Loane Nedelec - Emilie Tremblier - E-Book

Loane Nedelec E-Book

Emilie Tremblier

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Beschreibung

En Bretagne, terre de mystères, le monde n'est pas toujours ce qu'il semble être. A 16 ans, Loane découvre son héritage et part faire une formation au Palais d'Héolig, au coeur de la forêt de Brocéliande, comme ses parents biologiques avant elle. Elle reçoit en animal protecteur une jument noire à la nature particulière. Avec elle, elle se retrouve plongée au coeur des conflits de son influente famille. Mais elle peut compter sur l'aide de ses nouveaux amis pour enquêter sur le meurtre du messager de sa tante, Présidente du Conseil et cheffe d'un des 5 clans les plus influents de leur société. Dans ce château qui renferme de nombreuses énigmes, l'apprentie Gardian va développer ses capacités et ses connaissances pour déjouer les épreuves qui lui sont envoyées. Qui étaient ses parents ? Pourquoi des créatures s'en prennent à elle tandis que d'autres semblent la sauver ?

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Seitenzahl: 271

Veröffentlichungsjahr: 2020

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A Serge et à Anne qui m'ont beaucoup soutenus pour l'écriture de ce roman.

Table des matières

La fuite

16 ans

Un rêve étrange

Le grand départ

Dinan

Les Sentinelles

Le Palais d'Héolig

La rue de Konvers

La Dereiñ

Le tuteur

Marché conclut

Menaces à la bibliothèque

Double-jeu

Le rendez-vous sous l'escalier

Les mémoires d'Ely Juhel

Le tournoi de Laerban

En prison

La fête nationale

1 La fuite

Dans cette immense forêt, tout semblait reposer en paix, comme si le temps s'y était arrêté. Impossible de dire où l'on se trouvait, car il n'y avait là aucune trace de civilisation. Pas un oiseau ne chantait. Pas un bruit ne se faisait entendre.

Les arbres immenses, dont on ne pouvait voir la cime, régnaient en maître ici. Leur grand nombre et leur proximité assombrissait largement les alentours, et il était difficile de distinguer quoi que ce fut au loin. Il n'y avait aucun chemin, ce qui indiquait son absence de fréquentation. La brume rendait la vision encore plus difficile.

Quand tout à coup, une femme surgit en courant, pieds nus sur les feuilles mortes et les brindilles. Elle avait l'air épuisée et terrorisée. Son allure élancée lui donnait une certaine beauté, même un air fragile. Ses longs cheveux châtain filaient dans le vent. Pourtant, rien n'indiquait qu'elle pouvait être poursuivie. Elle continuait de courir sans se retourner. Elle semblait savoir exactement où elle allait.

Dans ses bras, elle serrait fort une couverture dans laquelle se trouvait un nourrisson. Malgré cette course effrénée, il semblait dormir. Elle protégeait l'enfant comme s'il était son seul trésor, sa raison de vivre, son dernier espoir.

Soudain elle s'arrêta net et écouta. Au loin, on pouvait entendre des pas de chevaux galopant, accompagnés de pas d'autres animaux plus nombreux. Apeurée, elle faisait de son mieux pour garder son sang froid.

_ Ne t'inquiète pas, murmura-t-elle à l'enfant, tout va bien se passer. Nous y sommes presque.

Elle reprit sa course.

Elle n'était vêtue que d'une fine robe blanche sale qui ne contrastait aucunement avec la blancheur de sa peau. Elle était également couverte par une longue cape rouge foncé qui lui servait de manteau. Une sacoche presque aussi grande qu'elle était accrochée en bandoulière dans son dos, mais ne l'empêchait pas de courir à vive allure.

Arrivée à un vieux saule, la femme bifurqua sur la droite et continua sans s'arrêter.

Après plusieurs heures de course, elle arriva près d'un gros rocher surplombant une rivière, à côté duquel se trouvait un cavalier.

L'homme, de petite taille, n'avait pas de selle, probablement car ses pieds ne pouvaient pas atteindre les étriers. Il était vêtu d'un grand manteau sombre dont la capuche dissimulait partiellement sa tête. Ajouté à cela, sa barbe grisâtre empêchait de voir distinctement son visage. Son cheval blanc aux reflets argentés était beaucoup trop grand pour lui. Par ailleurs, il n'avait pas non plus de rennes pour diriger sa monture à laquelle il se tenait simplement par la crinière. Il restait là, attendant de toute évidence quelque chose, ou quelqu'un.

