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Pénélope Mirepoix et son époux, Parisiens d'origine, se sont exilés dans une bourgade du Gard rhodanien afin d'y mener une existence paisible en tant que gérants de la librairie Les Ribambulles. Grâce à la randonnée, ils se familiarisent avec leur région d'adoption. Tout serait pour le mieux au royaume de la "météo sombrero" s'ils n'étaient pas tombés, au retour d'une balade, sur le corps sans vie d'un jeune homme qu'ils connaissaient bien. Ancienne secrétaire dans un cabinet d'avocats spécialisés dans les affaires criminelles, Pénélope ne résiste pas à la tentation de mener l'enquête à sa façon...
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Seitenzahl: 253
Veröffentlichungsjahr: 2025
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La grande solitude de l’écrivain attelé à noircir des pages. Un cliché qui a la vie dure. En vérité, celles et ceux qui écrivent savent qu’ils ne sont jamais vraiment seuls ; page après page, des foules de fantômes bienveillants – émanations d’êtres vivants ou décédés, réels ou imaginaires – les accompagnent avec ardeur ou flemmardise, inspiration, exaltation, bonheur, tristesse ou encore nostalgie. Bavards ou silencieux, élogieux ou critiques, sans eux point de création. Alors un grand merci à tous mes fantômes personnels, perchés sur mes épaules à regarder et juger ce que j’écris ; mes loups, ma famille, mes supporters – au passage, une dédicace spéciale à Shawness Youngshkine, qui signe une saga au titre si poétique, Cœur de magma –, mes collègues auteur(e)s, mes lecteurs et lectrices passés, présents et à venir, et pour finir… mes personnages… fantômes… ou pas. ☺
À tous nos chers fantômes…
Mes amis retenez ceci, il n’y a ni mauvaises herbes ni mauvais hommes. Il n’y a que de mauvais cultivateurs.
Victor Hugo, Les Misérables.
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Chapitre 27
Chapitre 28
Chapitre 29
Chapitre 30
Chapitre 31
Chapitre 32
Chapitre 33
Chapitre 34
Chapitre 35
Chapitre 36
Lundi 15 mai.
— Mon Titi d’amour, que dirais-tu d’une pause bien méritée à l’ombre de ces vénérables chênes ?
— J’en dis, ma mie, que l’idée est alléchante. Le Roi Soleil s’en donne un peu trop à cœur joie en ce jour de relâche, courons nous protéger de ses ardeurs sous cet accueillant couvert.
Main dans la main, le tandem de randonneurs accéléra la cadence. Sous leurs pas s’évadaient les senteurs mentholées des calaments 1 mariées à l’essence chaude et vive des massifs de thym, seigneurs de la garrigue séculaire. Impassible devant l’intrusion humaine, le chœur des cigales affûtait son récital ; l’atmosphère embrasée s’assoupissait sous un rideau strident, emblème incontournable du Midi à la belle saison et cependant insupportable aux fragiles tympans des hordes de touristes venues du grand froid qui colonisaient la région dès les prémices de l’été. Le couple ne souffla qu’une fois les parasols sylvestres ralliés. Un timide mistral frémissait sous la ramée, procurant un semblant de fraîcheur.
Après un coup d’œil circulaire à la flore environnante, la femme se délesta de son sac à dos. Visiblement aux anges, elle se laissa choir au sol tel un soupir sur une portée et cala ses fesses au creux d’un bruissant tapis de feuilles mortes que personne ne viendrait ramasser à la pelle. Elle ôta son chapeau qu’elle se plaisait à dire d’aventurière, dont le large rebord retombait sur les yeux et la nuque : un authentique panama de paille sable tressée en Équateur, ceint d’un galon rouille à nœud plat. Une fine sueur perlait à son front, poissait sa frange d’or. Dans son dos, l’écorce tortueuse d’un chêne. À l’exemple de l’ours Baloo, elle s’y frotta les omoplates d’une impulsion vigoureuse, la mine béate, consciente de savourer le privilège rare, désarmant de simplicité, de s’abandonner aux bienfaits de la nature.
