Meurtre à quai - Romuald Olb - E-Book

Meurtre à quai E-Book

Romuald Olb

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Beschreibung

Flic à la brigade criminelle de Bordeaux depuis treize ans, Stanley surnage tant bien que mal dans un équilibre familial et professionnel précaire. Mais le jour où son infidélité est démasquée, il part vivre seul dans un hôtel miteux du centre-ville.
Au lendemain d’un réveillon de la Saint-Sylvestre bien arrosé, le flic est réveillé par un appel de sa capitaine, la sémillante Alexandra.
Un joggeur vient de signaler à la police une scène de crime sur les berges de la Garonne, à proximité du Pont de pierre. Le visage tailladé, les yeux énucléés et les deux mains sectionnées, la victime n’avait qu’une vingtaine d’années !
Stanley se jette à corps perdu dans cette enquête pour tenter de reprendre pied, mais il ignore encore que cette histoire va le mener au bord du gouffre...

À PROPOS DE L'AUTEUR

Romuald Olb Oudjani est vice-président du tribunal de grande instance de Bordeaux et écrivain, auteur de six livres.

Romuald Olb est né en 1972 d’une mère kabyle et d’un père français. Il oscille entre deux cultures l’Orient et l’Occident, héritage de son histoire familiale. Il a grandi dans le Sud-ouest de la France.

Après des études de droit et de philosophie à l’université de Bordeaux, il décide de faire un long voyage en Amérique du Sud. A son retour, après quelques mois de préparation, il est reçu au concours de l’École nationale de la magistrature.

Il est de retour cette année dans le Sud Ouest à Bordeaux.

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Seitenzahl: 237

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Meurtre à quai

L’inconnue du Pont de pierre

 

À un certain degré de misère, on est gagné par une sorte d’indifférence spectrale et l’on voit les êtres comme des larves.

Les Misérables, Victor Hugo

 

 

 

 

 

Ce roman est une œuvre de fiction. Les personnages, les faits et les dialogues sont issus de l’imagination de l’auteur. Toute ressemblance avec des évènements, des lieux ou des personnes réelles, vivantes ou mortes, serait purement fortuite.

 

 

 

 

 

 

 

Tous droits réservés

©Éditions Terres de l’Ouesthttp://www.terresdelouest-editions.fremail : [email protected]

ISBN papier : 978-2-494231-76-4

ISBN numérique : 978-2-494231-80-1

Crédits photographiques :

Réalisation couverture : Terres de l’Ouest éditions sur une proposition de © Sébastien Juge, à partir d’un crédit photographique Adobe Stock : Cityscape of Bordeaux (France) par Alberto Giron.

 

CHAPITRE I

La chambre d’hôtel

Bordeaux, le 1er janvier 2024, à l’aube.

Le temps s’est-il figé ?

Cela fait sept jours que j’ai quitté Chloé.

Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. Je suis resté debout, le visage collé contre la vitre de la fenêtre. Lumière éteinte. Dans une chambre ordinaire d’un hôtel sans étoiles situé rue Saint-Vincent de Paul, à quelques encablures de la gare Saint-Jean et d’une pizzéria tenue par un vieil homme basané qui me regarde de travers à chaque fois que l’on se croise dans la rue. Ma gueule ne doit pas lui revenir. Un jour, je finirai par le contrôler, lui et son établissement de bouche. Il cessera alors de me scruter comme si j’étais le dernier des pestiférés.

J’ai passé la nuit du 31, ma quarante-cinquième, dans l’anonymat le plus absolu. Parce que je l’avais décidé. Personne ne m’y a forcé.

Je voulais être loin de l’endroit où je vis ordinairement. Autrement dit, loin de la place Stalingrad, du cinéma Mégarama et du Jardin botanique. Je désirais m’extraire de mon milieu naturel. Ne plus entendre sa voix ni la mienne, lui avouant que je l’avais trompée, que j’étais un connard sans panache ni courage. Je ne voulais plus m’apitoyer sur mon sort. J’espérais retrouver une paix intérieure par la fuite. Et c’est ici que j’ai atterri à force de déambuler sur les quais de la ville comme un rat d’égout. Dans un endroit où j’étais sûr de ne pas la croiser.

