Les Disparus de Rochefort - Joël Hartmann - E-Book

Les Disparus de Rochefort E-Book

Joël Hartmann

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Beschreibung

Asnières-en-Montagne, charmant village de Bourgogne sans histoire... Sans histoire ? Vraiment ? Pourtant, entre le château de Rochefort et l'Abbaye du Puits d'Orbes dont les derniers vestiges finissent de se faire dévorer par la forêt, il s'en est passé des choses naguère. Si les pierres pouvaient parler, ce château en aurait des choses à raconter après neuf siècles d'existence : depuis sa naissance, sa grandeur, ses drames, le destin cruel de son abandon et tant de mystères oubliés... Jusqu'à ce roman policier un peu particulier : un crime parfait sans meurtre ni violence physique, une victime qui se bat discrètement pour retrouver la vie qu'on lui a volée, une vengeance silencieuse.

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Seitenzahl: 236

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Avertissement

À l’exception de ce pauvre Jehan, tous les personnages historiques cités, depuis le Moyen Âge jusqu’au vingtième siècle, sont évidemment réels. En vrac : les Papes immoraux, Henri IV et ses multiples maîtresses, la famille d’Estrées au grand complet....

Les évènements tragiques du maquis Vauban sont également tout à fait exacts.

En revanche, les évènements relatés concernant le vingt et unième siècle sont purement fictifs. Toute ressemblance avec des faits et des personnages existants ou ayant existé serait purement fortuite et ne pourrait être que le fruit d'une pure coïncidence.

À l’exception tout de même de David, le regretté Président Fondateur de l’association les Clefs de Rochefort, qui a réellement œuvré activement pour la préservation de notre patrimoine.

Sommaire

Avertissement

PREMIÈRE PARTIE

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

DEUXIÈME PARTIE

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

TROISIÈME PARTIE

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Remerciements

Le château de Rochefort

Du même Auteur

Page de copyright

PREMIÈRE PARTIE

- 1 -

En cette fin de seizième siècle, deux ombres silencieuses traversaient le plateau dans la nuit, à peine éclairées par un dernier quartier de lune tentant de se faufiler entre des nuages galopants. Sans torche ni fanion, ces curieux voyageurs, progressant à dos d'âne, s’en remettaient à leur monture qui suivait le chemin d’un pas sûr. Le plus jeune ouvrait la marche. Il connaissait bien ces terres et les bois qui les cernaient. Emmitouflé dans son manteau de peau pour tenter de se protéger des morsures de la bise glacée de ce début d'hiver, il se contentait de tirer sur les rênes lorsque l'animal, au gré d’une bifurcation, hésitait entre deux chemins. Le deuxième homme, encapuchonné sous une cape de cuir grossier, semblait vouloir s'y dissimuler. Mais audessous de ces haillons, des habits de belle facture trahissaient un noble de haut rang.

La nuit n'était troublée que par les bourrasques sifflant sur les cimes. Pas un cri de bête, pas un hululement. Tous les animaux tentaient de se blottir sous la végétation basse pour se protéger du froid, à l'abri de quelque talus ou d’un trou boueux. Avançant d’un pas lent et silencieux, on eut pu croire que ces deux montures étaient les seuls êtres vivants, sur ce plateau désert.

À la sortie du château, ils avaient coupé en direction du Chasniot où, masqués par les épaisses haies vives, ils espéraient se soustraire à la vue des villageois. À cette époque, aucun remembrement n’avait anéanti ces espaces de vie qui abritaient les grives et protégeaient les cultures. En ce début de nuit, les paysans devaient se calfeutrer bien au chaud, proche de l’âtre, voire déjà sous d'épais édredons. Qu'importe ! Ce voyageur ne voulait pas courir le moindre risque d’être aperçu par le bon peuple.

