Les coulisses de la mort - Anne Basc - E-Book

Les coulisses de la mort E-Book

Anne Basc

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Beschreibung

Meurtres à l'opéra de Strasbourg.

À l'opéra de Strasbourg, on découvre des cadavres dans les placards des studios de danse ! Un grand chorégraphe, Jonel Rose, vieux lion décadent à la crinière blonde et blanche, séducteur, despotique et pervers à ses heures est le centre d’une coterie de danseurs hauts en couleurs. Son épouse, Lucie Delattre, une belle brune aux yeux d’un violet profond semble s’être fait une raison des frasques, infidélités et même de la bisexualité de son mari. Passions amoureuses, ambition débridée dévorent les étoiles qui gravitent autour de Jonel Rose et se déchirent pour avoir la vedette sur scène et dans le cœur de notre bel indifférent, aussi génial que dépourvu de sentiments véritables... En apparence ! Deux journalistes des Dernières Nouvelles d’Alsace parviennent à pénétrer la compagnie et à nouer avec certains de ses membres des liens de confiance et davantage...
Tout cela se termine mal ! L’inspecteur Lantier, sorte de Colombo alsacien, totalement déplacé dans ce milieu se laisse abuser un peu par tout le monde. Il finira par s’orienter dans cet imbroglio de passions et ambitions malsaines, pour révéler - mais un peu tard - la Vérité. Ceux des danseurs qui parviendront à échapper à une mort violente sortiront éclopés de l’aventure. Le lecteur frissonnant de peur refermera le livre avec le sentiment d’avoir été lui aussi baladé mais ce fut une belle échappée dans les coulisses de l’Opéra du Rhin, pas si éloignées, peut-être, des coulisses de tous les théâtres, en tout lieu et en tout temps.

Découvrez l'enquête de l'inspecteur Lantier, projeté dans les coulisses du monde du spectacle, où règnent passions amoureuses, ambitions débridées, et jalousies malsaines.

EXTRAIT

Trois petites explosions ouvrirent le spectacle, issues de trois pétards lumineux disposés sous le proscenium. Dans l’obscurité qui succéda aux flashes, des éclairs jaillirent un peu partout sur la scène, pareils à des feux follets s’agitant par une nuit noire. Puis un éclairage rasant découvrit la silhouette de sept danseurs vêtus de simples justaucorps.
Soudain, tout s’éteignit. Un court instant plus tard, s’allumait un projecteur puissant, placé juste au-dessus du proscenium. Pivotant sur lui-même, l’énorme projecteur était dirigé vers la salle à intervalles irréguliers, plongeant alors la scène dans une nuit profonde.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Anne Basc est originaire de Nice, elle réside en Alsace. Elle a enseigné l’histoire de la danse au conservatoire de Strasbourg et les Lettres classiques au Lycée Kléber de la même ville. Elle est l’auteur de pièces de théâtre pour la jeunesse, des contes de la Cathédrale, de livrets de cantates et d’oratorios, pour les compositions de son mari, Bernard Lienhardt. Les coulisses de la mort est son quatrième roman policier dont l’intrigue est étroitement mêlée au monde artistique de la ville de Strasbourg.

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Veröffentlichungsjahr: 2017

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Ähnliche


Table des matières

OUVERTURE 1

OUVERTURE 2

PREMIER MOUVEMENT :

DEUXIÈME MOUVEMENT

TROISIÈME MOUVEMENT :

FINALE

Anne Basc

Les coulisses de la mort

policier

ISBN : 978-2-35962-597-4

Collection Rouge

ISSN : 2108-6273

Dépôt légal mars 2014

©couverture Ex Aequo

©2014 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.

Toute modification interdite.

Éditions Ex Aequo

Dans la même collection

L’enfance des tueurs – François Braud – 2010

Du sang sur les docks – Bernard Coat L. — 2010

Crimes à temps perdu – Christine Antheaume — 2010

Résurrection – Cyrille Richard — 2010

Le mouroir aux alouettes – Virginie Lauby – 2011

Le jeu des assassins – David Max Benoliel – 2011

La verticale du fou – Fabio M. Mitchelli — 2011

Le carré des anges – Alexis Blas – 2011

Tueurs au sommet – Fabio M. Mitchelli — 2011

Le pire endroit du monde – Aymeric Laloux – 2011

Le théorème de Roarchack – Johann Etienne – 2011

Enquête sur un crapaud de lune – Monique Debruxelles et Denis Soubieux 2011

Le roman noir d’Anaïs – Bernard Coat L. – 2011

À la verticale des enfers – Fabio M. Mitchelli – 2011

Crime au long Cours – Katy O’Connor – 2011

Remous en eaux troubles –Muriel Mérat/Alain Dedieu—2011

Le rituel des minotaures – Arnaud Papin – 2011

PK9 -Psycho tueur au Père-Lachaise – Alain Audin- 2012

…et la lune saignait – Jean-Claude Grivel – 2012

La sève du mal – Jean-Marc Dubois - 2012

Blood on the docks – Bernard Coat traduit par Allison Linde – 2012

La mort en héritage – David Max Benoliel – 2012

Accents Graves – Mary Play-Parlange – 2012

7 morts sans ordonnance – Thierry Dufrenne – 2012

Stabat Mater – Frédéric Coudron –2012

Outrages – René Cyr –2012

Montevideo Hotel – Muriel Mourgue –2012

La mort à pleines dents - Mary Play-Parlange – 2012

Engrenages – René Cyr - 2012

Hyckz – Muriel combarnous - 2012

La verticale du mal – Fabio M. Mitchelli – 2012

Prophétie – Johann Etienne – 2012

Crocs – Patrice Woolley – 2012

RIP – Frédéric Coudron – 2012

Ténèbres – Damien Coudier – 2012

Mauvais sang – David Max Benoliel - 2013

Le cercle du Chaos – Fabio M Mitchelli – 2013

Le Cœur Noir – axelle Fersen – 2013

Transferts – Fabio M Mitchelli – 2013

La malédiction du soleil – Mary Play-Parlange – 2013

La théorie des ombres – Aden V Alastair – 2013

Green Gardenia – Muriel Mourgue – 2013

Effets secondaires – Thierry Dufrenne - 2013

Le plan – Johann Etienne - 2013

Eliza – David Max Benoliel - 2013

Les opales du crime – Mary Play Parlange – 2013

Association de malfaiteuses – Muriel Mourgue - 2013

Triades sur Seine – Yves Daniel Crouzet – 2013

À feu et à sang – Bruno Lassalle – 2013

Black Diamond – Muriel Mourgue & Dominique Dessort - 2013

Le reflet de la Salamandre – Philippe Boizart – 2013

Témoin distant – Isabelle Brottier - 2013

Le masque de Janus – Frédéric Coudron - 2013

La chapelle des damnés – Samuel Gance – 2013

Le contrat Magellan – Jean-François Thiery – 2013

Duo infernal – David Max Benoliel – 2013

Qui a suicidé Pamela Janis Patersen – Muriel Mourgue – 2013

Le costume – Marie Allain – 2013

Clair-obscur en Chartreuse – Mary Play-Parlange – 2013

Hantise – Virginie Lauby – 2013

Sur la Vénus d’Ill – David Max Benoliel – 2013

Cavale – Frédéric Coudron – 2014

Un Certain Arthur Bony – J-M Pen – 2014

Sangs froids – J-M Pen – 2014

Wolf – Jean-François Thiery – 2014

Les coulisses de la mort – Anne Basc - 2014

Du même auteur :