Se rapprochant prudemment de l'homme, la femme ralentit son allure puis s'arrêta à son niveau.

_ Merci d'être venu mon ami... je savais que je pouvais … compter sur toi … en n'importe quelles circonstances, lui dit-elle alors qu'elle essayait de reprendre son souffle.

_ Est-ce que ça va aller ? Lui demanda-t-il l'air inquiet.

_ Ne t'inquiète pas pour moi … Tu me connais … J'ai l'habitude de ce genre de situation … répondit-elle.

_ Tu en avais l'habitude, corrigea-t-il. C'était il y a longtemps.

_ Ne t'inquiète pas je te dis … Et puis, le principal c'est qu'elle s'en sorte … Elle est ce qu'il y a de plus cher à mes yeux …

_ Elle aura besoin de toi pour grandir, tous les enfants ont besoin de leur mère.

_ Je sais, mais si je ne pouvais pas être là, je sais que tu feras au mieux pour elle, dit-elle désespérément.

_ Evidemment, assura-t-il comme si c'était une évidence.

_ Je n'ai plus que toi Elorn … On se retrouve où tu sais ! A bientôt et prends soin d'elle.

_ A bientôt, j'espère …

Elle regarda sa fille une dernière fois et l'embrassa sur le front.

_ Au revoir Loane Ab Djena, je t'aime …

Elle serra le bébé contre elle, puis le tendit au petit cavalier qui la glissa dans un drap qu'il avait noué autour de lui pour que la petite fille ne gêne pas sa chevauchée.

Des larmes roulèrent sur les joues de la femme.

Elle lui tendit également sa sacoche avec son contenu.

_ Non garde-le, dit le vieil homme. Tu pourrais en avoir besoin.

_ Non, tu le lui donneras quand le moment sera venu ... au cas où je ne reviendrais pas...

Les larmes continuaient de couler sur ses joues qu'elle essuya machinalement, mais elle essayait d'être forte.

_ Pars, lui ordonna-t-elle avec fermeté pour qu'il ne la contredise pas.

_ Ne tarde pas trop, lui lança-t-il, j'ai l'impression que les Sentinelles se rapprochent.

Il talonna alors sa monture qui s'élança avec grâce dans la brume, avec une telle vitesse qu'on aurait pu croire qu'il volait au ras du sol. Il n'y avait d'ailleurs aucune trace derrière eux, comme si le cavalier n'était jamais venu et que cette rencontre n'avait jamais existé.

La femme resta quelques instants à les regarder partir, puis elle sauta dans la rivière, malgré la hauteur, dans un geste de dernier espoir, afin que ses poursuivants perdent sa trace.

Le cheval continuait de galoper. Il semblait n'être jamais vraiment fatigué.

Le cavalier continua son chemin, en ne faisant que quelques courtes pauses pour se nourrir et s'occuper du nourrisson, pendant plusieurs jours, peut-être une semaine.

Enfin, lorsqu'ils arrivèrent en bordure d'un bois, le cheval ralentit, puis s'arrêta tout seul. Le cavalier descendit puis se tourna vers sa monture.

_ Merci mon ami. Attends-moi par ici et repose-toi. J'aurai encore besoin de tes services pour une dernière chose.

Il caressa le cheval sur l'encolure, puis ce dernier s'éloigna en trottant.

_ À nous deux maintenant mademoiselle, dit-il en souriant à la petite fille.

Il se mit en marche vers la citadelle dont les lumières scintillaient au loin.

Il arriva près d'un ruisseau qu'il longea. Il atteignit un petit champ où broutaient paisiblement deux chèvres. Il décida d'installer son campement là, un peu caché pour ne pas attirer l'attention, car le lait des chèvres lui serait utile pour nourrir le petit être en attendant le retour de sa mère.

Il renifla l'air autour de lui puis sourit. Il ne sentait aucune menace.

Il alluma un feu quand les habitants eurent fermé leurs volets, puis installa le bébé dans l'herbe, le temps pour lui de récupérer un peu de lait.

Loane reconnut immédiatement le liquide blanchâtre et émit un gazouillis en tendant ses bras pour l'attraper. Elle but goulûment car elle était affamée. Quand elle en eut assez, il remballa son matériel et la replaça dans le drap noué autour de son cou.

_ Allez, en route pour la maison et un bon dodo, dit-il à la petite fille, comme si elle comprenait ce qu'il disait. Ce n'est plus de mon âge ces aventures, ajouta-t-il en plaçant sa main sur son dos quelques instants.

