L'apaisement - Romuald Olb - E-Book

L'apaisement E-Book

Romuald Olb

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Beschreibung

Abel, descendant de Harki, fait la paix avec son passé.

Abel, magistrat bordelais à la retraite, n’a pas connu son père harki, abandonné par le pouvoir gaulliste puis assassiné par un Algérien au mois d’avril 1962. Il n’a pas eu la chance d’être élevé par ses deux parents, Ibrahim et Selma.

Il décide d’écrire l’histoire des siens avec un double objectif en tête : faire la paix avec le général de Gaulle et se libérer de ce passé douloureux pour tracer son propre chemin.

Accompagné de sa fidèle chienne Maya, il se rend en train à Colombey-les-Deux-Eglises pour engager un dialogue onirique avec le général de Gaulle.

Ce roman historique sur le drame des harkis est aussi celui de l’amour d’un fils pour sa mère, atteinte de la maladie d’Alzheimer.

C’est enfin un témoignage intemporel sur la question identitaire, le déracinement, la résilience et la nécessité de pardonner à ses ennemis pour devenir plus fort.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Romuald Olb est né en 1972 d’une mère kabyle et d’un père français. Il a grandi dans le Sud-ouest de la France.

Après des études de droit et de philosophie à l’université de Bordeaux, il décide de faire un long voyage en Amérique du Sud. A son retour, après quelques mois de préparation, il est reçu au concours de l’Ecole nationale de la magistrature.

Il est aujourd’hui juge dans le nord de la France et auteur de plusieurs ouvrages de fiction.







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Seitenzahl: 113

Veröffentlichungsjahr: 2024

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L’apaisement

 

Roman

 

 

 

Romuald Olb

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Leur installation en métropole est bien une question de vie ou de mort pour eux et pour leurs familles.

Jean-Yves ALQUIER (Officier parachutiste, chevalier de la Légion d’honneur), 1962.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1 – La genèse

 

 

 

Le 18 mars 1962, la France abandonna les Harkis en Algérie.

Un mois plus tard, le père d’Abel fut assassiné par un Algérien.

Sa mère lui avait dit :

«Tu n’oublieras jamais ces deux dates!»

Abel ne retrouva pas l’homme qui avait lâchement poignardé son père dans une rue de Mascara.

En revanche, il retrouva l’homme d’État qui avait lâchement abandonné son père et des milliers de Harkis sur une terre qui ne voulait plus d’eux.

 

***

 

Lorsqu’Abel, magistrat médiocre et sans envergure, réalisa qu’il était officiellement à la retraite, la Russie venait de déclarer la guerre à l’Ukraine.

Le jour de son départ, doublement déprimé, il n’organisa aucun pot et ne salua aucun de ses collègues. Il se contenta de dire un au revoirmécanique à sa greffière neurasthénique et d’arroser la plante verte qui ornait son bureau de juge d’instruction. Il n’eut ni l’envie ni la force de décrocher des murs ses tableaux de Maradona et de Steve McQueen. Il quitta le tribunal judiciaire de Bordeaux sur la pointe des pieds, avec la maigre satisfaction du devoir accompli. Abel venait de mettre un terme à quarante ans de carrière judiciaire au cours de laquelle il ne connut aucune ascension professionnelle et ne reçut aucune décoration. Il s’était contenté de faire laborieusement son travail de juge d’instruction dans plusieurs tribunaux de France et d’outre-mer, sans faire de vague ni créer de scandale. Il fut aux yeux de tous, de ses collègues comme de sa hiérarchie, l’exemple parfait du petit juge de province à qui l’on n’avait rien à reprocher, hormis une légère aigreur sur la fin de sa carrière.

Comme tous les vendredis, à 18 h, Abel prit la direction du centre commercial Auchan Mériadeck pour faire ses courses de la semaine. Il avait une vie mécanique, rangée et sans surprise. Il était divorcé depuis cinq ans et s’était marié trois fois sans jamais réussir à se reproduire, probablement à cause d’une stérilité qu’il n’avait jamais cherché à faire confirmer médicalement. Comme il ne croyait pas aux miracles, il s’était fait à l’idée qu’il finirait probablement tout seul dans son appartement F3 situé dans le paisible quartier de la Bastide, rive droite.

En marchant sur le trottoir du cours d’Albret, il se fit la réflexion que le moment était peut-être venu de régler ses comptes avec l’Histoire de France, et de partir à la recherche des véritables criminels. Abel commença par se remémorer l’histoire de ses parents.

 

Et il fit au passage une entorse majeure à son train-train habituel du vendredi soir : il rebroussa chemin et rentra chez lui avec la ferme intention d’écrire un récit à la fois personnel et national.

 

***

 

À l’origine du monde d’Abel, il y avait Ibrahim, Selma, leurs parents respectifs, les fermiers espagnols et l’Algérie qui n’était pas encore libérée du joug colonial.

