Impasse, perd et manque… - Jean-Michel Blatrier - E-Book

Impasse, perd et manque… E-Book

Jean-Michel Blatrier

0,0

Beschreibung

Rencontres fugaces.

La nouvelle est une discipline à elle seule. Ce n’est pas, comme certains le pensent, un récit qui n’a pas assez de pages pour s’appeler roman. Il s’agit, en quelques lignes, de planter un décor et mettre en présence des personnages pour vivre une brève histoire qui va les amener là où ils ne s’y attendent pas. Ce recueil nous propose une quinzaine de ces rencontres fugaces, dans des styles et des genres différents, du policier au fantastique en passant par la simple tranche de vie.

Découvrez un recueil de nouvelles varié, qui explore nombre de styles et de genres : du policier au fantastique en passant par la simple tranche de vie.
EXTRAIT DES RÊVES D'HÉLÈNE

Je logeais dans un appartement juste assez grand pour contenir mes rêves et mes espoirs. Ce matin-là, il me parut effroyablement étroit. J'avançai jusqu'au canapé-lit sur lequel était jeté un simple drap froissé.
Je n'y dormais presque plus. La plupart de mes affaires se trouvaient chez Hélène. J'avais commencé à m'installer progressivement dans notre futur. En premier, j'avais emporté le plus utile : mes projets de bonheur, notamment, mais également ma brosse à dents, quelques chemises, des idées de voyages, mon besoin d'Hélène, la couleur de son sourire, le prénom de nos enfants, quelques compact-discs de musique classique, les livres que je voulais lui faire lire, ceux que je voulais lui écrire... J'avais emmené mon urgence d'elle mais j'avais peut-être bouclé trop précipitamment ma valise. J’avais peut-être oublié une chose importante, mais je ne savais pas laquelle. J'avais maintenant tout le loisir de chercher puisque je l'avais perdue. Le sommeil me gagnait ; mince de compensation !

À PROPOS DE L'AUTEUR

Jean-Michel Blatrier écrit essentiellement des nouvelles dont nombre ont été primées dans des concours et salons littéraires.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern

Seitenzahl: 236

Veröffentlichungsjahr: 2017

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Jean-Michel Blatrier

Nouvelles

Impasse, perd et manque...

Éditions Ex Æquo

42 rue sainte Marguerite

51000 Chalons en Champagne

www.editions-exaequo.fr

Dépôt légal : novembre 2009

Bibliographie

- Le Vieux Reptile, Prix Découverte 1994

- L'archipel des Trottoirs, roman, manuscrit.com

- Les texticules du marquis, nouvelles, manuscrit.com

Recueils de nouvelles publiés :

- "Le projet Melog" – éditions Octa avril 92

- "Pile, face, ou..."  - La Croisée des Sphères. Février 97 

Nouvelles du présent recueil primées :

- La baignoire 2ème prix au concours de la ville de Talange 1991

- Félicien Musagète 1er Prix au concours de Talange 1992

- L'heure du Loup 1er prix concours Mably 96

- Avec le meilleur souvenir du Comte in Sol'air n°11, 1ère mention concours 96

- Avec le meilleur souvenir du Comte, Diplôme du prix de la nouvelle Montferrier 96

- Avec le meilleur souvenir du Comte, 1er prix du conte Jeux Floraux du Médoc 97

- Le voyage interminable, troisième prix ConcoursALPHA 95

- Échappement Premier Prix, Salon des Poètes, Lyon 96.

Et aussi dix-neuf nouvelles primées et plus de quatre-vingt nouvelles publiées et/ou diffusées.

Table des matières

Impasse, perd et manque

Les rêves d'Hélène.

Le Jour et la Nuit

RANA !

Échappement

Le gâteau d'anniversaire

L'Ange au Sourire

Paula R.

Les perruches de madame Clément

La Baignoire

Le Jardinier Musagète

Voyage Interminable

L'heure du loup

Le Poète de la nuit118

Impasse, perd et manque

Moi, les seuls polars que j’avais lus, c'était du genre Agatha Christie et San Antonio. Tout ça pour dire que, entre le petit meurtre bourgeois du « five o’clock » et les aventures abracadabrantes du commissaire obsédé textuel, j’avais pas une grande culture en matière de crime parfait !

