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La demeure de la vieille Hortensia semble la proie de forces occultes...
Isolée au fin fond de la vallée de Munster, la demeure de la vieille Hortensia semble la proie de forces occultes. Une défunte se redresse sur son lit mortuaire, des objets s’autodétruisent, un insaisissable fantôme livre des bouquets en pleine nuit et, le jour, se téléporte d’un coin à l’autre du cimetière… Pire : à peine son forfait commis, un assassin se volatilise d’une chambre hermétiquement close. Si le petit-neveu d’Hortensia élucidera chacun de ces mystères, sa confrontation avec la maison ravivera des souvenirs refoulés. On peut expliquer l’impossible ; peut-on vaincre ses plus sombres démons ?
Découvrez un polar haletant où se mêlent mystère, effroi et investigations.
EXTRAIT
Quand j’ai reçu l’info, j’ai d’abord pensé que l’interpellation était en lien avec le meurtre de Victor. Apparemment non. L’homicide n’a, d’après Dylan, même pas été évoqué. Je l’observe pour la première fois dans des circonstances normales, sans relever de grande différence avec la nuit du 13 juin. Ses dehors un peu sauvages peinent à compenser une personnalité somme toute faible, redoutant les aspérités de la vie. Lorsqu’il parle, ses yeux envoient du vague, sa voix rend un son étouffé, comme si un rideau de gaze en effaçait le timbre. L’affaire ne le préoccupe pas ; elle est déjà trop lointaine pour qu’il se sente encore concerné. Ce qui le travaille, c’est sa récente rupture avec Juliette. Il me dépeint rapidement son parcours. Un CAP serrurier métallier raté pour un dixième, un apprentissage en boulangerie vite abandonné, enfin un emploi de plongeur à temps partiel et, je le devine, quelques petits trafics pour hydrater le portefeuille. Pourtant cette morosité reculait, craintive, éblouie par le rayonnement de sa belle. Mais il ne faut pas se fier à ce visage d’ange, me prévient-il ; on falsifie aisément les certificats de bonne conduite. À l’entendre, Juliette entrepose plusieurs chevaliers servants dans sa penderie, parmi lesquels des hommes mariés.
A PROPOS DE L'AUTEUR
Après des études de philosophie, Pierre-Yves Wurth a travaillé dans la formation et l’insertion. Vivant près de Mulhouse, il enseigne aujourd’hui le français et l’histoire-géographie à Colmar. Cent mètres avant la nuit est son deuxième roman.
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Seitenzahl: 274
Veröffentlichungsjahr: 2018
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Table des matières
Résumé
Cent mètres avant la nuit
Isolée au fin fond de la vallée de Munster, la demeure de la vieille Hortensia semble la proie de forces occultes. Une défunte se redresse sur son lit mortuaire, des objets s’autodétruisent, un insaisissable fantôme livre des bouquets en pleine nuit et, le jour, se téléporte d’un coin à l’autre du cimetière… Pire : à peine son forfait commis, un assassin se volatilise d’une chambre hermétiquement close. Si le petit-neveu d’Hortensia élucidera chacun de ces mystères, sa confrontation avec la maison ravivera des souvenirs refoulés. On peut expliquer l’impossible ; peut-on vaincre ses plus sombres démons ?
Après des études de philosophie, Pierre-Yves Wurth a travaillé dans la formation et l’insertion. Vivant près de Mulhouse, il enseigne aujourd’hui le français et l’histoire-géographie à Colmar. Cent mètres avant la nuit est son deuxième roman.
Pierre-Yves Wurth
Policier
ISBN : 978-2-37873-075-8
Collection Rouge : 2108-6273
Dépôt légal : mai 2018
© couverture Ex Aequo
© 2018 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.
Toute modification interdite.
« Le sphinx est un de ces animaux créateurs d’angoisse où l’on peut aisément découvrir des traits manifestes de leur dérivation maternelle. Dans la légende d’Œdipe, le sphinx était envoyé par Héra qui haïssait Thèbes à cause de la naissance de Bacchus. Œdipe croyait avoir vaincu le sphinx descendant de la déesse maternelle en trouvant la solution d’une énigme d’une facilité enfantine : or, c’est précisément à partir de là qu’il fut en proie à l’inceste matriarcal, qu’il dut épouser sa mère Jocaste, puisque le trône et la main de la reine veuve appartenaient à celui qui aurait libéré le pays de la calamité du sphinx. Ainsi se produisirent les conséquences tragiques qui auraient été évitées si Œdipe ne s’était pas laissé terroriser par la dangereuse apparition du sphinx. Celui-ci est la personnification formelle de la mère “terrible” ou “dévorante”. Œdipe ignorait encore l’étonnement philosophique de Faust : “Les mères ! Les mères, comme cela sonne étrangement !” Il ne savait pas que l’esprit de l’homme n’est jamais à la hauteur de l’énigme du sphinx. »
C.G. Jung, Métamorphoses de l’âme et ses symboles
1
L’après-midi du 12 juin.