Ibrahim était un journalier analphabète qui travaillait dur et pour pas grand-chose dans une ferme tenue par un couple de colons espagnols. À l’âge de 25 ans, il épousa discrètement Selma dans la petite ville de Mascara, dans l’Oranais. La cérémonie de mariage fut organisée à la hâte et en catimini durant les événements de la guerre d’Algérie, car Abel avait été conçu hors mariage. Il fallait réparer cette offense faite à Dieu et à la morale.

En novembre 1956, lorsque Selma annonça qu’elle était enceinte de trois mois, il y eut un mini-drame à la maison. Elle fut d’abord frappée par son père avant d’être consolée par sa mère qui se demandait ce qu’elle avait fait au bon Dieu pour mériter une fille aussi dévergondée. Ensuite, le père reprit ses esprits. Pour éviter que la honte et le déshonneur ne s’abattissent sur sa famille, il se rendit le jour même au domicile familial d’Ibrahim. Après y avoir fait un mini-scandale, il demanda à celui-ci de réparer sa faute en épousant sa fille sur-le-champ. Ibrahim n’était pas le gendre socialement idéal, mais les parents de Selma n’avaient pas le choix. Il s’exécuta et s’installa avec sa femme dans une petite maison en pierre délabrée, sans eau ni électricité, collée à la ferme des colons espagnols.

À la fin de l’année 1958, sentant que les choses allaient bientôt virer au drame, les colons espagnols prirent la décision de quitter leur exploitation agricole et de s’exiler sur une nouvelle terre qu’ils ne connaissaient pas, celle de leurs ancêtres, du côté de Séville. Ce n’était pas encore la valise ou le cercueil,mais on n’en était pas loin.

Du jour au lendemain, Ibrahim se retrouva donc sans travail ni ressources.

Qu’allait-il faire pour subvenir aux besoins de sa femme et de son jeune fils Abel?

La décision s’imposa malheureusement d’elle-même, lorsque des soldats de l’Armée française prirent la décision de transformer la ferme des colons espagnols en centre de torture.

Les militaires français proposèrent à Ibrahim de devenir le gardien de ce qu’ils appelaient officiellement un camp militaire destiné à interroger les criminels de guerre algériens, moyennant un salaire deux fois supérieur à celui qu’il avait perçu en tant que journalier. Ibrahim y vit naturellement une occasion en or d’éviter de sombrer dans la misère et de connaître la famine qui sévissait déjà dans la région d’Oran. Il signa cette proposition des deux mains sans consulter sa femme.

En février 1959, Ibrahim, sans avoir rien sollicité, fut érigé au rang de supplétif de l’Armée française. On lui confia un fusil, un uniforme et on lui demanda de poser des barbelés autour du camp militaire. Il s’exécuta.

Un mois plus tard, lorsque les parents de Selma favorables à l’indépendance de l’Algérie apprirent qu’Ibrahim travaillait au centre de torture de Mascara, ils renièrent définitivement leur fille et sombrèrent dans un désespoir abyssal.

Le centre abritait une trentaine de cellules. Au début, Ibrahim n’était pas autorisé à pénétrer dans les locaux du centre militaire. Les soldats français se méfiaient de tous les musulmans d’Algérie, y compris des hommes qui leur servaient à commettre les sales besognes. Ils voyaient des terroristes et des moudjahidines partout.

Puis, comme Ibrahim était un exécutant servile et silencieux, les soldats français lui demandèrent de distribuer les repas aux prisonniers et de faire quelques surveillances de nuit dans le bâtiment. À nouveau, il s’exécuta.

Ensuite, comme décidément Ibrahim était un supplétif exemplaire, on lui demanda de jouer le rôle d’interprète lors des interrogatoires. Encore une fois, il s’exécuta.

Le montant de sa solde de supplétif fut doublé.

Mi-mars, à la tombée de la nuit, il vit son cousin Saïd entrer dans une cellule du bâtiment militaire. Le visage de son cousin était tuméfié et ses mains ensanglantées. Il était soutenu par deux jeunes militaires français au regard gorgé de haine.

Ibrahim se tenait devant la porte de la cellule.

Lorsqu’en langue arabe, son cousin lui confia qu’il venait d’être torturé pendant trois heures, Ibrahim prit peur.

Lorsque Saïd réalisa, quelques secondes plus tard, qu’Ibrahim portait un uniforme de l’Armée française, il jura de le faire pendre haut et court par ses camarades, combattants de la révolution.

«Sur la place publique, le moment venu!» ajouta-t-il d’une voix menaçante et cruelle.

Ibrahim se mit à trembler. Lorsque la porte de la cellule se referma, il partit se réfugier dans la petite maison en pierre délabrée qui jouxtait le centre de torture. Sa femme se reposait dans la chambre conjugale près du lit où dormait le petit Abel. Elle attendait le retour de son homme. Elle attendait la fin de la guerre. Et espérait qu’un jour, ses parents lui pardonneraient d’avoir épousé un homme qui, pour échapper à la misère et à la famine, avait collaboré avec l’occupant français.

Vers la fin du mois d’avril, Selma n’osait plus sortir de la maison. Elle savait ce qui se passait dans ce camp militaire de Mascara.