L’homme, toujours souple malgré une soixantaine bien tassée, s’était assis en tailleur face à sa dulcinée. Sourire émerveillé au coin des lèvres, il contemplait en silence la joie enfantine irradiée par la frimousse aimée, encore fraîche et pimpante malgré la cinquantaine franchie deux ans auparavant au joli mois de Marie. Une coiffure à la Louise Brooks en accentuait l’impression de jeunesse. Quelques mèches rebelles s’étaient échappées de la coupe à la garçonne et valsaient sur les pommettes rosies par l’exercice, au rythme des frictions contre l’écorce.
Ma Pénélope va mieux, beaucoup mieux, nous avons fait le bon choix. Son burn-out n’est plus qu’un souvenir, pas forcément mauvais puisqu’il nous a permis de découvrir cette chaleureuse contrée.
Vautier Mirepoix et son épouse – elle, pour des raisons de santé et lui, pour la suivre envers et contre tout, n’hésitant pas pour cela à renoncer à son statut de responsable régional de La Poste en Ile-de-France –, avaient déserté la capitale dix-huit mois plus tôt afin de s’installer dans une petite cité du Gard Rhodanien, Mazaboulet-sur-Mouron, qui portait fort mal son appellation puisqu’ils ne s’en faisaient plus, du mouron, depuis qu’ils y résidaient, plus précisément au mitan de la vieille ville, secteur réputé tranquille ; la proximité du commissariat de Police Nationale n’était sans doute pas étrangère à cette sensation de quiétude. La dame férue de sciences occultes, le choix de leur future villégiature fut opéré au moyen d’un pendule promené aux quatre coins d’une carte de France. La goutte de bronze avait immédiatement tournoyé au-dessus du Gard. Le procédé fut réitéré en soumettant au détecteur une illustration de ce département qui flirtait avec le Rhône et réunissait dans un seul espace plaine, montagne et mer. Le pendule, sans hésiter, avait pointé vers Mazaboulet puis tournicoté d’une giration aussi guillerette que péremptoire à l’aplomb de son emplacement.
« Soyons fous ! s’était exclamé Vautier, allons-y ! » Et ils y étaient allés, ils avaient sauté dans le vide – non sans se munir au préalable du parachute doré prodigué par la vente de leur trois-pièces francilien.
Pénélope cessa de se trémousser contre le tronc et se pencha vers Vautier pour lui attraper les mains.
— Mon Titi d’amour ! minauda-t-elle, museau dressé vers les nues entraperçues au travers des ramures. Admire ! Admire donc le bleu si pur, si intense du firmament. Admire ces nuages épars, ne dirait-on pas des boules de coton joliment dodues ? Un vrai ciel à la Magritte. Splendide journée, non ?
— Oui, ma douce. C’eût été un crime de ne pas en profiter.
— Je crois savoir où nous sommes ; les bosquets par lesquels nous sommes arrivés longent le Tennis Club des Comètes. Je subodore qu’il se trouve à quelques mètres sous notre position, les arbres nous en camouflent simplement la vue.
Vautier se dégagea en douceur, effleura du dos de la main la joue de sa jolie orchidée. Une mèche balayait la moitié du visage adoré, qu’il écarta du bout des doigts et coinça derrière une oreille mignonne à croquer.
— Tu as raison, ma mie, écoute : on entend les raquettes frapper les balles.
Pénélope lui sourit.
— Mon loup, si nous profitions de la halte pour nous sustenter et désaltérer ?
— Alléchante proposition, ma douce.
Chacun farfouilla dans son sac. Vautier fournit la boisson, Pénélope les muffins et cookies cuisinés par Angèle, leur bonne à tout faire. Ils régalèrent leurs papilles et étanchèrent leur soif, non sans rendre grâce, une fois de plus, à l’agrément et au pittoresque de leur terre d’adoption sur laquelle brillait un généreux soleil au minimum trois cents jours par an. Vautier ne cessait de s’en émerveiller, il en était arrivé à décréter, en pastichant l’accent mexicain, qu’ils vivaient désormais au pays de « la météo sombrero ».
Estomacs repus et soif oubliée, ils se relevèrent, s’étirèrent longuement de bien-être sous les chênes, puis réendossèrent leurs sacs et reprirent la marche.
— Nous sortons du sous-bois, ma mie. Je vois que le sentier descend en pente quelque peu escarpée, il doit mener droit au club ; on entend les joueurs de plus en plus distinctement.
