1,99 €
Dans "Maupassant: Romans complètes", l'auteur français Guy de Maupassant nous livre une anthologie de ses œuvres romanesques emblématiques, qui ont profondément marqué la littérature réaliste du XIXe siècle. Le style d'écriture de Maupassant se caractérise par une précision clinique et une observation aiguë de la nature humaine, capturant les nuances de l'esprit et les subtilités des relations sociales. Les récits explorent des thèmes variés tels que l'amour, la misère, la tromperie et la quête de sens, ancrés dans un contexte historique où la société française évolue suite aux bouleversements d'une époque en transformation, notamment après la guerre franco-prussienne. Guy de Maupassant, né en 1850, était un écrivain prolifique dont l'œuvre est souvent influencée par son expérience personnelle, y compris ses séjours dans la Normandie et son observation minutieuse de la vie quotidienne. Sous l'influence de ses mentors, tels que Flaubert, Maupassant a su développer un style unique et percutant, abordant la condition humaine avec une lucidité parfois saisissante, marquée par une certaine mélancolie. L'écrivain, confronté lui-même à la dépression et à la maladie mentale, exprime à travers ses personnages des sentiments universels et des tragédies humaines. Ces romans offrent au lecteur une immersion captivante dans l'âme humaine et la société du XIXe siècle. La richesse des narrations et la profondeur des personnages font de cet ouvrage une lecture enrichissante pour quiconque cherche à comprendre les mouvements littéraires de l'époque ou à apprécier la délicatesse et la complexité des émotions humaines. Je recommande vivement "Maupassant: Romans complètes" à tous les amateurs de littérature classique, ainsi qu'à ceux qui désirent explorer des œuvres intemporelles qui révèlent la beauté et la douleur de la vie. Dans cette édition enrichie, nous avons soigneusement créé une valeur ajoutée pour votre expérience de lecture : - Une Introduction approfondie décrit les caractéristiques unifiantes, les thèmes ou les évolutions stylistiques de ces œuvres sélectionnées. - La Biographie de l'auteur met en lumière les jalons personnels et les influences littéraires qui marquent l'ensemble de son œuvre. - Une section dédiée au Contexte historique situe les œuvres dans leur époque, évoquant courants sociaux, tendances culturelles и événements clés qui ont influencé leur création. - Un court Synopsis (Sélection) offre un aperçu accessible des textes inclus, aidant le lecteur à comprendre les intrigues et les idées principales sans révéler les retournements cruciaux. - Une Analyse unifiée étudie les motifs récurrents et les marques stylistiques à travers la collection, tout en soulignant les forces propres à chaque texte. - Des questions de réflexion vous invitent à approfondir le message global de l'auteur, à établir des liens entre les différentes œuvres et à les replacer dans des contextes modernes. - Enfin, nos Citations mémorables soigneusement choisies synthétisent les lignes et points critiques, servant de repères pour les thèmes centraux de la collection.
Das E-Book können Sie in Legimi-Apps oder einer beliebigen App lesen, die das folgende Format unterstützen:
Veröffentlichungsjahr: 2023
Cette collection Maupassant: Romans complètes réunit, pour un parcours continu, l’ensemble des grands romans de Guy de Maupassant, présentés selon leur articulation originale en parties et chapitres. De Une vie à Fort comme la mort et Notre coeur, en passant par Bel-Ami, Pierre et Jean et Mont-Oriol, elle offre la totalité de ses entreprises romanesques achevées. Elle inclut également la Préface intitulée Le Roman, placée en tête de Pierre et Jean, ainsi que L’Âme étrangère et L’Angelus, donnés ici dans l’état de leur transmission. L’objectif est simple: rendre accessibles, dans leur diversité et leur cohérence, les lignes de force d’une œuvre romanesque parmi les plus lisibles et incisives du XIXe siècle.
Le cœur de cet ensemble est le roman, genre auquel Maupassant confie l’examen prolongé des êtres, des milieux et des illusions. La présence de la Préface Le Roman introduit une dimension poétique et critique, où l’écrivain expose sa conception du récit long. Les pièces finales, L’Âme étrangère et L’Angelus, apparaissent comme des fragments ou ébauches romanesques, précieux pour comprendre sa manière au travail. Si l’auteur est célèbre pour ses nouvelles, chroniques et récits de voyage, le présent volume demeure volontairement centré sur la forme longue, afin de mesurer, d’ouvrage en ouvrage, la portée de ses choix de composition, de focalisation et de construction thématique.
Maupassant occupe une place de premier plan dans la modernité narrative, à la charnière du réalisme et du naturalisme. Héritier d’une discipline d’observation et d’un art de la phrase qu’il a affinés au contact de lectures exigeantes, il met sa sobriété au service d’un regard critique sur la société de son temps. Ses romans conjuguent vigilance éthique et précision concrète, sans emphase ni système imposé. Ils refusent l’ornement gratuit, privilégient l’économie expressive et rendent visibles, par la seule ordonnance des faits et des gestes, les mécanismes sociaux, les leurres du désir et les tensions entre destin individuel et contraintes collectives.
Un même faisceau de thèmes traverse ces livres: l’appétit de vivre heurté à l’âpreté du monde, l’argent et le pouvoir comme forces motrices, la filiation incertaine, la comédie sociale, la volupté et la jalousie, l’usure du temps sur les corps et les sentiments. Maupassant observe les institutions, les mariages et les réputations, mais il scrute surtout l’écart entre les idéaux proclamés et les pratiques réelles. Il déploie une lucidité sans cruauté gratuite, où l’ironie, jamais tapageuse, révèle les angles morts des individus et des groupes. La désillusion n’y abolit pas la compassion, et la douleur n’y exclut pas la lumière d’un paysage, d’une saison, d’un visage.
Les espaces romanesques s’organisent en réseaux parlants: campagnes et rivages de Normandie, salons parisiens, bureaux de rédaction, maisons bourgeoises, stations thermales en devenir. Chaque lieu fabrique des désirs, des convenances et des pièges, auxquels répond un vocabulaire précis des gestes, des objets et des décors. Les voyages, les traversées, les séjours saisonniers scandent l’intrigue et déplacent les hiérarchies. L’attention aux professions, aux fortunes, aux héritages, aux opportunités de spéculation, dessine une cartographie très concrète de la société contemporaine de l’auteur, où l’ascension, la stagnation ou la chute se lisent dans les adresses, les vêtements, les alliances et les titres.
La narration de Maupassant se reconnaît à sa limpidité et à son nerf. Elle favorise la scène nette, l’ellipse juste, la phrase brève tendue par le verbe. Le style indirect libre, l’art des allusions et la gestion des points de vue permettent d’approcher au plus près la conscience des personnages sans lourdeur explicative. Une ironie discrète naît des écarts entre ce que les êtres se disent et ce que le récit montre. La description est sobre, visuelle, souvent ancrée dans un détail décisif. L’ensemble compose une prose d’équilibre, où le rythme et l’économie servent la tension dramatique plus sûrement que les effets ornementaux.
S’y ajoute une sensibilité aiguë au corps et aux sensations: fatigue, fièvre, appétits, malaises, élans. La nature – mer, vent, rivières, pentes et sources – n’est pas un décor, mais une force qui imprime sa cadence aux existences. Les romans font sentir les pressions psychologiques sans jargon théorique, par des signes miniscules et continus. Dans cette écriture des surfaces et des intensités, la vérité ne se proclame pas; elle se laisse inférer par la justesse des comportements et par l’ajustement très fin de l’intrigue aux milieux, aux saisons et aux circonstances. C’est là une des grandes sources de leur puissance de conviction.
Une vie, roman d’apprentissage désenchanté, suit le destin d’une jeune femme de Normandie, depuis l’éclat d’attentes généreuses jusqu’au frottement du réel, avec ses compromis, ses deuils et ses surprises. Maupassant y déploie sa manière empathique et ferme, attentive aux rites familiaux, aux paysages maritimes, aux servitudes sociales. L’ouvrage n’annonce pas des catastrophes, il fait sentir comment les petites causes, le temps et les codes façonnent un trajet. Ce récit inaugural, d’une ampleur simple, met en place beaucoup des questions auxquelles les livres suivants apporteront des variantes parfois plus acerbes, parfois plus méditatives.
