Le vieux reptile - Jean-Michel Blatrier - E-Book

Le vieux reptile E-Book

Jean-Michel Blatrier

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Beschreibung

Violine, jeune marginale punk a disparu...

Joseph Berger est un homme proche de la retraite, employé modèle dans un magasin d’électro-ménager où il est entré dès la fin de la guerre. Sa rigueur et son regard froid lui ont valu le surnom de vieux reptile. Personne ne sait rien de lui ni de sa femme, invalide dont il s’occupe depuis des années ; un couple où l’amour ne semble pas être présent. À l’opposé de ce personnage à la vie parfaitement ordonnée et apparemment sans histoire, Violine, une jeune marginale dans la mouvance punk des années 80, se réfugie dans les enfers artificiels de la drogue et de l’alcool. Au détour d’une cavale, elle trouvera un refuge aux aspects de prison chez Joseph Berger. Qui s’inquièterait de sa disparition, hormis sa grand-mère qui se confiera à la seule personne de confiance qu’elle connaît, Marie-Claude. La jeune femme partira à la recherche de l’ado pendant que Joseph Berger, sûr de lui et de sa cause, cherchera à remettre Violine dans le droit chemin.
Ces quêtes peuvent-elles aboutir à autre chose qu’une succession de drames ? Qu’est-ce qui pousse le Vieux Reptile à agir ainsi ? De quel démon du passé veut-il s’exorciser ? Dans quel engrenage sordide et macabre a-t-il mis les doigts ?

Plongez dans ce thriller haletant et suivez les investigations de Marie-Claude, à la recherche de l'adolescente, sur les pas du Vieux Reptile.

EXTRAIT

Bien qu'entré dans la maison en 1945 à dix-neuf ans, personne ne savait rien de Joseph Berger. Depuis cette date, le démonstrateur-vendeur de machines à laver semi-automatique de chez Crossart était devenu responsable du rayon hi-fi chez Crossart & Fils où il s'était dilué parmi les soixante-quinze ou quatre-vingts employés de l'effectif actuel. Trente-cinq années de travail assidu et discret.
Tout ce que ses collègues savaient de lui - à cause de l'étrange alliance qui ceignait son annulaire gauche - c'était qu'il était marié.
Si Crossart père ne l'avait pas promu chef de rayon, il est probable que Joseph Berger se serait satisfait de son statut de simple vendeur.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Jean-Michel Blatrier écrit essentiellement des nouvelles dont nombre ont été primées dans des concours et salons littéraires.

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Veröffentlichungsjahr: 2017

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Table des matières

Résumé

Le vieux Reptile

Première Partie

Résumé

Joseph Berger est un homme proche de la retraite, employé modèle dans un magasin d’électro-ménager où il est entré dès la fin de la guerre. Sa rigueur et son regard froid lui ont valu le surnom de vieux reptile. Personne ne sait rien de lui ni de sa femme, invalide dont il s’occupe depuis des années ;  un couple où l’amour ne semble pas être présent.A l’opposé de ce personnage à la vie parfaitement ordonnée et apparemment sans histoire, Violine, une jeune marginale dans la mouvance punk des années 80, se réfugie dans les enfers artificiels de la drogue et de l’alcool. Au détour d’une cavale, elle trouvera un refuge aux aspects de prison chez Joseph Berger.Qui s’inquièterait de sa disparition, hormis sa grand-mère qui se confiera à la seule personne de confiance qu’elle connaît, Marie-Claude. La jeune femme partira à la recherche de l’ado pendant que Joseph Berger, sûr de lui et de sa cause, cherchera à remettre Violine dans le droit chemin.Ces quêtes peuvent-elles aboutir à autre chose qu’une succession de drames ? Qu’est-ce qui pousse le Vieux Reptile à agir ainsi ? De quel démon du passé veut-il s’exorciser ? Dans quel engrenage sordide et macabre a-t-il mis les doigts ?

Jean-Michel Blatrier Roman

Le vieux Reptile

Éditions Ex Æquo

42 rue sainte Marguerite

51000  Chalons en Champagne

www.editions-exaequo.fr

Dépôt légal : décembre 2009

Bibliographie

 - Le Vieux Reptile, Prix Découverte 1994

 - L'archipel des Trottoirs, roman, manuscrit.com

 - Les texticules du marquis, nouvelles, manuscrit.com

Recueils de nouvelles publiés :

 -  "Le projet Melog" – éditions Octa avril 92

- "Pile, face, ou..."  - La Croisée des Sphères. Février 97 

Nouvelles du présent recueil primées :

 -  La baignoire 2ème prix au concours de la ville de Talange 1991

 -  Félicien Musagète 1er Prix au concours de Talange 1992

 -  L'heure du Loup 1er prix concours Mably 96

 -  Avec le meilleur souvenir du Comte in Sol'air n°11, 1ère mention concours 96

 - Avec le meilleur souvenir du Comte, Diplôme du prix de la nouvelle Montferrier 96

 -  Avec le meilleur souvenir du Comte, 1er prix du conte Jeux Floraux du Médoc 97

 - Le voyage interminable, troisième prix ConcoursALPHA 95

 -  Échappement Premier Prix, Salon des Poètes, Lyon 96.

Et aussi dix-neuf nouvelles primées et plus de quatre-vingt nouvelles publiées et/ou diffusées.

Première Partie

-1-

Automne 1980.

Devant le mur d'images, un vendeur en pull rouge portant un badge de la maison Crossart & Fils se débattait avec des clients indécis. Le couple, une trentaine d'années, était accompagné d'un bébé dans sa poussette et d'un autre mioche, guère plus âgé, qui cavalait entre les rayons sans que les parents ne s'en soucient. Le vendeur déballait les caractéristiques de chaque appareil tout en surveillant, d'un œil inquiet, le gamin.

— Celui-ci a un tube plat, celui-ci a un écran carré, mais celui-ci, qui fait trois cents francs de plus est équipé pour recevoir douze chaînes.

— À quoi cela peut bien servir ?

— Vous savez, il y aura bientôt plus de trois chaînes en France... Est-ce que... est-ce que vous pouvez demander à votre fils de ne pas mettre ses mains sur les écrans des téléviseurs.

