Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Hiver 2018. Alors que la France gronde au rythme des manifestations des Gilets jaunes, Nantes devient le théâtre d’une autre colère, plus souterraine, plus dangereuse encore.
Dans les quartiers sous tension, entre désillusion policière, guerre de territoires et deals de rue, la violence étend insidieusement sa toile.
Greg Brandt, l’ancien flic, épaule son fils Loïc dans l’enquête sur le meurtre du frère de Saïda, un trafiquant notoire de Bellevue. Lorsqu’elle annonce son mariage avec Dario Galati, le photographe sicilien, les deux policiers comprennent qu’un piège se referme. Une étincelle pourrait tout faire exploser…
Sur fond de révolte sociale, Carl Pineau signe un polar haletant à l’ambiance cinématographique. Capturant la fièvre d’une époque où l’ordre des choses vacille, Les noces rouges entrelace amour, mémoire et violence, dans un pays au bord de la rupture.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Carl Pineau est né à Nantes, où il a passé une grande partie de sa vie. À travers la série indépendante des "Nuits nantaises", il explore les mutations sociétales de la France, mêlant polar addictif, portraits profondément humains et récits vibrant d’émotions.
Le roman L’Arménien - années 80 a reçu le Prix du Cercle anonyme de la littérature en 2017. Le Prix Polar Découverte Les Petits Mots des Libraires a distingué le volume des années 90, Le Sicilien.
Voyageur dans l’âme, Carl partage aujourd’hui son temps entre la France et l’Asie.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 377
Veröffentlichungsjahr: 2025
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
CE LIVRE EST UN ROMAN Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.
Le roman seul peut profiter de toute l’expérience humaine. Témoignage subjectif, il exprime dans le même temps ce qu’ont été les hommes d’une époque et d’une société, mais aussi tous les fantômes qui l’ont créée…
Mario Vargas Llosa (1936-2025)
Je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice.
Albert Camus (1913-1960)
« Le “roman” seul peut profiter de toute l’expérience humaine. Témoignage subjectif, il exprime dans le même temps ce qu’ont été les hommes d’une époque et d’une société, mais aussi tous les fantômes qui l’ont créée… »
Mario Vargas Llosa (1936-2025)
J’ai découvert cette citation peu après la disparition de cet écrivain que j’aimais profondément. Sa manière de peindre le monde passe par la vérité des personnages, dans leurs nuances, leurs beautés, la genèse de leurs violences. Elle résume l’esprit des Nuits Nantaises. Une plongée dans l’évolution de notre société, de la délinquance, de la police, des mœurs, miroir des transformations des consciences, des codes sociaux, et des rapports humains, jusque dans l’intimité. Un regard cru, réaliste. Sans jugement.
L’Arménien raconte les années 80, l’élan d’une liberté débridée et l’essor musical d’une génération. Les dealers balbutiants du centre-ville ou des banlieues.
Le Sicilien explore les années 90, l’arrivée des mafieux de l’Est après la chute du mur de Berlin, l’utilisation des progrès scientifiques dans les enquêtes, et l’hécatombe du sida, regain de stigmatisation vis-à-vis de la communauté gay.
Le Nantais traverse les émeutes de 2005. Cet opus met en lumière l’explosion des trafics, des caïds qui imposent leur loi. Ce rêve brisé d’une société black-blanc-beur apaisée, portée par la victoire de la Coupe du monde de 1998.
Préquel des années 70, Greg Brandt revient sur le choc pétrolier, le chômage et la misère, les braqueurs de l’OAS, barons du Milieu, le syndicat des dockers, les bars à hôtesses, une police à la « papa », contrainte à fouiller les entrailles de la nuit pour faire surgir la vérité.
Les noces rouges poursuit la série par les années 2010. Emblématique, j’ai choisi de le placer pendant la crise des Gilets jaunes. Le roman emprunte son titre en clin d’œil au film éponyme de Claude Chabrol (1973), maître du scalpel visuel des hypocrisies sociales et des passions meurtrières d’une époque.
Dans le même esprit, Les noces rouges s’attache à des hommes et des femmes écorchés, pris dans les secousses de la déflagration #MeToo, les attentats islamistes, la violence des cités, les trafiquants prêts à tout pour récupérer des points de deal lucratifs, face à une police de plus en plus débordée.
Michel Piccoli, Claude Piéplu et Stéphane Audran livraient chez Chabrol une interprétation tout en intensité passionnelle et en trouble. Leurs ombres planent sur mes personnages, déchirés entre leurs devoirs, leurs désirs et leurs blessures. Souvent, Claude Chabrol parvenait à les rendre détestables, en révélant leur vénalité et leur hypocrisie. J’espère au contraire donner envie de les comprendre et de les aimer, dans leur vulnérabilité, leurs nuances, cette part d’ombre et de lumière qui les rend humains.
Stéphane Audran, avec sa voix grave et feutrée, apportait à ses rôles une élégance froide et une profondeur qui n’appartenaient qu’à elle.
Elle s’est éteinte le 27 mars 2018, laissant derrière elle des interprétations sensuelles et troublantes. Le choix de ce titre est aussi une façon de lui rendre hommage.
Pour ceux qui cherchent la part de vrai, je tiens à redire que si mes personnages puisent parfois leur origine dans le réel, je veille à ce que nul ne puisse être identifié. En mêlant profils, documentations et contextes, ils se transforment en figures symboliques. À titre d’exemple, je précise que je ne connais aucun galeriste à La Baule, ni aucun docker à Montoir.
Si la réalité sociétale nourrit les intrigues, Les Nuits nantaises sont avant tout des histoires humaines.
Celle de Greg Brandt, d’abord. Un homme qui n’avait pas vocation à devenir policier, pilier de justice, intuitif, sensible, et pourtant implacable lorsque cela devient nécessaire.
Celle de son fils adoptif, Loïc, orphelin de pères, dont la mère s’est donné la mort, sauvé du pire par Françoise, Greg et Dario.
