Messes amères - Benoît Goffin - E-Book

Messes amères E-Book

Benoît Goffin

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Beschreibung

Que cherche ce jeune homme idéaliste en ces saints lieux ? Des réponses à ses questions existentielles et sa voie parmi tant de chemins de vie, sans doute. Mais c’est un frère novice assassiné qu’il découvre bientôt derrière les murs de son institution religieuse… D’un couvent bruxellois à un ermitage ardennais et d’une Semaine Sainte bien peu régulière à un sombre passé guerrier, l’enquête policière bute et trébuche entre cachotteries et dénis. C’est que même dans la clôture d’un monastère liégeois, on oublie que le mensonge est un péché… capital !


À PROPOS DE L'AUTEUR


Né en 1961 et historien de formation, Benoît Goffin s’est intéressé particulièrement aux ordres monastiques en Belgique. Il a enseigné plus de vingt ans dans un collège bruxellois, avant d’en devenir le directeur. Messes amères est son premier roman.

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Veröffentlichungsjahr: 2022

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Pour Jehan et Isaure, mes enfants.

Mes plus proches, qui donnent sens et saveur à ma vie.

Liste des personnages

La communauté de Bruxelles

• Père Elisée de la Nativité. Prieur (supérieur) du monastère de Bruxelles.

• Père Antoine du Christ-Roi. Ancien supérieur provincial.

• Père Guido du Saint-Sacrement. Provincial en fonction.

• Père Amand de la Croix. Sous-prieur et ancien maître des novices.

• Père Albert du Sacré-Cœur. Econome de la communauté de Bruxelles.

• Père Angel de l’Incarnation. Moine catalan.

• Père Dominique de Jésus-Marie. Responsable du pèlerinage à la clavicule.

• Père Paul-Marie de la Croix. Bibliothécaire et organiste.

• Père Arnould de la Reine de la Paix. Responsable de l’imprimerie.

• Père Jean-Berchmans de l’Immaculée Conception. Vieux moine amnésique.

• Père Eugène du Saint-Esprit. Ancien bibliothécaire. Loge à l’infirmerie.

• Frère Avertan de Saint-Joseph. Dernier convers.

• Frère Elie de la Mère des douleurs. Diacre et cérémoniaire.

• Frère Jean de Jésus. Jeune moine étudiant. Sacristain.

• Frère Anselme de l’Enfant-Jésus. Jeune moine étudiant. Second sacristain.

• Frère Jean-Baptiste de la Miséricorde. Tertiaire régulier.

• Laurent Lafontaine. Postulant.

La communauté de Caprimont

• Père Jules de la Trinité. Prieur.

• Père Gilles des Anges. Bibliothécaire

• Père Philippe de la Résurrection. Jardinier.

Autour du monastère de Bruxelles

• Philippe Légaut. Commissaire. Chargé de l’enquête criminelle.

• François Simonart. Inspecteur principal.

• Borremans et Leboeuf. Inspecteurs.

• Docteur Alliaume. Médecin généraliste.

• Docteur Van Haver. Légiste.

• van der Noot. Juge d’instruction.

• Charles-Lamoral Dutilleul de Saintfoin. Archevêque romain.

• Charles-Maurice. Diplomate européen.

• Abbé Pieters. Philosophe et professeur en faculté.

• Isabelle De Plaen. Etudiante en philosophie avec le frère Jean. Nièce du cardinal Dewulf.

Autour de Caprimont

• Arthur Deryckel. Portier du monastère.

• Commissaire Lequeux. P.J. de Liège.

Autour de l’ermitage de Bernister

• Henri Davin. Ermite et ancien résistant.

• Bertha von Berg. Tenancière de l’Hôtel des sôtets.

• Egide Coppens. Garde-chasse.

Prologue

« Je suis mort un samedi, au moment d’entrer en Semaine Sainte. Le calendrier marquait le début d’avril de l’année 1982 et le soleil essayait vainement de percer un ciel de grisaille. Quatorze heures venaient de sonner à l’horloge du cloître. Je mourais et l’horloge avançait avec indifférence dans son imperturbable cadence du temps.

Je ne voulais pas disparaître. Pas comme ça !

Mon être refusait cet abîme sans fond.

Cela me paraît si lointain, aujourd’hui. Comment dire ces choses après tout ce temps ?

Anselme et Isabelle. À retrouver leurs visages dans ma mémoire, leurs sourires, leurs regards qui furent si expressifs pour moi, je me sens mis en demeure de souffler sur les braises pour ramener à la lumière ce qui croupit encore dans l’ombre. »

Cette voix d’outre-tombe est celle d’un moine. Encore bien jeune, puisqu’il n’a que trois ans. Précisons : trois années de vie monastique. À son entrée en religion, il a reçu le nom de Jean de Jésus. Un moine parmi d’autres, venant d’un milieu quelconque. Tout juste « monastiqué » par un noviciat médiocre qui l’a trimballé d’un couvent à l’autre. Les « maîtres » qui devaient l’initier s’étant révélés particulièrement incompétents, il a très vite dû se tourner vers les livres auxquels on voulait bien lui laisser l’accès pour se bricoler un semblant de formation.

Lorsqu’ont éclaté les tragiques événements dont il va être question, Jean de Jésus venait de s’engager pour un an par les vœux de pauvreté, de chasteté et d’obéissance. Il les renouvellerait trois années de suite avant de prononcer ses vœux définitifs. Il accomplissait alors sa deuxième année de philosophie aux Facultés universitaires Saint-Charles, en plein cœur de Bruxelles.

Son ordre y possédait un couvent dans les quartiers chics du haut de la ville. Les communautés religieuses avoisinantes murmuraient, avec un sentiment mélangé de dédain et de jalousie, que le train de vie fastueux y était proportionnellement inverse à l’enthousiasme pour les exigences de la règle. Extra muros, « dans le monde » – pour utiliser la formule consacrée –, les religieux jouissaient en revanche d’une réputation très flatteuse, principalement due à la qualité de leurs prédicateurs qui enflammaient littéralement l’assemblée des fidèles. On se pressait aux offices des Frères de Notre-Dame, dont la théâtralisation grandiloquente faisait les délices d’une assistance nostalgique des fastes liturgiques de l’ancien temps.

La communauté comptait une vingtaine de moines et occupait un vaste espace en retrait de l’église s’ouvrant sur la très cossue avenue des Ducs de Bourgogne. Il y avait quelque chose d’insolite à cette façade ornementée de statues sulpiciennes, enserrée entre un palace étoilé et un magasin pour fringues de luxe. On soupçonnait difficilement que derrière cet assemblage hétéroclite s’étendait un austère corps de bâtiments de quatre étages, encadrant une cour centrale et dominé par un cloître fermant la perspective. Sous la cour avait été conçue l’une des salles de conférences les plus modernes de la ville. On venait y écouter les grands conférenciers du monde catholique pour lesquels « la salle des Frères de Notre-Dame » était un must, contribuant à la renommée du monastère.