Vautier ne se trompait pas. Le rideau d’arbres qui masquait le terrain de tennis s’écarta soudain au détour d’un buisson d’aubépines, noisetiers et cistes cotonneux. Le haut grillage d’une clôture s’érigeait en contrebas. Un rempart de troènes doublait la bordure métallique sur les côtés latéraux et arrière du domaine dédié aux passionnés de la balle jaune. L’entrée, à l’avant, était dégagée, elle donnait sur un parking goudronné, surchauffé par l’accumulation des rayons U.V.
Le raidillon emprunté par les randonneurs débouchait sur un sentier piéton, caillouteux, longeant l’ensemble. Tout en se laissant glisser sur la pente avec prudence, Pénélope remarqua un détail, un objet blanc qui traînait plus loin sur le sol, visible à l’endroit où le fond de la haie obliquait à gauche.
— Que crois-tu que ce soit, Titi ? demanda-t-elle, index pointé sur la chose.
— Aucune idée, ma mie. Allons voir de quoi il en retourne, je soupçonne que tu en meurs d’envie, non ?
Pénélope acquiesça d’un petit rire de gorge espiègle. Vautier la connaissait si bien.
Ils eurent tôt fait de dévaler les derniers degrés, moins ardus, et s’engagèrent sur le segment délimitant la poupe du domaine tennistique. Une soixantaine de mètres les séparaient du bidule qui intriguait Pénélope.
Le dense liseré végétal qu’ils suivaient les dépassait d’une tête, les protégeant des morsures d’un soleil encore brûlant en cette fin d’après-midi de mai malgré les efforts de tempérance du mistral modéré.
— C’est une basket ! s’étonna Pénélope comme ils touchaient au but.
— Une paire de baskets, précisa Vautier.
— Des baskets avec des petons à l’intérieur !
Ils se hâtèrent, curieux de découvrir à qui appartenaient les blanches chaussures de sport. Parvenus à l’extrémité de la haie, ils bifurquèrent à dextre pour aussitôt piler net et reculer d’un mouvement commun de surprise et d’effroi ; un individu en short et polo bleu marine gisait à leurs pieds, face contre terre, bras tendus écartés dans le prolongement du crâne. Plusieurs lésions béantes balafraient le cuir chevelu, infestées de nuées de mouches. Des traînées lie de vin séchaient sur la nuque. Des paillettes vert bronze luisaient sur le pourtour des blessures ainsi que sur le col chiffonné du polo.
1. Calament, nom scientifique calamintha nepeta ou clinipodium nepeta : plante herbacée vivace de la famille des lamiaceae à petites feuilles ovales très parfumées dont l’odeur rappelle celle de la menthe.
Passé le moment de stupeur, Pénélope s’agenouilla auprès du quidam, chassa les mouches qui se repaissaient de ses plaies et le touchant à l’épaule, le secoua légèrement.
— Monsieur… Monsieur ! Vous m’entendez ?
Aucune réponse. Elle le secoua derechef, cette fois un peu plus rudement. Peine perdue ; l’absence de réaction persistait.
— Pas normal… Aide-moi, mon loup, nous allons le retourner…
Vautier hésita un instant, le temps d’un soupir, puis s’accroupit auprès de sa mignonne pour l’assister.
— Dieu du Ciel ! s’exclamèrent-ils en chœur. Kévin Romestan ! le petit ami de notre chère crêpière !
Le jeune homme, d’une pâleur de cire incongrue pour la saison – incongrue tout court, les autochtones arborant bonne mine et teint hâlé quelle que fût la saison –, fixait l’azur d’un œil terne, sans ciller. Il semblait très mal en point, visage, cuisses et intérieur des bras affreusement éraflés. Outre ces écorchures, Pénélope remarqua une trace violacée autour du poignet droit.
Vautier s’était relevé, en proie à un sinistre pressentiment. En manipulant le corps, il avait noté l’absence de chaleur de la peau, sa consistance de beurre mou. Poitrine oppressée, il s’éloignait imperceptiblement de la scène à reculons. Son palpitant battait la forge.
— Ma mie, ma mou, ma mounette… Tu… tu devrais prendre son pouls.