À l’extrémité de la haie, le guide attendit qu'un rayon de lune perçât les nuages afin de s’orienter, puis il reprit sa progression vers la lisière du bois de la Combe Pinost. Il la suivit jusqu’au chemin de l’abbaye de la Grange. Après s’être soigneusement assurés que la voie était libre – il ne fallait surtout pas se faire repérer par ces moines revêches – nos noctambules bifurquèrent à gauche en direction du hameau de Retz. Puis, ils traversèrent le champ de la Bique, contournèrent la mare de Sou-dez-Liau et purent enfin se faufiler furtivement par la Combe de Rachest en toute quiétude.

En ce siècle, les villages étaient densément peuplés et les communautés que constituaient les corps de fermes éparpillés dans les campagnes, fort nombreux. Ce chemin allongeait le trajet de moitié. Un beau détour ! Mais il offrait la discrétion requise pour une telle escapade.

Bientôt, ils descendirent entre les bois sombres du fond de la combe où le vent semblait ne plus pouvoir les atteindre. Lorsqu’ils croisèrent enfin la voie de Verdonnest, ils empruntèrent le chemin qui grimpait à leur droite. Un sourire commençait à se dessiner sur le visage du noble voyageur. Son guide, lui, dissimulait en silence une moue ironique.

Encore quelques pas et ils rencontrèrent le haut mur de pierres plates qui délimitait les terres de l’abbaye. Ils le longèrent de près, essayant de se protéger du vent d’est jusqu’à un angle d’où ils aperçurent enfin le portail monumental du domaine. Le jeune homme, d’un pas sûr, tourna sur la gauche vers les écuries dans lesquelles plusieurs belles montures se serraient les unes contre les autres pour se tenir chaud.

— Nous y sommes !, déclara-t-il.

— Conduis-moi chez l’abbesse.

— Si vous voulez bien me suivre, sire...

— Chut ! Pas de ça ici ! Sous aucun prétexte.

— Pardon... euh, Monsieur.

— Voilà ! Monsieur, c’est parfait. Et toi c’est ?

— Jehan, Monsieur.

Le guide se dirigea sans hésiter vers le cloître dont il dépassa le porche pour aller jusqu’à l’extrémité de l’édifice où se dissimulait l’accès plus discret des appartements de l’abbesse.

— C’est ici... Monsieur.

Ce dernier frappa deux coups au heurtoir. La porte s’ouvrit presque aussitôt.

— La mère m’attend, dit-il simplement.

— Ne laissez pas pénétrer le froid, entrez !, ordonna la religieuse qui assurait l’accueil. Je vais la chercher.

Tandis qu’ils patientaient dans un vestibule, sœur Rose considéra le jeune homme qui se tenait en retrait, avant de conclure.

— Une novice va vous conduire vers une cellule où vous pourrez vous reposer au chaud, lui dit-elle.

Elle disparut aussitôt par une porte donnant sur un escalier. Quelques minutes plus tard, une femme portant un voile blanc entra et pria Jehan de la suivre.

Quand ils eurent quitté la pièce, la mère Angélique, abbesse des lieux, fit son apparition, seule, sur le seuil de ses appartements. Ses cheveux blonds dépassant négligemment de sa coiffe noire cascadaient sur sa robe, ce qui éveilla instantanément de coupables intentions chez le noble visiteur.

— Venez ! Il ne faut pas qu’on vous voie ici, dit la religieuse en s’engouffrant dans l’étroit escalier.

Il la suivit aussitôt en refermant la porte du vestibule. En montant les marches, il ne pouvait détacher son regard des hanches qui ondulaient devant lui dont, à la faveur de l’obscurité, il imaginait les douceurs.

— Vous êtes devenue une belle femme depuis notre dernière rencontre. Vous n’étiez alors qu’une enfant...

— Pas vraiment une enfant ; une damoiselle de plus de vingt printemps... à laquelle vous n’étiez pas insensible, si ma mémoire est bonne.

— Vous ressembliez tellement à votre regrettée sœur qui était l’amour de ma vie.

— Et déjà votre favorite, rectifia Angélique.

