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Attention ! Jeux dangereux...? Liberté de moeurs, influences des médias et réseaux sociaux, vengeances sur fond de transmission du sida : plusieurs intrigues s'entremêlent dans le contexte d'une France du début des années 2000 où internet et les sites de rencontre entrent dans les usages. Ce Roman inspiré de faits divers bien réels propose une balade sociale en Vendée, à Nantes, à Paris, en Picardie, au Cap d'Agde... Dans une petite ville du Nord, un coiffeur est assassiné sans mobile apparent. Près de Nantes, en Vendée, les corps d'un jeune couple réputé sans histoires, sont découverts immergés dans un marais. A priori aucun rapport entre ces deux affaires qui font la une des journaux. Aucun rapport non plus entre la soeur de l'immergée du marais et l'ami du coiffeur qui, chacun de leur côté, ne croient pas aux conclusions des enquêtes. Il s'avère que les victimes ne sont pas les oies blanches décrites par la presse sous le coup de l'émotion, que leurs vies très privées recèlent quelque liberté prise avec la morale, jusqu'à se demander si les crimes en sont vraiment. Trois intrigues indépendantes qui fusionnent peu à peu pour montrer que la partie non dite dans la rubrique "faits divers" des journaux livre une lecture très différente des circonstances d'un crime et de la personnalité de ses protagonistes. Car tout le monde a ses histoires intimes, les victimes aussi ! Ce roman est inspiré de faits réels librement transposés dans leur époque et leur situation géographique. Les deux principaux faits se sont déroulés juste avant le passage aux années 2000. Les décisions de justice prises sous influence médiatique par un jury populaire avaient transformé le fait divers en fait de société et amené la presse à s'interroger sur la façon de rapporter ces informations. JF Marival, intervenant dans une école de journalisme, avait travaillé ce thème avec ses étudiants.
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Seitenzahl: 337
Veröffentlichungsjahr: 2021
Ce roman est inspiré de faits réels librement transposés dans leur époque et leur situation géographique.
Les deux principaux faits, devenus faits divers, se sont déroulés juste avant le passage à l’an 2000.
Une femme jugée pour avoir fait assassiner son ancien amant qu’elle suspectait de lui avoir transmis le virus du sida, avait été acquittée.
Faire appel d’une décision de justice rendue par un jury d’assises était alors impossible.
La décision prise sous influence de l’opinion publique et médiatique par un jury populaire avait transformé le fait divers en fait de société.
Elle avait surtout amené plusieurs organes de presse soucieux d’objectivité, à s’interroger sur la façon de rapporter ces informations.
Jean-François Marival, journaliste et intervenant durant plusieurs années dans une école de journalisme, avait longuement travaillé ce thème avec ses étudiants.
« La mémoire interdite » (première version). Ed. Les Encres. Décembre (2002). La maison d’édition Les 2 encres ayant cessé ses activités en mars 2018, réédité chez BoD en décembre 2020.
« Globe ». Ed. d’Orbestier (2004) ; réédité au format poche, collection Bleu Cobalt en 2017.
« Histoires pêchées dans les ports de Vendée », nouvelles, éditions de l’Etrave (2006)
« Régénérescences », éditions de l’Etrave (2011)
Préambule
(Leila-Sacha)
(Sacha)
(Nina)
(Patrice)
(Sacha)
(Nina)
(Sacha)
(Nina)
(Sacha)
(Patrice)
(Nina)
(Patrice)
(Nina)
(Sacha)
(Nina)
(Sacha)
(Nina)
(Sacha)
(Nina)
(Patrice)
(Sacha)
(Nina)
(Sacha)
(Patrice)
(Nina)
(Sacha)
(Nina)
(Sacha)
(Patrice)
(Nina)
(Sacha)
(Patrice)
(Nina)
(Sacha)
(Nina)
(Sacha)
(Patrice)
(Nina)
(Sacha-Leïla)
(Leila)
41(Patrice-Madeleine)
(Nina)
(Sacha)
(Nina)
(Sacha)
(Patrice)
(Nina)
(Sacha)
(Patrice-Madeleine)
(Leila-Nina)
(Sacha)
(Patrice)
(Nina)
(Patrice)
(Sacha)
(Nina)
(Patrice)
(Sacha)
(Leila)
(Nina)
(Patrice)
(Sacha)
(Nina)
(Sacha)
(Patrice)
(Nina)
(Madeleine-Patrice-Nina)
(Sacha)
(Madeleine)
(Leila-Alain)
(Gwladys)
(Alain)
(Sacha)
Epilogue
- On devrait quand même faire attention !
- A quoi ? …
- Tu sais bien mon Léo. Même avec un stérilet, rien de garanti à 100 %. Pas envie de me retrouver enceinte… Sans compter les saloperies qui traînent. On a beau se faire confiance…
Leila avait dit ça presque distraitement. Son calme, son assurance, cette maîtrise d’elle-même après des instants pareils, me laissaient pantois… Moins de deux minutes plus tôt, elle criait encore, « Encore ! » ; semblait sublimée par les sens, transportée très loin dans une indicible osmose avec le plaisir.
Ses retours si fulgurants à des préoccupations somme toute basiques avaient le don de me rendre perplexe. À me demander si elle n’en rajoutait pas un peu avec ses jouissances très démonstratives. Si tout simplement elle ne feignait pas l’extase.
Un truc de femme pour flatter mon orgueil de mâle.
Je ne voyais pourtant guère de logique à cette éventualité.
L’amour que nous faisions ensemble pouvait durer très longtemps. Et Leila y mettait vraiment du sien pour prolonger ce qui était, de toute évidence, un réel bonheur. Non, s’il s’agissait d’une comédie, elle y accorderait moins de temps. Me solliciterait moins souvent aussi. Voire pas du tout.