Ils se mirent en route vers la citadelle. Le vieil homme escalada les rues, passa devant l'église puis continua jusqu'à une vieille maison étroite en ruine. Elle se dressait sur quatre étages dont le dernier se trouvait dans les combles. La rue passait d'un côté et un parking se tenait de l'autre. C'était la plus grande place de la ville.

Il tourna une grosse clé et poussa la vieille porte poussiéreuse qui grinça en s'ouvrant.

L'intérieur était très modeste, bien que rempli de poussière et de toiles d'araignées. C'était de toute évidence un endroit de passage ou un repère, non un lieu de résidence. Ils montèrent à l'étage, s'affalèrent dans le lit et s'endormirent tous deux aussitôt, exténués par leur aventure.

Le lendemain matin, au lever du soleil, l'homme fut tiré de son sommeil par les pleurs de l'enfant. Il décida que de toute façon il était temps de se lever pour aller à son rendez-vous. Il s'occupa d'elle puis rangea ses affaires et se remit en route vers la forêt où le cheval l'avait déposé la veille.

Il patienta toute la journée au pied du chêne centenaire, s'occupant de Loane dès que celle-ci réclamait de l'attention. En vain. Sa mère ne vint pas.

Elle ne vint pas non plus les jours suivants.

Succombant au désespoir, le doute s'installa. Il comprit qu'elle ne viendrait peut-être jamais. Elle avait du périr de ses blessures, de fatigue, ou pire encore, ses assaillants l'avaient rattrapée et elle s'était donné la mort plutôt que de risquer de livrer des informations sur sa fille. Il préféra ne pas y penser. Peut importait la version de sa mort, elle aurait beaucoup souffert, il en était sûre.

Il regarda la petite fille.

_ A peine arrivée au monde et déjà une histoire aussi tragique … Quel gâchis...

Il fallait la protéger à présent. Il devait lui trouver une bonne famille pour qu'elle grandisse à l'écart de son monde, en toute sécurité. Il renifla l'air autour de lui dans la petite vallée et découvrit un couple qui sentait bon la gentillesse et la générosité. Il se rapprocha et les écouta un moment. Ils semblaient être la famille idéale pour sa petite protégée.

Le soir venu, il la déposa devant leur porte, posa une lettre à côté d'elle, sonna et disparut derrière un buisson pour observer leur réaction.

La femme avait l'air ravi et prit l'enfant dans ses bras, mais son mari était un peu sceptique. Ils lurent l'intitulé de la lettre :

Pour M. et Mme Leguen À Moncontour

De toute évidence, il n'y avait pas d'erreur : ce nouveau né leur était bien destiné. Après quelques réticences et un « Personne n'écrit les adresses comme ça ! », le mari finit par ouvrir l'enveloppe et lire la lettre avec sa femme.

Les époux se regardèrent silencieusement. Depuis sa cachette, le petit homme perçut quelques bribes de leur conversation :

_ Je sais chérie, mais avoue que c'est quand même bizarre de confier un bébé à une famille que tu ne connais même pas, disait l'homme.

_ Je sais et … mais vue notre situation, c'est peut-être notre seule chance d'avoir un enfant … répondit-elle comme si elle l'implorait.

_ Ne me regarde pas comme ça, tu sais que je ne peux rien te refuser quand tu fais ça …, lâcha-t-il. Bon d'accord, on le garde … euh, je veux dire on LA garde … Mais je trouve quand même que c'est bizarre et je pense qu'on ne nous a pas tout dit !

La femme bondit de joie, enfin autant qu'on pouvait le faire lorsqu'on tenait un enfant dans ses bras, puis serra son mari contre elle.

Ils finirent par rentrer chez eux. La femme semblait déjà déborder d'amour pour ce nouveau membre de leur famille.

Derrière son buisson, l'homme était soulagé et ravi.

_ Bon courage petite Loane, marmonna-t-il.

Il rassembla ses affaires pour ne laisser aucunes traces derrière lui, et se mit en route vers la forêt pour retrouver le cheval, la sacoche dans ses bras, car il était trop petit pour la porter sur son dos. Il lui restait encore quelque chose à s'occuper pour protéger cette petite fille. Le cheval s'avança vers lui.

_ Oui je suis content de te revoir moi aussi, marmonna-t-il en lui caressant l'encolure. J'espère que tu as pu te reposer car un long chemin nous attend.

Il escalada un rocher puis se hissa tant bien que mal sur sa monture.