— Oui, mais douze chaînes ! s'exclama la femme sans tenir compte de la remarque du vendeur.

L'irritation, bien que tempérée par la crainte de louper une vente, se lisait sur le visage du vendeur et le ton de sa voix, trop neutre, cachait mal son angoisse.

Debout, à l'extrémité de l'allée, un homme regardait la scène. Il ne portait pas le pull rouge des vendeurs, car c'était le responsable du rayon. On lui donnait une soixantaine d'années ; mais il en avait peut-être dix de plus, ou dix de moins... Les cheveux gris et rares, plaqués en arrière, l'homme portait un costume de coupe sobre. Il était assez grand et on devinait son ossature solide.

Il s'approcha du petit groupe, attendit un instant, espérant que sa seule présence suffirait. Mais le couple ne se décidait toujours pas, ni à choisir, ni à contrôler le bambin. D'un geste lent, il porta la main vers ses lunettes et les ôta. Les clients se turent et la voix du vendeur émergea, étonnamment claire, du brouhaha éteint. L'enfant, surpris par le silence, leva les yeux et revint se coller contre sa mère. Le bébé lui-même stoppa ses vagissements qui constituaient un horripilant fond sonore. Le vendeur termina son discours de façon mécanique. C'était une suite de mots appris par cœur et si souvent répétés qu'ils avaient perdu leur sens. Il acheva sa phrase avec un débit haché, comme un moteur ayant des ratés.

— Puis-je vous aider ? demanda Joseph Berger  presque à voix basse.

— C'est à dire, fit le client. Nous ne sommes pas encore décidés.

— Eh bien, prenez votre temps. Monsieur (il pointa ses lunettes en direction du pull rouge du vendeur) va vous donner les renseignements nécessaires.

De ses origines alsaciennes, Joseph Berger avait gardé l'intonation du parler et une pointe d'accent rugueux et autoritaire. Son assurance avait suffi à imposer le calme.

Son assurance, mais également - et surtout ! - son regard qui réunissait le poids de la banquise et la fulgurance du diamant. Il lui suffisait de poser l'acier de ses yeux sur quiconque pour l'écraser et le soumettre.

Pourtant, Joseph Berger n'usait de son pouvoir qu'avec parcimonie et presque à contre-cœur. Il éprouvait de façon maladive le besoin d'anonymat et de discrétion. Aussi, dès qu'il le pouvait, il remettait ses épaisses lunettes aux verres légèrement teintés et dissimulait sous une prothèse à monture en écaille ce qu'il considérait comme une infirmité : la lourde froideur de son regard.

Il rechaussa ses lunettes, adressa un sourire commerçant à la petite famille et s'en retourna, d'un pas lent, jusqu'à son bureau. Derrière lui, il entendit le vendeur qui reprenait son boniment devant un auditoire silencieux et soumis.

Son regard (peut-être aussi l'écaille de ses lunettes...) lui avait valu, de la part de ses collègues, le surnom de "vieux reptile".

Bien qu'entré dans la maison en 1945 à dix-neuf ans, personne ne savait rien de Joseph Berger. Depuis cette date, le démonstrateur-vendeur de machines à laver semi-automatique de chez Crossart était devenu responsable du rayon hi-fi chez Crossart & Fils où il s'était dilué parmi les soixante-quinze ou quatre-vingts employés de l'effectif actuel. Trente-cinq années de travail assidu et discret.

Tout ce que ses collègues savaient de lui - à cause de l'étrange alliance qui ceignait son annulaire gauche - c'était qu'il était marié.

Si Crossart père ne l'avait pas promu chef de rayon, il est probable que Joseph Berger se serait satisfait de son statut de simple vendeur.

Assis derrière son bureau, il remplissait un bordereau, comme chaque soir, juste avant la fermeture du magasin, où il récapitulait les diverses opérations de la journée. Il garda une ligne en suspens, attendant de savoir si le vendeur allait conclure la vente du téléviseur. Il leva les yeux vers les écrans muets et se releva vivement pour aller remonter le son de l'un d'eux. Il le monta très faiblement ; juste assez pour que, l'oreille collée contre le haut-parleur, il pût entendre le commentaire.

Les images étaient celles d'un attentat qui venait de se produire. C'était le 3 octobre 1980, la synagogue de la rue Copernic à Paris venait d'être plastiquée. Pour le commentateur, il ne faisait aucun doute qu'il s'agissait d'un acte antisémite. Les gyrophares des ambulances coloraient la scène de façon irréelle. On entendait, se mêlant aux ordres des sauveteurs, les plaintes des victimes.

Joseph Berger se sentit pâlir. Une colère blanche monta en lui serrant, l'espace d'un instant, le cœur. Il coupa de nouveau le son et décida de partir avant même de savoir si le couple allait acheter le téléviseur. Il se dirigea vers le vestiaire, enfila le long pardessus anthracite qui l'accompagnait de septembre à mars, lissa ses cheveux gris et posa son chapeau.

Dehors, le soleil d'octobre laissait progressivement la place aux enseignes lumineuses racoleuses.

Joseph Berger croisait des gens sans les voir. Ils le croisaient sans plus le remarquer. La boulangerie était sur le point de fermer lorsque Joseph Berger entra.

— Une baguette, s'il vous plaît. Ah, et puis mettez-moi aussi un paquet de biscottes au gluten sans sel.

Il les achetait pour suivre les indications du médecin, mais les biscottes insipides traîneraient sans doute dans un placard de la cuisine jusqu'à ce que, ramollies, il les vidordure.

La vitrine était presque vide, il ne restait qu'une grille avec quatre ou cinq éclairs au café.

— ... Et puis un éclair, si cela ne vous dérange pas...

Pour sa femme.

— Bien sûr que non, ça ne me dérange pas, rétorqua la boulangère qui se voulait aimable.

Elle lui annonça le prix, accommodant le tout de quelques formules toutes prêtes, emballées dans un grand sourire. Puis elle regarda sortir et s'éloigner cet homme qui passait presque chaque soir acheter sa baguette et, parfois, un paquet de biscottes ; voire un éclair ou un mille-feuille. Ce soir-là, il lui paraissait encore plus distant que d'habitude.

