1,49 €
LE 5 février 1451 un messager secret se rend en Asie Mineure auprès du fils aîné du sultan Mourad, Mahomet, alors âgé de vingt et un ans, pour lui annoncer que son père vient de mourir. À l’insu des ministres et des conseillers, ce jeune prince, aussi rusé qu’énergique, saute sur le meilleur de ses chevaux, un superbe pur sang, et couvre d’une seule traite les cent vingt milles qui le séparent du Bosphore ; il traverse aussitôt le détroit et débarque à Gallipoli, sur la rive européenne. Là il révèle à ses fidèles la mort de son père, rassemble une troupe d’élite pour prévenir toute autre prétention au trône et la conduit à Andrinople, où il est reconnu sans opposition souverain de l’empire ottoman. Le terrible despotisme de Mahomet se manifeste dans le premier acte de son gouvernement. Pour écarter d’avance tout rival de même sang, il fait noyer dans son bain son frère encore mineur et – nouvelle preuve de sa prudente perfidie et de sa cruauté – il envoie l’assassin qu’il a payé pour ce crime rejoindre sa victime dans la mort.
Das E-Book können Sie in Legimi-Apps oder einer beliebigen App lesen, die das folgende Format unterstützen:
Veröffentlichungsjahr: 2025
Stefan Zweig
LES HEURES ÉTOILÉES DE L’HUMANITÉ
Traduction : Alzir Hella
© 2025 Librorium Editions
ISBN : 9782385749781
LA PRISE DE BYZANCE
PERCEPTION DU DANGER
LA MESSE DE RÉCONCILIATION
LA GUERRE COMMENCE
MURS ET CANONS
DERNIER ESPOIR
UNE FLOTTE QUI FRANCHIT UNE MONTAGNE
EUROPE, AU SECOURS !
AVANT L’ATTAQUE FINALE
DERNIÈRE MESSE À HAGIA SOPHIA
KERKAPORTA, LA PORTE OUBLIÉE
LA CROIX TOMBE
LA FUITE DANS L’IMMORTALITÉ
ON ÉQUIPE UN NAVIRE
UN HOMME DANS UNE CAISSE
ASCENSION DANGEREUSE
LA FUITE DANS L’IMMORTALITÉ
UN MOMENT INOUBLIABLE
DE L’OR ET DES PERLES
IL EST RARE QUE LES DIEUX…
LA MORT DU CONQUISTADOR
LA RÉSURRECTION DE GEORGES FRÉDÉRIC HÆNDEL
LE GÉNIE D’UNE NUIT
LA MINUTE MONDIALE DE WATERLOO
GROUCHY
LA NUIT DU CAILLOU
LE MATIN DE WATERLOO
LA FAUTE DE GROUCHY
UN INSTANT QUI COMPTE DANS L’HISTOIRE DU MONDE
L’APRÈS-MIDI DE WATERLOO
LE DÉNOUEMENT
RETOUR À LA VIE ORDINAIRE
L’ÉLÉGIE DE MARIENBAD (5 SEPTEMBRE 1823)
LA DÉCOUVERTE DE L’ELDORADO
EN MARCHE VERS LA CALIFORNIE
LA NOUVELLE HELVÉTIE
COUP DE PIOCHE MALENCONTREUX
LA RUÉE
LE PROCÈS
LA FIN
INSTANT HISTORIQUE (Dostoïewsky, Saint-Pétersbourg, place Semenov, 22 décembre 1849)
LA LUTTE POUR LE PÔLE SUD (Capitaine Scott, 90°de latitude sud, 16 janvier 1912)
SCOTT
« UNIVERSITAS ANTARCTICA »
EN ROUTE POUR LE PÔLE
LE PÔLE SUD
SEIZE JANVIER 1912
LA DÉBÂCLE
LES LETTRES DU MORIBOND
LA RÉPONSE
LE 5 février 1451 un messager secret se rend en Asie Mineure auprès du fils aîné du sultan Mourad, Mahomet, alors âgé de vingt et un ans, pour lui annoncer que son père vient de mourir. À l’insu des ministres et des conseillers, ce jeune prince, aussi rusé qu’énergique, saute sur le meilleur de ses chevaux, un superbe pur sang, et couvre d’une seule traite les cent vingt milles qui le séparent du Bosphore ; il traverse aussitôt le détroit et débarque à Gallipoli, sur la rive européenne. Là il révèle à ses fidèles la mort de son père, rassemble une troupe d’élite pour prévenir toute autre prétention au trône et la conduit à Andrinople, où il est reconnu sans opposition souverain de l’empire ottoman. Le terrible despotisme de Mahomet se manifeste dans le premier acte de son gouvernement. Pour écarter d’avance tout rival de même sang, il fait noyer dans son bain son frère encore mineur et – nouvelle preuve de sa prudente perfidie et de sa cruauté – il envoie l’assassin qu’il a payé pour ce crime rejoindre sa victime dans la mort.
