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Dans "Nouvelles et contes complètes", Guy de Maupassant propose une anthologie riche qui capte l'essence de la condition humaine à travers une trentaine de récits emblématiques. Son style, caractérisé par une prose concise, des dialogues vifs et une ironie mordante, s'inscrit dans le mouvement naturaliste du XIXe siècle. Maupassant peint des tableaux de la vie quotidienne, explorant des thèmes comme l'amour, la mort, la société bourgeoise, tout en révélant la dualité de la nature humaine. Les récits, souvent teintés de réalisme et parfois de fantastique, révèlent une profonde compréhension des passions et des désillusions, mettant en lumière les luttes internes des personnages face aux conventions sociales. Guy de Maupassant, né en 1850, fut marqué par une époque de bouleversements sociaux et politiques en France. Élève d'Émile Zola, il s'imprégna des idées naturalistes, mais sa sensibilité personnelle, influencée par ses propres tragédies, tels que la maladie mentale dans sa famille, le conduisit à explorer des aspects plus sombres de l'existence humaine. Cette dualité lui permit de développer une oeuvre profondément introspective tout en restant attentif à la critique sociale. Je recommande vivement "Nouvelles et contes complètes" à tout amateur de littérature qui cherche à comprendre la complexité morale et psychologique de l'homme. Maupassant offre une réflexion intemporelle sur la vie. Cette anthologie est non seulement un régal littéraire, mais elle incite aussi à une introspection sur nos propres vies et conventions. Dans cette édition enrichie, nous avons soigneusement créé une valeur ajoutée pour votre expérience de lecture : - Une Introduction approfondie décrit les caractéristiques unifiantes, les thèmes ou les évolutions stylistiques de ces œuvres sélectionnées. - La Biographie de l'auteur met en lumière les jalons personnels et les influences littéraires qui marquent l'ensemble de son œuvre. - Une section dédiée au Contexte historique situe les œuvres dans leur époque, évoquant courants sociaux, tendances culturelles и événements clés qui ont influencé leur création. - Un court Synopsis (Sélection) offre un aperçu accessible des textes inclus, aidant le lecteur à comprendre les intrigues et les idées principales sans révéler les retournements cruciaux. - Une Analyse unifiée étudie les motifs récurrents et les marques stylistiques à travers la collection, tout en soulignant les forces propres à chaque texte. - Des questions de réflexion vous invitent à approfondir le message global de l'auteur, à établir des liens entre les différentes œuvres et à les replacer dans des contextes modernes. - Enfin, nos Citations mémorables soigneusement choisies synthétisent les lignes et points critiques, servant de repères pour les thèmes centraux de la collection.
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Veröffentlichungsjahr: 2023
Cette collection, Maupassant: Nouvelles et contes complètes, rassemble en un continuum cohérent les récits brefs de Guy de Maupassant tels qu’ils apparaissent dans ses principaux recueils, complétés par des ensembles chronologiques allant de 1875 à 1889. L’objectif est de donner au lecteur l’ampleur d’un parcours, depuis les premières tentatives jusqu’aux sommets d’une forme maîtrisée. Sans aborder ses romans ni d’autres genres étendus, l’édition se concentre sur la nouvelle et le conte, formats privilégiés par l’auteur. Le lecteur y trouvera des volumes emblématiques et des séries de textes parus la même année, permettant d’observer l’évolution de thèmes, de tons et de procédés stylistiques.
Les genres ici représentés se déclinent autour de la nouvelle et du conte, dans toutes leurs variantes: récits réalistes, contes fantastiques, tableaux de mœurs, récits de guerre, études de caractère, saynètes comiques ou cruelles, et quelques narratives plus amples relevant de la novella. Cette diversité forme une cartographie précise de la pratique maupassantienne du bref. Selon les ensembles, la même voix change d’intonation: observation sociale dans les contes normands, tension dramatique dans les récits de guerre, inquiétude diffuse dans les textes fantastiques, satire et ironie dans les scènes bourgeoises. Ces modalités, réunies, montrent un art de la concision qui embrasse le multiple.
Les débuts, regroupés dans Contes divers de 1875 à 1880, posent l’armature d’un univers où se rencontrent militaires, notables, petites gens, citadins et paysans. La Main d’écorché ou Le Docteur Héraclius Gloss attestent la curiosité pour l’étrange, tandis que Boule de Suif expose, dès sa prémisse, une situation de voyageurs en temps de guerre qui révèle les contradictions morales d’un groupe. Les Dimanches d’un bourgeois de Paris esquisse la routine citadine. Cette période manifeste déjà l’alliance de la précision du détail, de la justesse des voix et d’une ironie mesurée, qui deviendra signature de l’auteur.
Autour de 1881, la veine réaliste et la construction du recueil s’affermissent. La Maison Tellier propose, à partir d’un lieu provincial, une série de scènes où la vie quotidienne se concentre en moments d’intensité; Les Tombales et Sur l’Eau ajoutent des variations d’atmosphère. Mademoiselle Fifi, avec ses récits situés pendant l’occupation, souligne la maîtrise du conflit bref et de la tension morale. Sans dévoiler les issues, ces textes installent des prémisses fortes, reconnues pour la vigueur narrative et l’économie de moyens qui font affleurer les enjeux sociaux, la violence latente et la fragile dignité des individus.
Les ensembles de 1882 et 1883 élargissent la palette. Contes de la Bécasse réunit des histoires ancrées en Normandie, où la nature, les usages et le parler local nourrissent des situations tour à tour cocasses et tragiques. Clair de lune mêle réalisme et inflexions légendaires. Miss Harriet aborde, depuis une prémisse d’artiste et de rencontre, les malentendus du désir et de l’idéal. Le Père Milon, parmi d’autres récits de guerre, fait émerger la figure de l’humble courage. La cohérence de ces cycles tient à un regard équilibré: lucide sur la société, attentif aux êtres, ferme dans la conduite du récit.
L’année 1884 marque une diversification des cadres et des tonalités. Les Sœurs Rondoli déplacent le regard vers l’Italie et la comédie des mœurs; Yvette propose, à l’échelle d’une novella, une trajectoire mondaine tenue par une prémisse de découverte et d’illusion; Contes du jour et de la nuit juxtapose des récits où le trivial et l’exceptionnel s’éclairent mutuellement. La Parure, par sa situation initiale de prêt d’un bijou, condense l’art de la situation exemplaire. Cette période confirme chez Maupassant une capacité à passer du trait vif à la méditation morale sans perdre la tenue de la forme courte.
À partir de 1885, l’exploration du domestique et du social s’assombrit et gagne en acuité. Toine assemble le rire et la tendresse autour de destins modestes; Monsieur Parent, construit sur une situation familiale, montre la puissance dramatique d’un huis clos moral; La Mère aux monstres pousse la logique de la cruauté sociale jusqu’à l’inquiétude. La Petite Roque installe, dès sa prémisse, un crime villageois dont la portée psychologique innerve le récit. Ces textes confirment la précision de l’observation et une ambition: faire du bref le lieu d’une expérience humaine entière, sans emphase ni détour inutile.
Les années 1886 et 1887 voient l’irruption, désormais centrale, du fantastique et de l’inquiétude. Le Horla, dans ses deux versions présentes aux côtés de textes comme Amour ou L’Auberge, construit une expérience de présence invisible, modelée par la suggestion et la focalisation. En contrepoint, Le Rosier de Madame Husson, avec ses scènes provinciales, déploie une veine comique et satirique. Cette cohabitation de l’ombre et du rire, du doute et de l’évidence sociale, illustre la liberté de Maupassant: le même cadre bref accueille l’incertain du réel et la mécanique précise des mœurs.