Si j’avais pu prévoir qu’un jour, j’aurais un type à trucider, je me serais documenté autrement mais bon, y avait pas d’option « crime » au bac. De toute façon, ça remontait à près de vingt ans et, comme j’avais oublié la méthode pour résoudre une équation du second degré et la philosophie kantienne, on peut logiquement penser que j’aurais également oublié les cours de meurtres ; surtout si c’était une option ! J’ai toujours eu tendance à négliger les options. A faire des impasses. Tiens, à propos d’impasse…

Je suis comme qui dirait dans un cul-de-sac et ça me dit rien de sodomiser ce genre de truc.

J’y suis, au propre comme au défiguré. Les types qui viennent de me refaire le portrait à coup de Docks Martens, je les connais bien, surtout le blondinet avec le visage en forme de museau de rat. Lui, c'est le mari d’Isa. Isa, c'est la fille qui était dans mon lit la nuit dernière. Sans être Einstein, je trouve qu'il serait pas hasardeux de voir une relation de cause à effet entre mon aventure avec la belle Isa et mon nez enflé comme une patate qui ruisselle de sang. L’image qui me vient, c'est celle d’une arène d’où le torero serait parti avant de terminer sa boucherie ; laissant la bête haletante, les plaies dégoutantes de sang morveux. Il ne manquait que le soleil et la foule parce que, dans la foule, il y a toujours une jolie fille qui est triste pour le taureau mais qui finit par épouser le torero. Normal, on tombe pas amoureuse d’un taureau mort ; enfin, je crois pas…

Si Isa avait été là, qu’aurait-elle fait ? J’aime mieux pas le savoir, je suis déjà de mauvaise humeur. Je me suis relevé en titubant, chacun de mes mouvements faisait apparaître une nouvelle douleur. Je suis sorti de la ruelle en me tenant aux murs. Les gens me regardaient avec un regard dégoûté et faisaient un large détour  pour m’éviter ; comme si les coups de pieds au ventre étaient une chose contagieuse. J’atteignis ma voiture, garée un peu plus loin et me laissai tomber sur le siège. Au passage, j’avais remarqué que les pneus étaient crevés et j’étais étonné que les gros bras n’aient pas explosé mon pare-brise ; un oubli, sans doute. La conscience professionnelle se perd. Dans la boîte à gants, je trouvais de quoi essuyer mon visage et stopper mon hémorragie nasale. Le miroir derrière le pare-soleil me renvoyait l’image d’un type qui aurait fait douze rounds contre Tyson avec les bras dans le dos.

Que les choses soient claires, le projet de tuer le mari de ma maîtresse ne datait pas de mon passage à tabac. Le fait qu'il soit le mari d’Isa n’était d’ailleurs qu’une coïncidence. Enfin… si l’on veut ! Je n’aurais jamais rencontré Isa sans mon « différend » avec le beau Paulo, puisque c’est ainsi qu'on le surnommait.

Il avait débuté comme ferrailleur en récupérant les vieilles carcasses de voitures « oubliées » sur le bord de la route et avait su faire prospérer son entreprise. On lui amenait des voitures et il en faisait des petits cubes après les avoir passées dans une presse. A ce que j’avais pu juger, si la presse tombait en panne, ses employés devaient être capables d’opérer la réduction d’une voiture à main nue ; même si je suis moins résistant qu’une carrosserie.

Dès mon arrivée dans la ville, je m’étais rendu chez lui. Pour arriver aux bâtiments en préfabriqués qui lui servaient de bureau, il m’avait fallu traversé une sorte de ville surréaliste où les rues étaient faites de voitures empilées les unes sur les autres ; un vrai labyrinthe de ferraille.

