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Amsterdam
Anja n’est plus que l’ombre d’elle-même depuis la disparition énigmatique de son mari et de sa fille. Alcool, drogue et factures impayées rythment son quotidien et creusent sa solitude. Par crainte de terminer à la rue, elle accepte un boulot sordide, mais bien rémunéré. Alors qu’elle remonte peu à peu la pente, son passé ressurgit et la gifle en plein visage.
Au milieu d’un quartier populaire, un cadavre sans tête est retrouvé pendu à une grue. Karel Jacobs, inspecteur bruxellois, est appelé en tant que consultant. Rapidement écarté de l’affaire, il décide d’enquêter dans l’ombre.
Indonésie
Des corps décapités sont abandonnés dans des sites touristiques à Bali. Guntur, flic à Jakarta, est éloigné de son service par l’agence anticorruption et muté sur les lieux. Dans une forêt luxuriante, Eko et Taufik sont les cibles d’un ennemi dont ils ignorent tout. Blessés et épuisés, ils devront faire un choix. Fuir ou affronter les traditions de leurs ancêtres.
À PROPOS DE L'AUTEURE
Après avoir dirigé le casier judiciaire de Bruxelles pendant 7 ans, Clarence Pitz change radicalement de carrière pour devenir professeur d'Anthropologie et d'Histoire de l'Art. Dévoreuse insatiable de polars et autres littératures sombres, elle se lance dans l'écriture en 2017 et entame une série de romans qui mêlent culture et suspense. Son premier livre, La parole du chacal, a été finaliste du concours VSD du meilleur thriller 2018 et ressort aujourd’hui dans une toute nouvelle version, comprenant une histoire inédite "De paille et de sang".
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Seitenzahl: 417
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Le ferry fend la mer de sa coque noire, s’approchant des quais bétonnés de Tanjung Priok, au nord de Jakarta.
Un homme, la peau mate et les cheveux sombres, se tient debout à l’avant du bateau, respirant les effluves marins et goudronnés du port dont les bâtiments, encore flous, se mêlent au gris du ciel chargé de nuages bas.
Il devrait être nerveux, craindre pour sa liberté, voire sa vie. Mais il n’en est rien. Il est sûr de son plan, a confiance en ses contacts et sait que personne n’osera jamais le trahir. Pas lui. Pas le mec qui pèsera bientôt des milliards de roupies. Son petit négoce avec la Hollande fonctionne à merveille. Les deux premières livraisons ont été un succès. De quoi lui permettre d’investir et faire fructifier ses business. L’officiel et l’officieux. Le visible et le planqué. Le légal et le prohibé.
Avant qu’il ne sache tout à fait distinguer les containers et les hangars qui s’étendent de toute leur laideur sur la terre ferme, il redescend une dernière fois dans les cales. Il n’est pas inquiet, mais on n’est jamais trop prudent. On lui a refilé une sacrée somme pour ramener ce type et ce gosse dans le vieux cargo. Il n’a pas intérêt à foirer. Pour leur village, cet argent doit représenter des années de labeur dans les rizières. Ils doivent être d’une grande valeur. Des gens importants, sans nul doute. Il n’a pas posé de questions. Il a accepté le transfert.
Une marche de métal rouillé grince sous la lourdeur de son pas. Les murs de la pièce sombre et humide suintent des relents de corrosion et d’eau salée. Le bruit des machines lui percute les tympans et couvre les cris du bébé qui proviennent du fond de la cale. Les pleurs, puissants, s’étouffent sous l’épaisseur des parois d’une caisse en bois, mais ne faiblissent pas malgré le bercement des flots et les gestes apaisants d’un père aussi bienveillant que désemparé.
L’odeur de rouille se mêle à celle de la crasse, miasmes de transpiration, urine et vomissures. L’homme s’approche de son étrange marchandise, en aperçoit d’abord les pieds dont un est solidement attaché à une chaîne. Des mollets d’une maigreur affligeante apparaissent lorsque le prisonnier tend les jambes, les laissant dépasser du cageot dans lequel il s’est bâti un nid peu douillet et sinistre.
L’homme est rassuré. Les deux sont toujours vivants. Il sera payé.
Il sent le navire ralentir et comprend qu’ils débarqueront dans quelques minutes. Il ordonne au père de replier ses jambes et de rester à l’étroit dans la caisse. Le malheureux refuse, implore, hoquette de peur. Alors, l’homme se place face à lui, lui qui n’est plus que l’ombre de lui-même, lui que toute dignité a quitté. Le maton tape du pied sur le sol si fort que toute la carcasse d’acier tremble et résonne tel un concert de gongs chinois. Effrayé, le captif serre un ballot de linges jaunâtres contre lui, un amas de tissus aux humeurs surettes d’où émanent des pleurs lancinants. Il se terre au fond de sa geôle de pin, se tapit en son antre exigu et crasseux, se cogne à ses parois constellées de traces de vomi et de matières fécales et renverse un bol de bouillie de riz d’un geste maladroit. Sa peau, trop tendue sur ses os saillants, se tuméfie lorsqu’elle se frotte à la surface rugueuse de l’abri de fortune, à la fois enfer et refuge.
L’homme est satisfait, sa marchandise lui a obéi.
Il se penche pour ramasser une planche carrée puis prend soin de bien refermer la boîte, plongeant les deux captifs dans l’obscurité complète.
Comme il entend encore des pleurnichements, il donne un violent coup de pied dans le bois et ordonne :
— À partir de maintenant, tu la boucles et tu te débrouilles pour que le mioche fasse de même. Si on vous repère, vous êtes morts.
Sur le quai, à quelques mètres à peine, des dockers attendent le débarquement du ferry. Deux flics aussi.
Quelques minutes plus tard, l’un d’eux fouillera les cales, inspectera quelques containers et vérifiera une série de documents avant d’y apposer un tampon.
L’autre, pendant ce temps, se verra remettre une enveloppe.