À la fin des années 1880, La Main gauche et L’Inutile Beauté rassemblent des récits qui interrogent l’union, la fidélité, la réputation, la liberté individuelle et les conventions. La Morte aborde, dès sa situation initiale, la persistance du deuil; Un Cas de divorce déroule les contraintes juridiques et morales attachées au couple. Le ton demeure clair, la phrase ferme, l’ironie plus austère. Sans thèses, ces textes examinent les arrangements que chacun passe avec la société et avec soi-même, confirmant la maturité d’un art narratif capable d’éclairer des contradictions sans les résoudre didactiquement.
La force de Maupassant tient à une écriture d’une grande économie: phrases nettes, vocabulaire précis, articulation linéaire où chaque détail compte et conduit la lecture. La construction privilégie l’efficacité dramatique, souvent tendue vers une résolution brève, sans que la chute ne se substitue jamais à la logique des caractères. L’auteur excelle dans la focalisation rapprochée, qui laisse affleurer pensées et perceptions sans commentaire envahissant. Le discours se voue à montrer plutôt qu’à démontrer; l’ironie, constante mais mesurée, révèle la fausse évidence des situations. Ainsi la brièveté devient densité, la précision devient portée générale.
Des thèmes convergents unifient l’ensemble: la guerre et ses fractures, la pauvreté et l’ascension sociale, la condition féminine et ses contraintes, la sexualité et ses non-dits, la maladie, la folie, la mort, la superstition et l’invisible. Les paysages de Normandie, la Seine, Paris, la mer servent d’espaces de vérité où se dénudent les calculs, les élans, les peurs. Les personnages, qu’ils soient paysans, bourgeois, prostituées, soldats ou artistes, sont saisis sans mépris ni sentimentalité. La diversité des tons compose une morale de l’attention: à la fois sceptique devant les discours, et compatissante face aux vulnérabilités.
L’importance durable de cette œuvre tient à l’union rare de lisibilité immédiate et de profondeur critique. En proposant les contes et nouvelles par recueils reconnus et par ensembles annuels, la présente collection offre des parcours multiples: suivre un cycle thématique, observer l’émergence d’un motif, mesurer l’inflexion d’une année à l’autre. On y voit se dessiner une forme moderne de la nouvelle, qui a marqué durablement la littérature française. Sans déflorer les récits, l’ensemble invite à une lecture patiente, où l’intelligence des situations et la clarté de la phrase laissent, longtemps, résonner l’expérience humaine.
Guy de Maupassant (1850–1893) s’impose comme l’un des grands prosateurs de la Troisième République. Héritier de Flaubert et compagnon des réalistes-naturalistes, il a fixé la forme brève française par une économie de moyens, une observation aiguë et une ironie souvent cruelle. Sa Normandie, Paris et la mer fournissent les décors d’une œuvre où se mêlent satire sociale, sensualité, peur et compassion. La collection ici rassemblée fait parcourir ses principaux cycles de nouvelles, des premiers CONTES DIVERS (1875–1880) à L’INUTILE BEAUTÉ, en passant par des jalons majeurs comme Boule de Suif, La Maison Tellier, Mademoiselle Fifi, Contes de la bécasse, Clair de lune et Le Horla.
Formé dans les lycées de Normandie avant de gagner Paris, Maupassant reçoit l’appui décisif de Gustave Flaubert, qui lui apprend rigueur, précision et sobriété. Son expérience de la guerre de 1870 nourrit une veine réaliste sur le conflit et ses conséquences, perceptible dans Deux Amis, La Mère Sauvage, L’Aventure de Walter Schnaffs ou Le Père Milon. Employé dans l’administration, il écrit d’abord des contes et chroniques, affine sa voix entre pittoresque normand, observation urbaine et souvenirs maritimes. Les premiers textes de la période 1875–1880 posent les bases: un regard lucide sur les mœurs, une syntaxe nerveuse et un goût pour les fins saisissantes.
Sa percée publique survient en 1880 avec Boule de Suif, tableau de la lâcheté et des compromissions en temps de guerre, immédiatement salué pour sa construction exemplaire. Dans la foulée, La Maison Tellier (avec La Maison Tellier, Les Tombales, En famille, Le Papa de Simon, Une Partie de campagne, La Femme de Paul) impose un art du récit qui allie précision descriptive et empathie. Mademoiselle Fifi prolonge cette dynamique: récits brefs, vigueur dramatique, comique acide. La réception mêle scandale et admiration: on loue l’efficacité, on s’émeut ou s’indigne devant la franchise des sujets, la sexualité, la critique des conventions bourgeoises.
Entre 1881 et 1883, la cadence s’accélère: les NOUVELLES PARUES EN 1881 et 1882, puis des recueils thématiques, multiplient les scènes normandes et parisiennes. Les Contes de la bécasse (La Bécasse, Ce cochon de Morin, Aux Champs, Saint-Antoine, Un Fils, L’Aventure de Walter Schnaffs) exploitent le cadre rural et la tradition orale. Clair de lune réunit des récits où se croisent fantaisie, cruauté et fantastique feutré (Clair de lune, Les Bijoux, Apparition, La Porte, La Nuit). La technique du conteur—cadres, chutes, focalisations glissantes—assure l’efficacité de récits brefs, souvent construits sur un détail révélateur et un retournement moral.
Le milieu des années 1880 confirme sa maîtrise et la diversité des registres. Miss Harriet associe la peinture des milieux artistes et la jalousie provinciale, tandis que Les Sœurs Rondoli témoignent de l’attrait des voyages et de l’Italie. Yvette et d’autres récits éclairent la demi‑monde et l’éducation sentimentale. Les contes maritimes et fluviaux demeurent centraux: En mer, Sur l’Eau; la capitale fournit ses types et ses ridicules: Une Aventure parisienne, Garçon, un bock!, Nos Anglais. Maupassant ménage la distance entre narrateur et personnages, use du style indirect libre et de dialogues vifs, et installe un rythme narratif qui fait sourdre la vérité des caractères.
Parallèlement, une veine plus sombre s’affirme. Le Horla, dans ses versions de 1886–1887, explore l’angoisse, l’hallucination et le trouble de l’identité, aux confins du fantastique et du pathologique. D’autres textes témoignent d’un intérêt pour le magnétisme, l’hypnose, la folie et les hantises: Magnétisme, Fou?, La Chevelure, Lettre d’un fou. La critique sociale demeure incisive: La Parure interroge l’illusion du paraître; L’Inutile Beauté et Le Masque scrutent la tyrannie des images; des récits anticlericaux ou satiriques—La Confession, La Confession de Théodule Sabot, Le Donneur d’Eau Bénite—mettent à nu les conventions et les pouvoirs symboliques sans jamais sacrifier la complexité humaine.
Miné dans ses dernières années par une maladie neurologique qui altère ses forces, Maupassant cesse progressivement d’écrire et meurt en 1893. Il laisse une œuvre brève mais dense, dont le noyau est la nouvelle. Son héritage tient à une langue nette, presque objective, capable de compassion comme de férocité; à une construction dramatique exemplaire, et à une attention au réel qui n’exclut ni l’ironie ni le fantastique. Les recueils réunis ici—de La Maison Tellier au Horla, jusqu’à L’Inutile Beauté—illustrent une modernité intacte: en quelques pages, un monde social, un destin, une idée prennent forme avec une clarté inépuisable.
