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Deux enquêtes parallèles qui s'affolent et s'entrecroisent.
Pourquoi tuer un cambrioleur, le ramener chez lui et agrémenter son sommeil éternel d'un classique du jazz ? L’inspecteur Ittard ne souhaite pas forcément répondre, et pour cause : il est peut-être mêlé à ce meurtre. Mais il n’est pas le seul. Trois amis de la victime comptent bien sauver leur peau en démasquant l’assassin. Lorsque celui-ci sème un deuxième cadavre, les deux enquêtes parallèles s'affolent et s’entrecroisent à la recherche de la vérité. Et si la clé en était My funny Valentine, cette étrange chanson d’amour qui rôde depuis quelque temps à travers la ville ?
Découvrez un polar haletant et suivez pas à pas les investigations de trois amis bien décidés à sauver leur peau en démasquant un assassin.
EXTRAIT
C’est lui, pas de doute. Je lui laisse quelques mètres d’avance et lui emboîte le pas. Sans me presser, parce qu’il avance lentement. Tout son corps trahit la lassitude d'une nuit de travail sans doute occupée à ne pas faire grand-chose. Veilleur de nuit dans un hôtel de seconde classe, c’est pas le boulot le plus passionnant du système solaire ! Mais ça doit lui laisser le temps de penser à la musique. D’après ce que j’ai compris, il joue du saxophone à ses heures perdues. On pourrait d’ailleurs lui trouver un physique d’artiste, façon poète maudit. Ou alors de bolchevik à la veille de la révolution d’octobre.
Un rapide frisson secoue tout son corps. Le froid et la fatigue, j’imagine. La ville bascule dans le jour en hésitant. Je fixe mon bonhomme autant pour oublier le froid que pour faire le job. Je le fixe, rejetant dans le flou le bitume, le béton et les carrosseries. Pourtant je me laisse presque surprendre lorsqu’il s’arrête d’un coup devant une porte et enfonce sa clé dans la serrure.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
My funny Valentine nous sert une intrigue fort bien léchée, riche en rebondissement et en humour (un humour un rien pince sans rire, j'en conviens) le tout agrémenté de personnages hauts en couleur et à la morale bien particulière... Bref un vrai petit bijou de littérature policière comme on en voudrait plus dans nos librairies ! - Renou Pierre, Babelio
À PROPOS DE L'AUTEUR
Après des études de philosophie, Pierre-Yves Wurth a travaillé dans la formation et l’insertion. Il enseigne aujourd’hui le français et l’histoire-géographie à Colmar. Mordu de littérature, il découvre le roman policier avec John Dickson Carr et James Ellroy, en même temps que le jazz. Il s'intéresse par ailleurs aux peuples dits primitifs, ainsi qu’à l’action de l’imaginaire et de l’inconscient collectif dans notre réalité.
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Seitenzahl: 225
Veröffentlichungsjahr: 2017
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Pourquoi tuer un cambrioleur, le ramener chez lui et agrémenter son sommeil éternel d'un classique du jazz ? L’inspecteur Ittard ne souhaite pas forcément répondre, et pour cause : il est peut-être mêlé à ce meurtre. Mais il n’est pas le seul. Trois amis de la victime comptent bien sauver leur peau en démasquant l’assassin. Lorsque celui-ci sème un deuxième cadavre, les deux enquêtes parallèles s'affolent et s’entrecroisent à la recherche de la vérité. Et si la clé en était My funny Valentine, cette étrange chanson d’amour qui rôde depuis quelque temps à travers la ville ?
Après des études de philosophie, Pierre-Yves Wurth a travaillé dans la formation et l’insertion. Il enseigne aujourd’hui le français et l’histoire-géographie à Colmar. Mordu de littérature, il découvre le roman policier avec John Dickson Carr et James Ellroy, en même temps que le jazz. Il s'intéresse par ailleurs aux peuples dits primitifs, ainsi qu’à l’action de l’imaginaire et de l’inconscient collectif dans notre réalité.