Ses doigts aux ongles trop longs tremblent sur le papier ultra-fin et quelques paillettes d’herbe glissent dans les plis crasseux de ses draps froissés. Elle pousse un juron, tend le bras au maximum, trop lasse pour se lever, dépose le cône sur sa table de nuit entre une bouteille de whisky et un cendrier plein, se redresse et chasse une mèche de cheveux blonds et gras de son front. Le matelas plie et le lit grince sous les mouvements de son corps décharné. Le cannabis roule sur le tissu, se disperse et une boulette termine sa route collée à sa cuisse pâle. Elle souffle, grimace, s’agenouille, passe les mains sur ses jambes nues, récupère miettes et bouloches puis, à quatre pattes, s’attelle à inspecter ses draps poussiéreux. La bouche pâteuse et les lèvres sèches, elle attrape le fond d’alcool et le vide d’un trait. Puis, laissant la bouteille rouler sur le sol, elle retombe sur le dos, les yeux dans le vague, rivés au plafond, s’égarant sur les fissures et taches jaunâtres, créant des formes animales incongrues, des visages inquiétants et des objets délirants qu’offre d’habitude la course des nuages. Son cœur s’emballe, le sang lui monte à la tête et la lourdeur de sa salive se transforme en une nausée qui lui serre la gorge et lui brûle l’œsophage.
Elle se tourne sur son côté gauche, les lèvres entrouvertes, un filet de bave s’écrasant sur un coussin de flanelle sale. Le joint la nargue de ses formes irrégulières, de son odeur enivrante et de ses promesses palliatives. L’atteindre lui paraît insurmontable, mais s’en passer serait intolérable. Elle étire le buste, avance le bras et attrape pétard et briquet du bout des doigts. Elle cale le filtre entre ses incisives, place l’oreiller poisseux contre le mur, plaque sa nuque et ses épaules contre cet appui, fait crisser la molette pour déclencher la flamme et brûle l’extrémité du tabac. Ses joues grisâtres se creusent au rythme des taffes qu’elle aspire goulûment. Le goût de chanvre se dépose sur sa langue, s’accroche à son palais et s’insinue entre ses dents pour mieux attaquer ses gencives. La fumée lui crame la gorge, lui irrite les bronches et lui arrache une toux incontrôlable. Son buste se plie en deux sous les à-coups. Elle éructe, crache, halète puis frotte du revers de la main la morve qui lui pend au nez. Elle tente une nouvelle bouffée, mais le joint s’est éteint. Impossible de rallumer le briquet. Ses doigts sont mous comme du chewing-gum et ripent sur le métal. Elle ferme les yeux et le lit tangue, la chambre tournoie en une valse endiablée. Son esprit tourmenté se vide pour rejoindre le néant. Les images s’échappent, les couleurs s’assombrissent, les sons s’assourdissent.
Elle ne ressent plus rien. Ni angoisse ni tristesse. Ni la douleur de ses cervicales tordues par sa position inconfortable ni le haut-le-cœur tellement puissant qu’elle en vomit sur le coussin qui a glissé à sa droite.
Soudain, un bruit strident lui vrille le cerveau, enflamme ses nerfs, alors que ses paupières collées ont du mal à s’ouvrir. Elle s’étire, se frotte les yeux et constate les dégâts. Son corps nu et moite, le tabac qui constelle les draps, le pétard froid plaqué contre son ventre, la bouteille d’alcool vide sur le plancher et surtout, la coulée de gerbe nauséabonde sur son oreiller.
Vie de merde !
Le concert lancinant se poursuit et la jeune femme glisse ses mains tremblantes sous le lit. Entre un paquet de feuilles à rouler et une culotte sale, elle récupère son portable et éteint la sonnerie avec soulagement.
7 h 15. Pourquoi j’ai programmé un réveil à une heure pareille ?
D’un geste mou, elle s’empare du joint puis se ravise.
Le rendez-vous. Ce putain d’entretien d’embauche !
Elle se lève, se rend à la salle de bains en titubant, ignore son reflet dans le miroir, s’assied sur la cuvette des toilettes et se lave les dents pendant qu’elle urine. Le carrelage froid anesthésie ses pieds et c’est avec peine qu’elle comble les quelques dizaines de centimètres qui la séparent de la douche. L’eau glacée lui rappelle sa négligence et, surtout, ses difficultés à payer ses factures. Elle ne s’attarde pas, mais se savonne avec précaution pour éliminer l’odeur âcre du vomi qui colle à ses cheveux. Elle se sèche à l’aide d’une serviette rêche et hésite à se maquiller. D’un côté, elle serait plus présentable. Elle masquerait son teint crayeux, cacherait ses cernes gris et profonds, redonnerait de la pulpe à ses lèvres gercées, illuminerait ses yeux pâles et éteints. D’un autre côté, cela l’obligerait à se regarder. À s’avouer cette déchéance qu’elle préfère nier. Elle opte pour un compromis et se tartine de poudre à l’aveugle. Ça devrait suffire à lui rendre meilleure mine.
Choisir sa tenue est une épreuve. Son armoire déborde de vêtements démodés et trop grands. Des chemises aux cols élimés, des jeans délavés aux coupes ingrates et peu flatteuses et des pulls qui, autrefois cintrés, cachent son corps maigre sous de la laine boulochée et informe. Elle se passe de soutien-gorge – à quoi bon ? – enfile un string bon marché et disparaît sous une blouse noire. Avant que son bras gauche ne soit couvert par l’opacité du tissu, elle frôle du bout des doigts un tatouage formé de lettres et de cœurs entrelacés. Puis elle étudie une jupe en cuir, se rappelle qu’elle ne s’est plus épilé les jambes depuis des mois et fouille dans ses tiroirs à la recherche d’une paire de bas épais.
Un bâillement lui indique qu’elle a besoin d’un café. Elle rince une tasse qui traîne sur l’évier du coin cuisine, y verse trois cuillères de café soluble puis la remplit d’eau chaude à ras bord. Elle mêle la caféine au tabac, mais s’interdit de terminer le joint de la veille et se contente de se rouler une clope. Ce job est son seul espoir de s’en sortir. Il ne faut pas qu’elle plante l’entretien. Elle a déjà foiré assez de choses comme ça dans sa vie.
En quittant l’appartement, elle adresse un baiser à un cadre photo accroché au mur, juste à côté de l’entrée. Elle sait que l’homme ne lui répondra pas. Elle sait qu’elle ne le reverra plus.
Et, surtout, elle sait qu’il la trouverait complètement pathétique.
***
Elle fait un effort pour serrer la main du recruteur vigoureusement. Elle a entendu dire que c’était signe de caractère. Et il en faut pour ce boulot, d’après ce qu’elle a compris en lisant l’offre d’emploi qui restait plutôt vague. L’homme l’invite à s’asseoir et elle se concentre sur sa communication non verbale. Jambes alignées dans le prolongement du corps, avant-bras posés devant elle sur le bord de la table, regard aussi franc qu’elle le peut.
Ne pas te louper, ma cocotte. C’est ça ou rien.
Elle a conscience qu’elle ne peut ni miser sur son physique aux charmes éteints ni sur son cv aux manquements manifestes. Alors, elle met le paquet sur une motivation qu’elle n’a pas. Si ce n’est celle de sortir la tête de l’eau.
