Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
L'humeur de Bertrand est de plus en plus instable, il boit tous les soirs et passe de façon imprévisible d'une indifférence crasse à un surinvestissement pathétique dans les projets de Stéphanie. La dernière semaine avant le départ, il se montre si attentionné qu'il en devient touchant, comme s'il réalisait tout à coup qu'il est en train de la perdre.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 256
Veröffentlichungsjahr: 2019
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
« Le mérite des bagnoles américaines, c’est qu’on peut transporter des cadavres dans le coffre sans leur replier les jambes »
San Antonio
L'écart-type est la mesure de dispersion la plus couramment utilisée en statistique lorsqu'on emploie la moyenne pour calculer une tendance centrale. Il mesure donc la dispersion autour de la moyenne. En raison de ses liens étroits avec la moyenne, l'écart-type peut être grandement influencé si cette dernière donne une mauvaise mesure de la tendance centrale.
Le Cénacle d’Hypatie
Le Lisa Chudlovsky Council
Le supplice de Tantale
Le Royaume d’Eigendom
Les sorcières de Salem
La maison du lac
Le chien d’Or
La piste comanche
Une épopée grecque
Dernier rêve américain
Retour à Cazeneuve
Printemps au New Hampshire
Du rififi à Zoniana
La chaine de Markov
Hors jeu
Récoltes et semailles
Ça s’en va et ça revient
Pendant le week-end de la Toussaint, le voisin de Stéphanie a gentiment posé des bâches sur le toit. Elles sont ajustées aux vieilles tuiles et maintenues par de grosses pierres. Mais à chaque averse, et c’est le cas tous les jours depuis trois semaines, des gouttières se forment encore sans raison apparente. Stéphanie doit monter à la grande échelle pour remanier cet assemblage hétéroclite, tirer sur les plis de la toile et colmater les brèches avec les moyens du bord. Elle s’est battue un moment avec les éléments, mais son pantalon est trempé, ses pieds nagent dans les chaussures et un filet d’eau glacée coule sous la parka entre ses omoplates.
Elle voit filer entre les massifs de chênes verts la camionnette jaune de la factrice qui donne un petit coup de klaxon pour annoncer le courrier. Une fois sur la terre ferme, Stéphanie se dit que dans l’état où elle est, elle peut bien encore grimper le chemin boueux jusqu’à la grand route pour vider la boite aux lettres.
Bertrand, son compagnon exilé aux U.S.A depuis deux mois, lui a envoyé un e-mail de détresse la semaine dernière. Il réclamait encore de l’argent et elle se demande ce qu’elle pourrait bien lui répondre. Comme s’il ne se rendait pas compte de la dèche dans laquelle elle se trouve depuis son départ ! Elle a pris sur elle d’appeler Guillaume Cuvier, le frère jumeau de Bertrand. Elle ne le connait guère que par téléphone : Il vit en région parisienne et les deux frères sont brouillés depuis longtemps. Elle lui a raconté toute l’histoire. Guillaume a de l’estime pour elle et il s’est montré plutôt conciliant. Il lui a proposé d’envoyer un chèque, dont elle ferait bien ce qu’elle voudrait.
Le poêle à bois ronfle dans la cuisine. Stéphanie y jette, morose, tout le courrier qu’elle a trouvé : Une liasse de publicités dégoulinantes. Elle ferme le volet de tirage et étend ses fringues sur le Tancarville. En petite tenue, elle réchauffe ses membres endoloris devant les flammes.
Le hameau des Garrigues est plus animé en été : des cris d’enfants résonnent dans la vallée. Mais Stéphanie apprécie la brume automnale, l’odeur du feu de bois et la sérénité intemporelle retrouvée dans la maison après le départ des touristes. Elle adore ses vieux murs de pierre en faux aplombs, les poutres de chêne vermoulues, les tomettes ancestrales au sol, la bizarrerie des marches de l’escalier qui dessert en demi-niveaux les volumes biscornus où ils ont établi leurs pénates. Pour réaliser leur rêve au soleil, ils ont acheté cette baraque dans le Languedoc et l’ont retapée patiemment depuis près de dix ans. Mais Bertrand s’est cassé la figure en avril. Il s’en est sorti indemne, mais n’a plus voulu remonter sur les échafaudages. Il a passé son temps à se plaindre et à trainer au bistrot de Cazeneuve jusqu’à ce qu’ils décident de prendre l’air en Espagne, au début de l’été.