Françoise, psychiatre jungienne spiritualiste, bourgeoise rebelle, soixante-huitarde malmenée par les hommes, jusqu’à sa rencontre avec Greg.
Dario, le Sicilien, narrateur de ce roman, meurtri par la mort de sa mère à sa naissance, frappé par son père, jamais épargné par la vie, qui lui fait payer chacune de ses erreurs.
Et puis Saïda, gamine des banlieues, blessée à jamais par la perte de celui qu’elle aimait. Figure centrale de ce roman, au point que j’aurais pu lui offrir son nom.
Enfin, ce sont les histoires d’hommes et de femmes jamais secondaires, emblèmes d’une décennie, destins cabossés portant le fardeau de leur naissance et de leur vécu.
Des êtres confrontés à eux-mêmes, tentant, comme chacun d’entre nous, de faire ce qu’ils peuvent avec ce qu’ils sont.
À la recherche de leur part de bonheur, dans la dureté éphémère de la vie.
Dimanche 11 novembre 2018 – 22 h 22
Restaurant L’Étoile d’Orient, Nantes
Les baguettes cliquetaient contre les bols de riz, le châteauneuf-du-pape choisi par Greg diffusait ses arômes de fruits et d’épices. Il a essuyé ses lunettes demi-lune avec sa serviette et s’est adressé à moi :
— Et toi, Dario, quoi de neuf ? T’as quasiment rien dit du repas.
J’ai jeté un coup d’œil vers Saïda. Nous étions convenus que c’est elle qui ferait notre annonce, alors j’ai parlé d’autre chose.
— J’envisage une expo photo sur la Sicile. Je compte m’y rendre dans les prochaines semaines.
— Ça te fait quoi de retourner dans ton île de naissance ? a demandé Greg.
J’ai lissé mon crâne chauve du plat de la main, mon pouce s’est attardé sur les cicatrices de brûlure sur mes joues.
— Je flippe un peu… En même temps, il faut que j’en finisse avec quelques plaies.
Pendant qu’il me resservait en vin, Françoise s’est mise à partager une anecdote sur un patient des années 80. Alzheimer troublait sa lucidité, je l’écoutais d’une oreille distraite et j’ai accroché le regard gris de Loïc. Comme s’il attendait mon feu vert, il s’est adressé à Saïda, avec l’aplomb d’un jeune lieutenant de la Crim’.
— Je vais être direct. Le mineur qui a mitraillé ton frère avec une kalachnikov ne parle pas français, il refuse de donner sa nationalité et prétend qu’on l’a forcé. Le patron et les clients du bar à chicha l’ont immobilisé lorsque l’arme s’est enrayée, ils n’ont rien d’autre à nous dire. Aucune caméra dans la rue, on a plusieurs dizaines de milliers de numéros de téléphone qui ont borné à cet endroit, c’est trop pour être exploitable.
Il s’est arrêté et a éludé ce qui l’avait relié à Hamed à l’adolescence.
— Nous sommes dans le brouillard. Mais je te le promets, Saïda, je trouverai les salauds qui ont assassiné ton frère.
Elle a froncé ses sourcils noirs.
— Hamed est mort comme il a vécu. Je n’ai pas eu d’échange avec lui depuis des années. Pour moi, il était perdu. Mais pour ma mère et mes frères, ce serait un soulagement de savoir que les meurtriers ne resteront pas impunis.
Ses paroles tranchantes ne dupaient personne. Sa sensibilité à fleur de peau qui m’avait fait tomber amoureux transparaissait dans sa voix. Il y a eu un silence.
— La kalach est partie au labo, a dit Loïc, espérons qu’elle livrera d’autres ADN.
J’ai eu la certitude qu’il ne disait pas tout. L’ancien flic opéré de la gorge a souri pour la même raison, puis lui a soufflé :
— Attends de voir qui reprend les points de deal d’Hamed à Bellevue, tu connaîtras les coupables.
Toujours un peu vexé lorsque son père adoptif le ramenait à l’époque où les enquêtes s’exonéraient d’ADN et de vidéo-surveillance, Loïc lui a simplement rappelé :
— Le découvrir est une chose, mais on devra aussi en apporter la preuve… Parce que les aveux « spontanés » à la mode bottin téléphonique des années 70, il ne faut plus y compter, vu que la poste ne les livre plus à Waldeck1 !
Greg a passé ses doigts dans sa longue chevelure blanche et a apprécié l’humour. Avec les années, ses paupières s’étaient alourdies, mais il avait conservé son sourire futé et son regard était empreint de la même acuité. Sentant qu’un truc couvait, Françoise détaillait Saïda.
— Tu n’as rien à nous dire ?
Les visages se sont tournés vers Saïda. Elle a serré ma main.
— Dario et moi, ça fait un moment qu’on est ensemble. On voulait attendre d’être sûrs de nous avant de vous en parler, mais les choses se sont un peu précipitées…
Greg et Françoise se sont redressés, il lui a enlacé l’épaule avec ce geste protecteur qu’il avait toujours. Saïda s’est rapprochée de moi.
— Nous allons nous marier. Et… j’attends un enfant.
Un instant, les émotions des souvenirs ont pris le dessus. Françoise a été la première à réagir, elle s’est levée, les traits illuminés de joie.
— C’est merveilleux ! Je le savais, je le sentais…
Elle a boité autour de la table ronde pour enlacer Saïda, puis elle a tourné la tête vers Loïc avec un air complice, mais son regard s’était déjà perdu dans un souvenir. Saïda a serré ma main plus fort. Conscient que l’existence nous en offre peu, j’ai savouré ce moment de paix et espéré que rien ne viendrait le briser. Saïda et moi étions entourés des personnes qui comptaient le plus pour nous, son frère était mort et nous allions donner la vie.
Le cycle me semblait équilibré.
Je voulais croire que le destin de notre enfant serait meilleur que celui d’Hamed. J’estimais qu’il tenait en partie entre nos mains… mais en partie seulement.
Françoise s’est rassise, puis Saïda a annoncé ce que j’avais accepté à contrecœur.