Tu fais semblant que c’est le job de tes rêves ou c’est la rue.
L’homme chétif assis devant elle a le teint mat et les traits fins. Son type indien ne l’étonne pas. L’Inde est devenue championne mondiale de la sous-traitance et des services informatiques. Et puis, Indra Cawu, ça ne peut être qu’un nom de là-bas.
— Pouvez-vous me parler de vous ?
La question qu’elle redoutait. Elle déteste raconter sa vie. Une vraie torture. Elle prend sur elle et se dit que c’est comme chez le dentiste : un moment affreux à passer, mais on ne peut pas l’éviter. Pour se détendre, elle plonge la main droite dans sa manche pour caresser le tatouage qui décore l’intérieur de son bras gauche.
— Je m’appelle Anja, j’ai 37 ans et je suis née ici, à Amsterdam. Je possède un diplôme d’agent de voyages, je suis sans emploi depuis quelques mois, mais j’ai de l’expérience dans pas mal de secteurs.
Comment tourner à son avantage l’enchaînement de jobs miteux desquels on s’est fait virer après quelques semaines…
— Écoutez, je ne vais pas vous mentir. Votre cv est une catastrophe et n’importe quel recruteur ne vous aurait même pas contactée. Vous faites preuve de compétence, certes, mais vous ne tenez pas plus de trois mois dans une entreprise. Pourtant, vous avez testé un paquet de domaines : fast-foods, comptabilité, vente, livraison, recouvrement, aide-ménagère et j’en passe.
Anja est sonnée en entendant les mots « cv » et « catastrophe ». Les propos blessants qui suivent glissent sur elle comme de l’eau sur du papier glacé. Elle en a pris plein la figure ces dernières années et les critiques ne l’atteignent plus. Elle se penche vers son sac à main, prête à quitter la pièce sans réclamer son reste.
Pourquoi ce con me demande-t-il de venir si c’est pour me dire que je ne conviens pas dès le départ ?
— Je suis désolée de vous avoir fait perdre votre temps, s’excuse-t-elle d’un ton sec, décidée à rentrer chez elle et à terminer son pétard de la veille.
— Mais au contraire ! Vous avez le profil idéal.
Ce type se fout de moi…
Anja se redresse, se colle au dossier de sa chaise et croise les bras, tout ouïe.
— Ah oui ? Vous recherchez quelqu’un d’instable qui arrivera en retard au boulot ? Vous avez devant vous la candidate qu’il vous faut.
Monsieur veut jouer les taquins, autant s’amuser aussi.
— Je me fous, en fait, de qui vous êtes, de ce que vous aimeriez devenir et de vos problèmes de ponctualité. Je n’ai pas besoin que vous m’enrobiez votre curriculum pourri dans un emballage doré. De toute façon, dans moins de quatre mois, vous ne serez plus là. Les autres n’ont pas tenu plus longtemps. La moyenne est de deux semaines.
— Vous me vendez du rêve.
— Je vous vends un job à cinq mille euros bruts par mois, cinq jours par semaine, huit heures par jour, vous vous organisez comme bon vous semble.
Anja se demande dans quel traquenard elle est tombée. L’annonce proposait un emploi sérieux, bien payé, sans compétences préalables, mais pour lequel il fallait faire preuve d’une très grande résistance au stress. Elle serait dans un bar qu’elle aurait déjà compris de quoi il retournait. Mais une startup qui veut faire dans le réseau social écolo…
— Sur papier, c’est le paradis. Mais où est le souci ? Ne me dites pas que pour un montant pareil je dois encoder des données ou servir le café ?
— Non. Vous serez payée pour regarder des images. Ce sera à vous de faire le tri entre ce qui doit être censuré ou non. Ça paraît simple comme ça, mais, croyez-moi, ça ne l’est pas. D’où le salaire et la rotation du personnel.
— Et ces images, elles montrent quoi ?
Indra Cawu se mord la lèvre inférieure, respire profondément puis lui explique sans ménagement.
— Vous allez voir tout ce qu’il y a de plus cruel dans la nature humaine. Vous aurez sous les yeux cent fois pire que ce que vous êtes déjà en train d’imaginer. Si vous signez le contrat, vous commencerez dès aujourd’hui, mais vous serez libre de quitter le poste quand bon vous semblera. Chez BioSurf, nous préférons nous séparer de nos employés plutôt que de les forcer à rester. Nous avons fait cette erreur au début et certains en ont gardé des séquelles irréversibles. Mais, rassurez-vous, ça n’arrive plus. Vous bénéficierez directement de séances auprès d’un psychothérapeute. C’est obligatoire et non négociable.
Anja demande si elle a le droit de réfléchir quelques jours. Non pas que le job lui fasse peur, mais elle déteste les psys. L’idée de devoir en consulter un d’office la rebute. Mais le salaire lui fait de l’œil. En un mois, elle pourrait payer une bonne partie de ses factures en retard et rembourser la moitié de ses dettes. Et puis, sa vie est on ne peut plus moche et ce ne sont pas quelques petites photos qui vont la déstabiliser plus qu’elle ne l’est déjà.
— C’est à prendre ou à laisser. Nous sommes en sous-effectif et j’ai une dizaine de candidats à voir après vous. Il m’en faut deux nouveaux. Si vous ne signez pas tout de suite, vous n’aurez pas de seconde chance. On ne rappelle jamais personne. Si vous hésitez, c’est que vous partirez après quelques heures. Les statistiques nous le prouvent.
— Vous ne faites pas passer un examen d’aptitudes ? Des tests psychotechniques ou de résistance au stress ?
— On le faisait avant, mais on s’est rendu compte que cela ne servait à rien. Les employés les plus prometteurs étaient souvent ceux qui craquaient le plus vite. Alors, décidée ?
Anja repense à sa douche froide, aux menaces de son propriétaire et au prix exorbitant d’une bouteille de whisky et d’un gramme de shit. En posant la pointe du stylo sur le papier estampillé du logo formé d’une loupe et d’un arbre de la firme BioSurf, elle est prise d’un sentiment étrange. Celui de mettre les pieds dans un nouvel engrenage. D’aller à l’encontre du bon sens et de s’enfoncer encore plus dans les emmerdes.
Au moment de quitter la pièce, elle est stoppée net par la voix du recruteur qui lui demande, un peu gêné :
— Oh ! J’allais oublier. Ce n’est pas mentionné dans votre cv, mais est-ce que vous avez des enfants ou l’intention d’en faire ?
