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Elle habitait au deuxième étage d'un petit immeuble vieillot dans la rue qui mène au Cimetière Vieux, à deux pas du bureau de Jean-Ro. Il venait pour lui expliquer qu'il laissait tomber. Le petit monde biterrois de Fabrice lui était étranger et il n'avait pas envie de s'en mêler. Mais elle avait autre chose à lui dire. Elle insista pour qu'il reste un moment et le fit asseoir sur un petit fauteuil en rotin. Elle lui raconta qu'une nana avait frappé à sa porte un après midi. Elle l'avait accueillie sans se méfier. Mais cette furie avait commencé à la bousculer et à fouiller dans les affaires de Fabrice. Elle voulait revenir avec une camionnette pour tout emporter. Çà ne tenait pas debout ! Si Fabrice l'avait envoyée, elle aurait su qu'il avait seulement laissé chez elle un sac de voyage et trois bouquins sur l'étagère.
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Seitenzahl: 109
Veröffentlichungsjahr: 2019
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A Véro, pour ses bons conseils…
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
-Bon sang, comme le temps change !
Le mois d’octobre arrivait et Jean-Ro ne se décidait pas à balancer ses espadrilles au placard. C’était pareil tous les ans : La soupe à la grisaille s’installait quand on voudrait souffler un peu, se remettre du cagnard de trois mois d’été. Jean-Ro était descendu dans le sud pour trouver le soleil. La première année, il avait tenu jusqu’au mois de janvier avant d’allumer les convecteurs. Il habitait une petite maison de lotissement longeant les vignes et avait fini par admettre les rigueurs du climat dont se plaignaient tant les paysans du coin. Des vieillards malveillants trainaient régulièrement la jambe jusqu’au bout de l’impasse et se plantaient devant son portail en ressassant leurs vielles rengaines :
- Dans le temps, on avait de vrais hivers. On ne connaissait pas de telles sécheresses. L’eau coulait encore dans les ruisseaux. On vendangeait le blanc à la mi-septembre. Avant qu’ils aménagent le lotissement, le chemin du Conquet descendait jusqu’aux vignes. C’est là que Marcel a cabré son tracteur. C’était un bon gars qui travaillait pour sa mère à son retour d’Algérie. Vous n’avez pas connu la guerre avec les fellagas ! Sa médaille, on lui a donnée à titre posthume. Parce qu’il a fini sa course sous le McCormick juste derrière votre maison. C’est pour ça que la vieille a vendu son terrain aux promoteurs.
Bonjour l’ambiance ! Au début, Jean-Ro ne connaissait personne dans le coin. Il faisait ses courses à Béziers et, en bon parisien, ignorait ses voisins. Des jeunes ménages avec des gosses qui partaient au boulot tôt le matin et des retraités qui l’épiaient à travers leurs persiennes. Bon, tant qu’ils ne se mêlaient pas de ses affaires... Il s’en foutait royalement. Il n’allait tout de même pas baisser les volets roulants tous les soirs. Sa propriétaire avait fait construire cette villa ouverte aux quatre vents pour terminer sa retraite. Mais elle ne s’était jamais décidée à quitter la bicoque de sa grand-mère coincée dans une ruelle étroite du vieux Corneilhan. Elle expliqua à Jean-Ro qu’elle s’y sentait plus à l’abri. A l’abri des fantômes, d’après les mauvaises langues ! Quand il apprit les dessous de l’affaire, Jean-Ro rit jaune de cette petite comédie.
Fabrice, un vieux copain qui avait passé son enfance au village et n’aurait voulu pour rien au monde y retourner, lui avait refilé ce tuyau :
- Alors là mon pote, si tu cherches un coin tranquille…
Jean-Ro avait rencontré Fabrice dans sa jeunesse, au pied de la fontaine Saint Michel. Ce couillon bécotait une jolie rousse et il cherchait une piaule pour la mettre au lit. Jean-Ro, plein de concupiscence, les avait hébergés dans son petit deux-pièces. C’était de jeunes provinciaux fraichement débarqués à la capitale pour faire fortune. Fabrice impressionnait Jean-Ro par son aplomb et son sens de la répartie. Il rayonnait d’un bonheur insouciant, arborant sans complexe sa crinière blonde et son accent méditerranéen, quand Jean-Ro cachait une timidité maladive sous de faux airs affranchis.
Vingt ans étaient passés sur cette époque révolue. Cheveux longs, bandanas et pattes d’eph n’étaient plus à la mode et ils ne s’étaient pratiquement jamais revus. Mais l’autre soir, Jean-Ro reçut un coup de fil de la copine de Fabrice. Pas la jolie rousse. Il avait certainement changé plusieurs fois depuis. Fabrice ne donnait plus signe de vie et elle demandait à Jean-Ro de le retrouver. Elle était vraiment inquiète. Elle avait même signalé sa disparition au commissariat de Béziers et ne voulait plus y mettre les pieds. Jean-Ro lui promit d’aller aux nouvelles après le boulot. Pas évident de dérider ces messieurs pour savoir où en étaient leurs recherches. Au bout d’une heure, le commissaire Paulin finit par le recevoir. Il lui tira surtout les vers du nez à propos de leur relation mais lui apprit quand même que les parents de Fabrice habitaient à quelques rues de là, au dessus du bar des Amis.
