Les Auxiliaires - Jean-Henri Fabre - E-Book

Les Auxiliaires E-Book

Fabre Jean-Henri

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Beschreibung

Un soir du mois de mai, l’oncle Paul et ses neveux étaient assis sous le grand sureau du jardin. Louis se trouvait avec eux, Louis, assidu compagnon de Jules et d’Émile depuis l’histoire des Ravageurs. — Or, aux dernières clartés du jour, des vols criards de martinets tourbillonnaient au-dessus du village, tantôt se précipitant vers le clocher pour surveiller leurs nids dans les trous des murailles, tantôt s’élevant à des hauteurs où le regard les perdait. Quelques chauves-souris voletaient, d’un essor irrégulier, autour de la maison, avec un petit cri bref jeté par intervalles. Du sein des gazons en fleur s’élevait le monotone concert des grillons ; dans le carré de laitues résonnait le chant de la courtilière, semblable au bruissement continu d’un rouet ; un crapaud solitaire, établi au frais sous une dalle, donnait de loin en loin sa note flûtée, tandis que les grenouilles remplissaient les fossés des prairies voisines de leurs rauques coassements. D’un saule creux à l’autre, les chouettes alternaient leur douce voix d’appel ; enfin, en des couplets enthousiastes, la fauvette donnait l’adieu du soir à la couveuse sommeillant déjà sur ses œufs.

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LES

AUXILIAIRES

RÉCITS DE L’ONCLE PAUL

SUR

LES ANIMAUX UTILES À L’AGRICULTURE

PAR

J. HENRI FABRE

ANCIEN ÉLÈVE DE L’ÉCOLE NORMALE PRIMAIRE DE VAUCLUSE, DOCTEUR ÈS SCIENCES

1890

© 2023 Librorium Editions

ISBN : 9782383838098

IOBJET DE CES RÉCITS

Un soir du mois de mai, l’oncle Paul et ses neveux étaient assis sous le grand sureau du jardin. Louis se trouvait avec eux, Louis, assidu compagnon de Jules et d’Émile depuis l’histoire des Ravageurs. — Or, aux dernières clartés du jour, des vols criards de martinets tourbillonnaient au-dessus du village, tantôt se précipitant vers le clocher pour surveiller leurs nids dans les trous des murailles, tantôt s’élevant à des hauteurs où le regard les perdait. Quelques chauves-souris voletaient, d’un essor irrégulier, autour de la maison, avec un petit cri bref jeté par intervalles. Du sein des gazons en fleur s’élevait le monotone concert des grillons ; dans le carré de laitues résonnait le chant de la courtilière, semblable au bruissement continu d’un rouet ; un crapaud solitaire, établi au frais sous une dalle, donnait de loin en loin sa note flûtée, tandis que les grenouilles remplissaient les fossés des prairies voisines de leurs rauques coassements. D’un saule creux à l’autre, les chouettes alternaient leur douce voix d’appel ; enfin, en des couplets enthousiastes, la fauvette donnait l’adieu du soir à la couveuse sommeillant déjà sur ses œufs.

Paul. — En terminant l’histoire des Ravageurs, je vous ai promis celle des Auxiliaires. Le moment me paraît propice de tenir ma parole. Vous avez maintenant sous les yeux, vous entendez quelques-uns des précieux défenseurs de nos cultures.

J’appelle auxiliaires les animaux qui, vivant en dehors de nos soins, nous viennent en aide par leur guerre aux larves, aux insectes et aux divers mangeurs, qui finiraient par rester maîtres de nos récoltes, si d’autres que nous ne s’opposaient à leur excessive multiplication. Que peut l’homme contre leurs hordes faméliques, se renouvelant chaque année dans des proportions à défier tout calcul ; aura-t-il la patience, l’adresse, le coup d’œil nécessaires pour faire une guerre efficace aux moindres espèces surtout, fréquemment les plus redoutables, lorsque le hanneton, malgré sa taille, brave tous nos efforts ? Se chargera-t-il d’examiner ses champs motte par motte, ses blés épi par épi, ses arbres fruitiers feuille par feuille ? À ce prodigieux travail, le genre humain ne suffirait pas, concertant ses forces pour cette unique occupation. La dévorante engeance nous affamerait, mes enfants, si d’autres ne travaillaient pour nous, d’autres doués d’une patience que rien ne lasse, d’une adresse qui déjoue toutes les ruses, d’une vigilance à qui rien n’échappe. Guetter l’ennemi, le rechercher dans ses réduits les plus cachés, le poursuivre sans relâche, l’exterminer, c’est leur unique souci, leur incessante affaire. Ils sont acharnés, impitoyables ; la faim les y pousse, pour eux et leur famille. Ils vivent de ceux qui vivent à nos dépens, ils sont les ennemis de nos ennemis.