La maison du silence -  editions du batsberg

L’oiseau noir - editions du batsberg

Les disparus de Saint-Amand - editions du batsberg

Contes de la Cathédrale - editions du batsberg

Avertissement

OUVERTURE 1

Jonel Rose

Trois petites explosions ouvrirent le spectacle, issues de trois pétards lumineux disposés sous le proscenium. Dans l’obscurité qui succéda aux flashes, des éclairs jaillirent un peu partout sur la scène, pareils à des feux follets s’agitant par une nuit noire. Puis un éclairage rasant découvrit la silhouette de sept danseurs vêtus de simples justaucorps.

Soudain, tout s’éteignit. Un court instant plus tard, s’allumait un projecteur puissant, placé juste au-dessus du proscenium. Pivotant sur lui-même, l’énorme projecteur était dirigé vers la salle à intervalles irréguliers, plongeant alors la scène dans une nuit profonde.

Placé au premier rang, un homme fixait la scène avec une attention douloureuse, sans se rendre compte qu’un peu plus haut, au troisième étage, penchée du haut de la loge située au-dessus de la scène, une femme dédaignait le spectacle pour concentrer ses regards sur sa personne. L’homme ne passait guère inaperçu. De haute stature, peu soucieux de la gêne qu’il occasionnait aux spectateurs placés derrière lui, il arborait un couvre-chef aussi extravagant que suranné, à mi-chemin entre la coiffure de d’Artagnan et le chapeau de Clint Eastwood dans « le Bon, la Brute et le Truand »…

Dans la loge du balcon, à droite de la scène, la femme avait fini par tourner les yeux vers le seul spectacle. Il est vrai que le projecteur pivotant s’était éteint, plongeant la salle dans les ténèbres d’où il est d’usage qu’elle ne sorte jamais.

L’éclairage baissa lentement sur les danses qui continuaient à s’exécuter dans le fracas assourdissant de percussions métalliques au son strident. Le son s’interrompit net, à l’instant exact où le noir investit les lieux.

Ce silence subit ne cessa qu’aux pleins feux, salués d’une clameur sourde qui allait s’amplifiant, faisant place à une salve crépitante d’applaudissements frénétiques. Finalement, les sept danseurs eurent droit à une ovation du public debout, martelant un enthousiasme qui semblait ne jamais devoir se calmer. Puis un cri fusa :

— Jonel Rose ! Jonel Rose !

Le cri fut repris par des centaines de voix, émanant des spectateurs qui comblaient le parterre et les loges de l’Opéra du Rhin. Cependant l’homme au couvre-chef extravagant avait escaladé prestement les quelques marches qui menaient à la scène et saluait cérémonieusement, en ôtant d’un grand geste théâtral son chapeau noir à panache.

Debout sous les feux de la rampe, il paraissait plus grand et imposant encore, sorte de vieux lion légèrement décadent, échappé d’un film de Visconti et sans aucune parenté physique avec le spectacle d’avant-garde dont, à en croire les acclamations fanatiques de la foule, il avait réglé la chorégraphie. À la façon dont il se mouvait, pleine à la fois d’aisance et de vigueur, on reconnaissait la maîtrise du danseur. La taille un peu épaissie par l’âge (plus de cinquante ans), le visage poupin, les cheveux longs et blonds, la finesse douloureuse de ses traits était contredite par l’expression énergique des yeux clairs qui fixaient la foule d’un air triomphant dont l’expression se fit légèrement cruelle, lorsqu’il leva son regard vers la loge du troisième étage.

Penchée par-dessus la rampe et donnant l’impression d’une bascule imminente, la femme de la loge paraissait, malgré l’éloignement dû à la hauteur, dans un état d’irritation extrême qui tranchait avec la joie débridée de l’assistance. D’une maigreur effrayante, son visage émacié extraordinairement pâle était comme irradié de l’intérieur par un feu dévastateur dont l’éclat se reflétait dans les yeux immenses, noirs et fiévreux. Sa bouche s’entrouvrit pour adresser un message au vieux lion qui, en bas, se contenta de baisser les yeux d’un air souverainement dédaigneux.

Les acclamations d’enthousiasme de la foule se figèrent en un long cri d’effroi comme jailli d’un seul cœur pour accompagner la chute brutale du corps léger de la femme sur la scène, juste aux pieds de Jonel Rose.

Le vieux lion n’avait pas bougé. Levant la tête en direction de la loge, il avait froidement suivi des yeux la forme gracile qui se dirigeait vers lui. Et quand elle fut à ses pieds, gisant écroulée sans un cri, il n’esquissa pas un geste, laissant le tumulte s’enfler autour de lui et les danseurs se précipiter pour lui porter secours.

Il assista, toujours immobile, et comme absent, à la levée du corps sur un brancard que des secouristes accourus s’affairaient à manier. Un régisseur annonça que la femme était seulement blessée et que les spectateurs étaient attendus dans les salons de l’Opéra pour le gala… Que la fête continue !… Comme à regret, la foule si brutalement tirée de son euphorie délirante refluait vers les portes, dans un silence traversé de murmures bruissants. L’on commentait « l’accident » à mi-voix, parlant à voix basse de la vie privée mouvementée de Jonel Rose.

Au moment de fermer les portes, une ouvreuse tomba en arrêt devant une silhouette menue, restée assise au premier rang, dans une attitude songeuse. Elle voulut la prier de sortir, mais se mit à murmurer des paroles d’excuse confuses, quand la dame eut levé sur elle des yeux couleur de violette à l’expression égarée. Si mademoiselle Delattre voulait bien l’excuser… Mais la dame sortit sans répondre, d’un air condescendant. C’était une très jolie femme, très brune, le teint mat, d’une quarantaine d’années. Apparemment peu disposée à alimenter la chronique déjà bien assez fournie, à son goût, pour ce soir, elle s’esquiva rapidement.