— Je n’ai encore jamais vu de morte, lâche rêveusement Mélisande.
Moi si, il y a longtemps. Il m’arrive même, le soir, de la retrouver vivante dans le livide éclat des reflets aquatiques.
— Peut-être qu’elle va s’en sortir, reprend-elle. Comme dit mon père, on a parfois un pied coincé dans la tombe, et l’heure suivante on court les filles autour du cimetière.
— J’en doute. Si ma grand-tante, après vingt-quatre années de mutisme, me réclame tout à coup à son chevet, c’est que les embruns des Enfers lui balaient déjà la frimousse.
Mélisande me jette un de ses regards qui font si joliment écran à ses pensées, avant de remettre ses écouteurs et de poser les yeux sur des vallons souriants et ventrus.
Les jours de tante Hortensia sont comptés, je n’en roule pas plus vite. Le cadre ne se prête d’ailleurs guère à l’urgence. De part et d’autre de la route se lèvent, paisibles et lents, les premiers massifs vosgiens, vêtus de pâturages et de forêts où se déclinent des verts somptueux que la lumière, à certaines heures, approfondit. Herbes et feuillages ondoient alors sous un frisson permanent de plaisir, qui fait se contorsionner en gloussant les sources chatouilleuses. Des rochers hasardent quelquefois leur tête grise et hiératique et, lorsque le soleil leur verse une teinte plus claire, on se demande si une dame blanche ne s’y est pas assise, dans l’attente inutile d’un soupirant dont elle rêve le visage à défaut de s’en souvenir. Les versants veillent ainsi sur la vallée réelle comme imaginaire, et puisque — les légendes l’attestent — ils sont des dragons endormis, leur sommeil n’est peuplé que de pensées heureuses.
— Qui sera là ? questionne soudain Mélisande.
— Ma cousine Olga, qui a dû insister pour que je vienne.
— Parce que tu ne voulais pas ?
— J’esquive l’invitation depuis quatre jours. J’ai prétexté notre week-end à Heidelberg pour ne pas venir aujourd’hui. Tu connais la suite : la pressante Olga me téléphone en plein déjeuner car l’aïeule semble aux portes du coma, si bien que j’écourte notre virée culturelle.
Elle sourit :
— L’Alsace, c’est presque l’Allemagne, non ?
— Évite de claironner ça dans la région…
Elle pose la main sur la mienne et la serre.
— Et à part Olga ?
— Il y aura son mari, Ambroise, et mon cousin Victor.
— Vous êtes proches ?
— Plus tellement. On se contente surtout de Facebook pour garder un semblant de contact.
— Ils sont restés en relation avec votre grand-tante ?
— Plus que moi, en tout cas.
— Pourquoi tu ne la vois plus ?
J’élude la question en lui racontant les visites que nous lui faisions, les œufs de Pâques que je cherchais dans son jardin, et, en été, cette semaine de vacances qu’invariablement je passais chez elle.
— Tu l’aimais bien ?
— Oui. Sous ses dehors de campagnarde un peu rude, elle était bienveillante et savait beaucoup de choses. Et puis, dans le coin, on prétendait que c’était une sorcière…
— Pourquoi ça ?
Je me dérobe à nouveau pour évoquer ce matin du mois d’août. Le vent avait soufflé très fort durant la nuit. Mon père est arrivé en voiture et s’est aussitôt entretenu avec Hortensia. Nous les entendions crier malgré la porte close. Je me souviens avoir demandé ce que « dégénérés » voulait dire. Puis mon père est sorti du salon et nous sommes partis. Nous n’avons jamais revu ma grand-tante.
— Pour quelle raison ?
— Encore aujourd’hui je l’ignore.
Hortensia a depuis longtemps basculé hors de mon existence. Elle baigne, presque incertaine, dans la brume des figures qui n’appartiennent qu’à l’enfance. Alors pourquoi resurgit-elle au cœur de ma vie d’adulte ? Que brûle-t-elle de révéler, au moment de s’éteindre, à un garçon dont elle est sans nouvelles depuis vingt-quatre ans ?
Nous traversons le dernier village. La route prend fin parmi des maisons moins typiques, plus ternes, barrée par une colline boisée. Des vestiges de machines agricoles rouillent parmi les fougères et les ronces. Un étranger remarquerait à peine le vilain chemin de terre qui s’efface entre les arbres. Je m’y engage et réponds en même temps à la mine incrédule de ma compagne :
— Eh oui ! Tante Hortensia a dégoté le seul endroit laid de la vallée de Munster !