Bel-Ami observe l’ascension d’un jeune homme sans fortune dans le Paris des journaux et des salons. La curiosité du roman porte autant sur l’individu que sur les rouages d’un monde où l’information, les relations et les capitaux s’entrelacent. Maupassant montre la puissance des apparences, la circulation des faveurs, l’efficacité des opportunités saisies au bon moment. La progression du héros, qui tient du parcours social autant que de l’apprentissage des codes, met à nu les séductions et les compromissions d’une époque. Sans juger d’emblée, le récit dévoile comment se construisent des positions et des réputations, et à quel prix.
Pierre et Jean réunit un roman bref d’une intensité rare et la Préface Le Roman, réflexion limpide sur la pratique romanesque. L’intrigue place deux frères au Havre face à un événement qui bouleverse l’équilibre familial et intime, réveillant des questions d’origine et de loyauté. L’économie du récit, son art de la tension silencieuse, l’usage maîtrisé des silences et des regards, composent une leçon de précision narrative. La Préface, quant à elle, éclaire le projet de vérité, la nécessité du choix des détails et la rigueur du point de vue, et propose un horizon de lecture pour l’ensemble de l’œuvre.
Mont-Oriol met en scène la naissance d’une station thermale et les intérêts qui se polarisent autour de cette entreprise, au croisement de la finance, de la médecine et des sentiments. Fort comme la mort s’attache à un peintre au faîte de la renommée aux prises avec le temps, la mémoire des visages et l’exigence de créer. Notre coeur explore les incertitudes d’un attachement mondain, les jeux de la pudeur et du calcul, la fatigue des cœurs trop sollicités. Ces romans, différents par leurs milieux, partagent une interrogation sur ce que deviennent le désir et la vérité de soi quand tout s’achète et se négocie.
L’Âme étrangère et L’Angelus sont ici proposés tels qu’ils nous sont parvenus, sous forme de volets narratifs conservés. Leur présence éclaire l’atelier d’un romancier au travail, la manière dont un motif s’éprouve avant de trouver sa forme. À côté des ouvrages achevés, ces fragments montrent la continuité des préoccupations de Maupassant pour les attachements, les images obsédantes et la pression du monde social. Leur inclusion, avec la Préface Le Roman, souligne l’ambition de ce volume: offrir un panorama complet et intelligible de la veine romanesque, et rappeler combien la netteté de cette prose demeure, aujourd’hui encore, une ressource rare pour lire le réel.
Guy de Maupassant (1850–1893) s’impose comme l’une des voix majeures du réalisme fin-de-siècle. Né en Normandie et actif sous la Troisième République, il a donné au récit bref et au roman une efficacité expressive qui a marqué durablement la prose française. Par l’observation minutieuse des milieux — noblesse déclinante, petite bourgeoisie, monde des affaires et de la presse — il explore l’illusion, le désir, l’argent, la fatalité sociale. Son écriture, précise, sobre, ironique, vise l’illusion du vrai. La collection ici rassemblée fait apparaître l’étendue de son art, des grands romans (Une vie, Bel-Ami) à des récits plus concentrés (L’Âme étrangère, L’Angélus).
Formé dans les lycées normands puis à Paris, Maupassant reçoit l’essentiel de sa discipline littéraire auprès de Gustave Flaubert, ami de sa famille, qui l’encourage à la rigueur, à la sobriété et au refus de la grandiloquence. Au tournant des années 1880, il fréquente des écrivains naturalistes et adopte une méthode d’observation qui, sans dogmatisme, nourrit son réalisme. Sa pratique de journaliste et de chroniqueur aiguise son regard sur la société urbaine et provinciale. Ces cadres, d’une Normandie maritime aux salons parisiens, deviendront le théâtre constant de ses fictions, où la psychologie s’entrelace à l’analyse des forces sociales et économiques.
Après des débuts remarqués dans la nouvelle, Maupassant s’impose très vite comme romancier. Une vie (1883) attire un large public par la fermeté de son observation et l’émotion contenue. Suivent Bel-Ami (1885), roman de l’ascension sociale dans le Paris de la presse, puis Mont-Oriol (1887), qui décortique la spéculation autour d’une station thermale. Pierre et Jean (1888) condense un réalisme psychologique d’une grande pureté et s’ouvre par une préface, Le Roman, où l’auteur expose sa poétique. Fort comme la mort (1889) et Notre coeur (1890) prolongent cette enquête sur le désir et le vieillissement. L’Âme étrangère et L’Angélus montrent la puissance du récit bref.
Une vie cristallise le versant normand de l’œuvre. À travers un destin féminin observé sur la durée, le roman déploie la lente friction entre rêves inculqués et contraintes sociales. Maupassant y excelle dans la notation concrète des paysages — falaises, ciels, saisons — et dans une économie narrative qui laisse affleurer la tristesse sans souligner. Le monde rural et la petite noblesse provinciale, encore hantés par des codes d’honneur en déclin, servent de révélateur aux illusions de l’éducation sentimentale. La sobriété des effets, l’attention aux gestes et aux silences, traduisent une éthique de l’impersonnalité héritée de Flaubert, mais assouplie par l’émotion.
Bel-Ami saisit la modernité urbaine et médiatique. Suivant l’ascension d’un ambitieux dans le journalisme parisien, Maupassant examine les réseaux d’influence, la circulation de l’information et les stratégies mondaines qui transforment l’intime en capital. Le roman met en scène la séduction comme technique sociale, et l’argent comme boussole des consciences. La composition en deux parties accompagne une progression méthodique, avec une ironie constante qui n’annule pas la fascination pour l’énergie du protagoniste. L’observation des rédactions, des salons et des spéculations financières offre une radiographie de la capitale, où les mots, les rumeurs et les alliances valent monnaie sonnante.
Pierre et Jean occupe une place singulière: sa préface, Le Roman, énonce un art d’écrire qui privilégie l’illusion du réel, l’angle, la coupe, la sobriété. Le récit lui-même, centré sur une famille et la fragilité des certitudes, distille une tension psychologique exemplaire. Avec Mont-Oriol, Maupassant ausculte l’économie du thermalisme et la fabrication du désir dans un décor de villégiature. Fort comme la mort et Notre coeur déplacent l’analyse vers l’âge, la jalousie et la fidélité, sous le signe d’une lucidité mélancolique. L’Âme étrangère et L’Angélus, plus brefs, condensent obsession, souvenir et inquiétude, rappelant la maîtrise du conteur.
Très productif durant une décennie, Maupassant voit sa santé décliner au début des années 1890, jusqu’à sa disparition en 1893. Ses voyages, ses chroniques et ses milliers de pages de fiction témoignent d’un labeur méthodique et d’une recherche d’exactitude. Il laisse un héritage décisif: une prose nette, un sens du détail révélateur, une capacité à articuler psychologie et milieu. Les romans réunis ici — d’Une vie à Notre coeur — forment un cycle où se lit la transformation d’une société et l’invention d’une forme française de l’objectivité romanesque. Leur sobriété, leur rythme, leur acuité continuent d’éclairer notre modernité.
Guy de Maupassant (1850-1893) publie ses romans entre le début des années 1880 et 1890, au cœur de la Troisième République naissante. La collection réunit des œuvres situées pour la plupart dans la France post-haussmannienne, entre Paris modernisé, ports atlantiques et campagnes normandes, tout en évoquant parfois des milieux antérieurs. Elle traverse les enjeux majeurs de la fin du XIXe siècle: essor de la presse, capitalisme financier, colonisation, mutations des mœurs, science et psychologie émergentes. Héritier de Flaubert et lié aux débats du naturalisme, Maupassant conjugue observation sociale et acuité psychologique; ses intrigues, sans être des chroniques politiques, reflètent les forces qui structurent la société française de son temps.
Les romans s’inscrivent dans l’après-1870, marqué par la défaite de 1870-1871 face à la Prusse, le siège de Paris et la Commune, puis la consolidation républicaine. La Troisième République, stabilisée dans les années 1880, promeut l’école laïque (lois Ferry), réorganise l’armée et mène une politique coloniale. Cette période voit le recul politique du légitimisme et du bonapartisme, mais la société reste traversée par des clivages entre provinces conservatrices et capitale libérale. Maupassant, qui a connu la guerre de 1870 et vit ensuite à Paris, observe ces recompositions sans les traiter frontalement, en privilégiant la description des effets concrets des changements sur les destins individuels et les sociabilités.