La mounette acquiesça et posa index et majeur joints sur la zone où était censée tambouriner la carotide. Elle frissonna au contact glacé, pria muettement le ciel de capter une pulsation, même ténue.
— Ma mie, ma mou, ma mounette… Alors ?
— Alors rien, mon chéri… Je crains qu’il…
— Il… est mort ? s’étrangla Vautier.
— Malheureusement… je crains bien que oui, murmura-telle d’une voix blanche, mesurant déjà l’ampleur de la désolation sans nom que le drame allait générer parmi les proches du garçon.
— Ma mie, ma mou, ma mounette…
Sa moitié bondit sur ses pieds. Son époux venait de prononcer à trois reprises les six mots on ne peut plus anodins qu’elle redoutait néanmoins, signe qu’un bouleversement aigu le chamboulait de fond en comble. Elle s’apitoierait sur le sort de Kévin plus tard, un vivantavait besoin de son sang-froid et de son entière attention dans l’immédiat.
— Ma mie, ma mou, ma mounette…
Aïe ! Et de quatre ! Il n’était vraiment pas dans son assiette. Le sang refluait, désertait précipitamment ses traits, ses gestes s’amollissaient comme s’il était abruti de fatigue. Alarmée, elle s’empressa de le secourir. Le soutenant d’un bras passé autour de la taille, elle le ramena sur le chemin du fond, loin de la masse inerte.
— Assieds-toi, mon chéri… Appuie-toi contre la haie… Voilà, c’est bien. Maintenant, croise les chevilles, remonte les jambes et cale le front entre les genoux… Respire… Doucement… Calmement…
Vautier déglutit, bouche amère et sèche, suspendu aux paroles rassurantes, réconfortantes de sa gente dame ramassée sur les talons, tout contre son être en plein désarroi. Sage écolier obéissant, il suivit ses consignes à la lettre.
Les inspirations expirations se succédèrent, irrégulières dans un premier temps, voire anarchiques, puis dans un second temps peu à peu contrôlées, de mieux en mieux maîtrisées. Graduellement, le malaise s’estompait. Sur une énième bouffée d’oxygène prise sereinement, il releva enfin la tête, eut un pauvre sourire.
— Désolé, ma mie…
Les mots redoutés ne furent pas prononcés ; nul doute qu’il reprenait du poil de la bete.
— Je ne m’y ferai jamais. Jamais. je déteste la mort…
— Shhh… Pas grave, mon loup, pas grave.
Émue, elle effleurait d’un doux va-et-vient la soie des mèches châtain or qui commençaient à se clairsemer. Impitoyable cavalcade des ans, sans retour possible en arrière, sans touche « pause »… Sa poitrine se gonfla de tendresse pour celui qui partageait son existence depuis trente printemps et des poussières de diamant.
— Ça va mieux, trésor ?
— Je me sens tout mouligas, comme ils disent par ici, mais ça va aller, ma biche, ne t’inquiète pas.
Elle lui lança une œillade compatissante et se redressa, libéra son sac d’un mouvement d’épaule et attrapa son smartphone dans la poche avant.
— Tu appelles le 17 ?
— Oui, mon Titi. C’est ce qu’il convient de faire en pareille circonstance.
Elle composa le numéro d’urgence et colla le téléphone à son oreille. Son appel aboutit rapidement, elle fut tout aussi rapidement mise en relation avec le commissariat de Police Nationale de Mazaboulet-sur-Mouron. Elle déclina son identité, répondit à une flopée de questions et pour conclure, situa le plus précisément possible le lieu de la macabre découverte.
— Ils envoient une équipe, informa-t-elle Vautier une fois l’appel terminé. J’espère qu’ils ne vont pas nous retenir pendant des heures, mon chou.
— J’espère quant à moi qu’ils ne vont pas nous suspecter. Tu sais comment sont les agents de la rousse.
Pénélope le savait et pour cause : une vingtaine d’années durant, elle avait travaillé à Paris dans un cabinet d’avocats spécialisés dans les affaires criminelles. Elle eut un léger pincement au cœur en se remémorant cette période ; sa nouvelle existence, certes, lui convenait à merveille, l’ancienne ne s’était pas pour autant effacée d’un coup de gomme magique.