Description effectuée au passé, puisque le scandale qui a depuis lors entaché cette communauté, et qui a fait les choux gras d’une certaine presse, a complètement ruiné la réputation dont elle se prévalait. Les frères qui en ont réchappé ont été dispersés dans d’autres maisons de l’ordre, les bâtiments démolis, hormis l’église, et on n’y trouve plus, à l’heure actuelle, qu’un immeuble quelconque où résident tout au plus cinq à six religieux venus des provinces missionnaires. On peut comprendre que la tragédie qu’ont vécue les frères de Bruxelles a provoqué un tel scandale que les autorités religieuses ont pesé de tout leur poids pour enterrer au plus vite l’affaire en dispersant propriétés et personnes. Ils ont si bien fait qu’aujourd’hui, rares sont ceux qui pourraient en restituer les faits.

Il reste, dans les archives de l’ordre à la maison-mère de Rome, un carton contenant quatre cassettes audio sur la bande desquelles on peut encore entendre la voix sinistrée du père Élisée de la Nativité relatant péniblement, comme en aveu, l’incroyable aventure vécue entre les murs de sa communauté.

Chapitre 1

Samedi après-midi. Vigile des Rameaux

« C’est le frère Anselme qui m’a trouvé.

Pauvre vieux camarade ! Je suis peiné de lui avoir causé un tel choc ! Le corps que je venais de quitter brutalement quelques heures plus tôt, mon corps, gisait, tassé sur lui-même, derrière la porte de la crypte s’ouvrant sur le bas-côté de l’église. Lorsqu’Anselme est descendu pour ouvrir la seconde porte, qui permettait de passer de la crypte à la porterie du monastère, il ne m’a pas aperçu tout de suite. Cette deuxième porte restait fermée tous les jours entre midi et quinze heures, le temps du réfectoire et de la sacro-sainte sieste.

Cette semaine-là, Anselme avait la charge de portier jusqu’à l’office du soir. Nous allions entrer dans la Semaine Sainte qui culmine avec la fête de Pâques et la tâche s’avérait plus lourde qu’à l’ordinaire étant donné le flux massif de pénitents qui se pressaient dans nos confessionnaux avant de “faire leurs Pâques”.

En percevant le bruit de ses pas sur les marches conduisant à la crypte, je me suis senti apaisé. D’une manière ou d’une autre, on venait me libérer de l’angoisse dans laquelle j’avais sombré, juste après la mort.

Mourir n’est rien. On est expulsé de son corps comme on le fut de la matrice maternelle à la naissance. On passe à travers un utérus invisible et on se retrouve de l’autre côté, stupéfait et haletant, comme un nourrisson qui découvre l’avers du ventre de sa mère sur lequel il vient d’être posé. En délivrant notre dernier expir, on connaît le même déploiement qu’au premier respir de notre existence, mais à rebours. Il y a tout juste ce court moment d’absence totale lors du passage, comme une extase.

L’effroi vient après. Lorsqu’on se découvre emmuré dans sa solitude, définitivement séparé de tous. Seul et sans parole. Totalement coupé de communication. L’évangéliste a raison de dire que le commencement de la vie, c’est le Verbe, la Parole. Il a omis de préciser que le terme en est la rupture. La parole avec autrui nous est ôtée sans retour. Reste la solitude. Mais sans doute l’ignorait-il, tout inspiré qu’il fût.

Après avoir fait jouer l’imposante clé dans la serrure, avec force cliquetis de trousseau, Anselme a ouvert le battant et actionné l’interrupteur. Une lumière blafarde a découvert les voussures de brique de l’oratoire dallé de marbre noir. Instinctivement, il en a fait le tour de son pas lourd pour s’assurer qu’aucun malfrat n’avait abîmé le mobilier ou – chose plus habituelle – laissé une flaque d’urine malodorante dans l’un des coins parcimonieusement éclairés sur le temps de midi.

Le frère Anselme de l’Enfant-Jésus est, comme moi, un jeune moine-étudiant. Le jour de mes premiers vœux, il recevait l’habit et entamait son noviciat dans le sinistre monastère en nid d’aigle de Caprimont. J’avais donc une année d’ancienneté sur lui. Chose curieuse, alors qu’au noviciat on pratique un régime alimentaire strict, Anselme n’a cessé de s’y épaissir, au point qu’il a fallu lui fournir des bures aux dimensions de plus en plus larges. Le maître des novices, prenant ce bel embonpoint pour une résistance à ses principes, a laissé entendre que c’était une faute grave contre l’esprit de pauvreté.

Anselme est un doux et un naïf. Un tendre, que j’aime bien. Son absence de malice lui a permis de passer à travers bien des blessures que la vie commune entre célibataires inflige abondamment. Je crois qu’il a de l’estime pour moi, un peu comme un cadet admire son aîné et cherche secrètement à lui ressembler. Sans doute la perte de son propre grand frère, mort du sida et dont la famille ne voulait plus prononcer le nom, l’a-t-elle poussé à chercher en moi le repère affectif manquant.

Ayant à son tour prononcé ses vœux temporaires, il est entré en première année de philosophie aux facultés Saint-Charles où je commençais ma seconde candidature. Nous nous sommes retrouvés avec beaucoup de bonheur après son noviciat et une grande complicité nous a permis de supporter les multiples manies des autres frères-étudiants qui conçoivent l’idéal monastique comme une croisade des vertus contre les vices ! Anselme et moi sommes qualifiés de “tièdes”, voire de mauvais religieux parce que nous aimons rire et boire un verre en ville à la première occasion, autorisée ou non. Le tour de taille de mon ami ne s’en est pas arrangé, que du contraire. Il pèse maintenant un poids absolument inavouable et sa silhouette ressemble de plus en plus au dessin du moine rebondi qui orne les couvercles de certains fromages d’abbaye ! Anselme est devenu accro aux sodas et autres douceurs qu’il parvient à se procurer avec des ruses qui défient toutes les investigations. Le prieur n’est pas dupe, mais ferme plutôt les yeux sur ce “péché véniel”. – C’est un penchant maladroit, pas de la gourmandise, affirme-t-il pour s’en convaincre. Quelquefois pourtant, il s’est montré blessant en qualifiant cette obésité de “répugnante”.

Dans la crypte, Anselme est allé vérifier par habitude si rien n’avait été abandonné derrière la porte s’ouvrant sur l’église.

C’est à ce moment-là qu’il a découvert mon corps.

Il m’a d’abord pris pour un sac de chiffons oublié par la femme d’ouvrage. Mais en se baissant, il a distingué une forme humaine.

— Encore un poivrot qui cuve son mauvais vin au chaud, a-t-il grommelé. Et il s’est apprêté à expulser énergiquement l’intrus.

Alors, il m’a reconnu.

— Jean ? !

Il ne comprenait pas, croyait à une farce idiote, puis à un malaise. La réalité de ma mort lui a enfin sauté au visage. Mais il ne voulait pas l’entendre. Il fallait chercher de l’aide, vite. Et il s’est rué en trombe, bure retroussée, dans l’escalier vers la porterie. »

* * *

— Où que tu sois, sois en paix !

Le père Élisée, prieur de la communauté, traça dans l’air un ample geste de bénédiction au-dessus de celui que j’avais été. Son visage était de marbre, peut-être même plus hermétique qu’à l’ordinaire. C’est le docteur Alliaume, notre médecin généraliste appelé en toute hâte, qui avait constaté le décès. Anselme pleurait maintenant à chaudes larmes, sans retenue. Le père Antoine, qui l’avait aidé à me remonter dans la sacristie, le regarda d’un air méprisant et l’apostropha avec rudesse :

— Frère Anselme, reprenez-vous ! Votre attitude est indigne d’un religieux ! Si vous voulez verser des larmes, faites-le sur vos propres fautes et votre insignifiance devant la grandeur de Dieu !