Quand elle préparait sa thèse de doctorat à Paris-Diderot il y a une quinzaine d’années, Stéphanie s’était engagée dans un cercle informel de mathématiciennes créé à la mémoire d’Hypatie d’Alexandrie. Cette philosophe grecque du cinquième siècle après Jésus-Christ fut la première mathématicienne célèbre de l’histoire. Mais ses travaux sur l’arithmétique, les coniques et le théorème de Ptolémée ont été détruits pendant l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie. Pour couronner le tout, elle connut une fin tragique, sur fond de conflit politique entre communautés religieuses, que raconte ainsi Socrate le Scholastique :
« Comme en effet elle commençait à rencontrer assez souvent Oreste, le préfet romain, cela déclencha contre elle une calomnie chez le peuple des chrétiens, qui lui reprocha d’empêcher des relations amicales entre Oreste et le patriarche Cyrille. Et donc des hommes excités, à la tête desquels se trouvait un certain Pierre le lecteur, montèrent un complot contre elle et guettèrent Hypatie qui rentrait chez elle : Ils la jetèrent hors du siège de sa voiture, la traînèrent à l’église qu’on appelait le Césareum, et l’ayant dépouillée de son vêtement, la frappèrent à coups de tessons ; l’ayant systématiquement mise en pièces, ils chargèrent ses membres jusqu’en haut du Cinarôn et les anéantirent par le feu. »
Ce destin singulier avait de quoi galvaniser un groupe de féministes !
Au mois de juillet, Stéphanie fut donc conviée à Barcelone avec ses collègues du Cénacle d’Hypatie pour leur session bisannuelle. Elle était organisée par Pénélope, une vaillante « quant, » analyste trader dans une banque madrilène. Bertrand l’accompagna de bon gré. Et ce fut une réussite : Un gotha de jeunes talents affamés d’équations, bohèmes et romantiques, défila pendant deux semaines dans un grand appartement bourgeois de l’Antiga Esquerra. De petits conciliabules se formaient du matin au soir dans une ambiance feutrée. Les séminaristes discutaient autour des guéridons, accroupis sur les vieux tapis du salon ou vautrés sur les lits dans les chambres. On faisait mouliner les ordinateurs, on froissait du papier et gribouillait des formules improbables sur de grands tableaux à trépied. Les sandwiches et les gobelets remplis de café passaient de main en main. Tous les soirs, vers onze heures, un repas bien arrosé était improvisé dans la cuisine avant de partir à l’assaut des bodegas du Barrio Gotico en de joyeuses équipées.
Cédric, un thésard blême et immature de vingt huit ans participa à la fête. Il était vêtu d’une blouse grise et portait la lavallière comme un instituteur de la troisième république. Il fut la coqueluche de ces dames parce qu’il venait d’obtenir la médaille Fields, le plus grand prix de mathématiques, et défendait la cause des mathématiciennes.
- Beaucoup de peintres ont tenté de saisir le corps de la femme. Seuls les plus grands, comme Léonard, ont su capter leur regard. L’inspiration féminine est une pure abstraction, comme l’est LA mathématique. La vision du monde de la femme EST mathématique. Elle est l’expression sublime du réel. L’homme a soif de savoir et la femme en détient la substance. Mesdames, nous attendons
de vous la formulation divine de la pierre φlosoφale, et non les équations mortifères de la bombe atomique !
Ces séances de spiritisme enchantaient Bertrand. Sa formation d’ingénieur et son goût pour la spéculation intellectuelle lui permettaient de suivre les envolées lyriques de ces doux rêveurs dépenaillés. Il savait quelles merveilles pouvaient sortir de ces têtes chercheuses et discernait de grands esprits dans ces corps de femmes !