C'est ce jour-là que j’avais rencontré Isa, une brunette de 30-35 ans, habillée en tailleur et couverte de bijoux voyants, une broche grande comme ma main sur le revers de la veste, un collier en or tellement brillant que je dus fermer les yeux pour ne pas être aveuglé, des bracelets, gourmettes et montres qui cliquetaient à chacun de ses mouvements et quelques dizaines de bagues ; j’avoue que j’ai pas vraiment compté !

— Je voudrais voir votre patron, je lui ai dit.

—Mon mari n’est pas là, elle a répondu.

—Ah ! Alors vous êtes madame Lefebvre ?

En guise de réponse, elle m’a demandé :

— Que voulez-vous à mon mari ? Je peux peut-être le remplacer ?

—C'est… c'est personnel et quant à le remplacer, ça non, je vous assure que c'est réellement impossible.

— Ah ?

Elle m’avait alors longuement dévisagé. Sans doute le ton sur lequel je lui avais dit qu'elle ne pouvait pas prendre la place de son mari l’avait-il intriguée. J’avoue que j’avais esquissé un sourire en disant cela ; un sourire inconvenant, genre rictus nerveux. Je ne pouvais pas lui expliquer « Chère madame, je suis venu exécuter votre mari mais si vous voulez prendre deux balles dans le crâne à sa place, ça lui rendra service… » Plus j’y pense et plus je me dis que mon sourire était déplacé, même si je ne pouvais pas aller jusqu’à présenter mes condoléances à la veuve en devenir.

— Vous vous appelez comment ?

Instant de panique dans ma tête, j’avais même pas pensé à m’inventer un nom. J’étais vraiment pas fait pour ce genre de boulot. Je balbutiai :

— Jacques… Jacques Baumel mais… je repasserai, c'est préférable…

Jacques Baumel, c'était le nom d’un camarade de CM2, un rouquin toujours premier de la classe, c'est sûrement pour ça que son nom était sorti en premier ! Si ce pauvre Baumel avait su qu'il servait de couverture à un assassin ! Ses taches de rousseur en seraient devenues vertes.

— Vous ne préférez pas l’attendre un peu.

J’étais coincé mais la perspective de passer quelques minutes avec la jeune femme ne me déplaisait pas. Elle m’indiqua un fauteuil près du mur.

— Vous voulez un café ?

—Non, non… euh et puis oui si vous vous en faites un.

— Sucre ?

— Non merci.

Je me repassais la scène de notre rencontre pendant que je roulais tant bien que mal sur les jantes pour regagner mon hôtel. Le reste s’était passé très vite. Isa et moi avons sympathisé. Son mari tardait à rentrer et je trouvais ça plutôt bien.

— Vous ne voulez vraiment pas me dire ce que vous voulez à Paul ?

— Non, ai-je répondu. N’insistez pas, d’ailleurs… (je regardai ma montre d’un air préoccupé) d’ailleurs, il faut que je file…

— Bien, je lui dirai que vous êtes passé… Monsieur Baumel, c'est ça ? Jacques Baumel…

— Exact.

Et j’avais pris congé. C'était le jour de mon arrivée dans la ville. Je n’avais pas encore choisi d’hôtel. J’optai pour un établissement discret en centre ville où je me fis enregistrer sous le nom de Baumel. Je ne savais pas bien ce que j’étais allé faire chez le beau Paulo. On dit que l’assassin revient toujours sur les lieux de son crime mais moi, j’y étais allé à l’avance, preuve de mon inexpérience.

Je trouvai à me garer en face de l’hôtel. Je demandai au réceptionniste l’adresse d’un garage où on pourrait me changer mes pneus. Après s’être lamenté sur le vandalisme et les jeunes qui ne font rien de bien, il me proposa de s’occuper de tout. Ça m’arrangeait ! Moi, j’avais l’intention de passer quelques heures à cicatriser. Je montai dans la chambre et m’allongeai avec précaution sur le lit. Je ne parvins pas à trouver le sommeil à cause des hématomes qui me lançaient, l’un après l’autre, se relayant en une procession infernale.