Né en 1850 et mort en 1893, Guy de Maupassant traverse, comme auteur, la France de l’après-1870 jusqu’au seuil de la Belle Époque. Les nouvelles rassemblées ici, de 1875 à la fin des années 1880, reflètent les premières décennies de la Troisième République, marquées par la mémoire de la défaite, l’essor de la presse, l’industrialisation et de profonds changements juridiques et moraux. La Normandie natale, Paris modernisé et les rivages parcourus en bateau ou en train forment ses théâtres familiers. L’éventail va de contes de guerre (Boule de Suif, Mademoiselle Fifi) à des récits d’obsession (Le Horla), en passant par des chroniques rurales et des satires urbaines.
La guerre de 1870-1871, le siège de Paris et l’occupation prussienne constituent l’horizon traumatique de nombreux récits. Maupassant, mobilisé durant le conflit, en retient l’arbitraire de la violence et la vulnérabilité des civils. Boule de Suif (1880), Mademoiselle Fifi, Deux Amis ou Le Père Milon revisitent l’effondrement d’illusions patriotiques et la vie sous contrainte, dans des bourgs et des campagnes de l’Ouest. L’annexion de l’Alsace-Lorraine (1871) et le traité de Francfort nourrissent un imaginaire de frontières humiliées, dont ces textes montrent les répercussions concrètes sur les interactions ordinaires, sans héroïsme factice et avec une attention précise aux situations locales.
Au lendemain de la guerre, la Troisième République se structure autour des lois constitutionnelles de 1875, puis se consolide à partir de 1879. Les tensions entre monarchistes, bonapartistes et républicains, ainsi que la méfiance envers l’appareil d’État, irriguent la tonalité sceptique de l’auteur. Des pièces comme Opinion publique, Un Coup d’État ou Le Vengeur interrogent les mécanismes de l’autorité et des foules. Sans traiter directement la Commune de 1871, le recueil en porte le contrecoup: prudence vis-à-vis des embrasements politiques, sens des revirements de fortune, et description d’un pays qui se recompose institutionnellement tout en conservant ses réflexes provinciaux.
Paris, remanié sous le Second Empire, demeure sous la République une capitale de boulevards, de spectacles et de consommation. Les Dimanches d’un bourgeois de Paris, Une Aventure parisienne, Garçon, un bock!… ou Un Lâche brossent les économies morales et matérielles de la petite et moyenne bourgeoisie: promenades ritualisées, cafés, grands magasins, prostitutions de rue et codes de respectabilité. La ville-haussmannienne, ses transports et ses vitrines favorisent une sociabilité nouvelle, où s’exacerbent l’envie, l’ostentation et le qu’en-dira-t-on. Maupassant observe ces pratiques avec une ironie clinique, attentif aux enjeux de classe que fixent l’apparence, l’adresse, la tenue et l’accès aux loisirs urbains.
Parallèlement, la France demeure majoritairement rurale jusqu’aux années 1880. En Normandie, petites propriétés, métayage et héritages encadrent la vie sociale. Des récits tels que La Ficelle, Le Petit Fût, En famille, Le Père Amable ou Tribunaux rustiques montrent les effets du Code civil (partage égalitaire) sur la fragmentation des biens, les conflits d’intérêt et la pression des dotations. L’économie paysanne, soumise aux aléas des récoltes et à la rudesse des notables, forge des mœurs prudentes et souvent soupçonneuses. Ces contes insistent sur la matérialité des existences et sur un langage local, révélant un conservatisme social que l’industrialisation ne dissipe qu’imparfaitement.
L’anticléricalisme républicain et la sécularisation se renforcent avec les lois Ferry de 1881-1882 (gratuité et laïcité de l’instruction primaire), qui reconfigurent la place de l’Église. Maupassant observe ces recompositions en province et en ville: La Maison Tellier, Le Donneur d’eau bénite, La Relique, La Confession sondent les usages sociaux du sacré, la piété ostentatoire et les accommodements entre morale et commerce. La réglementation des maisons closes, instituée depuis le début du siècle et toujours en vigueur, constitue un arrière-plan tangible aux récits où prostitution et respectabilité se frôlent. L’écrivain s’attache aux gestes, aux rites et aux hypocrisies plus qu’aux débats doctrinaux.
Des modifications juridiques majeures pèsent sur les situations familiales. La loi Naquet de 1884 rétablit le divorce en France, ouvrant des possibilités nouvelles mais conflictuelles. Un Cas de Divorce, Divorce et Monsieur Parent examinent mariages d’intérêt, mésalliances et stratégies d’honneur, sans plaider de cause mais en détaillant les effets d’un cadre légal en mutation. La réforme de la conscription de 1872 abolit la pratique du remplacement payant, encore présente dans Le Remplaçant, où la contrainte militaire se négocie contre argent. Ces récits, nourris par la chronique judiciaire et administrative, sondent la manière dont le droit redessine intimement les trajectoires.
La mobilité croît avec les chemin de fer, les vapeurs fluviaux et maritimes et les services postaux. Une Partie de campagne lie sortie dominicale et réseau ferré; En voyage ou Les Sœurs Rondoli témoignent d’un tourisme abordable pour les classes aisées et moyennes; En mer et Sur l’eau mettent en scène les plaisirs et périls du nautisme. Cette accessibilité élargit les horizons narratifs: Normandie, Côte d’Azur, Italie, Corse. Le voyage devient laboratoire d’observation sociale, entre promiscuité du wagon, promesse de l’exotisme proche et illusions de la villégiature. La vitesse et l’interconnexion favorisent aussi la circulation rapide des rumeurs et des nouvelles.
L’explosion de la presse, favorisée par la loi sur la liberté de la presse (1881), transforme la littérature courte. Maupassant publie abondamment dans les quotidiens et hebdomadaires de son temps, où l’exigence de concision, d’efficacité et d’actualité modèle la forme du conte. Les rubriques Chronique, Notes d’un voyageur, Malades et médecins ou Vains Conseils dialoguent avec l’actualité immédiate, tandis que des recueils comme Contes du jour et de la nuit signent ce compagnonnage avec le rythme médiatique. Le journal imprime des contraintes de longueur, des attentes de surprises et un ton d’observation vive, nourri par le fait divers et les débats publics.
Sur le plan esthétique, le réalisme et le naturalisme dominent le champ littéraire des années 1870-1880. Formé par Flaubert, proche du groupe de Médan autour de Zola, Maupassant publie Boule de Suif en 1880 dans Les Soirées de Médan, manifeste de récits de guerre. Il en retient l’exactitude des notations, l’attention aux milieux et un déterminisme tempéré par l’ironie. La Parure, Miss Harriet, Histoire d’une fille de ferme ou Mon oncle Jules en sont des illustrations: peu d’explications théoriques, beaucoup de faits, des dialogues sobres et des cadres socio-économiques précis. Cette discipline d’observation fonde la crédibilité de ses histoires brèves.
Les avancées médicales et psychologiques des années 1880 fournissent un terreau thématique. L’essor de l’aliénisme, les leçons de Charcot à la Salpêtrière sur l’hypnose et l’hystérie, ou encore la vogue des cures thermales, éclairent Aux Eaux, Magnétisme, Un fou?, Lui? et surtout Le Horla (versions de 1886 et 1887). Sans trancher entre explication physiologique et trouble moral, ces textes mettent en scène des sujets soumis à des forces difficiles à nommer, dans un climat d’observation clinique. La médecine y est à la fois ressource, spectacle et énigme, reflétant les débats scientifiques d’une décennie avide de classifications.