- Elles ne sont pas du genre à jouer des coudes avec des chefs hostiles pour se faire accepter en entreprise. Dans ce monde virtuel, elles sont à l’abri des réalités quotidiennes avec le soutien de gentils maris qui gagnent bien leur vie et de femmes de ménage pour étendre la lessive…
L’air devint électrique quand Faith débarqua avec Ruby : Deux américaines originaires de Cambridge, le célèbre faubourg universitaire de Boston, aux Etats Unis. La première, une grande blonde aux yeux clairs, volontaire et volubile, ne passait pas inaperçue, mais la seconde, sensuelle et vaporeuse à l’épaisse chevelure brune, était beaucoup plus timide. Elles abordaient le vieux continent pour prêcher la bonne parole féministe et étaient surprises de trouver les femmes espagnoles plus évoluées que dans le Yucatan.
De bonne grâce, Stéphanie leur traduisit un numéro spécial du Figaro Madame ramassé dans l’avion, consacré à la mode barcelonaise. De fil en aiguille, elles en arrivèrent à la dynamique des polynômes complexes et les deux professeures assistantes de Harvard n’étaient pas en reste. Quand le copain de Stéphanie les rejoignit, elles évoquaient ce génial professeur français qui « montre » que le produit de convolution de deux fonctions EST un barycentre qui conjugue des moyennes, un peu comme si en superposant plusieurs photos floues on obtenait une image nette...
Bertrand reconnut tout de suite le verbiage imagé de son compatriote et se rengorgea devant elles, fort du pouvoir de séduction de sa quarantaine naissante. Avec son américain des faubourgs, il leur fit son petit numéro sur Adrien Douady :
- Il arrivait pieds nus dans l’amphi et donnait ses cours la chemise à carreaux de bucheron grande ouverte, les poils de sa barbe grise et hirsute collés à la poitrine.
Les américaines connaissaient la légende, mais elles rirent des mimiques de Bertrand et ne le quittèrent plus de l’après midi. Il les présenta aux congressistes avec un humour bon enfant et les conduisit sur les Ramblas pour apprécier l’exubérance catalane. Stéphanie le laissa faire. Elle avait craint de le trainer comme un boulet au milieu de ce maelstrom de forts en thème. Le Cénacle se déroule habituellement dans les salles de cours sinistres de campus désertés en été, et elle était heureuse de le voir se distraire et reprendre des couleurs en si joyeuse compagnie. Aujourd’hui, elle dirait que ces garces l’avaient bien embobiné…
En effet, après le départ des américaines, alors que Stéphanie était coincée au bout de la table de la cuisine pour le petit déjeuner, Bertrand annonça à la cantonade la bonne nouvelle : La séduisante Faith avait proposé de l’embaucher dans une espèce d’association avec un nom à coucher dehors récemment fondée à Cambridge en partenariat avec le département de mathématiques de l’Institut de Technologie du Massachusetts. Elle avait besoin d’un ingénieur avec un bon relationnel pour assurer des tâches administratives dans le milieu universitaire, auprès de start-up et de fondations engagées dans le mécénat pour le compte de grandes entreprises du Nasdaq. L’idée de recruter un français lui semblait épatante. C’était inespéré pour Bertrand, après plus de deux ans de chômage. Il s’y ferait des contacts intéressants pour sa carrière. Il tiendrait le coup là-bas le temps qu’il faudra et trouverait peut-être un poste pour Stéphanie. Veaux, vaches, cochons, couvées, le mois suivant il décollait pour New York.
Le jeans taché de Stéphanie fume toujours devant le poêle incandescent des Garrigues. Elle a enfilé un survêtement en polaire et sirote son thé préféré à la bergamote, bien chaud et bien sucré. Elle se penche sur la petite table du salon et trie ses notes pour le cours de calcul intégral qu’elle donnera demain à Montpellier. Elle doit aussi remplir des documents administratifs et préparer pour l’après-midi une réunion d’orientation avec ses collègues du département de la faculté. Quelle colique ! Elle devra affronter avec un sourire complice cette bande de glandus planqués agrippés à leurs privilèges. Profs, assistants, techniciens et personnel administratif se valent bien pour trainer les pieds à chaque nouvelle directive ministérielle... Bertrand en bavait dans le privé, mais au moins ça vous bougeait son monde !