Sur le trottoir, un groupe de jeunes, multicolores et blousonnés, de plusieurs sexes, bruyants et braillards, dévidaient un humour gras et douteux sur les passants. Leurs blousons fleurissaient d'insignes divers, à caractère raciste. Des croix appelant un ordre nouveau décoraient les T.shirts qu'on apercevait par les cols entrebâillés.

Joseph Berger préféra passer au large, discrètement, comme s'il ne les avait pas vus. Eux ne remarquèrent pas la silhouette qui se faufilait à quelques mètres, sa baguette de pain, son paquet de biscottes sans sel au gluten et son éclair au café dans les mains.

Joseph Berger rentrait directement chez lui. Sa femme l'attendait. Comme tous les soirs. Depuis trente-cinq ans.

Les cris qui s'élevaient de la meute derrière lui ne le firent pas se retourner. Trois types encerclaient une jeune femme. Les mains dans les poches de leur jeans hypermoulant, ils ne bougeaient pas, se contentant de la serrer et de l'empêcher de passer. Le type qui était dans son dos se collait contre elle en gloussant. Les trois hommes apparaissaient comme des colosses de chair, encuirés et cloutés en face de leur fragile victime.

- Elle veut passer, la dame ? Elle a même pas dit bonjour à Néness ! C'est pas poli, ça ! Après, on dit que c'est les jeunes qu'on est pas poli et pis elle, elle nous respecte même pas ! Hein ? Vous trouvez ça normal, vous ?

La jeune femme ne criait pas. À peine émettait-elle de faibles gémissements agacés. Le type, dont le crâne était rasé à l'exception d'une touffe de poils vert fluo pendant sur le côté, lui raconta des tas de choses - qu'il jugeait savoureuses - sur son sexe et la manière qu'il avait de s'en servir.

— Dis donc, madame, paraît qu'on est une jeunesse perdue... Tu voudrais pas nous aider à nous retrouver, hein ? Suffirait de te laisser faire, histoire que je m'intègre à ton corps social, quoi !

Sa plaisanterie le fit rire ; lui et deux ou trois autres de la bande qui se mirent à glousser en bousculant un peu plus la jeune femme.

— Chouette matos, fit l'un d'eux en collant sa main contre la fesse de sa victime.

La jeune femme commençait à paniquer. Ce n'était plus un simple jeu d'adolescents. Elle trépignait, implorante, humiliée par la peur ; sa lâcheté et la lâcheté de ceux qui observaient, passifs, la scène.

Le reste de la meute s'amusait de la jeune femme comme des chats l'auraient fait d'une souris. Ils la considéraient avec une cruelle gourmandise.

Parmi eux, une fille riait beaucoup ; une des rares filles (identifiable à coup sûr en tant que telle) de la bande. Elle tranchait de par sa petite taille. Fine et menue, elle n'avait probablement pas quinze ans. Ses lèvres violines soulignaient un visage chlorotique bordé de longs cheveux presque blancs. Elle portait, comme un bijou, une chaînette métallique dont une extrémité était reliée à l'oreille et l'autre était tenue par un anneau fiché dans une aile de son nez. Cela lui donnait l'apparence monstrueuse d'un cyberpunk sorti d'un roman d'anticipation. Elle hurlait pour exciter les trois mâles.

— Bon alors... Vous la tirez c'te meuf, ouais? Qu'on se marre un coup. Ou alors c'est que vous êtes trop chargés et que vous êtes pu bon à rien ? Magnez-vous, merde !

La jeune femme percevait les exhortations comme des voix off au plus noir d'un cauchemar. Puis, fouettée par sa peur, elle trouva la force de se révolter. Elle se mit à gesticuler, à crier ; hystérie désordonnée. Elle balayait l'air à coups de gifles et de pieds, à la grande stupéfaction de ses agresseurs qui, déconcertés, s'écartèrent.

— Oh là ! Elle fait la colère la dame ! Elle veut pas aider la jeunesse ?

Elle fit quelques pas et s'effondra, en larmes. Une femme s'approcha d'elle, puis d'autres personnes l'entourèrent. Ils avaient tout vu et trouvaient "ça" inadmissible...

Déferla, comme d'un barrage rompu, la lame de fonds des litanies imbéciles :

"Il fallait appeler les gendarmes... Ils allaient intervenir... Il ne faut pas tolérer que des brebis galeuses... C'est toujours la même chose... Mais que voulez-vous ? La police les relâche aussitôt... Ce qui faudrait, c'est être armé... Les sortir de France... En plus, il paraît qu'ils voudraient supprimer la peine de mort... Une bonne guerre ?.. N'empêche que dans le temps..."

Dans la rue, il y avait deux groupes, les propres et les sales, mais la jeune femme qui recouvrait peu à peu ses esprits leur trouvait une commune puanteur. Ils partageaient une même bêtise. Aussi dangereuse par sa violence que par sa sournoiserie.

Elle accepta néanmoins le cognac qu'on lui imposait "pour vous remonter" puis insista pour qu'on la laissât seule.

— Je vais bien maintenant... Oui, je peux rentrer chez moi par mes propres moyens... Non, ça n'est pas la peine de porter plainte... Oui, oui, je me sens bien... Non, finalement, plus de peur que de mal... Oui... Non... Oui, non, et zut!

Et elle planta là ses sauveteurs qui la trouvèrent bien ingrate...

Marie-Claude Grancey put reprendre son chemin et passer là où elle avait envie de passer, c'est-à-dire sur le trottoir squatté par la meute.

Devant son air résolu et la colère qui creusait son visage, ils n'eurent pas le cran d'insister.

— Elle connaîtra pas l'amour !

— Pffttt, elle devait même pas être bonne.

— Tu crois qu'elle rentre se faire tirer par son mec, là ?

Quelques ricanements et quelques moqueries, c'est tout. Juste pour le principe. Leur "jouet" leur avait soudain éclaté à la figure et ils n'osaient plus y toucher.

— Hè!