En parallèle, la fin du siècle voit renaître curiosités occultes et spiritisme, hérités du milieu du XIXe siècle. Apparition, La Main d’écorché, Le Diable, Le Signe, mais aussi des récits de légendes comme La Légende du Mont-Saint-Michel, composent avec cet imaginaire. Maupassant ne crédite pas ces phénomènes d’une foi naïve; il les examine comme faits sociaux: séances, croyances locales, récits transmis. Le fantastique affleure moins pour abolir le réel que pour révéler des peurs modernes – solitude, suggestion, hallucination – en dialogue avec le positivisme ambiant. Ce balancement, caractéristique de l’époque, nourrit l’ambiguïté méthodique de ces contes.
La poussée coloniale de la France s’intensifie sous la Troisième République: protectorat de Tunisie (1881), expansion en Afrique et en Indochine. Les récits Allouma, Marroca, Mohammed-Fripouille, L’Orient ou Un Bandit corse s’inscrivent dans ce tournant, entre reportage, exotisme et stéréotypes de l’orientalisme courant. Maupassant voyage en Méditerranée et en Afrique du Nord au début des années 1880, publiant des lettres et récits qui aident à forger ces décors. Ils donnent à voir aussi les logiques de domination, les frictions culturelles et l’attrait touristique naissant, sans constituer des documents ethnographiques mais en reflétant un imaginaire colonial très présent dans la France de l’époque.
Les normes de genre et la condition féminine évoluent lentement, malgré l’instruction primaire désormais accessible aux filles. Le mariage bourgeois, la sexualité tolérée des hommes et la réputation exigée des femmes forment un système observé au scalpel. Yvette, La Femme de Paul, L’Inutile Beauté, Les Bijoux, Madame Baptiste, La Bûche ou La Mère aux monstres explorent les attentes contradictoires, la marchandisation de l’alliance et la maternité sous surveillance sociale. Loin des manifestes, Maupassant examine la grammaire des convenances, les coûts de la respectabilité et les stratégies d’adaptation, dans une société où les libertés proclamées profitent inégalement aux sexes.
La question de la délinquance et de la justice accompagne l’urbanisation et la politisation de la société. Le développement de la police scientifique dans les années 1880 et la centralité du fait divers dans la presse nourrissent des récits comme Le Voleur, Un Parricide, L’Assassin, Le Crime au Père Boniface ou La Peur. En contrepoint, Tribunaux rustiques met en scène des arbitrages villageois encore marqués par l’autorité des notables. Ces textes interrogent l’efficacité des institutions, les emballements moraux et la part de hasard dans la répression. Ils reflètent des inquiétudes sur l’ordre public et la vulnérabilité des individus ordinaires.
Les années 1880 sont aussi travaillées par l’instabilité politique et économique: crise boursière de 1882, agitation nationaliste autour du général Boulanger (vers 1887-1889). Des pièces comme Comment on cause, Nos Lettres, La Revanche, La Fenêtre ou Le Modèle captent, par la satire, les langages en circulation – commérages, rhétoriques martiales, poses patriotiques. L’Exposition universelle de 1889 et sa tour de fer signalent une confiance technique que Le Voyage du Horla et d’autres récits de navigation ou de promenade mettent en scène à l’échelle intime: vitesse, panoramas, sensations nouvelles et, en coulisse, désorientation moderne.
Le regard rétrospectif sur le XIXe siècle affleure souvent. Un Coup d’État, La Reine Hortense, Jadis ou Une page d’histoire inédite examinent, par la fable ou la chronique, la manière dont se construisent les récits du passé – bonapartistes, royalistes, républicains. Ils montrent la mémoire comme enjeu social et politique: statues, anecdotes, archives familiales deviennent des instruments de légitimation. Maupassant s’intéresse aux mécanismes de la commémoration et aux illusions d’optique du souvenir, plutôt qu’à des prises de position doctrinales, dégageant ainsi un espace critique sur la manière dont la France raconte ses ruptures et ses continuités au long du siècle.
Premiers contes où Maupassant impose un réalisme satirique traversé d’éclats fantastiques: bourgeois ridicules, savants monomaniaques, soldats et prostituées composent un théâtre social tranchant. De Boule de Suif à La Main d’Écorché, la guerre, l’hypocrisie et l’obsession sont examinées avec une ironie implacable. Concision, sens de la chute et observation crue s’y affirment.
Cycle provincial et maritime où le désir, la respectabilité et la charité s’entrechoquent, du cabaret aux quais. Les portraits tendres et cruels de clients, filles et notables dévoilent la comédie sociale sans moralisme. Style limpide, dialogues vifs et mélancolie sourde dominent.
Récits ancrés dans l’ordinaire, les rumeurs et la mémoire de la guerre, où un incident minime suffit à faire vaciller une réputation ou une certitude. Les codes corses, les fidélités animales et le poids de l’opinion dessinent une morale fluctuante. Le ton oscille entre badinage et fatalisme.
Tableaux nerveux de la vie sous l’Occupation et de la société parisienne, où domination, humiliation et fierté s’affrontent. Le courage discret répond à la brutalité et à la veulerie, dans une écriture sèche et incisive. L’ironie masque mal une compassion lucide pour les vaincus.
Palette très variée, du marivaudage au fantastique d’allusion (magnétisme, rêves), en passant par les heurts conjugaux et les hasards de voyage. La frontière entre curiosité scientifique et superstition nourrit une inquiétude moderne. Les chutes, souvent sobres, laissent une zone d’ombre morale.
Soirées de chasse où des conteurs normands rivalisent d’histoires drôles, cruelles ou pathétiques. Cunning paysan, coups du sort et heurts de classes y forgent une sagesse ironique. Le cadre convivial renforce une oralité vive et la précision des dénouements.
Contes teintés de religiosité populaire, de légendes et d’apparitions, où la nuit exacerbe désirs, peurs et repentirs. La pitié se mêle au surnaturel discret, opposant piété, superstition et raison. Ton poétique, atmosphères feutrées, éclair d’inquiétante étrangeté.
Duels, stations thermales, salons et tribunaux: une radiographie des vanités, du désir et des masques sociaux. Les corps fragiles et les institutions vacillent sous le regard clinique du narrateur. Les finales, nettes, font affleurer l’ironie sans éclat superflu.
Rencontres entre artistes et figures provinciales où l’aspiration sentimentale se heurte aux codes sociaux. La solitude, la pudeur et l’orgueil nourrissent des tragédies miniatures. Compassion et cruauté s’équilibrent dans une prose limpide.
Récits de guerre et de campagne qui mettent en scène héroïsme intime, trahisons ordinaires et fierté paysanne. Confessions, lettres et souvenirs structurent une méditation sur la loyauté et la responsabilité. Le ton, sobre et grave, privilégie le geste juste au fracas.
Chroniques du désir et de l’obsession, où les narrateurs dévoilent leur vanité en même temps que leurs illusions. Les ruses villageoises, l’argent et la réputation composent une comédie sociale parfois cruelle. Dialogues croquants, humour acide, fins sans emphase.
Portrait d’une jeune femme à la lisière du demi-monde, observée par des hommes partagés entre convoitise, morale et paternalisme. Les pièces annexes élargissent le panorama satirique de la vie parisienne et coloniale. Ambiguïté morale, vivacité de scène et sous-entendus affectifs dominent.
Vignettes sur la maladie, la peur, l’obsession et la mort, souvent dans une veine pseudo-documentaire. L’observation des médecins, des maniaques et des superstitions esquisse une clinique de l’âme. La sécheresse du style accentue l’effroi ordinaire.
Alternance de récits diurnes et nocturnes pour éprouver les contrastes entre réalité nue et hantise intime. Orgueil, honte, hasard et mensonge y bâtissent des destins en quelques pages. Architecture serrée, ironie froide et effets dosés.