Vers sept heures, la clochette du portillon retentit dans la cour. Aaron, son voisin le couvreur improvisé, passe la tête à la porte sans frapper.
- Je vous dérange, ma petite Stéphanie ?
Evidemment qu’il la dérange ! C’est devenu une habitude depuis qu’elle a accepté son aide : L’intrusion quotidienne de ce rougeaud d’anglais aux cheveux taillés en brosse qui fait office de maçon dans le hameau. Il est plutôt bien élevé, mais tous les soirs fortement imbibé. Et quand il est dans cet état, il ne se gêne pas pour lui proposer ses galants services. Heureusement, l’alcool le rend sentimental et jusqu’à nouvel ordre, il est doux comme un agneau. Dans sa solitude actuelle, Stéphanie tolère plutôt bien ses incursions répétées.
- Vous savez, Stéphanie, je vous aime bien. On pourrait s’arranger, pour la toiture…
Il imagine peut-être se payer en nature ! Et voilà qu’il se met à danser, les bras courbés en anse de panier, le torse bedonnant débordant de son blouson écossais ! Il singe des bisous en faisant des bruits de succion obscènes.
Sa femme Yohanna s’empâte depuis sept ou huit ans dans la maison d’en face sans échanger un mot de français. Elle s’avachit sur les coussins fleuris de son fauteuil en rotin sous la véranda en feuilletant des magazines et des romans à l’eau de rose pendant que son mari bêche rageusement le potager. Ils habitent ce que les gens du village appellent pompeusement « le château.» Une bâtisse austère à peine ajourée de quelques meurtrières qui porte ombre tout l’après-midi au jardin des Cuvier. Stéphanie les espionne souvent depuis la fenêtre de sa salle de bains au premier étage. Allez savoir pourquoi elle se délecte de ce spectacle !
- Je dirai à Yohanna que vous n’avez pas de quoi payer et elle ne fera pas d’histoires.
- Arrêtez vos conneries, Aaron ! Vous n’êtes qu’un vieux cochon lubrique. Faites plutôt vos petites gâteries dans la cabane au fond du jardin.
- Bon, d’accord ! Je vous promets que je penserai à vous.
- J’en suis flattée.
Stéphanie rédige justement dans la langue de Shakespeare une lettre de remerciements. Un chercheur hollandais, vénérable vieillard rencontré au Cénacle cet été, propose courtoisement de la citer dans son excellent ouvrage sur la répartition optimale de Neyman…
Ayant débarqué à Boston en pleine rentrée universitaire, Bertrand s’estime heureux d’avoir trouvé une chambre dans un confortable Bed and Breakfast des beaux quartiers. Il est tenu par une Miss Marple à la voix chevrotante qui fouille dans ses affaires dès qu’il a le dos tourné. Certains pensionnaires, des habitués de longue date, sont fort peu amènes avec lui. Ils chuchotent dans son dos quand il monte l’escalier et n’ont pas la décence de proposer à Bertrand de se joindre à eux pour le thé de cinq heures avec le maître des lieux. Il n’a pu qu’entrevoir ce vieillard décharné, ligoté sur sa chaise roulante devant la télévision. Le décor kitch de l’établissement et son atmosphère délétère lui font penser à la série « Arsenic et vieilles dentelles. »
La longue et large avenue du Commonwealth est bordée d’imposantes maisons de ville de style victorien. Elles sont construites en brique et pierre de taille avec deux ou trois étages. Les façades sont ornées de grands bow-windows ouvragés et desservies par des perrons monumentaux. Les portes d’entrée en chêne sont décorées de motifs tarabiscotés et dotées de lourds heurtoirs en cuivre. L’avenue est un grand axe urbain à deux voies avec un large terre-plein central sur lequel crapahute un vieux tramway entre deux rangées d’arbres. C’est très pratique pour se rendre au centre ville. Le premier jour, Bertrand découvre à deux blocs de la pension un vieux Dinner’s datant de l’avant guerre tout déglingué et poussiéreux : Les tables en bakélite aux angles arrondis sont reliées au mur et portent sur un pied central. Elles sont surmontées d’élégants miroirs biseautés. Le sol représente un damier noir et blanc posé en diagonale et d’immenses ventilateurs sont suspendus au plafond. Un vestige inestimable ! Mais l’endroit est un repaire de vieux clochards couverts de puces et Bertrand doit vite le déserter. Pourtant, le quartier est plutôt rupin : Des villas cossues aux jardins remplis de massifs d’hortensias occupent les ruelles adjacentes.