La réception dans les salons de l’Opéra du Rhin était fastueuse. La salle du « Bar de l’Opéra » était tendue de rouge sombre et il subsistait en ce lieu un reste de l’atmosphère passée luxueuse à laquelle s’accordaient les toilettes recherchées des convives actuels. Celle qu’on avait appelée « mademoiselle Delattre » s’était faufilée parmi les convives et regardait fixement un trio qui s’exhibait non loin d’elle : une blonde somptueuse à la chevelure mousseuse, vêtue d’une longue robe noire ajustée, dont le décolleté de tulle laissait entrevoir la délicate carnation se tenait près de Jonel Rose. Ayant renoncé à son extravagant couvre-chef, le danseur arborait un smoking gris anthracite qu’il portait avec ostentation, conscient de son allure et de sa classe ; à ses côtés, un jeune homme, sanglé dans un costume noir dont le col officier l’obligeait à un maintien compassé semblait mal à l’aise, sans doute habitué à des tenues plus décontractées. La petite femme brune les regardait s’avancer d’un œil intrigué, un toast entre les mains. Jonel s’esclaffa :

— Lucie, ma chère, ne faites donc pas cette tête d’enterrement ! Amusez-vous ! Le monde ne va pas s’arrêter parce qu’une déséquilibrée a jugé bon de s’immoler à mes pieds ! Tenez, prenez cette coupe de champagne, du Heidsieck, ma chère, trinquez avec nous !

Pendant cette tirade affectée, le jeune homme s’était détourné, l’air ennuyé, tandis qu’à ses côtés, la somptueuse créature blonde partait d’un éclat de rire complètement artificiel. Lucie Delattre reprit, toute trace d’aménité effacée :

— Jonel, tout le monde ici connaît ton goût du théâtre et de l’ostentation. Qui cherches-tu à convaincre ? Si cette comédie est pour moi, à quoi bon ? Personne mieux que moi n’est au courant de ta vie !

Le chorégraphe n’eut pas le loisir de répondre. Une femme rondouillarde et accorte s’approchait du groupe, l’air affable et souriant. Le vieux lion s’inclinait, ses deux acolytes reculaient discrètement, tandis que Lucie s’effaçait. La voix de stentor de Jonel Rose résonna soudain, faisant vibrer les lustres de cristal du lieu auguste où se déroulait la réception en son honneur :

— Madame le Maire ! Je suis très honoré ! Comment avez-vous trouvé ma petite fantaisie de ce soir ?

Le reste de la conversation se perdit dans le brouhaha des conversations qu’animait le champagne coulant à flots. Fendant la foule des convives à grand-peine, Lucie s’éloignait, la mine soucieuse, petit oiseau effarouché perdu au milieu de volatiles jacasseurs.

*

Près du pilier du vestibule, à deux pas du vestiaire vers lequel Lucie se dirigeait en hâte, un homme la considérait, la mine sombre. Il semblait attendre quelque chose ou quelqu’un et la suivit des yeux, tandis que, sur le parvis de l’Opéra, ayant ouvert un parapluie d’un geste précis, elle descendait rapidement les marches ruisselantes sous la pluie crépitante.

Ce n’est qu’une fois qu’elle eut obliqué vers les quais de l’Ill et disparu à la vue de l’homme, qu’il se détourna et se dirigea d’un pas déterminé vers l’intérieur du bâtiment où la réception battait son plein.

OUVERTURE 2

Lucie Delattre

10 octobre 1994, 0h30

Je reprends ce vieux cahier couvert de toile noire que je n’avais plus ouvert depuis douze ans. Ce cahier de jeune fille où j’avais pris l’habitude de consigner mes moindres états d’âme. Comme tout cela est périmé ! Qu’est-ce donc que cette brusque impulsion qui m’a jetée vers ce tiroir, condamné depuis si longtemps ?

De vieilles photos écornées. Des cartes postales fanées. Des mots d’amour oubliés. Il me semble que c’est une autre qui a reçu tout ça, une autre qui est photographiée à côté de ce jeune homme fringant, devant le Conservatoire, un jour de juillet, plein de soleil et de chaleur.

Mais lui, comme il est beau. Brillant. Insolent. Oh, je l’ai aimé, oui. Je l’ai aimé.

10 octobre, 1h20

Je me suis laissé reprendre par ces souvenirs jaunis. À quoi bon remuer tout ça ? Ce Jonel-là n’existe plus, mon jeune et brillant amoureux. Il me comblait de cadeaux et de paroles tendres. Il m’enveloppait d’amour. Oh, Jonel !... Se peut-il que cet homme ait feint la tendresse et l’amour à seule fin de me circonvenir, de me séduire ? Oh je lui suis encore attachée, oh oui, je lui suis attachée !

Il faut que j’en vienne à ce soir. À cette soirée terrible. Considérer la vérité en face. Rien d’autre ne pourra me sauver. « Me sauver » ! De quoi donc, grands dieux ! De moi-même ? Ou de Jonel, de l’emprise incroyable qu’il continue à exercer sur moi, malgré les blessures qu’il ne cesse de m’infliger ? Regarder en face, ne serait-ce qu’une fois, la vérité de son être, à travers ce qu’il est capable de faire à une autre. Flora. Petit corps sans vie échoué sur la scène. L’effervescence des danseurs autour d’elle. Et lui, impassible. Sans réaction.

Flora. Entrée si vite dans notre vie. Nous revenions de ce que Jonel appelait en riant « notre voyage de noceurs »... Notre merveilleux voyage en Écosse. J’avais le cœur rempli des mots tendres dont Jonel n’avait cessé pendant quinze longs jours de m’abreuver. Nous nous promenions au long des berges de l’Ill, main dans la main comme deux amoureux. C’était une soirée tiède, des odeurs de fleurs flottaient dans l’air. Et nous l’avons vue. Elle était assise sur un banc, toute menue dans sa robe d’été décolletée à grandes fleurs bleues. Elle souriait. Nous lui avons souri aussi. J’ai tout de suite été frappée par ses yeux. Deux immenses yeux noirs à l’expression tragique, malgré le sourire, et innocente. Naturellement Jonel a été impressionné, lui aussi. Il a murmuré à mon oreille : « Tu n’es pas fatiguée ? » et il m’a entraînée doucement sur le banc, à côté d’elle. Nous avons entamé une conversation des plus banales, mais je sentais bien que Jonel était séduit, et tout de suite j’ai été mordue par le dard de la jalousie.

Ce soir-là, Flora a partagé notre repas, dans notre petit appartement de la Krutenau. C’était une jeune yougoslave partie en France pour chercher du travail. Il y avait un mois qu’elle errait dans les rues de Strasbourg, ne sachant où aller. Les belles perspectives de travail qu’on lui avait fait miroiter n’étaient que leurre et illusions. Sans papiers, sans formation, elle subissait le handicap supplémentaire de son origine étrangère. Elle a couché sur le divan du séjour et cette nuit-là, Jonel n’a cessé de chercher à me persuader qu’il relevait de la simple humanité de nous charger de Flora, que nous ne pouvions la laisser ainsi sur le pavé, au risque de la jeter dans les mailles de la prostitution... Je ne résistais pas, tout en sachant, au-dedans de moi-même, que Jonel m’endormait de belles paroles, que Flora l’avait séduit au premier coup d’œil. Mais n’était-ce pas un signe d’amour que de m’associer à cette tentative de sauvetage ? Et ma fibre maternelle avait été émue par le regard perdu de Flora.