La jeune fille aux lèvres violines l'interpella. Marie-Claude tourna la tête et la vit, obscène, qui faisait mine de se caresser tout en la provoquant de ses trop grands yeux noirs. Sa main fouillait son entrejambes avec tant de vigueur que Marie-Claude se sentit personnellement touchée. Un fourmillement confus lui parcourut le ventre.

En dépit de tout ce qu'elle avait envie de dire, de hurler, de cracher et de vomir, Marie-Claude ne s'arrêta pas et ignora la fille aux lèvres violines. Elle continua d'un même pas rapide jusque chez elle, une demi-heure plus loin.

La première chose qu'elle fit, avant même de poser son sac, fut de prendre son fils, Thomas, dans ses bras et de le serrer très fort. "Je t'aime, je t'aime" répéta-t-elle.

Le garçonnet se dégagea en rouspétant et réclama son dîner d'urgence pour ne pas manquer le début du film...

*

Un peu plus tôt, Joseph Berger avait dit, en arrivant chez lui:

— C'est moi, Mathilde, ne bouge pas.

Comme tous les soirs. Depuis trente-cinq ans.

Mathilde avait le regard rivé sur le tube cathodique. Le journal télévisé donnait des détails sur l'attentat de la rue Copernic. Allongée sur son lit, la vieille femme répétait des mots que Joseph Berger ne tenait pas à comprendre. Ses yeux semblaient pleurer des larmes sèches. Ils étaient brûlés par la haine et les souvenirs. Ils n'avaient rien en commun avec ceux de Joseph Berger, ils n'exprimaient pas la cruauté ; rien que la haine et la douleur.

Joseph Berger et Mathilde ne commentèrent pas l'événement. Ils ne parlaient jamais que par nécessité.

-2-

Marie-Claude Grancey était infirmière et exerçait en libérale. Son diplôme d'État en poche, elle avait fui le milieu prétendu hospitalier. On y rencontrait trop de souffrances et si, pour les supporter, il fallait se caparaçonner de cynisme... elle estimait que le prix à payer était trop élevé.

Elle avait pensé que le statut de travailleur libéral lui permettrait d'organiser son emploi du temps et d'être plus souvent avec Thomas ; ce qui se révéla être une erreur. Mais elle ne regrettait finalement pas.

Tant pis pour les dimanches et les trente-neuf heures...

Thomas avait eu un père. Il était parti sans qu'elle ait cherché à le retenir. Elle aimait son travail et Aimait son fils alors quel besoin d'Aimer un homme en plus !? Elle préférait garder à ses rencontres masculines un caractère... agréable, mais SURTOUT passager !

En ce mois d'octobre, un peu gris, il n'y avait pas de passager.

Elle se prit à le regretter. Elle aurait voulu se libérer du stress de l'agression en parlant avec quelqu'un. Mais elle réagit aussitôt, se traita d'andouille : "Je n'ai pas besoin d'un mari-garde du corps, je m'assumerai jusqu'au bout. Na." Malgré sa brièveté et le fait que les choses n'aient pas tourné au tragique, Marie-Claude avait été marquée par l'épisode avec la bande de punks. Elle avait réalisé d'un coup toute l'impuissance de la solitude, et la folie lâche d'un groupe, quel qu'il soit.

Pour affirmer – à elle-même ! - son indépendance, elle désigna le seul mâle qui croisât dans les parages et l'envoya faire ses devoirs. Il refusa cependant catégoriquement de décoincer ses fesses du fauteuil pendant Goldorak.

Vexée, mais digne, Marie-Claude ne s'obstina pas et, quelques instants plus tard, Thomas partit vers sa chambre, hurlant à tue-tête la chanson du générique. Il s'installa à son bureau - une planche de sapin sur deux tréteaux - et y déversa son cartable. À peine avait-il fini de s'organiser qu'elle l'appela pour manger, ce qui fit exploser la chère tête blonde !

— Bon, Thomas, fit Marie-Claude après avoir dîné. J'ai madame Clément à faire ce soir, je n'en ai pas pour longtemps. Tu n'en profites pas, dès que j'ai le dos tourné pour allumer la télé, hein?

— Naaan ! répondit le gosse, à la fois outré qu'on puisse penser une chose pareille et irrité qu'on vienne le déranger toutes les cinq minutes au milieu d'une analyse grammaticale.

Vraiment ! Comment pourrait-on avoir le coeur de s'intéresser à la télé quand un complément d'objet direct vient se prendre les pieds dans une subordonnée relative ?

Le "nan", grognement de chiot, amusa Marie-Claude. Elle enfila son imper en franchissant la porte.

Madame Clément ne demeurait pas très loin. L'infirmière s'y rendait habituellement à pied, ce qui la faisait passer par la rue où, l'autre jour, elle avait été agressée. Ce soir-là, la place était presque déserte.

A cette heure, au début de l'automne, il fait déjà nuit et Marie-Claude ne se sentait pas à l'aise, seule au milieu de la ville vide. Elle se souvint de ce film où un homme échappé miraculeusement d'une catastrophe se retrouvait seul sur Terre. Les images du tremblement de terre qui avait eu lieu quelques jours plus tôt à El-Asnam étaient encore présentes à sa mémoire. Elle pressa le pas.

Madame Clément habitait un vieil immeuble aux murs gris et usés, fermé par une lourde porte de fer et de verre. Marie-Claude n'eut pas besoin de sonner, car la porte s'ouvrit, laissant échapper un courant d'air. Le courant d'air avait l'apparence d'une jeune fille qui, le regard accroché à un quelconque nulle part, bouscula l'infirmière sans s'en rendre compte et s'éloigna.

— Mais enfin ! Vous pourriez vou...

Inutile de terminer une phrase que l'autre n'aurait pas entendue, Marie-Claude l'avait compris. Il est des regards étonnamment vides que l'on oublie pas : celui d'un toxicomane, par exemple. Elle en avait suffisamment croisé au cours du stage effectué en hôpital psychiatrique.

Elle avait laissé filer la fille. Comment, de toute façon, aurait-elle pu la rattraper : elles n'étaient pas dans le même monde. La drogue l'avait prise pour un voyage. Ailleurs.