Je ne suis pas fier de moi, mais j’ai conscience du mal que j’ai pu lui faire, ce qui me fait dire de façon totalement égocentrique que mon cas n’est pas désespéré. Je me rassure comme je peux. Mais je sais, sans avoir à creuser bien loin dans les profondeurs de ma psyché, que je me berce d’illusions. Que tout ce que je peux me raconter à moi-même n’est que du baratin en or massif. Du mensonge XXL !

Depuis hier soir, je gamberge dans cette chambre. J’ai les yeux explosés de fatigue, le teint blafard et un mal de tête qui va grandissant.

Je me demande ce qu’elle a pu faire de sa soirée.

Moi, j’ai tourné en rond comme un hamster dans sa roue, j’ai bu du whisky, j’ai titubé, je suis tombé, je me suis relevé, j’ai rebu du whisky, je me suis masturbé deux fois d’affilée pour calmer mon angoisse de la solitude, j’ai écouté du jazz sur la bande FM. Vers 3 h du matin, j’ai pris un bain moussant puis j’ai regardé des vidéos comiques sur TikTok pour faire déguerpir le spleen qui s’était fourré dans mon cerveau. Sans succès ! Deux heures plus tard, j’ai paniqué parce que j’avais vidé ma bouteille de Jack Daniel’s. Mon angoisse s’est aggravée quand j’ai réalisé que le Carrefour City du coin n’ouvrait que dans trois heures.

Après j’ai collé mon front contre la vitre de la fenêtre et ça m’a fait un bien fou. Comme une sensation de détente absolue après une longue bouffée de cigarette.

Je ne sais pas combien de mecs dans le monde quittent leur femme le soir de Noël. Le savoir pourrait contribuer, ou pas, à me faire déculpabiliser du mal que j’ai pu lui faire.

En attendant l’ouverture du magasin, j’ai regardé les gens dans la rue, les fêtards, les noceurs, les étudiants qui rentraient chez eux, les toxicos, les prostituées nigérianes, les SDF adossés aux murs gelés de la gare. J’ai entendu des cris de joie, j’ai vu une femme et un homme qui se disputaient sur les voies du tramway. J’ai vu les lendemains de fête qui déchantent. J’ai eu droit à un sacré spectacle.

Et dire qu’il y a dix jours, tout allait bien. J’étais sapé comme un cador bordelais, j’avais un look de winner, une femme que j’aimais et une autre que je trompais. Ou l’inverse. J’étais un homme épanoui dans un monde pourri de l’intérieur par l’argent, la violence, les trafics en tout genre, le racisme et la haine. J’étais un poisson rouge dans un océan pollué.

Je m’appelle Stanley (comme le réalisateur du film Shining que mon père adorait), je suis flic à la brigade criminelle de Bordeaux depuis bientôt treize ans. Et le constat que je fais est alarmant : le meurtre crapuleux ne s’est jamais aussi bien porté qu’à l’époque contemporaine. Je peux le prouver. Nous sommes indéniablement meilleurs et plus raffinés sur le plan de l’imagination criminelle que les gens du Moyen-âge et les hommes de la Révolution française.

Je ne serai donc jamais au chômage.

Il y a une semaine, l’équilibre du mensonge a été rompu. À cause de quoi ? D’un foutu téléphone portable, laissé sur la table basse, qui n’était pas en mode silencieux.

Lorsqu’elle a appelé, à 21 h 30, j’étais en train de fumer une cigarette sur la terrasse de notre bel appartement, situé au dernier étage d’un immeuble moderne donnant sur la Garonne, quai de Queyries.