Mais le jeune moine n’écoutait pas, ne voulait rien entendre. C’était probablement la première fois qu’il ne se pliait pas aux injonctions cinglantes que l’ancien supérieur provincial avait l’habitude de lui décocher. Sa tristesse le débordait et il n’avait que faire de la « dignité religieuse » dont on lui rebattait les oreilles depuis le noviciat. Il n’avait pas arrêté de se contenir et de se forcer à l’impassibilité, lui naturellement jovial et expansif ; la tête de Turc idéale des pisse-vinaigre.

Le prieur se retourna et mit fin d’un regard impératif aux mesquineries du père Antoine. Il était le seul qui parvenait à exercer un ascendant sur lui.

Le père Élisée de la Nativité était un honorable septuagénaire un peu raide, récemment élu supérieur de la communauté. De taille moyenne, la carcasse trapue, il avait une curieuse manière d’entamer sa marche, partant légèrement sur le côté, à la manière d’un crabe, avant de revenir au centre de sa trajectoire. Tête large, assez commune, ornée de grosses lunettes à monture sombre sous un ample front lumineux. La calvitie n’avait préservé que quelques zones de cheveux poivre et sel partant en couronne d’une oreille à l’autre à l’arrière du crâne. La bure soignée, les traits impassibles, rien n’attirait particulièrement l’attention chez ce fils de notaire, sauf le regard exprimant la vivacité d’esprit et la sûreté de jugement. Des petits yeux sombres et extrêmement mobiles, malgré leur myopie, accrochaient l’interlocuteur qui ne fanfaronnait guère.

Le docteur Alliaume demanda à lui parler en particulier. Il s’était redressé après avoir déposé sur le sol ma tête qu’il avait longuement examinée pour établir son diagnostic. Il était devenu d’une pâleur impressionnante et le père Élisée comprit que le drame dépassait largement le simple constat de ma mort. Serrant encore plus les lèvres qui disparurent en un pli sombre, il invita le généraliste à l’accompagner jusqu’à son bureau. Le père Antoine voulut intervenir pour marquer sa désapprobation : d’ordinaire, on recevait les laïcs aux parloirs de la porterie. Mais le prieur ne lui laissa pas le temps d’ergoter et quitta la sacristie, suivi du médecin, abandonnant mon corps étalé sans vie sur le dallage à la garde de ses deux confrères ébahis.

* * *

— Père prieur, le frère Jean vivait-il des choses difficiles, ces derniers temps ?

— Pas à ma connaissance, non. Il était peut-être devenu plus silencieux, ces derniers mois. Mais il accomplissait ses charges avec rigueur et le faisait bien. En tout cas, personne n’avait à s’en plaindre.

Retranché derrière son bureau, le père Élisée tendait l’oreille, tous les sens aux aguets, attendant l’impact du projectile.

— Je vais devoir indiquer « mort suspecte » sur le certificat de décès, proféra le médecin. Et je ne pourrai faire autrement que de demander l’autopsie du cadavre.

Le prieur ne broncha pas. Son regard d’une fixité imperturbable ne s’émut pas. Mais son teint avait pris une couleur de cendres accentuant les sillons des rides. Personne n’aurait pu dire ce qui s’agitait derrière ce masque impassible. Homme de pierre cadenassé dans ses réflexions.

— Fort bien, docteur, articula-t-il avec effort, si vous le jugez nécessaire. Mais pourriez-vous m’en dire un peu plus ? Est-ce la brutalité de cette mort qui vous surprend ?

Chaque mot semblait lui être arraché de la bouche.

— Elle est brutale, mais elle est surtout anormale ! rétorqua Alliaume. Je suis vraiment au regret, mais certains indices me laissent croire que cette mort a été volontairement provoquée. Je pense même qu’il va falloir vous résoudre à une enquête de police.

Sous le choc, le moine perdit tout son flegme et le crucifix qu’il tournait dans les mains pour se donner une contenance retomba lourdement sur le bureau. Il tenta de renvoyer le coup.

— Une enquête ? Vous n’y songez pas ! Imaginez-vous dans quel chaos vous allez plonger cette maison ? Vous me surprenez beaucoup, docteur, par la légèreté avec laquelle vous prenez cette décision ! Et puis d’abord, qu’est-ce qui vous laisse croire que…

Le prieur s’interrompit brutalement. Quelques coups discrets venaient d’être frappés à la porte.

— Entrez ! siffla-t-il avec agacement.

Une main apparut dans l’entrebâillement, puis un bras vêtu de noir, suivi par une tête allongée au milieu de laquelle planait un ridicule sourire compassé. Enfin, le reste du corps se dévoila, soutané, amidonné, le ventre barré d’une large ceinture de soie violette et sur lequel trônait une croix étincelante au bout d’une épaisse chaîne en or. Le médecin se rappela le vers de Christian Morgenstern : « Une large croix sur un large ventre, qui ne sentirait là le souffle de la divinité ? »

Prieur et médecin se levèrent de leur chaise et le père Élisée, ravi de cette diversion, fit les présentations avec l’emphase d’un guide de musée.

— Le docteur Alliaume, notre médecin attitré… Monseigneur Dutilleul de Saintfoin, archevêque d’Apamée. Monseigneur nous honore de sa présence pour quelques jours.

Le prélat élargit encore un peu plus son sourire et tendit sa main baguée à Alliaume.

— On me dit qu’un de vos jeunes frères est souffrant père prieur, minauda-t-il avec onction. J’espère que ce n’est pas trop grave ?

Dans les communautés qui ont fait vœu de silence, les nouvelles circulent plus vite que partout ailleurs.

— C’est notre cher frère Jean, Monseigneur. Le docteur vient malheureusement de constater son décès inopiné.

Le sourire de l’évêque parut se raidir dans du marbre. Ses yeux roulèrent d’un interlocuteur à l’autre.

— Mon Dieu, quelle tristesse. Un si jeune garçon ; et qui semblait si vigoureux ! La main gauche du prélat caressait doucement le chaton de son anneau épiscopal. Eh bien… je vais vous laisser. N’hésitez pas à me faire savoir si je peux vous être utile.

Et sans plus de cérémonie, il tourna les talons et disparut dans un bruissement de soutane.

Le père Élisée sauta sur l’aubaine :

— Vous comprendrez, docteur, qu’avec la présence de Monseigneur en nos murs, je ne peux me permettre d’attirer l’attention sur nous. Une enquête policière, surtout dans le milieu de l’Église, ne manquerait pas de rameuter la presse anticléricale particulièrement à l’affût de tout ce qui pourrait nous causer du tort.

Il foudroya du regard son vis-à-vis interloqué et poursuivit :

— À titre tout à fait con-fi-den-tiel – il appuya sur chaque syllabe en prenant des airs de conspirateur –, je vous signale que monseigneur Dutilleul est l’un des plus éminents diplomates du Vatican et qu’il n’est évidemment pas ici par hasard. Le moine fit une pause pour dramatiser un peu plus ce qu’il allait annoncer. Il est chargé de négocier un accord extrêmement délicat et capital pour l’avenir du catholicisme. Et vous savez que nous sommes situés à proximité du quartier Léopold où siègent les institutions européennes. Je ne puis vous en dire plus, mais vous devinerez facilement l’importance des enjeux ! Après un nouveau silence calculé, il plaça l’estocade : Vous imaginez ce que représente votre intention de faire ouvrir une enquête dans cette maison actuellement !