_ Allez, en route, dit-il.

Elle fila à nouveau comme le vent dans la campagne bretonne.

2 16 ans

Aussi loin qu’elle pouvait se rappeler, Loane avait toujours vécu dans ce petit coin de paradis. Tous ces souvenirs accumulés dans une si petite partie de la planète lui semblaient parfois inconcevables. Pour elle, c’était comme si le monde se tenait dans ces quelques kilomètres carrés du nord de la France.

Comme tous les matins, la jeune fille se leva et se prépara pour aller à l’école. Elle mit ses lunettes et attacha ses longs cheveux châtain en un rapide chignon. Elle dévala les marches et courut jusqu’à la cuisine pour prendre son petit-déjeuner, déjà préparé par sa mère. Son petit frère était déjà là en train de manger. Il tourna la tête vers elle avec un air machiavélique, de quelqu’un qui a accompli son méfait, alors qu’elle entrait pour s’assoir. Elle en réalisa soudain la raison lorsque son regard se tourna vers la table.

_ Maman, s’écria-t-elle, Vincent a encore mangé toutes les céréales ! Et en plus ça le fait rire. Je suis sûre qu’il a fait exprès de se goinfrer! Et en plus il est encore en train de jouer avec sa console !

_ Non, c’est pas vrai maman, j’avais faim et elle était pas là, c’est tout ! Se défendit-il aussitôt.

_ Ça suffit vous deux, ne commencez pas ! S’énerva-t-elle. Vincent, la prochaine fois gardes-en un peu pour ta sœur. Et je t’ai déjà dit : pas de jouets à table !

_ Mais il recommence à chaque fois ! se plaignit Loane

_ Mais maman, j’en suis à une phase cruciale ! Je vais bientôt atteindre le niveau supérieur ! rajouta celui-ci. Dès que j'aurai fini de massacrer …

Et il repartit dans son jeu.

_ J’ai dit ça suffit ! Pour ce matin tu n’as qu’à prendre du pain ma chérie. Et Vincent, n’insiste pas !

Elle lui arracha son jeu vidéo des mains pour le poser un peu plus loin.

_ NON, maman ! Cria-t-il dans un dernier espoir.

_ Pas à table ! Tu le sais, rétorqua-t-elle.

Du haut de ses quinze ans, Loane se mit à bouder, de même que son frère. C'était plus fort que lui, il ne pouvait pas s'empêcher de l'énerver.

Elle finit de manger en silence et monta dans sa chambre pour préparer ses affaires pour l’école. Par moment, il l’énervait tellement qu’elle avait envie de l’étrangler, mais elle n’était jamais passée à l’acte, du moins pas pour l’instant ... Elle descendit quelques minutes plus tard, s’arrêta devant la porte d’entrée et se retourna.

_ VINCENT, cria-t-elle, DEPECHE-TOI ! ON VA LOUPER LE BUS !

_ J’arrive, répondit une voix lointaine.

Le garçon dévala à son tour les escaliers. Il était plutôt petit pour son âge et avait un air malicieux qu'il savait utiliser à son avantage.

_ Pas la peine de crier, je suis là ! dit-il avec un large sourire qui énerva Loane encore plus.

Leur mère sortit de la cuisine et vint les embrasser avant qu’ils ne partent.

_ À ce soir mes chéris, et travaillez bien !

Ils sortirent et coururent jusqu’à l’arrêt de bus. Voyant qu'il arrivait, ils montèrent directement dedans et laissèrent derrière eux une femme aux cheveux bruns et triangulaires, sur le palier de la porte.

Loane ne vit pas le corbeau qui l'observait à ce moment-là. Il avait l'air de savoir qu'elle allait passer ici et semblait l'avoir attendue. Il croassa et battit des ailes lorsque le bus partit, puis s'envola.

Elle se retourna et vit leur petite maison rétrécir à mesure que le bus avançait. C’était une maison assez récente avec un toit en ardoises, une chose courante dans cette partie de la France. En revanche, l’intérieur de la maison affichait un contraste puisqu’il était très chaleureux et lumineux avec les grandes baies vitrées qui donnaient sur le jardin. Celui-ci était composé de quelques arbres et de gazon uniquement, car personne dans sa famille n’aimait vraiment s’en occuper. Ses parents pensaient que c’était une perte de temps, car ils avaient déjà bien assez de choses à gérer avec la vie de famille et leur travail.