— Ma mère tient à ce que le mariage se fasse à Bellevue. En l’honneur de papa. Mais aussi pour montrer que même si Hamed a été tué, notre famille est bien vivante. Je n’ai pas pu refuser, elle a déjà réservé une salle au comité des fêtes.
J’ai lu la réprobation dans le regard de Greg. Loïc a souhaité savoir :
— Vous avez prévu la date ?
Saïda a cligné des paupières.
— Dans un peu plus d’un mois. Je ne voulais pas me marier avec un ventre rond. Déjà que je suis vieille pour être enceinte…
J’ai repris l’argument utilisé lorsque nous avions discuté de la pertinence de garder cet enfant, malgré les risques liés à l’âge de Saïda, et les cinquante ans passés qui feraient de moi un vieux papa.
— Janet Jackson vient de donner naissance à un garçon, à l’âge de cinquante ans. Ça te donne une marge, on aura même peut-être le temps de former une tribu !
Ma plaisanterie n’a pas déclenché l’hilarité espérée. Depuis l’annonce du mariage à Bellevue, Greg ne m’avait pas quitté des yeux.
— Tu viens à la partie de cartes, mercredi ?
J’ai acquiescé pour faire bonne figure. Mon esprit a vagabondé avec l’impression que quelque chose allait se produire. Greg a grimacé. Sans doute avions-nous le pressentiment de ceux qui ont assez frôlé la mort pour en reconnaître les signes quand elle rôde.
1Commissariat de Nantes.
Mercredi 14 novembre 2018 – 21 heures
38 jours avant le mariage
Appartement de Françoise et Greg, rue de Gigant
La bouteille de pastis apportée par Terry1 siégeait sur la table du salon. Le docker du port de Montoir arborait un T-shirt « Johnny pour toujours2 ». J’ai distribué les cartes de tarot en commençant par Marcel. Les épaules encore larges malgré ses soixante-dix piges sonnées, le boxeur black les a saisies avec avidité. Autrefois, ses poings avaient fait des ravages sur le ring de la Soucoupe à Saint-Nazaire, et l’arrière-salle clandestine de son troquet sur l’île Feydeau attirait aussi bien les voyous du milieu que les bourgeois en quête de sensations fortes. Marcel était un expert du poker, de la belote et du tarot, mais, depuis le début de la soirée, il manquait sérieusement de pot. Il a consulté ses cartes et m’a engueulé.
— Putain, le Sicilien, tu le fais exprès ! C’est quoi, ce jeu pourri que tu m’as encore servi ? Je passe, merde !
Il s’est adressé à Greg.
— Tu fais quoi, le Nantais, tu prends ou t’attends le déluge ?
Amusé, Greg a porté son pastis à ses lèvres. En raison du trou à la base de sa glotte, le moindre alcool dans ses poumons risquait de lui être fatal. Je l’ai regardé avaler. Il a posé son verre, retiré ses lunettes et m’a houspillé d’un ton moqueur qui a fait rire Marcel et Terry.
— Je fume plus depuis belle lurette, je lichaille plus, tout juste quelques verres de vin lors de repas entre potes. Quant à Popol, il se redresse quand il a le temps, et encore, souvent sur la béquille, alors faut bien vivre encore un peu, non ?!
Il a saisi la dame de cœur que je venais de retourner.
— Celle-là est pour moi ! Toi, tu vas épouser la plus belle femme de la terre, veinard !
Son air satisfait présageait qu’il allait encore nous ratisser, j’ai jeté un œil aux comptes pour estimer combien je lui devais. Terry s’est autorisé un commentaire.
— C’est sûr, elle est belle comme un cœur, Saïda.
Malgré lui, il a observé les brûlures sur mon visage.
Je savais ce qu’il pensait. Qu’est-ce qui pouvait attirer Saïda chez un type à moitié défiguré par les flammes ? J’avais souvent observé cette réaction lorsque nous sortions dîner. Mais chez Terry, la révulsion suintait la jalousie purulente. Vêtue d’une robe kimono, Françoise a posé une main évanescente sur l’épaule de Greg.
— Je vais méditer dans la chambre. Rejoins-moi quand tu auras fini de les plumer.
C’était son rituel pour tenter de repousser Alzheimer, elle nous a adressé un geste.
— Bonne nuit, Dario. À bientôt, Marcel. Au revoir, monsieur…
Malgré nos années à jouer ici, elle avait oublié qui était Terry. Nous l’avons saluée en organisant nos jeux. Greg a balancé la première carte et a levé les yeux vers Marcel.
— Le 21… Encore un petit qui va rejoindre ma gamelle.
L’ancien boxeur a haussé les épaules et l’a jeté sur la table.
— Perds pas ton temps. J’ai que trois atouts.
Il était capable de nous bourrer le mou. Terry et moi avons abattu nos cartes et Greg a ramassé la mise. La sonnette a retenti.
— Va ouvrir, m’a suggéré Greg, je garde ces lascars à l’œil. Des fois qu’il leur viendrait l’idée de nous la faire à l’envers.
Marcel a grimacé de ses belles rides.
— Si quelqu’un avait insinué ça à l’époque, je lui aurais proposé de sortir régler nos comptes dehors. Quand je pense que je t’ai vu arriver minot à la Sûreté !
Terry a approuvé, les yeux rieurs.
— Je suis d’accord, Greg. Tu prends des risques à nous insulter.
— Pax Romana, a capitulé mon ami, en leur resservant un pastis.
— Mégote pas sur le jaune, lui a prescrit Terry.
Loïc est entré, un peu essoufflé. Il m’a claqué quatre bises et a posé le dossier qu’il tenait sous le bras sur un coffre indien. Il a salué Marcel et Terry, embrassé Greg sur la joue, puis s’est assis près de lui.
— J’espère que tu leur mets la pâtée.
— J’ai de la chance, a humblement avoué Greg.