À ce grand œuvre travaillent les martinets qui tourbillonnent en ce moment au-dessus de nos têtes, les chauves-souris qui voltigent autour de la maison, les chouettes qui s’appellent dans les saules creux de la prairie, les fauvettes qui gazouillent dans le bosquet, les grenouilles qui coassent dans les fossés ; bien d’autres y travaillent, le crapaud lui-même, objet d’horreur pour la plupart. Béni soit Dieu qui, pour la défense de notre pain quotidien, nous a donné la chouette et le crapaud, la chauve-souris et la couleuvre, le lézard et le hibou. Tous ces maudits, ces calomniés, sottement poursuivis de nos répugnances et de nos haines, en réalité nous viennent vaillamment en aide et doivent être réhabilités en notre estime. Je ne manquerai pas à ce devoir à mesure que l’histoire de chacun viendra. Béni soit Dieu qui, pour nous protéger contre le grand mangeur, l’insecte, nous a donné l’hirondelle et la fauvette, le rouge-gorge et le rossignol. Ceux-là, joie du regard et de l’ouïe, gracieuses créatures parmi les plus gracieuses, aurai-je encore à les défendre ? Hélas ! oui ; leurs nids sont ravagés par le barbare dénicheur.

Je me propose aujourd’hui, mes enfants, de vous faire connaître ces divers auxiliaires de l’homme en ses travaux des champs ; je vous raconterai leurs manières de vivre, leurs mœurs, leurs aptitudes ; je vous dirai les services qu’ils nous rendent. Mon but est atteint si je parviens à vous inspirer un peu de l’intérêt qu’ils méritent. Je commencerai par ceux dont la bouche est armée de dents ; mais d’abord donnons un coup d’œil général à la structure, à la forme des dents elles-mêmes, car de cette forme dépend le genre d’alimentation.

IILES DENTS

Paul. — N’est-il pas vrai qu’il faut pour chaque genre de travail un outillage fait exprès ? Il faut au laboureur la charrue, au forgeron l’enclume, au maçon la truelle, au tisserand la navette, au menuisier le rabot ; et ces divers outils, tous excellents pour le travail qui les concerne, ne vaudraient rien pour un autre travail. Avec la navette, le maçon crépirait-il son mur ? Avec la truelle, le tisserand ourdirait-il sa toile ? Évidemment non. N’est-il pas vrai que d’après l’outillage on peut aisément reconnaître le genre de travail ?

Jules. — Rien ne me paraît plus facile. Si je vois appendus au mur des rabots et des scies, je reconnaîtrai que je suis dans l’atelier d’un menuisier.

Émile. — L’enclume, le marteau, les tenailles, m’indiqueront un forgeron ; le baquet pour le mortier, la truelle, le niveau, m’annonceront un maçon.

Paul. — Eh bien, chaque créature a son rôle spécial à remplir dans le grand atelier de la création, où tout s’agite, tout travaille suivant les desseins de la sagesse providentielle ; chaque espèce a sa mission, volontiers je dirais qu’elle a son métier à faire, métier exigeant un outillage particulier comme tout genre de travail de l’industrie humaine. Or, parmi les innombrables métiers des animaux, il en est un commun à tous sans exception, métier fondamental auquel sont subordonnés tous les autres, car sans lui la vie serait impossible : c’est le métier de manger.

Mais le genre de nourriture n’est pas le même pour tous les animaux. Il faut aux uns la proie, la chair crue, aux autres le fourrage ; à ceux-ci des racines, à ceux-là des graines, des fruits. Dans tous les cas, les dents sont les outils mis en œuvre pour le travail du manger ; elles doivent donc avoir une forme appropriée au genre de nourriture, plus coriace ou plus tendre, plus difficile ou plus facile à mâcher. Aussi, de même que d’après l’outil on juge du genre de travail d’un artisan, d’après la conformation des dents on peut en général dire le genre de nourriture d’un animal.

On appelle herbivores les animaux qui se nourrissent d’herbe, de fourrage, de foin ; et carnivores ceux qui se nourrissent de chair. Le cheval, l’âne, le bœuf, le mouton, sont des herbivores ; le chien, le chat, le loup, sont des carnivores. La nourriture de l’herbivore est chose tenace, dure, filamenteuse, que l’animal doit longtemps broyer pour la diviser convenablement et la réduire en une bouchée pâteuse, apte à être avalée et plus tard digérée sans obstacle. Dans ce cas, les dents opposées des deux mâchoires doivent se présenter l’une à l’autre des surfaces larges et à peu près plates, qui triturent la nourriture à la manière des meules d’un moulin. Au contraire, la chair dont se nourrit le carnivore est matière molle, qu’il est facile d’avaler et de digérer. Il suffit à l’animal de la déchirer, de la couper par lambeaux. Les dents du carnivore doivent donc se présenter l’une à l’autre des arêtes tranchantes qui manœuvrent à la façon des lames de ciseaux.

J’en ai, je crois, assez dit. Maintenant, qui de vous trois me dira à quel genre de nourriture se rapportent les dents que je vous montre ?

Et l’oncle Paul mit sous les yeux de son auditoire les deux dents figurées ci-après.

Émile. — La première dent est aplatie et très large en dessus ; elle doit écraser et broyer en frottant contre la dent pareille et opposée de l’autre mâchoire. C’est alors la dent d’un animal qui se nourrit de fourrage.

Paul. — C’est, en effet, la dent d’un herbivore, d’un cheval.

Émile. — La seconde est faite de plusieurs larges pointes dont les bords sont presque aussi tranchants que la lame d’un couteau. Elle doit être destinée à découper de la chair.