Lettres, journaux et confidences exposent dérèglement mental, rêverie et désœuvrement. Les formes brèves mettent à nu le décalage entre le moi et le monde. Ironie plus sombre, parfois autoréflexive.
Comédie normande au comique de situation et de langue, où le corps, la ruse et la misère s’affrontent. Sous la farce perce la détresse, et l’obsession peut virer à l’inquiétant. Rythme alerte, saveur populaire, pitié sans pathos.
Études domestiques où se tissent adultère, désillusion et stratégies d’intérêt autour du foyer. Le droit, l’argent et la filiation deviennent des instruments de pouvoir. Narration limpide, jugement suspendu, cruauté feutrée.
Enquête morale et psychologique au cœur d’une communauté villageoise bouleversée par un crime. La conscience coupable, l’opinion et les rites sociaux s’entrecroisent. Tension retenue, observation minutieuse des milieux.
Entre inquiétude scientifique et satire des institutions, ces récits propulsent Maupassant vers l’angoisse intérieure. Santé, éducation et misère y révèlent un monde fragile. Le fantastique affleure par suggestion plus que par effet.
Journal d’une déroute intime où une présence invisible fissure la raison. Voyage, hallucination et hypothèse scientifique s’entremêlent sans jamais trancher. L’art de l’ellipse et du doute installe un fantastique pur, fondé sur la suggestion.
Satire de la conversation, curiosité cosmique et prolongement des inquiétudes du Horla structurent ces pièces. Modernité, médias et crédulité sont passés au crible. Ton nerveux, humour amer, angoisse diffuse.
Fable provinciale où les cérémonies de vertu et de respectabilité se retournent en bouffonnerie. La petite ville devient un laboratoire de jalousies et de ridicules. Burlesque tempéré par une tendresse malicieuse.
Récits de filiation, de deuil et d’autorité masculine, confrontés à l’amour, au désir et aux codes sociaux. Des salons parisiens aux horizons coloniaux, l’intime se heurte à l’Histoire et aux préjugés. Sobriété émotive, compassion lucide, tension entre loi et corps.
Instantanés tardifs où dominent le deuil, la marchandisation et l’usure des sentiments. Chaque scène vise un effet unique, sans ornements. Densité maximale, froideur élégante.
Ultimes variations sur la guerre des sexes, les apparences et la justice ironique. Du salon parisien aux paysages méditerranéens, les passions s’y dénudent sans illusions. Écriture maîtrisée, cruauté lumineuse, art consommé de la pointe finale.
De la satire réaliste au fantastique de suggestion, l’ensemble trace une progression vers l’angoisse intérieure sans renoncer à la comédie sociale. Normandie, Paris et guerre donnent des terrains d’épreuve aux passions, tandis que l’obsession, le hasard et l’opinion publique reviennent en motifs. Concision, regard clinique et chutes justes unifient une œuvre d’une cohérence implacable.
Guy de Maupassant
Il y a huit mois environ, un de mes amis, Louis R…, avait réuni, un soir, quelques camarades de collège; nous buvions du punch et nous fumions en causant littérature, peinture, et en racontant, de temps à autre, quelques joyeusetés, ainsi que cela se pratique dans les réunions de jeunes gens. Tout à coup la porte s’ouvre toute grande et un de mes bons amis d’enfance entre comme un ouragan. «Devinez d’où je viens, s’écria-t-il aussitôt. – Je parie pour Mabille, répond l’un, – non, tu es trop gai, tu viens d’emprunter de l’argent, d’enterrer ton oncle, ou de mettre ta montre chez ma tante, reprend un autre. – Tu viens de te griser, riposte un troisième, et comme tu as senti le punch chez Louis, tu es monté pour recommencer. – Vous n’y êtes point, je viens de P… en Normandie, où j’ai été passer huit jours et d’où je rapporte un grand criminel de mes amis que je vous demande la permission de vous présenter.» A ces mots, il tira de sa poche une main d’écorché; cette main était affreuse, noire, sèche, très longue et comme crispée, les muscles, d’une force extraordinaire, étaient retenus à l’intérieur et à l’extérieur par une lanière de peau parcheminée, les ongles jaunes, étroits, étaient restés au bout des doigts; tout cela sentait le scélérat d’une lieue. «Figurez-vous, dit mon ami, qu’on vendait l’autre jour les défroques d’un vieux sorcier bien connu dans toute la contrée; il allait au sabbat tous les samedis sur un manche à balai, pratiquait la magie blanche et noire, donnait aux vaches du lait bleu et leur faisait porter la queue comme celle du compagnon de saint Antoine. Toujours est-il que ce vieux gredin avait une grande affection pour cette main, qui, disait-il, était celle d’un célèbre criminel supplicié en 1736, pour avoir jeté, la tête la première, dans un puits sa femme légitime, ce quoi faisant je trouve qu’il n’avait pas tort, puis pendu au clocher de l’église le curé qui l’avait marié. Après ce double exploit, il était allé courir le monde et dans sa carrière aussi courte que bien remplie, il avait détroussé douze voyageurs, enfumé une vingtaine de moines dans leur couvent et fait un sérail d’un monastère de religieuses. – Mais que vas-tu faire de cette horreur? Nous écriâmesnous. – Eh parbleu, j’en ferai mon bouton de sonnette pour effrayer mes créanciers. – Mon ami, dit Henri Smith, un grand Anglais très flegmatique, je crois que cette main est tout simplement de la viande indienne conservée par le procédé nouveau, je te conseille d’en faire du bouillon. – Ne raillez pas, messieurs, reprit avec le plus grand sang-froid un étudiant en médecine aux trois quarts gris, et toi, Pierre, si j’ai un conseil à te donner, fais enterrer chrétiennement ce débris humain, de crainte que son propriétaire ne vienne te le redemander; et puis, elle a peut-être pris de mauvaises habitudes cette main, car tu sais le proverbe: «Qui a tué tuera.» – Et qui a bu boira», reprit l’amphitryon. Là-dessus il versa à l’étudiant un grand verre de punch, l’autre l’avala d’un seul trait et tomba ivre-mort sous la table. Cette sortie fut accueillie par des rires formidables, et Pierre élevant son verre et saluant la main: «Je bois, dit-il, à la prochaine visite de ton maître», puis on parla d’autre chose et chacun rentra chez soi.
Le lendemain, comme je passais devant sa porte, j’entrai chez lui, il était environ deux heures, je le trouvai lisant et fumant. «Eh bien, comment vas-tu? Lui dis-je. – Très bien, me répondit-il. – Et ta main? – Ma main, tu as dû la voir à ma sonnette où je l’ai mise hier soir en rentrant, mais à ce propos figure-toi qu’un imbécile quelconque, sans doute pour me faire une mauvaise farce, est venu carillonner à ma porte vers minuit; j’ai demandé qui était là, mais comme personne ne me répondait, je me suis recouché et rendormi.»
En ce moment, on sonna, c’était le propriétaire, personnage grossier et fort impertinent. Il entra sans saluer. «Monsieur, dit-il à mon ami, je vous prie d’enlever immédiatement la charogne que vous avez pendue à votre cordon de sonnette, sans quoi je me verrai forcé de vous donner congé. – Monsieur, reprit Pierre avec beaucoup de gravité, vous insultez une main qui ne le mérite pas, sachez qu’elle a appartenu à un homme fort bien élevé.» Le propriétaire tourna les talons et sortit comme il était entré. Pierre le suivit, décrocha sa main et l’attacha à la sonnette pendue dans son alcôve. «Cela vaut mieux, dit-il, cette main, comme le «Frère, il faut mourir» des Trappistes, me donnera des pensées sérieuses tous les soirs en m’endormant.» Au bout d’une heure je le quittai et je rentrai à mon domicile.