La nouvelle que ce jeune homme passionné et avide de gloire a succédé au sultanat à Mourad, homme plus pondéré, remplit Byzance d’effroi. Cent espions lui ont appris que cet ambitieux s’est juré de s’emparer de l’ancienne capitale du monde, et que, malgré sa grande jeunesse, il passe ses journées et ses nuits à étudier la tactique propre à réaliser ce plan. Tous les rapports sont aussi unanimes à rendre hommage à l’extraordinaire valeur militaire et diplomatique du nouveau padicha. Mahomet est à la fois pieux et cruel, emporté et dissimulé ; c’est un érudit, un ami des arts, qui lit César et les biographies des Romains dans le texte, et en même temps un barbare sanguinaire. Cet homme aux yeux intelligents et mélancoliques, au nez de perroquet tranchant et effilé, donne la preuve qu’il est un travailleur infatigable, un hardi soldat, un diplomate sans scrupule ; et toutes ses forces redoutables convergent vers une même idée : surpasser les prouesses de son grand-père Bajazet et de son père Mourad qui apprirent à l’Europe à connaître la puissance militaire de la nouvelle nation turque. Donc on le devine, on le sait, son premier objectif sera Byzance, cet ultime et splendide joyau de la couronne de Constantin et de Justinien.
Elle est là, en effet, presque sans défense, à portée d’une main hardie. « L’Imperium byzantinum », l’ancien empire mondial qui s’étendait de la Perse aux Alpes et jusqu’aux déserts de l’Asie, se traverse à présent aisément en trois heures de marche. Tout ce qu’il en reste, c’est une tête sans corps, une métropole sans dépendances et encore l’empereur, le basiléus, n’en possède-t-il plus qu’une partie (l’actuelle Stamboul) tandis que Galata appartient aux Gênois et que tout le pays situé derrière les murs de la ville est tombé au pouvoir des Turcs. L’empire du dernier souverain est grand comme un mouchoir ; ce qu’on appelle Byzance n’est plus qu’une gigantesque enceinte entourant des églises, des palais et un amas de maisons. Pillée déjà une fois de fond en comble par les Croisés, décimée par la peste, affaiblie par son éternelle lutte contre les peuples nomades, déchirée par ses querelles théologiques intestines, elle est incapable de puiser en elle-même les forces et le ressort nécessaires pour se défendre contre un ennemi qui l’enserre depuis longtemps dans ses tentacules. La pourpre de Constantin Dragosès, le dernier empereur de Byzance, n’est plus qu’une chimère, son sceptre le jouet du sort. Mais justement parce qu’elle est encerclée par les Turcs cette ville sacrée aux yeux de l’Occident par dix siècles de civilisation commune représente pour l’Europe un symbole de son honneur ; ce n’est que si la Chrétienté s’unit pour la défense de cet ultime rempart oriental déjà croulant que la dernière et la plus belle cathédrale du christianisme romain d’Orient, Sainte-Sophie, restera une basilique de la foi.
Constantin comprend aussitôt le danger. Inquiet, en dépit de toutes les paroles de paix de Mahomet, il expédie message sur message en Italie, au pape, à Venise, à Gênes, leur demandant de lui envoyer des galères et des soldats. Mais Rome ainsi que Venise hésitent. Car l’ancien fossé entre catholiques et orthodoxes existe toujours. L’Église grecque hait celle de Rome, et son patriarche ne veut pas reconnaître dans le pape le pasteur suprême. Il est vrai qu’en raison de la menace turque, les conciles de Ferrare et de Florence ont autrefois décidé de rapprocher les deux Églises et promis à Byzance de la secourir. Mais dès que le danger se fut un peu éloigné, les synodes grecs ont refusé d’appliquer le traité. À présent que Mahomet est au pouvoir, l’imminence du péril triomphe de l’obstination orthodoxe : en même temps qu’elle implore sa prompte assistance, Byzance informe Rome de sa soumission. Celle-ci équipe alors plusieurs galères chargées de soldats et de munitions ; le légat du Pape les accompagne pour réconcilier les deux Églises et pour proclamer solennellement au monde que quiconque s’attaque à Byzance provoque la Chrétienté tout entière.