- Tu ne dis rien toi. On dirait que tu t’en fiches. C’est vrai quoi, j’ai une frousse bleue des complications de ce genre, avec les maladies et tout ça. Rien que d’y penser… Bouh ! J’en ai des frissons. Et puis Alain, bien qu’il soit un inconditionnel du libertinage, n’apprécierait pas du tout ! Je ne veux surtout pas l’exposer à ça… Elle insistait. Moi, encore haletant après notre corps-à-corps marathon conclu au grand galop, je flottais toujours dans une bulle de volupté, incapable d’aborder tout autre sujet de conversation que celui du sexe.
- La prochaine fois, je ne veux plus que tu viennes comme ça en moi. On fait comme avec les autres : on joue couvert. Surtout qu’il y a plein de trucs marrants à faire aussi avec les préservatifs. Si tu ne vois pas quoi, je t’en montrerais… D’accord ?
Mon attention atteinte par la hardiesse coquine de cette doléance, j’ai réussi à bredouiller une réplique.
- Comme tu veux, pourvu qu’il y ait des prochaines fois…
La réponse parut lui convenir. Elle absorba ma bouche avec une gourmandise que rien ne semblait susceptible d’assouvir. Dans le même mouvement, elle sauta hors de mon lit pour filer vers la salle de bain. Légère, nullement embarrassée d’un quelconque sentiment de culpabilité. Non, impossible vraiment ; cette femme se révélait incapable de simuler le plaisir. Elle le prenait, le partageait. C’était simple. Simplement bon.
Leila est une femme mariée. Alain est son mari. Tous les trois, nous partageons désormais une amitié aussi étrange que complice.
La première fois que j’ai vu Alain, c’était à l’occasion d’un pot offert par l’une de mes apprenties, reçue à son examen du CAP. J’avais été très gêné. La relation à la fois amicale et professionnelle entre sa femme et moi s’était ouverte au registre sexuel, tout juste une semaine plus tôt.
Nous avions fait l’amour, presque par surprise, en tout cas pour moi, puis recommencé tous les jours où le travail nous avait réunis, soit tous les jours, sauf le dimanche.
Dans l’exiguïté de la pièce, autour de ce pot agrémenté d’amusegueules, j’avais cherché à éviter l’époux cocufié. Même si c’était plus par la volonté de sa femme que par la mienne.
Très amusé par mon attitude, Alain avait cru bon m’aborder pour me mettre à l’aise, m’apprenant qu’il n’ignorait rien de la nature de mes ébats extraprofessionnels avec Leila. Qu’il en connaissait même quelques détails parmi les plus croustillants. Sous la douche où elle était venue me retrouver la première fois, sur le parking avec un plaisir décuplé par l’excitation du risque encouru d’être surpris, sur l’un des fauteuils du salon de coiffure où, pour la première fois, nous avions vraiment pris notre temps…
Alors, comme ça, elle lui racontait tout. Ce qui avait eu pour effet de me mettre encore plus mal à l’aise.
Je m’appelle Sacha Pozzi, j’ai 37 ans, je suis coiffeur.
Pour l’amour supposé d’une femme qui m’a quitté après quelques mois de vie commune, j’ai posé un jour mes valises, mes ciseaux et ma destinée en bordure d’océan, à Saint-Gilles-Croix-de-Vie. Il y aura bientôt huit ans de cela.
Saint-Gilles-Croix-de-Vie est une petite ville de la côte vendéenne, à la fois portuaire et balnéaire, paisible et vivante. Elle occupe les deux rives de l’estuaire d’un fleuve joliment nommé La Vie. L’endroit est à la fois plein de charmes et de rudesses. Des contrastes éprouvés jusque dans les personnalités de quelque 25 000 habitants. Des gens de mer qui finissent par se connaître tous, plus ou moins.
Je n’y avais jamais mis les pieds auparavant. On y rencontre beaucoup de matelots. Des artistes aussi, peintres ou photographes à l’affût d’une lumière toute particulière, musiciens et mélomanes se retrouvant dans les bars branchés jazz. L’été, les touristes dorent sur la plage ou frissonnent sous de fraîches ondées venues du large, selon les humeurs d’un océan tantôt gris, tantôt bleu. Tout cela dans une ambiance de port de pêche et de plaisance.
Je me suis senti respirer ici. Même après l’échappée de celle qui m’avait attiré là. Elle en était partie. J’y suis resté.
Je suis le petit-fils d’un immigré italien. Du sud de l’Italie.
Au plus fort de sa vitalité d'homme puissant et travailleur, mon grand-père était venu en France avec ses huit enfants, au milieu des années 50.
Sevré de soleil et de grand air, il avait usé sa nature ardente dans les mines de charbon du Nord et du Pas-de-Calais. Cela n’a rien d’une image. Il en est vraiment mort, bien avant l’âge de la retraite, sans avoir jamais revu sa Calabre natale.
Une indestructible solidarité filiale s’est constituée autour de ce sacrifice. J’en ai bénéficié très directement.
Ma famille, longtemps inquiétée par ma volonté de devenir danseur ou comédien, est à la fois rassurée et fière de moi aujourd’hui. Sans m’interdire de suivre mes formations artistiques, elle avait su me convaincre d’apprendre, en un parallèle prioritaire, ce qu’elle appelait « un vrai métier ».
De ce côté-là, plus la moindre inquiétude pour elle depuis que je dirige, sur un quai de La Vie, mon propre salon de coiffure. Depuis huit ans déjà.