Gros chantier du XIXe siècle, Paris transformé par Haussmann sous le Second Empire demeure le décor de plusieurs romans. Les larges boulevards, cafés, grands magasins et salles de rédaction offrent un théâtre propice à l’ambition et à la visibilité sociale. La loi de 1881 sur la liberté de la presse favorise la multiplication des journaux, l’essor de la publicité et la concurrence des feuilles politiques et mondaines. Cette dynamique nourrit des milieux d’influence où s’entrecroisent rédacteurs, financiers et parlementaires. Maupassant met à profit ce cadre urbain et médiatique pour examiner les nouvelles règles du jeu social, fondées sur la réputation, la vitesse de l’information et le capital relationnel.
L’industrialisation et le réseau ferroviaire, densifiés depuis les années 1850, refaçonnent la mobilité et l’économie des loisirs. Les stations balnéaires normandes et les villes d’eaux d’Auvergne attirent une clientèle bourgeoise avide de santé, de mondanités et de spéculation immobilière. La médecine, la physiologie et l’hygiène deviennent objets d’autorité, tandis que les sciences naturelles et l’ingénierie impressionnent par leurs promesses. Maupassant observe ces circulations de personnes et d’intérêts: trains, paquebots, hôtels et casinos dessinent un territoire social où fortunes et réputations se font et se défont. Les identités locales, rurales ou maritimes, se recomposent sous la pression des capitaux et des nouveaux usages du temps libre.
Une vie, publié au début des années 1880, s’attache à la noblesse provinciale et à la bourgeoisie terrienne en Normandie. Le roman donne à voir la persistance, au XIXe siècle, d’un ordre domestique régi par le Code civil, la dot et l’influence religieuse, malgré les changements politiques nationaux. Les paysages agricoles, les seigneuries en déclin et les notables locaux situent une société où l’ascension dépend encore des alliances matrimoniales et des patrimoines. Maupassant mobilise ce cadre pour interroger l’éducation sentimentale des jeunes femmes dans un monde où l’autorité masculine et le poids de l’apparence sociale limitent les possibles, bien avant la réintroduction du divorce en 1884.
Les normes juridiques et morales du mariage structurent l’arrière-plan de plusieurs romans. Le divorce, aboli au début du XIXe siècle, est rétabli par la loi Naquet de 1884, transformant le paysage des unions et des séparations dans la France républicaine. Cette réforme, associée à une relative émancipation économique des classes urbaines, redéfinit les stratégies familiales, la circulation des dots et les questions d’héritage. Dans des œuvres comme Une vie, mais aussi dans les intrigues ultérieures, Maupassant montre comment la contrainte sociale et la réputation pèsent sur les choix affectifs, tandis que la presse et les tribunaux médiatisent désormais les scandales domestiques.
Bel-Ami, paru au milieu des années 1880, offre une coupe éloquente du Paris journalistique après la loi de 1881. La rédaction, les rubriques et les salons où se négocient articles et faveurs traduisent l’influence croissante des journaux sur l’opinion et le Parlement. L’ascension d’un ambitieux y dévoile les mécanismes d’un monde où la plume s’échange contre des accès, où les unes façonnent des carrières et où le récit de l’actualité devient un instrument de pouvoir. Maupassant, familier des milieux de presse, décrit l’économie matérielle du journal, du tirage à la publicité, sans romancer la proximité entre rédacteurs, politiciens et financiers.
Le roman résonne aussi avec la politique d’expansion coloniale des années 1880, lorsque la France étend son influence en Tunisie (1881) et en Indochine. Les projets impériaux, objets d’articles et de spéculations, alimentent des affaires où capitaux privés et décisions publiques s’entrelacent. Bel-Ami met en scène la manière dont la presse peut valoriser ou discréditer ces entreprises, et comment les informations privilégiées deviennent une ressource. Sans viser un cas historique précis, l’intrigue rend sensible un climat où la géopolitique est un marché, et où l’accès aux réseaux mondains vaut autant que la compétence, dans un État républicain encore traversé par les clientélismes.
Le dernier tiers du XIXe siècle connaît une série de scandales politico-financiers qui renforcent l’attention critique portée par les écrivains à la corruption et au vedettariat médiatique. L’« affaire des décorations » (1887) affaiblit la présidence Grévy; la crise boulangiste (fin des années 1880) mobilise la presse et l’opinion; le scandale de Panama (éclaté en 1892) expose la connivence entre affaires et politique. Ces épisodes, contemporains ou proches des romans de Maupassant, nourrissent chez les lecteurs la perception d’un systeme où influence et argent se confondent. Ses fictions dialoguent avec ce contexte sans l’allégoriser, montrant les effets sociaux d’un opportunisme généralisé.
Pierre et Jean, situé au Havre, s’enracine dans un port en modernisation, animé par le commerce transatlantique, les chantiers navals et la petite bourgeoisie commerçante. Les quais, clubs nautiques et cafés du front de mer composent une sociabilité spécifique, entre marins, négociants et professions libérales. La ville, reliée à Paris par le rail et la mer, incarne ces espaces intermédiaires où l’aisance matérielle ouvre l’accès aux loisirs, du yachting à la promenade. Maupassant y observe l’importance des patrimoines, des successions et des réputations dans un milieu attaché à la respectabilité, tout en notant l’emprise des nouvelles techniques de navigation et de communication.
La « Préface – Le Roman » qui accompagne Pierre et Jean éclaire la position esthétique de Maupassant au sein des controverses littéraires des années 1880. Sans adhérer aux manifestes, il revendique l’« illusion du vrai » contre les recettes de l’« expérimentation » romanesque systématique, tout en conservant l’observation chère aux réalistes. Ce débat s’inscrit dans un climat intellectuel dominé par le positivisme et la foi dans la science, de Comte à la médecine de laboratoire. Maupassant y défend une liberté de méthode, attentive aux caractères singuliers, en phase avec une presse littéraire foisonnante et des revues où s’arbitre la querelle du naturalisme.
Mont-Oriol transpose les appétits économiques de la Troisième République dans l’univers des villes d’eaux auvergnates. Le percement de routes, l’arrivée du chemin de fer et la vogue du thermalisme favorisent la création de stations conçues comme entreprises intégrées: captation de sources, hôtels, casinos, campagnes d’affichage. Maupassant y montre la rencontre d’ingénieurs, de médecins, d’investisseurs et de villégiateurs, dans un paysage où la géologie-même devient argument commercial. La station naît de capital et de communication, emblématique d’un capitalisme promotionnel qui se déploie également sur les littoraux. Le roman documente une France où santé, mondanité et spéculation se confondent sous l’œil des journaux.
Notre cœur, publié à la fin des années 1880, explore la haute société urbaine à travers les salons, ces lieux d’échange culturel et de stratégie sociale hérités du XVIIIe siècle mais adaptés au monde républicain. On y croise diplomates, artistes, éditeurs et philanthropes, rassemblés sous l’égide d’hôtesses qui orchestrent les réseaux. Les réformes scolaires et la montée d’un lectorat féminin éduqué modifient les conversations et les goûts, tandis que la psychologie gagne du terrain dans le discours social. Maupassant ausculte ce théâtre des sensibilités, où la politesse masque la compétition symbolique et où la célébrité littéraire dépend autant des relations que des œuvres.
Fort comme la mort fait entrer le lecteur dans le milieu des peintres de portraits et des critiques, au moment où le Salon officiel, les galeries privées et la presse d’art structurent la consécration. La Troisième République valorise les commandes publiques et les portraits de notables, tandis que la photographie, en expansion, transforme la relation à l’image sans abolir le prestige de la peinture. Maupassant y sonde les anxiétés fin-de-siècle: crainte du vieillissement, culte de la nouveauté, circulation des visages dans les journaux illustrés. L’artiste évolue dans un marché en mutation, où la reconnaissance publique dépend de la médiation critique et des cercles mondains.