Le médecin gardait le silence. Passant et repassant avec lenteur la main sur son front dégarni, il réfléchissait à la gravité de la situation et à la décision qu’il devait prendre.

* * *

— Au chapitre, à dix-sept heures ? Bien, père prieur, j’y serai.

Le frère Élie de la Mère des douleurs reposa le téléphone et plongea à nouveau dans ses partitions. Étudiant en théologie, il venait d’être ordonné diacre et se préparait au sacerdoce comme on fourbit ses armes : avec acharnement ! Bien que jeune encore – il n’avait pas trente ans –, il se voulait d’une ascèse exemplaire, en vrai Breton qu’il était. On prétendait qu’il s’infligeait régulièrement la « discipline », cette pénitence qui consiste à se flageller avec un fouet de cordes tressées, pratique théoriquement supprimée depuis le dernier Concile. Nommé cérémoniaire de la communauté par le père Élisée, il exerçait sa charge avec autant de bonheur qu’un forçat cassant des cailloux. Le prieur, dépité, s’était contenté de soupirer mais n’avait pas voulu revenir sur sa décision.

* * *

— Entrez, frère.

La salle du chapitre était de loin la salle la plus conviviale du monastère. La plus somptueuse, aussi. Lambrissée de chêne jusqu’à mi-hauteur, elle s’ouvrait sur la terrasse extérieure par deux portes-fenêtres rehaussées de petits carreaux multicolores formant vitrail. La lumière y entrait à profusion et son orientation plein sud en faisait un lieu particulièrement agréable. Le sol parqueté était rehaussé par les tons colorés de plusieurs tapis d’Orient, reliquats d’héritages dus à quelques pieux donateurs. Une vaste table couverte de velours cramoisi occupait le centre de la pièce. C’est autour d’elle que les moines s’asseyaient pour les réunions de communauté ou les récréations « festives ». Contre les murs s’amoncelait un mobilier hétéroclite dominé par quelques authentiques tableaux de maîtres auxquels plus personne ne prêtait attention. Plusieurs statues baroques à la polychromie écaillée complétaient cet ensemble assez étonnant qui donnait au lieu les allures de boutique d’antiquaire plutôt que de salle capitulaire.

Dans la grande armoire sanglée de fer occupant le fond de la pièce était enfermée l’étonnante relique de la clavicule de sainte Thérèse. Le corps de la religieuse castillane, morte en odeur de sainteté au XVIe siècle, avait été dépecé et dispersé aux quatre coins de la chrétienté, dans la frénésie très ibérique du culte des reliques, et le bout d’os, trimballé d’un couvent à l’autre, avait échu aux bons pères de Bruxelles à l’occasion de leur implantation dans la ville. Les effusions pieuses de ce genre étant depuis lors passées de mode, les moines avaient remisé le morceau de la « passionaria » et son présentoir d’or ouvragé dans le bahut devenu coffre-fort, avec de grands airs de dépouillement qui auraient ému plus d’un disciple de Luther. À vrai dire, même si les moines souriaient maintenant avec hauteur des bondieuseries de la religiosité populaire, on n’en connaissait pas un seul qui ne se fît prier pour présenter la relique aux dévots pour autant qu’il en résultât quelques pièces de monnaie sonnantes et trébuchantes ! Chacun trouve le miracle où il a ses intérêts…

Dès son entrée dans la salle capitulaire, le frère Élie fut frappé par l’ambiance funèbre. Il s’attendait à une courte mise au point de routine en petit comité logistique pour la Semaine Sainte. Il se trouva en présence de toute la communauté, visages consternés et l’accueillant dans l’indifférence. Un bref regard et les religieux reprirent leur conversation entre eux, par petits groupes et à voix basse, certains agités, d’autres prostrés et incrédules aux propos de leurs confrères.

De sa démarche en biais, le père Élisée s’approcha de la table et invita ses religieux à en faire autant.

— Mes frères, maintenant que nous sommes au complet, prenons place.

Les moines approchèrent des chaises avec une lenteur calculée pour ne pas montrer leur impatience d’en savoir plus. Tous s’installèrent en silence. On n’entendait que le craquement de l’osier sur lequel ils s’asseyaient. S’étant raclé la gorge, le prieur s’élança :

— Je vous ai réunis de manière tout à fait exceptionnelle en cette vigile des Rameaux parce que les circonstances nous l’imposent. Vous êtes probablement tous au courant du malheur qui nous frappe…

Chacun retint son souffle. Les mains sous le scapulaire faisaient défiler machinalement les grains de buis des rosaires dans un cliquetis de perles. Le silence s’épaissit encore, douloureux aux oreilles. La voix du prieur résonna, lugubre.

Tout en parlant, le père Élisée observait les visages tendus vers lui. Il pouvait y lire des sentiments divers, malgré le filtre de l’impassibilité que la vie monastique imprime à ces êtres venus de tous horizons.

Il les connaissait tous, certains mieux que d’autres, dans la mesure où il en était le confesseur. Et même s’il préférait ordinairement la compagnie des livres, ces hommes dont il était le berger l’émouvaient par la confiance avec laquelle ils se rangeaient à ses décisions et à son gouvernement. On trouvait pourtant de tout dans ce demi-cercle de bures : du meilleur et du pire. De la pâte humaine, ni plus ni moins. Et, ainsi que le lui avait confié un jour le docteur Alliaume, « lorsqu’ils sont malades, il n’y a plus de statut monastique qui compte. Ils sont tous aussi démunis que des enfants ! » Des hommes dont la vie simple, ordinairement dépouillée, avait plutôt affiné la sensibilité et la fragilité. Leur tristesse était palpable.

Le père Amand, sous-prieur débonnaire et usé, plissait un peu plus que d’habitude ses yeux enfouis dans la tranchée de lourdes paupières. Le père Dominique, qui accueillait chaque jour de son petit pas de vieillard les « pèlerins à la clavicule », était tassé sur sa chaise, la bouche affaissée de stupeur, lui ordinairement si affable et disert. Les traits du père Antoine semblaient plus pétrifiés que jamais, toutes émotions rentrées et bâillonnées au plus profond de lui. Le père Angel, les pupilles rivées sur les mains qu’il avait posées à plat sur la table, ne voulait pas les en détacher, tandis que dans le regard du jeune Anselme rougi par les larmes flottait tout le désespoir de la résignation.

D’autres frères semblaient plus distants, voire indifférents. Le décès d’un des leurs était habituel dans cette communauté relativement âgée. Ce qui les intriguait plus, c’était cette mort subite, de surcroît chez l’un des plus jeunes. La seule question qui les intéressait – et qu’ils ne poseraient évidemment pas – était celle de la cause : « arrêt cardiaque… sans doute complexion génétique… antécédents familiaux nombreux… », avait rapidement lâché le prieur qui semblait vouloir en finir au plus vite avec leurs supputations.

— Nous allons donc devoir prendre des dispositions particulières, étant donné l’entrée en Semaine sainte et la présence de monseigneur Dutilleul parmi nous.

Alors qu’il poursuivait son discours, surgit au fond de lui une autre voix, insistante, qui désavouait ses propos.