Lorsqu’elle a vu cet appel masqué, Chloé a décroché et elle a entendu la voix de l’autre femme.

Après, tout est allé très vite. Je n’ai pas eu le temps de finir ma cigarette. Je n’ai pas eu le temps de dire au revoir à Sarah, notre petite fille de cinq ans qui dormait dans sa chambre d’enfant. Je n’ai pas eu le temps de m’expliquer ni de tenter de sauver ma peau par des justifications à la mords-moi-le-nœud.

Fermement, elle m’a demandé de partir.

Je me suis exécuté.

Si elle m’avait écouté, elle aurait su que Dalia ne représentait pas un danger pour la pérennité de notre foyer.

Du coup, ce n’est pas moi qui l’ai quittée, c’est elle qui m’a foutu dehors.

Il y a plusieurs façons de ruiner sa vie de couple et de tout foutre en l’air. Moi, j’ai choisi la plus vulgaire.

Dalia est une femme parfaite plastiquement parlant. Les traits de son visage sont magnifiques et ses formes, divines et généreuses. Une photo d’elle me dispenserait d’avoir à la décrire maladroitement, mais je ne suis pas sûr qu’elle apprécierait cette idée maintenant qu’elle sait que je suis un homme marié. Tout est naturel et sincère chez Dalia, même sa ravageuse sensualité. Elle ne triche jamais, ce n’est pas une simulatrice. J’aime ses yeux marron en forme d’amande, les taches de rousseur qui sillonnent son corps, sa peau de bébé et ses lèvres qui ont la couleur de la fraise.

J’aime son côté enfantin. Ses vingt-cinq ans, ses gémissements lorsque je lui fais l’amour, son enthousiasme, ses agacements, ses idées politiques, ses seins pointus comme des obus… En un mot, Dalia est une bombe atomique. Et moi, une ordure intergalactique de lui avoir fait croire que pour elle je serais capable de décrocher la lune.

Tout se paie un jour. Je veux parler du mal que l’on fait aux gens, consciemment ou pas. Comme je suis un peu mystique sur les bords, je pense que ce n’est pas un hasard si je me retrouve dans cette galère intime et familiale. J’espère juste que je ne serai pas obligé de saisir un juge pour rendre visite à ma fille. Est-ce qu’on peut interdire à un père de voir sa fille parce qu’il a commis l’adultère ? Suis-je de ce fait disqualifié ? Et serai-je un bon exemple pour ma fille ?

À 8 h 15, c’est sous un ciel complètement dégagé que j’enfile mon corps transi de froid dans la rue Charles Domercq, à la recherche de mon breuvage alcoolisé. Je marche lentement et à pas feutrés pour ne pas aggraver mes maux de tête. Bien décidé à soigner le mal par le mal.

Très vite, je me retrouve dans la rue Pierre Loti et je n’ai qu’une dizaine de mètres à parcourir avant d’apercevoir le Carrefour City qui vient d’ouvrir. Je suis intérieurement soulagé, je sais que dans quelques minutes je serai dans le rayon « alcools » et que je n’aurai que l’embarras du choix. Cet espace a toujours été très bien achalandé. Dans ce domaine, nous sommes aussi plus forts que nos prédécesseurs. Je prendrai le meilleur whisky, peut-être même que je remplirai mon caddy d’alcool pour ne pas en manquer, un peu à la manière de Nicolas Cage dans le film Leaving Las Vegas. Après, j’irai voir une prostituée auprès de qui je noierai mon chagrin. Elle assistera à ma déchéance, et nous boirons ensemble jusqu’au soir. Ensuite, je me suiciderai dans ses seins, par asphyxie volontaire. Le lendemain, je ferai la une des journaux : « Un flic de la Criminelle meurt d’un coma éthylique dans une chambre miteuse de la gare, en compagnie d’une prostituée ». Je serai aussi la honte de la police nationale.