En fait, mon ancien patron, au moment de se retirer, m’avait proposé la reprise de son affaire. Il m’aimait bien, comme il le démontra avec les conditions inespérées de son offre. Un véritable cadeau justifié par la hantise de voir après lui, sa boutique entre les mains « d’un gougnafié » disait-il. Comme s’il avait confié en partant le destin d’un être cher.
Le banquier était un client. Il estimait m’être redevable en raison des subterfuges lui permettant de cacher encore quelque temps sa calvitie progressive. Il m’avait prêté une partie de l’argent nécessaire, sans trop insister sur les garanties que j’étais loin de réunir. Et c’est là qu’intervient la solidarité familiale.
Trois de mes oncles Pozzi se sont associés dans « l’affaire » avec moi, en réunissant la part manquante du capital.
En contrepartie, j’ai dû céder sur le choix de l’enseigne imposée par les tontons : « Pozzi tifs ». Pour un salon de coiffure, ils trouvaient ça génial. Aujourd’hui encore, ça me semble carrément balourd.
Je suis donc le patron du salon de coiffure « Pozzi tifs ». Il emploie une demi-douzaine de personnes, certaines en renfort pour les mois d’été et l’afflux des touristes. Ici, entre juin et septembre, il arrive que la population, dopée par le tourisme, soit multipliée par dix.
C’est à la faveur de ce renfort estival que Leila a intégré mon personnel. Elle est belle Leila. J’ai prolongé son contrat pour l’automne. Puis elle a accepté une embauche définitive. Je dis bien accepté. Car Leila n’a nul besoin de travailler. Alain, son mari, consacre son temps à faire de l’argent dans la prospection immobilière. Nullement vital donc son salaire de shampouineuse, même si cela lui procure « un nécessaire sentiment d’indépendance » dit-elle.
Je ne couchais pas encore avec elle lors de sa prolongation d’embauche au-delà de l’été. Moi, je tenais à garder dans mon salon de coiffure cette quadragénaire, pour un motif purement mercantile. Plus sensuelle que parfaite d’un point de vue physique, d’humeur enjouée et positive, aguicheuse sans vraiment le vouloir en raison d’une aisance innée, elle avait fait par sa seule présence dans l’équipe, progresser de façon spectaculaire la part de clientèle masculine qui faisait jusque-là défaut au chiffre d’affaires.
A ce moment-là, j’entretenais des rapports assidus avec une apprentie, pas plus jolie que ça mais très coquine, une autre avec une serveuse du bar voisin. La volatilité sans exclusive de nos relations convenait à chacune. En toute transparence vis-à-vis de ces partenaires aussi libres d’esprit que je l’étais moi-même, mon indéfectible passion pour les femmes ne souffrait d’aucun relâchement.
Bien agréable mais sans avenir…
Mon apprentie coquine a eu son examen. Elle est partie pour travailler ailleurs. La serveuse s’est trouvé un fiancé et, à deux mois du mariage, m’a signifié que, toute fiancée dispersée qu’elle fut jusque-là, elle concevait devenir une épouse fidèle.
Rien de tout cela n’avait échappé à Leila qui, un soir après la fermeture, m’avait rejoint sous la douche installée dans le vestiaire. Elle y avait mis tant de naturel que tout s’était passé comme si elle me gratifiait simplement d’un shampoing supplémentaire.
- Alors comme ça tes petites amies délaissent une si belle affaire, avait-elle dit, en enserrant fermement mon sexe avec la main, sans détourner son regard du mien.
- Ce n’est pas une raison pour te sentir obligée. Tu sais, je ne suis pas un animal. Je maîtrise les périodes d’abstinence inhérentes au célibat.
- Mais si, tu vois, nous avons tous un côté animal. Pourquoi s’en défendre ? avait-elle susurré.
Déconcertant, mais terriblement excitant. Me défendre ? Je n’y avais pas songé…
Très sincèrement, je n’avais pensé à aucun instant qu’elle puisse s’intéresser à moi. Je ne suis pas très grand, pas très beau, pas très costaud non plus. J’ai été marié une fois, très jeune. Ma femme est partie avec un ancien patron alors que nous projetions un premier enfant.
La deuxième union, libre, celle pour laquelle j’étais arrivé sur les rives de la Vie, avait fait long feu elle aussi. La belle avait mis les voiles, au sens propre comme au figuré, avec un skipper qui avait eu ses heures de gloire dans la course au large, avant de se recycler dans le convoyage des voiliers de plaisance construits dans les chantiers de Saint-Gilles-Croix-de-Vie.
Pas terrible pour l’assurance masculine.
J’étais alors un sentimental. Ainsi étais-je sorti meurtri de ces deux expériences. En réaction, je m’étais donc promis au célibat et m’en tirais plutôt bien, papillonnant, mettant un terme à toute relation dès le premier signe d’attachement. Sans doute le fait de jouir d’une certaine notoriété avec ce statut de chef d’entreprise, favorisait- il mes rapports avec les femmes. Mais pas seulement. Je les aimais comme des amies, des amies très intimes. Car l’amitié franchissait souvent les limites généralement fixées par les morales de tous poils. Ce « désir amical », elles le justifiaient souvent par une « attirance pour mon côté artiste », disaient certaines d’entre elles.
- Elles aiment ta douceur, ta sensibilité, la part féminine qui est en toi, tentait parfois d’expliquer Leila
Peine perdue car je me moquais bien de donner une explication à ces amitiés particulières que d’aucuns réprouvent mais, j’en suis convaincu, envient en secret. Pour moi tout allait bien comme ça.
N’ayant pas une très haute opinion de mon pouvoir de séduction, je ne m’aventurais pas pour autant à tourner autour de femmes qui me semblaient toucher l’absolu féminin.
