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"Roman préfacé par Georges Moustaki lors de sa première publication en 2002." Une société où tout est mondialisé, crève de ses propres immondices. Elle sera peut-être sauvée par ceux-là mêmes qu'elle a exclus... Vingt ans après sa première publication, ce roman d'anticipation, à la fois noir et optimiste, épouse une actualité persistante. Victor est adolescent dans une ville expurgée de toute relation sociale, essentiellement vouée à la consommation. Mais le système s'épuise avec l'eau qui pourrit et l'assainissement qui régurgite. En cherchant pourquoi, il découvre l'existence d'une autre société, clandestine et plus humaine. Il s'y intègre, s'y épanouit et sa vie d'adulte prend un tout autre sens. Mais deux mondes s'opposent, la puissance contre l'intellect, le cynisme contre l'humanisme. Une lutte qui ne se gagnera pas avec des armes. Au-delà d'un message, Jean-François Marival caricature une société où l'exclusion prendrait un jour sa revanche. Un mélange de réalisme et d'illusion, d'amour et d'amitié, pour une fiction rythmée, rude et pourtant optimiste. Ce roman a été publié une première fois en 2002 par la maison d'édition Le 2 encres qui a cessé ses activités en 2018. JF Marival, en la remaniant très légèrement, fait vivre à nouveau cette fiction d'anticipation qui avait connu un franc succès lors de sa première édition et dont la trame reste terriblement d'actualité.
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Seitenzahl: 135
Veröffentlichungsjahr: 2021
Note de l’auteur
Ce roman a été publié une première fois en 2002 par la maison d’édition Les 2 Encres. Cet éditeur ayant cessé ses activités en 2018, j’ai récupéré les droits et décidé, en la remaniant très légèrement, de faire vivre à nouveau cette fiction d’anticipation qui avait connu un franc succès lors de sa première édition et dont la trame reste terriblement d’actualité.
Ce roman est une fiction.
Toute ressemblance avec des personnages ayant existé
ou existant actuellement serait purement fortuite.
Du même auteur
« La mémoire interdite » (première version). Ed. Les Encres. Décembre (2002). La maison d’édition Les 2 encres a cessé ses activités en mars 2018.
« Globe ». Ed. d’Orbestier (2004)
« Histoires pêchées dans les ports de Vendée », nouvelles, éditions de l’Etrave (2006)
« Régénéresences », éditions de l’Etrave (2011)
« Libertinum », Cailho éditions (2018)
C’est une histoire « pour les enfants
qui naissent et qui vivent entre l’acier et le bitume,
entre le béton et l’asphalte,
et qui ne sauront peut-être jamais
que la terre était un jardin. »
C’est aussi une histoire pour les grands…
Qui avait lu ce manuscrit avant sa première publication aux éditions « Les 2 encres » en 2002 et avait écrit ceci :
« Ma rencontre avec Jean-François Marival s’est faite naturellement. Pour un article à écrire, il était venu jusqu’à mon perchoir de l’île Saint-Louis me poser ses questions de journaliste. Mais très vite nous est venue l’envie de confronter nos idées, nos goûts, nos aspirations. L’interviewer et l’interviewé devenaient deux amis discutant de tout, partageant tout, jusqu’aux silences. Quand il est parti faire son papier, il m’a laissé le manuscrit d’un roman qu’il venait d’écrire et qui fait référence aux paroles d’une de mes chansons. Ça m’a donné le sentiment d’avoir parrainé involontairement, fraternellement, la vocation d’un écrivain.
Plutôt que de rédiger la préface, je préfère lui dire que je suis touché d’être associé à son œuvre simple, directe, chaleureuse ».
Georges Moustaki
Poète, musicien, chanteur, compositeur, écrivain… Ami !
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Chapitre 27
Chapitre 28
Chapitre 29
Chapitre 30
Chapitre 31
Chapitre 32
- Bah ! L’eau de vaisselle…
- Quoi ?
- Elle pue la merde !
En réponse, une gifle avait claqué, immédiate, sèche, comme les autres qui tombaient de plus en plus souvent.
- Quel idiot ! Comment ai-je pu mettre au monde un môme aussi stupide ?
La joue en feu, Victor avait attendu que l’eau s’écoule doucement par l’orifice de l’évier. Une ultime opération de plus en plus longue. Il venait de laver la vaisselle utilisée pour le déjeuner. Sa mère l’avait rangée. Cette corvée terminée, elle avait repris sa place, vautrée sur l’épais tapis en fausse laine, devant l’unique meuble du salon. Un immense écran de télévision numérique.