Paul. — Je le crois bien, c’est la dent d’un loup. Émile a parfaitement compris la distinction fondamentale entre les dents propres à manger du fourrage et les dents propres à manger de la chair.

Jules. — Ces replis sinueux qu’on voit sur la dent du cheval, à quoi servent-ils ? On ne voit rien de pareil sur la dent du loup.

Paul. — J’allais vous en parler. — Si les dents du cheval étaient parfaitement unies en dessus, sans aucune rugosité faisant office de râpe, n’est-il pas vrai qu’en appuyant et frottant l’une contre l’autre, elles pourraient bien écraser le foin comme vous le feriez entre deux pierres lisses, mais sans parvenir à le réduire en menus débris. Les meules d’un moulin,Dent de cheval. si elles étaient polies comme des tables de marbre, aplatiraient le grain sans en faire de la farine ; elles doivent présenter de nombreuses inégalités, qui saisissent entre elles le blé pendant la rotation de la meule supérieure sur la meule inférieure immobile, et le déchirent violemment. Lorsque, par un travail longtemps continué, ces inégalités sont effacées, les meules ne peuvent plus servir, et il faut les repiquer au marteau. Eh bien, les replis sinueux des dents du cheval sont comparables aux inégalités des meules de moulin ; ils s’élèvent un peu au-dessus de la surface de la dent, ils font légèrement saillie, de manière il constituer une sorte de grossière lime qui fractionne les brins de fourrage quand frotte la dent opposée.

Jules. — Il me semble entrevoir un péril pour l’animal herbivore. Ces replis saillants doivent bientôt s’effacer en frottant l’un contre l’autre, comme s’effacent les inégalités rugueuses des meules de moulin. Si les meules alors ne font plus de farine à moins d’être repiquées, les dents usées de l’herbivore ne doivent pas davantage pouvoir triturer.

Paul. — C’est prévu, mon petit ami, admirablement prévu. Chaque chose en ce monde est disposée avec un art étonnant pour atteindre le but proposé ; une science à qui rien n’échappe préside au moindre détail ; tout, jusqu’à la mâchoire d’un âne, nous l’affirme hautement. Écoutez et jugez vous-mêmes.

On reconnaît dans la composition d’une dent deux substances différentes : l’une très dure, ayant quelque chose de la nature du verre et nommée émail ; l’autre plus facile à user, mais très résistante aux efforts qui tendent à la casser, c’est l’ivoire. Ces deux substances sont associées de manières différentes suivant le régime de l’animal. Pour le cheval, le mouton, le bœuf, l’âne et beaucoup d’autres herbivores, la matière moins dure, l’ivoire, constitue la masse principale de la dent, tandis que la matière plus dure, l’émail, plonge en lames sinueuses dans l’épaisseur de la première et fait un peu saillie au dehors sous forme de replis qui varient de configuration d’une espèce animale à l’autre. C’est donc l’émail, matière aussi dure que le caillou, qui compose les replis sinueux des dents de l’herbivore. Par l’effet du frottement d’une mâchoire contre l’autre, l’ivoire s’use plus vite que l’émail, de sorte que les lames de celui-ci, engagées dans toute l’épaisseur de la dent, sont peu à peu mises à découvert et remettent en l’état primitif les replis usés de la surface. Vous le voyez : dans le moulin à manger de l’âne, la meule se repique d’elle-même à mesure qu’il en est besoin ; la machine se répare tout en travaillant.

Jules. — Ce que vous nous dites là est admirable, mon oncle ; je n’aurais jamais soupçonné une telle structure nécessaire pour brouter un chardon.

Louis. — Et moi qui, l’autre jour, ai dédaigneusement repoussé du pied une mâchoire qui s’est trouvée sur mon chemin. Comme je l’aurais volontiers regardée de près si j’avais su ces choses.

Paul. — L’ignorance est toujours ainsi, mon enfant ; elle repousse, elle dédaigne toute chose ; la science s’intéresse à tout, certaine d’y trouver un enseignement. Mais revenons à la mâchoire du carnivore, du loup.

Ici sont inutiles les rugosités de la râpe, les arêtes de la lime, les inégalités de la meule, puisque l’aliment doit être découpé en lambeaux et non broyé en pâte. À cet effet, il faut des lames tranchantes, des ciseaux dont la condition première soit d’être bien aiguisés et d’avoir une dureté qui les empêche de s’émousser. La surface des dents n’est donc plus aplatie en manière de meule, mais façonnée en larges crêtes coupantes. De plus, pour assurer l’efficacité de ces espèces de couteaux, la substance plus tendre, mais aussi plus résistante aux efforts qui pourraient la casser, l’ivoire enfin, constitue la masse centrale de la dent, tandis que l’émail, plusDent de loup. dur, mais aussi plus fragile, forme à l’extérieur un enduit continu et compose à lui seul les bords tranchants. Pareillement un coutelier habile, s’il veut fabriquer un instrument qui coupe bien tout en étant capable de résister à de violents efforts, compose la masse centrale de l’outil avec du fer, substance tenace, qui supporte bien le choc, mais n’est pas assez dure pour tailler, et met par-dessus, pour constituer le tranchant, le fin acier, qui joint une dureté excessive à la fragilité du verre. Ce que l’industrie humaine a imaginé de mieux pour l’art du taillandier se retrouve, avec une haute perfection, dans les dents d’un carnivore.