Ça faisait une dizaine de jours que j’étais là et j’avais eu l’occasion de rencontrer Paul Lefebvre à plusieurs reprises. La dernière fois remontait à moins d’une heure et je crois qu'on s’était quittés sans se dire au revoir. Il avait dû me dire un truc du genre « Si je te retrouve à rôder autour de ma femme, je t’enferme dans le coffre d’une bagnole avant qu’elle passe au compresseur, pigé ? » Moi qui suis d’un naturel claustrophobe… l’idée ne m’enchantait guère. J’avais acquiescé en clignant des yeux ; les muscles de mes paupières faisant partie des rares qui ne me faisaient pas souffrir. Je notai toutefois l’idée de meurtre ; compression façon César.

Sa femme, à Paulo, elle me plaisait bien mais c'est pas moi qui lui avais couru après. Le premier soir à l’hôtel, alors que je zappais désespérément, le téléphone avait sonné. Le standardiste m’avait dit qu'on me demandait au bar. Je n’avais pas eu le temps de demander qui, il avait déjà raccroché.

Je ne voyais qu’une personne susceptible de me chercher : celle qui m’avait foutu dans ce merdier. En quelques secondes, je fis carburer mes neurones pour en arriver à la conclusion qu’elle m’avait suivi et savait même sous quel nom je m’étais planqué. Elle cherchait quoi ? A me mettre la pression ? A me faire comprendre qu'elle ne me lâcherait pas ? Le marché était simple, je l’avais accepté – faute d’avoir le choix – et je tuerai donc Paul Lefebvre. J’étais sorti de ma chambre sans prendre la peine de passer une veste. Les manches de ma chemise étaient roulées sur mes avant-bras et mon col grand ouvert.

Arrivé dans le bar, je ne vis qu’une jeune femme assise qui me tournait le dos. Lorsqu’elle se retourna, je la reconnus immédiatement : madame Lefebvre, puisque je ne l’appelais pas encore Isa. Je m’approchais d’elle avec méfiance « C'est vous qui m’avez fait appeler ? »

— Eh oui… cela vous déçoit, répondit-elle malicieusement.

Bien sûr que non, ça ne me décevait pas ! Ça me surprenait, ça, elle pouvait le comprendre, non ? Elle m’a rassuré, m’a raconté des trucs bizarres qui ne me regardaient pas entre elle et son mari. On a bu un ou deux verres – des whiskies bien serrés, elle avait une bonne descente ! – et puis on est montés dans ma chambre, comme ça. Ça me paraissait normal qu’une jeune et jolie fille m’ait suivi jusqu’ici. La vie est souvent plus simple qu'on ne l’imagine ; elle est foutrement plus vicieuse aussi !

Et puis ça changeait rien au fait que j’étais venu là pour buter son mari. Le lendemain matin, en regardant la pince à cheveux qu'elle avait oubliée, je me suis dit que, si les choses tournaient mal, je pourrais toujours plaider le crime passionnel. D’après les feuilletons télés, ça impressionne les jurés de cours d’assise. Et puis j’ai jeté sa pince à cheveux. Les femmes ont la manie de toujours oublier toujours quelque chose chez vous quand elles vous ont baisé ; une pince à cheveux, une brosse, un bas… une fois, j’ai même retrouvé une chaussure. On dit que c'est parce qu’elles ont inconsciemment l’envie de revenir. En ce qui concerne la fille à la chaussure, c'est faux, je ne l’ai jamais revue. Pour Isa, ça s’est vérifié. Je ne raconte pas ça pour faire croire qu'elles sont nombreuses à défiler chez moi, mais juste pour dire que j’ai du mal à en garder une plus de quelques jours. Faut dire que j’ai une maîtresse à plein temps et qu'elles en sont jalouses ; c’est normal.

Isa et moi, on s’est revus tous les jours depuis dix jours et même plusieurs fois par jour.

Le quatrième jour, j’étais allé la voir, à la ferraille, elle m’a présenté un type à la belle cinquantaine, son mari. Je comprenais pourquoi on l’appelait le beau Paulo. Il avait de la classe malgré son nez de musaraigne et il devait y avoir longtemps qu'il n’avait pas touché de tôle à en juger par la chevalière, la gourmette et la montre qu’il portait de façon voyante. Au côté d’Isa, ils formaient une paire de mannequin idéale pour bijoutiers.