Sa journée au lycée de St Brieuc fut presque normale, si ce n'était que lorsqu'elle prit son repas à la cafétéria, un groupe de chats errants vinrent la fixer du regard et miauler à tour de rôle devant la fenêtre où elle mangeait. C'était la première fois qu'elle les voyait.

Le soir venu et les cours terminés, Loane retrouva son petit frère à l'arrêt de bus. Elle vit alors un petit chien blanc, promené en laisse par une dame. Il tirait tant bien que mal dans sa direction, comme s'il voulait se rapprocher d'elle, mais la dame le retenait. Loane trouva tout cela bizarre, d'autant plus que personne d'autre ne semblait le remarquer … Qu'est-ce qui n'allait pas avec les animaux aujourd'hui ?

Une fois rentrés chez eux, leur mère les accueillit avec les bonnes odeurs du souper.

_ Vous avez passé une bonne journée ? Leur demanda-t-elle.

_ Super, j'ai eu un dix-huit en sport ! S'exclama Vincent.

_ J'aimerais bien que tu me dises la même chose pour les autres matières, rétorqua sa mère, mais bon c'est bien quand même. Et toi Loane ?

_ Bah normal, rien de spécial, dit-elle pour ne pas avoir de questions supplémentaires.

Mme Leguen avait parfois du mal à comprendre le manque d'enthousiasme de sa fille.

Plongée dans l'ambiance du repas, Loane oublia les bizarreries de sa journée. Elle ne vit d'ailleurs pas le hibou perché sur une branche qui l'observait attentivement à travers la fenêtre depuis son jardin. Lui semblait savoir exactement ce qui l'attendait le lendemain.

*

Lorsqu'elle se réveilla le matin suivant, elle s'aperçut, grâce au jour entre ses volets, que la journée était déjà bien entamée. Elle voulut se lever, mais un gros mal de tête la prit soudain. Si fort qu'elle mit ses mains de chaque côté de sa tête comme pour essayer de l’atténuer. L'humidité dans son lit lui indiqua qu'elle avait dû avoir chaud pendant la nuit.

Elle se leva malgré tout, prit ses lunettes mais réalisa qu'elle voyait flou avec. Sa vue s'améliora lorsqu'elle les retira. Elle sortit de sa chambre et descendit avec peine les escaliers pour aller chercher un médicament dans la cuisine.

En bas, ses parents et son frère l’accueillirent avec un grand sourire.

_ Joyeux anniversaire ! Dirent-ils tous en cœur.

_ Euh merci, répondit-elle avec une grimace et en plissant les yeux à cause de la lumière. Désolée, mais j'ai mal à la tête … Je vais retourner me coucher je crois … Je crois que je pourrai pas aller à l'école aujourd'hui.

Elle se baissa et prit une pilule dans le placard qu'elle avala avec le verre d'eau que lui tendit sa mère. Elle ne remarqua pas le regard inquiet que ses parents échangèrent.

_ Mais chérie, … il est déjà presque onze heures et on est samedi ! Lui dit sa mère. Et n'oublie pas : on a réservé au restaurant à midi et demie pour ton anniversaire !

_ Bah ça me laisse encore une heure alors...

Elle fut stoppée dans sa phrase lorsqu'elle entendit un bruit qui venait de l'extérieur. Elle jeta un œil par la fenêtre.

En bas, à côté de chez elle, dans le petit champ avec les chèvres, se tenait un magnifique cheval blanc. Cela l'intrigua car il n'y avait jamais eu de cheval ici, et la clôture et la surface étaient bien trop petites pour en accueillir un.

On aurait dit que la lumière se reflétait sur lui et lui donnait des reflets argentés. C'était une bête magnifique.

Le cheval se mit à la regarder fixement, puis à hennir. Elle fut stupéfaite par son comportement et eut l'impression un instant que le cheval lui demandait de venir. Il tournait en rond puis se coucha dans l'herbe épaisse et continua de hennir de temps en temps. Il semblait nerveux.

Les minutes passèrent.

Tout à coup, Loane vit quelque chose bouger sous sa queue. Elle se frotta les yeux pour être sûre qu'elle ne rêvait pas. Alors elle comprit : ce n'était pas un cheval mais une jument, et elle était en train de mettre bas ! Elle se sentit inexplicablement attirée par l'événement et décida d'aller voir de plus près.

- Ton mal de tête va mieux ? Lui demanda sa mère alors que la jeune fille se dirigeait vers la porte.

- Euh … si on veut, répondit-elle en enfilant son manteau et ses bottes par-dessus son pyjama.