Pierre-Yves Wurth
policier
ISBN : 978-2-35962-725-1
Collection Rouge : 2108-6273
Dépôt légal avril 2015
© couverture Ex Aequo
***
1
C’est lui, pas de doute. Je lui laisse quelques mètres d’avance et lui emboîte le pas. Sans me presser, parce qu’il avance lentement. Tout son corps trahit la lassitude d'une nuit de travail sans doute occupée à ne pas faire grand-chose. Veilleur de nuit dans un hôtel de seconde classe, c’est pas le boulot le plus passionnant du système solaire ! Mais ça doit lui laisser le temps de penser à la musique. D’après ce que j’ai compris, il joue du saxophone à ses heures perdues. On pourrait d’ailleurs lui trouver un physique d’artiste, façon poète maudit. Ou alors de bolchevik à la veille de la révolution d’octobre.
Un rapide frisson secoue tout son corps. Le froid et la fatigue, j’imagine. La ville bascule dans le jour en hésitant. Je fixe mon bonhomme autant pour oublier le froid que pour faire le job. Je le fixe, rejetant dans le flou le bitume, le béton et les carrosseries. Pourtant je me laisse presque surprendre lorsqu’il s’arrête d’un coup devant une porte et enfonce sa clé dans la serrure. J’accélère le pas, et quand l’immeuble l’avale je me mets à courir en fouillant frénétiquement dans ma poche. J’atteins la porte d’entrée avant qu’elle se referme, et exhibe mon trousseau devant Raphaël Koschko, histoire de me faire passer pour un résident de l’immeuble. Je le salue, il répond à peine. Ses yeux hurlent de sommeil et son visage pâle surnage sous le déferlement d’une tignasse noire et bouclée. Il attend l’ascenseur, je file vers l’escalier. Les marches deux par deux, à pas feutrés, jusqu’au deuxième étage : s’il prend l’ascenseur, ce n’est sans doute pas pour s’arrêter au premier... L’ascenseur, justement, qui me passe sous le nez. Vite ! Les marches dévorées par paires de nouveau. Jusqu’au troisième. Là, j’entends la machine qui s’ouvre, prête à cracher son occupant. J’attends, tapi dans la cage d’escalier, jusqu’au bruit de la clé dans la serrure. Alors je me coule sans bruit le long du mur, retenant l’obscurité contre moi. Les gonds gémissent à peine, on essuie ses semelles sur un paillasson. Je compte jusqu’à deux puis jette un regard, le temps de voir une bande de lumière aspirée par une porte qu’on ferme.
Je m’autorise de nouveau à respirer. Devant moi, un couloir avec de part et d’autre des portes désormais si closes qu’elles promettent de ne jamais s’ouvrir. Ce corridor, large bande verticale et soudain vertigineuse, dégage d’un coup une telle étrangeté que je deviens l’habitant à jamais unique d’une galaxie étriquée. La lumière s’éteint, me plongeant dans les ténèbres complètes. Néanmoins je me sens sourire, sourire avec entre les dents un secret arraché : Raphaël Koschko, 6 rue Chopin, troisième étage, dernière porte droite.
Karl Nordhagen m’attend, assis sur un banc, un journal plié à côté de lui. Mon endroit favori pour une rencontre discrète : un terrain de jeux dans le quartier à touristes de Strasbourg. Il s’étend en longueur entre l’Ill et une belle propriété abritant le Trésor Public. C’est d’ailleurs davantage un long passage de terre entre la Petite France et les Ponts Couverts, qu’un terrain de jeux. Aujourd’hui, l’endroit respire le dénuement : l’hiver a chassé les mômes et immobilisé toboggans et tourniquets dans une pose absurde. Et Nordhagen sur son banc ressemble presque à un pédophile se masturbant mentalement sur des fantômes d’enfants heureux.