L'infirmière pénétra dans l'immeuble et gravit les trois étages qui séparaient la très vieille madame Clément du reste de la civilisation.

La vieille femme était assise dans son fauteuil, près de la fenêtre. Elle devait être là depuis quatre ou cinq d'heures d'horloge. La femme de ménage passait généralement en milieu d'après-midi et, lorsqu'elle repartait, elle installait la Mamie - comme elle disait en hurlant, persuadée que l'âge rend forcément sourd - à côté de la fenêtre, laissant sur le guéridon, à portée de main, un verre d'eau et deux petits beurres pour grignoter en regardant passer le temps et les gens, trois étages plus bas.

Marie-Claude ne venait qu'une fois par jour. Elle lui faisait sa toilette et l'aidait à se coucher. Pour éviter que sa clientèle ne soit une trop pénible astreinte, elle ne venait qu'une semaine sur deux, en alternance avec une collègue. Ce soir-là, c'était le premier jour de sa semaine.

Les yeux de la vieille dame se réveillèrent et sa bouche s'élargit en forme de sourire à l'arrivée de l'infirmière.

— Bonsoir madame Clément.

— Bonsoir madame Marie-Claude.

L'infirmière ne l'appelait pas Mamie, comme dans les hospices. Quant à la vieille dame, elle n'arrivait pas à appeler "madame Grancey" une gamine qui pourrait être sa petite fille, ni à appeler par son simple prénom une dame "qu'est quand même infirmière", alors elle avait choisi une solution bâtarde : madame Marie-Claude.

— Vous n'avez pas touché à votre verre d'eau ? Constata l'infirmière. Vous devriez boire plus, c'est bon pour vos reins.

— C'est que, justement, fit la vieille dame un peu gênée, j'ose pas trop... Vous comprenez... Quand je suis là, toute seule, si j'ai besoin... Enfin, je peux pas... Vous comprenez.

L'infirmière lui répondit d'un sourire qu'elle voulait réconfortant ; un de ces sourires que l'on donne lorsqu'il n'y a rien à répondre que des inutilités.

Les deux femmes s'appréciaient - ou se respectaient. Pour la vieille dame seule, l'infirmière s'était inévitablement transformée en confidente, en amie, en ersatz de famille ; pour l'infirmière, la vieille dame était devenue un peu plus qu'une cliente. Aussi, pendant que l'une s'occupait de l'autre, la couchait, lui passait le bassin, faisait chauffer un bol de potage, la toilettait, l'installait le moins inconfortablement possible pour la nuit, l'autre parlait de tout autre chose.

La vieille dame demandait des nouvelles de Thomas dont elle suivait ainsi le feuilleton de la jeune vie. L'infirmière ne se faisait pas prier. Son fils était le centre de son monde, il était donc son sujet de conversation favori.

— Faudra que vous me l'ameniez, un jour, que je voie enfin à quoi il ressemble, ce petit homme. Faut que je juge par moi-même s'il est aussi diable que vous le dites...

— Oh ! Il est pire que ça, plaisantait-elle.

— Remarquez... fit-elle en se renfrognant. Je suis pas sûre que le spectacle d'une vieille bonne femme comme moi soit une chose très appétissante pour un garçonnet. Ici, tout est vieux. Tout sent le vieux.

— Ne commencez pas à dire de bêtises. Je vous l'amènerai un jour. Je suis sûre que vous aurez des tas de choses intéressantes à vous dire.

— Pourquoi pas ?... S'il aime les vieilleries...

Puis l'infirmière se décida à poser la question qui la travaillait.

— Dites-moi, en arrivant, j'ai croisé une jeune fille, il me semble la connaître, mais je n'arrive pas à me souvenir. Vous l'avez peut-être déjà aperçue, elle a les cheveux presque blancs et sa bouche est violette. Vous voyez qui je veux dire ?

Marie-Claude ne précisa pas qu'elle avait reconnu la gamine de l'autre jour ; celle qui s'était montrée arrogante et obscène.

Aujourd'hui fragile et pitoyable.

— Ça, je ne sais pas.... Je la vois passer de temps en temps dans la rue, c'est tout...

Marie-Claude n'obtint pas d'autre information. Elle s'étonna simplement que la vieille dame, d'habitude curieuse et bavarde, ne soit pas plus loquace.

*

À quelques centaines de mètres de là, dans un immeuble similaire, habitaient Joseph Berger et sa femme Mathilde.

À quelques centaines de mètres de là, des scènes similaires se répétaient. Joseph Berger soignait sa femme, paralytique depuis plus de trente ans.

Les mêmes gestes, le même bassin, la même toilette, les mêmes odeurs de renfermé.

Si ce n'est que les jambes de Mathilde étaient atrocement maigres. De ses hanches et de ses cuisses, il ne restait que le squelette recouvert d'une peau jaunâtre, sèche et terne.

Si ce n'est que le caractère de Mathilde n'avait pas grand-chose à voir avec la gentillesse de madame Clément.

Chacune de ses phrases cinglait comme un ordre immédiat.

Que Joseph Berger exécutait immédiatement.

Réchauffer le plat, apporter à boire, faire refroidir le plat, allumer la télé, remonter l'oreiller, changer de chaîne, déplacer l'oreiller, chercher le programme télé, éteindre la lumière, pas celle-là, l'autre, plus près, plus fort, plus chaud, moins chaud, plus haut, plus tard, trop, pas assez, encore...

Sorti de Crossart & Fils, Joseph Berger devenait le valet de Mathilde. Esclave consentant. Il lui appartenait et l'alliance qu'il portait - et qui intriguait tant ses collègues - n'était pas tant un symbole d'union qu'une marque de dépendance.

Mathilde portait au doigt un anneau identique, fait dans un métal qui n'avait rien de noble : de la ferraille provenant d'un endroit ignoble.

Cette bague était une véritable obsession pour Mathilde qui passait son temps à la toucher, la faire glisser le long de sa phalange, la frotter sur ses lèvres, à la faire tourner autour de son doigt. C'était inconscient, machinal et permanent. Elle la triturait comme la pierre unique d'un chapelet.