— Nous exposerons la dépouille du frère Jean de Jésus dans la chapelle du scolasticat, au quatrième étage. Chacun pourra aller s’y recueillir et lui rendre un dernier hommage…

Ces mots conventionnels lui sortaient presque mécaniquement de la bouche tandis que la voix intérieure se faisait de plus en plus pressante : « Menteur ! Tu voudrais leur faire croire que tout est normal, alors que tu sais bien que ce n’est pas le cas. Pourquoi ne leur partages-tu pas tes doutes ? As-tu peur ? De qui ? De quoi ? »

— … funérailles, sans doute mercredi prochain, avant le Triduum pascal, s’entendit-il prononcer.

« Peur d’eux ? Du qu’en-dira-t-on ? Tu ne sais même pas quel est le vrai problème. Alliaume t’a parlé de mort suspecte et tu n’as pas voulu en savoir davantage. Te voilà bien avancé, maintenant ! »

Une angoisse sourde montait progressivement en lui, creusant le désarroi de cette duplicité qui l’écartelait. Une autre phrase du médecin lui revint brutalement en mémoire : « … probablement une substance ingurgitée… » Tout était confus dans sa tête. « Jean se serait-il suicidé ? Suicidé ! Mais pourquoi ? »

Que se passait-il dans son monastère pour qu’un jeune profès décide de mettre fin à ses jours ? Que n’avait-il pas su voir, lui, Élisée de la Nativité, si perspicace exégète, si piètre pasteur de son troupeau… Une fois encore, il observa les êtres qui lui faisaient face et se fit la réflexion que l’un ou l’autre d’entre eux en savait probablement plus que lui. Mais comment les amener à la confidence sans leur dévoiler tous ses doutes ? Le médecin avait annoncé qu’il reviendrait après l’office du soir pour décider avec lui de l’attitude à adopter.

Un bruit de porte le sortit de sa perplexité. Dans l’entrebâillement du lourd panneau de chêne apparut un jeune homme de taille moyenne, à l’évidence très perturbé. Son abondante chevelure noire répartie de part et d’autre d’une raie tracée à travers son crâne accentuait le contraste avec la blancheur impressionnante du visage. Deux cernes mauves marbraient le regard.

— Excusez-moi, dit-il en restant sur le seuil de la pièce, j’avais oublié l’heure.

Il semblait ne pas savoir s’il devait entrer ou se retirer. De sa place, le vieux père Amand lui fit discrètement signe de s’installer en lui adressant un clin d’œil encourageant. Le jeune homme passa derrière le demi-cercle de chaises et alla s’asseoir d’un air gêné au bout de la table, n’osant regarder autour de lui. Parmi toutes ces bures marron, il était le seul à porter des vêtements civils, singularité qui renforçait encore son malaise.

Laurent Lafontaine était postulant, le seul de la communauté, et à ce titre ne portait pas encore l’habit monastique. Plusieurs pères s’étaient d’ailleurs montrés réticents devant sa demande pressante de séjourner dès à présent au couvent alors qu’il n’avait que dix-sept ans et était toujours élève en rhétorique dans un collège de la ville.

Le prieur avait hâte d’en finir. Il conclut avec gravité, découvrant simultanément combien les deux voix se rejoignaient en lui :

— Nous allons sans doute vivre des jours difficiles, parce que cette mort sera pesante pour nous. Essayons de vivre ce temps avec un regain de foi et en nous rappelant combien le jour et l’heure où le Maître frappe à la porte nous sont inconnus. Souvenons-nous-en tout à l’heure, lors de la bénédiction des Rameaux. N’oublions jamais que ces buis qui acclament l’entrée triomphale du Seigneur à Jérusalem seront aussi brûlés pour couvrir nos fronts de cendres, au début du carême prochain…

* * *

De larges volutes odorantes s’élevaient par les interstices de l’encensoir puis s’enroulaient sur elles-mêmes en figures contorsionnées avant de disparaître sous la voûte du chœur tout illuminé. Le frère Anselme tenait les plis de la chasuble écarlate du prieur qui encensait en d’amples gestes l’autel harnaché de gerbes de buis. La première messe des Rameaux déroulait son cérémonial sous les regards graves et émerveillés d’une assistance compacte. L’office du samedi soir rassemblait toujours plus de monde que les Eucharisties du dimanche. Les fidèles recueillis de l’assemblée venaient souvent d’achever leurs achats compulsifs du week-end dans les galeries avoisinantes et se pressaient d’accomplir leur « obligation dominicale » avant de déguerpir dans les maisons de campagne où les élans religieux ne seraient plus que de lointains souvenirs.

Assis derrière la console des orgues au « perchoir » du jubé, le père Paul-Marie accompagnait les chants en poussant au pédalier le roulement sourd de notes graves. À l’aide d’un miroir posé contre le buffet en chêne massif, il pouvait voir en reflet ce qu’il appelait « le grand cirque » en contrebas, que lui cachaient la structure des quatre claviers et les poignées des soixante-sept jeux. Le moine entendait mal, ce qui n’est pas un avantage pour tenir les orgues, et plus d’une fois il avait oublié d’éteindre les jeux du pédalier alors que le célébrant officiait !

Du fait de sa surdité, mais surtout par trait de caractère, l’organiste était avare de mots et errait souvent en solitaire dans la pénombre des couloirs du monastère. Il ne répondait quasi jamais aux salutations de ses confrères qui croisaient par hasard sa forme balourde au détour d’une arcade et on le catalogua comme rustre.

Cet être revêche, en fait éternel angoissé, écorché vif par ses doutes et ses dépits, avait également reçu la charge de bibliothécaire. Déjà renfrogné derrière son buffet d’orgue, il ronchonnait également derrière les piles de livres. On ne le voyait guère qu’aux heures des repas, exigence biologique dont il pouvait difficilement se dispenser.

Les doigts posés sur le clavier, le père Paul-Marie attendait de pouvoir entonner la mélodie du psaume après la première lecture. Celle-ci, lue par Laurent, étant brève, il fallait se tenir prêt à accompagner le chant du maître de chœur. La frêle silhouette du postulant occupait l’ambon, les mains posées sur le lectionnaire ouvert devant lui. Le murmure de la voix du jeune homme s’éleva ; le père Élie allait bientôt s’approcher du micro, signe pour l’organiste qu’il pourrait commencer. La voix se tut… Paul-Marie commença à enfoncer les touches, les yeux rivés sur son miroir.

Rien. Personne ne bougeait. La scène semblait figée sur la surface lisse du reflet qu’il observait.

— Eh quoi, qu’est-ce qu’ils attendent en bas ? grommela-t-il sans se soucier qu’on puisse l’entendre. On ne va pas y passer la nuit, bon sang !

Avec humeur, il se dégagea péniblement du banc de l’instrument et alla s’accouder à la rambarde de fer du jubé.

Quelque chose se passait dans l’église. Sans en comprendre la raison, l’organiste perçut nettement le désarroi. La stupeur était visible sur le visage des célébrants. Tout semblait suspendu et paralysé et l’assemblée elle-même s’enfonçait dans un silence de plus en plus épais à mesure que les secondes passaient.

Alors le frère Élie se ressaisit, il s’approcha du micro à pas saccadés et leva un regard de pierre vers le jubé. Le père Paul-Marie eut juste le temps de sauter sur son clavier et le souffle des accords sortit des tuyaux pointés vers la voûte. La voix des orgues parut libérer l’atmosphère de l’étrange malaise. L’incident était clos. L’office continuait.