Jules. — Si j’ai bien compris, l’ivoire, plus tendre et plus difficile à casser, forme l’intérieur de la dent du carnivore ; l’émail, plus dur et fragile, en forme l’intérieur ; l’ivoire donne à la dent la puissance de résister aux efforts, l’émail lui donne la propriété de couper.

Paul. — C’est cela même.

Jules. — Maintenant je ne sais à laquelle des deux, la mâchoire de l’âne ou la mâchoire du loup, j’accorderais mon admiration de préférence.

Paul. — Toutes les deux la méritent, puisqu’elles sont l’une et l’autre merveilleusement appropriées au genre de travail qu’elles doivent faire.

Émile. — Ce qui m’étonne le plus, c’est qu’une foule de choses auxquelles nous n’aurions jamais fait attention, finissent par nous intéresser quand l’oncle nous les explique. Je ne me serais jamais avisé que j’écouterais un jour avec plaisir l’histoire d’une dent.

Paul. — Puisque cela vous intéresse, je vais continuer encore un peu. Je vous parlerai des dents de l’homme, des vôtres, mon petit ami, si blanches, si bien rangées et qui mordent si bien dans la tartine de beurre.

IIIFORMES DIVERSES DES DENTS

Paul. — Les dents de l’homme sont au nombre de trente-deux, seize pour chaque mâchoire.

Émile avait déjà le doigt dans la bouche, le portant d’une dent à l’autre pour les compter. L’oncle s’interrompit et le laissa faire.

Émile. — Mais je n’en ai que vingt bien comptées ; vingt, et non pas trente-deux.

Paul. — Les douze qui manquent vous viendront un jour, mon ami ; pour le moment, vous avez le nombre de dents des enfants de votre âge. Toutes, en effet, ne nous viennent pas à la fois, mais les unes après les autres. Nous commençons par en avoir vingt, pas plus. On les nomme dents de lait ou de première dentition. Vers l’âge de sept ans, elles commencent à tomber et sont remplacées par d’autres plus fortes et plus solidement implantées. Il pousse en outre douze dents nouvelles, ce qui porte à trente-deux le nombre total. Les plus reculées, tout au fond de la bouche, viennent assez tard, à dix-huit, vingt ans et plus ; aussi les nomme-t-on dents de sagesse, pour signifier qu’elles apparaissent à un âge où la raison est formée. Ces trente-deux dents finales constituent la seconde dentition. Je les qualifie de finales parce qu’elles ne sont jamais remplacées par d’autres ; si nous venons à les perdre, c’est fini, il n’en vient plus.

Émile. — J’en ai maintenant deux qui remuent.

Paul. — Il faudra bientôt les arracher pour laisser la place libre aux dents nouvelles qui doivent les remplacer. Les autres tomberont de même, et les vingt dents que vous avez aujourd’hui feront place à vingt autres, qui seront complétées tôt ou tard par douze dents ne venant qu’une fois ; ces dernières occupent la partie la plus reculée des mâchoires, troisDents de l’homme.gm, grosses molaires ; pm, petites molaires ; c, canine ; i, incisives. de chaque côté, en haut et en bas. Le nombre final sera ainsi de trente-deux.

Ces trente-deux dents se divisent en trois classes, d’après leur forme et leurs fonctions. Les mêmes choses se répétant en haut et en bas, à droite et à gauche, je mets seulement sous vos yeux les huit dents de la moitié d’une mâchoire. Dans toute dent, deux parties sont à distinguer : la couronne et la racine. La racine est la partie de la dent qui s’enfonce dans l’os de la mâchoire à la manière d’un clou implanté dans le bois ; la couronne est la partie qui fait saillie en dehors : on peut la comparer à la tête du clou. La racine maintient la dent en place, elle la fixe solidement ; la couronne coupe, déchire, broie la nourriture.

Les deux dents de devant de chaque demi-mâchoire ont la couronne obliquement amincie de la hase au sommet. Leur bord est droit et tranchant, propre à couper la nourriture, à la diviser par petites bouchées. Aussi nomme-t-on ces dents incisives, du latin incidere signifiant couper. Leur racine est un pivot simple. La dent suivante se nomme canine. Sa racine est un peu plus longue que celle des précédentes, et sa couronne est légèrement pointue. Le chien, le chat, le loup et en général les animaux carnivores ont cette dent façonnée en un croc puissant qui leur sert à retenir, happer la proie, mais remplit avant tout le rôle d’arme de combat pour l’attaque et pour la défense. Ce sont les canines que vous voyez se croiser, longues et pointues, deux de chaque côté, lorsquePremière dentition. vous soulevez les lèvres du chat ou du chien. En souvenir des crocs si remarquables des carnivores, spécialement du chien, en latin canis, on a donné le nom de canines aux dents qui leur sont analogues chez l’homme, sinon par leur forme et leurs fonctions, du moins par la place qu’elles occupent.