Dès que je passe les portes coulissantes du Carrefour City, tout mon corps se détend instantanément grâce à la climatisation qui diffuse de l’air chaud jusque sur le trottoir. J’en profite même pour rester quelques secondes sous le système d’aération, histoire de bien réchauffer mes os glacés par le froid d’un hiver qui promet d’être long et redoutable. Je me dis que des SDF ont dû mourir de froid au cours de cette nuit de la Saint-Sylvestre. Que mes problèmes sont dérisoires en comparaison de ceux qu’ils affrontent au quotidien !

Les rayons du magasin sont déserts, éclairés par une lumière blafarde et jaune. Une caissière africaine d’une trentaine d’années se lime les ongles. Je passe devant sa caisse, elle me regarde à peine, m’adresse un sourire furtif. Je baisse la tête. Quelques secondes plus tard, je lui tends une bouteille de whisky Clan Campbell. J’ai du mal à saisir le code de ma carte bancaire, mes mains tremblent et je n’ai pas les yeux en face des trous. À cause du manque de sommeil, de la honte aussi de me retrouver ici, une bouteille d’alcool à la main alors que le Dry January vient de commencer.

De retour dans ma chambre, je me colle contre le vieux radiateur électrique pour glaner un peu de chaleur. Je regarde mon lit défait, je ne sens plus mes doigts, j’ai l’impression que mon nez et mes oreilles vont se décrocher de mon visage. Le thermomètre extérieur affiche une température négative. Je sautille sur place, puis je décide de faire des pompes. Au bout de quelques secondes, mon sang se met à circuler à toute vitesse dans mes veines qui gonflent, il se réchauffe, se met en branle. J’ai du mal à respirer. Mes bras tremblent, mes jambes vacillent. Je finis par m’écrouler au sol. Je me relève péniblement et je me dirige vers la table de chevet où quelques instants plus tôt j’ai déposé ma bouteille d’alcool, j’ai vraiment besoin d’un verre. Je cède à la tentation de Dionysos puis à celle de Morphée. Il est 9 h 15 du matin.

 

CHAPITRE II

La scène de crime

— Allo ! Stanley ? demanda Alexandra.

— Ouais c’est moi, répondis-je d’une voix pâteuse et caverneuse.

— Je suis en bas de ton hôtel. Faut que tu rappliques, on a une urgence.

— Il est quelle heure ? fis-je en me relevant péniblement de mon lit.

— L’heure de prendre ta douche, d’enfiler des vêtements chauds et de descendre.

Le cadran de ma montre Swatch posée sur la table de chevet affichait 16 h 30.

Dehors, le jour était déclinant. Dans moins d’une heure, il ferait nuit.

Les lampadaires de la rue étaient déjà allumés.

J’avais dormi toute la journée sans qu’aucun bruit ni personne ne me réveille. La femme de ménage avait dû frapper à la porte.

J’avais loué cette chambre pour une durée indéterminée. Il n’y avait aucune raison pour que l’on s’inquiétât de quoi que ce fût, qui plus est le lendemain d’un jour de fête. Aujourd’hui, tout le monde comatait dans son coin. Les gens qui, la veille, avaient bu comme des assoiffés et mangé comme des gorets s’empiffraient maintenant de médicaments de type Doliprane ou Ibuprofène. C’était statistiquement la plus grosse journée de dégrisement de l’année.

Le téléphone portable avait sonné trois fois avant que je ne décroche. Dalia, ma maîtresse, avait essayé de me joindre, tout comme un numéro masqué. Avant de filer sous la douche, j’allumai une bouilloire électrique noire après avoir vérifié que je disposais bien d’un stick de café soluble. Il me fallait ma dose de caféine avant de pouvoir entrer en contact avec mes congénères. C’était une condition sine qua non à toute interaction verbale et corporelle. Alexandra le savait très bien. Elle savait aussi que je végétais dans cet hôtel depuis une semaine à cause de mes conneries. Je lui avais tout raconté. Elle avait même proposé de me prêter sa chambre d’amis pendant quelques jours, le temps de laisser passer l’orage, mais j’avais refusé, car je voulais rester seul et pouvoir me saouler sans avoir à me justifier. Je ne voulais pas d’une séance de psychothérapie, à chaud.