L’Âme étrangère et L’Angelus, récits tardifs, s’inscrivent dans un climat culturel où coexistent sécularisation républicaine et persistances religieuses, surtout dans les campagnes. Le titre L’Angelus évoque un imaginaire rural popularisé au XIXe siècle, notamment par la peinture de Millet, devenue emblématique d’une France paysanne pieuse. Maupassant, attaché à la Normandie, observe ces mondes villageois soumis aux notables, au clergé local et au calendrier agraire. La coexistence de l’instruction laïque, de la médecine et de pratiques traditionnelles révèle un pays pluriel, où la modernité pénètre par à-coups. Ces textes dialoguent avec la recomposition des valeurs sans trancher en faveur d’un camp.
Le tournant du siècle est aussi celui de la médecine nerveuse et de la psychiatrie clinicienne, illustrées par les travaux de Charcot à la Salpêtrière et par l’intérêt pour l’hypnose et la suggestion. Sans être des romans scientifiques, plusieurs œuvres de la collection témoignent d’une attention accrue aux états de conscience, à la mémoire, à la jalousie et aux troubles de la perception. Les stations thermales, cabinets médicaux et discours hygiénistes fournissent des cadres et des vocabulaires. Cette sensibilité psychologique s’accorde à l’observation sociale: le corps, l’esprit et le milieu sont pensés ensemble, dans une époque persuadée que les comportements ont des causes repérables.
Dans son ensemble, la collection offre une histoire oblique de la France de la fin du XIXe siècle, en montrant comment la presse, l’argent, le droit, la science et les rites sociaux reconfigurent les trajectoires privées. Les lecteurs du XXe siècle ont tour à tour insisté sur la parenté de Maupassant avec le naturalisme, sur sa critique des élites ou sur sa psychologie. Des lectures contemporaines ont mis en avant la dimension médiatique de Bel-Ami, la sociologie des héritages de Pierre et Jean, ou l’économie des loisirs de Mont-Oriol; d’autres interrogent le genre et l’empire. Ces romans demeurent des instruments précieux pour appréhender une modernité naissante.
Le destin d’une jeune aristocrate normande, portée par des rêves d’amour et de bonheur, se heurte à la réalité du mariage, des convenances et de l’usure du temps. Maupassant y scrute la fragilité des illusions et la pesanteur des déterminismes sociaux, en faisant résonner paysages et saisons avec les états d’âme. Le ton, à la fois lucide et mélancolique, installe une chronique de la désillusion sans emphase.
L’ascension d’un arriviste dans le Paris des journaux et des salons, où séduction et opportunisme deviennent des instruments de pouvoir. Le roman déploie une satire mordante des connivences entre presse, finance et politique, et montre la plasticité morale exigée par la réussite mondaine. Style vif, ironie constante, observation crue des rapports de force.
Un héritage inopiné fissure l’équilibre d’une famille bourgeoise et attise, entre deux frères, les soupçons et la jalousie. Par une mise en scène resserrée et maritime, le roman interroge la vérité intime, le prix du doute et la survie des liens affectifs. La préface « Le Roman » expose parallèlement une poétique réaliste qui éclaire la méthode d’analyse psychologique.
Autour d’une station thermale en plein essor, intrigue amoureuse et spéculation s’entrelacent, tandis que science des eaux, publicité et capitaux façonnent un nouveau théâtre social. Maupassant observe la marchandisation des corps et des sentiments dans un monde qui s’industrialise. Ton satirique, regard précis sur les intérêts croisés de la province et de la haute société.
L’attachement d’un homme sensible à une femme du monde insaisissable ouvre une enquête sur le désir, l’orgueil et l’impossibilité de posséder l’autre. Le roman privilégie l’introspection, les nuances des salons et l’art des demi-teintes affectives pour cerner une passion sans équilibre. Le ton, analytique et mélancolique, met à nu les stratégies et les failles du sentiment.
Un peintre célèbre affronte le déclin, la brûlure de la jalousie et la morsure du temps sur l’amour comme sur la gloire. Le récit médite sur l’érosion du regard, la confusion entre idéal esthétique et passion, et l’inflexible logique des années. Grave et implacable, l’analyse psychologique révèle les illusions d’un monde mondain au bord du vertige.
Récit bref d’une proximité qui bute sur l’opacité de l’être aimé, où l’intimité révèle une irréductible distance. La structure en mouvements revient sur le même nœud affectif pour en varier l’éclairage, faisant émerger la solitude au cœur du lien. Écriture sobre, climat inquiet, exploration des limites de l’empathie.
Histoire rurale scandée par l’heure sacrée, où la mémoire et le labeur paysan portent un poids de silence et de fatalité. Le quotidien humble s’y charge d’une gravité qui confronte la foi, la nature et des douleurs tues. Réalisme dépouillé et tonalité contemplative donnent au récit sa force sourde.
De la satire sociale à l’introspection la plus nue, l’ensemble décline l’illusion et son démenti, la jalousie, l’ambition, la pesanteur des milieux et la morsure du temps. Signature stylistique: netteté descriptive, économie narrative, ironie sans emphase et précision des notations psychologiques et sociales. On y voit se déplacer le foyer d’intérêt, du théâtre public des salons et de la presse vers les chambres closes de la conscience, sans jamais perdre l’acribie naturaliste du regard.
(1830) Guy de Maupassant
Jeanne, ayant fini ses malles, s’approcha de la fenêtre, mais la pluie ne cessait pas.
L’averse, toute la nuit, avait sonné contre les carreaux et les toits. Le ciel, bas et chargé d’eau, semblait crevé, se vidant sur la terre, la délayant en bouillie, la fondant comme du sucre. Des rafales passaient, pleines d’une chaleur lourde. Le ronflement des ruisseaux débordés emplissait les rues désertes où les maisons, comme des éponges, buvaient l’humidité qui pénétrait au-dedans et faisait suer les murs de la cave au grenier.
Jeanne, sortie la veille du couvent, libre enfin pour toujours, prête à saisir tous les bonheurs de la vie dont elle rêvait depuis si longtemps, craignait que son père hésitât à partir si le temps ne s’éclaircissait pas, et pour la centième fois depuis le matin elle interrogeait l’horizon.
Puis, elle s’aperçut qu’elle avait oublié de mettre son calendrier dans son sac de voyage. Elle cueillit sur le mur le petit carton divisé par mois, et portant au milieu d’un dessin la date de l’année courante, 1819, en chiffres d’or. Puis, elle biffa à coups de crayon les quatre premières colonnes, rayant chaque nom de saint jusqu’au 2 mai, jour de sa sortie du couvent.
Une voix, derrière la porte, appela: «Jeannette!»
Jeanne répondit: «Entre, papa.» Et son père parut.
Le baron Simon-Jacques Le Perthuis des Vauds était un gentilhomme de l’autre siècle, maniaque et bon. Disciple enthousiaste de J. -J. Rousseau, il avait des tendresses d’amant pour la nature, les champs, les bois, les bêtes.
Aristocrate de naissance, il haïssait par instinct quatre-vingt-treize; mais, philosophe par tempérament et libéral par éducation, il exécrait la tyrannie d’une haine inoffensive et déclamatoire.
Sa grande force et sa grande faiblesse, c’était la bonté, une bonté qui n’avait pas assez de bras pour caresser, pour donner, pour étreindre, une bonté de créateur, éparse, sans résistance, comme l’engourdissement d’un nerf de la volonté, une lacune dans l’énergie, presque un vice.
Homme de théorie, il méditait tout un plan d’éducation pour sa fille, voulant la faire heureuse, bonne, droite et tendre.
Elle était demeurée jusqu’à douze ans dans la maison, puis, malgré les pleurs de la mère, elle fut mise au Sacré-Coeur.
Il l’avait tenue là sévèrement enfermée, cloîtrée, ignorée et ignorante des choses humaines. Il voulait qu’on la lui rendît chaste à dix-sept ans pour la tremper lui-même dans une sorte de bain de poésie raisonnable; et, par les champs, au milieu de la terre fécondée, ouvrir son âme, dégourdir son ignorance à l’aspect de l’amour naïf, des tendresses simples des animaux, des lois sereines de la vie.