Je dormis mal la nuit suivante, j’étais agité, nerveux; plusieurs fois je me réveillai en sursaut, un moment même je me figurai qu’un homme s’était introduit chez moi et je me levai pour regarder dans mes armoires et sous mon lit; enfin, vers six heures du matin, comme je commençais à m’assoupir, un coup violent frappé à ma porte, me fit sauter du lit; c’était le domestique de mon ami, à peine vêtu, pâle et tremblant. «Ah monsieur! S’écria-t-il en sanglotant, mon pauvre maître qu’on a assassiné.» Je m’habillai à la hâte et je courus chez Pierre. La maison était pleine de monde, on discutait, on s’agitait, c’était un mouvement incessant, chacun pérorait, racontait et commentait l’événement de toutes les façons. Je parvins à grand-peine jusqu’à la chambre, la porte était gardée, je me nommai, on me laissa entrer. Quatre agents de la police étaient debout au milieu, un carnet à la main, ils examinaient, se parlait bas de temps en temps et écrivaient; deux docteurs causaient près du lit sur lequel Pierre était étendu sans connaissance. Il n’était pas mort, mais il avait un aspect effrayant. Ses yeux démesurément ouverts, ses prunelles dilatées semblaient regarder fixement avec une indicible épouvante une chose horrible et inconnue, ses doigts étaient crispés, son corps, à partir du menton, était recouvert d’un drap que je soulevai. Il portait au cou les marques de cinq doigts qui s’étaient profondément enfoncés dans la chair, quelques gouttes de sang maculaient sa chemise. En ce moment une chose me frappa, je regardai par hasard la sonnette de son alcôve, la main d’écorché n’y était plus. Les médecins l’avaient sans doute enlevée pour ne point impressionner les personnes qui entreraient dans la chambre du blessé, car cette main était vraiment affreuse. Je ne m’informai point de ce qu’elle était devenue.
Je coupe maintenant, dans un journal du lendemain, le récit du crime avec tous les détails que la police a pu se procurer. Voici ce qu’on y lisait:
«Un attentat horrible a été commis hier sur la personne d’un jeune homme, M. Pierre B…, étudiant en droit, qui appartient à une des meilleures familles de Normandie. Ce jeune homme était rentré chez lui vers dix heures du soir, il renvoya son domestique, le sieur Bouvin, en lui disant qu’il était fatigué et qu’il allait se mettre au lit. Vers minuit, cet homme fut réveillé tout à coup par la sonnette de son maître qu’on agitait avec fureur. Il eut peur, alluma une lumière et attendit; la sonnette se tut environ une minute, puis reprit avec une telle force que le domestique, éperdu de terreur, se précipita hors de sa chambre et alla réveiller le concierge, ce dernier courut avertir la police et, au bout d’un quart d’heure environ, deux agents enfonçaient la porte. Un spectacle horrible s’offrit à leurs yeux, les meubles étaient renversés, tout annonçait qu’une lutte terrible avait eu lieu entre la victime et le malfaiteur. Au milieu de la chambre, sur le dos, les membres raides, la face livide et les yeux effroyablement dilatés, le jeune Pierre B… gisait sans mouvement; il portait au cou les empreintes profondes de cinq doigts. Le rapport du docteur Bourdeau, appelé immédiatement, dit que l’agresseur devait être doué d’une force prodigieuse et avoir une main extraordinairement maigre et nerveuse, car les doigts qui ont laissé dans le cou comme cinq trous de balle s’étaient presque rejoints à travers les chairs. Rien ne peut faire soupçonner le mobile du crime, ni quel peut en être l’auteur. La justice informe.»
On lisait le lendemain dans le même journal:
«M. Pierre B…, la victime de l’effroyable attentat que nous racontions hier, a repris connaissance après deux heures de soins assidus donnés par M. Le docteur Bourdeau. Sa vie n’est pas en danger, mais on craint fortement pour sa raison; on n’a aucune trace du coupable.»
En effet, mon pauvre ami était fou; pendant sept mois j’allai le voir tous les jours à l’hospice où nous l’avions placé, mais il ne recouvra pas une lueur de raison. Dans son délire, il lui échappait des paroles étranges et, comme tous les fous, il avait une idée fixe, il se croyait toujours poursuivi par un spectre. Un jour, on vint me chercher en toute hâte en me disant qu’il allait plus mal, je le trouvai à l’agonie. Pendant deux heures, il resta fort calme, puis tout à coup, se dressant sur son lit malgré nos efforts, il s’écria en agitant les bras et comme en proie à une épouvantable terreur: «Prends-la! Prends-la! Il m’étrangle, au secours, au secours!» Il fit deux fois le tour de la chambre en hurlant, puis il tomba mort, la face contre terre.
Comme il était orphelin, je fus chargé de conduire son corps au petit village de P… en Normandie, où ses parents étaient enterrés. C’est de ce même village qu’il venait, le soir où il nous avait trouvés buvant du punch chez Louis R… et où il nous avait présenté sa main d’écorché. Son corps fut enfermé dans un cercueil de plomb, et quatre jours après, je me promenais tristement avec le vieux curé qui lui avait donné ses premières leçons, dans le petit cimetière où l’on creusait sa tombe. Il faisait un temps magnifique, le ciel tout bleu ruisselait de lumière, les oiseaux chantaient dans les ronces du talus, où bien des fois, enfants tous deux, nous étions venus manger des mûres. Il me semblait encore le voir se faufiler le long de la haie et se glisser par le petit trou que je connaissais bien, là-bas, tout au bout du terrain où l’on enterre les pauvres, puis nous revenions à la maison, les joues et les lèvres noires de jus des fruits que nous avions mangés; et je regardai les ronces, elles étaient couvertes de mûres; machinalement j’en pris une, et je la portai à ma bouche; le curé avait ouvert son bréviaire et marmottait tout bas ses orémus, et j’entendais au bout de l’allée la bêche des fossoyeurs qui creusaient la tombe. Tout à coup, ils nous appelèrent, le curé ferma son livre et nous allâmes voir ce qu’ils nous voulaient. Ils avaient trouvé un cercueil. D’un coup de pioche, ils firent sauter le couvercle et nous aperçûmes un squelette démesurément long, couché sur le dos, qui, de son oeil creux, semblait encore nous regarder et nous défier; j’éprouvai un malaise, je ne sais pourquoi j’eus presque peur. «Tiens! S’écria un des hommes, regardez donc, le gredin a un poignet coupé, voilà sa main.» Et il ramassa à côté du corps une grande main desséchée qu’il nous présenta. «Dis donc, fit l’autre en riant, on dirait qu’il te regarde et qu’il va te sauter à la gorge pour que tu lui rendes sa main. – Allons mes amis, dit le curé, laissez les morts en paix et refermez ce cercueil, nous creuserons autre part la tombe de ce pauvre monsieur Pierre.»
Le lendemain tout était fini et je reprenais la route de Paris après avoir laissé cinquante francs au vieux curé pour dire des messes pour le repos de l’âme de celui dont nous avions ainsi troublé la sépulture.
C’était un très savant homme que le docteur Héraclius Gloss. Quoique jamais le plus petit opuscule signé de lui n’eût paru chez les libraires de la ville, tous les habitants de la docte cité de Balançon regardaient le docteur Héraclius comme un homme très savant.
Comment et en quoi était-il docteur? Nul n’eût pu le dire. On savait seulement que son père et son grand-père avaient été appelés docteurs par leurs concitoyens. Il avait hérité de leur titre en même temps que de leur nom et de leurs biens; dans sa famille on était docteur de père en fils, comme, de père en fils, on s’appelait Héraclius Gloss.