Aussi avais-je été surpris, ce soir-là, de voir Leila ouvrir la porte de la douche, me regarder avec un vrai sourire de connivence, se déshabiller et m’y rejoindre.
- Nulle charité de ma part mon petit Sacha. J’y pense depuis longtemps, mais tu étais occupé.
- Quoi, Leila, tu ne vas pas me dire que tu m’aimes ?
- Entre nous, rien de ce genre. Surtout pas ! Mais je te vois marcher. Je t’ai regardé danser. Je suis persuadée que les bons danseurs, je veux dire à la danse naturelle au contraire des exécutants de figures imposées, font également très bien l’amour. Et je ne me suis jamais trompée. Voyons si ça se vérifie encore une fois.
Je me prêtais à cette vérification sans me faire prier le moins du monde. Alors que nous faisions l’amour, cependant, je pensais à la comparaison qu’elle faisait peut-être avec de précédents danseurs. Je fus surpris de constater, en fait, combien cette idée m’excitait…
Au fil des mois suivants, ma relation avec Leila a perduré, l’assiduité des premiers jours en moins. Elle fut par contre jalonnée d’expériences pour moi inédites. Alain et Leila sont de vrais libertins. Des libertins à l’ancienne, davantage attachés, disent-ils, à l’esprit qu’à la consommation du sexe. Ils m’ont entraîné parfois dans leurs jeux. Je me suis rendu compte à quel point j’avais été idiot, au tout début, en considérant Alain comme un cocu ordinaire. Dire que j’avais cherché à l’éviter, justement pour ça.
Au fil de nos rencontres, tous deux m’ont révélé une voie nouvelle dans la passion amoureuse. Ils s’aiment profondément, ne cherchent que la satisfaction de l’autre, prolongent ainsi sans limite leur désir mutuel, le plaisir de se faire plaisir. J’avais l’impressio n que jamais de ma vie je n’avais encore côtoyé un couple uni sur tant de connivence.
J’en étais là de mes rêveries quand cessa le murmure de l’eau coulant dans la cabine de douche.
L’expression de mon visage était sans doute béate à l’évocation de ce parcours relationnel. Je le devinais à l’œillade amusée lancée par Leila sortant de la salle de bain. Déjà séchée et toujours en tenue d’Ève, elle s’arrêta à mi-chemin entre le lit et la chaise où elle avait posé ses vêtements une bonne heure plus tôt.
- Eh bien mon p’tit Sacha, c’est ce qui s’appelle sourire aux anges, me dit-elle.
Je lui répondis par un sourire un peu plus appuyé. Elle vint s’asseoir près de moi et commença, pour se rhabiller, par enfiler ses bas. M’ayant surpris ainsi, les pensées égarées, elle voulait en connaître le fond. Leila, toute discrète qu’elle fut sur le non-conformisme de sa vie sentimentale, était une curieuse invétérée.
- En tout cas, tu m’avais l’air bien pensif. Serais-tu amoureux ?
Sa question me fit rire. À nouveau vêtue du tailleur foncé dont elle avait fait sa tenue de travail durant les mois d’hiver, remisant les robes plus légères de l’été, elle allait partir.
- Bon, je vois que je n’en saurai guère davantage ce soir…
Mais elle resta un instant encore devant moi, à l’affût d’un début de réponse que je me décidais à ébaucher.
- Que non, je ne suis pas amoureux. Tu sais bien que je suis vacciné pour un moment.
- Taratata ! Ça te tombera bien dessus encore une fois sans même prévenir. Regarde, moi, je suis toujours amoureuse d’Alain, comme au premier jour… Bon, tu ne veux pas m’en dire plus ? Tu n’as plus confiance ?
Le tout dit avec une mimique de confidente lui conférant une irrésistible expression d’espièglerie. Elle me faisait alors penser au plus célèbre des portraits de Marilyn Monroe, mais en brune.
- Non, je pense tout simplement à notre histoire…
- Bon, tu me raconteras tout ça plus tard mon p’tit Sacha. Il faut que je file, ce soir repos car demain, Alain m’emmène à un bal masqué, tu sais bien.
- Comment pourrais-je ne pas savoir, tu me bassines avec ça depuis des jours…
- Mais on voudrait tant que tu viennes, on avait une surprise pour toi.
- Il fallait m’en parler avant, j’ai promis depuis des semaines…
- Oui je sais. En plus tu me laisses gérer seule la boutique tout le samedi pour passer deux jours en mer sur un chalutier dans les odeurs de poisson et de gasoil… Ah tu vas t’amuser !
- Eh bien oui, ça m’amuse…
- Bon, je vois qu’il n’y a rien à faire, Monsieur préfère ses marins rustiques à la douceur de nos peaux, tant pis pour lui.
Leila avait quand même titillé ma curiosité.
- Tu pourrais me dire pour cette surprise puisque de toute façon elle tombe à l’eau, lui dis-je.
- Certainement pas, on te la garde pour une autre fois, elle n’est pas perdue. Pour un prochain bal masqué !
Et elle virevolta avec un dernier regard entendu sur la signification du fameux « bal masqué ».
Je n’ai rien perdu du spectacle de Leila quittant ma chambre.
Quelle légèreté !
Quelle aisance !
Cette femme, n’inspirait que de l’appétit pour la vie.
J’ai entendu la porte de l’appartement se refermer derrière elle, le rythme des chocs laissés par ses talons sur les marches de l’escalier. Chaque fois, je tendais l’oreille le plus longtemps possible afin de saisir jusqu’à son évanouissement la musique de ses pas. Et c’était encore une forme de ravissement.
J’avais beau vivre au jour le jour notre relation d’amis-amants encore largement réprouvée par une société toujours à prompte à désavouer les sexualités hors de ses propres normes, loin de moi l’idée que nous venions de faire l’amour pour la dernière fois.