Une petite pente descend jusqu’au terrain. À droite, six roses bleues font semblant de fleurir le mur. Mes yeux se posent à nouveau sur Karl Nordhagen, qui me regarde aussi. Il sourit et tapote la place à côté de lui. Je m’approche en observant les alentours. Verdict : personne, hormis quelques silhouettes évanescentes. Quand je suis suffisamment près, il me lance, presque guilleret :
— Asseyez-vous et attendons ensemble la fin du monde ! L’humanité a elle aussi ses huit millions de façons de mourir, vous savez : bombe atomique, chaos alimentaire, pandémies en tout genre, réchauffement climatique, crise économique mondiale... Regardez autour de nous : ne se croirait-on pas au lendemain d’un hiver nucléaire ?
Je crois que c’est son accent allemand qui ne passe pas, mélangé au soin qu’il prend à parler un français irréprochable. Ça lui donne curieusement quelque chose de sale et de dégoulinant.
— Vous aussi, poursuit-il, vous regardiez ce graffiti sur le mur. Ces roses bleues, on les trouve en plusieurs endroits de la ville. Vraiment, de petits imbéciles n’ont rien d’autre à faire que de salir des murs qui appartiennent à tout le monde ! La police, monsieur Ittard, serait bien inspirée de retrouver ces barbouilleurs et de les punir sévèrement.
Ce type me tape de plus en plus sur le système. Et cette façon qu’il a de prononcer mon nom de famille : « Itttaaard » ! Heureusement qu’il ne prononce pas mon prénom, sinon mon poing partirait tout seul remodeler son air supérieur.
— Vous avez mon renseignement ? me demande-t-il.
— Six rue Chopin, troisième étage, dernière porte droite.
Il se contente de hocher la tête et pose bruyamment la main sur son journal.
— Vous y trouverez la rétribution pour votre travail, dans une enveloppe, à la rubrique « Faits divers ».
J’acquiesce en continuant à fixer le sol. J’ai beau exécuter ces boulots exclusivement pour l’argent, je ressens à chaque fois une gêne timide au moment du paiement. Appelons ça ma conscience.
Là, normalement, Nordhagen devrait se lever, me saluer et quitter définitivement mon existence. Mais il s’attarde, trop occupé sans doute à lisser sa barbichette.
— Vous aimez le sport, monsieur Ittard ? finit-il par lâcher.
Tout mon corps se crispe imperceptiblement. Nordhagen va finir par sentir qu’il me débecte.
— Pourquoi ?
— Parce que si vous poussez la curiosité jusqu’à lire la rubrique « Sport » de ce quotidien, vous y trouverez une seconde enveloppe contenant une somme encore plus importante.
— La maison accepte en effet les pourboires…
Il rit, mais son rire sonne faux. Derrière nous, des branches craquent dans le vent glacé. Nordhagen est tendu, ce qui ne me rassure pas.
— En fait, monsieur Ittard, j’ai un nouveau travail à vous proposer.
— Nous avions convenu d’un travail, pas de deux.
— Mille euros, monsieur Ittard...
Il se tait, comme pour laisser la somme s’afficher sur ma calculatrice mentale.
— Mille euros, reprend-il, pour un travail qui n’en est même pas vraiment un. Qui vous coûtera bien moins de temps et d’énergie que celui pour lequel je viens de vous payer. À vrai dire, il ne s’agit même que d’une information. À mille euros.
Ce Schwein est meilleur psychologue qu’il n’y paraît. Même si ça froisse ma petite vanité, je dois reconnaître qu’il a aligné suffisamment de zéros pour accrocher mon attention. Du coup, je finis par demander :
— De quoi s’agit-il ?
Nordhagen a la décence de ne pas triompher. À peine un sourire.
— Je sais qu’en tant que policier, vous vous refusez à tremper dans des affaires criminelles, monsieur Ittard. Et je vous assure que, en dépit des apparences, celle-ci n’en est pas une.