Elle sortait maintenant du couvent, radieuse, pleine de sèves et d’appétits de bonheur, prête à toutes les joies, à tous les hasards charmants que, dans le désoeuvrement des jours, la longueur des nuits, la solitude des espérances, son esprit avait déjà parcourus.
Elle semblait un portrait de Véronèse avec ses cheveux d’un blond luisant qu’on aurait dit avoir déteint sur sa chair, une chair d’aristocrate à peine nuancée de rose, ombrée d’un léger duvet, d’une sorte de velours pâle qu’on apercevait un peu quand le soleil la caressait. Ses yeux étaient bleus, de ce bleu opaque qu’ont ceux des bonshommes en faïence de Hollande.
Elle avait, sur l’aile gauche de la narine, un petit grain de beauté, un autre à droite, sur le menton, où frisaient quelques poils si semblables à sa peau qu’on les distinguait à peine. Elle était grande, mûre de poitrine, ondoyante de la taille. Sa voix nette semblait parfois trop aiguë; mais son rire franc jetait de la joie autour d’elle. Souvent, d’un geste familier, elle portait ses deux mains à ses tempes comme pour lisser sa chevelure.
Elle courut à son père et l’embrassa, en l’étreignant: «Eh bien, partons-nous?» dit-elle.
Il sourit, secoua ses cheveux déjà blancs et qu’il portait assez longs, et, tendant la main vers la fenêtre:
«Comment veux-tu voyager par un temps pareil?»
Mais elle le priait, câline et tendre:
«Oh! Papa, partons, je t’en supplie. Il fera beau dans l’après-midi.
— Mais ta mère n’y consentira jamais.
— Si, je te le promets, je m’en charge.
— Si tu parviens à décider ta mère, je veux bien, moi.»
Et elle se précipita vers la chambre de la baronne. Car elle avait attendu ce jour du départ avec une impatience grandissante.
Depuis son entrée au Sacré-Coeur elle n’avait pas quitté Rouen, son père ne permettant aucune distraction avant l’âge qu’il avait fixé. Deux fois seulement on l’avait emmenée quinze jours à Paris, mais c’était une ville encore, et elle ne rêvait que la campagne.
Elle allait maintenant passer l’été dans leur propriété des Peuples, vieux château de famille planté sur la falaise près d’Yport; et elle se promettait une joie infinie de cette vie libre au bord des flots. Puis, il était entendu qu’on lui faisait don de ce manoir, qu’elle habiterait toujours lorsqu’elle serait mariée.
Et la pluie, tombant sans répit depuis la veille au soir, était le premier gros chagrin de son existence.
Mais, au bout de trois minutes, elle sortit, en courant, de la chambre de sa mère, criant par toute la maison: «Papa, papa! Maman veut bien; fais atteler.»
Le déluge ne s’apaisait point; on eût dit même qu’il redoublait quand la calèche s’avança devant la porte.
Jeanne était prête à monter en voiture lorsque la baronne descendit l’escalier, soutenue d’un côté par son mari, et, de l’autre, par une grande fille de chambre forte et bien découplée comme un gars. C’était une Normande du pays de Caux, qui paraissait au moins vingt ans, bien qu’elle en eût au plus dix-huit. On la traitait dans la famille un peu comme une seconde fille, car elle avait été la soeur de lait de Jeanne. Elle s’appelait Rosalie.
Sa principale fonction consistait d’ailleurs à guider les pas de sa maîtresse devenue énorme depuis quelques années par suite d’une hypertrophie du coeur dont elle se plaignait sans cesse.
La baronne atteignit, en soufflant beaucoup, le perron du vieil hôtel, regarda la cour où l’eau ruisselait et murmura: «Ce n’est vraiment pas raisonnable.»
Son mari, toujours souriant, répondit: «C’est vous qui l’avez voulu, madame Adélaïde.»
Comme elle portait ce nom pompeux d’Adélaïde, il le faisait toujours précéder de «madame» avec un certain air de respect un peu moqueur.
Puis elle se remit en marche et monta péniblement dans la voiture dont tous les ressorts plièrent. Le baron s’assit à son côté, Jeanne et Rosalie prirent place sur la banquette à reculons.
La cuisinière Ludivine apporta des masses de manteaux qu’on disposa sur les genoux, plus deux paniers qu’on dissimula sous les jambes; puis elle grimpa sur le siège à côté du père Simon, et s’enveloppa d’une grande couverture qui la coiffait entièrement. Le concierge et sa femme vinrent saluer en fermant la portière; ils reçurent les dernières recommandations pour les malles qui devaient suivre dans une charrette; et on partit.
Le père Simon, le cocher, la tête baissée, le dos arrondi sous la pluie, disparaissait dans son carrick à triple collet. La bourrasque gémissante battait les vitres, inondait la chaussée.
La berline, au grand trot des deux chevaux, dévala rondement sur le quai, longea la ligne des grands navires dont les mâts, les vergues, les cordages se dressaient tristement dans le ciel ruisselant, comme des arbres dépouillés; puis elle s’engagea sur le long boulevard du mont Riboudet.
Bientôt, on traversa les prairies; et, de temps en temps, un saule noyé, les branches tombantes, avec un abandonnement de cadavre, se dessinait gravement à travers un brouillard d’eau. Les fers des chevaux clapotaient et les quatre roues faisaient des soleils de boue.
On se taisait; les esprits eux-mêmes semblaient mouillés comme la terre. Petite mère, se renversant, appuya sa tête et ferma les paupières. Le baron considérait d’un oeil morne les campagnes monotones et trempées. Rosalie, un paquet sur les genoux, songeait de cette songerie animale des gens du peuple. Mais Jeanne, sous ce ruissellement tiède, se sentait revivre ainsi qu’une plante enfermée qu’on vient de remettre à l’air; et l’épaisseur de sa joie, comme un feuillage, abritait son coeur de la tristesse. Bien qu’elle ne parlât pas, elle avait envie de chanter, de tendre au-dehors sa main pour l’emplir d’eau qu’elle boirait; et elle jouissait d’être emportée au grand trot des chevaux, de voir la désolation des paysages, et de se sentir à l’abri au milieu de cette inondation.
Et, sous la pluie acharnée, les croupes luisantes des deux bêtes exhalaient une buée d’eau bouillante.
La baronne, peu à peu, s’endormait. Sa figure, qu’encadraient six boudins réguliers de cheveux pendillants, s’affaissa peu à peu, mollement soutenue par les trois grandes vagues de son cou, dont les dernières ondulations se perdaient dans la pleine mer de sa poitrine. Sa tête, soulevée à chaque aspiration, retombait ensuite; les joues s’enflaient, tandis que, entre ses lèvres entrouvertes, passait un ronflement sonore. Son mari se pencha sur elle, et posa doucement, dans ses mains croisées sur l’ampleur de son ventre, un petit portefeuille en cuir.
Ce toucher la réveilla; et elle considéra l’objet d’un regard noyé, avec cet hébétement des sommeils interrompus. Le portefeuille tomba, s’ouvrit. De l’or et des billets de banque s’éparpillèrent dans la calèche. Elle s’éveilla tout à fait; et la gaieté de sa fille partit en une fusée de rires.
Le baron ramassa l’argent, et, le lui posant sur les genoux: «Voici, ma chère amie, tout ce qui reste de ma ferme d’Életot. Je l’ai vendue pour faire réparer les Peuples où nous habiterons souvent désormais.»
Elle compta six mille et quatre cents francs et les mit tranquillement dans sa poche.
C’était la neuvième ferme vendue ainsi, sur trente et une que leurs parents avaient laissées. Ils possédaient cependant encore environ vingt mille livres de rentes en terres qui, bien administrées, auraient facilement rendu trente mille francs par an.
Comme ils vivaient simplement, ce revenu aurait suffi s’il n’y avait eu dans la maison un trou sans fond toujours ouvert, la bonté. Elle tarissait l’argent dans leurs mains comme le soleil tarit l’eau des marécages. Cela coulait, fuyait, disparaissait. Comment? Personne n’en savait rien. À tout moment l’un d’eux disait: «Je ne sais comment cela s’est fait, j’ai dépensé cent francs aujourd’hui sans rien acheter de gros.»
Cette facilité de donner était, du reste, un des grands bonheurs de leur vie; et ils s’entendaient sur ce point d’une façon superbe et touchante.