- Où vas-tu ?

- Dehors. T'inquiète pas, je serai pas longue.

Elle sortit en claquant la porte derrière elle.

Elle courut jusqu'au pré et s'arrêta devant la barrière, au plus près de la jument. Elle ne voulait pas non plus l'effrayer. L'animal la regarda un instant, mais n'était pas perturbé par sa présence et continua son travail. Loane pouvait maintenant voir les pattes avant tout entières et la tête noire du poulain.

La jument semblait beaucoup souffrir, mais il se dégageait d'elle malgré tout une beauté hypnotisante. La mise bas dura encore un certain temps, puis le poulain sortit complètement. Aussitôt, sa mère se releva et le lécha pour le nettoyer, avec toute la tendresse qu'elle possédait.

Quand elle eut fini, bien qu'elle soit épuisée, elle l'encouragea du bout du museau. Le fragile poulain noir essaya de se relever tant bien que mal. Après un échec où il se retrouva assis sur les fesses, sa mère le poussa légèrement et il finit par y arriver. Il se dirigea aussitôt vers son déjeuner et se mit à téter goulument entre les jambes de sa mère.

Lorsqu'il eut terminé son premier repas, il eut un air satisfait puis trotta maladroitement autour de sa mère.

Ensuite, il se produisit une scène que Loane ne comprit pas.

La jument câlina son petit avec son museau puis hennit. Elle partit au galop et sauta la clôture tout près de Loane alors que son poulain trottait inquiet derrière elle jusqu'à la clôture, trop jeune et trop fragile pour la suivre. Il hennissait comme pour l'appeler, mais il n'eut aucune réponse.

Loane se demanda ce qui se passait. Une mère n'aurait jamais abandonné son petit de la sorte. Elle se dit qu'elle allait sûrement revenir plus tard, mais le doute subsistait. Elle essayait de lui parler pour le rassurer, mais savait que ça ne servirait probablement à rien. La situation lui faisait de la peine …

Il finit par se calmer et regarda Loane fixement, à la fois curieux et craintif. Elle décida alors de franchir le pas et passa sous le fil électrique qui servait de clôture. Sans faire de geste brusque, elle se rapprocha lentement du poulain. Il continuait de la regarder sans bouger. Elle continua d'avancer lentement, diminuant ainsi la distance qui les séparait. Elle leva son bras dans sa direction. Il ne bougeait toujours pas, les oreilles droites. Elle allait faire le dernier pas qui les séparait lorsque ce fut lui qui avança dans sa direction et vint mettre son museau sous sa main. La chaleur et la douceur du nouveau-né l'enveloppèrent. Son mal de tête disparut aussitôt et son corps tout entier fut envahi d'un bien-être qu'elle n'avait jamais ressenti auparavant.

Elle continuait de le caresser, mais fut soudain sortie de son cocon de bonheur par une voix qu'elle connaissait très bien en provenance de sa maison.

- LOANE ! IL EST BIENTOT L'HEURE DE PARTIR ! REVIENS, IL FAUT QUE TU TE PREPARES ! criait sa mère non loin de là.

- J'arrive ! Répondit-elle simplement.

À son grand regret, elle quitta le poulain en lui promettant de revenir vite. Ce dernier hennit comme s'il vivait un second abandon dans la même journée. Elle lui fit une dernière caresse, serra sa petite tête dans ses bras et s'éloigna. Il la suivit en trottant depuis son côté de la clôture. Elle rentra chez elle le cœur serré.

Elle ouvrit la porte, posa son manteau et enleva ses bottes. Elle entendait à peine ce que disait sa mère pour l'inciter à se dépêcher, et ne vit pas non plus son frère faire un grand sourire parce qu'elle se faisait sermonner. Elle avait la tête pleine des images qu'elle venait de vivre et ne pouvait s'empêcher de penser à autre chose. Elle monta machinalement dans sa chambre se préparer.

Lorsqu'ils arrivèrent au centre-ville de Moncontour, ils se garèrent sur la place près du restaurant, le seul restaurant de la petite ville fortifiée. Il se trouvait au rez-de-chaussé d'une maison étroite à quatre étages de style breton. On pouvait lire sur l'enseigne jaune et en lettres rouges :

« Le chaudron magique, restaurant médiéval et faiseur d'hypocras »

Lorsqu'elle poussa la porte d'entrée, la famille fut plongée dans un décor simple et contemporain. On y comptait une dizaine de tables, toutes dressées et prêtes à recevoir les invités. La proximité entre les tables en faisait un espace convivial.