* * *

Poser les deux cannes en avant – bom –, glisser le pied droit – zip –, glisser le pied gauche – zip. Trente centimètres parcourus. Les cannes, pied droit, pied gauche… Le frère Avertan de Saint-Joseph progressait inexorablement du fauteuil à sa table ; pas moins de trois mètres cinquante à franchir. Au milieu du trajet, il fit une pause et poussa un soupir d’accablement entre les rares dents qui brinquebalaient encore dans sa bouche de vieillard.

Le frère Avertan souffrait le martyre lorsqu’il devait se déplacer. Martyr volontaire, torturé consentant, dans la mesure où il avait envoyé dinguer la courtoise proposition de recevoir un fauteuil roulant, affirmant avec des yeux scandalisés qu’il n’était tout de même pas un handicapé ! Il continuait donc envers et contre tout à effectuer son petit bonhomme de chemin – bom, zip, zip – à son rythme, c’est-à-dire avec une lenteur considérable.

Son itinéraire quotidien consistait à se rendre deux fois par jour au réfectoire, le matin et à midi, selon un itinéraire immuable : couloir des cellules, ascenseur pour descendre d’un étage, couloir jusqu’au réfectoire. Et puis retour, après avoir enfourné autant de mangeaille que possible malgré le carnage dentaire qui n’autorisait plus grand-chose de solide. Comme si la quantité ingurgitée garantissait le carburant nécessaire pour acheminer sa carcasse à bon port. Il faut dire que ces expéditions quotidiennes relevaient de l’aventure et exigeaient un chronométrage strict. Pour arriver au repas en même temps que la communauté, il devait se mettre en route alors que celle-ci entamait à peine l’office du milieu du jour dans la chapelle du chœur.

Et chaque semaine, il y avait de surcroît le rite incontournable du bain qui l’obligeait à pèleriner jusqu’à la salle d’eau. L’opération était délicate. À tel point que ses valeureux confrères avaient abdiqué toute initiative charitable en cette matière et qu’il fallait faire venir une infirmière à domicile pour se taper la corvée hebdomadaire de récurer l’énergumène qui ne sentait pas spécialement la rose. Le tout sous les hauts cris et geignements dudit frère qui n’arrêtait pas de hurler à la mort tout au long des manœuvres, prétextant, dans une longue litanie d’injures, qu’on l’assassinait.

En fait, quoiqu’il s’en défendît, il s’y faisait materner avec un bonheur bien dissimulé par l’un des rares êtres qui lui manifestât un peu de chaleur humaine et il n’aurait renoncé pour rien au monde à son « supplice » qui constituait en réalité l’une de ses rares distractions.

Car la vie monastique était devenue monotone et sinistre pour celui qui avait été le dernier frère convers de la province. Cette « caste » de moines inférieurs, véritables larbins de leurs confrères prêtres, effectuait depuis les origines de l’ordre toutes les tâches matérielles dans les monastères. Triés comme « intouchables » par leurs origines modestes ou leurs limites intellectuelles, on ne leur demandait rien d’autre que de torcher, récurer et astiquer le confort de ceux qui entendaient le latin et les subtilités de la théologie thomiste.

Le brave frère Avertan aurait bien voulu devenir moine-prêtre, mais les seuls mots latins qu’il avait pu retenir se limitaient à l’interpellation méprisante que son père-maître lui avait lancée à la figure durant les trois mois où il avait condescendu à le tolérer : « Avertanus est asinus » Avertan est un âne ! On lui avait alors charitablement laissé le choix : devenir convers ou quitter la vie monastique. À une époque où « défroquer » était considéré comme la dernière des infamies, Avertan avait cédé au chantage et il avait investi toutes ses énergies – et sa santé – au « service de ses frères », entendez par là : à quatre pattes avec seau et torchon…

Aujourd’hui complètement perclus de rhumatismes, il se vengeait à petits pas, pleurnichard et infantile, urinant dans les couloirs sous couvert d’infirmité. Tout le monde s’était habitué au frottement cadencé de ses pantoufles sur le dallage alternant avec le bruit mat du caoutchouc de ses deux cannes – bom, zip, zip –, comme un roulement de tambour aphone pour galérien retraité.

— Bonsoir, frère !

Lorsqu’il entrait dans la cellule du frère Avertan pour lui apporter son souper, Anselme avait l’habitude de lui adresser une boutade ou un petit mot piquant. C’était une manière de le sortir de l’abandon mélancolique dans lequel la solitude le faisait glisser. « Il faut faire bouger le vieil ours », s’étaient donné comme consigne Jean et Anselme. Et ils y réussissaient assez bien puisque le convers prenait à chaque fois la mouche et poussait sa petite colère face à ce qu’il qualifiait de manque de respect pour « son antiquité » ! Mais dans le fond, il les attendait, ces visites du soir. Et la nourriture qu’on lui apportait aurait été bien fade sans le sel de ces petites joutes inoffensives, en définitive si pleines de saveur humaine.

Ce soir, pourtant, Anselme n’ajouta rien à sa salutation. Et de son côté Avertan ne surenchérit pas. Tous les deux portaient avec tristesse la mort de Jean dans un silence mutuel. C’est une chose étonnante que ces hommes d’Église formés pour habiller la souffrance des autres avec les mots de compassion les plus absolus et qui vivent dans une pudeur muette et extrême leurs propres deuils.

Anselme posa le plateau sur le bureau du frère et noua ensuite une serviette à carreaux aussi vaste qu’un drap sous les replis du capuchon de sa bure. Il approcha le bol de potage fumant près des mains d’Avertan, sans le regarder, gêné d’offrir le spectacle de sa propre tristesse, avec des gestes juste un peu plus lents qu’à l’ordinaire, comme en attente de cette rude tendresse dont le vieux frère était plein.

— Merci frère, bredouilla Avertan entre ses chicots.

Anselme s’assit sur le bord du lit, le regard suivant les cuillerées que son aîné portait à ses lèvres tremblotantes. Mais sa vue était ailleurs, perdue dans le trou béant de l’absence qui le blessait tellement plus que ce qu’il aurait pu imaginer. On n’entendait plus que le gargouillis obscène de l’infirme qui aspirait bruyamment la soupe dans son gosier, à rythme lent et régulier, comme s’il voulait se rassurer sur la réalité de l’existence.

— Vous viendrez aussi demain ?

Avertan avait interrompu son activité et regardait le jeune moine par-dessus la monture crasseuse de ses lunettes. Demain, c’était le jour de Jean… Anselme fit un signe affirmatif de la tête puis se leva brusquement et sortit sans un mot de la cellule.