Anja sent le sol se dérober sous ses pieds. Si elle parvient à peine à prononcer le mot « veuve » quand on l’interroge sur son état civil, il lui est insurmontable de raconter le reste de sa vie. De cette période de bonheur qui n’existe plus. Tellement lointaine qu’elle lui semble aujourd’hui irréelle, comme un rêve inachevé.
— Non, bredouille-t-elle, je n’en ai pas et je ne compte pas tomber enceinte. Pourquoi ? Vous avez peur que je quitte le job pour faire un môme ? Bizarre pour quelqu’un qui se fiche de garder ses employés.
— Ce n’est pas pour ça. C’est juste que, c’est un peu délicat, mais… les images que vous allez visionner… c’est pire de les affronter quand on est une mère.
Wayan descend les épaisses marches d’escalier les pieds joints, son cartable secoué par de petits sauts enfantins. Il vient à peine de quitter sa classe que sa chemise d’uniforme bleue à fleurs commence à lui coller à la peau, ce qui ne l’empêche pas de courir après Gede, son camarade déjà arrivé à hauteur du portail et bien décidé à toucher la gueule du dragon de pierre avant lui. Un petit jeu qu’ils ont inventé au début de l’année scolaire. Le premier à se saisir d’une dent de l’animal mythique devra payer le goûter à l’autre après les cours. Alors que Wayan s’apprête à essuyer une nouvelle défaite, son ami interrompt le mouvement de sa main et pointe quelque chose du doigt. Il fait signe à Wayan de s’approcher doucement. Un gecko d’une bonne dizaine de centimètres, d’un bleu et vert particulièrement vifs, est enroulé autour de la canine convoitée.
D’un air malicieux, les deux enfants tentent de l’attraper, en vain. Le reptile file plus vite que son ombre à l’intérieur d’une étroite fissure d’où émerge une petite fleur aux larges pétales roses. Les garçons ramassent des brindilles, essaient de faire sortir l’animal de sa tanière, sans succès. À regret, ils quittent l’enceinte de l’école et dévalent la rue à leur droite, ignorant les boutiques de tissus et autres quincailleries, pour plonger dans le quartier animé d’Ubud, la capitale culturelle balinaise. Un vaste carrefour les accueille de ses étals de fruits juteux et de fleurs odorantes, de ses tringles de vêtements de coton et de lin, de ses parasols multicolores, de ses épices aux effluves enivrants et de ses sculptures de toutes tailles à l’effigie du panthéon hindou. La place grouille de monde, touristes en short, Balinais en sari et vendeurs tout sourires. Les deux amis tracent leur chemin à travers cette foule dense et s’arrêtent devant une table garnie de pâtisseries. Ils sortent chacun une pièce, considérant que le reptile les a fait perdre tous les deux au jeu du dragon. Une fois leur klepon1 en main, ils repèrent un escalier étroit et érodé qui mène droit à une ruelle sombre et peu fréquentée. L’endroit idéal pour manger leur quatre-heures sans se le faire piquer par un des caïds du quartier.
Wayan pénètre en premier dans l’impasse puis s’arrête brutalement, distrait par un bruit de chute. Il se retourne et aperçoit Gede au sol, à plat ventre, le cartable ouvert, crayons et cahiers éparpillés sur les marches en contrebas. L’enfant ne bronche pas, ne pleure pas, ne bouge pas. Un gamin bien plus grand, aux épaules larges et à la mâchoire carrée lui flanque un coup de pied dans les côtes tout en jetant des regards amusés à Wayan qui, pétrifié, laisse tomber son gâteau sur les pavés poussiéreux. L’agresseur se penche, fouille les poches de sa victime, en sort trois cents roupies et, sans mot dire, se précipite vers Wayan qui, stupidement, détale vers le fond de la ruelle, pourtant sans issue. La peur au ventre, le garçon se recroqueville dans un coin obscur, conscient de l’inefficacité de sa cachette, et ferme les yeux en plissant les paupières aussi fort qu’il le peut. Une odeur âcre, mélange d’urine et de pourriture remonte à ses narines et il enfouit son nez sous ses mains encore imprégnées des douces fragrances de noix de coco du klepon. Il entend les pas de son assaillant résonner dans son crâne. Des pas lourds, décidés, francs et cruels. Ensuite, c’est le silence complet suivi d’un hurlement à vous déchirer les tripes. Wayan déglutit bruyamment, sent ses boyaux se tordre, et prie pour ne pas se pisser dessus, humiliation ultime. Il perçoit un râle profond puis un étrange gargarisme et grimace lorsque quelques postillons lui percutent le front. Il ouvre les paupières, ce qu’il regrette aussitôt. Son ennemi est là, devant lui, vulnérable et désolant, son corps tremblant au-dessus d’une flaque de vomi épais. Il pointe du doigt une forme immobile dont Wayan n’arrive pas à définir les contours. Il cligne des yeux, les force à s’habituer à la faible luminosité et pousse un cri à son tour.
Au fond de l’impasse, petit havre tranquille et silencieux au cœur d’une animation joyeuse faite de badauds heureux et insouciants, le cadavre d’un homme nu, crasseux et mutilé tend une paume vers le ciel et l’autre vers le sol.
***
Guntur frotte ses mains moites sur son sarong puis passe son avant-bras sur son front mat et dégoulinant de sueur. Un voile nuageux masque le soleil et distille des milliards de gouttelettes dans le ciel lourd. Une odeur de terre humide se mêle à celle, métallique, du corps sanglant que l’inspecteur observe d’un air calme, presque dégagé.
— Le troisième en moins de six mois, entend-il derrière son dos.
Il se retourne vers Made, son collègue de la police balinaise. De ce petit homme se dégage une aura mystique, une sorte de sagesse qui vous transperce l’esprit et sonde votre conscience.
— Vous comprenez, c’est pour ça qu’on vous a fait venir. Nous, on n’est pas du tout habitués à ce genre de crime sur l’île. On doit juste régler des problèmes de drogue ou de vol à la tire. Le dernier meurtre date d’il y a plus de six ans et c’était une affaire de famille. Des touristes américains…
Guntur se souvient de l’histoire. Un truc bien glauque, un cadavre suintant au fond d’une valise. Un crime aussi noir que ceux qu’il a dû traiter à Jakarta quand il bossait à la criminelle. Made poursuit son monologue :
— On se doute que les trois assassinats sont l’œuvre d’une même personne. Les corps sont laissés dans une position identique : assis jambes tendues, le dos appuyé contre un support, les bras repliés au niveau du coude et les paumes des mains tournées, l’une vers le ciel et l’autre vers le sol.