Je progresse au milieu des troncs maigres et des buissons hirsutes, pendant qu’une brèche s’ouvre vers un passé enfoui. La maison — une solide bâtisse en torchis garnie de colombages — domine un jardin pentu inondé d’herbes hautes. Dire qu’à l’époque y régnaient un potager et des parterres de fleurs… En revanche, je reconnais aisément la moue dubitative de la façade, résultat d’une conjugaison biscornue entre l’alignement approximatif des fenêtres, celles plus hautes de l’étage, et les volets en bois sombre.
Olga apparaît sur le seuil à l’instant où je coupe le moteur. Elle m’embrasse, salue cordialement Mélisande, puis m’annonce le décès d’Hortensia, survenu à l’instant.
— À 17 h 10, précise brutalement Ambroise, comme si j’étais là pour rédiger un rapport. Olga et moi avons suivi tes exploits dans l’affaire de la petite Tiphaine. Très impressionnant ! conclut-il en me tendant la main.
Ambroise n’est pas méchant, mais il devient vite insupportable. Il aime essentiellement deux choses : l’argent et lui-même. Il n’a d’ailleurs consenti à épouser ma cousine qu’après qu’elle lui eut démontré les avantages fiscaux du mariage. Qu’est-ce qu’une chic fille comme elle fabrique avec lui ? À croire que certaines femmes ont pour projet de se gâcher… Sans doute peut-on en dire autant de quelques hommes.
— Je suis navrée d’avoir fait le forcing, s’excuse-t-elle, mais tante Hortensia tenait tellement à te revoir.
Mon silence ne valant pas approbation, la cousine change rapidement de sujet.
— Vous dormirez ici cette nuit, comme convenu tout à l’heure ? Au moins nous passerons un peu de temps ensemble.
Je cède et confirme d’un hochement de tête.
— Tu devrais néanmoins ramener Mélisande chez elle : Colmar n’est qu’à une grosse demi-heure, me conseille Ambroise sur un ton où perce un accent de moralité.
Je lui explique diplomatiquement la situation. Olga vole à son secours, gênée :
— Il te suggère cette solution, car aucune pièce n’est disponible, hormis la bibliothèque. Du coup, on l’a divisée en deux grâce à une cloison de fortune, et on y a installé vos lits. Si cela vous convient. J’avais d’abord proposé à Juliette de partager sa chambre avec ton amie, mais je la sentais réticente.
— Juliette ?
— L’aide à domicile de tante Hortensia depuis deux ans. Étant donné les circonstances, elle est restée aujourd’hui, bien qu’on soit dimanche. Elle s’est aménagé une chambre à l’étage ; elle l’a souvent occupée ces dernières semaines pour assister sa cliente. Elles s’entendaient très bien, malgré la grande différence d’âge. Elle a même converti notre brave tatie au téléphone portable !
J’adopte une mine admirative même si la prouesse me laisse indifférent, puis je pénètre dans la maison et tourne aussitôt à droite. Hortensia repose dans son lit ; une sorte de bandage maintient sa bouche fermée. Je peine à reconnaître mon souvenir dans cette vieille dame de quatre-vingt-trois ans. Victor, le petit frère d’Olga, s’absorbe dans un dessin accroché au mur : un personnage assis à une table fixe le spectateur, le trait noir et puissant accentuant l’impression qu’on a d’être scruté. Une jeune femme — à peine au-delà de la vingtaine — entre dans la chambre et se présente :
— Juliette Frichtig, j’accompagnais madame Muttermal.
Elle est petite et mignonne ; pourtant on devine à son regard et sa voix fermes, comme à ses gestes nets, qu’elle a pour habitude de parvenir à ses fins.
— Grégoire Helsinki, je réponds en lui serrant la main. Son petit-neveu.
— Le journaliste. Elle m’a parlé de vous en début d’année, quand vous êtes passé à la télévision.
Victor se retourne au son de ma voix et vient me saluer, avant d’interroger Juliette sur l’œuvre qu’il examinait :
— Que savez-vous de ce portrait ?
— Rien, fait-elle, surprise, en regardant le cadre en plastique argenté. Il était déjà là lors de ma première venue, Hortensia ne m’en a jamais parlé.
Je quitte la pièce et monte nos affaires à l’étage. Mélisande me suit, impressionnée par la solennité ambiante. Elle recouvre la parole une fois dans notre dortoir, qu’une muraille de paravents défraîchis scinde en deux. Leur ajustement maladroit apporte une touche comique qui sied mal à l’événement. Son inspection achevée, elle désigne nos couchages presque à l’opposé l’un de l’autre.
— Elle est sérieuse, ta cousine ? se plaint-elle. Pour un peu, elle m’aurait casée dans le couloir. Aide-moi à les rapprocher, on va lui montrer !