Alexandra est capitaine de police, elle dirige le groupe « Homicide et cold cases » pour lequel j’ai l’honneur de travailler depuis plusieurs années en qualité de brigadier-chef. C’est une femme exceptionnelle, à tout point de vue. Je la trouve super canon, super intelligente, super sympa et super compréhensive. Super tout, en fait. C’est même dingue et presque indécent qu’une personne puisse posséder autant de qualités à la fois. Et je parle en toute objectivité, car je ne ressens aucune attirance sexuelle pour elle. Notre relation est dénuée de toute dimension séductrice même si elle possède sur les hommes qui travaillent ici un pouvoir d’attractivité indéniable. Physiquement parlant, elle a de beaux cheveux blonds qui entourent un visage doux et parfaitement dessiné. Elle a des yeux bleu océan dans lesquels plus d’un loustic aimerait plonger. Sa poitrine est généreuse. On la devine sous ses vêtements serrés. Elle a une silhouette sportive, je sais qu’elle est inscrite dans une salle de sport, au centre-ville. Elle fait super gaffe à sa ligne et à son alimentation. Elle a toujours la même tenue vestimentaire, même lorsqu’elle doit rencontrer notre patron, le commissaire Larroque. Elle porte un jean, un polo et une paire de baskets. Seule la couleur de ses fringues change. Elle a aussi une belle veste rembourrée de marque Quicksilver qui lui donne l’allure d’une magnifique surfeuse australienne.

Alexandra est originaire du nord de la France. Elle doit ressembler aux gens de là-bas à la différence près qu’elle ne boit jamais de bière et qu’elle n’aime pas le foot. Les clichés ont la vie dure !

Je sais qu’elle est célibataire et qu’elle préfère le rester pour le moment, à cause d’une histoire récente avec un gars de là-bas qui s’est mal terminée.

Je sais aussi qu’elle aurait bien aimé adopter un enfant du Sahel, mais que ça ne s’est pas fait en raison du départ de son gars du nord. Je le désigne par son origine géographique, car elle n’a jamais voulu me donner son nom.

Alexandra va bientôt avoir quarante ans, je pense qu’elle flippe de ne pas pouvoir tomber enceinte. Elle doit songer à son horloge biologique. Si je n’étais pas empêtré dans mon histoire d’infidélité à la con, je crois que j’aurais accepté de lui en faire un, juste pour la rendre heureuse. Un enfant qu’elle aurait élevé toute seule, sans être emmerdée par un géniteur. Mais là, je ne vais pas pouvoir lui faire cette faveur, car je n’ai pas envie d’aggraver ma situation.

À propos de son mal-être, je me souviens qu’un jour, alors que nous débriefions un dossier, j’ai aperçu une boîte d’antidépresseurs sur son bureau. Je n’ai pas posé de questions. Elle a vu mon regard, elle a rangé sa boîte dans un tiroir et elle a fait comme s’il ne s’était rien passé. C’était il y a un an. Je n’en ai parlé à personne.