— Vous vouliez me voir ? demanda-t-il sur un ton presque agressif.

— Est-ce que nous pouvons aller dans votre bureau ?

— Je n’ai pas de bureau. La paperasse ne m’intéresse pas (il me montra, d’un signe rapide du menton, Isa qui était chargée de ces tâches-là) et quand j’ai des rendez-vous, je m’arrange pour les prendre ailleurs que dans ce dépotoir qui pue l’huile rance et le pneu brûlé.

— Bon alors… où pourrions-nous parler seul à seul ?

— Dans ma voiture. Je dois aller en ville, je vous y déposerai et je doute que nous en ayons pour longtemps. Laissez votre clé de voiture ici, un de mes employés vous la rapportera.

Laisser ma voiture dans une casse avec les clés… L’idée me traversa que ce n’était peut-être pas raisonnable mais le beau Paulo n’avait aucune raison de me faire une vacherie. Enfin, tant qu’il ne savait pas ce que je venais faire.

Isa nous regarda partir puis retourna à ses affaires. La voiture était aussi peu discrète que la quincaillerie du beau Paulo et était représentative de sa réussite sociale.

— Vous connaissez la différence entre une BMW et des hémorroïdes ? demanda-t-il en s’installant dans sa BMW.

Je connaissais la réponse mais je répondis « Non… »

— Eh bien, il n’y en a pas, fit-il en riant. Tous les trous du cul finissent par en avoir.

J’avais du mal à jauger le bonhomme et je ne savais pas si j’étais censé rire avec lui ou non. Je choisis de biaiser.

— J’en avais une aussi, mais je l’ai repliée le mois dernier.

Il me regarda, consterné, comme si je venais de lui apprendre que toute ma famille était morte d’un coup.

— C'est moche, ça, me dit-il en faisant une moue sincère.

A ce moment-là, je suis presque sûr qu’il me trouvait sympathique mais les choses n’ont pas duré, mon nez peut en témoigner.

Il mit le contact, donna un coup d’accélérateur pour réveiller les chevaux puis partit à fond en marche arrière en ne se guidant qu’avec les rétros. Je faisais semblant de ne pas être impressionné.

— Vous avez déjà essayé les autres positions du levier de vitesse ? Je crois qu'il y en a qui permettent d’aller dans l’autre sens.

— Pourquoi ? ricana-t-il. Vous avez peur ?

— Pas vraiment mais, même dans le train, je préfère voyager dans le sens de la marche.

— Je pourrais tourner le siège, suggéra-t-il.

On s’éloignait du sujet. On s’éloignait d’Isa aussi mais on s’éloignait d’autant plus du sujet que je ne l’avais pas abordé.

— C’est Dampierre qui m’envoie.

Ce qui était indirectement vrai.

— Dampierre ? s’étonna l’homme. Sylvain Dampierre est mort…

— Madame Dampierre, j’aurais dû préciser…

— Effectivement, la nuance est grande mais je ne vois pas ce que j’ai à faire dans cette histoire ni pourquoi cette madame Dampierre ne me contacte pas directement.

Mon chauffeur bloqua ses pneus de façon à faire faire un demi-tour à la voiture. Nous étions juste devant la sortie de la casse. La brutalité de la manœuvre semblait lui avoir remis les idées en place.

Il ne prononça pas un autre mot de tout le trajet. Je me fis déposer devant un hôtel qui n’était pas le mien. Au moment où je le saluais, j’eus l’impression qu'il allait me dire quelque chose.

— Je compte rester quelques jours encore. Peut-être aura-t-on l’occasion de se revoir, fis-je avant de refermer la portière.

— Sait-on jamais… dit-il en faisant une moue perplexe.

C'était mon premier contact avec le beau Paulo. D’emblée, je savais que ça n’allait pas être simple. L’homme avait l’air méfiant et rusé. Il devait être du genre à agir à l’instinct, c'est à dire de façon imprévisible.