Je coupe court à son initiative, même si elle me touche :
— Laisse. On ne reste qu’une nuit ou deux, de toute façon.
Je ne veux rien précipiter : j’ai encore besoin d’interroger et de recouper mes désirs avant de les mettre à la une. Or la maison d’une morte ne s’y prête guère. D’autant que je retrouve, après un quart de siècle, l’essence singulière de cette bibliothèque que j’aimais tant, jadis — une odeur de livres anciens, de poussière et d’étude, dont le mystère s’est toutefois affadi.
Laurie-Lynn… Ces trois syllabes remontent à la surface, engourdies après une léthargie excessive. Il discerne une silhouette incapable de se matérialiser, s’épuisant à vouloir lui parler, alors même qu’elle n’a plus de voix. Cependant tous les personnages de son enfance se volatilisent telles des bulles qui éclatent, à l’approche de ce prénom — Laurie-Lynn — auquel il interdit pour le moment d’exister.
L’installation bouclée, je redescends, seul. À la demande d’Olga, nous improvisons une veillée funèbre. Moins d’une heure que la défunte s’est envolée. Nous nous tenons debout, tous les quatre, alignés devant le lit. Ambroise affecte le recueillement, tandis que les yeux de Victor vagabondent à travers la pièce sans trouver à se poser. Deux bâtonnets d’encens parfument la chambre, qui bizarrement m’évoquent des rituels de l’ancienne Égypte. Les volets sont clos, la faible lumière se prolonge en une ombre placide. On se croirait entre les parois du sommeil.
Soudain, sans aucun signe avant-coureur, tante Hortensia se redresse.
2
Le 12 juin, en lisière de soirée.
Olga porte ses mains à sa bouche en poussant un petit cri ; Victor tombe dans les pommes ; je me fige, éberlué ; Ambroise manque de perdre sa mâchoire inférieure. C’est pourtant lui qui se reprend le plus vite. Il s’approche prudemment du lit, agite le bras tout autour du cadavre avant de palper le matelas.
— Rien, conclut-il. Aucune ficelle, pas de mécanisme. Absolument rien.
Ce constat tombe comme une réplique du choc initial. Il volète, hilare et ivre, en se cognant aux cloisons de mon crâne, sans qu’aucune hypothèse puisse le raisonner. Hortensia s’est redressée d’un coup, comme propulsée par un ressort, et reste maintenant assise sur son lit mortuaire. Ses paupières scellées nous fixent, et l’on dirait qu’elle va révéler d’une voix sépulcrale les turpitudes enterrées en chacun de nous. Le masque cireux sous lequel son visage a désormais sombré s’enfle d’une présence lointaine et puissante, accentuée par la raideur surnaturelle du corps.
— Mais à quoi vous jouez ? s’indigne Juliette en entrant dans la chambre et en butant sur Victor, toujours évanoui.
— Vous trouvez qu’on s’amuse ? rétorque Ambroise, pâle et un peu tremblant. Elle s’est relevée d’elle-même, sans l’intervention de personne.
Depuis le couloir, Mélisande et son smartphone ne perdent rien de la scène. Je la rejoins discrètement et lui interdis avec fermeté de diffuser sur snapchat les péripéties post-mortem d’Hortensia. Je reviens dans la pièce en heurtant Victor à mon tour et me place à côté du lit. J’avance les mains jusqu’à dix centimètres de la défunte sans oser la toucher, comme si je redoutais une réaction violente. Tout le monde s’est tu et m’observe. Des mises au tombeau flottent derrière mes yeux. L’espace et le temps pendent à mes doigts — peut-être est-ce cela, la mort, cette confortable sensation de vide. J’y demeurerais volontiers, seulement ces regards m’obligent à l’action. J’agrippe une épaule, puis l’autre, et délicatement je recouche la vieille au bois dormant. Aussitôt Juliette et Olga raniment Victor, qui se relève — certes moins promptement que sa grand-tante —, puis l’accompagnent jusqu’à sa chambre, à l’étage. J’avais oublié à quel point il est émotif. Déjà enfant, il perdait facilement connaissance. Olga et moi en avions même fait un jeu, dont le but consistait à provoquer le plus d’évanouissements possible. Mené quatre défaillances à une, j’ai entamé une remontada spectaculaire en effrayant Victor deux fois en une demi-heure. Hélas, notre victime ayant porté réclamation auprès du juge arbitre, la grand-tante a sévèrement sifflé la fin du match. J’ignorais qu’il souffrait toujours de ce syndrome. Après la dispute entre mon père et Hortensia, je ne les voyais plus régulièrement. Aussi avais-je pensé que les fragilités de mon cousin s’en étaient allées avec son enfance craintive.