Les cinq dents suivantes sont les plus utiles de toutes. On les nomme molaires[1], parce qu’elles font office de meules pour broyer les aliments. À cet effet, leur couronne est large ; en outre, elle est légèrement irrégulière, et non aplatie comme celle des molaires du cheval, ou disposée en lames tranchantes comme celle des molaires du loup, parce que la nourriture de l’homme ne se compose exclusivement ni de végétaux, ni de chair, mais des deux à la fois. Pour un genre d’alimentation aussi varié que celui de l’homme, il faut des molaires aptes à tous les usages ; elles doivent broyer comme celles des herbivores, elles doivent découper comme celles des carnivores ; par leur structure enfin, elles doivent être un moyen terme. Et en effet, par leur couronne large, elles conviennent à la nourriture végétale ; par leurs inégalités un peu tranchantes, elles conviennent à la nourriture animale.

Les deux premières se nomment petites molaires. Elles sont les plus faibles des cinq et n’ont qu’une racine. Les deuxDents du loup.i, incisives ; c, canine ; m, petites molaires ; r, carnassière ; s, conduit de la salive. petites molaires, la canine et les deux incisives sont les seules qui se renouvellent. Répétez-les quatre fois, et vous aurez les vingt dents de la première dentition, dents qui commencent à tomber vers l’âge de sept ans et sont peu à peu remplacées par d’autres. Là se bornent pour le moment les dents d’Émile, qui n’en compte que vingt.

Les trois autres ne poussent qu’une fois. On les nomme grosses molaires. La dernière, à gauche de la figure, est la dent de sagesse. Comme les grosses molaires ont à supporter, lorsqu’on mange, une pression très forte, leur racine se compose de plusieurs pivots qui plongent chacun dans une cavité spéciale. Cette disposition a évidemment pour but de multiplier les points d’appui, pour consolider les molaires et les empêcher soit de s’ébranler, soit de s’enfoncer par leur mutuelle pression dans l’épaisseur de la mâchoire.

Je me résume. L’homme adulte possède en tout 32 dents, 16 pour chaque mâchoire, savoir : 4 incisives, 2 canines et 10 molaires. Ces dernières se subdivisent en petites molaires au nombre de 4, et en grosses molaires au nombre de 6 ; la première dentition ne comprend pas ces six dernières.

Jules. — L’ivoire et l’émail, ces deux substances de dureté différente, dont vous nous avez dit le remarquable arrangement dans les dents du cheval et du loup, se retrouvent-elles dans les dents de l’homme ?

Paul. — Elles s’y retrouvent. L’ivoire constitue en entier la racine, dont le rôle est de servir d’inébranlable appui ; ilEntre-croisement des carnassières. forme enfin l’intérieur de la couronne, tandis que l’émail revêt l’extérieur d’une couche protectrice plus dure.

Émile. — Je vais chercher le chat pour regarder ses dents. En a-t-il vingt comme moi ? en a-t-il trente-deux ?

Paul. — Ni vingt ni trente-deux, mais bien trente, lorsque l’animal a pris tout son développement. Le chien et le loup en ont quarante-deux, le cheval et l’âne quarante-quatre ; enfin le nombre varie tout autant que la forme d’une espèce animale à l’autre. Quelques mots sur ce sujet ne seront peut-être pas de trop.

Voici d’abord la gueule d’un loup. Si l’on ne le savait déjà, à la seule inspection des dents on devinerait sans peine le régime de la bête. Il faut une proie de résistance aux robustes dentelures de ces molaires, aux crocs puissants de ces canines. Évidemment le râtelier trahit ici des appétits carnivores. En i sont les incisives, au nombre de six. Elles sont petites et de peu d’usage, car l’animal ne découpe pas sa proie en menues bouchées, mais l’avale gloutonnement par gros lambeaux. En c sont les canines, vrais poignards que le bandit enfonce dans le cou du mouton. Les petites molaires sont en m. Les grosses molaires viennent après. La première r est la plus forte et prend le nom significatif de carnassière. C’est avec leurs carnassières que le loup et le chien font craquer les os les plus durs. Enfin la figure montre les glandes salivaires, c’est-à-dire les organes qui préparent la salive et la laissent suinter dans la bouche par le canal s à mesure que l’animal mange. Sans m’arrêter sur ce point, qui m’écarterait trop de mon sujet, je peux vous dire toutefois que la salive sert à imbiber les aliments pour en faire une bouchée molle qui s’avaleDents du chat. aisément ; elle concourt, de plus, dans l’estomac, à réduire la matière alimentaire en une bouillie fluide, c’est-à-dire à la digérer.

Passons au chat. Il est par excellence un autre mangeur de chair. Six petites incisives forment sur le devant de la mâchoire comme une rangée d’élégantes mais inutiles perles. C’est un ornement pour la bête plutôt qu’un outil. Au chasseur de souris il faut des canines bien pointues, bien longues, qui transpercent la proie saisie par les griffes. Sous ce rapport le chat est armé d’une façon redoutable. Louis, qu’en pensez-vous ?

Louis. — Je pense que le rat ne doit pas être à l’aise entre les crocs que nous montre l’image.

Émile. — Un jour que je lui tirais la moustache, le chat me donna un coup de dent qui produisit l’effet d’une forte piqûre d’aiguille. Ce fut si vite fait que je n’eus pas le temps de retirer la main.