Marcel lui a lancé un regard accusateur et s’est adressé à Loïc :
— La chance ! Tu parles, ton paternel est une machine à calculer, il compte les atouts, les rois, les reines… Il se souvient de chaque pli. Alors il nous la met au tarot. Heureusement qu’on se rattrape au poker. Parce que là, le Nantais, il n’a jamais su bluffer. Quand il essaie, je le repère à la façon dont il triture son doigt sectionné !
Greg s’est massé la phalange.
— C’est donc ça, vieux salopard ! Tiens, prends cet atout et file-moi celui que t’essaies de planquer !
Nous avons échangé le pli en nous fendant la poire.
— Vous misez beaucoup ? a demandé Loïc.
— T’es flic, a répliqué Terry, tu devrais savoir que c’est interdit de jouer de l’oseille.
Loïc a remué sur sa chaise.
— Toi, le môme, a dit Marcel, faudra que je te trouve un surnom, un de ces quatre.
— Pourquoi pas le « Petit poulet » ? a lancé Terry.
Il régnait entre lui et Loïc une animosité que j’attribuais à leur rivalité au jiu-jitsu. Trentenaire sur le déclin à la boxe anglaise, Terry s’était tourné vers le MMA, il s’initiait au jiu-jitsu pour améliorer sa lutte au sol. Loïc a laissé pisser. Greg abattait ses atouts tel un métronome et nous débarrassait des nôtres. Terry s’est gratté le menton.
— Le gone, c’est pas mal, ça : le Gone3 ?
— Pas mauvais, a approuvé Marcel.
Loïc a soupiré sec. J’ai eu envie de leur dire de lui lâcher la grappe, mais Greg a mis fin à la séance de foutage de gueule.
— Au lieu de le charrier, vous feriez mieux de vous concentrer sur le jeu.
Il a étalé un roi et a continué à ramasser les plis. Loïc lui a glissé à l’oreille :
— J’ai besoin de ta mémoire. Ça concerne le meurtre d’Hamed.
Sa façon de marmonner montrait qu’il aurait préféré un entretien privé. Greg a posé ses cartes.
— J’ai confiance dans ceux qui sont ici, sinon je ne les recevrais pas. Certains ont flirté avec la ligne rouge, mais c’est prescrit depuis des lustres. Tout le monde est rangé des voitures. Alors, vas-y, accouche.
Un peu sur ses gardes, Loïc a avancé un nom.
— Reda Bakrim. Il était connu pour des vols dès ses quinze ans. Il est passé au trafic de cannabis dans les années 90. Tu l’as serré en 98 pour enlèvement et meurtre d’un concurrent. Il a écopé de quinze piges. Ses trois fils ont repris l’affaire, ils contrôlent la résine à l’est de Nantes.
Greg a réfléchi une dizaine de secondes.
— Ça fait des années que je n’ai plus entendu parler de Reda. Quand il est sorti du trou, on disait qu’il s’était tiré en Espagne, vers Malaga, ou un coin du genre.
Marcel a hoché la tête.
— Il venait jouer dans mon rade. Le bruit a couru qu’il était à la tête d’un trafic de drogue en banlieue d’Alger.
— Tout ce que je peux te dire, a continué Greg, c’est que ce gars était fondu. Il avait torturé le dealer avant de l’asperger d’acide encore agonisant. Reda s’était brûlé les mains, c’est en partie grâce à ça qu’on l’avait identifié.
Terry a bombé ses pectoraux.
— Les chiens ne font pas des chats. J’ai entendu parler des frangins Bakrim. Je peux même vous donner leurs blazes. Salah, le plus jeune, est troué du casque. On l’appelle « Turbo » parce qu’il adore les rodéos de bagnoles volées. Le deuxième, c’est le gros Rayan, dit « Fast Food ». Gamin, il dealait devant le McDo, place du Commerce. Il ne sait pas faire autre chose que baratiner des filles jusqu’à ce qu’elles lui cèdent de gré ou de force. Le plus vieux, c’est Amir, il est surnommé « Clooney ». À cause de son goût pour le café ou parce qu’il a la plus belle petite gueule du trio.
— T’en sais des choses pour un Nazairien, s’est étonné Greg.
— Je tape le carton une fois par semaine au bar le Rossignol, à Bellevue. Ça me permet de me refaire de ce que tu me repasses ici.
Il a de nouveau rigolé.
Loïc s’est penché en avant.
— Si je vous dis qu’ils essaient de virer les Marocains de Bellevue ? C’est pour ça qu’ils auraient fait buter Hamed.
Terry a croisé les bras.
— On en cause dans les chaumières.
— J’ai aussi entendu cette rumeur, a confirmé Marcel. Les Algériens veulent contrôler Bellevue. Ils se sont fait jeter des Dervallières par les Marocains, alors ils espèrent leur renvoyer la politesse. Une guerre de territoire, ça laisse toujours des macchabées sur le carreau.
Greg observait Loïc avec la tendresse d’un père.
— Qu’est-ce que tu attends de nous ?
— Si vous pouviez garder les antennes sorties et me rancarder ?
Marcel nous a offert son sourire aux belles dents blanches.
— On te laissera pas dans le pétrin, gamin. Si je sais quoi que ce soit, tu seras le premier au jus. Ces dealers, on ne leur doit rien.
Une approbation a fait le tour de la table. Ce qui devait être dit l’avait été, Greg m’a titillé.
— Eh bien, Dario, t’es devenu muet ? C’est le mariage qui t’a cloué le bec ?
— Tu sais, moi, ces embrouilles de voyous, c’est plus mon rayon. Tant qu’on ne touche pas à mes amis ou à la famille, je ne m’en mêlerai pas.
Une chape s’est abattue : on parlait du meurtre du frère de Saïda ! Greg m’a tiré de la panade en remplissant les verres pour porter un toast.
— À votre bonheur, à toi et à Saïda.
1Inspiré de Terry Malloy, le personnage de Marlon Brando dans Sur les quais.
2Johnny Hallyday est décédé dans la nuit du 5 au 6 décembre 2017, le lendemain de la mort de Jean d’Ormesson.
3Mot de la région lyonnaise pour désigner un gamin.