— Victor se porte bien, déclare sa sœur en redescendant. Il récupère, mais j’ai tout de même prévenu le docteur Le Mézec, le généraliste de tante Hortensia — quelqu’un de très bien. C’est lui qui l’avait persuadée d’engager Juliette. Il m’a promis de passer.
Elle s’approche de moi et me demande, les yeux emplis de gravité, en indiquant la chambre funèbre :
— Tu avais déjà vu ça ?
— Un mort qui se relève avant le Jugement dernier ? Jamais.
— Il existe nécessairement une explication, lâche Ambroise sur le ton d’un consommateur insatisfait qui exigerait une réduction.
J’en aurais peut-être une, en fin de compte, mais je veux d’abord la soumettre au médecin.
— Qui sait, sourit ma cousine, si notre aïeule n’était pas réellement une sorcière ?
Dans la minute, Mélisande me tire par la manche et m’emmène au salon.
— Maintenant, m’intime-t-elle, tu m’éclaires sur cette histoire de sorcière.
Elle se poste devant moi, ses prunelles noires accrochant mon visage, pour bien me signifier que je n’irai nulle part tant que je n’aurai pas satisfait ce désir. Je m’attendris, ferme la porte et m’exécute.
— Dans sa jeunesse, Hortensia s’est fiancée à un jeune homme du village. En 1951 il est parti faire son service militaire. Sa promise l’a attendu, mais il n’en est revenu qu’un télégramme lapidaire, une semaine avant son retour à la vie civile, annonçant qu’une méningite l’avait foudroyé. Elle a porté son deuil pendant deux ans, comme ça se faisait à l’époque. Puis un nouveau prétendant s’est déclaré. Un type honnête, couvreur de profession. À dix jours du mariage, il est tombé d’un toit. Sa nuque et le cœur d’Hortensia se sont brisés en même temps.
— Quelle horreur ! murmure Mélisande. Les villageois ont cru qu’elle attirait le mauvais œil ?
— Exactement. Les gens n’aiment pas les séries malheureuses. Elles leur rappellent que leur vie est incertaine, soumise aux accidents et à l’imprévisible. Pour s’en consoler, ils inventent des complots et, concernant ma grand-tante, ils ont invoqué le démon. Mariée à Satan, celui-ci se débarrassait de chaque homme décidé à l’épouser.
— Ça existe, tu sais, affirme-t-elle. J’ai vu plusieurs émissions sur le sujet.
— Dans la vallée de Munster, en tout cas, certains y croient.
— Elle ne s’est jamais mariée ?
— Jamais. À part avec le diable, naturellement.
— Ne rigole pas avec ça ! gronde-t-elle en faisant rebondir son poing contre mon biceps.
Des bruits de voix dans le couloir nous apprennent l’arrivée du médecin. Le calme revenu, je poursuis :
— Cette maison à l’écart des autres habitations a également alimenté les craintes. Elle se cache derrière un bois lugubre, au sommet de la colline des arbres plaintifs.
— Les arbres plaintifs ?
— C’est une ancienne légende.
Je m’apprête à la raconter quand la porte s’ouvre. Olga va préparer l’apéritif — le terme « remontant » conviendrait mieux ! — et traverse la pièce en direction de la cuisine. J’en oublie le folklore pour préciser à Mélisande :
— Ne te méprends pas sur Hortensia. Elle a toujours mené une vie sociale épanouie. Les mauvaises langues ne se déliaient que derrière son dos.
Nous rejoignons Olga et l’aidons à tartiner quelques toasts. De retour au salon, le docteur Le Mézec nous rassure : Victor se remet et descendra même trinquer avec nous. Il affiche la bonne quarantaine. La franchise qu’expriment son visage et sa voix m’inspire plutôt confiance. Il salue Juliette sans aucune arrière-pensée, contrairement à Ambroise qui plante ses yeux sur les fesses de la jeune femme, au point qu’elle se retourne comme si elle avait senti leur contact.
— Tu te rappelles ? m’interroge soudain Victor en me montrant un vase dont on a recollé les morceaux. Nous l’avions fait tomber en jouant avec une balle de tennis, et Laurie-Lynn nous a sauvé la mise auprès de tante Hortensia en prétendant qu’un chat noir était entré par la fenêtre, qu’elle l’avait chassé et que dans sa fuite il avait heurté le vase.
J’acquiesce, bien que je ne m’en souvienne nullement. Puis, à voix basse, il me confie en désignant Mélisande :
— Elle ne devrait pas dormir ici, pas cette nuit. Ce n’est pas correct, Grégoire.
— Tu crois que je m’en réjouis ? je réplique, regrettant de plus en plus ma présence.