Paul. — Le chat avait fait jouer ses canines ; il vous avait blessé avec l’une d’elles aussi prestement qu’avec une fine pointe d’acier.

Regardez maintenant les molaires. Il y en a quatre en haut, dont la dernière très petite, et trois en bas. Leurs dentelures sont encore plus acérées, plus tranchantes que celles des molaires du loup ; aussi les appétits du chat et de ses congénères, le tigre, la panthère, le jaguar et autres, sont-ils plus sanguinaires que ceux du loup et des animaux qui s’en rapprochent, comme le renard, le chacal, le chien surtout. Avez-vous remarqué comme le chat est dédaigneux quand vous lui jetez pour pitance un simple morceau de pain ? À peine il l’a flairé qu’il fait un demi-tour de superbe mépris, la queue haute, le dos voûté, et vous regarde comme pour dire : « Vous moquez-vous de moi ? il me faut autre chose. »Dents du cheval. Ou bien, si la faim le presse, il mord à regret sur le pain, le mâche gauchement et l’avale de travers. Le chien, au contraire, le brave Azor en particulier, happe le pain avec satisfaction sans le laisser tomber à terre, et s’il trouve un tort au morceau, c’est d’être trop petit. Vous dites du chat qu’il est gourmand. Je prends sa défense et je dis que ce n’est pas vice de gourmandise ; c’est nécessité fatale, amenée par la conformation des dents. Que voulez-vous que fassent d’un croûton ses canines pointues, ses molaires à dentelures tranchantes ? Il leur faut, avant tout, une proie qui saigne, une chair pantelante.

Quelle différence entre le râtelier du sanguinaire chasseur et celui du pacifique mâcheur d’herbes ! Examinons cette tête de cheval. Les incisives, au nombre de six, sont maintenant puissantes ; elles saisissent le fourrage et le taillent bouchée par bouchée. Les canines, inutiles, ne montrent au dehors qu’une faible excroissance. Par delà vient un large intervalle vide nommé barre ; c’est là que repose le mors du cheval harnaché. Après la barre se montre la véritable machine à triturer, composée de quatorze paires de robustes molaires, à couronne plate et carrée, armée en outre de sinuosités légèrement saillantes, dont je vous ai fait remarquer déjà la haute utilité. Ou je me trompe fort, ou voilà bien un moulin capable de broyer la paille coriace et le foin filandreux.

Pour terminer, voici la tête d’un lapin. Chaque mâchoire est armée de deux incisives énormes qui s’enfoncent profondément dans l’os, se recourbent en dehors et se terminent par une couronne tranchante. À quoi peuvent servir de pareilles incisives ?

Jules. — Je vais vous le dire. Le lapin grignote toujours.Demi-mâchoire de cheval vue par la couronne. À défaut de choses meilleures, il s’attaque à l’écorce, au bois même. Il emploie ses incisives pour couper très menu sa maigre nourriture, pour la ronger.

Paul. — Pour la ronger, c’est bien le mot ; aussi donne-t-on le nom de rongeurs aux divers animaux qui possèdent de pareilles incisives. Tels sont l’écureuil, le lièvre, le lapin, le rat et la souris, espèces en général misérables, destinées à ronger continuellement les substances végétales les plus coriaces et à faire ventre du bois, du papier, des chiffons, quand il n’y a rien de meilleur à mettre sous le moulin qui doit toujours aller. Ce n’est pas d’ailleurs uniquement pour satisfaire la faim que ces animaux rongent presque sans repos : une autre nécessité les y porte. Leurs incisives croissent pendant toute la vie et tendent à s’allonger indéfiniment ; il faut donc que l’animal les use par une friction continuelle, sinon leurs couronnes s’éloigneraient l’une de l’autre et ne pourraient plus, tôt ou lard, se rejoindre. Incapable dès lors de saisir sa nourriture, la pauvre bête périrait. Pour pouvoir manger lorsqu’ils ont faim, le rat et le lapin doivent manger alors même qu’ils n’ont pas faim, dans le but de s’aiguiser les incisives et de les maintenir à la longueur voulue. Il est vrai qu’ils s’adressent alors à des matières peu substantielles. Un brin de bois, un fétu de paille, un rien suffit pour entretenir le jeu de leurs infatigables incisives. Rappelez-vous, mes amis, le terme expressif de rongeurs, par lequel on désigne toute une catégorie d’animaux analogues au lapin et au rat ; rappelez-vous leurs curieuses incisives ; nous aurons occasionDents d’un rongeur. d’y revenir plus tard. Achevons, pour le moment, l’examen du râtelier du lapin.

Les canines manquent ; à leur place, les mâchoires présentent une barre, c’est-à-dire un large intervalle vide. Tout au fond de la bouche sont les molaires, peu nombreuses, mais fortes, à couronne plate, et armées de quelques replis d’émail. En somme, elles constituent une excellente machine à triturer.