Jeudi 15 novembre 2018 – 1 heure
37 jours avant le mariage
Place Graslin
La fontaine était arrêtée, les arbres métalliques jetaient des lumières tristes. La démarche un peu chaloupée, je suis passé devant le Molière. Sous des parasols à gaz, quelques clients bravaient le froid en terrasse pour fumer leur clope. J’ai longé les colonnes du théâtre, puis descendu la rue Crébillon. Depuis son retour à Nantes, Saïda louait un grand appart sur la place Royale, avec une entrée indépendante pour les patients de son cabinet de psychiatrie. J’ai inséré la clé dans la serrure. En T-shirt blanc long et chaussettes de tennis, Saïda était assise sur le canapé, un livre à la main. Elle a replacé une mèche argentée de sa chevelure noire derrière son oreille.
— Ça s’est bien passé ?
Après des années d’abstinence, il m’arrivait parfois de picoler avec Greg. Saïda l’a immédiatement décelé. J’ai accroché mon aviateur dans l’entrée, retiré mes Converse par les talons, et je me suis laissé tomber à côté d’elle.
— Greg m’a délesté de cent euros. On a eu la visite de Loïc. À part ça, Françoise m’a paru plutôt en forme.
— Je la trouve moins dispersée. Greg est tellement aux petits soins avec elle.
Pour éviter le sujet de l’assassinat d’Hamed, je l’ai interrogée sur son bouquin.
— Tu lis quoi ?
— Libres enfants de Summerhill.
— C’est intéressant ?
— Alexandre Sutherland Neill raconte l’expérience d’une école fondée en Angleterre dans les années 20. Tu n’en as jamais entendu parler ?
— Le seul Sutherland que je connais, c’est le Donald des Douze Salopards et de MASH…
Elle a ri de son rire qui me faisait fondre. J’ai désigné la couverture du bouquin.
— Qu’est-ce qu’il a inventé de formidable, ton Sutherland ?
— Les élèves sont encouragés à devenir autonomes. Dès le plus jeune âge, chacun a le droit au respect de son individualité. J’adhère à cent pour cent. J’ai plus de réserves sur l’approche de la sexualité des enfants. Ces théories ont pourtant trouvé un certain écho dans les mouvements hippies.
— Je me souviens du dérapage de Cohn-Bendit dans Apostrophes au début des années 801. Heureusement qu’il s’en est excusé.
Trop jeune pour avoir vu l’émission, Saïda n’a pas relevé. Son intuition l’a ramenée à son frère.
— Loïc voulait parler de l’enquête à Greg ?
— Je croyais que ça ne t’intéressait pas ?
Elle s’est un peu agacée, alors j’ai parlé des soupçons qui pesaient sur les frères Bakrim. Le regard évasif, elle a semblé réfléchir.
— Amir Bakrim…
— Tu le connais ?
— On était dans la même classe au collège. Pour ne rien te cacher, il était fou de moi.
— Il te plaisait ?
— On a eu une amourette. Amir avait plus de charme que les autres garçons. Un jour, il a fumé une cigarette dans la cour. Un pion lui a demandé de l’éteindre, Amir la lui a balancée au visage. Quand j’ai raconté ça à la maison, papa m’a interdit de le fréquenter. Sa famille habitait sur le même palier, papa s’était fâché avec son père. Amir a continué à me tourner autour. Heureusement, je suis partie en école de coiffure. Ensuite, les Bakrim ont déménagé aux Dervallières. Je n’ai jamais revu Amir. Je doute qu’il se souvienne de moi.
Je me suis demandé à quel point elle y croyait.
— Ces flirts entre ados sont parfois les plus tenaces. Ce n’est pas à toi que je vais l’apprendre.
Ça me faisait bizarre d’être renvoyé à la jeunesse de Saïda. J’ai voulu savoir, moitié en blaguant, moitié sérieux :
— T’as eu beaucoup de boy-friends ?
Elle a haussé les épaules avec son petit sourire craquant.
— Un autre. Mais tu connais l’histoire.
Je savais de qui elle parlait2, alors je n’ai pas insisté. Elle a posé les mains de part et d’autre de mon visage. Son regard s’est arrimé au mien.
— Il n’y aura plus que toi dans ma vie.
J’avais toujours honte de ma tête cramée et de mes dix années de plus. Honte d’être ce que j’étais face à sa beauté, à la force qui lui avait permis de devenir une psychiatre reconnue qui écrivait des bouquins. Elle a posé ma main sur son ventre.
— Essaie de sentir, parfois, il bouge…
Je suis resté concentré, la paume sur cette légère proéminence. Je tentais d’imaginer les traits qu’aurait le bébé. Malgré moi, mon esprit revenait sur la relation de Saïda avec Amir. Elle a remarqué mon manque d’attention.
— Alors ?
— Je suis désolé. Il dort peut-être.
Elle a relevé son T-shirt.
— Pose ta tête là.
J’ai collé mon oreille contre sa rondeur, mes mains de chaque côté de ses hanches. Sa peau était douce et chaude. Savoir que notre enfant était là me remplissait d’émerveillement et de trouille. J’étais impatient de le tenir dans mes bras. Mais une question revenait sans cesse : serais-je à la hauteur ? Saïda paraissait si sûre de nous.
— Ne t’inquiète pas, m’a-t-elle rassuré. Tu seras un père formidable.
J’ai fermé les paupières pour intérioriser sa confiance. La peur restait accrochée. Ce n’était pas seulement de ne pas assurer, c’était une angoisse de perdre ces deux êtres pour lesquels j’étais prêt à donner ma vie. Saïda a remonté le T-shirt plus haut sur ses seins.
— T’as remarqué qu’ils ont grossi ?
J’ai plissé les yeux pour approuver.
— Ils sont magnifiques.
Elle a cambré le dos pour les gonfler encore.
— J’ai très envie de sexe, a-t-elle soufflé, dans un rire.