On trouve au bout de la ligne de tramway le petit centre historique de North End. Ses venelles tortueuses à l’européenne ne présentent pourtant pas beaucoup d’intérêt. Rien du bric à broc d’enseignes gothiques en fer forgé qui pend aux façades n’est authentique. Les touristes américains arpentent le quartier à bord de rutilantes calèches à quatre chevaux en brandissant des ombrelles et des chapeaux melons avec enthousiasme.
Heureusement, Faith propose assez vite à Bertrand une colocation de garçons à Cambridge même, de l’autre côté du fleuve, au cœur du dispositif universitaire. C’est une grande baraque en bois datant des années trente, clôturée par un grillage à poule. Elle comprend trois niveaux, que se partagent trois étudiants friqués. Bertrand hérite de cinquante mètres carrés de parquet verni au premier étage, meublé par le locataire en titre, un étudiant venant du Maine qui vient d’obtenir un stage de six mois dans un grand quotidien de Manhattan. Sitôt empochés les derniers billets verts de Bertrand, le gars disparait la gueule au vent dans sa petite MG décapotable.
Ici, on partage tout à la bonne franquette. Un homme de peine assure le ménage et remplit le frigo de la cuisine. Tout le monde va chez tout le monde, surtout chez Bertrand, parce que son appartement est au milieu. Le seul moyen d’être tranquille, c’est de s’enfermer dans la chambre en accrochant une pancarte sexy à la poignée de la porte. Bertrand dispose d’un lit à eau chauffant extra-large et découvre les derniers albums rock à la mode sur une puissante chaîne stéréo.
Lisa Chudlovsky est une mathématicienne d’une trentaine d’années de nationalité israélienne, résidente permanente aux Etats Unis et présidente de l’association qui porte son nom. Elle a obtenu le fameux prix MacArthur en 2003 pour sa démonstration du Théorème des Graphes Parfaits. Il n’avait toujours pas été prouvé depuis les années soixante. C’est une grande brune originaire de Russie, d’un abord froid et impénétrable. Elle accorde à Bertrand un entretien de quinze minutes, tantôt en anglais, tantôt dans un français assez convenable, sans rien livrer de sa personne. Elle donne l’impression de penser à autre chose quand elle vous parle.
- La vocation du Lisa Chudlovsky Council est de sélectionner les demandes de parrainage d’étudiantes et de chercheuses et de leur trouver de généreux donateurs. Vous assurerez la logistique, Monsieur Cuvier, mettrez tous ces gens en relation et représenterez notre association. Vous disposerez d’une voiture et toucherez un salaire dès que le Département du Travail des Etats-Unis validera votre dossier. En attendant, vous accompagnerez Faith à ses rendez-vous avec votre attaché-case et vous présenterez en énonçant d’une voix claire : « Salut ! Mon nom est Bertrand Cuvier. Je suis ingénieur français en physique nucléaire.»
Rires convenus. Lisa Chudlovsky pointe un regard pénétrant sur Bertrand et lui souhaite bonne chance.
Pendant plusieurs jours, Bertrand est livré à lui-même. Finalement, Faith juge qu’elle lui a laissé assez de temps pour s’acclimater. En sa qualité de directrice de l’association, elle le convie à un charmant diner aux chandelles dans la cafétéria ultramoderne du Massachusetts Institut of Technology. Ils boivent sans retenue. Bertrand se fend de quelques anecdotes savoureuses à propos de sa découverte de la ville. Faith s’en amuse beaucoup et délire sur la mentalité des gens et leur vénalité. Elle est saoule et il la raccompagne à pied jusqu’à son studio. Elle le fait monter et se prête sans détour à une brève relation sexuelle hygiénique, « pour éviter toute ambiguïté sentimentale, et on n’en parlera plus après, d’accord ? »
Le lendemain, elle lui signifie sans ambigüité la fin de la récréation. Ils abordent le boulot et les choses sérieuses. Bertrand ne sait que penser de cette chercheuse de têtes. A-t-elle une conception si réductrice les relations entre les hommes et les femmes ? Et d’abord, chez qui voit-elle de l’ambigüité sentimentale ?