D’ailleurs, en ce qui concerne son souhait de ne pas être dérangée par la gent masculine, il y a un évènement marquant qui me revient à l’esprit. L’an dernier, nous nous étions rassemblés dans la grande salle de réunion pour fêter le départ à la retraite de Patrick, un agent de la police scientifique et technique qui avait le bourdon de devoir arrêter un métier qu’il adorait, à cause de la limite d’âge réglementaire. Il fallait céder la place aux jeunes, lui avait-on dit d’un ton paternaliste. On lui avait conseillé aussi de bien profiter de sa petite retraite de flic. Il avait répondu que sa femme était morte d’un cancer du sein en juin 2023 et que ses enfants vivaient à l’autre bout de la France et comptaient bien y rester. Le mettre à la retraite n’allait faire qu’empirer son état de veuf esseulé. Mais notre administration s’en foutait de ses agents, une fois qu’ils n’étaient plus opérationnels. Du jour au lendemain, on n’était plus rien. On cessait d’exister. Nous n’étions que de simples matricules en sursis. Je m’étais promis de prendre de ses nouvelles régulièrement. Je l’ai appelé trois ou quatre fois depuis son départ, je lui ai laissé des SMS, il ne m’a jamais répondu. J’espère qu’il n’est pas mort et enterré dans un cimetière. J’espère qu’il a réussi à surmonter toutes ces épreuves et qu’il a fini par voir le bon côté des choses. Ici ou à l’autre bout du monde. Je l’imagine parfois en Thaïlande ou en Amérique du Sud en train de faire du vélo sur une route déserte et ensoleillée. Ça me rassure de l’imaginer comme tel.

Ce jour-là donc, trois collègues de la brigade criminelle, qui n’appartenaient pas à notre groupe, n’avaient pas arrêté de draguer lourdement Alexandra et de la reluquer comme des chiens en rut. Elle avait mis les choses au clair devant tout le monde. En quelques mots, ça avait donné ça : « N’essayez même pas ! » suivi d’un regard aussi noir que méprisant. Le missile envoyé par Alexandra avait jeté un froid glacial dans l’assemblée. Même le commissaire Larroque avait entendu la phrase de son inspectrice. Il ne savait plus où se mettre. Et l’anecdote avait fait le tour du commissariat central de Bordeaux.

Depuis cette soirée, elle n’avait plus jamais senti de regard, sexuel ou malsain, se poser sur sa personne et ses attributs naturels. Certains collègues, notamment des femmes, avaient suggéré qu’elle n’était qu’une lesbienne refoulée qui détestait les hommes. Les gens avaient parlé sans savoir. Comme d’habitude ! Par pure médisance et jalousie.

Au moment de franchir la porte vitrée de l’hôtel de la gare, j’ai été saisi par un froid polaire avant d’être importuné par un SDF et son chien de race indéterminée qui criaient famine. Les deux étaient dans un piteux état, ils faisaient vraiment peine à voir. L’homme brandissait un bout de carton sur lequel il avait écrit à l’encre noire : « Aidez-moi, j’ai faim, je suis à la rue. » Ses lèvres tordues étaient gercées, son visage recouvert de plaies béantes et d’autres en voie de cicatrisation. Ses dents étaient jaunies, probablement à cause d’un abus de consommation alcoolique, d’une absence totale d’hygiène buccale et d’une prise excessive de mauvais tabac à rouler. Son regard était vitreux et sa démarche chancelante. Il était manifestement ivre et inconscient du spectacle calamiteux qu’il offrait aux gens de la rue. Il n’allait pas tarder à trébucher et à se fracasser le crâne contre un pavé ou une borne-incendie. Ce n’était qu’une question d’heures, de jours dans le meilleur des cas. En attendant, le chien qui avait les yeux mouillants, était collé contre la jambe droite de son maître. Il l’aidait à se maintenir debout. Dès qu’il me vit, l’animal leva sa patte avant droite. Il semblait mendier à la place de son compagnon d’infortune. On avait l’impression que ces deux damnés avaient préparé cette mise en scène gratuite pour m’apitoyer. Moi et les habitants du quartier. Que tout cela était bien rodé. En d’autres temps, je lui aurais dit d’aller se faire foutre et de trouver un travail comme tout le monde. Aujourd’hui, je me sentais proche de ce type, j’étais dans une espèce d’empathie toute relative et de pure circonstance, liée à ma propre situation. Bizarrement, depuis que Chloé m’avait viré de chez moi et que je vivais dans cette chambre modeste localisée dans ce quartier mal famé, je me sentais plus proche de ce clochard que de mes collègues et anciens voisins. J’avais peur de basculer dans ce monde sans visage. Lui et son chien, je les voyais comme une allégorie de ma propre disparition sociale et familiale. Je devais absolument cesser de boire du whisky.