***
2
La prison, on y revient toujours, d’une manière ou d’une autre. Quand ce n’est pas physiquement, c’est en projection, en souvenir, en trouille, en cauchemar... Jamais depuis ma sortie je ne m’en suis senti aussi proche qu’en ce moment. Pourtant je n’enfreins aucune loi. Je suis assis dans ma voiture et je surveille le numéro 6 de la rue Chopin. J’écoute un peu de musique sur mon I-Phone et j’attends Mali.
Mali… ton nom sonne faux dans ma nouvelle vie. Mon bonheur s’appelle Erika. Grâce à elle, j’ai survécu à deux ans de taule. Je veux dire : je suis à peu près resté moi-même. À ma sortie, j’ai trouvé un emploi de manutentionnaire. Erika est devenue madame Saül Amirabal, m’a donné une fille et toutes les raisons d’exister. Elle m’a fait promettre de ne pas replonger. J’ai promis, en toute sincérité. Et je sais qu’un retour en prison me coûterait ma femme et ma fille.
Voilà dix jours, Sébastien Malinowski – Mali pour les intimes – avec qui j’ai cambriolé tant de belles baraques, avec qui j’ai plongé aussi, s’introduit, la bouche en cœur, dans ma vie honnête. Et Mali dit à Saül : « Je te propose un boulot facile. » Alors Saül leva les yeux et interrogea le Ciel. Mais le Ciel resta muet et comme un con Saül accepta. Ce soir-là, mon estomac s’est contracté si fort qu’il a aspiré mes abdos. On aurait dit de la viande collée contre la bonde d’un évier. Depuis, la peur est devenue mon centre de gravité.
Rester seul le soir à attendre dans une voiture active salement la machine à penser. Des considérations malsaines crépitent sous mon crâne. Tout ce que j’ai à perdre, bien sûr, et aussi le remords d’avoir suivi Mali. Mais pas seulement ça. Le lointain désir de reprendre la cambriole, de replonger dans les shoots à l’adrénaline. Mes excitations passées aiguillonnent quelquefois ma jolie routine. Il n’y a pas de conflit, non, juste un petit pincement sur la corde sensible de temps en temps. Un souffle derrière l’oreille qui me donnerait l’envie de me retourner. Sans plus. L’envie de me retourner, j’ai dit, pas de faire demi-tour.
Ces craintes m’absorbent tellement que je le rate presque. Raphaël Koschko sort de l’immeuble, un étui de saxophone à la main. Avec sa longue silhouette mince, son lourd manteau de laine noir et sa chevelure frisée, on le reconnaît facilement. Il part jouer sa musique. Je note l’heure : 18 h 45.
L’attente reprend, la peur et les idées avec. Je vais tout perdre, me promet l’oracle des années à venir. Je vais perdre Ethel. Je vais perdre Erika. Je sens déjà partir ce qu’il me reste d’âme.
D’un coup la lumière du plafonnier me fait sursauter. La portière s’est ouverte côté passager, un type s’assoit prestement à la place du mort.
— Désolé pour le retard, Saül, j’ai traîné et j’ai pas vu l’heure, me dit Mali sans se douter de la frayeur qu’il vient de me faire.
Je reprends vite mes esprits, lui rapporte ma soirée d’observation, plutôt maigre.
— À dix-huit heures quarante-cinq, hein ? me fait-il. Ça commence à ressembler à quelque chose, qu’en dis-tu ?
Je reste silencieux. J’en dis rien, Mali, rien de rien, sinon que j’aurais jamais dû accepter. Je ne sais pas à quoi riment ces surveillances, je ne veux pas le savoir, mais je n’aime pas ce qui se trame.
— J’ai troublé ta méditation, Saül ?
Mali s’attend à me voir sourire, mais mon inquiétude est trop forte pour décrisper mes lèvres. Mon regard s’arrête sur son jean pas très net, puis fixe ses yeux bleus.
— Allez, Saül, rentre chez toi ! Ta femme et ta fille t’attendent. Je vais guetter un petit moment sur le trottoir. Qui sait ? J’alignerai peut-être quelques passes !