Jean-Ro avait besoin de se dégourdir les jambes et de se changer les idées. Il décida de laisser sa voiture au parking des Allées. Le soir tombait, il était plus de sept heures et l'air frais nettoyait ses poumons de l'atmosphère nauséabonde qui régnait à l'Hôtel de Police. Il traversa la place du général de Gaulle en zigzaguant entre les autocars et, dans le chahut d'un groupe de lycéens à capuche, il reconnut Aurélie Perez, une gamine de Corneilhan.
- Salut Aurélie, comment vas-tu ?
- Bonsoir m'sieur! Ouah, c'est la galère, j'ai loupé mon bus.
- Ah, mince, et comment tu rentres chez toi ?
- Oh, c'est bon, ma mère vient nous chercher. Elle gueule un peu, parce qu’elle va ramener les copains !
- Hé, salut José ! Alors, tu retournes au bahut cette année ?
- Hein ? Oh non, vous savez, m’sieur Roger, j’ai tout laissé tomber. Je crèche toujours chez mon vieux.
- Tu bosses avec lui ?
- Oh non, pécaïre ! Mais je m’occupe. Vous savez bien, je geeke toujours comme un bauch…
Ah, ce José ! Il rendait visite à Jean-Ro pendant l’été pour discuter de son avenir, mais rien ne l’intéressait que de jouer encore à ses jeux vidéo. Il ne savait pas quoi faire de son existence. Son père était vigneron et sa mère travaillait dans une agence immobilière. Elle avait plus ou moins refait sa vie à Béziers et n’était guère à la maison. Quand José poussait la porte de la boutique, elle restait pendue au téléphone et haussait les épaules d’un air désolé. Elle n'avait jamais le temps de s’occuper de lui.
Jean-Ro progressait dans les petites rues du quartier gitan. On dirait plutôt le quartier arabe maintenant ! Les trottoirs étroits servaient à déposer les ordures et le linge pendu aux fenêtres s’égouttait dans les caniveaux. Trois grosses bonnes femmes assises sur des chaises branlantes entre deux carcasses de bagnoles désossées papotaient sans se préoccuper de lui. Il aperçut enfin le bar des Amis au coin de la rue. Deux types adossés au chambranle l’interpellèrent, le verre à la main.
- Ben mon gars, tu prends un godet ? Le patron offre les tapas !
Jean-Ro jeta un coup d’œil autour de lui. Le commissaire ne lui avait pas précisé de quel coté du bar se trouvait l’immeuble. Après tout, il se mettrait un peu dans l'ambiance.
- Allez ! Bonsoir tout le monde.
- Un petit jaune pour le monsieur ?
- Donnez-moi plutôt un demi, patron. Une Stella, tiens, avec des cacahuètes !
- Robert s'est fait cent plaques au Kéno. On va fêter ça !
- Hé Momo, tu en remettras un pour moi et pour le jeune homme.
- Non non, merci Monsieur Robert, je ne peux pas accepter. Ce sera pour une autre fois !
- Et alors, qu’est-ce qui vous amène de par chez nous, mon bon monsieur ?
- Je viens voir Monsieur Charrier. Je suis un vieil ami de son fils.
- Ah ! Celui là, quand il rend visite à son père, c’est pour réclamer de l’argent. Mais le vieux sait comment le flanquer à la porte !
- Moi, mon vieux, je vais te dire une bonne chose. Les bleus vont leur foutre une sacrée tannée, à tes écossais ! C'est rien qu'une bande de pédés...
Jean-Ro baissa le nez dans son verre. La bière sentait un peu la javel. Il fit un sourire crispé à l’assemblée et hocha la tête comme si tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Il n’avait pas suivi un match de foot depuis des années et le poste crachouillait salement au dessus du bar. Deux gamines en foulard s’égaillaient dehors. Elles se renvoyaient une poussette vide à travers la rue en piaffant. La ferraille déglinguée caracolait sur les vieux pavés et finit par se renverser contre la bordure du trottoir. La nuit tombait. Le cercle en néon du plafonnier donnait une mine blafarde aux abonnés du bar des Amis. Les conversations s'empâtaient sous l'effet de l'alcool. Jean-Ro posa deux euros sur le comptoir en plomb et s’esquiva lamentablement.