Lorsque la porte de la cuisine se referma une cloche tinta et aussitôt un petit homme barbu avec un tablier apparut à l'autre bout de la pièce. Il avait un aspect trapu et ses cheveux blancs trahissaient son âge avancé, mais son sourire était chaleureux et accueillant. - Bonjour ! Comment allez-vous ? Cela fait un petit moment maintenant que l'on ne s'est pas vus ! Dit-il d'un ton presque paternel.

- Bonjour Loren ! Ça va, merci, et toi ? Demanda Mme Leguen.

- Bien, merci. C'était pour l'anniversaire de Vincent la dernière fois si je me souviens bien ? Demanda le vieil homme.

- C'est exact, annonça M. Leguen.

- Donc vous venez pour les 16 ans de Loane cette fois … Annonça-t-il.

Loane, qui écoutait à moitié, releva la tête et sourit lorsqu'elle entendit son nom. Elle fut surprise de voir que le restaurateur se souvenait de son âge chaque année. Elle se demanda si c'était le cas avec tous ses clients.

- Encore exact ! Décidément tu as une très bonne mémoire ! s'exclama M. Leguen

- Merci, on peut dire ça oui, répondit le vieil homme de façon évasive. La même table que d'habitude je présume ? Suivez-moi.

Il les guida vers une table pour quatre personnes au fond de la salle, près de la cuisine. Loane aimait sentir les bonnes odeurs de cuisson qui émanaient de cet endroit.

- Marie, qu'est-ce que je te sers ? Demanda-t-il à la mère de Loane.

C'était une femme potelée, aux yeux verts. Elle était assez dynamique, malgré les apparences, comme une femme qui doit gérer sa vie de famille en plus de son travail. Ses enfants avaient tous les deux les yeux verts eux aussi, et Vincent avait hérité de sa touffe de cheveux bruns et bouclés contrairement à Loane.

- Je prendrai la brouillade forestière en entrée, puis la lotte vapeur avec des haricots verts s'il te plaît, dit-elle avec appétit.

-Très bien. Fred ? Demanda-t-il en s'adressant à l'homme de l'autre côté de la table.

Cet homme, un peu enrobé lui aussi, portait une barbe noire, façon mal-rasée, qui faisait d'autant plus ressortir ses magnifiques yeux pâles.

- Pour moi ça sera la crème de champignons, suivi de … du filet mignon avec les courgettes au miel s'il te plaît, annonça-t-il en parcourant le menu. Tout a toujours l'air aussi délicieux chez toi !

- Merci, répondit le restaurateur flatté par le compliment. Loane, que prendras-tu ?

- Le pain perdu au bacon en entrée, et les brochettes de poulet … avec des frites c'est possible ?

- Oui, bien sûr, répondit le petit homme. Et toi, Vincent ?

- Pareil que Loane !

- C'est noté. Je vous amène des cocktails en attendant. C'est une grande journée aujourd'hui, il faut fêter ça !

- Merci, répondit Marie.

L'homme s'éloigna.

- Alors Loane, quoi de neuf en ce moment ? Lui demanda sa mère.

Elle pensa immédiatement au poulain noir et les images lui revinrent à l'esprit. Elle décida cependant de ne pas en parler pour l'instant.

- Pas grand chose, dit-elle en baissant la tête pour regarder son assiette toute blanche comme si quelque chose allait apparaître, puis elle la releva timidement.

- Je vois, répondit-elle en souriant.

- Et toi Vincent, tout va bien ? Demanda son père.

- Tu veux dire à part ma bonne note d'hier en sport ? Dit-il avec le regard pétillant de malice.

- Pfff, rétorqua Loane, ya pas de quoi se vanter !

L'après-midi se déroula ainsi, dans la joie et les bons petits plats. Fred fit ses quelques blagues qu'il leur réservait parfois à table (toujours les mêmes!) pour faire rire ses enfants et son épouse.

Le repas s'acheva par le traditionnel gâteau d'anniversaire au chocolat que le restaurateur avait préparé. Ils chantèrent tous « Joyeux anniversaire » puis Loane souffla ses seize bougies. Elle ne vit pas que ses parents étaient légèrement mal à l'aise, car ils redoutaient ce moment depuis longtemps.

Le soir, lorsque la maisonnée fut endormie, Loane en profita pour se glisser silencieusement dehors. Elle voulait jeter un œil sur le poulain qui n'avait pas quitté ses pensées de la journée, et voir si sa mère était revenue, car la situation la préoccupait.