Je mets le contact au moment où il sort de la voiture en rigolant, puis j’avance prudemment. Dans le rétroviseur, je l’aperçois qui s’allume une roulée en attendant le retour de Koschko. Il en a pour plusieurs heures à poireauter ainsi. Saül prit la direction de son foyer et, rentrant chez lui, il s’éloignait de Dieu. Du haut de son immeuble céleste, Yahvé le regardait se perdre parmi la foule des impies et s’engager sur la voie du péché.
***
3
Éric est déjà installé à une table. Il consulte son portable avec anxiété. Je m’assois, ses lèvres simulent un sourire.
— Merci d’être venu, David.
Il m’a téléphoné, Éric, après 22 h. Pour me supplier de le rejoindre. Même fatigué, on ne refuse rien à son meilleur ami…
Je fais signe au serveur. Éric me coupe :
— Non, David, on n’a pas le temps de boire un coup.
— S-s-si. T-t-tu-tu me f-f-fais venir ic-ci à onze heures du s-s-oir, et tu m-m-me dis que je n-n-ne peux pas boire !
Éric me laisse commander. Parce qu’il perdrait plus de temps à discuter avec moi : je suis bègue, tu l’as remarqué. En attendant mon verre, je l’observe en train de malmener nerveusement son téléphone. Il ne remarque même pas les deux jolies filles qui s’installent à la table voisine. D’habitude il n’en rate pas une, avec sa belle gueule. J’expédie mon whisky. Illico j’en demande un autre. Que je nettoie d’un trait.
— C’est bon, Éric, on peut y aller maintenant.
Oui, je ne m’exprime normalement qu’avec quarante degrés d’alcool fort en travers de la tronche, alors qu’à jeun je bégaye. Tu peux chercher à comprendre, si tu as du temps à gâcher... Pour ma part, j’ai renoncé. Je déguste, ça me suffit !
J’ignore pourquoi Éric tenait absolument à me faire quitter mon appart' chaud et douillet pour me les peler dehors en plein hiver. Notre pote Mali lui a dit de passer sur les coups de 23 h et Éric veut que je l’accompagne. Comme s’il ne pouvait pas y aller tout seul ! Il semble inexplicablement stressé, marchant vite sans lâcher un mot.
On atteint l’immeuble au moment où un type en sort. Je retiens la porte avant qu’elle ne se referme, pendant qu’Éric appuie sur la sonnette pour prévenir Mali qu’on arrive.
Devant la porte du studio, il sonne à nouveau. Personne ne vient ouvrir.
— Putain, il est pas là, râle-t-il.
— T’es sûr ? J’entends de la musique...
— David, t’as un double whisky dans le sang. La musique que t’entends n’existe que dans ta tête.
La lumière s’éteint dans le couloir. Je me dirige vers l’interrupteur quand Éric murmure :
— T’as raison, regarde ! De la lumière.
En effet, sous la porte, un filet lumineux. Toujours dans le noir, Éric baisse la poignée, la tire, libérant une nappe de lumière qui se jette sur lui.
Une mélodie douce et bizarre imprime à l’espace une lenteur surnaturelle. Aucun autre signe de vie, mais une intuition oppressante sature mon diaphragme. Éric me laisse passer devant lui. Le désordre domine l’unique pièce, comme toujours chez Mali. La nouveauté, c’est de le trouver étendu par terre, la tête tournée sur le côté, du sang plein son dos. Éric court aux toilettes et je l’entends vomir. Moi, je regarde les yeux de feu Sébastien Malinowski. Des yeux vides fixant obstinément je ne sais quoi. Un regard de détraqué mental. Je l’aimais bien, Mali, mais là il me quitte sur une mauvaise impression.