Du reste, s’il ne possédait point de diplôme signé et contresigné par tous les membres de quelque illustre faculté, le docteur Héraclius n’en était pas moins pour cela un très digne et très savant homme. Il suffisait de voir les quarante rayons chargés de livres qui couvraient les quatre panneaux de son vaste cabinet, pour être bien convaincu que jamais docteur plus érudit n’avait honoré la cité balançonnaise. Enfin, chaque fois qu’il était question de sa personne devant M. Le doyen ou M. Le recteur, on les voyait toujours sourire avec mystère. On rapporte même qu’un jour M. Le recteur avait fait de lui un grand éloge en latin devant Mgr l’Archevêque; le témoin qui racontait cela citait d’ailleurs comme preuve irrécusable ces quelques mots qu’il avait entendus:
Parluriunt montes, nascitur ridiculus mus.
De plus, M. Le doyen et M. Le recteur dînaient chez lui tous les dimanches; aussi personne n’eût osé mettre en doute que le docteur Héraclius Gloss ne fût un très savant homme.
S’il est vrai, comme certains philosophes le prétendent, qu’il y ait une harmonie parfaite entre le moral et le physique d’un homme, et qu’on puisse lire sur les lignes du visage les principaux traits du caractère, le docteur Héraclius n’était pas fait pour donner un démenti à cette assertion. Il était petit, vif et nerveux. Il y avait en lui du rat, de la fouine et du basset, c’est-à-dire qu’il était de la famille des chercheurs, des rongeurs, des chasseurs et des infatigables. A le voir, on ne concevait pas que toutes les doctrines qu’il avait étudiées pussent entrer dans cette petite tête, mais on s’imaginait bien plutôt qu’il devait, lui-même, pénétrer dans la science, et y vivre en la grignotant comme un rat dans un gros livre. Ce qu’il avait surtout de singulier, c’était l’extraordinaire minceur de sa personne; son ami le doyen prétendait, peut-être non sans raison, qu’il avait dû être oublié, pendant plusieurs siècles, entre les feuillets d’un in-folio, à côté d’une rose et d’une violette, car il était toujours très coquet et très parfumé. Sa figure surtout était tellement en lame de rasoir que les branches de ses lunettes d’or, dépassant démesurément ses tempes, faisaient assez l’effet d’une grande vergue sur le mât d’un navire. «S’il n’eût été le savant docteur Héraclius, disait parfois M. Le recteur de la faculté de Balançon, il aurait fait certainement un excellent couteau à papier.» Il portait perruque, s’habillait avec soin, n’était jamais malade, aimait les bêtes, ne détestait pas les hommes et idolâtrait les brochettes de cailles.
A peine le docteur était-il levé, savonné, rasé et lesté d’un petit pain au beurre trempé dans une tasse de chocolat à la vanille, qu’il descendait à son jardin. Jardin peu vaste comme tous ceux des villes, mais agréable, ombragé, fleuri, silencieux, je dirais réfléchi, si j’osais. Enfin qu’on se figure ce que doit être le jardin idéal d’un philosophe à la recherche de la vérité, et on ne sera pas loin de connaître celui dont le docteur Héraclius Gloss faisait trois ou quatre fois le tour au pas accéléré, avant de s’abandonner aux quotidiennes brochettes de cailles du second déjeuner. Ce petit exercice, disait-il, était excellent au saut du lit; il ranimait la circulation du sang, engourdie par le sommeil, chassait les humeurs du cerveau et préparait les voies digestives.
Après cela le docteur déjeunait. Puis, aussitôt son café pris, et il le buvait d’un trait, ne s’abandonnant jamais aux somnolences des digestions commencées à table, il endossait sa grande redingote et s’en allait. Et chaque jour, après avoir passé devant la faculté, et comparé l’heure de son oignon Louis XV à celle du hautain cadran de l’horloge universitaire, il disparaissait dans la ruelle des Vieux Pigeons dont il ne sortait que pour rentrer dîner.
Que faisait donc le docteur Héraclius Gloss dans la ruelle des Vieux Pigeons? Ce qu’il y faisait, bon Dieu!… il y cherchait la vérité philosophique – et voici comment.
Dans cette petite ruelle, obscure et sale, tous les bouquinistes de Balançon s’étaient donné rendez-vous. Il eût fallu des années pour lire seulement les titres de tous les ouvrages inattendus, entassés de la cave au grenier dans les cinquante baraques qui formaient la ruelle des Vieux Pigeons.
Le docteur Héraclius Gloss regardait ruelle, maisons, bouquinistes et bouquins comme sa propriété particulière.
Il était arrivé souvent que certain marchand de bric-à-brac, au moment de se mettre au lit, avait entendu quelque bruit dans son grenier, et montant à pas de loup, armé d’une gigantesque flamberge des temps passés, il avait trouvé… le docteur Héraclius Gloss – enseveli jusqu’à mi-corps dans des piles de bouquins, tenant d’une main un reste de chandelle qui lui fondait entre les doigts, et de l’autre feuilletant un antique manuscrit d’où il espérait peut-être faire jaillir la vérité. Et le pauvre docteur était bien surpris, en apprenant que la cloche du beffroi avait sonné neuf heures depuis longtemps et qu’il mangerait un détestable dîner.
C’est qu’il cherchait sérieusement, le docteur Héraclius! Il connaissait à fond toutes les philosophies anciennes et modernes; il avait étudié les sectes de l’Inde et les religions des nègres d’Afrique; il n’était si mince peuplade parmi les barbares du Nord ou les sauvages du sud dont il n’eût sondé les croyances! Hélas! Hélas! Plus il étudiait, cherchait, furetait, méditait, plus il était indécis: «Mon ami, disait-il un soir à M. Le recteur, combien sont plus heureux que nous les Colomb qui se lancent à travers les mers à la recherche d’un nouveau monde; ils n’ont qu’à aller devant eux. Les difficultés qui les arrêtent ne viennent que d’obstacles matériels qu’un homme hardi franchit toujours; tandis que nous, ballottés sans cesse sur l’océan des incertitudes, entraînés brusquement par une hypothèse comme un navire par l’aquilon, nous rencontrons tout à coup, ainsi qu’un vent contraire, une doctrine opposée, qui nous ramène, sans espoir, au port dont nous étions sortis.» Une nuit qu’il philosophait avec M. Le doyen, il lui dit: «Comme on a raison, mon ami, de prétendre que la vérité habite dans un puits… Les seaux descendent tour à tour pour la pêcher et ne rapportent jamais que de l’eau claire… Je vous laisse deviner, ajouta-t-il finement, comment j’écris le mot sots.»
C’est le seul calembour qu’on l’ait jamais entendu faire.
Quand le docteur Héraclius rentrait chez lui, le soir, il était généralement beaucoup plus gros qu’au moment où il sortait. C’est qu’ainsi chacune de ses poches, et il en avait dix-huit, était bourrée des antiques bouquins philosophiques qu’il venait d’acheter dans la ruelle des Vieux Pigeons; et le facétieux recteur prétendait que, si un chimiste l’eût analysé à ce moment, il aurait trouvé que le vieux papier entrait pour deux tiers dans la composition du docteur.
A sept heures, Héraclius Gloss se mettait à table, et tout en mangeant, parcourait les vieux livres dont il venait de se rendre acquéreur.