J’ai pu ainsi assister, et même participer, jour après jour, à l’entreprise de séduction entamée en ce beau jour d’été. Mon beau mariage dérapait sous mes yeux, sans que je tente quoi que ce soit pour éviter le désastre... Mieux, je collaborais à cette entreprise de démolition... La seule chose que j’avais à faire était pourtant de prendre mes jambes à mon cou : un être capable de m’enjôler au point de me rendre spectatrice consentante de ses frasques amoureuses ne méritait rien d’autre. Mais il avait pris la précaution de me paralyser par des paroles de miel et d’amour. Oiseau effarouché pris à la glu, je ne pouvais bouger et restais là, sidérée...

Flora devint bientôt la compagne de tous les instants. Jonel l’avait prise dans son cours de danse où, en tant que débutante « exceptionnellement douée », elle avait droit à un traitement de faveur, objet de tous les soins du maître... Nous travaillions côte à côte à la barre et Jonel ne m’accordait plus aucun regard, réservant sa sollicitude à celle qu’il estimait un véritable prodige... Flora ne résistait pas. Et comment aurait-elle pu ne pas fondre devant tant de compliments sur sa personne et sur ses dons ? Je ne pouvais m’empêcher de la trouver sympathique et émouvante dans sa bonne volonté à suivre à la lettre les conseils de son mentor. Jetée à la rue par l’imprudence avec laquelle elle avait cru au miroir aux alouettes de la France, elle s’accrochait désespérément à nous, à notre bienveillance inespérée.

Je tâchais de faire taire ma jalousie. Flora n’était qu’un petit être victime de conditions de vie terribles. La charité commandait le reste... Un jour cependant j’eus la preuve que Jonel n’agissait pas par simple charité chrétienne. J’étais allée faire le marché Boulevard de la Marne, quand je me suis aperçue que, dans ma précipitation à sortir avant l’heure du déjeuner, j’étais partie sans rien pour payer. Je rentrai en hâte dans notre petit appartement. Trop tôt...

Jonel et Flora étaient couchés nus, l’un à côté de l’autre... Je n’éprouvai aucune surprise. Au-dedans de moi-même, je savais que le moment était arrivé où leurs relations devaient se concrétiser autrement. Peut-être même que cela s’était produit dès le début de leur rencontre. Il m’importait peu, au moment présent. L’oubli de mon porte-monnaie n’était-il pas un acte manqué, témoignant de ma volonté latente, volontaire, préméditée, née du besoin de savoir ? Oui, je le pense maintenant, ce jour-là, je rentrai exprès plus tôt. Je tournai aussitôt les talons et me précipitai vers ma voiture. Je roulai jusqu’au soir, jusqu’à ce que l’aiguille du carburant eût affiché le vide du réservoir. Alors seulement, je m’arrêtai, sortis hébétée de ma voiture et me laissai tomber sur le bord de la route en sanglotant. J’ai déménagé ce soir-là à la cloche de bois. Il y avait exactement un mois que je m’étais mariée à Jonel Rose. Je n’avais pas l’intention de divorcer. Juste de m’éloigner et de retrouver mon autonomie. Mon amie Priscilla m’accueillit. J’aspirais à sa présence et à sa demeure comme à un havre où me reposer et reprendre mes esprits.

Le reste... Comment cet être gai, au sourire fragile, mais plein de joie de vivre, aux yeux à l’expression intense, tour à tour tragique et malicieuse, est-il devenu ce qui, ce soir, est venu s’échouer sur la scène comme un oiseau blessé à mort ? Son histoire est trop étroitement tissée avec la mienne en fils de soie douloureux. Je veux me souvenir, ne jamais oublier. Jonel, assis à mes côtés, entièrement tendu vers « son » spectacle, son ballet « Arborescences », si complexe et dissonant, aux stridences par moments insoutenables. Sans un regard pour celle qui, là-haut, ne cessait de l’observer, avec une rage douloureuse. Les spectateurs immobiles et tendus, retenant leur souffle. Et moi, subjuguée, oui, subjuguée devant tant de talent et aussi par autre chose que j’étais seule à percevoir : la violence inouïe qui sous-tendait le spectacle et dont moi seule — et quelques autres — connaissais les retombées dans la vie personnelle du créateur.

« Un désastre permanent », pensais-je, tandis que mes voisins, debout, applaudissaient à tout rompre et appelaient le maître sur scène. Je le regardais escalader les marches avec grâce et vigueur, en songeant à la scène déchirante dont je venais d’être le témoin, juste avant le spectacle, dans les coulisses. Flora sanglotant aux pieds du « maître », le suppliant de la laisser danser le rôle qu’elle répétait depuis des mois inlassablement. Et Jonel proférant en souriant ces mots inouïs : « Ne te donne pas en spectacle, Flora ! Rentre te coucher, tu ne tiens pas sur tes jambes ! » Et en effet la belle Flora chancelait, tragiquement amaigrie par le régime forcené qu’elle s’imposait depuis des mois : jeûne et entraînement incessant...

Comme assommée par les paroles cruelles du maître, elle s’est traînée vers la porte et a disparu. J’ai murmuré à l’oreille de Jonel : « Tu ne peux pas la repousser ainsi, rattrape-la et parle-lui, je t’en supplie, parle-lui ! On ne sait pas de quoi elle est capable, après ça ! » Mais il s’est dégagé avec une telle violence que j’ai chancelé à mon tour, terrifiée par l’expression que j’ai lue à ce moment dans ses yeux. Alors, au lieu de me jeter à la poursuite de Flora pour lui porter secours, je suis repartie à mon tour vers la salle, en lâchant ces mots prophétiques :

— Si Flora attente à ses jours, vous pourrez vous dire que vous êtes coupable de meurtre, Jonel Rose, oui, de meurtre !

Comme si j’avais pu voir à l’avance la scène qui allait se dérouler sous les yeux de centaines de spectateurs, deux heures plus tard.

Mais que je n’ai pas su empêcher.

PREMIER MOUVEMENT :

David Cornwell

(Allegro appassionato)

— 1 —

Au Bar de l’Opéra, derrière le pilier du vestibule, un autre homme avait relayé l’inconnu. Lui aussi semblait attendre quelque chose. Ayant consulté sa montre à plusieurs reprises, il se dirigea soudain résolument vers l’intérieur des salons. Une foule bigarrée s’y pressait. Un clivage s’opérait naturellement par les vêtements. Certaines jeunes femmes arboraient de luxueuses toilettes, quand d’autres, plus branchées, s’exhibaient en pantalons et tops moulants. Même différence entre les hommes, vêtus de complets ou de jeans. Le nouveau venu cependant portait une tenue passe-partout qui ne permettait guère de le situer. Il cherchait des yeux quelqu’un dans la foule. De petite taille, très droit, il arborait une mine sérieuse qui tranchait sur la physionomie des convives hilares, très éméchés, à cette heure tardive. Soudain, il sursauta. Une main s’était posée délicatement sur son épaule. Il se retourna et instantanément sa physionomie s’éclaira.