Elle gère l’association depuis une baraque en planches située sous le viaduc de l’autoroute 93, au nord de la ville. Le local est loué par sa banque suite à une saisie immobilière. Le matériel est rudimentaire : Une grande carte routière du continent nord-américain est placardée entre les deux fenêtres à barreaux de la façade et trois antiques bureaux à tiroirs métalliques sont assemblés au centre de la pièce. Sur le mur du fond, des casiers pleins de dossiers et une desserte avec un vieil ordinateur. Bertrand est secondé par Robert, un jeune assistant de la fac employé à mi-temps à titre bénévole, un peu obèse et plein de bonne volonté, qui fait de son mieux pour le rassurer :
- Prends le tranquillement, mon pote !
Les présidents d’université et les directeurs de départements ne sont plus à convaincre. Ils font déjà les mêmes démarches auprès des entreprises et sont très heureux de déléguer cette charge à l’association. Mais le véritable enjeu est de débusquer parmi leurs ouailles les vrais talents qui attirent des financements. Cela demande le travail minutieux d’une experte : Faith, et de développer une force de persuasion auprès des organismes de mécénat. Faith compte pour cela sur le charisme de Bertrand. Encore doit-elle bien régler sa machine de guerre :
- Tu as compris ? Tous les moyens sont bons auprès des quinquagénaires revêches à chignon qui chapotent ces vénérables institutions. Je t’ai testé l’autre soir sur le chapitre : Quand on représente une association qui défend les femmes, il faut savoir se mettre à leur service !
- Mais enfin, Faith, tout de même, que fais-tu des sentiments ?
- Les affaires sont les affaires. Tu expliqueras cela à Stéphanie. Tu peux lui dire que tu as passé ton examen d’admission... avec succès !
- Trop aimable.
- Mais attention, soyons sérieux : Pas d’avances intempestives, cela aurait un effet déplorable sur la réputation de notre institution. Joue seulement à ce petit jeu si les affaires sont bien engagées et que ton interlocutrice insiste pour te revoir à la signature du contrat.
- Nous autres, européens, avons notre fierté et même un certain sens de l’honneur ! A propos, quand signons-nous notre contrat ?
- Aïe, aïe, aïe ! C’est très latin de faire ainsi du « rentre dedans ! » On s’attend forcément à ce genre d’attitude de la part d’un français. Mais vois-tu, chez nous, le moindre geste déplacé est perçu comme du harcèlement. Aucune femme respectable ne tolèrerait que tu prennes les devants. N’oublie jamais la nouvelle devise américaine : Les femmes en premier !
Robert se marre et fait « tut, tut, tut ! » Il clapote à toute vitesse sur le clavier de l’ordinateur avec ses gros doigts potelés. Il bascule le pouce sur la touche « Entrée » et l’imprimante crache les vingt pages de la liste des contacts. La grande blonde tend ses faux ongles vermillon vers l’encre fraiche et s’absorbe dans la lecture.
- Voila ! Très bien, Bobby ! Regarde, Bertrand : Cet astérisque en marge est très important. Son nom n’a l’air de rien mais ce monsieur fait partie de la communauté juive. Bobby est incollable sur le sujet. Lisa insiste pour que dans ces cas là, on se contente de fixer un rendez-vous téléphonique. Je ne sais pas si elle se fait des idées, mais elle tient absolument à assurer le premier entretien. Elle a des arguments bien à elle et s’en occupera coûte que coûte, même si elle se trouve à Jérusalem en train de prier devant le mur des lamentations.
- Ok. « Je vous mets en relation avec Madame la Présidente.»
- Voila. Maintenant, tentons quelques appels. Bobby, nom de Dieu, reste ici ! Tu fais partie du jury. Allez ! On s’y colle chacun son tour et on fait le point après, d’accord ? Je commence. Ecoutez bien. Vous me direz toutes vos vacheries après… Une dernière chose : Si la conversation s’y prête, je tente une ou deux plaisanteries mathématiques. C’est mon rayon, je joue ma carte… Toi par contre, Bertrand, tu peux les intéresser avec ton métier. La France est la troisième puissance nucléaire du monde, non ?