Le soir même, « on » me ramena ma voiture. Isa frappa à la porte de ma chambre, les clés à hauteur du visage.

— Je peux entrer ?

Je m’effaçai pour la laisser passer et repoussai la porte derrière elle. Le couloir qui menait jusqu’au lit ne devait pas faire plus d’un mètre cinquante mais nous ne prîmes pas le temps de le parcourir. Je la plaquai contre le mur. Je sentis ses mains se poser sur mes fesses et se refermer comme les serres d’un oiseau de proie. Elle me collait contre elle en poussant des plaintes impatientes. Nous ne nous défîmes que du strict minimum, c'est à dire de rien. Braguette ouverte, je la baisais, jupe relevée, m’insinuant sur le côté du string. Étreinte brève, orgasme fulgurant, presque douloureux. Elle me repoussa aussitôt et rajusta son string sur son sexe souillé. Je ne pris pas non plus la peine de m’essuyer avant de refermer mon pantalon. Elle se tourna pour se regarder dans le miroir et arranger sa coiffure.

— Je ne peux pas rester, déclara-t-elle d’une voix insouciante.

Et elle sortit avec, pour seul « au revoir », un rapide clin d’œil. Elle me lança les clés qu'elle n’avait pas lâchées. Je les chopais au vol. Lorsque je regardais de nouveau vers la porte, elle était déjà fermée. Isa n’existait plus que dans mon souvenir et dans l’inconfort d’un sexe gras et collant au fond de mon slip.

J’avais enfin fait la connaissance du type que j’étais venu tuer. Je lui avais parlé ; sans doute trop, d’ailleurs. J’avais baisé sa femme ; façon de dire que lui et moi étions presque intime. Et je n’éprouvais absolument aucun scrupule quant à ce que j’allais faire. Tuer un homme envers qui je n’avais aucun grief. La raison principale, voire la seule, qui me poussait à agir c'est que, dans ce coup-là, c'était lui ou moi. Par ailleurs, si ce n’était pas moi qui me chargeais du boulot, quelqu'un d’autre prendrait ma place ; sûrement un type plus efficace qui n’aurait pas attendu quatre jours avant de se décider. Qui n’aurait pas cherché à draguer la sulfureuse Isa. Qui, surtout, n’aurait pas été lui parler de Dampierre.

Dampierre est mort depuis plus de dix jours. Personne ne sait qui l’a tué, sauf sa femme et moi. C’est elle qui a tiré. Moi, j’étais juste témoin. Il est tombé d’un bloc, une balle dans la tête, ça ne pardonne pas. Ça ne ressemble pas aux feuilletons américains où on voit la victime faire quatre pas en arrière, tituber avant de se décider à tomber. J’avais jamais vu un type se faire tuer « en vrai ». Une balle dans le crâne, hormis l’impact qui fait basculer la tête, ça coupe instantanément les communications nerveuses et le type tombe comme un pantin auquel on vient de couper les fils ; sans plus de réaction qu’un morceau de viande. Saignante, la viande.

Ça s’était passé dans le bureau de sa maison, vers trois heures du matin. En fait, c'était un mauvais hasard. Je suis joueur, je suis même un flambeur, poker, roulette, vingt et un, la boule… ah bon sang la boule ! Un truc qui met des heures avant de s’arrêter ! Dans le même coup, on croit vingt fois qu'on va gagner et vingt fois qu’on va perdre. On dirait qu'elle est vivante, elle semble s’immobiliser dans une alvéole puis, semblant défier les lois de la gravitation, elle en ressort. On se remet à espérer qu'elle va avoir assez de force pour se traîner jusqu’au numéro sur lequel on a misé et puis… et puis on paume, comme d’habitude. Alors on ressort un billet… Jusqu’au moment où l’on demande un crédit à la maison… qui vous l’accorde puisque vous allez continuer à perdre et qu’à eux, ça ne coûte rien d’autre qu’un manque à gagner. Mais vous, vous voyez partir vos projets, votre petite amie, votre BMW (ouais, c'est vrai j’en avais une, mais je ne l’ai pas cassée, je l’ai échangée contre un brelan de 7). Un jour, le patron du cercle de jeux vous appelle.