Alexandra m’attendait au volant d’une Peugeot vert bouteille stationnée le long du trottoir, entre la pizzéria du Maghrébin et les voies du tramway. Avant de m’engouffrer dans l’habitacle du véhicule, côté passager, j’ai déposé une pièce de deux euros dans un bol en métal gris posé sur une couverture marron qui n’avait pas dû voir une machine à laver depuis le siècle dernier. Lorsque la pièce cliqueta dans la gamelle, le chien remua la queue en signe de remerciement. L’homme, quant à lui, n’eut aucune réaction. Il se laissa choir sur sa couverture et marmonna quelques mots inaudibles depuis l’endroit où je me trouvais. Il ne se rendit même pas compte qu’il venait de gagner de quoi se payer une nouvelle 8/6. Et qu’il était sur le point d’aggraver sa déchéance. Cette expérience me fit dire que les bêtes, dans le malheur, avaient plus de dignité que les hommes. Leçon de vie.

— Tu en as mis du temps, me dit Alexandra d’une voix légèrement contrariée.

— Désolé, j’ai passé une sale nuit. J’avais besoin de prendre une douche et de boire un café bien fort pour me réveiller.

— OK, on vient de récupérer une affaire bien dégueulasse. On va sur la scène de crime.

— Ça commence fort 2024 ! m’exclamai-je.

— En attendant, je t’ai pris un croissant.

— Merci, j’en ai vraiment besoin après cette nuit de merde que je viens de passer.

— Tu pues l’alcool, Stanley, me dit-elle d’un ton réprobateur.

— Je suis désolé, j’ai encore déconné cette nuit, lui dis-je d’une voix honteuse. Tu veux que j’ouvre la vitre ?

— Pas la peine, on arrive bientôt. Et j’ai pas envie de choper la crève.

Intérieurement, Alexandra devait se demander si j’étais en état de gérer une scène de crime avec tout l’alcool que j’avais ingurgité et ces heures de sommeil en moins. Je sentis son malaise.

— T’inquiète, je vais gérer, lui dis-je.

— Y va falloir, car Luc est injoignable et Rébecca est clouée au lit à cause d’une gastro.

Et moi, alors, me suis-je dit mentalement, je compte pour du beurre ? Qu’est-ce qu’une gastro au regard de ce que je vis depuis une semaine ? Rien ! Dans un monde sans morale ni principes. Mais nous ne vivons pas dans un tel monde. Tromper sa femme constitue une faute morale, donc, je ne bronche pas, j’avale mon croissant et j’écoute Alexandra.

— Le topo est le suivant : un joggeur a découvert ce matin le cadavre d’une jeune femme sur les berges de la Garonne, près du pont de Pierre. La police municipale nous a fait un premier compte rendu par téléphone : la victime est âgée d’une vingtaine d’années, elle a le visage tailladé, ses yeux sont énucléés et ses deux mains ont été sectionnées. À l’arrivée des sapeurs-pompiers, elle était allongée sur le dos et son corps était partiellement recouvert de boue. Le légiste est déjà sur place. Voilà pour l’essentiel, conclut Alexandra d’une voix mécanique.

— Ouah ! Je sens qu’on va encore bien s’amuser. Tu as appelé l’Identité judiciaire ? lui ai-je demandé.

— C’est fait, ils sont déjà en train d’y bosser.

Je venais de passer l’une des pires nuits de mon existence. Sur le planning des permanences, j’étais normalement marqué « en repos ». Je pensais vraiment avoir la paix aujourd’hui, qui plus est, un jour férié. Mais Alexandra avait requis ma présence. Elle savait qu’elle pouvait compter sur moi, en toute circonstance. Même avec des neurones et un corps en vrac ! J’étais pour ainsi dire « son adjoint ». Je ne lui disais jamais non. D’ailleurs, elle n’avait même pas pris le soin de m’appeler avant de passer à l’hôtel. Elle savait que je descendrais.