Ces manies énervaient Joseph Berger. Elles l'énervaient... en silence. L'énervaient et l'humiliaient, car, depuis trente-cinq ans, l'homme aux yeux de serpent rampait avec servilité.

Comme chaque soir, Joseph Berger embrassa sa femme.

Comme chaque soir, elle ne lui rendit pas son baiser.

Comme chaque soir, Joseph Berger alla s'enfermer dans sa chambre.

La chambre de Joseph Berger était juste assez grande pour abriter une armoire, un secrétaire façon Louis-Philippe et un lit d'une personne. Il n'y avait pas de chaise, le lit suffisait pour s'asseoir. Sur le mur, à mi-hauteur, une étagère surchargée de livres et de revues fripées.

Aucun ornement, tableau ou photo, sur le papier peint vieillot de la chambre de Joseph Berger.

Il n'y avait pas de fenêtre non plus. Un plafonnier poussiéreux répandait une lumière ocre sur la pièce.

Pour sa toilette, Joseph Berger utilisait la salle de bain attenante à la chambre de Mathilde. Celle-ci poussait un soupir agacé à chacune de ses allées et venues.

Ce soir-là, Joseph Berger se coucha sans se laver.

Les appels de Mathilde le surprirent au fin fond de son premier sommeil et il se leva, comme un automate, avant d'être réveillé. Mathilde avait soif. Elle eut donc à boire.

Avant de se recoucher, il fit un détour par la cuisine, ouvrit le frigo et se laissa tenter par le mille-feuille dont elle n'avait pas voulu.

— Qu'est-ce que tu fais ? fit-elle, impatiente.

— Je mange.

— Moi aussi, j'ai faim. Apporte-moi le mille-feuille.

Il se sentit coupable, comme un enfant pris en faute. Le mille-feuille n'était pas pour lui. Il ne pouvait pas être pour lui. Il n'aurait jamais dû oser le manger. Il avait à peine commencé, alors il découpa proprement le côté entamé et apporta le gâteau amputé à sa femme.

— Pour ça ! ronchonna-t-elle. Ils sont de plus en plus petits leurs gâteaux. S'ils continuent, tu changeras de pâtisserie.

Quand elle eut fini, il remporta l'assiette vide à la cuisine et alla se coucher. "C'est mieux comme ça," se dit-il, "le mille-feuille n'aurait pas été bon pour mon diabète." Il se rendormit aussitôt.

*

Dans la même ville, une petite fille se réveillait, elle avait froid. Elle était glacée et grelottait à s'en faire mal. Son lit était une couverture jetée à même le sol en terre battue d'une cave. Violine émergeait de son trip. Les effets de l'héroïne se dissipaient doucement.

À côté d'elle étaient allongés Néness, vert et hérissé, et Bill, rose et partiellement rasé. Ils avaient élu domicile dans cette cave. C'est là qu'ils venaient pour se doper.

Éclairée par un cierge chapardé à la cathédrale, la tignasse blanche ébouriffée et les lèvres violettes, Violine - puisque c'est ainsi qu'elle s'était rebaptisée - ressemblait à son cadavre.

Néness et Bill planaient encore. C'est-à-dire qu'ils ressemblaient à des serpillières en tas sur le sol. Violine vint se coller tout contre Néness, ramena la couverture sur eux deux et chercha un sommeil qu'elle ne pouvait trouver tant elle tremblait. Elle avait peur. Peur de manquer. Ils avaient épuisé leur réserve de came.

Néness et Bill savaient où se fournir, il ne leur manquait que le fric !

Ce putain de fric !

Pour ça, Néness et Bill avaient toujours une solution de secours. Habituellement, ils avaient un petit commerce d'auto-radios qui ne marchait pas trop mal. Quand le commerce devenait plus aléatoire, ils se laissaient aller à tirer quelques sacs ou à faire quelques fonds de tiroir-caisse chez des commerçants influençables.

En dernier ressort, quand c'était urgent, il leur restait Violine. Ils n'avaient pas le choix et elle n'avait pas le choix. C'était le marché qu'ils avaient passé. Ils la fournissaient tant que c'était possible, mais en cas de problème, c'était à elle de les en sortir.

Elle ne s'était pas posé de questions.

Elle n'aimait pas ça, ça lui faisait mal. Mais moins mal que le manque, alors... avec son petit cul de quinze ans à peine, elle avait vite fait de ramasser de quoi acheter quelques doses, le temps pour Néness et Bill de fourguer trois ou quatre auto-radios.

Demain il faudrait peut-être... À moins que Amid et Marcel leur fassent crédit pour une ou deux doses.

— Non, ça, il ne faut pas y compter, murmura-t-elle.

Néness ronflait de façon irrégulière. On ne savait dire s'il rêvait ou si sa respiration était défaillante. Par moments, sans se réveiller, il poussait des cris de chiots et donnait l'impression de suffoquer et de courir après son souffle. Violine y était habituée. Elle n'y prêtait pas attention. La seule chose importante, c'était qu'il respire. Bien ou mal, ça importait peu. Il y a tellement de choses qui sont décalées, une de plus ou de moins...

Elle regardait le cierge. La flamme était la lueur d'un regard qui pleurait d'épaisses larmes de cire.

Violine finit par s'endormir, toujours grelottante, de froid, de peur, de ce mauvais sommeil d'"après", quand toutes les chimères colorées et douces du trip reviennent sous forme de cauchemars hideux. Quand le trip noue les tripes.

Elle se réveilla bientôt, en nage et secoua Néness et Bill mais les deux types s'accrochaient à leur nuit. Toujours grelottant, Violine se gratta les bras parcourus par d'infernales démangeaisons. Elle fouilla les poches de ses compagnons mais n'y trouva rien  ni argent ni dope. Tout juste une cigarette qu'elle alluma en tremblant à la flamme de la bougie. L'incandescence de la cigarette étincelait dans ses yeux comme deux gouttes de sang. Elle était agitée de frissons permanents malgré son blouson et le col relevé jusqu'aux oreilles. Ses tremblements ne devaient rien au froid.