J’ai embrassé son nombril et mordillé le bout de ses seins. Elle s’est doucement mise à gémir. J’ai fait glisser sa culotte en coton le long de ses jambes. Ses pupilles brillaient de malice. Elle a écarté les cuisses et a appuyé sur mes épaules. Ma langue est descendue vers son pubis. Elle s’est mise à haleter. Ses mains ont saisi ma nuque. Elle a enserré mes joues avec ses cuisses et croisé les chevilles derrière mon cou. Ses soupirs se sont intensifiés. J’ai redoublé d’ardeur, je ressentais les vibrations de son excitation, et je ne désirais qu’une chose, lui donner du plaisir pour lui montrer à quel point je l’aimais. J’ai accéléré les caresses de ma langue. Il n’y avait plus que Saïda au monde. Je sentais chacun de ses frémissements. Son corps s’est soudain tendu, emporté par une vague.
Elle a émis un souffle de relâchement.
— C’est tellement bon…
J’ai posé le menton sur son bas-ventre. Son visage était lumineux.
— Quand j’étais jeune, a-t-elle dit, jamais je n’aurais imaginé qu’un homme puisse faire ça pour une femme.
J’ai dû admettre, un peu honteux :
— Et moi, je n’en aurais jamais eu l’idée. Il faut dire qu’on était biberonné aux films de John Wayne…
Elle a ri.
— C’est sûr ! Les héros virils et les femmes soumises. Heureusement que la société a évolué. Nous avons pris la parole, et personne ne nous la reprendra…
J’ai approuvé et nous avons partagé une complicité muette. Une seconde, j’ai craint qu’elle ne relance notre sujet de discorde, le seul qui nous avait entraînés dans une confrontation sans issue. Sur l’instant, je me sentais prêt à lui céder, mais, au lieu d’en parler, elle a posé sa main sur ma joue brûlée. J’ai souri pour masquer ma gêne, le résultat ne devait pas être très persuasif.
— J’aime tes cicatrices, Dario. Les brûlures de ton visage et les marques dans ton dos. Je les aime parce qu’elles ont forgé ce qu’il y a de plus beau en toi. Ta douceur, ta gentillesse, ta générosité… L’enveloppe n’a aucune importance à mes yeux.
Elle a suivi les contours de ma peau meurtrie du bout des doigts et y a déposé un baiser. J’ai pris la parole d’une voix chancelante :
— Quand j’étais môme et que mon père me flanquait des raclées, je me retenais de pleurer, j’essayais de deviner ce qu’il attendait de moi. Je voulais regagner son amour, malgré la mort de ma mère à ma naissance. J’ai finalement saisi que je n’y pouvais rien, et je me suis mis à le haïr. Je crois que je rêvais de le tuer. Il m’a fallu du temps pour comprendre que le détester n’était qu’une autre forme d’attachement. Aujourd’hui, il n’y a plus cette colère en moi, même si parfois elle se réveille face à l’injustice. Mais j’ai fait la paix avec lui, c’est pour ça que je dois retourner en Sicile.
Elle a baissé son T-shirt.
— Ton père n’est pas parvenu à t’inoculer sa haine. Plus tard, l’incendie a consumé le pire qu’il restait en toi. J’ai eu la chance d’être là pour récolter le meilleur.
J’allais lancer une de mes boutades, elle m’a embrassé pour me montrer que c’était inutile. Il y a eu dans son baiser quelque chose de brutal. Elle a pressé ses petites paumes contre les miennes.
— Allons-nous coucher. J’ai envie qu’on fasse l’amour dans notre lit.
Pendant qu’elle m’entraînait vers la chambre, j’ai songé à Amir Bakrim, cet amour de jeunesse qui avait le sang de son frère Hamed sur les mains.
1En 1982, les propos Daniel Cohn-Bendit sur l’enfance dans l’émission Apostrophes provoquèrent un vif scandale médiatique.
2Voir L’Arménien, même auteur, même collection.
Vendredi 30 novembre 2018 – 12 h 30
22 jours avant le mariage
Centre-ville de Nantes
Malgré l’organisation de mon séjour en Sicile, j’avais accepté l’invitation de Greg dans un restaurant proche de l’externat des Enfants nantais, parce que Loïc devait nous rancarder sur l’enquête. Il était convenu que Saïda déjeune avec Françoise, pour ne pas la laisser seule. Cours des 50-Otages, des Gilets jaunes s’étaient réunis, d’autres convergeaient vers la préfecture. Autour d’une dizaine de camionnettes stationnées le long de la rue de Strasbourg, des CRS casqués étaient prêts à intervenir en cas de dérapage.
Greg avait choisi une table contre un mur en pierres. J’ai pris son chapeau posé sur une chaise et l’ai placé sur le coin de la table, puis je me suis assis à côté de Loïc, qui était en train d’objecter.
— Je ne suis pas d’accord. En foutant le bordel, les Gilets jaunes bloquent aussi les commerces. D’une certaine façon, ils aggravent les difficultés de ceux qu’ils prétendent défendre.
Greg a aussitôt répliqué.
— Mets-toi à la place des routiers. Cette taxe sur le gazole va leur scier les pattes. Pense aux exploitants agricoles à qui l’Europe impose des contraintes sans leur donner les moyens de les appliquer. Les gens en ont ras le bol des normes. Un jour, nos politicards payés par ceux qui galèrent à finir le mois, trouveront le moyen de leur facturer l’air qu’on respire !
Loïc s’est agacé.
— En vieillissant, tu deviens un véritable anarchiste !
Greg a tapoté la table, un sourire sur ses lèvres.
— Tu te trompes, je l’ai toujours été !
D’une pirouette, il m’a envoyé la patate chaude.
— Et toi, Dario, t’en dis quoi de tout ça ?
J’ai réagi spontanément.
— Je me suis toujours défini en révolutionnaire entrepreneur.
Greg a éclaté de rire.
— T’as raison, c’est important de savoir définir qui on est.
Loïc a levé les yeux au ciel pour contenir son exaspération face à deux incorrigibles fossiles. Il a consulté sa montre.