Laissé à lui-même, le frère Avertan de Saint-Joseph commença à remâcher ses souvenirs. Des images passaient devant ses yeux et quelque chose n’allait pas. De manière lancinante lui revenait en mémoire une étrange conversation qu’il avait eue avec le frère Jean la semaine précédente. Il ne s’en rappelait plus très bien le contenu, mais il restait frappé par l’intensité avec laquelle son jeune confrère lui avait remis un petit objet. Il revoyait le visage très pâle qui lui parlait avec gravité et il sentait encore l’étreinte puissante des mains de celui qui n’était plus, enserrant ses vieux doigts gourds autour de ce qu’il lui confiait. De quoi s’agissait-il encore ? Ah oui, il l’avait déposé sur sa table de chevet, il devait encore s’y trouver… Effectivement, il pouvait le voir d’ici. Mais cela avait-il une quelconque importance, c’était une chose tellement banale… Il en parlerait le lendemain au prieur pour soulager sa conscience. Pour l’instant, il se sentait envahi par une fatigue extrême ; l’émotion, probablement. Il tâcherait de se mettre au lit dès qu’il en aurait terminé avec sa « piccola collatione », comme disent ses confrères italiens. Il avait d’ailleurs bien du mal à la finir, tant elle lui laissait ce soir un goût amer…

Chapitre 2

Dimanche des Rameaux

— Angelus domini nuntiavit Mariae. L’ange du Seigneur porta l’annonce à Marie.

Les premiers rayons du soleil vinrent illuminer les silhouettes des moines alignés dans le chœur, comme en écho à leur invocation.

— … et concepit de Spiritu Sancto. Et elle conçut du Saint-Esprit.

Rythmé par le triple tintement de la petite cloche scandant l’Angélus, le premier office du jour s’achevait par une louange à la Vierge.

À quoi pensaient ces hommes en cet instant ? Étaient-ils réellement absorbés par leurs oraisons ? Qu’aurait-on pu lire derrière ces visages graves et impassibles si on avait eu la possibilité d’en franchir les portes ? Tout semblait imperturbable et serein dans le lent déroulé des offices. À observer ce groupe de solitaires, en apparence tous identiques, on aurait pu croire qu’ils étaient parvenus à une maîtrise parfaite de leur sensibilité.

Tableau idyllique ? Certes, le temps et les usages répétitifs émoussent plus d’un enthousiasme. On ne reste pas indéfiniment guetteur de l’invisible, d’autant que la lueur tant espérée ne se manifeste que de loin en loin, imprévisible, rare comme un filet d’eau sous le sable du désert. Quand elle se manifeste encore… Et ils sont nombreux à devenir des « fonctionnaires de Dieu », se croyant encore les porte-parole du divin, bien qu’ils n’en soient plus que ses porte-silence. Alors l’aigreur s’installe. Et lorsque l’on a perdu toute trace de l’expérience initiale, les yeux ne contemplent plus que l’étendue des renoncements à subir.

— … per Christum dominum nostrum. Par le Christ, notre Seigneur.

— … Amen.

Le jeu du soleil à travers la flamboyance des vitraux dessinait des motifs dansants sur les bures marron qui s’inclinaient puis se relevaient.

Dans l’église encore déserte, en contrebas, les dernières inflexions de la voix du père Amand se perdirent dans la pénombre des travées. L’office qu’il présidait en qualité de sous-prieur était achevé. De son pas traînant et raidi par l’âge, il se dirigea vers la sortie du chœur. Le frère Anselme le regarda passer devant lui. Il aimait cette bonhomie. En réalité, il ignorait totalement l’impétuosité qui couvait encore comme des braises sous cette apparence inoffensive. La vieillesse a cette beauté de rendre serein ce que la nature peut avoir d’exalté. Qui se souvenait encore de la crainte que le père Amand inspirait à des générations de jeunes moines, à l’époque où il était leur redoutable mentor au noviciat de Caprimont ? Il les terrorisait en leur imposant une ascèse d’un autre âge qu’on ne pouvait cependant pas lui reprocher dans la mesure où il était le premier à la pratiquer. Maître des novices scrupuleux, il avait fini par acquérir une réputation injustement sinistre. Aussi noire que le sentiment qu’on éprouvait lorsqu’en levant les yeux depuis la vallée encaissée de la Vesdre, on découvrait la masse lugubre de pierres grises de ce monastère juché en nid d’aigle au-dessus du fleuve.

Tout cela, Anselme n’aurait pu le deviner en observant à la dérobée le vieil homme un peu raide qui passa devant lui et auquel le reste de la communauté emboîta le pas pour sortir processionnellement du chœur.

La porte à peine franchie, la colonne se disloqua rapidement et chacun se dirigea vers son office. Après le service de Dieu vient le souci des hommes. Alternance des activités. Ora et labora, scande depuis des siècles la règle de saint Benoît.

* * *

— Père prieur, le courrier vient d’être distribué.

Le père Albert, économe de la communauté, avait à peine entrouvert la porte du supérieur pour lâcher sa formule rituelle qu’il était déjà reparti dans le couloir.

— Merci père, eut le temps de répondre Élisée avant d’être coupé dans sa phrase par le claquement du battant refermé aussi sec.

Les boîtes aux lettres de la communauté se trouvaient sur le palier du troisième étage où s’alignaient les cellules des pères. Chaque moine avait la sienne, par ordre d’ancienneté. À côté de la double rangée étiquetée de noms se dressait le panneau des offices. Cet étrange tableau, composé de petites languettes de bois nominatives, répartissait les différentes fonctions à remplir hebdomadairement par les frères, à tour de rôle : lecteur à l’office, serveur à table, célébrant principal, acolyte, cuisinier du soir, et cætera. C’était au sous-prieur qu’incombait la charge délicate d’attribuer les rôles.

En ouvrant sa boîte aux lettres ce matin, le père Élisée trouva plusieurs plis. Comme à son habitude, il glissa discrètement le tout sous son scapulaire pour éviter un déballage public sur le palier. Il se dirigea vers son bureau prieural, première pièce jouxtant le grand escalier, conformément à la disposition traditionnelle des maisons de l’ordre.

L’espace de travail du prieur était modeste et dépouillé. Plus large que longue, la pièce disposait pour tout mobilier d’un bureau de bois à tiroirs sans attrait, en face duquel deux chaises austères et un affreux fauteuil club en similicuir accueillaient les rares requérants que le mutisme du prieur ne décourageait pas. Une haute armoire de métal gris achevait de donner à l’ensemble un caractère désespérant. Derrière ses portes étaient enfermés les principales archives de la communauté, les sceaux de la province des Frères de Notre-Dame et les dossiers nominatifs des moines, dans lesquels figuraient notamment la cédule de leur profession et quelques documents confidentiels. Tout cela ne sortait quasi jamais de l’armoire dont chaque prieur démissionnaire transmettait la clé à son successeur. Au mur, rien, hormis une grande croix nue en bois sombre, d’autant plus spectaculaire qu’elle tranchait sur la blancheur morne de la pièce.

— Qu’est-ce que c’est que ça ?

Il venait d’étaler le courrier dominical sur le buvard du sous-main.

Parmi les revues pieuses et autres informations ecclésiastiques dont il avait la primeur, Élisée découvrit deux plis d’aspect très différent. Le premier consistait en une simple feuille arrachée sans ménagement d’un cahier à spirale. Les bords en étaient jaunis et plusieurs taches en maculaient le papier. Le prieur devina immédiatement qui en était l’expéditeur.

— Allons bon, Avertan va encore se plaindre qu’on le laisse mourir à petit feu et que l’on aura sa mort sur la conscience…

Sachant plus ou moins ce qui l’attendait de ce côté-là, il s’intéressa à l’autre document.