Il recule d’un pas en m’opposant la paume de sa main gauche, en signe d’apaisement. Après quoi je m’approche doucement d’Olga, qui raconte au praticien le sursaut posthume de sa patiente.
— Qu’en pensez-vous ? le sonde-t-elle une fois son récit terminé.
L’homme de l’art réfléchit en fixant une petite table en bois, sur laquelle traîne un verre vide. J’y pose machinalement les yeux, quand soudain il éclate. Juliette, qui sort tout juste de la cuisine, laisse échapper un cri. Le Mézec et moi nous regardons, stupéfaits, et je devine que nous songeons tous deux à la même chose : personne ne se tenait à proximité du meuble. Le verre a explosé tout seul en une vingtaine de fragments qui jonchent le sol. Il n’en reste que le pied. Nous cherchons en vain un projectile qui aurait pu le briser. Lancé par qui, d’ailleurs ? Nous étions tous dans la pièce, et personne n’a fait de mouvement brusque.
— Quelqu’un a vu un objet traverser l’espace ? s’enquiert Victor, qui lutte visiblement pour tenir debout.
On ne peut imaginer réponse plus péremptoire que ce silence qui envahit brutalement le salon, puis se répand dans la maison entière. Même l’horloge compte les secondes à voix plus basse.
— Tu n’aurais pas dû te moquer des sorcières, me glisse gravement Mélisande.
3
La nuit du 12 au 13 juin.
Je pousse la porte de la bibliothèque et retrouve Mélisande, qui a disposé nos deux lits côte à côte.
— Tu ne me protégeras pas contre les esprits et les sortilèges, me lance-t-elle, mais je me sentirai plus en sécurité avec toi à portée de main.
Si la formule reste cavalière, ma physionomie a en effet de quoi rasséréner les demoiselles en détresse : deux mètres zéro deux de hauteur pour quatre-vingt-seize kilos de muscles et de poignées d’amour.
— Tout le monde est couché, dis-je.
— Et personne ne dormira, complète Mélisande.
— Excepté Victor. Le médecin lui a donné un somnifère.
— À sa place, je n’y toucherais pas. On pourrait venir le tuer, il n’entendrait rien.
— Pourquoi veux-tu qu’on tue Victor ?
Pour toute réponse, elle se lève et trottine gracieusement jusqu’aux étagères. Le plancher grince malgré ses pas légers. Je l’observe musardant parmi les livres, le nez presque collé aux titres ensommeillés.
— Elle a lu tous ces ouvrages ? me questionne-t-elle, circonspecte.
— Non, je ne pense pas. Mais une bonne partie, certainement. Enfant, elle était une excellente élève, je poursuis après une pause. Seulement, dans la campagne des années 40, on n’envoyait pas les jeunes filles au lycée. Hortensia a acquis ses connaissances par elle-même ; elle a édifié sa propre culture. Selon mon père, elle en a toujours nourri un complexe d’infériorité.
— Pourquoi ?
— Parce qu’elle n’avait pas fait d’études. Son savoir n’était reconnu par aucun diplôme et n’avait donc aucune valeur aux yeux de la société.
— C’est idiot ! Quel métier a-t-elle choisi, alors ?
— Aide-maternelle.
— Les gens confiaient leurs sales gosses à une prétendue sorcière ?
— Elle travaillait à Munster, pas ici.
— Comment a-t-elle accumulé autant d’argent ? s’étonne-t-elle en désignant la pièce et, par-là, la demeure entière avec ses meubles et ses objets anciens.
— Elle a hérité de terrains qu’elle a avantageusement revendus. Tu sais, sans être avares, les personnes issues de la terre gardent toute leur vie le sens des biens matériels.
Mélisande attrape un vieil in-folio, le feuillette soigneusement, avant de le reposer. Puis elle longe nonchalamment les rayonnages en passant un index rêveur sur les dos des livres, comme on caresse de la pulpe des doigts l’échine d’un chien assoupi.
— Greg, tu n’as pas peur ? me demande-t-elle sans se retourner.
— Non. De quoi aurais-je peur ?
— De ce qui se passe ici. Le verre qui éclate mystérieusement, ta grand-tante morte qui se lève comme dans un épisode de Walking Dead…
— Si ça peut te rassurer, pour Hortensia, je détiens sans doute la clef de l’énigme.
— Vraiment ? sursaute-t-elle, les yeux ronds de surprise et de soulagement.
— Un légiste m’a un jour expliqué qu’un cadavre peut, dans l’heure qui suit le décès, lever les bras ou se redresser dans une sorte de mouvement soudain et mécanique.
— Je n’en ai jamais entendu parler.
— C’est extrêmement rare, mais tante Hortensia aimait se faire remarquer…
— Quelle en est la cause ?