A huit heures et demie le docteur se levait magistralement, ce n’était plus alors l’alerte et sémillant petit homme qu’il avait été tout le jour, mais le grave penseur dont le front plie sous le poids de hautes méditations, comme un portefaix sous un fardeau trop lourd. Après avoir lancé à sa gouvernante un majestueux «je n’y suis pour personne», il disparaissait dans son cabinet. Une fois là, il s’asseyait devant sa table de travail encombrée de livres et… il songeait. Quel étrange spectacle pour celui qui eût pu voir alors dans la pensée du docteur!!… Défilé monstrueux des Divinités les plus contraires et des croyances les plus disparates, entrecroisement fantastique de doctrines et d’hypothèses. C’était comme une arène où les champions de toutes les philosophies se heurtaient dans un tournoi gigantesque. Il amalgamait, combinait, mélangeait le vieux spiritualisme oriental avec le matérialisme allemand, la morale des Apôtres avec celle d’Épicure. Il tentait des combinaisons de doctrines comme on essaye dans un laboratoire des combinaisons chimiques, mais sans jamais voir bouillonner à la surface la vérité tant désirée – et son bon ami le recteur soutenait que cette vérité philosophique, éternellement attendue, ressemblait beaucoup à une pierre philosophale… d’achoppement.
A minuit le docteur se couchait – et les rêves de son sommeil étaient les mêmes que ceux de ses veilles.
Un soir que M. Le doyen, M. Le recteur et lui étaient réunis dans son vaste cabinet, ils eurent une discussion des plus intéressantes.
«Mon ami, disait le doyen, il faut être éclectique et épicurien. Choisissez ce qui est bon, rejetez ce qui est mauvais. La philosophie est un vaste jardin qui s’étend sur toute la terre. Cueillez les fleurs éclatantes de l’Orient, les pâles floraisons du Nord, les violettes des champs et les roses des jardins, faites-en un bouquet et sentez-le. Si son parfum n’est pas le plus exquis qu’on puisse rêver, il sera du moins fort agréable, et plus suave mille fois que celui d’une fleur unique – fût-elle la plus odorante du monde. – Plus varié certes, reprit le docteur, mais plus suave non, si vous arrivez à trouver la fleur qui réunit et concentre en elle tous les parfums des autres. Car, dans votre bouquet, vous ne pourrez empêcher certaines odeurs de se nuire, et, en philosophie, certaines croyances de se contrarier. Le vrai est un – et avec votre éclectisme vous n’obtiendrez jamais qu’une vérité de pièces et de morceaux. Moi aussi j’ai été éclectique, maintenant, je suis exclusif. Ce que je veux, ce n’est pas un à-peu-près de rencontre, mais la vérité absolue. Tout homme intelligent en a, je crois, le pressentiment, et le jour où il la trouvera sur sa route il s’écriera: «la voilà». Il en est de même pour la beauté; ainsi moi, jusqu’à vingt-cinq ans je n’ai pas aimé; j’avais aperçu bien des femmes, jolies, mais elles ne me disaient rien – pour composer l’être idéal que j’entrevoyais, il aurait fallu leur prendre quelque chose à chacune, et encore cela eût ressemblé au bouquet dont vous parliez tout à l’heure, on n’aurait pas obtenu de cette façon la beauté parfaite qui est indécomposable, comme l’or et la vérité. Un jour enfin, j’ai rencontré cette femme, j’ai compris que c’était elle et je l’ai aimée.» Le docteur un peu ému se tut, et M. Le recteur sourit finement en regardant M. Le doyen. Au bout d’un moment Héraclius Gloss continua: «C’est de la révélation que nous devons tout attendre. C’est la révélation qui a illuminé l’apôtre Paul sur le chemin de Damas et lui a donné la foi chrétienne… –… qui n’est pas la vraie, interrompit en riant le recteur, puisque vous n’y croyez pas – par conséquent la révélation n’est pas plus sûre que l’éclectisme. – Pardon, mon ami, reprit le docteur, Paul n’était pas un philosophe, il a eu une révélation d’à-peu-près. Son esprit n’aurait pu saisir la vérité absolue qui est abstraite. Mais la philosophie a marché depuis, et le jour où une circonstance quelconque, un livre, un mot peut-être, la révélera à un homme assez éclairé pour la comprendre, elle l’illuminera tout à coup, et toutes les superstitions s’effaceront devant elle comme les étoiles au lever du soleil. – Amen, dit le recteur, mais le lendemain vous aurez un second illuminé, un troisième le surlendemain, et ils se jetteront mutuellement à la tête leurs révélations, qui, heureusement, ne sont pas des armes fort dangereuses. – Mais vous ne croyez donc à rien?» s’écria le docteur qui commençait à se fâcher. «Je crois à la Digestion, répondit gravement le recteur. J’avale indifféremment toutes les croyances, tous les dogmes, toutes les morales, toutes les superstitions, toutes les hypothèses, toutes les illusions, de même que, dans un bon dîner, je mange avec un plaisir égal, potage, hors-d’oeuvre, rôtis, légumes, entremets et dessert, après quoi, je m’étends philosophiquement dans mon lit, certain que ma tranquille digestion m’apportera un sommeil agréable pour la nuit, la vie et la santé pour le lendemain. – Si vous m’en croyez, se hâta de dire le doyen, nous ne pousserons pas plus loin la comparaison.»
Une heure après, comme ils sortaient de la maison du savant Héraclius, le recteur se mit à rire tout à coup et dit: «Ce pauvre docteur! Si la vérité lui apparaît comme la femme aimée, il sera bien l’homme le plus trompé que la terre ait jamais porté.» Et un ivrogne qui s’efforçait de rentrer chez lui se laissa tomber d’épouvante en entendant le rire puissant du doyen qui accompagnait en basse profonde le fausset aigu du recteur.
VI - Comme quoi le chemin de Damas du docteur se trouva être la ruelle des Vieux Pigeons, et comment la vérité l’illumina sous la forme d’un manuscrit métempsycosiste
Le 17 mars de l’an de grâce dix-sept cent – et tant – le docteur s’éveilla tout enfiévré. Pendant la nuit, il avait vu plusieurs fois en rêve un grand homme blanc, habillé à l’antique, qui lui touchait le front du doigt, en prononçant des paroles inintelligibles, et ce songe avait paru au savant Héraclius un avertissement très significatif. De quoi était-ce un avertissement?… et en quoi était-il significatif?… le docteur ne le savait pas au juste, mais néanmoins il attendait quelque chose.
Après son déjeuner il se rendit comme de coutume dans la ruelle des Vieux-Pigeons, et entra, comme midi sonnait, au n° 31, chez Nicolas Bricolet, costumier, marchand de meubles antiques, bouquiniste et réparateur de chaussures anciennes, c’est-à-dire savetier, à ses moments perdus. Le docteur comme mû par une inspiration monta immédiatement au grenier, mit la main sur le troisième rayon d’une armoire Louis XIII et en retira un volumineux manuscrit en parchemin intitulé:
MES DIX-HUIT MÉTEMPSYCOSES.
HISTOIRE DE MES EXISTENCES DEPUIS L’AN 184
DE L’ÈRE APPELÉE CHRÉTIENNE.
Immédiatement après ce titre singulier, se trouvait l’introduction suivante qu’Héraclius Gloss déchiffra incontinent:
«Ce manuscrit qui contient le récit fidèle de mes transmigrations a été commencé par moi dans la cité romaine en l’an CLXXXIV de l’ère chrétienne, comme il est dit ci-dessus.
«Je signe cette explication destinée à éclairer les humains sur les alternances des réapparitions de l’âme, ce jourd’hui, 16 avril 1748, en la ville de Balançon où m’ont jeté les vicissitudes de mon destin.