Pour lui échapper, je contemple le portrait du Che accroché au mur. La lancinante mélodie jure avec la violence du cadavre. L’entrelacement érotique du saxophone et de la trompette se conjugue au parfum âcre et sauvage du sang. Mes jambes flageolent. Je m’assois. Mon corps entier a la tremblote. La musique agonise dans un râle saxophonique. Je ferme les yeux, respire profondément. J’entends presque ralentir les battements de mon cœur. J’entends par-dessus tout la même musique qui reprend comme une fatalité. La notion de mort s’installe méthodiquement dans mon cerveau. Je me sens prêt à ouvrir les yeux et à regarder Sébastien, et en même temps je sais que mon taux d’alcoolémie est retombé.
Je me lève, les jambes étrangement détendues. Presque anesthésiées. Elles me portent jusqu’aux w.c.. Éric est à genoux. Penché sur la cuvette. Il ne vomit plus, mais continue d’en fixer le fond.
— C-ç-ça va ?
J’ai du mal à reconnaître ma voix. Il me fait signe que oui et revient en évitant de regarder le cadavre. En frôlant la table, il accroche une petite pile de papiers. Tout tombe. Rien sur Mali, heureusement. Éric ramasse. Je remarque qu’il plie un flyer et le fourre dans sa poche. Je me tais : il est chamboulé, je le comprends. Après quelques secondes, je lui suggère de prévenir la police. Il s’exécute comme un automate.
— Ils arrivent, souffle-t-il après avoir raccroché.
— Il v-v-vaut mieux qu’on s-s-s’assoie.
Éric acquiesce et se laisse tomber sur le canapé.
— C’est quoi, cette musique ? finit-il par soupirer, les yeux noyés dans le plafond.
***
4
À deux heures du matin, une agitation pareille dans un espace si étroit relève de l’hallucination. Plusieurs policiers dans le couloir, dont certains interrogent les voisins ensommeillés et hagards. Parfois, un technicien de scène de crime (TSC pour les intimes) entre ou sort du studio. Planté devant la porte ouverte, le substitut du procureur, les yeux dans le vague. Il se ressaisit en me voyant, s’avance et me serre la main. Son costume a je ne sais quoi de traviole qui trahit un réveil précipité.
— Bonsoir, inspecteur, me dit-il. Ou bonne nuit, je ne sais pas comment il faut dire.
— Qu’est-ce que vous vendez de beau dans votre boutique ? je lui demande d’une voix assombrie en désignant du menton l’entrée du studio.
— Le cadavre d’un dénommé Sébastien Malinowski. Il s’agit d’un homicide, indiscutablement.
Mon sang reflue de mes veines, comme aspiré par un trou noir quelque part dans mon corps. Le substitut ne remarque rien, il poursuit :
— Je vais confier l’affaire à la PJ, Thémistocle. C’est pour ça qu’on vous a fait venir.
— Pourquoi à nous ?
— Le mort a un pedigree : plusieurs condamnations pour cambriolage. Ce meurtre ressemble à un règlement de compte. Alors je préfère prendre les devants.
On s’écarte pour laisser sortir un TSC. Il nous explique qu’ils ont fait l’essentiel. Une jeune policière nous exposera les premiers éléments pendant que nous inspecterons la scène de crime. Le substitut et moi nous équipons pour entrer dans le studio : couvre-pieds, gants, masque, charlotte...
Je traverse une entrée miniature et me retrouve dans l’univers d’un trentenaire resté ado. Un poster du Che, un autre de Motörhead, des figurines de Star Wars sur une étagère, et des bandes dessinées. Contre le mur, une table avec deux verres – un plein, l’autre presque vide – et une bouteille de coca bon marché.
Entre la porte et le meuble-télé, le cadavre, sur le point d’être emballé. Déjà le visage a pris la teinte cireuse du définitif. Sébastien Malinowski... ai-je un quelconque rapport avec ta mort, ou ne s’agit-il que d’une ironique coïncidence ? En tout cas, je ne ressens aucune culpabilité. Le substitut s’arrête à côté de moi et me ramène au meurtre :
— D’après le légiste, la mort est due à un unique coup porté dans le dos à l’aide d’un objet tranchant. Un couteau, selon toute vraisemblance.
— On l’a retrouvé ?