— Et surtout, ajoute Guntur qui rompt son mutisme, les victimes ont la tête coupée.
Il lève les yeux, les éloigne du cadavre et des mouches qui bourdonnent autour et admire le paysage. Un haut temple de pierre, percé d’une porte monumentale en bois plaqué d’or, sculpté de frises, bas-reliefs et ronde-bosse aux motifs complexes, surplombe le site de toute son élégance. Volutes, fleurs de lotus et visages grimaçants aux gueules ouvertes sur des crocs, invitent au recueillement tandis que quelques mètres plus loin, tel un oxymore à cette pagode défiant le temps, une enseigne de Starbucks aguiche les passants assoiffés de repères occidentaux. Dans les allées bordées de frangipaniers aux branches tortueuses, des divinités sont figées pour l’éternité dans de la pierre volcanique. La beauté du site religieux et sa quiétude contrastent totalement avec l’atrocité de ce qui gît aux pieds de Guntur. La victime est adossée au rebord d’un grand bassin recouvert de milliers de fleurs de lotus. Elle a été retrouvée à l’aube par un des jardiniers du site. Du moins son corps. La tête demeure introuvable malgré une fouille minutieuse des lieux par une dizaine de flics. Ils ont cherché partout, dans les autels, les temples et les buissons luxuriants. Il reste encore les plans d’eau à draguer. Mais Guntur a peu d’espoir. On n’a jamais rien retrouvé pour les dépouilles du marché d’Ubud et de la grotte de l’éléphant.
Trois cadavres, aucune tête et des lieux typiquement touristiques. Et que signifie la position des mains ?
Made interrompt l’inspecteur dans ses pensées :
— Pour les deux premières victimes, on a fait parvenir des tas d’échantillons au labo de Jakarta. Mais ça n’a rien donné. Et point de vue autopsie, on a pu confirmer les meurtres par décapitation. L’arme utilisée est un objet tranchant d’au moins trente centimètres et bien aiguisé. La découpe est nette comme si elle avait été réalisée à l’aide d’un sabre.
Un sabre, une coupure nette… Ce doit être quelqu’un d’entraîné à l’arme blanche ou au maniement d’outils. Il ne doit pas être à son coup d’essai. Mais qui ? Un boucher ? Un militaire, un médecin ?
— En tout cas, vous avez dû en voir des morts dans votre carrière à Jakarta pour rester aussi zen. Moi, c’est ma première affaire de meurtres. Quand j’ai été appelé dans l’impasse près du marché d’Ubud et que je me suis retrouvé face au cadavre, j’ai vomi tout mon déjeuner. Dire que ce sont des gamins qui sont tombés dessus par hasard. Je n’ose même pas imaginer le traumatisme. Il y avait encore plus de sang qu’après une vingtaine de combats de coqs.
— Ils s’en remettront.
— Les coqs ?
— Non, les enfants, voyons !
— Ah ah ! Je plaisantais. Ce qui ne me fait pas du tout rire, en revanche, c’est que des lieux de culte ont été souillés par la violence. Le premier crime a été commis en pleine ville, mais les deux autres ont bafoué des temples sacrés.
Quelques gouttes de pluie percutent les cheveux sombres et denses de Guntur qui imprègne dans sa mémoire chaque mot que lui souffle Made. L’eau tinte sur le bassin aux lotus, s’immisce dans la pierre poreuse du rebord et dilue le sang épais qui ruisselle le long de l’allée encadrée de bananiers. L’inspecteur appelle un technicien et lui somme de couvrir la scène de crime d’une bâche. Le pauvre homme se bat contre de puissantes et soudaines rafales qui finissent par arracher le plastique de ses mains humides.
— Faut remballer, Made, et vite ! Satanée mousson.
1 Gâteau de riz enrobé de noix de coco.
Un homme nu est couché sur le dos dans un gigantesque lit rond. Sa peau blême contraste avec le satin noir des draps. Le haut de son visage est dissimulé sous un loup de plâtre argenté garni de plumes irisées. L’aspect baroque de la pièce est amplifié par d’immenses miroirs aux moulures dorées qui tapissent les murs, du sol au plafond, et multiplient les décors chargés de coquillages, de fruits et de fleurs à la sauce rococo.
Petit à petit, apparaissent dans les reflets des psychés, des silhouettes d’hommes et de femmes portant des masques de Venise colorés. Chacun vient se placer autour de l’homme couché, à égale distance du lit, et les glaces reproduisent leurs corps immobiles et nus à l’infini. La scène est belle, suave, artistique. Une mise en abîme de l’érotisme.
Puis tout s’accélère. La sensualité fait place à la violence, la terreur remplace la volupté.
Une superbe femme rousse est projetée dans la chambre et tombe sur ses genoux, se déchirant la peau sur le parquet lustré. Elle est la seule à garder le visage découvert et ses yeux balaient la pièce, apeurés. Les autres restent silencieux, hermétiques à son désarroi. La fille se jette aux pieds de l’une de ces statues humaines, mais cette dernière la repousse d’un vulgaire coup de pied, sans même baisser la tête vers elle. Quelques secondes plus tard, un personnage revêtu d’une toge sombre à capuchon qui le recouvre entièrement fait irruption derrière la rousse, la soulève d’un bras puissant et, ignorant les coups qu’elle lui assène, la balance sur le lit avec une hargne inouïe. Le corps de la malheureuse rebondit à côté du type couché qui la saisit d’une poigne ferme, la retourne, l’oblige à se mettre à quatre pattes et place son sexe en érection au niveau de son bassin constellé de taches de rousseur. La jeune femme est en pleurs, tous ses muscles pris de tremblements incontrôlables. Alors que le prédateur à la peau d’albâtre pénètre sa proie avec une douceur qui contraste avec le désespoir et la douleur de la victime, les hommes nus se rapprochent du matelas, droits comme des I, sexe à la main, et commencent à se masturber en direction de la scène de viol.
On aperçoit à nouveau l’homme à la toge qui se place de toute sa majesté face à la rousse qu’il attrape par les cheveux pour tirer sa tête vers l’arrière et dégager son cou. Il brandit un couteau et vient le poser sous la gorge de la pauvre fille qui ne tente même plus de se débattre, telle une bête qui abdique face à son sinistre et inéluctable destin. La lame reflète les énormes miroirs et ceux-ci multiplient l’acier du tranchant à l’infini. Le sang jaillit de la jugulaire tandis que les hommes jouissent simultanément sur le corps pris de spasmes de la jeune suppliciée qui écarquille les yeux vers son bourreau dont la toge se constelle de gouttes d’hémoglobine. Le violeur se retire de sa proie sans broncher et se contente de sourire. Un rictus sadique et satisfait. La victime s’écroule sur le côté, encore secouée de quelques soubresauts, et s’éteint à jamais.