— David ! Je te cherchais !

Mais déjà l’homme l’entraînait, le poussant légèrement à travers la foule en lui murmurant à l’oreille qu’ils devaient trouver un endroit plus calme où discuter. Ils débouchèrent dans le couloir circulaire de l’Opéra et remontèrent l’escalier monumental de marbre jusqu’au premier étage. Là ils poussèrent une porte et se retrouvèrent dans une grande salle rectangulaire. Le dénommé David sortit de sa poche une grande feuille de papier blanc pliée en quatre qu’il défroissa d’un geste prompt sur une petite table. L’autre était déjà penché sur le document qu’il déchiffrait anxieusement, le sourcil froncé. Il marmonna :

— Oui, c’est assez fin. Je ne crois pas qu’il s’apercevra de quelque chose. Mais il ne faut pas perdre de temps. Lucie Delattre...

— Je viens de l’apercevoir. Elle ne nous gênera pas : elle est partie. Je t’attendais dans le vestibule, dissimulé derrière un pilier. Elle ne m’a pas vu. Elle est sortie sous une pluie battante.

— En ce cas, il ne faut pas perdre de temps. Allons rejoindre Jonel Rose.

Les deux hommes se levèrent prestement et redescendirent le grand escalier de l’Opéra avec des mines de conspirateurs.

Dans les salons tendus de velours rouge, les rangs de la foule étaient moins serrés. Le trio formé par Jonel Rose et ses deux acolytes était isolé dans un coin de l’assemblée et semblait assez morose. David et son compagnon s’approchèrent d’eux résolument, sans qu’aucun des trois ne réagisse à leur approche.

— Monsieur Jonel Rose ?

Le danseur s’inclina sans mot dire, le regard embrumé par les vapeurs du champagne, dont un fond restait dans sa coupe.

— Monsieur Rose, mon ami et moi sommes journalistes aux DNA et nous désirerions obtenir une interview, si toutefois vous avez un moment pour nous accorder une entrevue...

— Vous ne vous trompez pas, en effet, j’ai très peu de temps et...

— Mon nom est David Cornwell... Et voici mon ami, Gilles-Dan Amyal, photographe.

— Écoutez, mes amis, vous m’êtes très sympathiques, mais vous n’ignorez pas qu’il est deux heures du matin. J’allais justement partir me coucher. Mes journées sont longues et fatigantes...

C’est le moment que choisit David pour sortir de sa poche le papier froissé qu’il glissa dans les mains du danseur, avant de s’éloigner en jetant :

— Nous avons préparé quelques questions. Mes coordonnées sont au bas de la page. Si vous avez un moment, jetez-y un coup d’œil. Je commets parfois quelques papiers dans la revue « Danser ». Peut-être certaines de mes questions vous intéresseront-elles...

— Attendez, jeune homme. Ne vous échappez pas si vite. Dites-moi...

La glace était brisée. Le titre de la revue était un sésame qui avait aussitôt allumé des éclairs de convoitise dans les yeux du chorégraphe. Une carrière ne se construit pas sans quelques compromis et quelques brillants papiers dans les revues spécialisées. Jonel Rose ne dérogeait pas à la règle.

— Comme vous le savez sans doute, mon QG se trouve en plein centre, au « Palais de la bière ». Oh, je sais, pour un danseur, la bière n’est guère recommandée, mais que voulez-vous, on a ses habitudes, et je suis strasbourgeois depuis tant d’années... J’aimerais vous y offrir un verre, à l’occasion...

— Ce n’est pas très loin de mon QG à moi, mon petit bureau des DNA, Rue de la Nuée bleue. Quand souhaitez-vous qu’on se rencontre ?

— Dites-moi, comment avez-vous trouvé ma petite fantaisie de ce soir ?

David Cornwell jeta un rapide coup d’œil à son compagnon, resté impassible. Le mot « fantaisie » lui paraissait aussi inadapté qu’incongru. Il y sentait toute la coquetterie du grand créateur qui, sûr de son talent — de son génie, peut-être —, peut se permettre de minimiser ses œuvres. Réprimant un sourire, il répondit ce qu’appelait, à coup sûr, pareille dénomination :

— Si vous tenez au terme « fantaisie », soit ! Mais nous prendrons ce mot dans son sens étymologique et l’appliquerons à l’imagination créatrice extraordinairement novatrice dont vous faites preuve, Maître...

L’énormité de la flagornerie suscita sur la physionomie de Gilles-Dan une telle surprise que David eut peur que Jonel Rose ne s’en aperçoive. Mais c’était sous-estimer la vanité du « Maître » qui répondit avec un sourire de satisfaction :

— Je vois que j’ai affaire à un connaisseur, cultivé, de surcroît. Voulez-vous qu’on se voie samedi après-midi, quatorze heures ?

Les deux hommes serrèrent la main un peu molle que leur tendait Jonel et dont la nonchalance signifiait la grande condescendance qu’il leur manifestait à tous deux. Une entrevue du grand maître, ils devaient être gonflés d’orgueil de pareille faveur...

— David, je ne te comprends pas. Comment as-tu pu bluffer ainsi ? La revue « Danser » ! Tu ne connais strictement rien à l’histoire ni à l’actualité de la danse ! Quel culot ! Tu n’as pas peur d’être démasqué dès les premiers mots ?

— Mon cher Gilles-Dan, tu ne connais rien aux hommes ni surtout aux créateurs. Sinon tu saurais sans l’ombre d’un doute que Jonel Rose n’écoute rien, ne voit rien. À part lui-même ! Je pourrais proférer les pires énormités qu’il ne les entendrait pas, tout au soin qu’il prendra à parler de lui, de son art, de ses intentions, de sa carrière. Comment peux-tu croire un instant que ma petite personne présente le moindre intérêt pour lui ?

— Reste à mettre à profit cette entrevue pour glaner les renseignements dont nous avons besoin.

— Alors, là, mon cher, mon plan tient du génie ! Nous sommes bien d’accord que les réponses aux questions sur l’œuvre et la vie de Jonel Rose, on s’en contrefiche ? Ce qui nous intéresse, c’est le pourquoi et le comment de ce que j’ai vu ce soir. OK ?

— Moi aussi j’ai vu : j’étais sur France 3, quelques passages étaient retransmis en direct, en particulier la fin. Et j’en ai certainement repéré plus que toi ! Un des cameramen a fait un gros plan sur le visage de Jonel Rose, juste au moment où la femme tombait.