Jeanne demanda: «Est-ce beau, maintenant, mon château?»
Le baron répondit gaiement: «Tu verras, fillette.»
Mais peu à peu, la violence de l’averse diminuait; puis ce ne fut plus qu’une sorte de brume, une très fine poussière de pluie voltigeant. La voûte des nuées semblait s’élever, blanchir; et soudain, par un trou qu’on ne voyait point, un long rayon de soleil oblique descendit sur les prairies.
Et, les nuages s’étant fendus, le fond bleu du firmament parut; puis la déchirure s’agrandit, comme un voile qui se déchire; et un beau ciel pur, d’un azur net et profond, se développa sur le monde.
Un souffle frais et doux passa, comme un soupir heureux de la terre; et, quand on longeait des jardins ou des bois, on entendait parfois le chant alerte d’un oiseau qui séchait ses plumes.
Le soir venait. Tout le monde dormait maintenant dans la voiture, excepté Jeanne. Deux fois on s’arrêta dans des auberges pour laisser souffler les chevaux et leur donner un peu d’avoine avec de l’eau.
Le soleil s’était couché; des cloches sonnaient au loin. Dans un petit village on alluma les lanternes; et le ciel aussi s’illumina d’un fourmillement d’étoiles. Des maisons éclairées apparaissaient de place en place, traversant les ténèbres d’un point de feu; et tout d’un coup, derrière une côte, à travers des branches de sapins, la lune, rouge, énorme, et comme engourdie de sommeil, surgit.
Il faisait si doux que les vitres demeuraient baissées. Jeanne, épuisée de rêve, rassasiée de visions heureuses, se reposait maintenant. Parfois l’engourdissement d’une position prolongée lui faisait rouvrir les yeux; alors elle regardait au-dehors, voyait dans la nuit lumineuse passer les arbres d’une ferme, ou bien quelques vaches çà et là couchées en un champ, et qui relevaient la tête. Puis elle cherchait une posture nouvelle, essayait de ressaisir un songe ébauché; mais le roulement continu de la voiture emplissait ses oreilles, fatiguait sa pensée et elle refermait les yeux, se sentant l’esprit courbaturé comme le corps.
Cependant on s’arrêta. Des hommes et des femmes se tenaient debout devant les portières avec des lanternes à la main. On arrivait. Jeanne, subitement réveillée, sauta bien vite. Père et Rosalie, éclairés par un fermier, portèrent presque la baronne tout à fait exténuée, geignant de détresse, et répétant sans cesse d’une petite voix expirante: «Ah! Mon Dieu! Mes pauvres enfants!» Elle ne voulut rien boire, rien manger, se coucha et tout aussitôt dormit.
Jeanne et le baron soupèrent en tête-à-tête.
Ils souriaient en se regardant, se prenaient les mains à travers la table; et, saisis tous deux d’une joie enfantine, ils se mirent à visiter le manoir réparé.
C’était une de ces hautes et vastes demeures normandes tenant de la ferme et du château, bâties en pierres blanches devenues grises, et spacieuses à loger une race.
Un immense vestibule séparait en deux la maison et la traversait de part en part, ouvrant ses grandes portes sur les deux faces. Un double escalier semblait enjamber cette entrée, laissant vide le centre, et joignant au premier ses deux montées à la façon d’un pont.
Au rez-de-chaussée, à droite, on entrait dans le salon démesuré, tendu de tapisseries à feuillages où se promenaient des oiseaux. Tout le meuble, en tapisserie au petit point, n’était que l’illustration des Fables de La Fontaine; et Jeanne eut un tressaillement de plaisir en retrouvant une chaise qu’elle avait aimée, étant tout enfant, et qui représentait l’histoire du Renard et de la Cigogne.
À côté du salon s’ouvraient la bibliothèque, pleine de livres anciens, et deux autres pièces inutilisées; à gauche, la salle à manger en boiseries neuves, la lingerie, l’office, la cuisine et un petit appartement contenant une baignoire.
Un corridor coupait en long tout le premier étage. Les dix portes des dix chambres s’alignaient sur cette allée. Tout au fond, à droite, était l’appartement de Jeanne. Ils y entrèrent. Le baron venait de le faire remettre à neuf, ayant employé simplement des tentures et des meubles restés sans usage dans les greniers.
Des tapisseries d’origine flamande, et très vieilles, peuplaient ce lieu de personnages singuliers.
Mais, en apercevant son lit, la jeune fille poussa des cris de joie. Aux quatre coins, quatre grands oiseaux de chêne, tout noirs et luisants de cire, portaient la couche et paraissaient en être les gardiens. Les côtés représentaient deux larges guirlandes de fleurs et de fruits sculptés; et quatre colonnes finement cannelées, que terminaient des chapiteaux corinthiens, soulevaient une corniche de roses et d’amours enroulés.
Il se dressait, monumental, et tout gracieux cependant, malgré la sévérité du bois bruni par le temps.
Le couvre-pied et la tenture du ciel de lit scintillaient comme deux firmaments. Ils étaient faits d’une soie antique d’un bleu foncé qu’étoilaient, par places, de grandes fleurs de lis brodées d’or.
Quand elle l’eut bien admiré, Jeanne, élevant sa lumière, examina les tapisseries pour en comprendre le sujet.
Un jeune seigneur et une jeune dame habillés en vert, en rouge et en jaune, de la façon la plus étrange, causaient sous un arbre bleu où mûrissaient des fruits blancs. Un gros lapin de même couleur broutait un peu d’herbe grise.
Juste au-dessus des personnages, dans un lointain de convention, on apercevait cinq petites maisons rondes, aux toits aigus; et là-haut, presque dans le ciel, un moulin à vent tout rouge.
De grands ramages, figurant des fleurs, circulaient dans tout cela.
Les deux autres panneaux ressemblaient beaucoup au premier, sauf qu’on voyait sortir des maisons quatre petits bonshommes vêtus à la façon des Flamands et qui levaient les bras au ciel en signe d’étonnement et de colère extrêmes.
Mais la dernière tenture représentait un drame. Près du lapin qui broutait toujours, le jeune homme étendu semblait mort. La jeune dame, le regardant, se perçait le sein d’une épée, et les fruits de l’arbre étaient devenus noirs.
Jeanne renonçait à comprendre quand elle découvrit dans un coin une bestiole microscopique, que le lapin, s’il eût vécu, aurait pu manger comme un brin d’herbe. Et cependant c’était un lion.
Alors elle reconnut les malheurs de Pyrame et de Thysbé; et, quoiqu’elle sourît de la simplicité des dessins, elle se sentit heureuse d’être enfermée dans cette aventure d’amour qui parlerait sans cesse à sa pensée des espoirs chéris, et ferait planer chaque nuit, sur son sommeil, cette tendresse antique et légendaire.
Tout le reste du mobilier unissait les styles les plus divers. C’étaient ces meubles que chaque génération laisse dans la famille et qui font des anciennes maisons des sortes de musées où tout se mêle. Une commode Louis XIV superbe, cuirassée de cuivres éclatants, était flanquée de deux fauteuils Louis XV encore vêtus de leur soie à bouquets. Un secrétaire en bois de rose faisait face à la cheminée qui présentait, sous un globe rond, une pendule de l’Empire.
C’était une ruche de bronze, suspendue par quatre colonnes de marbre au-dessus d’un jardin de fleurs dorées. Un mince balancier sortant de la ruche, par une fente allongée, promenait éternellement sur ce parterre une petite abeille aux ailes d’émail.
Le cadran était en faïence peinte et encadré dans le flanc de la ruche.
Elle se mit à sonner onze heures. Le baron embrassa sa fille, et se retira chez lui.
Alors, Jeanne, avec regret, se coucha.
D’un dernier regard elle parcourut sa chambre, et puis éteignit sa bougie. Mais le lit, dont la tête seule s’appuyait à la muraille, avait une fenêtre sur sa gauche, par où entrait un flot de lune qui répandait à terre une flaque de clarté.
Des reflets rejaillissaient aux murs, des reflets pâles caressant faiblement les amours immobiles de Pyrame et de Thysbé.