— On l’ignore, pour autant que je sache. Cela se joue dans la moelle épinière. Les médecins appellent ça le signe de Lazare.
— Pourquoi tu ne l’as pas dit à ta famille ?
— Je voulais d’abord avoir la confirmation du docteur Le Mézec. Seulement, avec ce qui s’est produit durant l’apéritif, je n’ai pas pu l’interroger.
— Le coup du verre, justement, tu l’expliques comment ?
— Là, je sèche. Mais j’irais bien mener l’enquête sur les lieux du prodige…
— Maintenant ?
— Le rez-de-chaussée nous appartient.
— Je t’accompagne, décide-t-elle.
Nous quittons notre repère avec la discrétion des ombres. Le couloir est plongé dans un coma profond. De la lumière jaune stagne sous certaines portes, sans se risquer toutefois hors des chambres. Nous descendons l’escalier en réveillant quelques marches plaintives, puis tournons à droite dans le salon. Je pousse l’interrupteur, le vieux lustre en faux cristal s’illumine. Les hautes chaises montent la garde autour de la table. Enchâssé dans un renfoncement, le buffet massif essaye de se faire oublier. Comme il semble avoir quelque chose à se reprocher, je commence mon investigation par une fouille réglementaire. Il ne contient que de la vaisselle. J’en sors néanmoins un verre à pied identique à celui qui a éclaté avant le repas. Je le montre à Mélisande, qui me dit à voix basse, comme si on nous épiait :
— Tu as remarqué que celui qui a explosé tout à l’heure n’appartenait à personne ?
Je la fixe avec un air d’incompréhension, aussi poursuit-elle :
— Aucun de nous ne l’utilisait. Tout le monde tenait son verre dans la main, sauf Juliette qui avait posé le sien sur cette horreur, déclare-t-elle en désignant un petit meuble jouxtant le canapé.
— De plus, j’ajoute, les verres dans lesquels nous buvions venaient de la cuisine. Or celui-là était rangé dans le bahut du salon.
— On l’a donc placé là avant l’apéritif.
— Certes, mais je ne l’ai pas aperçu durant notre conversation sur la sorcellerie.
— Il n’y était pas, assure Mélisande en secouant la tête.
Cette observation avive soudain ma curiosité pour la courte table sur laquelle trônait l’objet du délit. Elle se situe à gauche de la porte d’accès à la cuisine, non loin de la télévision. Elle semble, à vue d’œil, parfaitement carrée — un mètre sur un environ —, et son plateau se compose de lattes de bois anthracite biseautées. En l’examinant, je distingue une tige métallique dissimulée dans la rainure centrale. À l’aide d’un couteau, j’extirpe un pic en fer dont l’extrémité forme un crochet. Comme il est fixé au meuble, je retire une planchette, qui laisse apparaître un mécanisme de piège à souris. La tige est raccordée à un ressort. Je l’enclenche, pose un verre à côté, consulte ma montre. Ensuite nous attendons.
— Tu es sûr que ça fonctionne ? s’impatiente Mélisande au bout de trois minutes.
— Ce meuble est en réalité un accessoire de magie, je lui explique. Il sert à faire croire que le mentaliste peut briser un objet par la seule force de sa pensée. Le crochet ne doit pas jaillir trop tôt, sinon l’illusionniste n’a pas le temps de baratiner le public.
Soudain le verre éclate. C’est allé si vite que nous n’avons rien vu, mais nous constatons tous deux que le bâton métallique se trouve maintenant de l’autre côté.
— Six minutes et quatorze secondes ! je m’exclame triomphalement. Le ressort a activé le pic, qui s’est relevé à toute vitesse pour frapper le verre.
— Ta grand-tante ne s’adonnait peut-être pas à l’occultisme, il n’empêche qu’elle possédait un mobilier bizarre…
— Elle a dû l’acheter chez un brocanteur. Ça l’a sans doute amusée.
— En tout cas, quelqu’un a fait joujou avec son acquisition.
Cela m’inquiète, toutefois je n’en dis rien à Mélisande. Si le signe de Lazare fournit une explication naturelle au premier miracle de la journée, le second a nécessité une intervention humaine. Pourquoi quelqu’un a-t-il voulu nous effrayer ?
— À mon avis, c’est Juliette, tranche-t-elle comme si elle avait entendu mes pensées. Elle habite pratiquement ici : qui mieux qu’elle pouvait connaître ce dispositif ?
— Soit, mais Victor, Ambroise, Olga et Le Mézec venaient aussi régulièrement ces dernières années. Chacun d’entre eux a eu tout loisir de découvrir la vocation réelle de cette table.
Mon interlocutrice me gratifie d’une moue dubitative, laissant entendre qu’elle campe sur sa première position.