Dans la maison verte (tout le monde l’appelle ainsi) Bertrand commence à prendre ses marques. Garrett, le locataire du deuxième étage, vient de Pennsylvanie. Il baigne dans le droit constitutionnel à la Harvard Law School. En dehors des prénoms des petites amies des musiciens d’obscurs groupes de rock métallique, il n’y a rien à tirer de ce travailleur acharné. Il ne se montre qu’au petit déjeuner et quand vous lui demandez autre chose, il s’esquive en vous adressant son petit clin d’œil entendu avant que vous ayez terminé votre phrase. Si vous insistez, il fait mine de partir en soulevant de son index le large bord du Stetson imaginaire d’Humphrey Bogart.
Par contre, « Winston de Detroit, » le « premier plancher, » c'est-à-dire le type qui habite au rez-de-chaussée, est bien moins surmené par son Département des Etudes Urbaines et de Planification. D’un tempérament affable, volage, ouvert et touche-à-tout, il assure volontiers des petits jobs à la fac, toujours prêt à rendre service. C’est un grand échalas bronzé au nez busqué, aux cheveux frisés et à la moustache de Tom Selleck dans la série Magnum. Plein d’humour, il fraye avec tout le monde et introduit Bertrand à la vie du quartier.
Chaque jour de la semaine, à dix-sept heures trente, étudiants, professeurs et techniciens prennent une bonne douche et troquent leur costume pour une tenue décontractée. Ils trimbalent leur paquet de six canettes de bière de houblon ou de racines chez les uns ou chez les autres pour assurer une ambiance détendue et conviviale. On se rend «chez les gars» ou «chez les filles» et tout le monde se mélange sans distinction sociale. Chacun répond à un prénom et au nom de l’état ou de la ville d’où il vient. Par exemple, Bertrand est « Bertrand de France » ou « Bertrand de Paris.» Vu de là-bas, c’est à peu près la même chose.
Les soirées se terminent généralement chez Winston à fumer des joints en tartinant des sandwiches au beurre de cacahouète et aux feuilles de choux, arrosés de la bonne bière du Colorado. Le vendredi, la fête bat son plein sur le plancher de Bertrand et on danse tard dans la nuit, la sono à fond. Quand les flics rendent leur petite visite de courtoisie à ces gosses de riches qui dérangent les voisins, Winston couvre Bertrand pour qu’il n’ait pas de problème avec les services de l’immigration. Le week-end, le quartier est complètement désert.
Pour lui donner la bonne touche, Faith amène Bertrand dans des boutiques chic de Boston. Elles se trouvent sur une rue piétonne parallèle à l’avenue du Commonwealth. Petit à petit, Bertrand se rend seul à des rendez-vous dans l’agglomération, et même parfois jusqu’à une centaine de miles. Faith avance ses faux frais et lui prête sa voiture, mais il est toujours sans ressource. Au bout de deux mois, Stéphanie ne lui envoie plus d’argent. Il grappille sur les frais généraux et mange des hamburgers dans la voiture au lieu d’inviter ses clients au restaurant. Il lui arrive même de dormir en forêt ou de rentrer la nuit en catimini en rapportant des factures ramassées dans les poubelles des motels. Winston lui prête aussi un peu fric, mais il ne sera bientôt plus en mesure de payer son loyer.
Une semaine sur deux, Bertrand assure la permanence au siège de l’association. Il met de l’ordre dans ses dossiers en collant des Post-It partout. L’hiver tombe brutalement et la maisonnette est toute la journée à l’ombre du viaduc de l’autoroute. Le vieux climatiseur tourne à fond avec un horrible bruit de crécelle.
Un jeudi après-midi, alors qu’il tambourine sur la tour de l’ordinateur poussif de Bobby (parti rendre visite à sa mère dans le Minnesota) une petite voiture « européenne » s’arrête en pétaradant dans l’allée et quelqu’un frappe à la porte.