— Mais qui m’a convaincu d’intervenir auprès du pape lui-même pour vous obtenir la charge d’abbesse de Maubuisson1. Il serait ingrat de ne pas s’en souvenir.

— Point d’ingratitude, mon bon roi ; je vous en suis infiniment obligée. Reconnaissez néanmoins que c’était en outre une habile manœuvre : vous pouviez ainsi y rejoindre le lit de Gabrielle2, en passant aux yeux du très dévot peuple de la capitale pour un fervent catholique. Votre abjuration à la Réforme en paraissait plus sincère.

Le roi ne releva pas. Il constatait que l’esprit aiguisé de son interlocutrice lui permettait de saisir toutes les finesses de ses intrigues. Au fond, il en était plutôt satisfait : comprenant les enjeux, il la convaincrait aisément de défendre des intérêts communs. Il n’aimait pas les arrangements conclus avec des sots. Ils étaient faciles à retourner. C’était trop risqué.

Il préféra réorienter la conversation.

— Cinq années ont passé. Le temps de mûrir les sentiments.

— Cinq années pendant lesquelles vous avez connu d’autres courtisanes ! La Boinville, la Quelin et jusqu’à la duchesse de Montmorency, dit-on !

— J’en conviens... Mais je lui ai donné trois enfants — quatre, si Dieu l’avait voulu3 — et je lui ai publiquement offert la couronne, devant le peuple, en dépit du courroux des Médicis et du pape lui-même ! Ça ne compte pas pour vous ?

— Si, bien sûr, mon bon roi. Le bruit court pourtant que vous vous êtes déjà laissé aller aux charmes de la marquise de Verneuil...

— En seriez-vous fâchée ?

— Si je ne portais pas cet habit, j’aurais pu en prendre ombrage. Mais vous savez que le titre d’abbesse que vous m’avez obtenu m’interdit de m’unir devant Dieu.

— S’il ne s’agit que de cette robe, je peux vous l’ôter ! Et puis il n’est pas question de nous “unir devant Dieu”. Je suis convaincu que dans son infinie bonté, il détournera le regard, conclut-il en joignant le geste à la parole.

— Vous avez les arguments pour convertir les femmes... en pécheresses !, dit-elle en se laissant dévêtir.

— Le culte catholique nous autorise à recourir aux indulgences. C’est en ces circonstances que je me félicite de mon abjuration.

— Ensuite, je crains que nous devions nous rendre à confesse.

En introduisant cette coupable césure, mais pas uniquement, il s’y livra aussitôt de bonne grâce.

1 L’abbaye de Maubuisson, située à une demi-journée de cheval du Louvre et à seulement deux heures du château de Saint-Germain, permettait au roi d’y rejoindre discrètement sa maîtresse Gabrielle qui y était hébergée.

2 Gabrielle d’Estrées, sœur d’Angélique et maîtresse d’Henri IV de 1591 à sa mort en 1599.

3 Gabrielle d’Estrées est morte probablement d’une éclampsie, lors de sa quatrième grossesse.

- 2 -

Le lecteur non-amateur d’Histoire, pourrait être surpris, voire choqué, des scènes quelque peu licencieuses évoquées dans le chapitre précédent. Il serait en droit de se demander s’il ne s’agit pas d’une volonté perverse de l’auteur de pousser le romanesque vers les confins libidineux de son imagination et s’en offusquer.

Car ces mœurs légères et ces libertinages, en particulier au sein des institutions religieuses, ne sont évidemment pas rapportés par les manuels scolaires et très rarement dans les livres d’Histoire.

Il ne s’agit pourtant ni de simples rumeurs, ni d’hypothèses gratuites. De nombreux chroniqueurs, contemporains des faits, nous ont laissé une multitude de récits de ces péripéties peu conformes aux préceptes de morale en vigueur à cette époque, en tout cas tels qu’ils nous sont communément présentés.