— Votre ardoise s’est alourdie…

On est face à lui comme un gamin face à son directeur d’école commentant un mauvais carnet scolaire ; on s’écrase.

— Vous comptez me rembourser comment ?

On dit un truc du genre « je travaillerai mieux au prochain trimestre » mais là, c’est plutôt :

— Je vais me refaire… une période de guigne comme ça, ça peut pas durer.

Le type écrase son cigare en se marrant et se penche vers vous en s’accoudant à son bureau. Il vous fixe en rigolant puis se met à vous tutoyer.

— Si tu te refais, ça veut dire que ce sera MON fric que tu gagneras… Explique-moi quel intérêt j’ai à te donner de l’argent pour que tu me rembourses ?

— Mais… c'est ça le jeu, non ?

Là, il éclate de rire et se jette en arrière sur son fauteuil.

— T’as pas tout compris… toi t’es là pour jouer, moi pas ! T’es là pour perdre et moi pour te faire les poches.

On a beau savoir que tout cela est vrai, ça fait toujours mal aux tripes quand c’est le type qui vous plume qui vous l’explique.

— T’as trois jours ! Casse-toi, avait-il fini par aboyer d’une voix agacée.

Je savais que c'était pas la peine que je discute, que je demande une semaine ou quinze jours, j’aurais pas plus de fric à ce moment-là. J’avais quitté le bureau situé au premier étage, j’étais descendu et, quand j’avais voulu regagner la salle de jeu, je m’étais trouvé face à une espèce de sumo en smoking qui m’expliqua que j’avais droit à un dernier verre au bar si je voulais mais qu’ensuite, il fallait que je me barre.

— Le verre du condamné ? je lui avais demandé avec dérision.

Rire de mon humour ne devait pas faire partie de ses attributions et le type ne déborda pas des limites de son contrat de travail.

Au bout du bar, il y avait un type posté là comme un vautour, guettant les pigeons de mon genre. « Boulot bien payé, vite fait si t’es pas regardant question morale et si t’es vierge. »

— Chui gémeaux, avais-je répondu d’une voix lasse en attendant que la dernière goutte de bourbon se décide à glisser le long de la paroi.

Il a fait semblant de rire mais m’a expliqué :

— Vierge… sans casier, quoi…

— Alors, oui, de ce côté-là, je suis ascendant vierge.

Le type s’est approché et m’a expliqué l’affaire. C'était simple et sans risque, à ce qu’il disait. Il m’a décrit la villa de Dampierre. Il suffisait que je lui ramène certains papiers gênants pour des amis à lui. J’avais jamais joué à ça, moi, et le côté défi ma plaisait bien ; par ailleurs, j’avais pas le choix.

Je me suis donc retrouvé dans le bureau de Dampierre le lendemain soir. Tout le monde dormait dans la maison, j’avais allumé la petite lampe de bureau et je fouillais les tiroirs quand du bruit m’avait alerté. J’eus tout juste le temps de me dissimuler derrière un rideau. La porte s’ouvrit et un type entra, suivi d’une femme, visiblement en pleine scène de ménage. Je voyais la scène au travers du rideau. La femme a levé la main et il y a eu la détonation. La tête du type a explosé. J’ai dû sursauter parce que la femme a fait un quart de tour à gauche et a braqué l’arme vers moi.

— Qui est là ?

— Baissez votre arme, j’ai dit. Tirez pas… je n’ai rien vu.

— Sortez de là !

Avec précaution, j’ai écarté le rideau. La femme tenait son arme à deux mains braquée vers moi. Elle était en robe de soirée et lui en costume. Il gisait au milieu d’une marre de sang.

Elle me parlait avec les dents serrées, les doigts crispés sur la détente, les yeux mi-clos.