— Alors ?

— Alors, rien ! Il n’a pas changé de figure. Pas un muscle de son visage n’a bougé. À croire qu’il n’avait rien vu ou qu’il ne se passait rien.

— C’est bien ce qu’il m’avait semblé, mais je n’étais pas très sûr d’avoir bien vu, de si loin. Tu ne trouves pas ça étrange ? Sa petite amie s’écrase sur le sol à ses pieds et ça ne lui fait ni chaud ni froid, comme si c’était une broutille, une bagatelle ! C’est surréaliste !

— Et on ne peut pas dire que c’est sa femme qui ait fait barrage pour le protéger de ses propres réactions : Lucie Delattre n’était pas à côté de lui !

— C’est ce que je t’ai dit tout de suite au téléphone. J’ai flairé une bonne embrouille et un bon papier... Et question embrouilles… J’accours et je te sors un questionnaire de ma poche tel un magicien un pigeon de son chapeau ! C’est ça mon coup de génie ! Les questions indiscrètes passent inaperçues dans le papier que j’ai griffonné à la hâte, dans le vestibule de l’Opéra, hein ? Mais sérieusement : tu ne me laisses pas tomber, samedi ? J’y connais vraiment rien en danse, vieux ! J’ai vraiment besoin de tes lumières !

— On verra ! Tu sais, moi, ma profession, c’est photographe ! Sorti de là...

Mais Gilles-Dan n’eut pas le temps de poursuivre. Saisi par la poigne vigoureuse de son compagnon, il se retrouva propulsé quelques marches plus bas, dans l’escalier de pierre moussue qui menait aux berges de l’Ill. Collé contre lui, son compagnon lui murmurait : « Chut ! Regarde ! Là-haut, sur le pont qui mène à la poste. Tu vois ce que je vois ? Le beau Jonel marche tendrement enlacé avec sa blonde pulpeuse ! Et il a largué son mignon ! Tu comprends maintenant pourquoi il était pressé d’aller se coucher ? » Gilles-Dan lui répondit à l’oreille qu’il se trompait. Il n’avait pas « largué son mignon ». D’un signe discret de la main, il lui indiqua une forme, sur la berge opposée. C’était le troisième larron qui paraissait se dissimuler, lui aussi, en contrebas du pont. À en juger par son attitude, il ne semblait pas animé des meilleurs sentiments vis-à-vis du couple. Mais contre toute attente, il parut se raviser et tourna brusquement les talons. David et Gilles-Dan, stupéfaits, le virent marcher à grands pas le long de l’eau, sans plus se soucier de ses amis qui avaient disparu à la hauteur du Collège des Pontonniers.

— Rentrons. En ce qui me concerne, j’ai fait le plein de sensations. J’ai besoin de dormir ! OK ?

— Pas d’objection, votre honneur ! Demain, au bureau, le point sur l’affaire Jonel Rose ! Bonne nuit !

— 2 —

— Lucas ! Où est Jonel ? Je viens de jeter un coup d’œil au studio, c’est Ludivine, son assistante qui donne le cours de classique. Où est-il ? Tu es au courant ?

Le vestiaire était entièrement déserté et l’on entendait à travers la mince cloison les accords scolaires du piano désaccordé, rythmant la première leçon de la journée. Ainsi apostrophé, le jeune Lucas, sans interrompre son échauffement, ses jambières de laine noire tire-bouchonnant sur ses chevilles, marmonna un vague « J’en sais rien », avant de se détourner avec agacement. Mais Lucie était trop énervée pour tenir compte de ce camouflet. Elle revint à la charge avec acrimonie :

— Je t’en prie, arrête tes simagrées. Jonel ne fait rien sans t’en parler. Tu connais certainement son emploi du temps de ce matin, et moi, j’ai précisément besoin de savoir où il est. C’est urgent. C’est à propos de Flora.

Le nom de Flora eut l’effet escompté par l’opiniâtre jeune femme. Lucas se retourna vivement vers elle.

— Comment va-t-elle ?

— Mal ! Elle est sous perfusion et n’a pas repris connaissance. Le médecin ne se prononce pas. Et moi je suis sûre que Jonel pourrait quelque chose pour elle.

Pour toute réponse, Lucas haussa les épaules d’un air excédé. Il proféra :

— Sais pas où il est. M’en fous !

— Merci de ta coopération, Lucas ! Tu m’aides beaucoup, je te remercie !

Lucie attrapa son sac à main qu’elle avait jeté à terre en arrivant. On entendit la porte du studio claquer. Lucas se remit consciencieusement à s’échauffer. Quelques minutes plus tard, le vestiaire se peuplait des jacassements joyeux d’adolescentes en tenues diverses et bigarrées qui s’assirent sur les bancs pour se rhabiller. Une grande fille filiforme fit son apparition. C’est le moment qu’attendait Lucas pour passer dans la salle de répétition, non sans avoir lancé un mécanique « Salut Ludivine ! »

Les murs de la salle de répétition étaient couverts de miroirs faits d’une matière souple. Un vieux piano dans un coin et une batterie juste à côté. Un homme encore jeune chaussé de binocles et à moitié chauve improvisait un air de jazz au piano et Lucas se mit à esquisser quelques pas qui, par une sorte d’émulation entre le pianiste et le danseur, s’accélérèrent bientôt jusqu’à atteindre un tempo endiablé, marqué par les talons de Lucas qui martelaient le sol sans relâche.

Un homme très grand au teint basané surgit soudain dans le studio, en vociférant : « Non, Lucas, non ! Tu n’es pas assez chaud ! » Un noir entré avec lui s’installait à la batterie. L’homme au piano sortit discrètement, cédant la place aux rythmes sonores et lancinants de la percussion. L’homme basané s’était placé d’autorité devant Lucas. D’une voix de stentor, il hurlait les temps, tout en exécutant les mouvements : « Un, deux, trois, QUATRE ! Cinq, six, sept, HUIT ! »

— Plus vite ! Accélère ! Ralentis ! Stop ! Encore ! Contretemps, chassé, pas de bourrée, battement à droite, détourné…

Trois quarts d’heure s’écoulèrent ainsi. Le nouveau venu semblait doté d’une énergie inépuisable. Enfin les deux hommes firent une pause et tentèrent de retrouver leur souffle. La sueur inondait leur visage. L’homme à la batterie s’éclipsa discrètement.

— Qu’est-ce qui se passe, Lucas ? Je ne te sens pas en forme, ce matin.

Mais Lucas passa devant lui sans répondre, pour aller s’éponger le front et le corps à l’aide d’une serviette déposée sur la barre. Quand il se retourna, l’autre lui faisait face, proche de lui à le toucher. Lucas murmura :

— Laisse-moi, Richard. Avant-hier soir, c’était la première d’» Arborescences ». J’ai un peu forcé sur le champagne, voilà tout.