Le gamin s’éclipsa dans sa chambre et s’allongea, lui aussi, devant un écran plus petit. Mais les images défilaient sans capter son attention. C’est que, depuis le programme unique, la télévision lui paraissait fade, sans intérêt. Pourtant, comme tout le monde avait été contraint d’investir dans ces écrans à domicile, personne n’imaginait faire autre chose que les regarder. D’ailleurs, il n’y avait rien d’autre à faire, si ce n’est s’abrutir avec des jeux sur le même écran ou participer, via cet écran toujours, à des conversations virtuelles désincarnées. Tout cela l’ennuyait profondément…
En fait, les pensées de Victor vagabondaient bien loin de cette mère épuisée de lassitude, à qui il ne reprochait même plus ses excès de violence, bien loin aussi de l’émission de treize heures qui, chaque jour, décrivait les bienfaits d’une urbanisation maîtrisée grâce aux initiatives d’un gouvernement d’union, sans histoire.
Cette odeur dans l’eau l’obsédait autant qu’elle l’intriguait.
Certes avait-il exagéré en comparant l’eau de vaisselle à de la merde. Mais depuis des jours, en disant simplement que l’eau sentait mauvais, personne ne l’avait écouté. Et, ce matin-là, même le parfum gel douche n’avait pas suffi à couvrir les émanations écœurantes.
N’y tenant plus, l’enfant glissa son appreneur scolaire dans la poche et sortit. L’appareil était bien pratique. Un écran et un micro, le tout sur une plaquette qui rappelait à sa grand-mère la première carte à puce qui avait autrefois servi à téléphoner ou régler des achats. Toutes ses leçons tenaient dans ce gadget. On était bien loin du lourd cartable d’antan, imprudemment évoqué par grand-maman.
Qu’importe l’heure inhabituel pour sortir dans la rue, celle de la sieste, il voulait rencontrer un autre gamin. N’importe qui. Savoir si, comme lui, quelqu’un avait senti l’eau.
Dix bonnes minutes furent nécessaires à Victor pour descendre les étages. Même si le règlement interne des utilisateurs d’ascenseurs le considérait assez âgé pour cela, manipuler, à la main, les énormes poulies, représentait pour lui un effort considérable. Dans quelques mois, il aurait passé l’âge de la fameuse exemption et devrait alors, comme les plus grands, exécuter de la même façon la fastidieuse manœuvre pour monter, plus éprouvante encore. Le règlement avait fixé à quatorze ans pour les garçons et seize ans pour les filles l’obligation de fournir sa propre énergie pour l’usage des ascenseurs. Pour descendre, il fallait s’y plier dès dix ans, sans distinction de sexe.
Masquée derrière une vague motivation écologique, aucune raison économique ne motivait cette mesure. Comme beaucoup d’autres, elle avait été imaginée pour que chacun puisse occuper un temps devenu inutile.
Prendre son temps : telle était l’idée prédominante dans une société où il n’y avait plus rien à faire, ou si peu.
L’enfance Victor était peuplée de récits nostalgiques, ceux d’un grand-père évaporé à jamais dans ses souvenirs. La mort à portée de conscience, le vieil homme avait bravé l’interdiction absolue d’évoquer le passé. A son petit-fils, il avait parlé d’une jeunesse bien différente de la sienne, d’une jeunesse sans ennui, de ces stades qui grouillaient, nids de passion, de violences et de trafics en tout genre, mais aussi de chaleur et d’émotions, définitivement fermés. De ces bistrots, eux aussi vidés et proscrits, officiellement en raison de la débauche et de l’alcoolisme qu’ils engendraient. Mais avant tout, parce qu’on y parlait beaucoup et trop. Les critiques y naissaient. Les revendications y prenaient corps. Il arrivait même qu’on y fomente des révoltes. Le grand-père, encore fier d’avoir été mineur de fond, avait parlé de sa vie. Toute une vie de rencontres, peu à peu démantelée, compartimentée et enfin isolée, officiellement pour un motif sanitaire censé protéger les gens de virus en tous genres, en réduisant leurs relations au strict minimum.
En lui parlant de la sorte, le vieil homme avait mis Victor en danger. Le condamnant à savoir sans rien dire, il avait fait de lui une sorte de dépositaire de « la mémoire interdite ».
Oui, la vie du grand-père avait été bien différente de la sienne.