— Ça me serait facile de vous abattre et de dire que c'est vous qui avez fait ça… mon mari abattu par un rôdeur et moi je parviens à vous tuer en légitime défense.

Ça fait cet effet-là quand la boule est dans le trou voisin de celui que vous avez choisi. Vous vous dites que c'est pas possible, quelque chose va bouger, elle va se décoincer…

Ça s’est décoincé, si on veut, puisqu’elle n’a pas tiré mais je ne suis pas sûr que le grain de sable n’ait pas été se mettre un peu plus loin dans les rouages. C'est ce soir-là que j’ai entendu parler du beau Paulo pour la première fois.

— Vous faites quoi, dans la vie ? m’a-t-elle demandé.

— Joueur… mais plutôt du côté perdant, ces derniers temps.

— Lui, c'était un gagneur, avant. Alors vous voyez, gardez l’espoir, la roue tourne parfois. Ce soir, peut-être…

— Pour l’instant, ça n’en prend pas le chemin…

— Ne soyez pas défaitiste, comme ça… asseyez vous sur le sol, en tailleur, hors de portée de tout et écoutez-moi.

Je lui obéis. Ainsi installé, elle avait le temps de réagir s’il me prenait l’envie de tenter quoi que ce soit. Elle se plaça de l’autre côté du bureau.

— Tout d’abord, qui vous envoie ?

Je commençai par essayer de mentir mais je ne la convainquis pas et moins elle me croyait, plus elle devenait nerveuse. J’avais vraiment peur qu’elle n’appuie sur la détente. Je lui ai raconté l’histoire, la vraie, dette de jeu, dette d’honneur, comme on dit.

— Vous avez une drôle de conception de l’honneur…

— Pas les moyens d’avoir de la morale.

— Vous êtes un témoin embarrassant. D’un autre côté, au moment présent, c'est moi qui vous tiens et qui peux retourner la situation.

— Ça ! J’ai déjà perdu contre des gens qui avaient un jeu moins bon que le vôtre.

Dans le meilleur des cas, elle me livrait aux flics. Toutes les apparences seront contre moi. Sinon, elle m’abattait comme elle l’avait dit, en « légitime défense ».

— J’ai un marché à vous proposer, finit-elle par dire au bout d’une longue réflexion.

— Je vous laisse partir à condition que vous fassiez un petit travail pour moi…

Un petit travail, qu’elle appelait ça ! Aller tuer un type, comme ça, de sang-froid.

— Qu’est-ce qui vous dit que je ne vais pas accepter et puis me défiler dès que je serai dehors ?

— Parce que, si vous faites ça, le directeur du cercle de jeux vous retrouvera et éliminera celui que je désignerai à la police comme le meurtrier de mon cher époux.

— Si vous me laissez partir, c'est que vous êtes complice. C'est ce que dira la police. Et puis il n’y aura aucune preuve tangible de mon passage ici.

— Pour ce qui est des preuves et des indices, nous allons les créer. Vous allez laisser vos empreintes un peu partout sur le bureau et peut-être que, maladroit comme je vous suppose, vous allez vous blesser avec le coupe-papier dont vous vous êtes servi pour forcer le tiroir. Du sang et des empreintes, c'est suffisant pour vous confondre et, comme vous m’avez dit que vous n’aviez pas de casier, on ne vous trouvera pas tant que quelqu'un ne branchera pas la police sur vous.

— Comment pourrait-elle arriver jusqu’à moi ?

— Il suffirait que votre nom apparaisse sur le calepin de mon défunt mari et qu’un rendez-vous soit justement prévu ce soir.

— Si vous rajoutez ce prétendu rendez-vous, on verra qu'il ne s’agit pas de son écriture…

Elle me regarda avec un air satisfait :

— Mais à quelle époque vivez-vous ? Sylvain avait un agenda électronique… il y inscrivait ses rendez-vous et les adresses de ses maîtresses. Je ferai semblant de l’avoir perdu et je le retrouverai dans quinze jours si Paul Lefebvre est encore vivant.

— Et qu’est-ce qui me dit que vous ne me donnerez pas, de toute façon ?