Le soir, depuis la fenêtre de sa cuisine, elle voyait les corps mutilés, les corps sans vie sortir des salles d’interrogatoire pour être jetés dans des fosses communes. Elle entendait les cris, les prières et les sanglots des jeunes combattants de la révolution. Elle voyait la peur dans leurs yeux, leur détermination aussi. Son mari avait fermé les siens.

Ibrahim avait dit à sa femme qu’il n’avait plus le choix. Qu’il était coincé! Qu’il serait exécuté en pleine rue s’il décidait de tout abandonner! Que nulle part, hors du centre de torture de Mascara, il ne serait en sécurité!

Tous les soirs, Ibrahim sanglotait comme un enfant lorsqu’il repensait aux interrogatoires : aux tortures, aux ongles arrachés, aux brûlures occasionnées par l’utilisation de la gégène, aux supplices infligés à des hommes qu’il connaissait.

La nuit, il dormait en pointillé, transpirait en continu et se détestait d’avoir conclu un marché avec le Diable.

La nuit, il dormait toujours avec son fusil à portée de main.

La nuit, il pressentait qu’un jour, il serait exécuté.

Ce n’était qu’une question de temps.

Ibrahim ne savait pas que quelques mois avant ce jour fatidique, en novembre 1961, la France et le gouvernement provisoire de la nouvelle République algérienne (GRPA) avaient rédigé, dans le plus grand secret, les Accords d’Évian. Il ne savait pas non plus que ce gouvernement provisoire avait promis qu’il ne serait fait aucun mal aux musulmans qui s’étaient engagés avec la France.

Ibrahim ne connaissait rien au monde de la politique et de la diplomatie.

Il ignorait aussi que tout s’était décidé dans l’ombre, loin, très loin de Mascara, que le général de Gaulle allait se contenter de cette simple promesse et qu’aucun article ne serait rédigé dans les Accords d’Évian pour assurer la protection effective des Harkis et de leur famille contre les exactions.

La porte de la Vengeance était grande ouverte.

Le massacre des Harkis était imminent.

Leur abandon, aussi.

À partir du mois de mars 1962, les Algériens étaient officiellement sur la voie de l’indépendance. Ils étaient concentrés sur la construction du nouvel État algérien.

Les représentants du gouvernement français et ceux du GRPA tombèrent d’accord pour dire que cela devait passer par l’organisation d’un référendum d’autodétermination garantissant à tous les mêmes droits.

Le 3 avril, le général de Gaulle exprimait le fond de sa pensée à propos des Harkis :

Il faut se débarrasser sans délai de ce magma d’auxiliaires qui n’ont jamais servi à rien.1

Le surlendemain, Ibrahim fut démobilisé, désarmé et abandonné dans le centre de torture de Mascara par l’Armée française.

Quelques jours plus tard, vers midi, alors qu’il marchait seul et apeuré dans les rues de Mascara, Ibrahim fut poignardé dans le dos par un homme qu’il ne connaissait pas.

Au moment de planter sa lame dans le corps d’Ibrahim, l’inconnu lui dit :

«Sale traître!»

Puis il continua tranquillement son chemin sans être inquiété par quiconque.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

2 – La chasse est ouverte

 

 

 

Abel avait mis un terme à sa carrière professionnelle à l’âge de 65 ans et jura qu’il ne mettrait jamais les pieds dans un EHPAD, endroit qu’il assimilait, à tort ou à raison, à une antichambre de la mort, à un lieu de maltraitance institutionnelle et de parcage malodorant où l’on passait son temps à regarder des écrans de télévision et à écouter le silence qui tue à petit feu. Sa récente lecture du livre Les Fossoyeurs2 sur les EHPAD du groupe Orpea confirma son analyse; elle l’amplifia même. On avait tous un grand-père ou une grand-mère en EHPAD ou sur le point de l’être. Il était donc facile de s’identifier aux enfants de ces seniors maltraités, facile d’éprouver de la compassion, de la colère, de l’indignation et, surtout, facile de furieusement désirer que les responsables de ces brutalités physiques et psychologiques infligées à nos anciens soient jugés et condamnés à de lourdes peines d’emprisonnement.

C’est pourtant dans un EHPAD qu’Abel avait envoyé sa mère, il y a trois ans. Il effectua ce placement à sa demande. Elle invoqua deux raisons principales à son déménagement : primo, elle ne supportait plus de parler aux murs de son appartement devenu trop grand pour elle toute seule et, secundo, elle était consciente qu’elle souffrait d’une perte d’autonomie légère qui nécessitait, pour ne pas s’aggraver, un suivi médical quotidien. Elle disait souvent :

«Alzheimer, c’est pire qu’un cancer généralisé.»

L’établissement pour personnes dépendantes en question n’appartenait pas au groupe Orpea. Ouf de soulagement! Il se trouvait dans l’avenue Jean Giono, juste en face du Jardin botanique de la Bastide. Il disposait de toutes les commodités minimales qu’on est en droit d’attendre à l’âge de la retraite.