— Dix secondes suffisent pour actionner le mécanisme, je reprends, et tous ont pu rester seuls dix secondes dans le salon. Pendant que nous préparions l’apéritif à la cuisine, Olga est venue chercher un plateau. Quant aux quatre autres, n’importe lequel a pu s’offrir un bref détour par cette pièce.
— Tu oublies un suspect, me dit-elle, très sérieuse.
— Lequel ? je demande, surpris, en passant en revue les occupants de la maison.
— Hortensia.
Je lâche un soupir d’exaspération, lui assène une claque sur les fesses puis me dirige vers le corridor.
— Mais je ne plaisante pas ! s’insurge-t-elle.
—Je monte me coucher, dis-je en éteignant la lumière. Ma grand-tante reprend des forces dans la chambre d’en face, histoire de nous épouvanter dès potron-minet. Si tu veux l’interviewer…
Elle me rejoint prestement. Par acquit de conscience, je vérifie que la porte d’entrée est verrouillée, ensuite nous regagnons sans bruit nos appartements.
Mélisande s’endort trop rapidement pour que je puisse la suivre. Je me relève, ouvre la fenêtre, pousse doucement un volet et contemple la pluie.
Il avait, malgré l’averse et l’interdiction de sortir, enfilé ses bottes de caoutchouc bleu et dévalé la pente en direction du bois. Les feuilles en décomposition s’agglutinaient sous ses semelles. Il aimait le parfum moisi de l’automne conjugué aux coiffures cuivrées des arbres, telles des charognes en habit d’Arlequin. Cet après-midi-là, il avait été un chevalier parcourant Brocéliande à la recherche du Graal, et il l’avait trouvé sous la forme d’une marmite rouillée qui pourrissait au pied d’un hêtre. De retour au château, il avait traversé le salon pour chiper des friandises dans la cuisine, avant de monter à l’étage, où il présenta fièrement la sainte coupe à sa dame. Mais Laurie-Lynn, en guise de remerciement, le réprimanda, le sécha et le décrotta. Rentrée du travail, Hortensia découvrit son beau tapis persan souillé de boue. Elle réclamait un coupable. Laurie-Lynn lui jurant que Grégoire ne l’avait pas quittée, elle se rabattit sur l’infortuné Victor. Celui-ci protesta avec toute l’énergie de l’innocence, il n’en fut que plus sévèrement puni, et faillit même s’évanouir. Le soir sous sa couette, Grégoire avait presque oublié son odyssée forestière. Il s’assoupit avec la quasi-certitude que son cousin avait désobéi, et son cœur marinait dans un sentiment diffus de justice accomplie.
La porte d’entrée s’est à l’instant refermée. Je dresse l’oreille : des pas grimpent furtivement l’escalier. Je quitte la bibliothèque en évitant de réveiller Mélisande. Le couloir est sombre et désert ; pourtant je jurerais qu’on vient d’éteindre la lumière dans une des chambres. Mon subconscient a enregistré la disparition d’un halo au ras du sol ; mais impossible d’en déterminer la provenance. Je m’immobilise, aux aguets : je n’entends que du silence. Je descends finalement les marches et le long de la rampe ma paume écrase quelques gouttes. Un individu mouillé par la pluie vient en effet de s’introduire dans la maison. Pour preuve, la porte d’entrée n’est plus fermée à clef. Que faire ? Ameuter tout le monde ? Peut-être que l’un d’eux, victime d’une insomnie, s’est livré à une promenade nocturne. Réfléchis, Grégoire : la porte était verrouillée de l’intérieur ; aucun intrus n’a pu pénétrer dans la bâtisse.
Ou bien était-ce le sommeil, me dis-je en remontant, qui s’est engouffré dans ces murs et qui m’attend, bienveillant, à côté de Mélisande.
4
La matinée du 13 juin.
— Grégoire Helsinki !
Je me retourne et aperçois un gaillard blond qui avance vers moi, un grand sourire noyé dans une épaisse barbe aux reflets roux.
— Tu ne me remets pas, hein ? devine-t-il à ma mine perplexe. Sébastien Jenner. On jouait ensemble quand on était mômes et que tu venais au village pour les vacances.
Je distingue bien, parmi mes fantômes, un gamin rigolard aux jambes toujours égratignées et à la voix moqueuse, mais impossible d’y accoler un prénom. Le passé faisant opposition, je feins de m’intéresser au présent : je lui demande s’il travaille ici, à la mairie.
— Non, je suis peintre en bâtiment. Madame désire un garage pour sa nouvelle Clio, déclare-t-il comme s’il s’agissait là du comble de l’absurde, alors je suis venu pour un permis de construire. Et toi, Grégoire, tu enquêtes ?
— Pas du tout. Ma grand-tante, Hortensia Muttermal, est décédée hier après-midi.