Par l’autre fenêtre, en face de ses pieds, Jeanne apercevait un grand arbre tout baigné de lumière douce. Elle se tourna sur le côté, ferma les yeux, puis, au bout de quelque temps, les rouvrit.
Elle croyait se sentir encore secouée par les cahots de la voiture dont le roulement continuait dans sa tête. Elle resta d’abord immobile, espérant que ce repos la ferait enfin s’endormir; mais l’impatience de son esprit envahit bientôt tout son corps.
Elle avait des crispations dans les jambes, une fièvre qui grandissait. Alors elle se leva, et, nu-pieds, nu-bras, avec sa longue chemise qui lui donnait l’aspect d’un fantôme, elle traversa la mare de lumière répandue sur son plancher, ouvrit sa fenêtre et regarda.
La nuit était si claire qu’on y voyait comme en plein jour; et la jeune fille reconnaissait tout ce pays, aimé jadis dans sa première enfance.
C’était d’abord, en face d’elle, un large gazon, jaune comme du beurre sous la lumière nocturne. Deux arbres géants se dressaient aux pointes, devant le château, un platane au nord, un tilleul au sud.
Tout au bout de la grande étendue d’herbe, un petit bois en bosquet terminait ce domaine, garanti des ouragans du large par cinq rangs d’ormes antiques, tordus, rasés, rongés, taillés en pente comme un toit par le vent de mer toujours déchaîné.
Cette espèce de parc était borné, à droite et à gauche, par deux longues avenues de peupliers démesurés, appelés peuples en Normandie, qui séparaient la résidence des maîtres des deux fermes y attenant, occupées, l’une par la famille Couillard, l’autre par la famille Martin.
Ces peuples avaient donné leur nom au château. Au-delà de cet enclos, s’étendait une vaste plaine inculte, semée d’ajoncs, où la brise sifflait et galopait jour et nuit. Puis, soudain, la côte s’abattait en une falaise de cent mètres, droite et blanche, baignant son pied dans les vagues.
Jeanne regardait au loin la longue surface moirée des flots qui semblaient dormir sous les étoiles.
Dans cet apaisement du soleil absent, toutes les senteurs de la terre se répandaient. Un jasmin, grimpé autour des fenêtres d’en bas, exhalait continuellement son haleine pénétrante qui se mêlait à l’odeur, plus légère, des feuilles naissantes. De lentes rafales passaient, apportant les saveurs fortes de l’air salin et de la sueur visqueuse des varechs.
La jeune fille s’abandonna au bonheur de respirer; et le repos de la campagne la calma comme un bain frais.
Toutes les bêtes qui s’éveillent quand vient le soir et cachent leur existence obscure dans la tranquillité des nuits, emplissaient les demi-ténèbres d’une agitation silencieuse. De grands oiseaux, qui ne criaient point, fuyaient dans l’air comme des taches, comme des ombres; des bourdonnements d’insectes invisibles effleuraient l’oreille; des courses muettes traversaient l’herbe pleine de rosée ou le sable des chemins déserts.
Seuls quelques crapauds mélancoliques poussaient vers la lune leur note courte et monotone.
Il semblait à Jeanne que son coeur s’élargissait, plein de murmures comme cette soirée claire, fourmillant soudain de mille désirs rôdeurs, pareils à ces bêtes nocturnes dont le frémissement l’entourait. Une affinité l’unissait à cette poésie vivante; et dans la molle blancheur de la nuit, elle sentait courir des frissons surhumains, palpiter des espoirs insaisissables, quelque chose comme un souffle de bonheur.
Et elle se mit à rêver d’amour.
L’amour! Il l’emplissait depuis deux années de l’anxiété croissante de son approche. Maintenant elle était libre d’aimer; elle n’avait plus qu’à le rencontrer, lui!
Comment serait-il? Elle ne le savait pas au juste et ne se le demandait même pas. Il serait lui, voilà tout.
Elle savait seulement qu’elle l’adorerait de toute son âme et qu’il la chérirait de toute sa force. Ils se promèneraient par les soirs pareils à celui-ci, sous la cendre lumineuse qui tombait des étoiles. Ils iraient, les mains dans les mains, serrés l’un contre l’autre, entendant battre leurs coeurs, sentant la chaleur de leurs épaules, mêlant leur amour à la simplicité suave des nuits d’été, tellement unis qu’ils pénétreraient aisément, par la seule puissance de leur tendresse, jusqu’à leurs plus secrètes pensées.
Et cela continuerait indéfiniment, dans la sérénité d’une affection indescriptible.
Et il lui sembla soudain qu’elle le sentait là, contre elle; et brusquement un vague frisson de sensualité lui courut des pieds à la tête. Elle serra ses bras contre sa poitrine, d’un mouvement inconscient, comme pour étreindre son rêve; et, sur sa lèvre tendue vers l’inconnu, quelque chose passa qui la fit presque défaillir, comme si l’haleine du printemps lui eût donné un baiser d’amour.
Tout à coup, là-bas, derrière le château, sur la route, elle entendit marcher dans la nuit. Et dans un élan de son âme affolée, dans un transport de foi à l’impossible, aux hasards providentiels, aux pressentiments divins, aux romanesques combinaisons du sort, elle pensa: «Si c’était lui?» Elle écoutait anxieusement le pas rythmé du marcheur, sûre qu’il allait s’arrêter à la grille pour demander l’hospitalité.
Lorsqu’il fut passé, elle se sentit triste comme après une déception. Mais elle comprit l’exaltation de son espoir et sourit à sa démence.
Alors, un peu calmée, elle laissa flotter son esprit au courant d’une rêverie plus raisonnable, cherchant à pénétrer l’avenir, échafaudant son existence.
Avec lui elle vivrait ici, dans ce calme château qui dominait la mer. Elle aurait sans doute deux enfants, un fils pour lui, une fille pour elle. Et elle les voyait courant sur l’herbe, entre le platane et le tilleul, tandis que le père et la mère les suivraient d’un oeil ravi, en échangeant pardessus leurs têtes des regards pleins de passion.
Et elle resta longtemps, longtemps, à rêvasser ainsi, tandis que la lune, achevant son voyage à travers le ciel, allait disparaître dans la mer. L’air devenait plus frais. Vers l’orient, l’horizon pâlissait. Un coq chanta dans la ferme de droite; d’autres répondirent dans la ferme de gauche. Leurs voix enrouées semblaient venir de très loin à travers la cloison des poulaillers; et dans l’immense voûte du ciel, blanchie insensiblement, les étoiles disparaissaient.
Un petit cri d’oiseau s’éveilla quelque part. Des gazouillements, timides d’abord, sortirent des feuilles; puis ils s’enhardirent, devinrent vibrants, joyeux, gagnant de branche en branche, d’arbre en arbre.
Jeanne, soudain, se sentit dans une clarté; et, levant la tête qu’elle avait cachée en ses mains, elle ferma les yeux, éblouie par le resplendissement de l’aurore.
Une montagne de nuages empourprés, cachés en partie derrière une grande allée de peuples, jetait des lueurs de sang sur la terre réveillée.
Et lentement, crevant les nuées éclatantes, criblant de feu les arbres, les plaines, l’océan, tout l’horizon, l’immense globe flamboyant parut.
Et Jeanne se sentait devenir folle de bonheur. Une joie délirante, un attendrissement infini devant la splendeur des choses noya son coeur qui défaillait. C’était son soleil! Son aurore! Le commencement de sa vie! Le lever de ses espérances! Elle tendit les bras vers l’espace rayonnant, avec une envie d’embrasser le soleil; elle voulait parler, crier quelque chose de divin comme cette éclosion du jour; mais elle demeurait paralysée dans un enthousiasme impuissant. Alors, posant son front dans ses mains, elle sentit ses yeux pleins de larmes; et elle pleura délicieusement.
Lorsqu’elle releva la tête, le décor superbe du jour naissant avait déjà disparu. Elle se sentit elle-même apaisée, un peu lasse, comme refroidie. Sans fermer sa fenêtre, elle alla s’étendre sur son lit, rêva encore quelques minutes et s’endormit si profondément qu’à huit heures elle n’entendit point les appels de son père et se réveilla seulement lorsqu’il entra dans sa chambre.
Il voulait lui montrer l’embellissement du château, de son château.