C’était un vendredi, un an et demi déjà. Je n’avais pas eu de nouvelles d’elle durant le week-end qui avait suivi. Normal, j’étais bel et bien en mer, à relever des casiers, des chaluts, et le défi lancé par des marins pêcheurs curieux de jauger la trempe de leur barbier et compère de bistrot.
Et puis je savais bien ce que signifiaient les « bals masqués » d’Alain et Leila. Ils m’y avaient souvent convié. Les quelques fois où j’avais accepté de les accompagner, je m’étais éclipsé au tout début de ce qu’ils appelaient « les hostilités »…
Nina Bastaos parcourait, pour la centième fois peut-être, une sordide revue de presse.
Elle avait découpé et soigneusement collé dans de grands cahiers à spirale, une impressionnante collection d’articles. Tous étaient consacrés à Gwladys, sa sœur de deux ans son aînée.
Dix-huit mois plus tôt, le corps de Gwladys avait été retrouvé, « atrocement mutilé » précisaient les textes, plus ou moins longs selon les journaux, de cette épouvantable rédaction invariablement rangée sous la rubrique des « Faits divers ».
Les auteurs reprenaient au mot près, et semblaient s’en délecter pour certains, les expressions du truculent procureur de la République « chargé de cette affaire ».
Pour les journalistes, il s’était montré généreux en détails des plus sordides. L’état du corps ne permettait pas « d’affirmer que la jeune femme avait subi des sévices ».
Mais le doute que le magistrat laissait ainsi planer avec de « probables relations sexuelles » avait induit une certitude que rien pourtant n’étayait. La plupart des articles étaient d’abord entourés de précautions de pacotille avec des formules du genre : « certes l’autopsie n’a pas permis de le confirmer, tant les corps étaient mutilés ».
Mais la conviction partagée par les enquêteurs, les rédacteurs, puis les lecteurs, s’avérait incontournable : «la jeune femme a sans doute été violée, même si aucune trace tangible n’a pu être retrouvée en dépit des moyens d’analyse les plus poussés… »
La nausée étreignait Nina, chaque fois qu’elle ouvrait ses cahiers à spirale. Elle lisait et relisait une abominable énumération de détails sur le calvaire supposé de Gwladys et Éric, son compagnon.
Des mots, des phrases d’une précision à livrer au voyeurisme, presque mieux qu’avec des photos, deux corps découpés et leurs morceaux partiellement brûlés. Des restes entassés dans des sacs en toile de jute. De ceux qui servent habituellement au transport des pommes de terre.
Ils avaient été dissimulés, coulés, lestés de lourds parpaings de chantier, dans les eaux du Marais breton vendéen, une zone humide peu habitée, enchevêtrement d’étiers et canaux sur deux départements. Une partie au nord de la Vendée, l’autre au sud de la Loire-Atlantique et l’estuaire de la Loire.
Mais le niveau de ces canaux varie en même temps que le va-et-vient de l’océan tout proche, dès que sont ouvertes les portes d’écluses pour un subtil mélange entre eau douce et eau salée dont résulte l’eau saumâtre indispensable à l’équilibre de ces zones humides.
À la faveur d’un de ces mouvements d’eau, à marée basse, les sacs affleurant à la surface avaient attiré la curiosité d’un pêcheur à la ligne habitué des lieux. Il avait expliqué que les jours précédant sa découverte, il avait cassé son fil de nylon à plusieurs reprises à cet endroit, sur un énorme poisson-chat avait-il pensé. Les hameçons étaient en fait plantés dans les sacs percés et investis par des dizaines d’écrevisses de Louisiane.
Il y avait même un article pour expliquer comment les crustacés, imprudemment importés pour un élevage quelque peu exotique, avaient proliféré puis colonisé le marais, anéantissant du même coup l’espèce d’écrevisses « indigènes ». Et le journaliste insistait sur « l’appétit sans limite de ces animaux, friands de charognes… »
- De charognes !
Elle n'avait pas su retenir un cri, plutôt une plainte incontrôlée venue du tréfonds de sa gorge nouée.
Nina referma violemment le cahier de sa revue de presse. Si le journaliste auteur de ces lignes s’était trouvé dans les parages, sûr qu’il aurait passé un sale quart d’heure.
Dix secondes plus tard, agenouillée devant la cuvette des toilettes, elle renvoyait le curry de crevettes dont elle avait fait son dîner.
Elle raffolait des saveurs orientales ou asiatiques, des finesses des plats indiens. Une bonne vivante Nina ; un trait commun dans la famille.
Gwladys avait aimé comme elle, sans gourmandise mais avec délectation, les bons vins, les bonnes tables, le jeu, les plaisirs et les hommes.
Mais les deux sœurs ne croquaient à belles dents que des mets choisis. Aussi ne se laissaient-elles pas ouvrir l’appétit par le premier venu.
Quand cela arrivait, c’était toujours sans retenue, mais avec élégance et beaucoup de discrétion. Si bien que lorsque Gwladys s’était arrêtée sur Éric pour tenter l’expérience de la vie commune, elle campait sur une réputation de « fille sage », précisaient aussi les journaux. Car ils avaient estimé nécessaire de fouiller « la vie privée des victimes ».
Une fois chassée la nausée et l’image d’innombrables écrevisses fouillant le corps dévasté de sa sœur, Nina reprit sa lecture, à l’affût du moindre détail.
« L’enquête était bouclée », mais pas pour elle.
Trop simples, trop faciles, trop évidentes ces conclusions.