Mais Richard n’avait pas bougé. Beaucoup plus grand que son vis-à-vis, il devait abaisser son regard vers Lucas qui, acculé contre la barre, ne pouvait se dérober. Ainsi placés face à face, les deux hommes accusaient un contraste saisissant. Lucas était doté d’un visage aux traits délicats et réguliers. De grands yeux verts en amande, l’ovale du visage parfait, un nez droit, une bouche bien dessinée, aux lèvres toujours rouges, des cheveux noirs, abondants et bouclés. Le visage de Richard en revanche semblait avoir été taillé à coups de serpe. Un grand nez aquilin, des yeux bruns en amande, dans un visage mince et allongé, au teint très mat. Mais, avec tout cela, une allure royale, due à sa haute taille, un port de tête altier, accentué par la longueur de son cou et de ses membres. Richard fléchit légèrement les genoux et plongea son regard dans celui de Lucas.

— Non, Lucas, non. Pas à moi. Le champagne, tu l’as cuvé il y a longtemps. Non. C’est autre chose.

Épinglé sur place, comme un papillon pris au piège, Lucas avait peine à se maîtriser ; et la sollicitude de son entraîneur succédant à un échauffement d’enfer amena des larmes dans ses yeux. Richard se détourna, virevolta à l’autre bout du studio et proclama, fou de rage :

— À ton aise, mon ami ! À ton aise ! Si tu as décidé de te laisser dévorer comme les premiers chrétiens livrés aux lions dans l’arène, c’est ton affaire ! Mais que tout soit bien clair, Lucas ! Je sais exactement ce qui se passe. Et ça me fait chier, vraiment, ça me fait chier qu’un mec comme toi ne soit pas capable de se défendre contre un vieux beau qui dévore tout ce qui passe à portée de main. Alors je te le dis : ressaisis-toi, Lucas ! Ressaisis-toi ! Arrête de te bousiller et de bousiller ta carrière ! Car bientôt, moi, je ne pourrai plus rien pour toi et tu iras te faire foutre ailleurs et par qui tu voudras !!!

Après cette tirade qu’il avait débitée d’un seul trait, sans reprendre haleine, Richard saisit sa bouteille d’eau minérale et tourna les talons. Quelques instants plus tard, Lucas sursautait : la porte avait à nouveau claqué, ce n’était décidément pas son jour !

Il se laissa glisser à terre, le dos collé contre la paroi réfléchissante. Cette scène, venant après un échauffement endiablé semblait l’avoir entièrement vidé. Il resta un long moment immobile, avant de se lever à regret. La salle s’emplissait à nouveau ; c’était le cours des enfants, sous la direction de Ludivine, toujours souriante. Elle ne pouvait cependant avoir manqué d’entendre la scène violente avec Richard, suivie de sa sortie fracassante. Mais elle ne le manifesta, d’une manière charmante, que par le geste tendre et léger dont elle effleura de la main la joue du danseur, avant d’aller se placer devant le miroir en appelant gaiement :

— Eh, les filles, en piste !

Un instant plus tard, Lucas marchait dans la rue, l’oreille collée à son portable. La circulation intense à cette heure avancée de la matinée n’aurait pas permis à un observateur attentif de saisir la moindre bribe de la conversation du danseur. Mais il n’aurait pu manquer d’être frappé par son changement de physionomie instantané. Métamorphose étonnante. Les traits durcis du visage s’étaient adoucis, un sourire s’ébauchait lentement, l’illuminant peu à peu de l’intérieur et chassant toute trace de morosité. Lucas rempocha prestement son portable et accéléra le pas, en direction des quais de l’Ill. À cette heure, la galerie du « Centre Halles » était bourdonnante de la rumeur des badauds qui la sillonnaient. Lucas s’orienta sans hésiter dans les couloirs encombrés de visiteurs. Un homme, depuis l’intérieur du Bar des Halles, lui fit un signe engageant de la main ; Lucas vint s’asseoir à son côté sans même le regarder, sûr d’être attendu.

— Alors, dis-moi, ton entraînement avec Richard...

— Rien à signaler ! La routine ! Mais toi, où as-tu laissé Pétra ?

Sans paraître avoir entendu la question, l’homme se pencha vers l’intérieur du bar pour héler le garçon et commander un Perrier « bien tempéré », avec une rondelle de citron. Se retournant vers son compagnon, il lui tapota doucement l’épaule.

— Tempéré, hein, c’est mieux pour toi… Ce sacré Richard… Figure-toi qu’il vient de m’appeler ! Il semblait très mécontent ! Je n’ai pas très bien compris. Il te trouvait mauvaise mine, je crois. Et il m’en rendait responsable ! Tu te rends compte ? Comme si j’étais ta nounou, chargée de veiller sur ta santé ! « Jonel, tu devrais faire attention, ménager un peu Lucas, il ne va pas bien, vos rapports ne me regardent pas, mais à partir du moment où ça influe sur son travail, je me permets de te mettre en garde, etc. etc. » Il ne manque pas d’air, notre Richard ! Moi, je le trouve, comment dire… Un peu hystérique, tu ne trouves pas ? En tout cas, se mêlant de ce qui ne le regarde pas…

Pendant cette tirade, Jonel n’avait pas quitté des yeux son interlocuteur dont il guettait le moindre signe, la moindre palpitation. Il semblait lire sur son visage à livre ouvert. Ce n’était pas un exercice très difficile, tant la sensibilité de Lucas frémissait sous sa peau qui trahissait la moindre nuance de ses états d’âme. En ce moment, la palette de ses émotions était extraordinairement mouvante, allant de la fureur à la crainte, en passant par la surprise. Jonel s’arrêta soudain dans son discours pour éclater de rire.

— N’aie pas peur, Lucas ! J’ai parfaitement saisi où il voulait en venir ! Richard est un excellent danseur, et, de plus un coach merveilleux pour toi. Seulement voilà ! Il m’en veut ! Il ne digère pas que je puisse avoir une telle influence sur toi... Et même... Si tu veux mon avis, il est jaloux ! Oh, pas jaloux comme tu crois ! Jaloux comme danseur, comme chorégraphe ! Il te voudrait tout à lui, sa chose, pour ses ballets. Ses ballets merdiques...

— Richard a du talent, une énergie époustouflante...

— Écoute, Lulu ! Ne sois pas absurde ! Il danse merveilleusement bien ! Mais c’est un chorégraphe sans aucune inventivité, sans aucune originalité ! Ses ballets sont d’un conventionnel et d’un ennui ! À mourir !

Et Jonel fit mine de bâiller à se décrocher la mâchoire... Lucas s’était renfrogné, visiblement contrarié que son compagnon rabaisse ainsi sans le moindre état d’âme celui qu’il affichait comme un de ses meilleurs collaborateurs. Il savait en tout cas se décharger sur lui de la répétition des ballets, une fois la chorégraphie mise en place. Cette tendance au dénigrement constant déconcertait Lucas, blessait son sens inné de la loyauté.

