhèze, comme saisie d’une inspiration :)
Don Balthazar, voudriez-vous me rendre le service de tenir cette mule ?
Don Balthazar tient la tête de la mule.
DOÑA PROUHÈZE monte debout sur la selle et se déchaussant elle met son soulier de satin entre les mains de la Vierge.
Vierge, patronne et mère de cette maison,
Répondante et protectrice de cet homme dont le cœur vous est pénétrable plus qu’à moi et compagne de sa longue solitude,
Alors si ce n’est pas pour moi, que ce soit à cause de lui,
Puisque ce lien entre lui et moi n’a pas été mon fait, mais votre volonté intervenante :
Empêchez que je sois à cette maison dont vous gardez la porte, auguste tourière, une cause de corruption !
Que je manque à ce nom que vous m’avez donné à porter, et que je cesse d’être honorable aux yeux de ceux qui m’aiment.
Je ne puis dire que je comprends cet homme que vous m’avez choisi, mais vous, je comprends, qui êtes sa mère comme la mienne.
Alors, pendant qu’il est encore temps, tenant mon cœur dans une main et mon soulier dans l’autre,
Je me remets à vous ! Vierge mère, je vous donne mon soulier ! Vierge mère, gardez dans votre main mon malheureux petit pied !
Je vous préviens que tout à l’heure je ne vous verrai plus et que je vais tout mettre en œuvre contre vous !
Mais quand j’essayerai de m’élancer vers le mal, que ce soit avec un pied boiteux ! la barrière que vous avez mise,
Quand je voudrai la franchir, que ce soit avec une aile rognée !
J’ai fini ce que je pouvais faire, et vous, gardez mon pauvre petit soulier,
Gardez-le contre votre cœur, ô grande Maman effrayante !
LE ROI, LE CHANCELIER.
Le Roi d’Espagne entouré de sa cour dans la grande salle du palais de Belem(10) qui domine l’estuaire du Tage.
LE ROI
Seigneur Chancelier, vous qui avez le poil blanc alors que le mien ne fait encore que grisonner,
Ne dit-on pas que la jeunesse est le temps des illusions,
Alors que la vieillesse peu à peu
Entre dans la réalité des choses telles qu’elles sont ?
Une réalité fort triste, un petit monde décoloré qui va se rétrécissant.
LE CHANCELIER
C’est ce que les anciens moi-même m’ont toujours instruit à répéter.
LE ROI
Ils disent que le monde est triste pour qui voit clair ?
LE CHANCELIER
Je ne puis le nier contre tous.
LE ROI
C’est la vieillesse qui a l’œil clair ?
LE CHANCELIER
C’est elle qui a l’œil exercé.
LE ROI
Exercé à ne plus voir que ce qui lui est utile.
LE CHANCELIER
À elle et à son petit royaume.
LE ROI
Le mien est grand ! oui, et si grand qu’il soit, mon cœur qui le réunit
Dénie à toute frontière le droit de l’arrêter, alors que la Mer même, ce vaste Océan à mes pieds,
Loin de lui imposer des limites ne faisait que réserver de nouveaux domaines à mon désir trop tardif !
Et je voudrais la trouver enfin, cette chose dont vous auriez le droit de dire au Roi d’Espagne qu’elle n’était pas pour lui.
Triste ? Comment dire sans impiété que la vérité de ces choses qui sont l’œuvre d’un Dieu excellent
Est triste ? et sans absurdité que le monde qui est à sa ressemblance et à son émulation
Est plus petit que nous-mêmes et laisse la plus grande part de notre imagination sans support ?
Et je dis en effet que la jeunesse est le temps des illusions, mais c’est parce qu’elle imaginait les choses infiniment moins belles et nombreuses et désirables qu’elles ne sont et de cette déception nous sommes guéris avec l’âge.
Ainsi cette mer où le soleil se couche, la miroitante étendue,
Là où les poëtes voyaient se précipiter chaque soir l’impossible attelage au milieu des sardines de je ne sais quel dieu ridicule, l’orfèvrerie d’Apollon,
L’œil audacieux de mes prédécesseurs par-dessus elle, leur doigt
Désignait impérieusement l’autre bord, un autre monde.
Et déjà l’un de leurs serviteurs cingle vers le Sud, il retrouve Cham(11), il double le Cap détesté,
Il boit au Gange ! à travers maints passages difformes il atterrit à la Chine, c’est à lui cet immense remuement de soies et de palmes et de corps nus,
Tous ces bancs palpitants de frai humain, plus populeux que les morts et qui attendent le baptême ;
L’autre…
LE CHANCELIER
Notre grand Amiral !
LE ROI
Lui, c’est quelque chose d’absolument neuf qui lui surgit à la proue de son bateau, un monde de feu et de neige à la rencontre de nos enseignes détachant une escadre de volcans !
L’Amérique, comme une immense corne d’abondance, je dis ce calice de silence, ce fragment d’étoile, cet énorme quartier du paradis, le flanc penché au travers d’un océan de délices !