Victor allait bientôt sortir de l’enfance et il comprenait, certes de manière encore très approximative, ce que son grand-père avait voulu lui dire. Dans l’univers de cette enfance, grâce au programme de la télévision unique, au journal unique, à la radio unique, on vivait tous la même chose. Mais chacun chez soi. Si bien que les thèmes de conversations pourtant ouvertes en permanence sur un réseau social virtuel offrant une illusion de liberté, étaient devenus eux aussi et, peu à peu, uniques, sans surprise. Progressivement, les gens dans la rue, avaient perdu le goût de converser. A distance raisonnable et le plus souvent derrière un masque de protection sanitaire, on échangeait par des regards entendus un sentiment forcément commun sur le sujet partagé du moment.
« Dictatures ! » s’indignaient encore une poignée d’opposants qui se faisaient appeler « les résistants ». Oh, ils ne fustigea ie nt plus l’une de ces dictatures violentes qui avaient sévi, et sévissaient encore en deux ou trois endroits du monde, mais au contraire, celle d’une communauté d’idées et, surtout, de compromis. Presque tous les partis politiques, vidés d’imagination et de personnalité à force de lisser leur image, avaient fini par se ressembler, puis par s’unir, créant l’Urisdé.
En ne faisant plus qu’un, l’Union de République Indépendante Socialiste Démocratique et Ecologiste avait d’abord mis un soin méticuleux pour anéantir, définitivement, les réfractaires à cette union sacrée. Pour la plupart, officiellement, ils avaient fui. Mais on ne sait trop où dans ce monde pourtant totalement contrôlé par l’œil du satellite. Déjà, on touchait à la mémoire interdite. Victor n’aurait pas dû savoir cela.
A l’intérieur de l’Urisdé, parti majoritaire à 100 % du pourcentage inconnu de citoyens qui votaient encore pour le principe, chacun avait carte blanche dans un domaine réservé.
« République » faisait fructifier le patrimoine du pays, en collaboration avec toutes les autres nations qui, trouvant dans cet exemple la solution à tous les conflits, avait opté pour un modèle identique.
« Indépendant » avait en charge l’information.
« Socialiste » rendait la justice, dosait les libertés et répartissait la part des bénéfices destinés aux citoyens.
« Démocratie » veillait à l’instauration et au respect des règlements. Faisait régner l’ordre.
« Ecologiste » contrôlait l’hygiène individuelle, organisait la collecte et le recyclage des ordures et des excrétions.
Des cinq grands ministères composant l’Urisdé, le « é » d’écologie était celui qui mobilisait la plus grande énergie et dont l’activité croissait. Drôle de revanche pour une mouvance admise dans ce partage du pouvoir, uniquement à la faveur des sympathies rencontrées auprès de la population. Mais la réalité, (ça c’est le grand-père qui l’avait dit) la planète était désormais dirigée par quelques entreprises mondialisées, aux monopoles absolus, avec à leur solde, l’Urisdé.
Enfin dans la rue déserte, Victor estima le temps dont il disposait. Encore presque deux heures avant de rejoindre son point école. Un distributeur de savoir informatisé qui, quatre jours par semaine, chargeait son « appreneur » de la dose de leçons à étudier. Chaque élève y entrait grâce à un code personnel qui servait aussi à enregistrer une assiduité de passages strictement supervisée. Les contrôles de connaissance s’effectuaient sur le même appareil, au rythme de trois par mois, sans que le jour soit déterminé ni divulgué à l’avance. Les horaires individuels de passage, pour chaque élève, étaient établis pour la durée d’une année scolaire. Aucun cours collectif, plus de salle d’étude commune ni de cour de récréation. Confusément, Victor soupçonnait la même démarche que pour la fermeture des bistrots et des stades.
Il en était à cette pensée, à la comparaison de cette vie pilotée, en total contraste avec celle des récits de la mémoire interdite, quand un bruit étrange capta son attention. Quelque chose venait de frôler son oreille, émettant à la fois comme un bruissement, un bourdonnement, et même un peu de vent. Il ne l’entendait plus, mais avait parfaitement situé la direction dans laquelle le bruit s’était évanoui. Il n’y avait toujours personne dans la rue. S’y trouver à l’heure de la sieste n’était pas interdit. Mais c’était mal vu, avec quand même une tolérance élargie pour les enfants. Le bourdonnement avait filé en direction de la cité interdite. Victor n’osait pas y croire. Tous ces signes correspondaient à ceux d’une mouche en plein vol. Mais de mouches, il n’en avait jamais vu ailleurs qu’à la télévision. La ville en avait été complètement débarrassée grâce à un système de nettoyage et de traitement automatique, qui fonctionnait la nuit.