— Et puis, il y a autre chose. Autre chose qui te concerne de très près. Et je suis sûr que, fine mouche comme il est, il se doute de quelque chose...

Le visage de Lucas s’éclaira. Il attendait, empli d’espoir.

— Eh bien, tu sais, ma prochaine création... Tu te souviens, nous avons écouté ce morceau de Pierre Henry, il y a quelque temps, tu étais transporté... « La Reine verte »... J’ai l’intention de t’associer de près à cette nouvelle chorégraphie. Je veux que tu m’aides...

— Tu me confierais...

— Stop ! Ne t’emballe pas ! Je n’ai pas dit que tu ferais la chorégraphie. J’ai seulement l’intention de t’y associer de très près...

Les derniers remparts de mauvaise humeur que Lucas avait érigés entre lui et son compagnon s’écroulèrent instantanément, et Lucas émergea avec violence de sa léthargie. Renversant sa chaise derrière lui, il se précipita vers Jonel dont il serra convulsivement la main dans les siennes, en murmurant d’un ton pénétré :

— Merci, oh, merci ! Je vais me surpasser, tu verras ! Je vais... Nous allons... Nous allons créer de grandes choses ! Ensemble.

Tout en regagnant sa chaise, Lucas répéta dans un murmure, comme cherchant à se persuader lui-même d’un fait inouï :

— Ensemble ! Nous allons travailler ensemble !

— 3 —

— Tu es sûr qu’on ne va pas se trouver nez à nez avec lui ?

— Sûr et certain, mon vieux ! J’ai pris mes renseignements. Jonel ne vient rejoindre Lucas au Palais des Fêtes que l’après-midi.

— En tout cas, les danseurs peuvent écourter leur échauffement sans problème ! Cinq étages aussi raides à grimper chaque jour, ça fait les muscles !

— Toi, mon petit Gilles-Dan, tu m’as l’air de te laisser aller, ces temps-ci ! Ma parole, tu souffles comme un papy ! !

— Arrête tes sarcasmes, David ! Si tu te voyais, tu es livide ! Je te conseille de faire une petite pause ou tu vas nous faire un infarctus : à ton âge, ça ne pardonne pas !

— Eh oui ! J’aurai bientôt quarante-cinq ans, mais toi, mon cher Gilles-Dan, tu viens de passer le cap de la trentaine, si je ne m’abuse. Adieu, jeunesse ! ! La preuve !

Sur le palier, des flots d’une musique sauvage les frappèrent de plein fouet, dans ce lieu vénérable, plutôt conçu pour les valses de Strauss.

— De la musique techno dans ce Palais des Fêtes qui a gardé son allure du dix-neuvième siècle ! Vois comme les murs tremblent d’indignation, David ! Aïe ! Qu’est-ce que c’est que ces cris de sauvage ? On a échoué dans un asile ?

Mais David fit taire d’un geste son acolyte. Il chuchota à l’oreille de Gilles-Dan :

— C’est Richard ! Tu n’es pas au courant ? Le bras droit du Maître. Chaque jour, avant son cours de jazz, il lui faut son petit shit ! Ça le dope. Il a besoin de ça, enfin c’est ce qu’il croit. Alors, attention ! Ça déménage, tu vas voir ça !

Ils sortirent du grand vestibule pour se faufiler dans une sorte de petite pièce carrée ouvrant sur la grande salle de répétition, dont la vue était barrée par un vieux piano et d’où effectivement parvenait l’écho de cris — ou plutôt d’onomatopées violemment scandées et destinées à stimuler les participants. Là, on n’était plus dans le studio privé du grand Jonel Rose, mais bien dans l’antre consacré de la danse strasbourgeoise, la fameuse « École municipale de danse » dont la seule rivale était le Conservatoire de région, passage obligé de tout futur professionnel de la danse.

— Que veux-tu, mon vieux ! Les cours de jazz pour adolescents au sommet de leur forme, ça nécessite de l’énergie.

— Et Lucas ?

— Ah, Lucas, c’est autre chose ! Lucas, c’est le protégé du Maître, et, à ce titre, il a ses entrées partout. Avec un peu de chance, on va pouvoir le surprendre dans une des salles de répétition annexes, en train de s’entraîner ou de préparer la prochaine chorégraphie.

Au moment où David terminait ses explications à voix basse, le son tonitruant issu des baffles juchées sur le piano s’interrompit brusquement et la haute silhouette de Richard surgit devant eux. La voix était mélodieuse. Affable. Avec quelques afféteries dans l’élocution. On leur demandait la raison de leur présence. On leur accordait bien volontiers la permission de traverser le studio pour passer dans l’autre salle qui communiquait par une porte, au fond. Richard les précéda avec sa grâce de félin. Ils traversèrent les lignes serrées d’adolescentes luisantes de transpiration. Quelques rares garçons parsemaient leurs rangs. Richard ouvrit délicatement le cadenas qui scellait la chaîne par laquelle étaient retenus les deux battants de la porte de communication, avant de regagner sa place devant le miroir. Une fois la porte rabattue derrière eux, Gilles-Dan demanda à voix basse, d’un air de conspirateur :

— Lui aussi ?

Mais David éclata d’un rire sonore.

— Voyons, mon vieux ! Ils n’en sont pas tous ! Ce n’est pas parce que ta démarche, à côté de la sienne, ressemble à celle d’un hippopotame sur le retour que tu dois faire des déductions sur ses préférences sexuelles ! Non ! Richard, c’est comme toi et moi en plus libre et plus conquérant, si tu vois ce que je veux dire ?

Mais Gilles-Dan s’était renfrogné, peu sensible à la comparaison que son ami avait jugé bon d’établir entre lui et le sympathique pachyderme.

— Allons bon ! Voilà que Monsieur prend la mouche ! Gilles-Dan, ta susceptibilité devient insupportable !

Ils étaient parvenus dans une salle de répétition beaucoup plus petite que celle qu’ils venaient de quitter. Lucas leur tournait le dos, travaillant un relevé sur demi-pointes très lent, devant le miroir. En même temps que se levait très haut sa jambe droite, son torse s’étirait en oblique. L’équilibre dans un mouvement si décentré et si ralenti nécessitait une extrême concentration qui ne lui permettait pas d’apercevoir ses visiteurs dans le miroir. Ceux-ci en revanche avaient tout loisir de le contempler de face et de dos et d’apprécier la précision et l’extrême maîtrise du mouvement. Le silence dans lequel s’exécutait le travail conférait à l’instant une force encore plus impressionnante. Enfin, Lucas revint à la position de repos et aperçut ses visiteurs dans le miroir. Une lueur de contrariété passa sur son visage. Il se retourna à regret, questionnant du regard les importuns.

— Excusez-nous, nous ne voulons pas vous déranger, nous sommes journalistes et...