Un spectacle grandiose a lieu en ce jour de décembre : l’imposante cérémonie de la réconciliation se déroule dans la somptueuse basilique dont la splendeur d’alors, les marbres, les mosaïques, les richesses éclatantes se devinent difficilement dans l’actuelle mosquée. Constantin est là, entouré de tous les dignitaires de son empire : son auguste présence est un garant de la durabilité de cette union. Le gigantesque édifice, qu’illuminent d’innombrables cierges, est archiplein. Devant l’autel, Isidorus, le légat du Saint-Siège, et le patriarche Grégoire célèbrent fraternellement la messe. C’est la première fois depuis bien longtemps que le nom du pape reparaît ici dans les prières ; c’est la première fois que des cantiques grecs et latins s’élèvent ensemble sous les voûtes de l’immortelle cathédrale, tandis que les deux clergés apaisés promènent en grande pompe l’emblème du Saint-Esprit. L’est et l’ouest, les deux croyances semblent unies à tout jamais, et, après des années de querelles criminelles, l’idée de l’Europe, la volonté de l’Occident est de nouveau enfin accomplie.
Mais les moments de raison et de concorde sont fugitifs dans l’histoire. Pendant que les fidèles unissent leurs voix dans une prière commune, hors de cette enceinte, dans la cellule d’un cloître, un moine érudit, Genadios, tonne contre les latins et les accuse de trahison envers la véritable foi. À peine le bon sens a-t-il tressé ce lien de paix qu’il est déjà déchiré par le fanatisme : le clergé grec ne songe pas plus à se soumettre que ses alliés de l’autre bout de la Méditerranée à tenir leurs promesses. Ceux-ci envoient bien deux ou trois galères, quelques centaines de soldats, mais ensuite la ville est abandonnée à son destin.
Tant qu’ils ne sont pas fin prêts, les despotes qui préparent la guerre n’ont que le mot de paix à la bouche. Lors de son avènement au trône, Mahomet accueille les ambassadeurs de Constantin avec les paroles les plus cordiales, les plus rassurantes ; il jure solennellement devant témoins par Allah et son prophète, par les anges et le Coran, qu’il respectera scrupuleusement les traités conclus avec le basiléus. Mais il signe en même temps un pacte de neutralité réciproque avec les Hongrois et les Serbes pour une durée de trois ans – ces trois ans au cours desquels il compte s’emparer de Byzance en toute tranquillité. Puis, après avoir suffisamment proclamé sa volonté de paix, il provoque la guerre par un coup de force.
Les Turcs ne possédaient jusque-là que la rive asiatique du Bosphore ; les navires byzantins pouvaient donc franchir le détroit et gagner sans encombre leurs greniers à blé par la mer Noire. Sans se donner la peine de chercher une justification, Mahomet ferme ce passage en faisant construire une forteresse sur la rive opposée, à Roumili Hissar, à l’endroit le plus resserré du canal, là même où, au temps des Perses, l’audacieux Xerxès traversa la mer. Dix mille terrassiers débarquent pendant la nuit sur le littoral européen, qui, selon les accords passés, ne doit pas être fortifié (mais les tyrans se moquent bien des traités !) Ils pillent pour leur subsistance les champs environnants et démolissent non seulement les maisons mais aussi la vieille église de Saint-Michel afin de se procurer les matériaux nécessaires à la construction de leur citadelle. Le sultan dirige personnellement les travaux sans prendre le moindre repos ; et Byzance, impuissante, se voit interdire au mépris du droit et des engagements l’accès de la mer Noire. Bientôt les premiers navires byzantins qui essayent de passer sont bombardés en pleine paix : après la réussite de cette première démonstration de force, toute dissimulation devient inutile. En août 1452, Mahomet convoque tous ses agas et ses pachas et leur déclare carrément son intention d’attaquer et de prendre Constantinople. Il passe aussitôt de la parole aux actes : il envoie des hérauts aux quatre coins de l’empire turc afin de rassembler tous les hommes valides, et, le 5 avril 1453, une immense armée ottomane inonde subitement la plaine de Byzance à la façon d’un raz de marée pour ne s’arrêter qu’aux murs de la ville.