— Avec tout ça, je dois être à Waldeck1 dans quarante-cinq minutes.
— Dans ce cas, a dit Greg, mieux vaut passer la commande.
Il a fait signe à un collègue retraité qui s’était maqué avec la patronne. L’ex-flic a rappliqué, torchon sur l’épaule.
— On est ric-rac, qu’est-ce que tu nous conseilles ? a demandé Greg.
Suivant les suggestions, nous avons choisi trois rillettes de sardines et des joues de porc confites, que Greg a assorties d’un crozes-ermitage. Le patron s’était à peine éloigné que Loïc s’est lancé.
— On a coincé Salah, le plus jeune des frères Bakrim.
— C’est le tireur qui a parlé ? ai-je demandé.
— Non, lui, on l’interroge avec un interprète. Il répète qu’il a été forcé pour protéger un ami algérien, mineur aussi.
— Tu crois que c’est vrai ?
— On a déjà validé son âge et sa nationalité. Pour le reste, je n’en sais rien. Les Bakrim l’ont peut-être commandité. Il pensait buter Hamed, puis se barrer en menaçant les consommateurs avec la kalach. Elle s’est enrayée et il s’est fait cueillir. Maintenant, il flippe que les frangins lui fassent la peau s’il les balance.
Greg a approuvé.
— Si les rejetons tiennent du paternel, ils le descendront sans hésiter.
Une serveuse est arrivée avec la bouteille. Elle l’a débouchée, fait goûter à Greg, qui a hoché la tête. Dès qu’elle est partie, il a repris la discussion.
— Et l’arme ?
— Pas d’autre ADN que celle du gamin. La kalach est inconnue, probablement passée par une filière des pays de l’Est.
Je commençais à m’échauffer.
— Alors, explique-moi comment vous avez fait tomber Salah pour le meurtre d’Hamed.
Loïc m’a adressé ce regard amusé et indulgent que provoquait mon impétuosité. Lui et moi partagions le fait d’avoir été des mômes battus. À son adolescence, Greg et Françoise avaient endossé les rôles de parents, j’étais devenu une sorte de grand frère et Saïda une sœur. Nous formions une famille au sens noble du terme, parce que nous nous étions choisis.
Loïc m’a doucement souri.
— Qui a dit qu’on l’avait chopé pour ça ?
Il a été coupé par l’arrivée du patron, qui nous apportait les entrées.
— Vous allez vous régaler, c’est ma femme qui les prépare.
— Merci, Michel, fais-lui nos compliments, a répondu Greg, expéditif.
Comprenant qu’il tombait mal, l’ancien flic s’est éclipsé. Loïc nous a observés, rappelant qu’il lui était interdit de nous révéler les dessous d’une enquête en cours. Il le faisait parce que ça impliquait Saïda. Il m’a fixé.
— Vous vous souvenez que le surnom de Turbo lui vient de son béguin pour les grosses cylindrées. Eh bien, on l’a collé sous surveillance. Il se croit tellement intouchable qu’il a volé un Range Rover. Avec un pote, ils se sont fait un road trip jusqu’à Poitiers, où ils avaient rendez-vous pour une transaction. On n’a pas perturbé leurs petites affaires…
Il a bu une gorgée de vin.
— On les a arrêtés au péage du Bignon. On a fait en sorte que ça ressemble à un banal contrôle douanier. Salah a présenté de faux papiers et a prétendu que la caisse était louée. J’ai rarement vu un type mentir avec autant d’aplomb.
— Résultat ? a coupé Greg, en fourrant une tartine de rillettes dans sa bouche.
— On a trouvé un fusil Colt AR15 dans une housse de guitare, deux téléphones portables, un chéquier volé, et une liste de noms avec des numéros. On travaille dessus.
J’ai manifesté mes doutes.
— Ils risquent combien ?
Il a jeté un œil vers Greg.
— Quinze à vingt-cinq mois par tête de pipe. Peut-être aménagés par un JAP2.
Ce genre de verbiages entre initiés m’énervait.
— Ça signifie quoi en jargon clair ?
— Qu’ils pourront sortir de taule munis d’un bracelet électronique. En attendant, on les garde pendant l’instruction. Ça met le moins équilibré des Bakrim hors d’état de nuire…
Je me sentais de plus en plus tendu.
— Les deux autres sont au courant ?
Loïc a hoché la tête en mastiquant.
— J’espère que ça les calmera.
Greg a posé les coudes sur la table, une ombre dans les yeux.
— Hamed hors jeu, ça laisse toujours ses points de deal à poil à Bellevue.
Loïc a approuvé et précisé :
— C’est pour ça qu’on a ciblé Turbo. Le chef des stups pense que c’est lui qui organise les go fast3. En coupant leur appro, on les met à sec, au moins un temps.
Je n’y voyais rien qui puisse me réjouir.
— Ça me paraît court pour sabrer le champagne !
Ils se sont consultés du regard. Greg s’est essuyé la bouche avec sa serviette. Il a pris la relève, avec gravité.
— Écoute, Dario, si les frères Bakrim ambitionnent d’accaparer des points de deal au détriment des Marocains, toutes les occasions seront bonnes pour frapper les esprits à Bellevue.
Loïc en a remis une couche.
— Dans le clan d’Hamed, il y aurait une lutte en cours, on parle d’un de ses frères sorti de taule pour prendre la suite. Tout le monde sait que Saïda est leur sœur. Les Bakrim pourraient saisir l’occasion de ton mariage pour marquer leur territoire.
Nous y étions. Ils voulaient me dissuader de maintenir la célébration à Bellevue. J’avais senti leur opposition dès que Saïda l’avait annoncé. Moi-même, j’avais éprouvé une sensation de danger. Conscient de ma connerie, j’ai tenté de résister.
— Vous me faites marrer. La cérémonie est dans moins d’un mois, comment je suis censé expliquer ça à Saïda ?
— Ma foi, a admis Greg, connaissant son caractère, j’en ai aucune idée. Mais crois-moi, si ça tourne mal, tu t’en mordras les doigts toute ta vie.