De leur prison, deux hommes se rejetaient la responsabilité de ce double crime. Un troisième, à la « responsabilité moins engagées » selon le juge d’instruction, était tenu de rester chez lui ou à proximité, un bracelet électronique verrouillé à la cheville. Celui-là affirmait ignorer lequel, parmi les deux emprisonnés, avait tué le jeune couple, et pour quelle raison.
Les « auteurs présumés » du meurtre de Gwladys et Éric ; des meurtriers, des pauvres types dont Nina ne se contentait pas. D’instinct, et aussi pour avoir si bien connu sa sœur, elle ressentait le goût du secret si souvent cultivé par Gwladys.
Il y avait selon elle, autre chose. Mais elle ne disposait d’aucune piste pour deviner quoi. Tout juste de quelques signes et sa puissante intuition.
Un bracelet électronique verrouillé autour de la cheville gauche, Patrice occupait son temps à mater la télé.
Il aimait bien les séries américaines, surtout les plus débiles avec des rires en fond sonore, les documentaires sur les animaux, vidéo gag et les films érotiques. Trop rares à son goût car il n’avait pas de quoi se payer un abonnement satellite. Alors il fallait attendre le soir, tard, à condition d’être tranquille.
Il aurait bien passé en boucle sur le vieux magnétoscope des années 80, les cassettes de films de cul piquées dans un dépôt-vente, si sa grand-mère ne l’avait traité de « sale vicieux » chaque fois qu’elle l’avait surpris, les sens sens dessus dessous, la main agitée dans son pantalon devant ces images de filles à la fois sublimes et dévergondées.
Elle lui avait même dit une fois : « c’est à cause de ça qu’t’es dans la merde aujourd’hui ».
Il avait grandi avec cette femme désireuse de se montrer simple et sans joie. Et elle lui répétait, pour la cent millième fois peut-être, « la bonté » qu’elle avait eue « de le recueillir » alors qu’il n’était qu’un bébé. Elle disait « un papote ». Et que sa « pauvre mère embobinée par un beau parleur, avait foutu le camp sans laisser d’adresse… » Et la vieille soupirait en ajoutant que « c’était sa croix ».
Il ne voulait pas croire les histoires rapportées surtout par ses cousins. Que cette mère inconnue, avant de disparaître pour de bon, avait longtemps travaillé pour le beau parleur en question, à faire des passes à Nantes, dans les parages du stade de la Beaujoire où on ne jouait pas qu’au football.
Depuis tout petit, lui ne retenait que deux choses : il était « une croix » portée par la grand-mère ; il était aussi un « recueilli ».
Sa place n’était nulle part et du plus loin qu’il se souvienne, il avait grandi sous les quolibets. Dans cette étrange famille, il était « le bâtard », « le fils de pute », encore moins important que le chien, même s’il ne dormait pas dehors dans la niche.
Et voilà qu’à cause de ce fichu bracelet électronique, il était cloué là. Quand il en avait marre, il risquait quelques pas dehors, à promener le chien dans la campagne environnante.
Mais pas loin ; la cause à l’interdiction de s’éloigner. Pas longtemps non plus, car même sur les chemins le plus souvent déserts du Marais breton, il craignait par-dessus tout, la rencontre de promeneurs, de voisins, de pêcheurs à la ligne.
La seule idée d’être reconnu, d’avoir à croiser un regard trop souvent accusateur, lui tordait les boyaux. Si bien que ces promenades ne duraient guère plus d’un quart d’heure la plupart du temps.
S’il lui arrivait de s’attarder un peu, c’est qu’il avait trouvé des herbes hautes. Il s’y allongeait sur le dos, hors de vue. S’inventait un monde magique dans le ciel bleu azur et les formes des nuages malmenés par le vent. Il suivait aussi les traînées cotonneuses abandonnées dans le sillage d’avions qui allaient et venaient d’un continent à l’autre par-dessus l’Atlantique.
Alors il n’en finissait pas de maudire Jean-Luc et Jean-Marc, ses deux cousins. C’est bien à cause d’eux, les faux durs qui se faisaient appeler Lucky et Marco, s’il se trouvait dans cette galère aujourd’hui.
Un an et demi plus tard, mes repères à nouveau bouleversés par le départ de Leila et Alain, ma vie avait changé.
Je n'avais pas eu de contact avec Leila durant son week-end de « bal masqué » au cours duquel j’étais moi-même embarqué dans une partie de pêche en mer.
Elle n’avait pas travaillé ce lundi-là. Mais le mardi, son arrivée très tôt au salon bien avant les autres salariés, ne présageait rien de bon. Elle savait que j’étais là une heure avant tout le monde.
- Mon p’tit Sacha, je pars.
- Tu pars au soleil ? avais-je tenté de plaisanter.
Des rides creusaient des sillons sur les contours de sa bouche, de la base du nez jusqu’au menton. Jamais je ne lui avais vu les traits aussi marqués, la mine aussi défaite. Pour la première fois, elle faisait son âge, et même un peu plus.
J’ai songé, si elle m’informait prendre quelques vacances, que cela lui serait salutaire. Un bref instant, j’ai même redouté l’annonce d’une santé défaillante.
C’est que, les cheveux simplement tirés et attachés en une triste queue-de-cheval, les épaules légèrement affaissées, elle ne dégageait pas grand-chose de sa superbe habituelle. Leila était fatiguée. Ce n’était pas la première fois. Mais qu’elle s’accommode de cette fatigue et la laisse transparaître, ça s’était nouveau.
- Tu ne crois pas si bien dire, nous partons au soleil avec Alain, me dit-elle, tentant un sourire qui n’accrocha finalement pas ses lèvres. Je n’essayais même pas de faire le patron ennuyé par son absence quelque peu soudaine.
- Et vous partez longtemps ?