— Il semble qu’aucun de ceux qui se trouvent ici ne corresponde à l’arme du crime. Il n’y a que des couteaux de table.
— Elle ressemble peut-être à un couteau sans en être un. On n’a trouvé aucun autre objet à lame ? Un coupe-papier, par exemple ?
— Pas que je sache, mais il faudra s’en assurer.
J’avais oublié que le substitut ne répond jamais brièvement. Il se sent à chaque fois obligé de pondre une phrase longue comme le ver solitaire, alors qu’un monosyllabe suffirait. Ce type passe sa vie à jouer au ni oui ni non.
— L’heure de la mort ?
— Entre dix-huit et vingt heures, me répond le magistrat. Les deux verres posés sur la table laissent supposer qu’il connaissait son meurtrier.
Machinalement, je tourne la tête vers ladite table, sans y prêter attention. La jeune policière nous rejoint à ce moment-là.
— Il y a autre chose, inspecteur, me dit-elle. Dans la poche arrière du mort, on a trouvé un billet avec juste un nom dessus : Karl Nordhagen.
Deuxième reflux de sang de la nuit. Je subis une épidémie de trous noirs ! Thémistocle, mon pote, t’es peut-être mouillé dans cette histoire. Ou peut-être pas : après tout, c’est tout à fait logique, ce papier dans sa poche ! Reprends-toi, il est trop tôt pour paniquer.
Je me suis posté à la fenêtre afin de dissimuler mon trouble. Constatation : on est au septième et dernier étage avec vue sur des toits. Il n’y a pas de vis-à-vis, donc pas de témoin extérieur possible. Je me tourne vers la policière :
— Les interrogatoires des voisins ont donné quelque chose ?
— Non, rien à signaler, inspecteur. Par contre, les TSC ont relevé de nombreuses fibres orange dans les cheveux et sur les vêtements du mort. Apparemment, elles ne correspondent à rien ici.
— C’est tout ?
— C’est tout.
Le substitut désigne le lecteur CD :
— Un morceau tournait en boucle là-dedans. Les policiers en avaient tellement marre de le réentendre qu’ils ont arrêté l’engin.
— Quel morceau ?
— Celui de la piste un.
— Et c’est quel morceau ? j’insiste.
— On ne sait pas. On n’a que le disque, pas le boîtier. C’est le deuxième CD d’une compilation : Les plus grands moments du jazz.
— Il faudra trouver le titre demain. Enfin... tout à l’heure.
Je m’approche de la tour de CD : du hard rock, quelques musiques de film, un brin de classique, mais pas de jazz. Question : ce disque appartenait-il à Malinowski ?
Il ne s’agit pas d’un règlement de compte. Du moins pas au sens où l’entend le substitut. Faire tourner en boucle un titre bien précis, c’est trop personnel pour être le fait d’un receleur ou d’un criminel de ce genre. De plus, le tueur aurait utilisé un flingue et tué de face, pas planté un couteau dans le dos de sa victime.
Je m’approche de la table. Un TSC prélève un peu du contenu de chaque verre. Je colle mon nez contre eux et les inspecte. Le technicien me regarde un peu de travers :
— On n’a relevé aucune empreinte, affirme-t-il.
— Sur aucun des deux verres ?
— Aucune empreinte, je vous dis.
— Qu’il ait effacé ses empreintes sur un verre, je veux bien, mais pourquoi nettoyer les deux ?
Le technicien me regarde sans rien répondre. Je reprends en parlant pour moi-même :
— Un verre était plein, l’autre était quasiment vide...
Allez, Thémistocle, fais chauffer ta cervelle ! Y a un truc à portée de neurone... Je prends un verre dans chaque main et les étudie minutieusement.
— Pas la moindre trace de lèvres sur le bord. Quand on boit, en général, on en laisse toujours une. Et sur celui qui était plein, rien non plus…
— Ni trace ni empreinte, je vous ai dit, répète le TSC.