En vous donnant ces quelques détails sur la forme des dents, si variable d’une espèce à l’autre, j’avais surtout en vue d’établir la vérité suivante. Chaque espèce est adonnée à un genre particulier de nourriture pour lequel les dents sont expressément conformées ; on pourrait dire de la bête : « Montre-moi ton râtelier, et je dirai ce que tu manges. » Bien des fois, l’observation nous faisant défaut, nous ignorons de quoi se nourrit tel ou tel autre animal, et, dans nos jugements précipités, nous confondons l’ennemi avec l’ami, le ravageur avec l’auxiliaire. Si la bête est disgracieuse, sans plus ample examen nous l’accablons de notre haine, nous l’accusons d’une foule de méfaits, nous lui déclarons une guerre implacable, ne nous doutant pas, dans notre sottise, que c’est une guerre à nos dépens. Un moyen bien simple cependant nous permettrait d’éviter ces regrettables confusions. N’accordons pas créance à des préjugés, si répandus qu’ils soient, et, avant de condamner un animal comme nuisible, consultons sa mâchoire. Elle nous apprendra le genre de vie de la bête. L’exemple suivant va vous en convaincre.

Mola

signifie meule de moulin.

 

 

IVLES CHAUVES-SOURIS

Paul. — Les chauves-souris, de quoi se nourrissent-elles, s’il vous plaît ? qui de vous trois pourra me le dire ?

À cette question de l’oncle, Émile parut se recueillir, fermant les yeux et se grattant le front ; mais aucune idée ne vint. Jules et Louis ne surent non plus que répondre.

Paul. — Personne ne le sait, tant mieux ; vous aurez alors la satisfaction de le trouver vous-mêmes d’après la forme des dents. Regardez attentivement cette image, qui représente, plus grand que nature, le râtelier d’une chauve-souris. Les incisives, si petites, si faibles, qu’on voit à la mâchoire inférieure, sont-elles faites pour ronger des matières végétales à la manière de celles du rat et du lapin ? Pourraient-elles couper ces aliments tenaces ?

Jules. — Certes non ; elles sont trop faibles pour être bien utiles. Et puis ces deux crocs aigus annoncent, ce me semble, un animal carnassier.

Paul. — Les canines longues et pointues l’annoncent en effet, mais les molaires l’affirment peut-être encore davantage. Avec leurs couronnes à dentelures fortes et tranchantes, s’emboîtant si bien dans les creux à bords aigus de la mâchoire opposée, ces molaires sont-elles destinées à triturer du grain, h broyer patiemment des matières filandreuses ?

Jules. — Non. C’est le râtelier d’un carnivore, et non le moulin à trituration d’un herbivore.

Louis. — J’en suis sûr maintenant : la chauve-souris se nourrit de proie.

Émile. — C’est un chasseur avide de carnage. Le chat n’a pas des dents plus féroces d’aspect.

Paul. — Tout cela est fort juste ; les dents vous ont très bien appris le trait principal des mœurs de la bête. Oui, la chauve-souris est un chasseur, un mangeur de proie vivante, un petit ogre à qui toujours il faut de la chair fraîche. Reste à savoir le genre de gibier qui lui convient. Évidemment ce gibier doit être proportionné à la taille du chasseur. La tête d’une chauve-souris n’est guère plus grosse qu’une forte noisette. La gueule, il est vrai, est fendue d’une oreille à l’autre, et peut, quand elle bâille en plein, engloutir des bouchées que ne feraient pas soupçonner les faibles dimensions de l’animal. N’importe, la chauve-souris ne doit s’attaquer qu’à de très petites espèces. Que peut-elle poursuivre dans les airs lorsque, après le coucher du soleil, elle voltige, allant et venant sans cesse ?

Jules. — Les moucherons peut-être, les papillons du soir ?

Paul. — Effectivement, voilà sa proie. La chauve-souris ne se nourrit que d’insectes. Tous lui sont bons : scarabées à dures élytres, maigres cousins, papillons grassouillets, les papillons crépusculaires surtout, phalènes, bombyx, teignes, pyrales et autres, enfin ces ravageurs de nos céréales, de nos vignes, de nos arbres fruitiers, de nos étoffes de laine, qui, attirés par la clarté, viennent, le soir, se brûler les ailes aux lampes des habitations. Qui pourrait dire le nombre des insectes que les chauves-souris détruisent quand elles font la ronde autour d’une maison ! Le gibier est si petit, et la faim du chasseur est insatiable.

Observez ce qui se passe dans une calme soirée d’été. Attirés au dehors par la douce température des heures crépusculaires, une foule d’insectes quittent leur retraite et viennent, convives des fêtes de la vie, se jouer ensemble dans les airs, chercher leur nourriture, s’apparier. C’est l’heure où les sphinx volent brusquement d’une fleur à l’autre pour enfoncer leurs longues trompes au fond des corolles suant le miel ; l’heure où le cousin, avide du sang de l’homme, fait bruire son chant de guerre à nos oreilles et choisit sur nous le point le plus tendre pour y plonger sa lancette empoisonnée ; l’heure où le hanneton quitte l’abri de la feuillée, déploie ses ailes bourdonnantes, et vagabonde par les airs à la recherche de ses pareils. Les moucherons dansent en joyeuses bandes que le moindre souffle déplace ainsi qu’une colonne de fumée ; les phalènes et les teignes, en habit de noces, les ailes poudrées de poussière d’argent, les antennes étalées en panaches, prennent leurs ébats ou recherchent des endroits favorables pour y déposer leurs œufs ; le scolyte sort de ses galeries sous l’écorce de l’orme ; la calandre rompt sa cellule creusée dans un grain de froment ; les alucites s’élèvent en nuées des tas de blé ravagés et s’envolent vers les champs mûrs de céréales ; les pyrales explorent, qui les pampres de la vigne, qui les poiriers, les pommiers, les cerisiers, toutes affairées d’assurer le vivre et le couvert à leur calamiteuse progéniture.