Le sultan, magnifiquement vêtu, chevauche à la tête de ses troupes et dresse sa tente en face de la porte de Lykas. Mais avant de planter l’étendard devant son quartier général, il fait dérouler sur le sol son tapis de prière. Il se place dessus, les pieds nus, incline trois fois son front jusqu’à terre, le visage tourné vers la Mecque ; derrière lui – spectacle imposant – son armée tout entière répète dans la même posture et au même rythme la prière qu’il adresse à Allah et dans laquelle il le conjure de lui donner la force de vaincre. Puis le sultan se redresse. Le suppliant est de nouveau un souverain, le serviteur de Dieu est redevenu le chef et le soldat ; déjà ses « tellals », ses hérauts, courent à travers le camp pour proclamer au son du tambour et de la trompette que le siège de la ville a commencé.
La force de Byzance ne réside plus que dans ses remparts ; il ne lui reste rien de sa puissance passée que cet héritage de temps plus grandioses et plus prospères. Une triple cuirasse protège la cité triangulaire. Bien que très élevés, les murs des deux côtés qui font face à la mer de Marmara et à la Corne d’Or sont plus bas que ceux dits de Théodose qui présentent au continent leur masse gigantesque. Déjà en prévision de futurs dangers Constantin Ier avait entouré Byzance de murs que Justinien avait achevés et renforcés ; mais c’est à Théodose qu’elle doit son véritable rempart, une muraille longue de sept kilomètres dont les ruines aujourd’hui couvertes de lierre attestent encore de la formidable capacité de résistance qu’elle pouvait montrer. Crénelée, protégée par des fossés, gardée par d’énormes tours rectangulaires, édifiée sur trois rangs parallèles, complétée et restaurée par chaque empereur byzantin, cette enceinte majestueuse réalise à cette époque-là le type achevé de la citadelle imprenable. De même qu’ils ont résisté aux assauts furieux des hordes barbares et des armées turques, ces blocs de pierre se rient encore de toutes les machines de guerre inventées jusque-là : béliers et même boulets des plus récents mortiers et couleuvrines sont sans effet sur ces fiers remparts. Aucune ville d’Europe n’est plus solidement à l’abri que Constantinople derrière la muraille de Théodose.
Mahomet mieux que personne connaît ces murs et leur solidité. Une pensée unique le tourmente jour et nuit depuis des mois, depuis des années : comment s’emparer de ce qui est imprenable, démolir ce qui est indestructible ? Les plans, les dessins, les croquis des fortifications ennemies s’entassent sur son bureau, il n’ignore rien des plus petites élévations ou dénivellations de terrain, il sait exactement où se trouve le plus petit cours d’eau en deçà et au delà des murs : ses ingénieurs et lui ont étudié tout cela. Mais, à sa grande déception, ils ont tous estimé qu’on ne pouvait abattre la muraille de Théodose avec les canons en usage.
Il faut donc construire des canons plus puissants, plus longs, portant plus loin que ceux que l’art militaire connaît jusqu’à présent ! Fabriquer des boulets d’une pierre plus dure, plus lourds, plus efficaces, plus destructeurs que ceux que l’on possède ! Il faut inventer une artillerie nouvelle pour renverser ces murs inabordables ! Il n’y a pas d’autre solution, et Mahomet se déclare décidé à acquérir à n’importe quel prix ces nouveaux moyens d’attaque.