Ah ! que le ciel me pardonne ! mais quand parfois comme aujourd’hui, des bords de cet estuaire, je vois le soleil m’inviter d’un long tapis déroulé à ces régions qui me sont éternellement disjointes,
L’Espagne, cette épouse dont je porte l’anneau, m’est peu à côté de cette esclave sombre, de cette femelle au flanc de cuivre qu’on enchaîne pour moi là-bas dans les régions de la nuit !
Grâce à toi, fils de la Colombe, mon Royaume est devenu semblable au cœur de l’homme :
Alors qu’une part ici accompagne sa présence corporelle, l’autre a trouvé sa demeure outre la mer ;
Il a mouillé ses ancres pour toujours en cette part du monde qu’éclairent d’autres étoiles.
Celui-là ne pouvait se tromper qui prend le soleil pour guide !
Et cette plage du monde que les savants jadis abandonnaient à l’illusion et à la folie,
C’est d’elle maintenant que mon Échiquier tire l’or vital qui anime ici toute la machine de l’État, et qui fait pousser de toutes parts plus dru que l’herbe en mai les lances de mes escadrons !
La mer a perdu ses terreurs pour nous et ne conserve que ses merveilles ;
Oui, ses flots mouvants suffisent mal à déranger la large route d’or qui relie l’une et l’autre Castille
Par où se hâtent allant et revenant la double file de mes bateaux à la peine
Qui me portent là-bas mes prêtres et mes guerriers et me rapportent ces trésors païens enfantés par le soleil
Qui au sommet de sa course entre les deux Océans
Se tient immobile un moment en une solennelle hésitation !
LE CHANCELIER
Le Royaume que Ses serviteurs d’hier ont acquis à Votre Majesté,
La tâche de ceux d’aujourd’hui est de l’ouvrir et de le conserver.
LE ROI
Il est vrai, mais depuis quelque temps je ne reçois de là-bas que nouvelles funestes :
Pillages, descentes de pirates, extorsions, injustices, extermination des peuples innocents,
Et ce qui est plus grave encore, fureur de mes capitaines qui se taillent part pour eux de ma terre et se déchirent l’un contre l’autre,
Comme si c’était pour cette nuée de moustiques sanguinaires et non pas pour le Roi seul à l’ombre de la Croix pacifique
Que Dieu ait fait surgir un monde du sein des Eaux !
LE CHANCELIER
Où le maître n’est pas, les muletiers se gourment.
LE ROI
Je ne puis être à la fois en Espagne et aux Indes.
LE CHANCELIER
Qu’un homme soit là-bas la personne de Votre Majesté, au-dessus de tous Un Seul, revêtu du même pouvoir.
LE ROI
Et qui choisirons-nous pour être là-bas Nous-même ?
LE CHANCELIER
Un homme raisonnable et juste.
LE ROI
Quand les volcans de mon Amérique se seront éteints, quand ses flancs palpitants seront épuisés, quand elle se sera reposée de l’immense effort qui vient de la faire sortir du néant toute brûlante et bouillonnante,
Alors je lui donnerai pour la régir un homme raisonnable et juste !
L’homme en qui je me reconnais et qui est fait pour me représenter n’est pas un sage et un juste, qu’on me donne un homme jaloux et avide !
Qu’ai-je à faire d’un homme raisonnable et juste, est-ce pour lui que je m’arracherai cette Amérique et ces Indes prodigieuses dans le soleil couchant, s’il ne l’aime de cet amour injuste et jaloux ?
Est-ce dans la raison et la justice qu’il épousera cette terre sauvage et cruelle, et qu’il la prendra toute glissante entre ses bras, pleine de refus et de poison ?
Je dis que c’est dans la patience et la passion et la bataille et la foi pure ! car quel homme sensé ne préférerait ce qu’il connaît à ce qu’il ne connaît pas et le champ de son père à cette pépinière chaotique ?
Mais celui que je veux, quand il a passé ce seuil que nul homme avant lui n’a traversé,
D’un seul éclair il a su que c’est à lui, et cette sierra toute bleue il y a longtemps qu’elle se dressait à l’horizon de son âme ; il n’y a rien, dans cette carte sous ses pieds qui se déploie, qu’il ne reconnaisse et que d’avance je ne lui aie donné par écrit.
Pour lui le voyage n’a point de longueurs et le désert point d’ennuis, il est déjà tout peuplé des villes qu’il y établira ;
Et la guerre point de hasards, et la politique est simple, il est seulement surpris de toutes ces résistances frivoles.
Et de même quand j’ai épousé l’Espagne, ce n’était pas pour jouir de ses fruits et de ses femmes à la manière d’un brigand,
Et de la toison de ses brebis, et des mines dans sa profondeur, et des sacs d’or que les marchands versent à la douane, à la manière d’un rentier et d’un propriétaire.
Mais c’était pour lui fournir l’intelligence et l’unité, et pour la sentir tout entière vivante et obéissante et comprenante sous ma main, et moi à la manière de la tête qui seule comprend ce qui fait toute la personne.