Voyant que ses amis ne pouvaient rien pour elle, elle se décida à se lever et à partir. Dehors, le brouillard mangeait la fumée de la cigarette. Elle s'approcha d'un homme qui marchait vite, l'arrêta et le type accepta, en souriant.

-3-

Joseph Berger préparait le même petit déjeuner depuis trente-cinq ans : un café noir pour lui et un café au lait - avec de la chicorée sinon elle ne digérait pas - pour Mathilde.

Comme chaque jour il était trop chaud.

Comme chaque jour Joseph Berger rajouta un peu de lait froid.

Comme chaque jour :

— Maintenant il est glacé ! Tu le fais exprès ?!

Pendant la matinée, Mathilde restait seule, assise sur son fauteuil roulant. Joseph Berger avait aménagé l'appartement afin qu'elle puisse circuler, mais il était rare qu'elle sorte de la chambre. Elle lisait ou écrivait ou ne faisait rien. Absolument rien !

Cela pouvait durer plusieurs jours. Elle ne faisait rien d'autre que voyager dans le temps. Anorexique, elle ne vivait plus au présent. On aurait pu la croire morte s'il n'y avait eu l'imperceptible caresse du doigt sur la bague.

Le médecin avait cherché à percer la cause de cette neurasthénie chronique, mais, ni Mathilde, ni Joseph Berger n'avaient voulu l'aider. Alors, faute de pouvoir guérir, le médecin soignait. Il prescrivait des fortifiants en tout genre, quelques anti-dépresseurs légers et assurait que :

— Avec ça, vous allez retrouver la grande forme, madame Berger.

Elle ne répondait pas au médecin. Son regard continuait de fixer un monde lointain qu'on devinait horrible. Ses yeux creusaient dans le passé comme dans la chaux vive d'une fosse commune...

À la fin de la crise, elle se mettait à écrire. Elle noircissait alors des pages et des pages que Joseph Berger retrouvait, plus noires encore parce que calcinées, au fond de la corbeille.

Pas un morceau de papier sur lequel on pût lire quelque chose. Joseph Berger n'avait donc jamais lu un seul mot de ce que sa femme écrivait depuis trente-cinq ans. Il supposait qu'elle couchait sur le papier ce qu'elle avait revécu au cours de sa crise, mais ne lui avait jamais demandé : "Qu'est-ce que tu écris ? Je pourrai lire un jour ?" Il n'avait seulement jamais pensé à poser la question. Ça n'était pas la peine de poser une question à laquelle elle ne lui aurait pas répondu.

Il avait tenté à deux reprises de surprendre sa femme avant qu'elle n'ait le temps de brûler ses écrits.

La première fois, il était rentré à l'improviste. Jamais il ne quittait son travail et il était impossible que Mathilde s'attende à le voir débarquer, mais, quand il était arrivé, la porte de la chambre était fermée.

— Mathilde ! Ouvre-moi, j'ai besoin de prendre mes pilules dans l'armoire à pharmacie.

L'oreille collée contre la porte, il cherchait à deviner ce que fabriquait sa femme. L'odeur de brûlé précéda de quelques minutes l'ouverture de la porte. Le verrou roula deux fois avant que la poignée ne s'abaisse. Mathilde s'écarta, avec son fauteuil pour laisser passer Joseph Berger. Ils n'échangèrent pas un regard. Ils feignirent d'ignorer ce qui venait de se passer. Joseph Berger ressortit de la salle de bain avec un flacon de médicaments dont il n'avait pas besoin. Mathilde le savait aussi bien que lui, mais ne posa pas de question.

Dès qu'il fut reparti, elle s'approcha de nouveau de la porte, fit claquer deux fois le verrou et revint s'installer derrière le secrétaire qui lui servait de bureau. Elle attrapa une feuille vierge et, aussitôt, sa main se mit à courir, laissant sur son passage, une longue cicatrice faite d'encre et de mots. Sa respiration était hachée, mais jamais elle ne ralentissait. Les mots s'alignaient sans rature. Chaque feuillet rempli tombait, chiffonné, dans la corbeille. Puis un autre venait le recouvrir. Cela durait jusqu'à l'heure approximative du retour de Joseph Berger. Alors, elle approchait le briquet et le papier s'embrasait. Elle regardait avec fascination le feu qui se propageait comme une lèvre brune glissant sur la feuille, traînant derrière elle une flamme bleue et jaune. L'encre devenait violette puis brune, puis noire et les mots prenaient la couleur du feu pour disparaître avec lui.

Quelques semaines plus tard, Joseph Berger essaya de nouveau. Il avait pris soin de vider de son gaz le briquet de Mathilde, puis avait répété le même stratagème. Lorsqu'il se présenta, la porte était encore fermée. De l'autre côté, il entendit le vain frottement de la molette sur la pierre et l'énervement de sa femme. Il la pressa d'ouvrir. Elle vint au bout de quelques minutes. Après avoir avalé les quatre pages qu'elle avait écrites !

Ils se croisèrent dans l'indifférence. Et Joseph Berger renonça à rentrer avant l'heure de chez Crossart & Fils. Depuis ce jour, il se contentait de vérifier qu'elle avait de quoi écrire, aussi bien papier que crayon, et du feu pour effacer ses maux.

Ce matin-là, comme chaque matin, il l'aida à s'asseoir sur son fauteuil roulant puis il la salua d'un baiser machinal sans retour et sortit. Il rentrerait déjeuner. Comme chaque jour.

Joseph Berger ne possédait pas de voiture. À quoi cela lui eut-il servi ? Depuis trente-cinq ans, il n'avait jamais navigué que dans sa ville de province, entre son appartement, le magasin de Crossart & Fils et les quelques commerçants nécessaires.

Ses pas le guidaient, machinaux, sur le trajet quotidien. Il pénétra par la petite cour, derrière. Un camion Crossart était déjà en train de charger. Il salua les livreurs d'un hochement de tête si discret que Raoul, un des deux hommes, ne le remarqua pas. S'adressant à son collègue :

— Ouais... De plus en plus rigolo, le vieux reptile... Depuis dix ans que je suis là, j'ai pas dû l'entendre prononcer plus de dix mots.