J’étais vraiment un poissard de première catégorie.

Lorsque je suis entré à la Criminelle, mon patron de l’époque m’avait prévenu : « Ici, vous êtes dans un service d’élite, on ne compte pas ses heures, on ne se plaint pas et on laisse ses problèmes personnels à la maison », m’avait-il dit d’une voix autoritaire. « Sinon, c’est la porte ! » avait-il ajouté sur le même ton. J’ai toujours respecté cette règle à la lettre. Seule Alexandra, en qui j’avais une confiance absolue, connaissait mes difficultés personnelles. Et réciproquement, je crois. On en avait tous, mais personne ne les montrait. De la base jusqu’au sommet de la hiérarchie policière, tous avaient trop peur de se faire virer. Alors on ne mouftait pas et on bossait comme des brutes.

Arrivés sur place, nous fûmes confrontés à une scène d’une particulière sauvagerie. La jeune femme était méconnaissable. Il était littéralement impossible de l’identifier physiquement tant son visage avait été lacéré par un objet tranchant et pénétrant. L’auteur de ce crime abject n’avait pas fait dans la dentelle. Nous étions sur un profil de pur psychopathe dénué de toute empathie pour le genre humain. La victime n’avait plus ses yeux et ses mains avaient été sectionnées au niveau des poignets. C’était une femme de type caucasien mesurant environ un mètre soixante cinq. Elle ne devait pas peser plus de cinquante kilos. De la boue s’était mélangée à ses cheveux que l’on devinait blonds et soyeux. Ses jambes élancées gisaient sur le sol fangeux de la berge, désarticulées comme des objets au rebut.

Des ragondins, au loin, semblaient regarder ce spectacle pathétique.

Le tableau était répugnant.

Le médecin légiste était en train de procéder à un premier examen visuel du cadavre. Nous n’avions jamais vu ce légiste auparavant. Il avait un air triste et angoissé. Ses cheveux grisonnants et sa tenue négligée lui donnaient une allure de semi-clochard. Il faisait en silence son analyse sans se soucier le moins du monde de ce qui se passait autour de lui. Il touchait ici et là le cadavre de la jeune femme en même temps qu’il chuchotait quelques mots inaudibles, prononcés pour lui-même. À la fin de son examen, il se redressa péniblement, attrapa la branche d’un arbre planté au bord du fleuve et se tourna vers nous. Ses chaussures étaient recouvertes d’une terre boueuse et flasque. Il ne fit aucun commentaire d’ordre moral sur le spectacle auquel il venait d’assister. Il nous délivra deux ou trois informations parcimonieuses sur son travail de légiste et se montra impassible jusqu’au bout de ses opérations. Il paraissait quand même légèrement contrarié d’avoir été appelé le lendemain de la nuit du Nouvel An. Il avait certainement fait la fête, vu des amis, embrassé les membres de sa famille à l’heure de minuit. Il avait, je le supposais, pris de fermes résolutions pour cette nouvelle année. Il avait sans doute souhaité qu’il y ait moins de crimes sur terre et notablement sur sa zone d’intervention. Si tel avait été le cas, son vœu n’avait pas été exaucé.

Sur les quais, il secoua d’abord ses pieds puis fit un petit commentaire sur la météo du jour. Ensuite, il nous proposa de le rejoindre à l’IML1 de Bordeaux le lendemain matin à onze heures pour assister à l’autopsie du corps de la victime.

Il termina son monologue par un « au revoir » sec et glacial qui claqua dans l’air froid et nauséabond de ce premier jour de l’an 2024.

Alexandra autorisa les sapeurs-pompiers à transporter le corps de la victime à l’IML, en vue de sa conservation dans une chambre froide.