La façade qui donnait sur l’intérieur des terres était séparée du chemin par une vaste cour plantée de pommiers. Ce chemin, dit vicinal, courant entre les enclos des paysans, joignait, une demi-lieue plus loin, la grande route du Havre à Fécamp.
Une allée droite venait de la barrière de bois jusqu’au perron. Les communs, petits bâtiments en caillou de mer, coiffés de chaume, s’alignaient des deux côtés de la cour, le long des fossés des deux fermes.
Les couvertures étaient refaites à neuf; toute la menuiserie avait été restaurée, les murs réparés, les chambres retapissées, tout l’intérieur repeint. Et le vieux manoir terni portait, comme des taches, ses contrevents frais, d’un blanc d’argent, et ses replâtrages récents sur sa grande façade grisâtre.
L’autre façade, celle où s’ouvrait une des fenêtres de Jeanne, regardait au loin la mer, pardessus le bosquet et la muraille d’ormes rongés du vent.
Jeanne et le baron, bras dessus, bras dessous, visitèrent tout, sans omettre un coin; puis ils se promenèrent lentement dans les longues avenues de peupliers, qui enfermaient ce qu’on appelait le parc. L’herbe avait poussé sous les arbres, étalant son tapis vert. Le bosquet, tout au bout, était charmant, mêlait ses petits chemins tortueux, séparés par des cloisons de feuilles. Un lièvre partit brusquement, qui fit peur à la jeune fille, puis il sauta le talus et détala dans les joncs marins vers la falaise.
Après le déjeuner, comme Mme Adélaïde, encore exténuée, déclarait qu’elle allait se reposer, le baron proposa de descendre jusqu’à Yport.
Ils partirent, traversant d’abord le hameau d’Étouvent, où se trouvaient les Peuples. Trois paysans les saluèrent comme s’ils les eussent connus de tout temps.
Ils entrèrent dans les bois en pente qui s’abaissent jusqu’à la mer en suivant une vallée tournante.
Bientôt apparut le village d’Yport. Des femmes qui raccommodaient des hardes, assises sur le seuil de leurs demeures, les regardaient passer. La rue inclinée, avec un ruisseau dans le milieu et des tas de débris traînant devant les portes, exhalait une odeur forte de saumure. Les filets bruns, où restaient, de place en place, des écailles luisantes pareilles à des piécettes d’argent, séchaient entre les portes des taudis d’où sortaient les senteurs des familles nombreuses grouillant dans une seule pièce.
Quelques pigeons se promenaient au bord du ruisseau, cherchant leur vie.
Jeanne regardait tout cela qui lui semblait curieux et nouveau comme un décor de théâtre.
Mais, brusquement, en tournant un mur, elle aperçut la mer, d’un bleu opaque et lisse, s’étendant à perte de vue.
Ils s’arrêtèrent, en face de la plage, à regarder. Des voiles, blanches comme des ailes d’oiseaux, passaient au large. À droite comme à gauche, la falaise énorme se dressait. Une sorte de cap arrêtait le regard d’un côté, tandis que, de l’autre, la ligne des côtes se prolongeait indéfiniment jusqu’à n’être plus qu’un trait insaisissable.
Un port et des maisons apparaissaient dans une de ces déchirures prochaines; et de tous petits flots, qui faisaient à la mer une frange d’écume, roulaient sur le galet avec un bruit léger.
Les barques du pays, halées sur la pente de cailloux ronds, reposaient sur le flanc, tendant au soleil leurs joues rondes vernies de goudron. Quelques pêcheurs les préparaient pour la marée du soir.
Un matelot s’approcha pour offrir du poisson, et Jeanne acheta une barbue qu’elle voulait rapporter elle-même aux Peuples.
Alors l’homme proposa ses services pour des promenades en mer, répétant son nom coup sur coup afin de le faire bien entrer dans les mémoires: «Lastique, Joséphin Lastique.»
Le baron promit de ne pas l’oublier.
Ils reprirent le chemin du château.
Comme le gros poisson fatiguait Jeanne, elle lui passa dans les ouïes la canne de son père, dont chacun d’eux prit un bout; et ils allaient gaiement en remontant la côte, bavardant comme deux enfants, le front au vent et les yeux brillants, tandis que la barbue, qui lassait peu à peu leurs bras, balayait l’herbe de sa queue grasse.
Une vie charmante et libre commença pour Jeanne. Elle lisait, rêvait et vagabondait, toute seule, aux environs. Elle errait à pas lents le long des routes, l’esprit parti dans les rêves; ou bien, elle descendait, en gambadant, les petites vallées tortueuses, dont les deux croupes portaient, comme une chape d’or, une toison de fleurs d’ajoncs. Leur odeur forte et douce, exaspérée par la chaleur, la grisait à la façon d’un vin parfumé; et, au bruit lointain des vagues roulant sur une plage, une houle berçait son esprit.
Une mollesse, parfois, la faisait s’étendre sur l’herbe drue d’une pente; et parfois, lorsqu’elle apercevait tout à coup, au détour du val, dans un entonnoir de gazon, un triangle de mer bleue étincelante au soleil, avec une voile à l’horizon, il lui venait des joies désordonnées, comme à l’approche mystérieuse de bonheurs planant sur elle.
Un amour de la solitude l’envahissait dans la douceur de ce frais pays et dans le calme des horizons arrondis, et elle restait si longtemps assise sur le sommet des collines que des petits lapins sauvages passaient en bondissant à ses pieds.
Elle se mettait souvent à courir sur la falaise, fouettée par l’air léger des côtes, toute vibrante d’une jouissance exquise à se mouvoir sans fatigue, comme les poissons dans l’eau ou les hirondelles dans l’air.
Elle semait partout des souvenirs comme on jette des graines en terre, de ces souvenirs dont les racines tiennent jusqu’à la mort. Il lui semblait qu’elle jetait un peu de son coeur à tous les plis de ces vallons.
Elle se mit à prendre des bains avec passion. Elle nageait à perte de vue, étant forte et hardie, et sans conscience du danger. Elle se sentait bien dans cette eau froide, limpide et bleue, qui la portait en la balançant. Lorsqu’elle était loin du rivage, elle se mettait sur le dos, les bras croisés sur sa poitrine, les yeux perdus dans l’azur profond du ciel que traversait vite un vol d’hirondelle, ou la silhouette blanche d’un oiseau de mer. On n’entendait plus aucun bruit que le murmure éloigné du flot contre le galet et une vague rumeur de la terre glissant encore sur les ondulations des vagues, mais confuse, presque insaisissable. Et puis, Jeanne se redressait et, dans un affolement de joie, poussait des cris aigus en battant l’eau de ses deux mains.
Quelquefois, quand elle s’aventurait trop loin, une barque venait la chercher.
Elle rentrait au château, pâle de faim, mais légère, alerte, du sourire à la lèvre et du bonheur plein les yeux.
Le baron, de son côté, méditait de grandes entreprises agricoles; il voulait faire des essais, organiser le progrès, expérimenter des instruments nouveaux, acclimater des races étrangères; et il passait une partie de ses journées en conversation avec les paysans qui hochaient la tête, incrédules à ses tentatives.
Souvent aussi, il allait en mer avec les matelots d’Yport. Quand il eut visité les grottes, les fontaines et les aiguilles des environs, il voulut pêcher comme un simple marin.
Dans les jours de brise, lorsque la voile pleine de vent fait courir sur le dos des vagues la coque joufflue des barques, et que, par chaque bord, traîne jusqu’au fond de la mer la grande ligne fuyante que poursuivent les hordes de maquereaux, il tenait dans sa main tremblante d’anxiété la petite corde qu’on sent vibrer sitôt qu’un poisson pris se débat.
Il partait au clair de lune pour lever les filets posés la veille. Il aimait à entendre craquer le mât, à respirer les rafales sifflantes et fraîches de la nuit; et, après avoir longtemps louvoyé pour retrouver les bouées en se guidant sur une crête de roche, le toit d’un clocher et le phare de Fécamp, il jouissait à demeurer immobile sous les premiers feux du soleil levant qui faisait reluire, sur le pont du bateau, le dos gluant des larges raies en éventail et le ventre gras des turbots.