On comprendra mieux l’écart entre les témoignages des historiens et l’image édulcorée qu’on trouve dans les manuels scolaires en se rappelant la façon dont ces récits nous ont été rapportés : d’une part, les mémorialistes chargés de rédiger la chronique des monarques étaient commandités et financés par eux. Il était donc tout à fait improbable que ces derniers laissent circuler des documents de nature à écorner leur image. À cela, s’ajoutait la censure d’un clergé omniprésent, qui usait d’arguments extrêmement convaincants pour persuader ces témoins de relater une vérité conforme aux principes enseignés par la Bible. Un récit trop cru se traduisait par son auteur trop cuit ! Ainsi, Pierre de Bourteilles4, eut la prudence de ne révéler La Vie des Dames galantes que dans son testament et en exigeant qu’il soit publié cinquante ans après sa mort. Bien lui en a pris, si l’on se réfère aux vicissitudes subies par Bussy-Rabutin, dont l’Histoire amoureuse des Gaules, quoique circulant sous le manteau, valut à cet académicien d’être embastillé quelques mois, puis prié de regagner ses terres bourguignonnes, non loin d’ailleurs du château de Rochefort.

Une autre cause de l’épuration de l’histoire telle qu’elle est présentée à l’école tient à un élément contextuel plus récent : jusqu’au XIXe siècle, l’enseignement était l’affaire quasi exclusive du clergé. Prérogative farouchement défendue par les ecclésiastiques pour deux raisons principales. D’une part, un solide endoctrinement de la population au catholicisme était indispensable à la stabilité de la société dont le pouvoir était détenu par un monarque supposé de droit divin. On devait donc inculquer cette religion aux enfants dès leur plus jeune âge, afin d’ancrer profondément la conviction que la légitimité du roi relevait de la volonté de Dieu. Dans ce schéma propre à l’ancien régime, si la noblesse protégeait l’église par les armes, elle subissait en contrepartie son énorme influence exercée sur l’opinion par le biais du prêche dominical. D’autre part, par la pratique de la confession, la hiérarchie ecclésiastique disposait d’un redoutable service de renseignements lui permettant d’anticiper les intrigues du pouvoir. Ainsi, clergé et noblesse étaient interdépendants dans un subtil jeu d’équilibre nécessaire à la stabilité de l’ancien régime.

En d’autres termes, la croyance indéfectible du peuple était l’outil indispensable de son asservissement.

Du reste, ce n’est pas un hasard si, lors de la nuit du 4 août 1789, l’abolition des privilèges concerna autant la noblesse que le clergé. Il s’agissait du début d’un mouvement de déchristianisation de l’État qui prit toute sa dimension dans la Constitution civile du clergé adoptée en juillet 1790. Cette démarche s’est poursuivie durant tout le siècle suivant à travers les lois sur l’école obligatoire et laïque de 1882, puis son aboutissement par celle de 1905 sur la séparation de l’Église et de l’État.

Depuis la Révolution, l’Église a lutté farouchement pour tenter de conserver ses privilèges qui lui permettaient de jouir de sa considérable influence sur la société. Accessoirement, elle se battait contre la suppression de sa dispense fiscale, arguant qu’elle versait un impôt invisible, en contribuant au fonctionnement de la nation par le biais de ses prestations pour l’enseignement, l’état civil et les hôpitaux.

Grâce à leurs prérogatives, magistrats, notaires, historiens et pédagogues étaient formés et sélectionnés par les ecclésiastiques. Il était dès lors naturel que l’histoire de la chrétienté et de la monarchie soit soigneusement épurée de ses aspects les plus embarrassants.

On pourrait croire que l’enseignement scolaire se serait débarrassé des filtres apportés par le clergé par la suite. Mais ce n’était pas aussi simple. Leur influence a laissé des traces profondes par le biais du corpus documentaire essentiellement écrit par des pédagogues religieux, transmis aux générations suivantes à travers les livres d’école et les programmes officiels, et qu’on continue à enseigner aujourd’hui.