Son expression portait le fardeau des drames qu’il n’avait pas pu empêcher. Loïc et Greg restaient suspendus à mes lèvres. Le brouhaha des clients flottait dans l’air. J’ai soupiré.
— Je vais essayer de lui faire entendre raison.
1Commissariat de Nantes.
2Juge d’application des peines.
3Transport rapide consistant à convoyer la drogue dans des voitures puissantes pour échapper aux contrôles.
Mardi 4 décembre 2018 – 14 h 30
18 jours avant le mariage
Centre-ville de Nantes
J’avais attendu que nous sortions de l’échographie. J’espérais que la vue du bébé augmenterait l’instinct protecteur de Saïda. Elle tenait l’image de notre enfant dans les mains. Son sourire exprimait ce qu’avait assuré l’obstétricienne : la morphologie fœtale était normale et Saïda se portait à merveille. Une future maman « épanouie », avait-elle conclu, avec une insinuation à peine voilée sur notre harmonie intime. Nous avons longé la Loire au niveau de la piscine de l’île Gloriette.
— Saïda, il faut qu’on parle.
Elle a fait la sourde oreille, les yeux sur le cliché. Le parking de la Petite-Hollande était bourré de bagnoles garées à touche-touche. Des poubelles réduites en amas de plastique témoignaient des affrontements des Gilets jaunes avec la police, contrainte d’utiliser les gaz lacrymos pour disperser la foule. À Paris, la guérilla urbaine avait atteint son paroxysme avec le saccage de l’Arc de Triomphe par un groupe de manifestants en fureur. On comptait plus de quatre cents interpellations et des centaines de blessés. J’ai réitéré un peu plus fort :
— Tu m’écoutes ? Il faut qu’on discute sérieusement du mariage.
Elle a relevé la tête.
— Tout est planifié, Dario. Qu’est-ce qui te tracasse encore ?
— Bellevue, ai-je dit frontalement. Je crois que ce n’est pas raisonnable d’y maintenir la soirée.
Elle s’est arrêtée net.
— Je ne comprends pas.
— Greg et Loïc pensent que c’est imprudent. T’es au courant qu’un de tes frères va reprendre le trafic d’Hamed ? Pourquoi tu m’as caché ce frangin en tôle ?
— S’il s’agit de Nour, il ne fait plus partie de la famille. Papa l’a exclu lorsqu’il s’est fait arrêter pour meurtre. Aucun de nous ne lui a adressé la parole depuis qu’il est sorti de prison. Mes autres frères et ma mère changent de trottoir quand ils l’aperçoivent. On n’a plus rien à voir avec lui.
— Peu importe, Loïc estime que ça fait de toi une cible des frères Bakrim.
— Eh bien, Loïc n’a qu’à les boucler, s’il pense qu’ils sont nuisibles.
J’ai contré sa mauvaise foi.
— Tu sais bien que ce n’est pas si facile. Il ne peut rien sans preuve.
Elle s’est énervée.
— Maman a tout préparé, elle répète que ce sera un des plus beaux jours de sa vie. On va être mariés par un adjoint au maire qui était à l’école avec Hamed. Tu ne t’en rends pas compte, Dario, mais tu es un photographe connu. Notre mariage là-bas, ça représente énormément pour maman, mais pas seulement. Ça montre qu’il est possible de réussir. Nous sommes le symbole que rien n’est écrit, que l’ascenseur social – pardon d’utiliser ces mots, mais ils ont leur importance –, oui, il montre que l’ascenseur social marche encore en France, si on s’en donne les moyens. Même pour une beurette et un migrant sicilien !
J’étais étonné par sa virulence. Son expression s’est adoucie.
— Ce quartier était sympa quand j’étais jeune. Si certains l’ont gâché, une majorité de gens travaillent, ils ont le droit à leur portion de bonheur. Greg connaît bien Bellevue, je ne comprends pas qu’il te conseille ça.
J’ai rappelé l’évidence.
— Il a peur pour nous.
Elle a lâché un rire moqueur.
— Greg Brandt a les pétoches, ce serait nouveau ! Dis-lui de ma part qu’il n’est qu’une lavette ! Quant à Loïc, qu’il nettoie les halls d’immeuble, plutôt que de céder du terrain à ceux qui pourrissent la vie des habitants. Parce que tu vois, Dario, si on renonce, ce sont eux qui gagnent. Et moi, je refuse de capituler devant ces trafiquants.
Il y avait dans ses propos une amertume que j’avais rarement perçue. Pour la première fois, j’y ai décelé un peu d’orgueil. J’ai gardé ça pour moi et tenté d’argumenter.
— Je te comprends. Tu as raison sur le fond. Mais est-ce que ça en vaut le risque ? Si quelque chose tourne mal, on ne pourra pas revenir en arrière.
Elle a exhibé l’échographie de notre bébé.
— Regarde-le. Je refuse de passer le reste de ma vie à me dire qu’on s’est laissé intimider par Amir Bakrim. Ce n’est pas l’exemple que nous devrons donner à notre enfant. Il faut que notre courage soit la graine qui s’épanouira en lui. Voilà ce que je veux pour lui, Dario. C’est notre devoir de parents.
J’ai vu à quel point elle était résolue. Le fait qu’elle personnifie la menace m’a suggéré qu’il y avait des choses qu’elle ne m’avait pas avouées sur sa relation avec Amir. Mais il était inutile d’insister, alors j’ai gardé la porte entrouverte.
— Réfléchis encore. Il ne s’agit pas juste de nous. Il y aura des familles, des enfants…
Elle a soupiré, mais sa détermination restait intacte.
— Je sais que tu veux me préserver, mais je ne changerai pas d’avis. Mes frères vont organiser un service d’ordre. Greg et Loïc seront là, tu as invité Marcel et son ami Terry. Je pense qu’on sera suffisamment protégés. Pars tranquille à Palerme et reviens-moi avec de belles photos.
Samedi 8 décembre 2018 – 15 h 30
14 jours avant le mariage
Palerme, Sicile