Il prit sur la droite en sortant et déchiffra sans succès les petits papiers collés sur les boutons de sonnettes. Il repassa devant le bar en haussant les épaules, l’air de dire : Je me suis gouré ! Mais les types lui tournaient déjà le dos. L'autre rue était plus étroite et sombre. Il fit un pas en arrière pour examiner la façade délabrée. La petite porte d’entrée ne fermait plus depuis belle lurette. Des boites aux lettres dépareillées baillaient le long du mur dans le couloir. Il s’éclaira avec son téléphone portable. "E. Charrier." C’était là. Le bouton de la minuterie se trouvait au pied de l'escalier. La porte de droite était bariolée de quelques dessins rock and roll et celle de gauche était murée. Elle donnait sans doute sur le local désaffecté qui faisait le pendant au bar. Au premier étage, l'ampoule était grillée. Ca sentait la soupe de poisson. Au second, il reconnut, punaisée à la porte, la même petite étiquette que sur la boite aux lettres, vraisemblablement découpée dans une carte de visite. Sur le mur, il devina la trace plus claire du bouton de sonnette qui avait été arraché. Il s’immobilisa un moment et écouta les gazouillis de l'immeuble. Un poste de télé bourdonnait en écho le match à l'étage au dessus.
Il frappa deux coups et le panneau vibra sous le choc comme un ressort cassé. Une mémé aux cheveux ébouriffés surgit de l’appartement d'en face et le toisa.
- C'est pourquoi ?
- Bonsoir madame, je viens voir Monsieur Charrier.
- M'sieur Emile ? Et qu'est-ce que vous lui voulez ?
- Il est là ?
- Attendez un peu, je vais demander s'il peut vous recevoir.
Elle leva les bras pour contourner Jean-Ro, poussa la porte de Monsieur Emile et l’appela. C'était faiblement éclairé là dedans et tout encombré de cartons. Une silhouette apparut finalement, trainant des charentaises sur les pavés de ciment poussiéreux. Un grand escogriffe voûté avec une épaisse chevelure blanche le regarda tristement. La voisine claironna :
- Y a ce monsieur qui vous cherche, Mimile. Vous le connaissez ?
- Bonjour ! Jean-Roger Cabanes. Je suis un vieil ami de Fabrice.
- Ah ? Jean-Roger, dites-vous ?
- Je voudrais vous parler, Monsieur Charrier, au sujet de votre fils. Je ne vous dérange pas ?
- Ça dépend. Mais je ne sais pas où il est, mon gars.
- Justement !
C'était l'intérieur désuet d'un couple de retraités meublé chez Lévitan dans les années 60. Deux fauteuils élimés trônaient devant l’écran éteint d’un vieux poste de télé et une grande table de salle à manger en marqueterie, recouverte d'une épaisse vitre, occupait toute la pièce. Des napperons brodés, des fanfreluches et de vieilles photos sur les murs. Le père de Fabrice tendit une chaise à Jean-Ro et congédia la vieille. La porte d’entrée claqua de sa mauvaise humeur. Il sortit du buffet un muscat de Frontignan, deux verres à liqueur et resta planté là.
- Alors, vous êtes peut-être un copain de lycée ?
- Non. J’ai fait sa connaissance à l'imprimerie quand il travaillait dans la région parisienne. Et puis je l'ai revu ici l’an dernier, avec sa copine Cécile. Elle m’a appelé pour me dire que Fabrice a disparu. J’ai promis de m’en occuper et je sors tout juste du commissariat...
- Elle leur a raconté des balivernes et ils sont venus me poser des tas de questions.
- Ils pensent que vous pourriez peut être me renseigner. Ils n’ont pas l’air de faire grand-chose pour le retrouver.
- Pensez-vous ! Ils savent très bien de quoi il est capable. Ils sont sur la piste d’un certain Pedro, qui aurait fait un mauvais coup. Mais moi, je ne m’occupe pas de leurs histoires...
- Ah bon ? J’ai connu un Pedro, un gars qu’il fréquentait à l’époque. Ils manifestaient dans les cortèges étudiants, pendant les grèves. Ils imprimaient même en douce des tracts révolutionnaires… Je vous parle d'il y a bien longtemps !
- Ça ne remonte pas à si loin, à en croire les gendarmes. On les aurait vus ensemble récemment. Mais je n’en sais fichtre rien, pas plus en ce qui concerne sa compagne.
En redescendant l'escalier, Jean-Ro se demandait à quoi tout cela pouvait le mener. Fabrice ne lui avait jamais parlé de ses parents. Apparemment, ils ne le tenaient pas en odeur de sainteté. Le brave homme était surtout préoccupé par la maladie de sa femme, immobilisée dans une maison de repos. Avenue Camille Saint-Saëns, Jean-Ro se retourna instinctivement. Un jeune gars qui marchait derrière lui s'arrêta. Comme Jean-Ro le dévisageait, il approcha d'un pas hésitant.
- Dites, M’sieur, vous connaissez Fabrice ? Parce que nous, on le cherche, votre ami. Il nous doit du pognon. Et on ne voudrait pas que les flics se mêlent de nos affaires.
- Ha ? Vous pensez qu'il se cache ?
- Oh, ce n’est pas qu’on lui fasse bien peur. Mais faudrait pas qu’il nous prenne pour des noix trop longtemps !
- Et alors, qu'est-ce que vous me voulez ?
- Hé bien, si vous le voyez, dites-lui qu’on commence à s’impatienter, capischi ?