— Un mot par an, quoi... répondit l'autre d'une voix terne, histoire de dire quelque chose.

— Hein ? Fit Raoul, surpris. Ah ouais, comme tu dis, un mot par an. T'es un drôle toi.

Raoul était vêtu d'une blouse bleue presque neuve et presque propre. Il extirpa de sa poche un paquet de Gauloises presque neuf aussi. Avec le doigté acquis en trente ans de tabagisme, il l'ouvrit et fit jaillir deux cigarettes. Il se servit en premier et proposa l'autre à Robert.

Dans son regard brillait une lueur vicieuse. Son visage affichait la goguenardise du type "qu'en a une à raconter" et qui savoure par anticipation la gloire qu'il va en tirer.

— Tu sais quoi, Robert ?

— Non, fit l'autre en soulevant un énorme colis.

— Je me suis fait une pute en venant bosser, ce matin.

*

Ainsi, moyennant quelques Raoul, Violine avait pu réunir assez de fric pour s'envoyer en l'air ! Les types qu'elles trouvaient, comme ça, le matin, n'étaient pas compliqués. Ils étaient plutôt surpris, à vrai dire, qu'une fille les aborde à cette heure-là. Ils se laissaient faire, c'était rapide et pour quelques billets, ils oubliaient la monotonie de leur vie.

 Violine regagna la cave au moment où Néness et Bill sortaient du sommeil, hirsutes comme ils aimaient, vers dix heures. Son blouson trop grand pendait sur des épaules désabusées. Ses yeux ressemblaient à deux taches de Javel. Elle jeta les billets froissés sur le cageot retourné qui constituait le principal du mobilier.

Bill sourit, mais ne fit pas de commentaires. Il était content que Violine ait ramené de l'argent mais il savait le prix qu'il lui en avait coûté. Néness tendit la main vers les billets, les étala de manière à évaluer la somme et les regroupa en tas. Il ne dit rien non plus et évita de regarder la fillette. Il poussa seulement un grognement en se redressant.

Depuis quelque temps, Néness avait du mal à se mettre en marche. Le moindre effort était sanctionné par d'horribles crampes. Ou alors c'était le contraire, il ne sentait plus sa jambe. Il avait beau se pincer, se taper sur les cuisses : rien. Les jambes étaient insensibles. Mortes. Il lui fallait les masser, les gifler pendant plus d'un quart d'heure en les insultant afin que les deux milliards de fourmis qui les avaient investies se décident à évacuer. À partir de là, sautillant et boitant, il parvenait à se traîner sur quelques mètres et récupérait progressivement le plein usage de ses membres.

Ces séances de gymnastique matinale, de plus en plus fréquentes et de plus en plus pénibles, semblaient amuser Bill. Cela le réjouissait d'entendre les bordées d'insultes que lâchait Néness. Quand on a décidé de tout rejeter, on rejette tout! On doit s'irrespecter avant tout.

Réelle tendance suicidaire ou simple provocation? Néness courait-il en boitant vers sa mort?

"Où est-ce que je vais trouver de la blanche ?" C'était la seule interrogation métaphysique qui torturait l'âme du junkie et, par voie de conséquence, celles de Bill et de Violine.

— Tu viens avec nous, Lily ?

Violine répondit que non en faisant une moue dégoûtée. Amid et Marcel n'avaient rien d'attrayant.

Les deux dealers formaient un couple ambigu et polyvalent. Dans le domaine des mauvaises vies et moeurs, rien ne les arrêtait, ni l'âge ni le sexe ! De plus, Marcel était d'une saleté exemplaire. Le couple vivait dans une cabane, à quelques mètres de l'autoroute. Comme ils ne gênaient personne, la police les tolérait.

En contrepartie, les deux énergumènes avaient la décence de ne pas exercer leur commerce au grand jour. Il leur fallait faire mine de se cacher pour épargner à la police le devoir de les coffrer.

Amid et Marcel n'avaient jamais de marchandise sur eux. Ils se promenaient près des zones piétonnes, étalant leur paresse et leur crasse sur un banc ; incognito au milieu d'autres clochards se dopant, ceux-là, avec des produits naturels, vinifiés et fiscalisés.

Vers midi, les deux junkies fluo, Néness et Bill, arrivèrent dans le secteur.

Amid était seul, avachi sur un banc, la main gratteuse et exterminatrice de morpions en plein travail. L'arrivée de Néness le dérangeait et, à regret, il sortit la main de son pantalon. Ne voulant se priver d'aucun plaisir, il renifla avec délectation, narines dilatées, l'odeur tiède et délicieusement aigre de ses doigts ; puis lâcha un soupir comblé.

— Tu as quelque chose ? demanda Néness.

— Et toi ? T'as quelque chose pour moi ? Répliqua Amid.

Néness montra les billets. Amid, avec la vitesse d'un crapaud gobant une vermine, se saisit de l'argent et le fit disparaître dans une de ses poches.

— Bouge pas, je reviens.

Il se leva, se gratta un endroit que la position assise l'empêchait d'atteindre puis s'éloigna. Après quelques mètres, il se retourna, s'assura qu'il n'était pas suivi, puis repartit.

Le scénario était toujours le même. On payait, puis Amid (ou Marcel) allait chercher la came qu'il avait planquée sous un pavé, derrière une pierre, une affiche ou une gouttière. L'autre la prenait et s'en allait.

Et la main morpionnicide replongeait.

Aujourd'hui, Néness regardait avec inquiétude l'unique sachet que venait de lui remettre Amid.

— Quoi ? C'est tout ? Tu te fous de moi ou quoi ? Tu veux me faire crever !

— T'emballe pas. Si je t'ai donné une seule dose, c'est parce que tu ne m'as pas filé de fric pour plus.

— La dernière fois...

— La dernière fois, c'était la dernière fois ! Et aujourd'hui, c'est comme ça ! Maintenant, si ça ne te plaît pas, c'est pas un problème, tu me rends la came et je te rends le fric. Mais... peut-être que t'as pas le choix...

— T'es vraiment un enculé ! Je te jure qu'un jour je te ferai ta fête !