Il n’est donc pas surprenant que la volonté de préserver les bonnes mœurs et l’image idéalisée d’un régime monarchique qui a régné pendant plus de treize siècles, ait conduit à traiter certains sujets sous un angle qui frôle le révisionnisme : ainsi, le récit chevaleresque des croisades reste muet sur les massacres des communautés juives qui émaillèrent ces expéditions sanglantes ; ces raids destructeurs sont encore présentés comme des guerres saintes, leurs initiateurs comme des saints hommes et les bandits qui en formaient les rangs comme des héros ; on passe sous silence la longue période d’obscurantisme pendant laquelle on inculquait au peuple que la terre était au centre de l’univers, alors qu’Aristote avait prouvé le contraire mille ans plus tôt ; on ne s’étend pas sur l’Inquisition qui persécutait les scientifiques ; on encense les navigateurs qui débarquèrent en Amérique, présentés comme des bienfaiteurs de l’humanité qui apportèrent LA civilisation à des êtres sauvages peinant à survivre dans ce nouveau Monde, en oubliant de mentionner qu’ils ont envahi, massacré et asservi les peuples autochtones, qu’ils ont ouvert la voie aux missionnaires et aux conquistadors qui les ont exterminés massivement ; l’histoire plus récente du colonialisme est encore vue sous l’angle d’une cause nationale indispensable de la grande époque, voire une démarche charitable consistant à apporter le progrès à des populations dont, en réalité, on pillait ressources, main-d’œuvre et chair à canon.

Pour en revenir à notre propos, on continue de présenter aux jeunes élèves l’image d’Épinal d’une noblesse pieuse et chaste, constituée de preux chevaliers attendant vertueusement leur promise pendant des années d’abstinence, en servant des monarques respectueux des préceptes d’un clergé aux hautes valeurs morales.

Ainsi glisse-t-on toujours sous le tapis des salles de classe l’histoire des papes ayant eu des enfants illégitimes5, ceux aux mœurs dissolues 6 s’étant adonnés aux relations adultérines, aux orgies, aux viols, à l’inceste, à la bestialité et même à la pédophilie. Tous ces faits sont attestés par des témoignages de leurs contemporains — y compris des ecclésiastiques — et des historiens.

La noblesse n’était pas en reste. On élude pudiquement les frasques débridées de la plupart des monarques et des courtisans. Ainsi, les maîtresses les plus assumées des grands rois ne sont évoquées que sous le terme très convenable de favorite. Certaines d’entre elles jouèrent pourtant des rôles prépondérants pour la destinée du pays. Corisande de Gramont, maîtresse d’Henri IV, alors roi de Navarre, réunit une armée afin de se porter en renfort des troupes de son amant. Après sa victoire, elle serait encore intervenue auprès de Catherine de Médicis en vue d’arranger sa réconciliation avec Henri III, qui le désigna alors comme son successeur. Gabrielle d’Estrées, sœur d’Angélique citée au chapitre précédent, réussit, du haut de ses vingt-deux ans, à convaincre le Vert Galant7 à se convertir au catholicisme en 1593. Cinq ans plus tard, c’est encore elle, selon Agrippa d’Aubigné, qui intervint pour mettre un terme aux combats avec la Ligue en incitant Henri IV à signer l’Édit de Nantes. On peut également citer la duchesse d’Orléans, maîtresse de Louis XIV qui contribua à la signature du traité de Douvres, Madame de Maintenon qui, elle, le poussa à révoquer l’Édit de Nantes ou Madame de Pompadour qui persuada Louis XV de s’allier avec l’Autriche, précipitant ainsi le déclenchement de la guerre de Sept ans.

S’il était indispensable, sous l’ancien régime, que le peuple croie son roi très catholique et très pieux, il est temps de démentir ce que certains dirigeants appelleraient aujourd’hui des vérités alternatives.

La distance est encore grande entre les historiens et les livres d’écoliers.