Anja appuie sur le bouton rouge, à droite de l’écran, comme on le lui a appris la veille, lors de sa formation de modératrice. En un peu moins de deux heures, c’est déjà le quatrième snuff movie qu’elle est obligée de visionner. Des scènes terribles, d’une cruauté sans nom. La perversion de l’âme humaine à l’état pur. Ces films étaient accompagnés d’autres types de courts-métrages tous plus glauques les uns que les autres. Combats à mains nues, coups de machette, violences conjugales, viols collectifs, cadavres en décomposition, sexe à outrance et exécutions de soldats. Tous des tableaux choquants qui sont venus lui percuter la rétine pour s’imprimer dans son cerveau. La junkie n’a pas bronché. Elle s’est contentée d’appliquer les directives qu’on lui a données pendant la formation. Un apprentissage plus que rapide. L’information, tu gardes (bouton vert), le voyeurisme, tu supprimes (bouton rouge). Et ici, c’est pas Facebook. On s’en fout d’une paire de seins ou d’une queue. Par contre, on vire l’illégal et le non consenti.
Après avoir avalé une gorgée de café fort, Anja se remet à la tâche. Elle visionne, analyse, trie. Ses yeux piquent, seul inconfort pour l’instant. Il paraît que l’indigestion arrive au bout de deux ou trois jours. Jusque-là, elle s’en sort pas mal. Distance absolue par rapport à l’image. Elle s’étonne elle-même d’un si grand détachement. Elle redoute déjà son premier rendez-vous chez le psy. Il voudra s’immiscer dans son cerveau et sonder ses souvenirs pour comprendre son apathie à toute épreuve. Cette idée lui donne la gerbe.
Sous ses yeux, des images instables défilent à toute allure, vraisemblablement filmées caméra sur l’épaule. Un homme avec pour seuls atours un short en jean et un collier de perles fuit à travers une jungle épaisse. Le visage rempli de larmes et de sueur, la bouche haletante, il se retourne de temps à autre, implorant ses poursuivants de ses yeux exorbités. La caméra se stabilise sur un plan du fuyard à présent à genoux sur un sol de terre au beau milieu d’une clairière entourée de palmiers. Derrière lui, deux hommes bedonnants prennent des photos de la scène ou la filment à l’aide de leur téléphone, sourire aux lèvres. Nouvelle ellipse et plan élargi sur la tête tranchée de l’homme au collier, brandie et exposée fièrement par un gros porc hilare dont les doigts s’agrippent à la chevelure sombre du supplicié.
Un tapotement sur l’épaule fait sursauter Anja.
Elle appuie sur l’option « supprimer » puis se tourne vers une jeune femme d’une vingtaine d’années, coupe rousse au carré, top en satin et tailleur-pantalon. Pas un cheveu qui dépasse, pas un pli qui ondule.
— C’est toi, la nouvelle ? Enchantée. Sabrina. Je suis ici depuis déjà cinq jours. Si tu as besoin de quoi que ce soit, n’hésite pas.
Anja se contente de sourire. Elle ressemble à un caniche mouillé à côté de la perfection qu’elle a sous les yeux.
Mais comment une fille si jolie et classe peut accepter un boulot aussi nul ? Et parler comme une ancienne au bout de cinq petits jours de taf ?
— T’as l’air de bien t’en sortir, poursuit miss élégance. Je t’ai observée un moment, tu ne cilles même pas. Incroyable ! Moi, au début, j’étais tellement écœurée que je faisais toutes sortes de grimaces. Ça amusait beaucoup Piet qui avait son emplacement juste à côté du mien. J’ai cru que ça allait l’encourager à rester quelques jours de plus, mais il n’a pas tenu. Dommage, c’était un chic type. Un peu paumé, mais un vrai gentil. Tu vois ce que je veux dire ?
Hochement de tête, regard éteint.
Pas si parfaite que ça. Bavarde et soûlante à souhait.
— Après, j’ai entendu dire qu’il y avait moyen de s’en sortir. Une fois le baptême du dégueulasse passé, ils nous refilent des images plus soft. Il paraît que c’est pour nous encourager. Moi, j’aurais fait le contraire, pour habituer les modérateurs. Mais ce n’est pas leur politique. Dans le fond, je crois que c’est pour éviter les démissions après engagement définitif ou quelque chose comme ça. Qu’est-ce que tu en penses ?
— Mmmmmh.
— T’as déjà vu le psy ?
— Non, je viens à peine de commencer. Je suppose qu’on n’a pas rendez-vous toutes les deux heures ? grince Anja en serrant les mâchoires.
— N… non, bredouille Sabrina, décontenancée par l’attitude froide de sa collègue. Mais tu es censée le voir en fin de journée. C’est dans le règlement.
Et Madame-je-sais-tout par-dessus le marché…
— Message reçu, merci, soupire la junkie. Faut que je m’y remette. Cinq minutes de pause toutes les deux heures. Ça aussi, c’est dans le sacro-saint règlement.
Elle se tourne vers son écran et, imperturbable, le visage fermé et le regard franc, scrute les images cruelles qui s’enchaînent.
***
Blouson en cuir noir sur le dos, mains dans les poches, l’inspecteur Karel Jacobs lève la tête vers le ciel en direction d’une étrange grue colorée réhabilitée en hôtel de luxe.
— Verdomme2 ! C’est pas de la petite mise en scène.
— Non, et c’est pour cela qu’on vous a tout de suite appelé, lui répond Hans Borremans, un géant de presque deux mètres. Hisser un cadavre aussi haut, en toute discrétion, ça relève presque de l’impossible. D’après nos premières constatations, notre meurtrier est monté par l’échelle extérieure, a brisé la fenêtre de la chambre de la victime puis est ressorti avec elle sous les bras pour poursuivre son ascension et la pendre dans le vide au bout de la flèche. Et puis, le côté insolite des lieux… ça nous a fait penser à la triste affaire de Bruxelles.