Le contraste était radical. Enveloppe scellée avec filigrane ; nom du maître imprimeur en relief sur la bordure du repli. D’un geste souple, le père Élisée de la Nativité glissa son coupe-papier dans l’échancrure et trancha d’un coup sec le sommet du pli. Il en retira un feuillet sur lequel une petite écriture anguleuse avait tracé l’invitation suivante :

« Je souhaiterais échanger quelques mots avec vous en toute confidentialité. Votre bureau me paraissant fort fréquenté, je vous saurais gré de me rejoindre dès que possible dans les locaux que vous avez aimablement mis à ma disposition. »

La signature était incertaine, mais la croix tracée devant le nom ne laissait planer aucun doute. Monseigneur Dutilleul n’avait visiblement pas apprécié la présence du docteur Alliaume, la veille au soir, au moment où il s’était présenté ! Le père Élisée se sentit mis en demeure d’aller faire allégeance et se leva immédiatement de sa chaise. On ne fait pas attendre un légat du Saint-Siège, d’autant plus que la rondeur et l’affabilité de ses manières sont souvent proportionnelles à la rancune qu’il gardera à votre égard pour tout manquement à l’étiquette…

Sans plus penser au papier du frère Avertan qu’il abandonna, baillant et sale, sur le sous-main, il quitta son bureau, de plus en plus mal à l’aise face à l’injonction énigmatique de Dutilleul. Fouillant désespérément les poches de sa bure, il n’y trouva pas les clés de son bureau, que dans sa hâte il avait probablement laissées à l’intérieur. « Élisée, calme-toi, tu n’as rien à te reprocher ! » essaya-t-il de se convaincre. Mais bien plus troublé qu’il ne voulait l’admettre, il se contenta de rabattre fortement le battant de la porte sans revenir sur ses pas et s’engouffra en trombe dans l’escalier. Dans sa précipitation, il manqua de renverser l’un de ses confrères, éberlué, qu’il ne prit pas le temps de reconnaître, s’excusant au passage tout en continuant à dévaler les marches.

* * *

— Entrez, entrez, mon père ! s’exclama l’évêque d’une voix flûtée. Venez vous asseoir ici et causons, dit-il en désignant le petit coin-salon aménagé dans l’angle de la pièce.

La décoration de celle-ci aurait pu surprendre tout visiteur non averti. Tapis, meubles cossus, vitraux jusqu’à mi-fenêtres et bibelots divers – religieux, bien sûr ! Chaque couvent dispose de sa « chambre de monseigneur » qui lui permet d’accueillir les dignitaires de l’Église en transit sans devoir leur infliger l’austérité monacale. Outre une pièce de séjour, la « suite » comprend une petite chambre avec lavabo et même un oratoire privé disposant d’un autel où le prélat peut dire sa messe tranquillement, avec le service d’un jeune frère, tout à la fois assistance et acolyte.

— Monseigneur dispose de tout ce qui lui convient ? demanda le père Élisée, pour se mettre à l’aise dans la conversation et refréner son inquiétude.

— Tout est magnifique, chez vous ! Merci infiniment pour votre accueil.

Charles-Lamoral Dutilleul de Saintfoin était le plus pur produit de sa caste, additionné d’un parcours sans faute sous les dorures romaines. La qualité de son nom n’avait pas été étrangère à la fulgurance de son parcours, tant il est vrai que l’excellence des manières, alliée à l’esprit de circonstance, permet de jolis raccourcis.

Il avait fait ses premières armes comme secrétaire de nonciature où il se fit rapidement remarquer pour ses talents de négociateur. Par la suite, il manœuvra habilement pour faire partie des conseillers qui accompagnaient le nouveau pape polonais lors de ses déplacements à l’étranger. Le souverain pontife fut séduit par ce jeune et talentueux abbé devenu monsignore et décida de le coiffer de la mitre avec le titre officieux de « légat des causes difficiles » ! Il faut dire que Jean-Paul II n’entendait pas grand-chose aux arcanes de la politique en Europe occidentale, raison pour laquelle il confia à Dutilleul la délicate mission de tenir tête aux velléités de sécularisation des eurocrates. En forçant un peu le trait, on pouvait dire que le pape slave se préoccupait du chancre communiste en Europe de l’Est, tandis que son dauphin ferraillait avec l’indifférence sceptique à l’Ouest. Et il fallait bien tout le talent d’un haut et roué seigneur d’Ancien Régime pour affronter nos mentalités que le successeur de saint Pierre qualifiait de « culture de mort ».

Dutilleul avait su appliquer à sa carrière la technique des surfeurs : « Savoir se glisser dans la bonne vague au bon moment ! »

— Mon père, vous connaissez la raison de ma présence parmi vous.

Le ton n’était plus aux civilités creuses. Bien calé entre les accoudoirs de son fauteuil, le visage subitement grave et concentré, le prélat révélait sa vraie nature. Il exposa la situation au prieur en le fixant de ses petits yeux carnassiers comme s’il voulait jauger sa fiabilité.

— Vous savez que je suis chargé de négocier pour le Saint-Père l’avenir de nos relations avec la Communauté européenne qui va s’élargir de plus en plus. Tout en nous réjouissant de cette belle expansion, nous sommes évidemment très attentifs aux appartenances religieuses des nouveaux États membres. Le cas du dernier venu, la Grèce, nous a confrontés à un dialogue serré avec le patriarcat orthodoxe.

Dutilleul parlait avec lenteur, s’interrompant de temps à autre pour mesurer l’impact de son exposé sur le moine. Mais le père Élisée, en homme d’expérience rompu à la direction des âmes, savait mettre la distance nécessaire pour ne pas se laisser impressionner par les contorsions des séducteurs. Dutilleul enchaîna :

— Je suis venu à Bruxelles parce qu’il me faut rencontrer personnellement plusieurs hauts fonctionnaires du quartier Léopold où siège la Commission européenne. Nous sommes en bonne voie de concrétiser des accords déterminants pour l’avenir. Et je ne vous cache pas que nous nous trouvons aujourd’hui devant la question la plus délicate : celle de l’avenir du financement des ministres du culte et de l’entretien des bâtiments d’église.

— Vous êtes donc satisfait du déroulement de votre mission, risqua le père Élisée, pour se donner le ton du bon interlocuteur.

À peine un rictus condescendant et l’évêque poursuivit :

— Plusieurs États souhaitent revoir les termes des concordats qui les lient à nous, dans des perspectives qui nous seraient totalement désavantageuses ! Mais il y a surtout une autre difficulté extrêmement préoccupante…

Le prieur avala discrètement sa salive. « Nous y voilà ! » pensa-t-il. Le tableau paraissait trop beau. Il était évident qu’on ne l’avait pas convoqué pour un simple échange de considérations en politique générale. On allait passer au plat de résistance.

— Les responsables européens ne sont pas des philanthropes. Il va de soi que si nous souhaitons obtenir certaines garanties de leur part, ils attendent que nous posions des gestes en retour.

Le prélat joignit les mains contre sa bouche avec la concentration d’un tirailleur posant son index sur la détente. Un éclat de soleil étincela sur les facettes de sa bague gemmée.

— Il y a en particulier une condition impérative à laquelle nous allons devoir nous soumettre si nous voulons mener à bien nos objectifs. Les eurocrates m’ont clairement fait savoir qu’un refus de notre part à ce sujet provoquerait un blocage net de toute négociation. Si je vous informe de tout ceci, sous le sceau du secret absolu, bien entendu, c’est parce que votre ordre religieux et… votre communauté en particulier sont concernés !

* * *

— Encore un peu et il me faisait passer par-dessus la rampe d’escalier !