À n’importe quel prix ! Une pareille déclaration ne manque jamais de provoquer l’émulation créatrice. Aussitôt la guerre déclarée, un homme qui passe pour le fondeur de canons le plus ingénieux et le plus expérimenté du monde se présente chez le sultan. Un nommé Orbas ou Urbas, un Hongrois. Sans doute il est chrétien et il a offert avant ses services à l’empereur Constantin ; mais dans l’espoir fondé d’obtenir de Mahomet des avantages plus élevés et des possibilités plus grandes, il se déclare prêt à couler une pièce comme on n’en a jamais encore vu si l’on met à sa disposition des moyens illimités. Le sultan qui, comme tous ceux qui sont possédés par une idée fixe, ne trouve rien trop cher, lui procure autant d’ouvriers qu’il en désire. Des centaines de chariots amènent du bronze à Andrinople. Après trois mois d’efforts inouïs, le fondeur arrive à construire, grâce à des procédés secrets de durcissement, un moule d’argile spécial dans lequel est ensuite versé le métal en fusion. L’ouvrage réussit. Le formidable canon, le plus gros que le monde ait connu jusqu’alors, est sorti du moule et refroidi ; mais avant qu’on tire le coup d’essai, Mahomet envoie des hérauts à travers toute la ville pour prévenir les femmes enceintes afin qu’elles ne s’effraient pas. Puis la gueule enflammée du monstre crache avec un bruit de tonnerre un énorme boulet de pierre qui démolit d’emblée une muraille ; Mahomet ordonne aussitôt qu’on fabrique une artillerie dans ces dimensions colossales.
La construction de cette première « catapulte », comme l’appelleront les écrivains grecs terrifiés, a donc été menée à bonne fin. Mais un problème plus ardu encore se présente : comment amener ce dragon d’airain à travers la Thrace jusqu’aux portes de Byzance ? Une odyssée sans précédent commence. Toute une armée, tout un peuple traîne derrière lui durant deux mois ce monstre rigide au long col. Des patrouilles de cavaliers courent sans cesse en avant pour mettre le précieux engin à l’abri des surprises ; derrière elles des centaines, des milliers de terrassiers travaillent nuit et jour à aplanir la route à ce charroi colossal qui détériore les chemins sur son passage pour plusieurs mois. Cinquante paires de bœufs sont attelées à une file de chariots, sur les essieux desquels repose, également répartie, la charge du gigantesque tube de métal – c’est ainsi que jadis l’obélisque vint d’Égypte à Rome. Deux cents hommes soutiennent de chaque côté la lourde masse que cent cinquante forgerons et charpentiers sont constamment occupés à changer et à graisser les roues de bois, à consolider les étais, à construire des ponts. On conçoit que l’interminable caravane, qui n’avance qu’au rythme lent des bœufs, ne puisse se frayer un chemin que pas à pas à travers la montagne et la steppe. Étonnés, les paysans accourent des villages et se signent sur le passage du monstre, que, tel un dieu de la guerre, ses prêtres et ses serviteurs transportent d’un pays à l’autre. Bientôt ses frères, issus d’une même matrice d’argile, arrivent par le même chemin : une fois de plus la volonté humaine a réalisé l’impossible. Vingt, trente colosses semblables braquent à présent leur gueule noire sur Byzance ; l’artillerie lourde a fait son entrée dans l’histoire de la guerre, le duel entre les murailles millénaires des empereurs byzantins et les canons du sultan Mahomet II va commencer.
Les canons géants tonnent contre Byzance, dont ils entament lentement, obstinément, mais irrésistiblement, les remparts. Chacun d’eux ne peut tirer au début que six ou sept coups quotidiennement, mais Mahomet en fait installer de nouveaux tous les jours. Chaque boulet ouvre une nouvelle brèche dans la maçonnerie qui s’effondre au milieu d’un nuage de poussière et de gravats. Les assiégés ont beau combler la nuit ces trous avec des palissades de fortune et des ballots d’étoupe de plus en plus nécessaires, ces vieilles murailles ont perdu leur réputation d’invulnérabilité et les huit mille défenseurs envisagent avec effroi le moment fatal où les cent cinquante mille Turcs s’élanceront à l’assaut des fortifications endommagées. Il est temps que l’Europe, que la Chrétienté se souvienne de sa promesse. Dans les églises une foule de femmes accompagnées de leurs enfants restent agenouillées des journées entières devant les reliquaires ; au haut des tours, les sentinelles guettent si la flotte de secours du pape et de Venise ne va pas enfin se montrer dans la mer de Marmara que sillonnent les navires ottomans.
Le 20 avril, à trois heures du matin, un signal s’allume. On a aperçu des voiles au loin. Ce n’est pas, certes, la puissante escadre chrétienne escomptée ; cependant, trois grands vaisseaux génois, doucement poussés par le vent s’avancent, suivis d’un plus petit, un bateau byzantin chargé de blé, que les trois autres ont pris sous leur protection. Tout Constantinople enthousiasmé se rassemble aussitôt sur les remparts face à la mer pour saluer ses sauveurs. Au même moment, Mahomet saute à cheval et galope follement de sa tente de pourpre jusqu’au port où la flotte turque est à l’ancre et il donne l’ordre d’empêcher à tout prix ces navires d’entrer dans la Corne d’Or.