- Durée indéterminée, peut-être pour tout le temps…
Et elle me confia comment Alain nourrissait « depuis toujours », le projet d’essayer son sens des affaires dans les îles où ils allaient au moins une fois par an, en vacances chez des amis que je ne connaissais pas. Ils m’avaient raconté de ces séjours les sorties en bateau, la pêche sous-marine, la douceur des nuits et la chaleur des corps, la liberté. Nul doute qu’ils y seraient à leur aise.
Leurs deux enfants, deux garçons âgés de 21 et 23 ans, vivaient en quasi-indépendance à Nantes où ils avaient petite amie rencontrée dès le lycée, appartement payé par les parents et cycle d’études tout tracé. La dépendance des enfants à leurs parents étant rentrée dans la normalité pour cette génération.
Toujours est-il que, une fois résolue la question des frais d’entretien à leurs rejetons, finalement faciles à pourvoir même à des milliers de kilomètres, rien ne les retenait vraiment à Saint-Gilles-Croix-de-Vie. Alain n’y manquait ni d’associés ni de collaborateurs pour reprendre ou poursuivre ses activités, même à distance.
Bien que soudaine, l’annonce de leur départ collait donc à leur façon d’être, à leur goût pour la vie et pour l’instant, à leur spontanéité. À cette sorte d’angoisse très perceptible chez eux, de laisser filer sans rien en faire un temps si précieux, celui de la relative jeunesse.
J’avais longtemps trouvé futile ce genre d'inquiétude.
En approchant moi aussi de la quarantaine, je pensais et agissais de plus en plus comme eux désormais. Une adhésion telle à cette forme de philosophie, que je me surprends davantage chagriné par le vide émotionnel d’une journée que par une mauvaise recette à la caisse du salon de coiffure.
Leila et moi ne nous sommes pas quittés comme des amants, encore moins comme un patron et son employée, mais comme des amis. Nos mains tenues, un instant sa tête contre mon épaule ; elle s’est retournée au moment de franchir la porte et m’a lancé dans un sourire sans joie un « tu viendras nous voir », qui me parut sincère mais éveilla en moi une vague inquiétude. Comme si quelque chose ne tournait plus rond dans leur sphère d’apparence idyllique.
Ils partirent le lendemain. Tous les aspects pratiques furent gérés par des intermédiaires. Leila ne donna pas de nouvelles les premières semaines. Mais depuis un peu plus d’un an, nous entretenons par mail ou sur quelque site de dialogue par internet, une correspondance sobre et régulière.
Ils vont bien. Alain a monté une affaire de promenade en mer et quand la saison touristique bat son plein, elle travaille avec lui. Elle ne fait plus de shampoings, semblait très assagie les premiers temps. Mais évoque à nouveau de « jolis instants de complicité et des endroits très chauds qu’ils aimeraient me faire découvrir… »
Nina avait fini par installer son bureau dans sa chambre. Elle s’y sentait à l’abri, en sécurité. Elle glissa les cahiers de sa revue de presse dans un tiroir puis s’assit encore un instant sur le lit. Il fallait sortir et ça lui coûtait. Elle aurait bien aimé que Jérémy soit là pour l’accompagner. Mais n’avait pas osé lui demander. Jérémy, le joyeux et doux Jérémy. Ils étaient restés amis.
Il y aura bientôt six mois de cela, malgré trois années de vie quasi commune, il avait mis fin à leur relation amoureuse, la mort dans l’âme. Il s’était fait violence pour exprimer à Nina les raisons de cette décision, elle qui avait tant besoin de sa tendresse, de sa présence, et ne doutait pas qu’il le savait.
- J’ai aimé une Nina pétillante, enjouée, prête à croquer la vie par tous les bouts. En dépit de ma patience, de mes incitations à te faire renouer avec le plaisir, tu n’es plus que tristesse et obsession morbide. Tu n’es plus la même Nina…
- Comprends-moi. J’essaie, mais je n’y arrive pas… Il la comprenait mais n’en pouvait plus.
Elle avait simulé, cherché en de vaine illusion la démonstration qu’il se trompait. Au fond d’elle-même pourtant, elle sentait bien à quel point il avait raison. Elle avait donné le change pour paraître à nouveau joyeuse. Jérémy n’avait pas été dupe.
- Tu vois, je fais des efforts, lui disait-elle
- Le goût pour la vie n’a pas besoin d’efforts. Il est, ou il n’est pas, avait-il lâché.
Comme la mélancolie ne lui allait pas, Jérémy était redevenu un ami. Au début, il avait téléphoné chaque soir. Puis une fois ou deux par semaine, et leur relation s’était contentée de contacts de plus en plus espacés.
Comme elle n’osait plus lui parler de son doute obsédant. Celui-là même qui avait, elle le savait bien, gâché leur relation amoureuse, de cette certitude de « ne pas tout savoir » sur la mort de sa sœur, ils n’avaient plus grand-chose à se dire.
Mais il était là pour elle, de temps en temps. Elle s’en satisfaisait. Car elle n’avait rien d’autre à lui offrir et renonçait désormais à faire semblant, à faire des efforts pour ça.
Nina devait sortir et ça lui coûtait…
Quelques mois après le départ de Leila, j’ai découvert l’art de la fâcherie par internet. Nos conversations par écrans et claviers interposés s'étaient peu à peu installées dans nos habitudes. Mais ce jour-là, mon ancienne shampouineuse avait exprimé sa colère en me balançant une série d’émoticônes des plus expressives.
Leila ressentait tout simplement une absence de « passion » dans notre dialogue, ça ne lui convenait pas du tout.
- Toi tu m’écris tout en pensant à autre chose, m’avait-elle reproché.