A plusieurs reprises, il distingua le bourdonnement avec suffisamment de netteté et de clairvoyance pour en déterminer la direction. Une trajectoire erratique qu’il tentait de suivre, vers la gauche, vers la droite, revenant sur ses pas puis repartant de plus belle, intrigué, heureux, jubilant comme à l’approche d’une découverte extraordinaire. Excité par la perspective de voir enfin, en vrai et non sur un écran, un insecte vivant.
Quelques rues plus loin, lui sembla-t-il, Victor sut qu’il n’avait pas rêvé. Une dizaine de mouches d’un vert cuivré magnifique, volaient au-dessus d’une bouche d’égout. Un spectacle fascinant. Au début, Victor crut que les mouches décrivaient des cercles dans l’air. Mais, au fil de son observation, il perçut peu à peu des demi-tours, des changements de direction, tout cela au ras de la grille et à une vitesse incroyable. Et sans que jamais deux mouches se télescopent. Tout à ce fascinant spectacle, pour Victor, le temps ne comptait plus…
- Qu’est-ce que tu fais au-dessus de cette grille, tu ne sens pas comme ça pue ?!
Brusquement extirpé de sa fascination par une voix venue de nulle part, le premier réflexe de Victor fut de regarder l’heure incrustée sur son appreneur. Il avait soudain conscience de s’être laissé absorber au-delà du raisonnable. A tenter de comprendre les trajectoires de vol des mouches vertes, il n’avait pas vu le temps filer. Son horaire de passage au distributeur de savoir était dépassé. Il aurait des comptes à rendre et ça ne serait pas facile. Car la moindre dérogation à l’emploi du temps devait être expliquée, motivée. Quelques mauvais moments en perspective, assurément. Mais il se dit simplement que, décidément, ces mouches étaient infatigables pour voler aussi longtemps et aussi vite. La voix l’avait aussi alerté sur une évidence dont le spectacle du vol insensé des mouches l’avait distrait. Autour de la bouche d’égout, l’odeur était écœurante. La même que celle de l’eau de vaisselle. Il en était sûr.
- Qui a parlé, Où êtes-vous ?
Un silence pesant faisait écho aux interrogations de Victor. Toujours accroupi au-dessus de la grille, il regarda autour de lui, sans rien reconnaître.
- S’il vous plaît, monsieur, répondez-moi. Je ne sais plus où je suis. Je crois que je me suis perdu.
Le jour finissait sans qu’aucun lampadaire, qu’aucune lampe de sol à fibres optiques, ne se déclenche pour éclairer la rue déserte. Les mouches avaient disparu avec le crépuscule. Et sans la présence de leurs bourdonnements, Victor mesurait l’ample ur soudaine de sa solitude. Au-dessus de la bouche d’égout, il n’avait pas bougé. De grosses larmes d’angoisse roulaient maintenant sur ses joues.
Quand la grille se souleva avec un bruit métallique, il sursauta, mais ne bondit pas en arrière. Autour de la grille, il y avait des mains, il y eut bientôt un visage. Et la voix de tout à l’heure.
- Tu dois te demander ce que je fais dans ce trou puant ?
L’homme était blond. Le visage pâle et les yeux à la fois très clairs et souriants. Plutôt un jeune homme qu’un homme d’ailleurs. S’appuyant sur la paume des mains, il extirpa un corps longiligne du conduit, s’assit au bord du trou en y laissant pendre les jambes. Sa propreté contrastait avec l’endroit nauséabond dont il sortait.
- Ça fait trois heures que j’attends que tu dégages d’ici pour sortir. Tu es seul ici ? Qu’est-ce que tu foutais ?
- Ben, heu, c’est les mouches.
- Ah oui. T’as vu, elles sont revenues. Mais quand même, trois heures à les mater… T’en avais jamais vu ou quoi ?
- Ben non…
- Mais d’où tu sors toi ? T’es pas d’ici alors ?
- Je sais pas où on est ici. Je crois que je me suis perdu en suivant les mouches.
- Oh là là… Mais on est dans la merde, mon pote.
- Vous n’avez qu’à m’indiquer la route, je saurai bien rentrer chez moi dès que j’aurai repéré une avenue éclairée. C’est en panne ici ?
- T’as quel âge ?
- Treize ans, bientôt quatorze…
- Toi tu viens de la ville… On peut pas te laisser partir. Mais tu vas voir, c’est pas mal ici. Et puis avec ce que je viens de voir, tu peux être sûr que dans pas longtemps, tu ne regretteras pas d’être arrivé là. Mon gars, comment tu t’appelles ?
- Victor. Eh bien Victor. Bienvenue chez les SDF !
- Vous existez encore ?
- Ah, tu sais donc que les SDF existent ?!