L’armée navale du sultan compte cent cinquante vaisseaux, plus petits, il est vrai, que ceux des chrétiens ; aussitôt, des milliers de rames frappent l’eau en grinçant. Armés de grappins, de frondes et de balistes, ces cent cinquante caravelles essayent de s’approcher des quatre galions ; mais, poussés de plus en plus fort par le vent, ceux-ci bousculent et dépassent les chaloupes turques d’où jaillissent des bordées d’injures et de projectiles. Leurs voiles gonflées par la brise, ils s’avancent majestueusement, sans se soucier des assaillants, vers la rade tutélaire, où la fameuse chaîne tendue entre Stamboul et Galata les garantira désormais des attaques et des surprises. Ils touchent presque au but ; déjà les milliers de spectateurs massés sur les remparts peuvent distinguer les visages de leurs alliés ; déjà hommes et femmes se jettent à genoux pour remercier Dieu et les saints de ce merveilleux secours ; déjà la chaîne du port descend en cliquetant pour livrer passage aux libérateurs.
Mais voici que tout à coup le vent tombe. Les quatre voiliers s’arrêtent au milieu de la mer, comme retenus par un aimant, à quelques jets de pierre à peine de l’anse de salut, et toute la meute des galères ennemies se rue avec des cris de joie féroces sur les nefs paralysées qui sont là immobiles comme des tours. Pareils à des chiens qui s’acharnent sur un dix cors, les petits vaisseaux s’agrippent aux flancs des grands ; leurs équipages en attaquent la charpente à coups de hache pour les faire sombrer, grimpent sans se décourager le long des chaînes d’ancre, lancent des torches et des tisons contre les voiles pour les enflammer. L’amiral de l’armada turque dirige résolument son propre navire sur le bateau de transport pour le couler ; déjà ils sont cramponnés l’un à l’autre comme deux lutteurs. Tout d’abord les matelots génois, abrités derrière de hauts bastingages et protégés par leurs casques, tiennent bon, repoussent les assaillants à coups de pierres et de hache et à l’aide de feux grégeois. Mais ce combat ne peut durer. Ils succomberont sous le nombre. Les vaisseaux génois sont perdus.
Terrible spectacle pour la foule qui se presse sur les remparts. Une tragique bataille se déroule là, sous ses yeux, aussi proche que les luttes sanglantes de l’hippodrome qui la divertissaient hier. La défaite des siens semble inévitable : dans deux heures au plus la meute ennemie aura vaincu l’escadre alliée dans l’arène maritime. Les secours seront venus en vain ! Désespérés, les habitants de Byzance, à moins d’une encablure de leurs frères, serrent les poings et poussent des cris de rage impuissants. Les uns gesticulent furieusement pour les encourager. D’autres, au contraire, lèvent les bras au ciel et supplient le Christ, l’archange saint Michel et tous les saints de leurs églises et de leurs monastères qui ont protégé la ville pendant tant de siècles d’accomplir un miracle. En face, sur la rive de Galata, les Turcs anxieux hurlent et prient pour la victoire des leurs avec une égale ferveur. La mer s’est changée en théâtre, la bataille navale en un combat de gladiateurs. Le sultan est présent. Entouré de ses pachas, il entre si avant dans l’eau qu’il mouille son manteau ; faisant un porte-voix de ses mains, il enjoint aux siens avec colère de s’emparer à tout prix de la flotte chrétienne. Chaque fois qu’une de ses galères est repoussée, il vocifère et menace son amiral de son cimeterre : « Si tu n’es pas vainqueur, ne reviens pas vivant ! »
Les quatre galions tiennent toujours. Mais le combat tire à sa fin. Les projectiles dont ils bombardent les galères ottomanes commencent à manquer et cette lutte de plusieurs heures contre des forces vingt fois supérieures épuise les matelots. Le jour baisse, le soleil va disparaître à l’horizon. Dans une heure, même si les Turcs ne les prennent pas à l’abordage, la marée amènera les navires à la côte occupée par l’ennemi. Ils sont bien perdus !