Je n’avais rien trouvé de mieux à répondre qu’un « non, non… » vraiment peu convaincant.
- Personnes ne t’oblige à me causer. Si je suis passée de mode, dis-le plus franchement.
- Non, ce n’est pas ça, je suis troublé par un truc que j’ai lu dans le journal, avais-je tenté d’expliquer.
- Dans Play-boy alors…
- Non, dans un quotidien régional enfoui sous les magazines. Tu sais ceux qu’on donne aux clientes du salon pour les faire patienter le temps de sécher sous le casque…
- Parce que tu lis ça toi maintenant ? Tes dérobades me vexent !
Et elle avait interrompu la communication. Loin là-bas, je l'imaginais contrariée elle aussi…
On a beau dire, la relation électronique n’égale pas le contact humain. Car en d’autres circonstances, physiquement proche de moi, Leila aurait à coup sûr perçu le trouble qui me submergeait ce jour-là. Aurait peut-être tenté de m’en débarrasser, ou au contraire m’aurait fichu la paix, estimant qu’attendre et laisser passer serait encore le mieux.
Nina devait sortir, et replonger dans l’univers de l’enquête sur la mort de Gwladys. La veille, elle avait reçu une lettre du procureur de la République. Il répondait à une requête formulée un an plus tôt, lorsque l’enquête avait été « bouclée », comme disaient les journaux.
Elle imaginait les affaires personnelles de sa sœur, empoussiérées dans les sous-sols du greffe du tribunal, le supportait vraiment mal. « Nous souhaitons récupérer les pièces sans utilité pour l’enquête », avait-elle écrit au procureur, sous la dictée de l’avocat censé conseiller la famille depuis son immersion dans un cauchemar sans issue. Pas de réponse.
Nina avait fini par se faire une raison. Les agendas, les photos, quelques effets et l’ordinateur portable de Gwladys devaient probablement rester sous scellés.
Elle se disait que la demande était probablement incongrue puisque personne n’avait même daigné lui répondre.
Et voilà qu’une lettre officielle convoquait « un ayant droit de Mlle Gwladys Bastaos » dans les locaux de la gendarmerie « où ont été transférées afin de restitution, des pièces saisies lors de l’enquête… ».
Ça voulait dire que des objets ayant appartenu à Gwladys leur seraient rendus. Ses parents, vaincus par le chagrin, fuyaient toute nouvelle épreuve. Même si le père, avec cette colère froide qui ne le quittait plus, sous-entendait régulièrement une vengeance, sans l’exprimer vraiment.
C’est donc Nina qui irait. C’était maintenant. Et elle ne s’était pas imaginé à quel point elle appréhenderait ce que l’avocat appelait « cette formalité ».
Je ne m’étais pas du tout dérobé en attribuant mon humeur songeuse à un article lu par hasard dans le journal, lors de ma fâcherie sur internet avec Leila.
Cet après-midi-là, j’avais eu une heure à combler car le rendez-vous de 15 h, que j’avais d’abord cru en retard, n’était pas venu. Les empêchements, ça arrive.
La dame avait fini par appeler vers 15 h 30, me priant de l’excuser, un enfant malade qu’elle avait dû reprendre avant l’heure de la sortie à l’école. Des choses qui arrivent. Vrai ou pas vrai ; je m’étais inquiété de l’état de santé de l’enfant, démonstratif dans ma totale compréhension aux arrière-pensées commerciales. Ça n’était pas bien grave. Pour l’enfant non plus.
Pour m’occuper jusqu’au rendez-vous suivant, j’avais entrepris un tri parmi les magazines. De ceux qui occupent la clientèle sans qu’elle se prenne trop la tête. Certains dataient de plusieurs semaines, bons pour la poubelle. Je les mettais de côté.
Parmi eux, des exemplaires intacts, sous leur film plastique avec mon adresse dessus, du quotidien départemental « Nouvelles de l’Aisne ».
Quand j’avais quitté ma ville natale de Saint-Quentin-en-Picard ie, les amis de la troupe de théâtre dans laquelle j’avais été longtemps l’homme à tout faire, comédien, trésorier, secrétaire, m’avaie nt offert cet abonnement au journal du coin. « Pour que même loin, tu puisses suivre nos succès », avaient-ils écrit sur la carte d’abonné.
Deux ans plus tard, le journal m’apprenait la dissolution de l’association, faute de moyens et de disponibilité de salle pour les répétitions. Entre-temps, la municipalité avait changé de couleur politique.
Comme pour garder un lien avec le département de mon enfance, je n’ai jamais pu me résoudre à résilier cet abonnement. Je sentais bien pourtant, combien la région m’était devenue étrangère au fil des années. Mon intérêt pour son actualité avait faibli au point de devenir quasiment nul. Je n’ouvrais plus les pages de « Nouvelles de l’Aisne » qu’au moment d’emporter les magazines périmés au conteneur de recyclage du papier. Et encore, ne parcouré-je bien souvent que la rubrique nécrologique, la dernière où je trouvais encore quelques noms connus.
J’en étais là. Mon regard glissait distraitement sur les unes de « Nouvelles de l’Aisne », sur les principaux titres. L’un d’eux attira mon attention : « Le coiffeur abattu devant ses clients ! »
Une petite moue de dégoût pour ce choix de vocabulaire, me disant qu’on abattait les animaux. Que dire ou écrire « tué » pour des gens serait plus judicieux. L’auteur associait ici le meurtre à l’abattage. Pourquoi pas. C’est dans le dictionnaire. C’est surtout rentré dans un langage courant.
J’attribuais finalement mon trouble au fait que l’humain « abattu » fût un coiffeur, comme moi. La similitude ajoutant probablement au choix des mots pour ce titre qui se voulait accrocheur.