Ainsi, ce bon roi Henri IV, surnommé à juste titre le Vert Galant, aurait eu soixante-treize maîtresses attestées parmi la noblesse, auxquelles il faudrait ajouter les roturières rencontrées au hasard de ses expéditions pour lesquelles on n’a, évidemment, aucun décompte. Il s’afficha ouvertement avec une trentaine d’entre elles. Douze furent désignées favorites officielles, qui par leur conduite indigne obtinrent la dignité de duchesse. Il eut ainsi seize enfants viables, dont dix de ses maîtresses, qu’il assuma en les amenant à la cour. Il alla jusqu’à en légitimer huit, qui reçurent titres et domaines.

Le tableau de ce vigoureux monarque étant globalement dressé, nous ne pouvons pas continuer sans nous pencher sur la glorieuse famille de Mère Angélique, abbesse de Maubuisson et de Notre Dame du Puy d’Orbe.

Il s’agit d’Angélique d’Estrées, sœur aînée de Gabrielle, la plus influente des maîtresses d’Henri IV, dont ce grand séducteur était tellement amoureux qu’il déclara publiquement, contre l’avis du pape, qu’il allait l’épouser. Elle lui donna trois enfants et mourut enceinte du quatrième, avant le mariage annoncé. Henri IV, ayant un sens des responsabilités et une conception très particulière de la famille, légitima l’ensemble de la fratrie. Du reste, il accueillait volontiers à la cour toute sa progéniture, légitime ou non, avec les mères et, le cas échéant, leurs proches portant jupons.

Angélique avait été la maîtresse d’Henri III, dès l’âge de quinze ans. Celui-ci demanda au pape de la nommer abbesse de Maubuisson, mais, la jugeant trop jeune, le souverain pontife ne lui confia que Berteaucourt. Neuf ans plus tard, sa sœur Gabrielle devenue la favorite d’Henri IV, ce dernier lui obtint l’abbaye de Maubuisson ainsi que celle du Puy d’Orbe, non sans avoir eu une aventure ponctuelle avec elle (à cette époque, on ne disait pas coup d’un soir !).

Pour compléter le tableau de famille, le vaillant Henri IV connut encore, au cours des années suivantes, Françoise et Julienne-Hyppolyte d’Estrées, auxquelles il faut ajouter deux de leurs cousines. Il n’est pas surprenant que Madame de Sévigné, au fil de ses correspondances, désignât les sœurs d’Estrées par le sobriquet de Sept péchés capitaux.

Sous la direction d’Angélique, la vie mondaine de l’abbaye de Maubuisson dériva vers un libertinage débridé. Dans celle du Puy d’Orbe, dont elle était également abbesse, elle profita de la configuration des lieux, éloignés de la cour et dissimulés au cœur de la forêt d’Asnières-en-Montagne, en organisant la débauche des sœurs Bénédictines. Affranchies de la discipline monastique — cloître, prières, habit religieux — elles laissaient entrer toutes sortes de personnes pour festoyer lors de folles nuits de dévergondage.

La vie particulièrement dissolue qu’on menait à Maubuisson fit un tel scandale, qu’à la mort d’Henri IV, saint François de Sales fut missionné par le pape Paul V, pour destituer Angélique. Après plusieurs tentatives et une évasion rocambolesque des Filles Pénitentes de Paris8, il dut requérir l’appui de Louis XIII qui envoya une compagnie d’archers pour la déloger et l’enfermer au Châtelet.

Au Puy d’Orbe, Rose Bourgeois de Crespy, formée par Angélique selon les mêmes principes licencieux, reprit la fonction d’abbesse et fit perdurer ces dérives pendant vingtdeux ans, résistant à l’autorité cléricale avant d’être sanctionnée par la force et transférée au couvent de Châtillon-sur-Seine.