Mais au milieu de ces peuplades en liesse, voici tout àDents de la chauve-souris. coup venir le trouble-fête. C’est la chauve-souris qui, d’un essor tortueux, va et revient, infatigable, monte et descend, apparaît et disparaît, piquant une tête d’ici, piquant une tête de là, et chaque fois happant au vol un insecte, aussitôt broyé, aussitôt englouti. La chasse est bonne. Moucherons, scarabées, papillons, abondent ; de temps à autre un petit cri de joie annonce la prise d’une phalène dodue. Et tant que le permettent les lueurs mourantes du soir, l’ardent chasseur poursuit ainsi son œuvre d’extermination. Enfin repue, la chauve-souris regagne quelque sombre et tranquille retraite. Le lendemain et toute la belle saison, la même chasse recommence, toujours aussi ardente, toujours aux dépens des insectes seuls.

Pour vous donner une idée du nombre de ravageurs, de papillons crépusculaires surtout, dont les chauves-souris nous délivrent, je vous citerai le passage suivant emprunté au célèbre naturaliste français Buffon, celui qui a su le plus éloquemment parler des animaux. Il faut vous dire que les chauves-souris ont l’habitude de se retirer en bandes nombreuses dans les vieilles tours, les grottes, les carrières abandonnées. C’est là qu’elles passent les heures du plein soleil, appendues immobiles à la voûte, pour en sortir à la tombée du jour. Le sol de ces retraites finit par se recouvrir d’une couche épaisse de déjections qui permet de juger du genre d’alimentation des chauves-souris et de l’importance de leurs chasses. Or voici ce que dit Buffon d’une grotte hantée par les chauves-souris :

« Étant un jour descendu dans les grottes d’Arci, je fus surpris d’y trouver une espèce de terre d’une singulière nature. C’était une couche de matière noirâtre, épaisse de plusieurs pieds, presque entièrement composée de portions d’ailes et de pattes de mouches et de papillons, comme si ces insectes se fussent rassemblés en nombre immense et réunis dans ce lieu pour y périr et pourrir ensemble. Ce n’était autre chose que de la fiente de chauve-souris amoncelée pendant des années. »

Jules. — Voilà un curieux terreau, uniquement composé de débris d’insectes.

Paul. — J’ajouterai que parfois ce terreau de mouches et de papillons est assez abondant au fond des vieilles carrières et des cavernes pour que l’agriculture le prenne en considération et l’utilise comme un engrais d’une puissante énergie. On le nomme guano de chauves-souris.

Louis. — Pour former de pareils entassements, c’est donc par millions et millions que les chauves-souris détruisent les insectes ?

Paul. — Cinq à six douzaines de mouches ou de papillons suffisent à peine pour le repas du soir d’une chauve-souris ; quelques hannetons se présenteraient-ils encore qu’ils seraient happés avec satisfaction. Si la bande des chasseurs est nombreuse, jugez des milliers de ravageurs détruits en une saison. Après les oiseaux, nous n’avons pas de plus vaillants auxiliaires que les chauves-souris ; aussi vous recommanderai-je hautement ces précieuses bêtes, qui pendant notre sommeil, alors que nous rêvons peut-être de nos fruits, de nos blés, de nos raisins, font en silence une guerre d’extermination aux ennemis de nos récoltes, et détruisent chaque soir par myriades hannetons, phalènes, tordeuses, teignes, pyrales, arpenteuses, enfin la plupart des espèces qui menacent toujours de nous affamer, si d’autres que nous ne font bonne garde.

Émile. — La chauve-souris, je le vois, nous rend de grands services ; c’est égal, elle est bien laide, et puis on dit que son toucher donne la gale.

Paul. — On en dit bien d’autres, mon petit ami. On dit que la chauve-souris, de ses dents pointues, blesse les chèvres à la mamelle, pour sucer à la fois le sang et le lait ; on dit qu’elle ronge les saucisses et le lard pendus sous le manteau de la cheminée ; on dit que son entrée soudaine dans une maison est présage de malheur. J’ai vu des gens jeter de hauts cris parce qu’une chauve-souris les avait étourdiment frôlés du bout de l’aile ; j’en ai vus d’effarés et blêmesHanneton. de frayeur parce qu’ils avaient trouvé l’innocente bête accrochée par une patte aux rideaux du lit.

Il faut ici, comme en bien d’autres choses, mes chers enfants, faire une large part à l’imbécillité humaine, pour qui l’erreur est plus familière que la vérité. Si vous étiez assez grands pour me comprendre, j’ajouterais que lorsqu’on s’accorde à dire d’une chose que c’est noir, il convient de s’informer d’abord si par hasard ce ne serait pas blanc. Nous sommes tellement bourrés d’idées fausses, que très souvent l’opposé de la croyance vulgaire est précisément le vrai. Voulez-vous des exemples ? Ils abondent.