— Tant que j’y suis, j’appelle aussi notre Angèle. Inutile qu’elle attende notre retour…
D’un pouce aussi agile que véloce, elle scrolla la liste de ses contacts. Le numéro de la domestique affiché, elle le valida. Son employée de maison se manifesta à la troisième sonnerie, elle lui résuma brièvement la situation et lui conseilla de partir à l’heure habituelle.
— Mandieu, mandieu, mandieu… déplora Angèle. Qué pitié… un si gentil minot…
— Eh oui, nous sommes bien peu de chose en ce bas monde. À mercredi, ma chère, prenez soin de vous…
Pénélope raccrocha et reporta son attention sur son époux.
— Je peux te laisser, Titi ? J’aimerais rejoindre ce pauvre enfant.
— D’accord… mais ne touche plus à rien ! Nous avons peut-être affaire à une scène de crime. Nous n’aurions pas dû le mouvoir.
— Nous ignorions qu’il était… mort. Nos amis les perdreaux comprendront.
— Espérons-le, ma mie, espérons-le.
Pénélope déposa un baiser sur le bout de ses doigts, le fit voler d’un souffle charmant jusqu’à Vautier puis, virevoltant sur elle-même, s’empressa de regagner le coin où gisait la potentielle victime de meurtre. Elle se garda de l’approcher de trop près, se contenta d’examiner le tableau lugubre en se servant de sa seule vue, qu’elle avait fort aiguisée. Rien à se mettre sous la dent dans le proche périmètre de feu Kévin. Poussant plus loin l’exploration visuelle, elle détecta ce qu’elle s’attendait à trouver en revenant sur ses pas ; quelque chose, une forme faiblement lumineuse palpitait vers le milieu de la haie. Un frisson familier lui donna la chair de poule, qui la conforta dans son ressenti. La chance lui souriait, du moins si l’on pouvait parler de chance en pareil cas.
En mode louve agile, démarche et souffle discrets, elle chemina vers la zone vibratoire. Elle eut bientôt la confirmation de ce qu’elle avait, avec raison, subodoré : l’aura diaphane renfermait une esquisse d’homme. Recroquevillée la tête entre les jambes, bras en étau autour de ses genoux repliés, l’apparition se balançait d’une lente oscillation d’avant en arrière. Elle semblait apeurée, voire terrorisée.
Pénélope poursuivit sa progression. Stoppa à moins d’un mètre.
— Kévin ?
Elle n’avait pas prononcé le prénom à voix haute, seulement formulé par la pensée. La forme ne réagit pas. Normal. Pénélope ferma les yeux et se concentra pour faire le vide dans son esprit. Elle devait se hâter d’établir la connexion, d’une part parce que l’entité était vouée à rapidement s’éclipser, et d’autre part parce que mieux valait disposer d’une légère marge d’avance sur les « perdreaux » – sobriquet dont elle aimait à affubler les agents de police – pour profiter de la communication parapsychique sans courir le risque d’une interruption brutale.
Son paysage interne débarrassé de tout parasite ou polluant, estimant les conditions favorables à une seconde tentative, elle rouvrit les yeux et réitéra mentalement la demande : « Kévin ? »
Cette fois, elle atteignit sa cible. L’émanation redressa la tête et considéra son vis-à-vis d’un air aussi effaré qu’intrigué.
— Madame Mirepoix ? Bah d’où vous sortez ? C’est bien vous ?
— Oui, mon petit, c’est bien moi.
— Je… Je pige pas ce qui m’arrive. Aidez-moi… Chuis en PLS.
Il s’exprimait comme il en avait l’habitude mais les sons qu’il émettait étaient inaudibles du commun des mortels. Seule Pénélope les entendait.
— Ça ira mieux bientôt, je te le promets. Mais avant, essaie de te rappeler… Même si c’est douloureux. Il faut te rappeler, Kévin…
— Ooooh, c’est quoi, cette dinguerie ? Comment ça se fait que je vous entends alors que vos lèvres bougent pas ? C’est flippant ! Vous me faites un coup tordu, c’est ça ?
Le dialogue silencieux s’interrompit. Le frais émoulu fantôme (appelons donc un chat, un chat) explora attentivement le minois de Pénélope, à la recherche d’un indice de la supercherie qu’il soupçonnait. Une mystification, un canular, cela ne pouvait être que ça. Obligé.