Maintenant que nous connaissons un peu mieux ces protagonistes, nous ne serons pas étonnés qu’avec un tempérament si fougueux, le Vert Galant ne s’astreignit pas à une abstinence, en dépit du deuil de Gabrielle qui fut pourtant son plus grand amour. Il était incapable de supporter une telle privation. Déjà, lorsque cette dernière était enceinte et alors qu’il avait publiquement annoncé qu’il allait l’épouser, il n’eut pas moins de trois maîtresses avérées. Aussi, en décembre 1599, malgré sa liaison naissante avec Henriette d’Entragues qui deviendra sa favorite, le souvenir de la ressemblance troublante de la belle Angélique à sa défunte sœur, l’avait conduit à lui rendre visite.

Sous couvert d’escorter l’arrière-garde du duc de Savoie venu contester un article du traité de paix de Vervins le 20 décembre à Fontainebleau, le roi avait pris la route de Dijon et avait opportunément fait escale au château de Rochefort.

Le monarque aurait pu se faire héberger par le comte de Tonnerre, dans son magnifique domaine d’Ancy-le-Franc. Il avait eu l’occasion de goûter, quelques années auparavant, au confort de cette construction récente. Mais le besoin de discrétion et sa proximité avec l’abbaye du Puy d’Orbe, lui firent préférer Rochefort, au prétexte de se rendre compte de visu de la position stratégique du lieu aux confins de la Bourgogne, du Comté de Nevers et de celui de Champagne. Servi par une petite vingtaine d’hommes davantage occupés à sécuriser la voie d’Arlot et à percevoir les droits de passage du pont de Cry qu’à s’intéresser aux intrigues de cour, cette escale lui assurait une parfaite discrétion. Les soldats n’avaient qu’une très vague idée de ce à quoi pouvait ressembler le Roi de France. Quant au comte Antoine de Rochefort, seigneur du lieu, il ne se serait pas risqué à froisser son souverain par une indiscrétion.

La raison pour laquelle l’aventure d’une nuit chez la belle Angélique ne fut pas mentionnée par les historiens, est sans doute liée à son statut d’abbesse de Notre-Dame du Puy d’Orbe dont la sulfureuse réputation était remontée jusqu’aux oreilles du Pape. Henri IV, qui s’était déjà mis en délicatesse vis-à-vis du Vatican au sujet de son projet d’union avec Gabrielle d’Estrées, avait désormais à cœur de ne pas froisser le souverain pontife. Il l’avait en effet sollicité en vue d’annuler son mariage avec la reine Marguerite qui ne lui avait pas donné de descendance, afin de préparer une alliance plus féconde9.

Sans doute réussit-il à maintenir secrète cette galante expédition nocturne. Cependant, même si l’on n’en trouve aucune trace écrite, on peut nourrir de sérieuses interrogations au regard des prénoms attribués, quatre ans plus tard, à la première fille qu’il eut de Catherine Henriette de Balzac d'Entragues, sa nouvelle favorite. L’enfant, légitimée et titrée Mademoiselle de Verneuil, fut baptisée Gabrielle-Angélique. Gabrielle, qui fut l’amour de sa vie, était un choix logique, mais pourquoi a-t-il adjoint Angélique, si ce n’est en hommage à celle qu’il avait connue, y compris au sens biblique.

Le doute subsistera. À cette époque, il n’y avait aucune vidéo inopportune pour fixer l’image compromettante d’un amant sur son scooter.

4 Pierre de Bourteilles, dit Brantôme (1537-1614), auteur du sulfureux témoignage des mœurs de son époque.

5 Pie II (1458-1464), Innocent VIII (1484-1492), Clément VII (1523-1534) avaient des enfants (illégitimes) avant leur ordination. Jules II (15031513), Paul III (1534-1549), Grégoire XIII (1572-1585) eurent des enfants pendant leur pontificat et firent preuve d'un népotisme éhonté.

6 Serge III (904-911, probable père du pape Jean XI), Jean X (914-928), Jean XII (955-963, accusé de luxure et d'inceste), Alexandre VI (14921503), Sixte IV (1471-1484), Léon X (1513-1521), Jules III (1550-1555) se livrèrent à différentes déviances et à des crimes à caractère sexuel.