- Hééé… Salut, Ruby !
Ils s’embrassent.
- Hello, Bertrand. Alors, ça marche toujours, votre business ? Tu te plais à Cambridge ?
- Ma foi, oui.
- Et alors, comment ça se passe, avec Faith ?
- Tout va bien. Pourquoi ?
- Je veux dire, vous couchez ensemble ?
- Ah non, pas du tout ! Le boulot, c’est tout.
- Le boulot ! Tu plaisantes ?
Ruby a le visage gonflé et sa belle chevelure est complètement aplatie. Son regard vagabonde et sa bouche est tordue par un vilain rictus. Elle est sombre et amère, au bord de la crise de nerfs.
Bertrand ne l’a pas revue depuis Barcelone. Quand il demande de ses nouvelles à Faith, il n’y a pas moyen d’en tirer quelque chose. Ou plutôt, le message est clair : Ruby ne fait plus partie des meubles. Il a pensé à la chercher mais n’avait aucune raison valable de le faire d’autant que Faith est toujours dans ses pattes, prête à brandir l’interdit. Et voila que Ruby débarque sans prévenir et lui reproche de se comporter comme un lâche. Elle a raison, en fait, d’autant que depuis son arrivée, il ne cesse de penser à elle…
- Depuis le temps que tu es ici, tu n’as pas eu envie de me faire un petit bonjour ? Je suis sure que Faith t’en as empêché. Elle est malade de jalousie ! Et tu prétends qu’il n’y a rien entre vous ? Laisse-moi rire !
Ruby se tend de plus belle. Elle serre les poings et déballe tout ce qu’elle a sur le cœur. Elle raconte sa liaison avec Faith pendant deux ans, une relation douloureuse dont elle ne se remet pas.
- Faith est une perverse, un être complètement sadique. Elle séduit et accule sa proie au désespoir. Une véritable mante religieuse. Elle éprouve du plaisir à faire souffrir, à faire le mal.
- Tu exagères peut-être un peu…
- Tu verras ! Elle m’a infligé toutes les humiliations. Je l’aimais et elle m’a trainée dans la boue. Oui, elle me salissait. Elle m’obligeait à coucher avec des hommes. Des gros dégueulasses. Et ça l’excitait comme une mère maquerelle.
- Mais enfin, qu’est-ce que tu racontes ?
- Parfaitement. Elle m’a brouillé avec mes parents, avec mes amis. Elle leur dit des horreurs sur moi. Elle m’a fait perdre mon emploi. Elle ne voulait pas que je travaille, que je lui échappe. J’étais brillante à l’école, mais elle prétend que je ne suis qu’une petite sotte, une de ces enfants prodiges qui répètent tout ce qu’on leur dit comme un perroquet. Elle me séquestrait, me bâillonnait, me torturait. Elle me pissait dessus. Elle disait que j’aimais ça, que j’étais une vicieuse. D’ailleurs, elle se comportait exactement de la même façon avec son mari. Bruce me l’a avoué un jour. Ils avaient des rapports sadomasochistes si violents qu’il a fini par la quitter.
- C’est très étonnant, ce que tu me dis là.
- Bien sûr. C’est très grave !
Bertrand essaie de la calmer. Il la prend dans ses bras, la cajole. Il l’assied sur le bureau métallique. Elle tremble, les jambes ballantes. Elle est en nage. Elle se crispe et se relâche. Elle a les pupilles dilatées.
- Tu as pris quelque chose, Ruby. Tu t’es droguée ?
- Evidemment que je prends des tranquillisants. Qu’est-ce que tu crois ?
Le soleil est revenu aux Garrigues. Stéphanie passe l’après-midi dans le jardin à arracher les mauvaises herbes. Ce matin, Aaron est remonté sur le toit avec tout un attirail de maçon. Stéphanie lui a lancé les tuiles canal empilées derrière le tas de bois. Les arguments d’Aaron ont été imparables.
- Yohanna me mène la vie dure depuis une semaine. Elle vous a vu monter à l’échelle sous la pluie. Je dois intervenir, c’est un ordre. Et pour nous remercier, vous viendrez diner demain dans notre forteresse et parlerez anglais avec la Reine Mère.