— Tu te trompes, mon chou. Je ne suis pas en train de te jouer un mauvais tour. Tu captes mes pensées parce que… Allons, fais un effort. Souviens-toi et tout s’éclairera.
— Me souvenir ? Mais de quoi ? Et pourquoi ?
— Essaie… Je t’en prie, fais-moi confiance…
En son for intérieur, le spectre sentait qu’il pouvait, qu’il devait se fier à Pénélope. Elle avait beau être une Parigote pur jus, sa tête reposait solidement sur ses épaules. Elle passait en outre pour la Bonne Samaritaine, toujours un mot gentil à la bouche, toujours disposée à aider son prochain. Son époux et elle, peu après leur arrivée à Mazaboulet, avaient repris le bail d’une modeste librairie sise Place Auguste Mallet, Les Ribambulles, qui périclitait depuis des mois. À l’ineffable soulagement des précédents co-gérants, ils avaient assuré le relais, débordants d’enthousiasme à la perspective d’enfin couler des jours paisibles au milieu des livres. Une fois dans la place, ils avaient, au terme d’une mûre réflexion, décidé de concert d’adjoindre un coin café au bataillon des ouvrages qui revenaient de loin, très loin. Fait étonnant, malgré la crise persistante qui plombait cette branche du commerce, entre autres causes imputable à une évidente régression de l’engouement pour la lecture, le local fraîchement remanié par leurs soins ne désemplissait pas. Était-ce le signe d’une santé florissante recouvrée par l’affaire ? À vrai dire, amasser des fortunes ne caracolait pas en pole position sur la liste des priorités du couple ; judicieuse sagesse qui leur permettait de garder les pieds sur terre. Ils avaient par ailleurs compris que pour se préserver d’une éventuelle déception il convenait de tempérer les fruits de l’importante fréquentation des Ribambulles ; car les nombreux clients ne franchissaient pas forcément le seuil en quête d’un conseil littéraire avant achat, ils poussaient le plus souvent la porte afin de se ressourcer à la fontaine des sourires de madame Mirepoix tout en dégustant un sublime nectar ; ils en ressortaient toujours nantis d’une richesse qui ne se monnayait pas.
L’émanation s’en remit à l’amie des livres sans plus tergiverser. Paupières baissées, fronçant les sourcils avec ardeur, l’écho immatériel s’efforça de battre le rappel de ses souvenirs les plus récents. Fou comme les âmes des trépassés de fraîche date demeurent attachées à leur véhicule charnel au point de modeler à son image l’énergie résiduelle qui subsiste après le décès… Ce fut tout d’abord la sensation d’un voile noir qui s’imposa, lourd à l’enfoncer, à l’ensevelir dans une nuit infinie. Insonore. Inodore. Intactile. Une nuit dans laquelle Kévin se fondit entièrement, à des années-lumière de son incarnation terrestre.
Le néant.
Il n’aurait su évaluer la durée de sa fusion avec le vide absolu ; le temps ne s’écoulait plus de manière normale, routinière… Puis les ténèbres s’éclaircirent, ou du moins lui parurent-elles moins obscures, moins opaques. Soudainement, le voile se déchira et des images fusèrent, un feu d’artifice, une bousculade de visions d’une netteté effroyable : les ultimes traces de sa trop brève existence.
— Je… je suis mort… C’est ça ?
En devinant son sort, il venait de déclencher un processus irréversible. Le cœur de Pénélope se serra de compassion.
— C’est ça… Je suis désolée…
Elle était doublement désolée car bien qu’elle éprouvât une empathie sincère pour le garçon, elle ne lui accorderait aucun loisir de digérer la mauvaise nouvelle ; il fallait faire vite, d’un instant à l’autre le fluide spirituel migrerait fatalement dans l’inconnu, dans la dimension que d’aucuns avaient baptisée « l’Au-delà ». L’ex-Parisienne percevait déjà l’un des signes précurseurs de sa traversée de la rivière sans retour : la luminosité ambiante qui, par degrés subtils, s’intensifiait. À l’étape suivante elle deviendrait surnaturelle tandis que les bruits un à un s’assourdiraient et que la marche du monde semblerait se figer, baignant les alentours d’une émouvante sérénité. Si son interlocuteur fantomal disposait de quelque information expliquant son décès, c’était le moment ou jamais de se confier.