7 Surnom donné à Henri IV qui qualifiait à cette époque un homme redoutable pour la vertu des femmes.

8 Couvent faisant office de prison pour femmes au Moyen Âge.

9 Henri IV épousa Marie de Médicis en 1600 qui donna naissance à six enfants dont, en 1601, le futur Louis XIII.

- 3 -

Après des ébats pour le moins déplacés en ces lieux normalement consacrés à la prière, vint le moment des confidences sur l’oreiller.

Angélique accepta de se livrer aux révélations sulfureuses concernant la noblesse locale et quelques bourgeois influents. Joignant l’utile à l’agréable, le monarque était particulièrement friand de ces indiscrétions. Elles pouvaient se révéler extrêmement précieuses vis-à-vis des enjeux politiques de cette époque. Savoir qui couche avec qui et qui se compromet en ces soirées de débauche lui permettait de prévoir qui est susceptible de conspirer ou de désamorcer des complots, huguenots comme catholiques.

Angélique, friponne, s’amusait de la curiosité de son prestigieux amant et lui proposa d’observer à la dérobée la conduite délurée de ses visiteurs. Si elle en tirait une coupable satisfaction, elle y trouvait également un moyen privilégié de consolider sa position dans la région. C’était important pour elle. Il ne fallait surtout pas laisser les langues se délier trop librement. Les femmes n’aimaient pas beaucoup que leur homme tourne autour de l’abbaye. Si besoin, seigneurs et chevaliers locaux sauraient les convaincre de se taire.

Elle invita son hôte à la suivre en silence. À la surprise de ce dernier, elle ouvrit la porte en bois sculpté d’une immense armoire et s’y engouffra en tirant le roi par le bras. Au fond de ce qui se révéla un réduit, une ouverture donnait sur une grande salle visible en contrebas et permettait d’observer les scènes incroyables qui s’y déroulaient.

— Ils ne peuvent pas nous voir, précisa Angélique. Ce regard débouche sur une aération en partie haute du salon. Depuis le bas, il paraît complètement obscur.

La religieuse prenait plaisir à épier cet étonnant spectacle : toute la noblesse locale se livrait à une nuit de débauche. Elle chuchotait ses commentaires, dévoilant noms et titres de ses invités, mentionnant les habitudes et les petites manies de chacun. Se délectant de ce divertissement voyeuriste, elle offrait au roi l’opportunité d’en recueillir de précieuses informations : des seigneurs de la région, ducs ou comtes dont certains fréquentaient assidûment la cour ; des membres de la Ligue catholique, partisans de feu l’intraitable duc de Guise, qui voulaient venger sa mort et considéraient l’Édit de Nantes comme une trahison ; des nobles huguenots déçus de l’abjuration du roi ; des riches calvinistes négociants, magistrats ou banquiers dont la puissance financière constituait un groupe redoutablement influent sur la gouvernance du royaume. Tout ce petit monde se compromettait sous ses yeux, en ces lieux normalement dévolus au recueillement, s’adonnant à des coupables célébrations qu’on ne trouve pas dans les saintes écritures ! Certains d’entre eux, fervents catholiques admirés par les paroissiens pour leur exemplaire vertu ou luthériens au moralisme intransigeant au sein des temples, perdaient à ses yeux toute légitimité. Le souverain saurait exploiter ces petits secrets.

Il tenait là un moyen de pression sur ses farouches détracteurs des deux partis qui contestaient sa légitimité ou briguaient secrètement d’autres desseins politiques. Car si l’Édit de Nantes avait mis un terme aux conflits armés, un an après sa promulgation, les tensions entre catholiques et protestants restaient encore vives. Ce roi se savait entouré d’ennemis et, même s’il était apprécié du peuple, il était conscient que le danger venait d’une noblesse prête à toutes bassesses pour assumer sa vengeance et servir ses ambitions.

Ce soir-là, il joignit l’agréable à l’utile en se faisant livrer les noms de tous ces seigneurs qui vinrent profiter des faveurs faciles de cette abbaye pas comme les autres. Il les tenait.