Elle dévala la pente à l'aide de la lumière de son téléphone portable jusqu'à l'enclos. Le poulain était toujours là. Il avait trouvé réconfort auprès des chèvres et s'était blotti contre l'une d'elles.

Loane se glissa sous la clôture et se dirigea vers lui en marchant pour ne pas les effrayer. Lorsqu'il la vit, le poulain vint vers elle en trottant, l'air ravi. Elle resta un peu pour lui parler en le caressant. Elle ressentait à nouveau ce sentiment de bien-être en sa compagnie. La fatigue l'emporta et elle s'endormit à ses côtés.

3 Un rêve étrange

Loane s'endormit profondément cette nuit-là. Tout s’obscurcissait autour d'elle. Elle ne savait plus où elle se trouvait. Et pourtant elle avait l’impression d’être consciente de ce qui se passait. Elle pouvait se souvenir de tout ce qui s’était passé avant de s'être endormie, mais elle ne savait pas comment elle était arrivée ici.

Progressivement, les couleurs s’éclaircissaient. Elle essaya de se concentrer sur sa vue pour détailler le plus possible l’environnement dans lequel elle se trouvait, afin de pouvoir le localiser avec ses souvenirs.

Le décor devint plus net. Elle pouvait maintenant voir qu’elle se trouvait au milieu d’un long couloir dont les murs étaient d'un bleu pâle. Du rouge sur le sol se révélait être en fait un long tapis. Il n’y avait cependant aucune autre décoration. Ce lieu semblait important, mais elle n'y avait encore jamais mis les pieds.

Elle s’approcha d'un mur et eut l’impression qu’il était fait de glace. Elle sentit le froid sous ses doigts lorsqu'elle le toucha. C'était donc bien de la glace. Et pourtant, elle n’avait pas froid. Ce lieu était décidément de plus en plus étrange. Dans quelle sorte de rêve se trouvait-elle ? Elle n’avait jamais eu autant de sensations pendant son sommeil, bien qu’elle ne soit même plus vraiment sûre de dormir.

Il n’y avait aucun bruit. Elle devait être seule.

Le couloir semblait interminable. Elle désespéra de trouver un jour la sortie. De temps en temps, elle rencontrait d’autres couloirs identiques, mais elle décida de rester dans celui-ci pour retrouver son chemin.

Un autre couloir se présenta, mais cette fois, il se terminait par une grande porte en bois. Elle s'y engouffra, car après tout, peut-être rencontrerait-elle quelqu’un pour lui indiquer où elle était ?

Elle se tenait maintenant devant la porte qui formait une grande arche, mais n'avait pas de poignée. Les battants s'écartèrent tout seuls lorsqu'elle s'avança.

La nouvelle pièce ressemblait à une grande salle de réunion ou de conférence. De toute évidence, des choses importantes devaient se dérouler ici. Cette salle rectangulaire présentait des colonnes rougeâtres de chaque côté, ce qui la rendait encore plus longue qu’elle ne l’était en réalité. Plusieurs statues de glace étaient réparties entre les colonnes. Loane se demandait qui elles pouvaient bien représenter, car elle n’avait jamais vu ces visages auparavant.

Elle remarqua aussi qu’il n’y avait ni fenêtres ni lampes, mais pourtant la pièce était lumineuse. Elle pensa qu’elle devait se trouver dans un lieu à la pointe des dernières technologies et que la glace y était sûrement aussi pour quelque chose.

Une grande table longue se tenait au milieu, sur un tapis richement décoré. Cinq fauteuils à l’allure noble se tenaient à l'autre bout de la table, tandis que de simples chaises se trouvaient de son côté. Ces dernières devaient être probablement réservées aux invités, alors que les autres étaient plutôt pour les réunions de personnalités.

Elle fit demi-tour, car de toute évidence, il n’y avait personne pour la renseigner ici.

A sa grande surprise, un tout petit homme, aussi petit qu'un chat, passa en courant devant elle.

_ Jamais attraper Arzhel ! Jamais attraper Arzhel! Dit-il.

_ Attends ! L'apostropha-t-elle. Où sommes-nous ? Je suis perdue …

Il l'ignora, sortit de la salle en courant et disparut.

Elle rattrapa le premier couloir et continua son chemin. Elle ne savait plus depuis combien de temps elle marchait, car le temps semblait figé dans ce palais de glace.