— Tu peux me dire comment ça s’est passé ?
— Euh… Oui… Hier soir… On a pris l’apéro à la Guinguette… avant les matches en nocturne…
Les rencontres tennistiques au clair de la lune, organisées chaque dimanche dès les beaux jours, étaient très prisées des adhérents. À cette occasion, La Guinguette, le snack-bar des Comètes, demeurait ouvert jusque tard dans la nuit. Le service de midi à 19 heures était assuré par Anaïs Mourgue ; la pimpante trentenaire cédait ensuite la place à Faustine Giraud, la crêpière si chère aux Mirepoix et amoureuse du défunt.
— Le tirage au sort a décidé que Loris serait mon adversaire… (Pénélope supposa qu’il s’agissait de Loris Reynaud, qu’elle ne connaissait que de nom.) J’ai joué contre lui. Il m’a vaincu. Après y a eu une dispute ; j’étais sur le parking, prêt à partir, il m’est tombé dessus…
— Si je comprends bien, la dispute, c’était avec ce jeune homme ? Et l’affaire a mal tourné ?
— Je… Je… Oui…
Le spectre du jouvenceau pataugeait dans les souvenirs, peinait visiblement à les remettre d’aplomb. Il baissa la tête, saisi d’un amer désarroi. À l’instar des grains d’un sablier, de précieuses secondes s’écoulèrent, irrattrapables, au grand dam de son interlocutrice.
— Il doit payer, finit-il par maugréer entre ses dents.
Pénélope pesta à part elle ; la silhouette fantomatique se désagrégeait déjà, signant hélas la fin beaucoup trop imminente de leur conversation. Un à un, les atomes constituant l’énergie résiduelle de l’ectoplasme s’évanouissaient dans les sphères de l’intangible. Au moment de leur escamotage intégral, l’espace d’un battement de cœur, une parcelle de la lumière d’outre-monde déborderait sur le plan terrestre des Comètes. Un phénomène indécelable aux yeux du commun des mortels, une illumination furtive ne se révélant qu’aux seuls êtres doués d’une sensibilité particulière, telle la compagne de Vautier.
— Qu’est-ce qui m’arrive ? Les… les choses disparaissent ! Vous êtes toute… floue !
— C’est toi qui t’effaces parce que tu as compris que tu étais mort. N’aie pas peur. Nous passons tous par ce chemin, tôt ou tard…
— C’est guez !
— Je sais… Mais personne n’a le choix, c’est comme ça.
À présent, la flamme de Kévin se réduisait à une ombre furtive, une mélancolie éthérée qui s’affranchissait inexorablement de ses dernières lisières et illusions humaines.
— Prom… …ttez que… v… allez… fair… …ustice…
Pénélope ne captait plus que des bribes.
— Je te le promets, émit-elle mentalement sans hésiter. Tu peux partir tranquille.
Alors, durant un instant fugace, la clarté crépusculaire de la fin d’après-midi se drapa d’une phosphorescence irréelle, les secondes se figèrent et le monde se feutra dans un silence apaisant, baignant les alentours d’une émouvante sérénité.
Son ultime étincelle exilée dans l’univers que d’aucuns nommaient également « le Royaume des Cieux », celui qui fut un individu de chair et de sang vivant, chaleureux, n’existait plus parmi ses semblables.
Il n’y avait plus qu’un insondable vide là où s’était tenu l’esprit. Un insondable vide… Kévin ne laisserait-il qu’un abîme de vide dans le cœur de tous ses proches ? À peine dans la fleur de l’âge, il aurait pu accomplir tant de choses sur terre… Nul doute que les membres de sa famille et de son entourage ressasseraient longtemps la douloureuse injustice de son décès prématuré. À cette pensée, le regard de Pénélope s’embua de tristesse pour eux ; ceux qui restaient, ceux qui survivaient à un être aimé, étaient souvent plus à plaindre que le mort.