Un peu borné, l’animal. Le genre à garder ses chaussettes en faisant l’amour.
— Ôter des empreintes digitales ou des traces d’ADN, c’est une chose. Mais nous nous trouvons chez la victime. En toute logique, c’est elle qui a pris les verres en main pour y servir le coca. On devrait donc retrouver ses empreintes sur le verre plein, puisque l’assassin, si tant est que c’était le sien, n’y a pas touché. Or ce n’est pas le cas. Pourquoi ? Peut-être parce que c’est l’assassin qui a fait le service. Et pourquoi l’aurait-il fait alors qu’il n’était pas chez lui ?
— Oui, pourquoi ? interroge la policière.
— Parce que le maître de maison était déjà mort à ce moment-là. Son meurtrier a voulu nous faire croire qu’il avait trinqué avec sa victime et qu’ils se connaissaient. Tout ça ne serait alors qu’une mise en scène.
Je me dirige vers l’évier, y passe un doigt que je mets en bouche.
— Du coca ! Faites des prélèvements dans l’évier aussi.
Le TSC s’exécute.
— Qu’est-ce que ça veut dire ? me demande le substitut.
— Qu’on a rempli deux verres, et qu’on a déversé le contenu de l’un d’eux pour faire croire que quelqu’un y avait bu.
Conclusion : Sébastien Malinowski ne connaissait peut-être pas son meurtrier.
Mais cette hypothèse contredit la piste 1 tournant dans le lecteur : ça, c’est un message personnel. On ne laisse pas un message personnel à quelqu’un qu’on ne connaît pas. Quelque chose m’échappe. Pour le moment.
Je reviens à l’immédiat et au concret :
— Les types qui ont trouvé le corps sont encore dans les parages ?
— Ils attendent dans le couloir, me répond le substitut. Je vais vous laisser terminer, Thémistocle. Je vous téléphonerai demain en fin de matinée.
Il s’en va, le veinard. Je quitte le studio pour voir de près les deux gars qui ont découvert le cadavre. Ma petite policière me retient par le bras et me murmure :
— Éric Rendezvous et David Lalatis, deux amis de la victime. Aucune condamnation. Ne soyez pas surpris, inspecteur, Lalatis bégaye beaucoup.
Un hochement de tête, puis je m’avance fermement vers les témoins. La fatigue et le choc semblent avoir étiré la peau de leurs visages et enfoncé leurs yeux noircis au plus profond des orbites. Je les questionne, mais à cette heure de la nuit et après ce qu’ils ont vu, il n’y a plus rien à en tirer. Ils seront convoqués au SRPJ, de toute façon. Je leur pose la seule question qui compte vraiment pour moi, en cet instant :
— Le nom de Karl Nordhagen vous dit-il quelque chose ?
J’ai l’impression que le beau mec – Éric Rendezvous – a relevé les yeux un peu trop vite en entendant ce nom. Une fausse alerte, parce que son visage retombe aussitôt dans l’atonie. L’autre n’a même pas compris ma question. Je la lui répète.
— Jamais entendu ce nom, me répond Rendezvous.
— M-m-moi non pl-l-lus, souffle Lalatis.
Qu’ils rentrent chez eux, je les reverrai bien assez tôt ! Ces toquards n’ont rien à m’apprendre dans l’immédiat.
Une fois dehors, je réalise à quel point je suis peut-être dans la merde. Ça me pendait au nez, d’ailleurs, et je m’en veux maintenant d’avoir méprisé ces risques. Il fait trop froid et je suis trop fatigué pour que la nuit me porte conseil. Après l’autopsie, les interrogatoires et les analyses des pièces transmises à l’Identité Judiciaire, on y verra plus clair. Il sera toujours temps d’avoir chaud aux fesses. Tout ce qui fait ma vie menace peut-être de s’écrouler, et je m’aperçois à quel point ça ne représente pas grand-chose. Tu as quarante-deux ans, Thémistocle, mais qu’as-tu vraiment d’autre ?
***
5