Karel fronce les sourcils. Des images sombres lui reviennent à l’esprit. Celles de sa dernière enquête d’envergure dans la capitale européenne3. Des sévices atroces, des crimes sadiques en plein milieu de quartiers populaires. Des corps mutilés et des cadavres laissés à la vue de tous, sans aucun témoin, comme si le coupable était un fantôme. Un coupable obsédé par l’art urbain. Pas étonnant que la police hollandaise l’ait appelé en renfort sur cette scène de meurtre surprenante. Ce rôle de consultant semble être une évidence. L’inspecteur jette un œil autour de lui et observe ce qu’est devenu l’ancien chantier naval, NDSM, le plus grand d’Amsterdam, transformé en un lieu industriel artistico-bobo depuis les années 80. Tout n’est que béton et tôle, acier et peinture défraîchie. Un musée à ciel ouvert pour les amateurs de street art. Les touristes s’y pressent par bateau depuis la rive sud. Ils errent dans les hangars bruts reconvertis en salles d’exposition gigantesques, boivent bio dans les bars industriels, circulent entre les vieux tramways ou chinent dans le marché aux puces. Un endroit de choix pour ériger une grue et la transformer en hôtel original. Trois cabines, trois cubes de métal, trois suites tout confort aménagées par thèmes. Et, ce matin, nouvel élément insolite : un cadavre nu, pendu par les mains, au bout de la flèche. À plus de quarante-cinq mètres du sol.
— J’avoue que le contexte rappelle furieusement les crimes du graffeur de Bruxelles. Par contre, souligne Karel, il signait toujours ses meurtres par des fresques gigantesques. Vous n’avez rien remarqué à Amsterdam depuis quelques semaines ? Des tags immenses ? Pornographiques ou horrifiques ?
— Rien à ma connaissance, déplore l’inspecteur Borremans. Après, le street art à Amsterdam, c’est pas ce qui manque. Et on ne fait pas attention à tout ce qu’on croise. Surtout que chez nous, on n’est pas vite choqué.
— Croyez-moi, si vous aviez aperçu une de ces œuvres, vous ne l’auriez pas oubliée.
Le géant lui montre du doigt un énorme hangar bariolé de peintures murales aux accents variés. Images graphiques bicolores façon Keith Haring, schtroumpf colossal revisité, lettrages stylisés ou encore portraits réalistes à la bombe. Tout indique la présence d’un temple pour tagueurs et passionnés.
— Si vous entrez là-dedans, vous trouverez sûrement ce que vous cherchez. Et faites-vous plaisir. Il va nous falloir du temps pour décrocher le cadavre de là-haut. Ça va pas être simple, surtout avec ce fichu vent. La grue tourne encore, ça fait partie de l’attraction.
Karel a conscience de la délicatesse de la tâche. Il va falloir monter jusqu’au sommet, arpenter un rail d’acier tel un équilibriste et récupérer le corps d’un homme qui, inerte, paraîtra bien plus lourd que son poids. Il ne se fait pas prier et se détourne de ces aspects purement techniques pour se rendre du côté du hangar le plus proche de la scène de crime.
L’endroit est immense, pas moins de 80 000 mètres carrés. Ses structures et ses engins métalliques rappellent que des bateaux y étaient construits. Des dizaines et des dizaines de containers, cubes de ferraille alignés et superposés, ont été réhabilités en mini lieux d’exposition, de répétition ou encore de stockage et forment de véritables rues colorées à travers l’espace sans fin du dépôt. Les artistes ont chassé les squatteurs tandis que les œuvres, peintures, sculptures et autres assemblages, ont remplacé les cargaisons navales.
Karel déambule, scrute, analyse. Bien que la lumière inonde la pièce à travers un toit de verre à double pente soutenu par une lourde charpente de fer, l’air du mois de février, froid et humide, pénètre dans les poumons du flic et transperce ses os. Pas âme qui vive au détour des allées. Aucun bruit, mis à part les claquements de ses pas qui résonnent, percutent les parois carrées des ateliers, ricochent sur le métal de l’imposante ossature, se heurtent à la toiture translucide et se perdent dans l’espace ecclésial.
L’inspecteur sait ce qu’il cherche. Une fresque, une œuvre d’envergure comme le tagueur en a peint à Bruxelles trois mois auparavant. Une image glauque à l’instar du pendu de l’hôtel-grue.
Soudain, le tintement d’un objet en fer rebondissant sur le sol le fait sursauter. Puis des crissements de baskets sur le béton lui intiment de se retourner. À une petite dizaine de mètres, une ombre se faufile entre deux baraquements. Karel se précipite vers elle à toutes jambes. La silhouette est rapide, mais l’inspecteur distingue un training bleu marine, une casquette rouge et un gros sac à dos noir.
Il va être difficile à choper, ce lapin… Surtout vu le poids des bottines que je me trimballe. Avec un peu de chance, sa charge va le désavantager.
L’individu ralentit une fraction de seconde et regarde par-dessus son épaule. Son visage est tout à fait inconnu de Karel.
Ce n’est pas lui. Ce n’est pas le graffeur.
L’inspecteur poursuit sa course tandis que l’homme au jogging retire hâtivement les bretelles de son sac et jette ce dernier juste devant les pieds du flic qui s’étale de tout son long non sans pousser un juron.
Verdomme ! Le petit con.
Karel se relève et pique un sprint rageur, faisant fi de ses mains et genoux tuméfiés. La colère le booste et, en quelques foulées, il rattrape le fuyard. Il le saisit par le bras, l’oblige à se tourner vers lui et, le maintenant par les épaules, le sermonne, le souffle court, mais la voix ferme.
— Tu fuis quoi, gamin ? Quelle connerie ? demande Karel au jeune dont il estime l’âge entre 18 et 25 ans.
— Mais rien ! Je faisais un tour, c’est tout.
— Ta visite des lieux comprenait un petit footing et un lancer de poids ?
L’individu ne répond pas et baisse les yeux. Karel monte d’un ton.
— Et pas de bol, un inspecteur de la police fédérale belge se trouvait sur ton chemin ? Non, mais tu me prends pour un con ? beugle Karel en sortant son insigne de la poche intérieure de son blouson tout en maintenant sa proie de son autre main.
L’homme devient livide et se met à bégayer.
— Je vous jure que je savais pas que vous étiez flic ! J’ai couru parce que j’ai eu peur, c’est tout.
— Mais peur de quoi, bon sang ! Il n’y a personne ici à part nous !
— Peur que le propriétaire du bunker me chope dans son antre.
— Qui ça ? Quel bunker ? Et tu es qui, toi, d’abord ?
Le gamin se calme, résigné à tout avouer. Karel le sent en confiance et relâche légèrement son étreinte.
— Je m’appelle Jan. Si vous voulez me pincer pour vol, je vous donnerai mes papiers d’identité sans broncher. Tout ce qui compte pour moi, c’est de ne pas croiser le tagueur du bunker.