Mais l’heure n’était pas aux regrets. Elle renifla, gonfla ses poumons à bloc, retint son souffle puis libéra un filet d’air, un lent soupir entre ses lèvres pincées. Contrôler la respiration pour maîtriser ses émotions. Démêler le positif du négatif. Accorder la priorité au premier. Avancer en dépit du malheur…
Avoir aidé Kévin, d’abord à appréhender son funeste sort, ensuite à emprunter la voie vers l’ailleurs extra-terrestre, relevait sans conteste du positif. Rassérénée par cette évidence, Pénélope se secoua puis s’empressa de rejoindre Vautier en prenant soin de décrire une large courbe au passage devant le cadavre. De son point de vue, le décès n’avait rien de naturel, inutile par conséquent de polluer davantage la scène… du meurtre ? Elle déplorait à présent d’avoir touché, bougé la dépouille. Elle espérait que sa bonne foi suffirait à convaincre les amis perdreaux ; n’importe qui en pareille circonstance eût tenté de porter secours à une personne à terre.
Vautier faisait les cent pas d’un va-et-vient nerveux le long de la haie perpendiculaire au site de la lugubre rencontre. Accueillant le retour de sa dulcinée avec un vif soulagement, il se précipita la serrer dans ses bras.
— Je t’ai tant manqué que ça, amour ? lui souffla-t-elle dans le cou.
Il se pencha légèrement en arrière et cueillit son visage entre ses paumes. Le velours de ses joues le tranquillisa mieux qu’un anxiolytique, fût-il le plus efficace de la pharmacopée chimique. Il contempla les traits chéris, se désaltéra sans modération à leur fontaine de douceur. Jamais il ne se lasserait de la féerie enchanteresse qu’ils prodiguaient.
— Comme te voilà transfigurée, ma douce. Cette aura en toi… autour de toi… Je… suppose que tu l’as vu ?
Elle lui adressa un sourire mi-assombri, mi-extasié.
— Oui, je l’ai vu… et je lui ai parlé.
Il se raidit d’une crispation involontaire. Les manifestations et autres phénomènes inhérents au paranormal ? L’hypothèse d’univers parallèles immatériels ? Pas vraiment sa tasse de thé. La peur de l’inconnu déclenchait en lui des angoisses irrépressibles qu’il s’efforçait de dompter depuis des lustres, pas toujours avec succès. Néanmoins heureux pour elle, il rendit son sourire à la muse qui palpitait contre sa poitrine, seule capable de le réconforter. Ses lèvres se posèrent sur la bouche merveille et s’abreuvèrent de leur fraîcheur candide, souverain antidote à son spleen melé d’appréhension. Apaisé, il suspendit le baiser pour dévorer du regard la frimousse de l’adorée.
— La mort me fait encore plus aimer l’amour, lui murmura-t-il tout bas.
Blottie plus fort entre ses bras, elle hocha le front en signe d’assentiment. Plus rien n’importait que leur communion câline. De nouveau, les secondes semblèrent se pétrifier et le monde s’assourdir au sein d’une clarté angélique, sans que l’ingérence du suprasensible dans le tangible en fût cette fois la cause.
Brutalement, une cacophonie de sirènes à deux temps rompit le charme. Sur un soupir de regret, le couple se sépara. À l’opposé de leur position, une symphonie d’éclairs in blue hachurait l’atmosphère surchauffée. Spectacle son et lumière. Navrée, Pénélope adressa une pensée compatissante à la faune et la flore agressées par l’intempestive intrusion.
Les véhicules estampillés de la sérigraphie bleu blanc rouge de la Police Nationale investissaient le parking tambour battant, les roussins ouvraient les portières et se déversaient aussi sec sur l’asphalte. Interpelant ses hommes et leur transmettant ses consignes, une gradée en uniforme, unique spécimen féminin du groupe d’intervention, dirigeait la manœuvre. Très réactifs, les gardiens de la paix s’égaillèrent sur-le-champ, qui dans l’enceinte des Comètes, qui sur le pourtour externe. Talonnée par trois d’entre eux, la cheffe, d’une foulée athlétique, fila quant à elle droit vers l’aile censée être le théâtre du drame notifié par une certaine madame Mirepoix. Ses cheveux blond vénitien, lissés sous le calot règlementaire et rassemblés sur la nuque en une austère queue-de-cheval, bondissaient entre les omoplates au diapason de ses enjambées.