— Mais dans ce cas, pourquoi aller là où il pourrait se trouver ? Je ne te suis pas.
— Parce qu’avec mes potes, on se lance des défis à la con. Le plus souvent, on doit taguer dans des endroits hyper risqués comme sur la façade d’un commissariat. Et moi, pas de chance, ils m’ont choisi pour aller piquer des pots d’acrylique dans la baraque de l’autre fou. Et franchement, si vous voyiez ce qu’il peint, vous auriez les boules aussi. Je ne suis pas le premier à avoir visité ce qu’on appelle son bunker. C’est un container immense qui se trouve là-bas, au fond du hangar. Il y a de tout là-dedans. De l’eau, de l’alcool, de la bouffe, des fringues… de quoi tenir un siège. Mais surtout, il y a des tags sur toutes les parois, même le plafond. Des images terrifiantes. C’est plus que l’antre d’un fou, c’est celui d’un démon. Je vous jure inspecteur, ce gars, aucun de nous n’a envie de tomber nez à nez avec lui.
— Et c’est qui, tu le sais ? Tu connais son nom ou son blaze ?
— Il ne signe pas ses œuvres. La seule chose que je peux vous dire, c’est qu’il s’appelle Karel.
2 Diminutif de Godverdomme : nom de Dieu en néerlandais.
3 Voir Ineffaçables, du même auteur.
Citra, bras tendu au maximum et main accrochée à la dernière poignée de cuir libre du métro, maudit sa journée de boulot, les clients exigeants et son patron colérique. Ce Hollandais d’à peine trente ans, ambitieux à souhait, n’a pas son pareil pour créer une ambiance électrique dans le snack où elle travaille depuis maintenant dix ans. Un resto façon diner fréquenté uniquement par des expats du quartier du Golden triangle, au cœur de Jakarta, dans le Pacific Place, mall consumériste situé à presque une heure de transport de chez elle. Une distance qu’elle avait acceptée pour que sa fille puisse grandir dans un quartier plus résidentiel et familial, doté d’écoles et de parcs récréatifs. Si elle avait su, elle aurait loué un deux-pièces juste à côté du centre commercial et elle ne se serait pas farcie deux heures par jour debout, à respirer les aisselles transpirantes de ses compatriotes et autres usagers cosmopolites. Dans la fournaise du wagon surpeuplé, elle place un bâton de bois dans ses cheveux sombres qu’elle noue en chignon pour dégager sa nuque en sueur. S’échapper de cet enfer quelques dizaines de minutes plus tard est, comme tous les jours, un véritable soulagement.
Changement pour un train de banlieue, attente sur un quai bondé et besoin quasi vital de retirer ses chaussures qui compriment ses pieds gonflés.
Arrivée à destination, elle longe les trottoirs humides des rues de Tangerang, ville-banlieue de la province de Banten, située à vingt kilomètres à l’ouest de Jakarta. Le vent se lève en ce début de soirée. Un vent qu’elle devine bientôt violent. Chaque rafale, chaque sifflement, le moindre craquement lui rappellent les épisodes terrifiants qui ont bercé son enfance dans les quartiers pauvres de Yogyakarta où des maisons, de torchis et de tôles, s’envolaient à chaque tempête. Tantôt il fallait reloger des voisins dans un espace sans intimité, tantôt sa propre famille se retrouvait à la rue. Elle bénissait le Ciel de pouvoir vivre aujourd’hui dans une tour d’immeuble sans charme, mais solide. Elle maudissait le destin d’avoir volé la vie de sa fille et de lui avoir accordé un appartement dont une chambre restait désespérément vide. Elle acceptait néanmoins son sort, inéluctable, et subissait chaque jour qui passe.
Elle accélère le pas, tête baissée, yeux plissés, sa petite silhouette luttant contre la force d’Éole. Arrivée devant son building tout de béton, elle pousse la large porte de verre fumé et s’engouffre dans le hall. Deux hommes en costume noir, mains croisées devant le bas du ventre, l’interpellent avant qu’elle ait le temps de dégager son visage de mèches noires soufflées par le vent.
— Vous êtes bien l’épouse de Guntur ?
La trentenaire acquiesce alors qu’un violent coup de chaud lui parcourt le corps. Quand on a un mari flic, on a toujours peur d’une mauvaise nouvelle.
— Nous sommes des agents du KPK4, on aurait quelques questions à vous poser.
Une goutte de sueur prend naissance sur le front blême de Citra.
***
Guntur se ressert une tasse de thé noir et y glisse discrètement quelques gouttes d’arak à presque cinquante degrés. Il referme sa fiole sous la table en bois usé, d’une seule main, et la replace dans la poche arrière de son pantalon de toile bleu marine. Made, assis en face de lui, semble n’avoir rien remarqué. Du moins, il n’a pas posé de question. Guntur ne lui aurait de toute façon pas répondu. Il n’est pas là pour se faire un ami, mais pour bosser sur une enquête difficile. Il restera poli, professionnel, mais rien de plus. Made est quelqu’un de discret, courtois, mais il lui fait parfois froid dans le dos, à l’observer de ses petits yeux hypnotiques, les pupilles dilatées comme si elles allaient le mettre à nu et percer ses plus sombres secrets.
— On a avancé sur la victimologie depuis que l’on connaît l’identité du dernier cadavre. Ketut, un taximan de cinquante-trois ans.
Guntur fixe le flic local d’un œil vif, mais reste muet. Il aspire au silence, à la tranquillité. Le néant est son refuge, parler est un calvaire.
— Il est né ici, à Bali et n’a jamais quitté l’île. Il était marié et père de deux garçons d’une vingtaine d’années. Il allait bientôt devenir grand-père.
Guntur boit une rasade de thé arrangé et se racle la gorge.
— Il n’a pas de casier et est totalement inconnu de nos services. On l’a identifié grâce à un avis de disparition. Son épouse l’a reconnu formellement malgré le fait qu’il lui manque la tête. Tête que l’on n’a toujours pas retrouvée.
— Et en quoi tout cela nous avance-t-il ? Quel est le rapport avec les autres cadavres ? râle Guntur en brisant son mutisme.
— C’est que… Les trois victimes étaient des hommes mariés et ils étaient portés disparus depuis la veille.
— Merveilleux ! raille le flic. Par contre, l’un était balinais pure souche, mais les deux autres étaient nés sur l’île de Java. Le premier en pleine campagne et le second en ville, dans un quartier huppé de Jakarta. Bref, on n’a pas grand-chose.
